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1943. En pleine Occupation, Blanche a vingt ans et aime Gérard, un Parisien venu en convalescence chez sa grand-mère dans un petit village du sud de la France. 1970. Pendant la guerre du Vietnam, juste après les évènements de mai 68, Marianne, étudiante à Montpellier, rencontre Paul, un jeune Eurasien rapatrié en France après la capitulation de l’armée française à Diên Biên Phu. À première vue, ces deux histoires semblent sans lien. Pourtant, "Premier amour" va bien au-delà du simple roman sentimental. Il plonge dans la quête de deux femmes à travers leurs histoires familiales, leur combat pour préserver leur amour à des époques distinctes : l’une dans un village sudiste étroit et austère avant la libération, l’autre dans l’effervescence des années 70 après Woodstock. En arrière-plan, l’auteure, passionnée de psychogénéalogie, explore les similitudes entre ces récits et recherche des moyens de briser ce schéma transgénérationnel, tout en soulevant la question essentielle de la place de l’individu au sein de sa famille.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Après des études en Lettres classiques – français, latin, grec ancien –, de piano et de chant classiques, Marie-Hélène Courtin navigue depuis 1978 entre des carrières parallèles. Elle est chanteuse, avec cinq albums à son actif, musicienne et comédienne au sein de diverses compagnies. Auteure de pièces de théâtre, elle transporte cette fois le lecteur dans un récit romancé, mais toujours empreint de musicalité.
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Seitenzahl: 566
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Marie-Hélène Courtin
Premier amour
Roman
© Lys Bleu Éditions – Marie-Hélène Courtin
ISBN : 979-10-422-1418-0
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122- 5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122- 4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335- 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
2022
Ça ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin…
Barbara : Le mal de vivre
Je ne me suis jamais trouvée jolie. Je ne me suis jamais sentie belle.
Quant à être séduisante, attirante, sexy ? Je n’osais pas même pas y penser !
Déjà à l’école primaire, et même plus tard au lycée, ça me paraissait une évidence, il y avait des signes qui ne trompaient pas !
Par exemple, les copains de mon frère ne s’intéressaient pas à moi ! Ils ne me voyaient même pas. Pour eux, j’étais et je restais la « petite » sœur. Pourtant je n’avais que deux ans de moins qu’eux !
Las ! Mon frère m’avait révélé en confidence qu’ils considéraient que je n’avais pas assez de poitrine, soutenant que j’étais « plate ». Critique sans appel, injure infamante d’un jury impartial et sans pitié ! Innocente cruauté des enfants…
Je n’avais pas bien compris, alors, en quoi ce qui pour moi n’était qu’un simple détail physique leur paraissait essentiel, ou du moins plus important que la couleur des yeux ou des cheveux, la forme du visage, la taille… Cela m’avait cruellement blessée sur le moment, sans que j’en saisisse vraiment toute la portée ni que j’en imagine toutes les implications. C’était comme si j’étais déclarée inapte à quelque tâche que j’ignorais, ou coupable pour une faute que je n’avais pas commise. Par la suite, ce sentiment m’a longtemps accompagnée.
C’est vrai que je n’ai jamais été ni très étoffée ni très avantagée de ce côté-là, sauf pendant la période où j’allaitais mon fils. Là, revanche éclatante, transformation complète, métamorphose stupéfiante digne des mystères d’Isis, mes seins avaient grossi au point de remplir des soutiens-gorges de taille 95 C. Une vraie vache laitière en puissance ! Mais cela ne dura pas. Sitôt mon rôle de mère nourricière terminé, tout se dégonfla lamentablement comme ballons de baudruche. Pourtant, j’avoue que je ne m’en plaignis pas, car je n’étais pas accoutumée à de telles « protubérances ». Je n’appréciais pas ces rondeurs à leur juste valeur, pire elles me gênaient plutôt dans mes mouvements. Et, sans vouloir nier les avantages indéniables que ces « attributs » pouvaient procurer, je ne crois pas avoir jamais rêvé de faire concurrence à Marilyn en ce domaine.
Un autre souvenir me vient, plus ancien et plus douloureux : une nuit – j’étais encore une enfant sans doute, car je couchais toujours dans la chambre de mes parents, dans le petit lit à barreaux à côté du leur – je me réveillai en entendant mon père et ma mère parler à voix basse, me croyant endormie. Maman soupirait et déplorait :
« Elle n’est même pas jolie ! Physiquement, elle n’a rien d’extraordinaire, rien qui la fasse ressortir du lot. »
Mon père marmonna quelque chose, sans doute pour prendre ma défense, mais elle renchérit : « Si ! Si ! Elle est “commune”. Pas vraiment laide, non, mais pas belle ».
Les mots sont dangereux. Ils peuvent faire beaucoup de mal. J’en prends pour exemple ces phrases péremptoires assénées pendant les cours de musique à certains élèves, par des instituteurs pas suffisamment attentifs ou trop désinvoltes, en tout cas manquant cruellement d’une empathie qui pourtant leur aurait été bien utile dans ce métier :
« Toi, tais-toi ! Ou chante moins fort ! Tu chantes faux ! »
Certes, là aussi c’est dit certainement sans penser à mal, mais les conséquences en sont parfois désastreuses : neuf fois sur dix, cet enfant s’interdira de chanter, toute sa vie durant, en avançant comme justification :
« Chanter moi ? Oh ! Non ! Si je chante, il va se mettre à pleuvoir ! Je chante faux ! »
Bien sûr, l’adulte qu’il est devenu fera semblant d’en rire, mais la frustration de l’enfant, quoique dissimulée, sera bien réelle.
Ce genre de paroles malheureuses, comme celles de ma mère, peuvent laisser des traces profondément ancrées. La preuve, je m’en souviens encore quelque soixante-dix ans après !
Évidemment, après cette révélation, la réaction des copains de mon frère allait de soi. Elle semblait corroborer tout naturellement l’information reçue cette nuit-là :
« Je n’étais pas belle ! »
J’y croyais, dur comme fer. Et je l’ai longtemps pensé. Pourtant, si je considère la partie émergée de l’iceberg, il ne semble pas en avoir tellement souffert au cours de ma vie. J’avais dû refouler un peu ce souvenir. Mais, malgré tout, je pense que, quelque part dans mon subconscient, resta marquée à l’encre indélébile, en rouge comme les annotations des professeurs dans la marge de nos compositions, l’appréciation négative : « Pas jolie ! ».
Alors, je le comprends aujourd’hui, j’ai compensé ce que je croyais être un défaut, un manque, par un travail acharné dans mes études. Il me fallut être la première de la classe. La première en français, la première en récitation, la première au concours d’entrée au conservatoire en classe de piano… Comme un chien recherche la caresse de son maître, guette sa récompense pour avoir bien rabattu le gibier… Comme le cheval de cirque attend sa carotte, preuve qu’il a bien exécuté son numéro.
Ne vous y trompez pas, j’aimais étudier, apprendre me plaisait et je ne me forçais pas, mais j’avais des choses à prouver ! Prouver que j’avais de la valeur, que j’étais méritante, que si je n’étais pas belle, j’étais intelligente et douée…
Bref que j’étais digne d’être aimée ! Et ce n’est que bien plus tard, que j’arrêtai de courir après cette reconnaissance. Oui, bien plus tard, quand d’autres sujets, d’autres centres d’intérêt ont croisé mon chemin et m’ont détournée de cette quête, l’archéologie par exemple, mai 68, la musique, le théâtre…
À partir de ce moment-là, d’ailleurs, mes études s’en sont ressenties, car je ne m’efforçais plus alors d’être une bonne élève, d’être la meilleure. Je n’en avais plus besoin, je m’épanouissais dans d’autres domaines. Tout a un prix. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! » C’est l’histoire éternelle des vases communicants.
Mais, quand même, d’où me vint cette envie irrésistible de « monter sur les planches », de me « donner en spectacle », si ce n’est, encore une fois, pour combler ce manque et essayer ainsi d’être aimée ?
Ce n’est que lorsque j’ai connu Paul que j’ai commencé à me sentir belle. L’attention que Paul m’a portée a mis du baume sur ces blessures de l’enfance, m’a « rendu justice » en quelque sorte. Oserais-je dire m’a vengée ? Oui ! Si Paul, beau, doué, intelligent, apprécié et considéré par tous et toutes, m’avait choisie moi, c’est donc bien que j’étais digne d’intérêt, que je n’étais pas « commune » ?
Paul m’a rendu la vie que j’aurais dû avoir. Il m’a redonné du « grain », comme ces films qui débutent en noir et blanc et soudain passent à la couleur, pour différencier le passé du présent.
Alors l’écran s’illumine, l’image se met à fleurir, dévoilant ses détails, ses contours, ses richesses… Ce fut ainsi pour moi.
Mais n’anticipons pas. Cette histoire prend ses racines bien avant…
Septembre 1942
« Blanche ? Blanche ! C’est l’heure d’aller promener les chèvres !
— Oui, maman, j’y vais tout de suite. »
Dévalant l’escalier quatre à quatre, elle attrapa au passage son chapeau de paille accroché dans l’entrée, et courut à l’enclos.
« Blanche, la porte ! Ferme la porte ! Le vent va la claquer ! Oh ! Cette enfant me rendra folle ! »
La voix de sa mère s’estompa dans son dos…
L’enfant de quelque vingt ans chantonnait déjà l’incantation rituelle :
« Petites, petites, allez, venez mes belles. Allez ! Zou, zou ! »
Elle tournait sur ses espadrilles, légère, sa jupe virevoltait découvrant ses mollets nus, ses jambes fines. Dans son dos, sa longue natte battait la mesure de son cœur.
Enfin ! Depuis le matin qu’elle attendait ce moment !
Poussant devant elle le petit troupeau, elle se mit en route d’un bon pas. Elle laissa bientôt en arrière les dernières maisons du village. Quelle belle journée ! La garrigue embaumait. Sous ses pas, des odeurs de thym et de menthe sauvage montaient du sol, se mêlant aux effluves de la salsepareille et du laurier-tin. Le soleil de cette fin d’après-midi lui caressait la joue. Elle chantonnait tout en marchant, marquant de son bâton le rythme sur le sol. Elle avait envie de rire, pour rien !
Bien sûr, c’était l’occupation. Et c’était dur parce que le père était devenu comme absent et ne s’occupait plus de grand-chose à la maison.
Bien sûr, Millie, sa sœur aînée avait vu son mari se faire tuer au tout début des affrontements, et s’était retrouvée seule avec deux enfants en bas âge, obligée de réintégrer la maison familiale. Depuis, elle s’était repliée sur elle-même, le sourire avait déserté son visage, les nerfs à fleur de peau elle ne riait plus jamais et se mettait en colère pour des riens. Pourtant, les enfants, deux garçons, n’étaient pas plus turbulents que la normale, seulement ils manquaient cruellement d’une présence masculine et paternelle.
Bien sûr, pour nourrir tout ce beau monde, c’est maman qui faisait marcher la propriété, seule, debout dès l’aube et toujours couchée la dernière. Elle ne chantait plus comme autrefois et une méchante ride s’était creusée au milieu de son front à force de froncer les sourcils.
Elle commandait comme un homme aux ouvriers agricoles, enfin ceux qui restaient, des vieux pour la plupart qui, hélas, n’abattaient pas autant de travail que des travailleurs dans la fleur de l’âge.
Les chevaux aussi avaient été réquisitionnés, le beau Fanfan, et le petit Korrigan, son préféré. Il ne restait plus que le vieux Paulin.
Allez donc vendanger avec de vieux ouvriers et un vieux cheval ! Vrai ! On ne riait pas souvent à la maison. Bien sûr… Mais, à vingt ans, le moyen d’être triste !
Et puis, elle l’avait rencontré ! Gérard… Ah ! Gérard.
Il était là depuis Pâques. Il était venu en convalescence chez sa grand-mère, suite à une longue maladie, disait-on. Il avait eu on ne savait trop quoi aux poumons. Oh ! ça ne pouvait pas être bien grave ! Mais il devait prendre l’air, se promener… Ça tombait bien !
La première fois qu’elle l’avait vu, c’était un dimanche, au Temple. Il était passé devant elle pour aller s’asseoir quelques bancs plus loin et Claire, sa grande copine lui avait chuchoté :
« C’est le fils Valentin, de Paris ! Il est en convalescence chez sa grand-mère Bouvier, tu sais, la grande maison au fond de l’impasse du Charron. »
À la sortie du culte, leurs regards s’étaient croisés. Le sien était d’un noir profond, un peu triste et ça lui avait fait comme un drôle de creux dans la poitrine. Il l’avait saluée gravement, ses yeux plongeant dans les siens, puis il avait descendu les marches, penché sur une toute petite vieille dame accrochée à son bras qui semblait lui murmurer quelque chose à l’oreille. Alors il l’avait regardée à nouveau en s’éloignant et elle l’avait trouvé très beau.
Le même jour, un peu plus tard, elle l’avait croisé à la pâtisserie, dans la Grand-Rue. Et puis, le lendemain, elle l’avait encore rencontré à la Poste ! Comme un fait exprès ! À chaque fois, ils s’étaient dit bonjour, très poliment, sérieux comme des enfants en visite.
Ensuite, il y avait eu la kermesse du Temple où elle tenait un stand, et surtout la journée des oreillettes, ces fins beignetssaupoudrésde sucre, confectionnés traditionnellement par les femmes de la paroisse, dont la recette se transmettait jalousement de mère en fille.Venurécupérer la douzaine commandée par sa famille, il l’avait trouvée en train de pétrir la pâte au milieu de toutes ces dames affairées, les mains pleines de farine et les joues rougies par la proximité des fourneaux. Un rien moqueur, il l’avait complimentée sur sa bonne mine, sous le regard réprobateur de la femme du pasteur, ce qui avait eu pour effet de la faire rougir de plus belle ! Et puis… et puis… Tout s’était enchaîné. Toute une série de coïncidences comme si l’Univers s’appliquait à les mettre en contact. À chaque fois ils s’étaient salués comme de vieilles connaissances et avaient conversé quelques instants.
Toujours un peu guindés, ils n’échangeaient cependant que quelques banalités. Certes, il semblait heureux de la voir à nouveau, mais il ne s’attardait pas trop.
Ce n’est que la semaine suivante que les choses avaient changé. Ils s’étaient rencontrés tous deux à la fontaine de Bonnet, tout au bout du chemin des Micocouliers, là où elle faisait boire ses chèvres. Ce jour-là, ils avaient parlé plus librement…
Comme elle lui racontait un peu l’histoire du village, il avait eu envie de voir les ruines du château détruit pendant les guerres de religion, dont les pierres avaient servi à la construction de bien des maisons. Elle l’avait alors fait grimper en haut de la colline jusqu’au vieux moulin où l’on pouvait découvrir encore quelques vestiges des remparts, et l’entrée des souterrains.
Depuis ils s’y retrouvaient souvent, surtout le soir à la tombée de la nuit, car la vue était belle avec toutes les lumières qui scintillaient en bas dans le noir…
Au début, entre eux, c’était comme une grande camaraderie, mais rapidement leur relation avait évolué, d’amitié en affection. Ils avaient tant de choses en commun. Leur âge, leurs goûts, leur humour, et surtout leur solitude au sein d’une famille à la présence un peu étouffante…
Puis les choses étaient allées plus loin. Était-ce de l’amour ? Il l’appelait sa petite étoile. Ils s’aimaient ? Oui. Ils s’aimaient ! Ils ne se l’étaient pas encore avoués, mais elle en était sûre. Ils n’en avaient encore rien dit à personne non plus. Ils avaient bien le temps.
Oh ! Bien sûr, ils ne se cachaient pas vraiment. Il n’y avait pas de raison. Les deux familles étaient connues – des gens respectables – et leurs intentions étaient honnêtes.
Et puis, ils ne faisaient rien de mal, ils causaient, c’est tout. Bien sûr ils parlaient d’amour, ils s’embrassaient aussi un peu, bien sûr, mais ils ne faisaient rien dont elle put avoir honte.
Pourtant l’autre jour, cette vieille bique de Mlle Floutier qui ramassait des herbes pour ses lapins les avait surpris. Et, à tous les coups, cette langue de vipère allait se faire un plaisir d’en informer tout le village !
Heureusement, il ne lui tenait même pas la main. Mais quand même…
Et si maman lui interdisait de le revoir ? Oh, elle en mourrait c’est sûr. Son Gérard, son Géry !
Un nuage passa sur le soleil et le vent fraîchit. Elle frissonna, frappée soudain d’un étrange pressentiment, en proie à une sourde inquiétude. Puis le soleil reparut et elle se secoua.
Non, non, tout irait bien. Ils allaient être très heureux… Ils avaient tout le temps, tout le temps, toute la vie devant eux… Toute la vie… Oui, vraiment quelle belle journée !
Septembre 1942
Le soir dans son lit, pour s’endormir, elle se rejouait le film de leur première rencontre, enfin, la première fois où ils s’étaient vraiment parlé.
C’était une belle fin d’après-midi. Elle était assise sur le talus au bord de la fontaine de Bonnet, comme à son habitude, en attendant que ses chèvres finissent de boire. Elle s’amusait à souffler sur la boule duveteuse d’un pissenlit pour en faire voler les aigrettes. Elle adorait faire ça, se voyant un peu comme cette jeune femme sur la couverture de son Petit Larousse d’écolière : « Je sème à tout vent… »
Il marchait d’un pas nonchalant, en promeneur désœuvré, semblant apprécier la douceur du jour et goûter la beauté du paysage. Arrivé à sa hauteur, il s’était arrêté :
« Bonjour, mademoiselle, quelle belle journée, n’est-ce pas ? »
Elle avait senti son cœur battre dans sa poitrine : « Encore lui ! Le bel étranger. Décidément ! Déjà la semaine dernière, et puis aujourd’hui ! Quelle heureuse coïncidence ! »
« Si je puis me permettre, vous me faites penser à une jeune chevrière de la Grèce Antique… »
Le ton était poli et respectueux, mais il y avait un petit rien de moquerie dans l’intonation, qui démentait le côté cérémonieux de la phrase. Oh ! S’il la prenait pour une paysanne, il allait voir !
« Peut-être, monsieur Valentin ! répliqua-t-elle, mais dans la Grèce Antique, c’étaient les jeunes garçons qui gardaient les chèvres, pas les jeunes filles ! »
Il se mit à rire :
« Vous connaissez mon nom ?
— Bien sûr, depuis Pâques on ne parle que de vous dans le village ! Vous êtes une curiosité ! Nous manquons tellement de distractions, dans nos contrées reculées !
— Alors, vous savez aussi que je suis convalescent et qu’il faut être gentil avec moi, car je suis encore faible et fragile ? »
Le ton était toujours moqueur, il souriait, mais elle vit que ses yeux étaient amicaux et pleins de douceur. Elle décida de déposer les armes et sourit à son tour. Ils se serrèrent la main.
— S’il vous plaît, appelez-moi Gérard. Monsieur Valentin, ça me vieillit !
Elles sont sages vos chèvres ?
— Ça dépend, quelquefois oui, quelquefois non. Parfois, on dirait qu’elles ont le diable au corps. Et puis, vous savez, chacune a son caractère. Tenez, elle, c’est Noiraude, elle adore manger les chaussures. Ne laissez jamais traîner les vôtres à sa portée, vous les retrouveriez en lambeaux ! Celle-là, c’est Galatée, ma préférée, elle est très douce.
Mais, je les aime toutes. Et puis, avec leur lait, on fait de bons fromages !
— Il y a beaucoup de petits chevreaux aussi. Ils sont tout mignons. Vous allez les vendre ?
— Hélas, oui. Pas tous, mais la plupart. Et ils seront certainement tués pour être mangés à Pâques, comme les agneaux. Vous savez « l’agneau pascal qui ôte le péché du monde… »
Ça me fait mal au cœur, mais il le faut bien. Nous avons aussi des poules et des lapins. Et même des canards ! La vie est dure, c’est l’occupation. Émilie, ma sœur aînée est veuve, avec deux petits garçons. Ça mange à cet âge-là ! Maman s’occupe de tout, car Papa est… enfin, il ne…
Sa voix se brisa, mais elle se reprit : « Enfin rien n’est plus comme avant ! Est-ce que ça va durer encore longtemps ? Vous qui venez de Paris, vous devez savoir ? »
Il répondit, visiblement ému :
« Non, je ne sais pas, je ne m’intéresse pas trop à la politique.
Quand je suis tombé malade, je finissais mes études de Lettres… Et après, je ne me suis plus intéressé à rien, qu’à moi.
Vous savez, quand on est malade on se replie sur soi, on devient égoïste. En plus votre entourage vous conforte dans cette impression d’être le centre du monde et vous coupe de l’extérieur. Mère, par exemple. Pour elle rien n’a d’importance en dehors de ma santé ! Le monde peut s’écrouler ! Qu’importe, pourvu que je prenne bien mon médicament.
— Maman aussi est un peu comme ça. Ce qui compte pour elle c’est la famille. Le reste, on s’en accommode ! »
Puis elle se remémorait leur rencontre suivante, par hasard, dans les collines, près de la « capitelle mexicaine ».
La campagne environnante ne manquait pas de ces espèces de cabanes, perdues en pleine garrigue ou plantées en bordure d’un champ. Construites en pierre sèche, c’est à dire sans mortier grâce à un savoir-faire ancestral, elles servaient autrefois à ranger les outils et offraient aux bergers la possibilité de s’abriter en cas de pluie ou d’y passer la nuit à l’estive. Aujourd’hui inutiles, sauf pour servir de cabanes aux enfants, certaines s’étaient effondrées, d’autres restaient toujours vaillamment debout, mais, hélas, envahies, colonisées par le lierre et la salsepareille.
Celle-là était particulière, très haute et bien conservée, elle se dressait orgueilleusement au milieu d’un champ d’oliviers.
Pourquoi « mexicaine » ? Personne n’aurait pu dire vraiment l’origine de ce nom. Les habitants du coin l’appelaient ainsi parce qu’elle avait un toit très pointu, comme posé au-dessus de la voûte traditionnelle, ce qui la faisait ressembler vaguement à un sombrero.
Un petit banc en pierre avait été construit à droite de la porte comme pour permettre aux éventuels promeneurs de faire une halte, en savourant le calme et la fraîcheur du lieu.
Mais plus vraisemblablement afin de permettre au propriétaire du champ de se reposer pendant la taille des arbres ou la récolte des olives, le temps de savourer la fougasse aux gratons et le fromage de chèvre en prenant avec satisfaction la mesure du travail accompli.
Blanche s’y était arrêtée, comme souvent, pour rêver en laissant brouter ses chèvres.
Lui, marchant à pas lents, perdu dans ses pensées, faisait sa promenade quotidienne, ballade « médicinale » recommandée par le vieux docteur Farel. Cette fois-là, leur conversation avait pris un autre tour, ils avaient délaissé les phrases convenues pour des sujets plus profonds, plus personnels.
Et puis, tout simplement, ils s’étaient retrouvés là, à la même heure, toujours comme par hasard, mais aussi régulièrement que si ça avait été convenu entre eux. Ils s’installaient non loin l’un de l’autre, elle sur le banc, lui assis dans l’herbe, adossé à un olivier, ses longues jambes allongées devant lui, mâchonnant un brin d’herbe, et ils devisaient longuement. Il avait un humour incisif et la provoquait un peu pour le plaisir. Mais elle ne se laissait pas faire. Et leurs passes d’armes étaient jouissives pour l’un et l’autre.
Puis ces échanges avaient pris un tour plus intime. Tout naturellement, ils étaient passés du vouvoiement au tutoiement. Elle lui racontait sa vie. Ses espérances, ses déceptions. Par exemple, le fait qu’elle n’avait pas pu faire d’études secondaires :
— Seule ma sœur aînée, Millie, a pu aller étudier à Nîmes à la pension Coste. Moi, j’ai dû m’arrêter après le certificat d’études. Pourtant j’aurais bien aimé continuer…
— Tu en as beaucoup souffert ? Tu as été jalouse ?
— Un peu, mais c’était comme ça dans les familles. Et puis, il paraît aussi que j’étais trop souvent malade. Je me souviens que Maman soupirait auprès de ses amies :
« L’hiver, elle me collectionne les rhumes, les bronchites et les otites ! Je suis obligée de la garder à la maison. »
Alors je me suis fait une raison… »
Elle rêvait aussi de jouer du piano :
« Il y en a un vieux à la maison. Mes parents l’avaient acheté pour que Millie puisse faire ses gammes, quand elle revenait chez nous en fin de semaine. Dans cette école l’enseignement de la musique était obligatoire. On y prônait que pour être une jeune-fille accomplie, il fallait non seulement savoir coudre et faire la cuisine, mais aussi jouer du piano. Mais cela n’intéressait pas trop Millie. Et puis elle s’est très vite mariée, alors l’instrument est devenu inutile et, après quelque temps, on a cessé de le faire accorder. C’est dommage car maintenant il sonne un peu faux et quelques touches restent coincées. Mais malgré ça, de temps en temps, je m’essaie à pianoter dessus. Je ne sais pas vraiment en jouer, mais je lis la musique, j’ai un peu appris à l’école, mais surtout avec mon père. Tu sais, c’était un bon musicien, un clarinettiste. Autrefois, il jouait au sein de l’harmonie municipale et puis, avec deux collègues, un accordéoniste et un violoniste, ils faisaient danser les jeunes aux fêtes du village, pour les mariages, les bals champêtres à la fin des vendanges… Ils étaient très demandés. Mais maintenant il a complètement arrêté… Pourtant c’était presque une célébrité.
Moi, je joue d’un doigt, mais je déchiffre les mélodies. J’y prends grand plaisir et ça suffit à me faire rêver ! Et je chante, des cantiques, des chansons, quelques airs d’opéra. À la maison, nous avons plusieurs livrets : Mireille de Charles Gounot, Carmen de Georges Bizet, Madame Butterfly de Puccini…
— Tu aimes l’opéra ? »
— Oui beaucoup. Avec quelques amis des villages environnants, on allait souvent assister à des représentations au théâtre de Nîmes, le dimanche en matinée.
C’était une espèce de tradition. Avant la guerre…
— Ah ! Oui ! J’en ai entendu parler par ma grand-mère. Elle disait que le public était très connaisseur, très exigeant, au point que même les chanteurs célèbres appréhendaient de s’y produire. Je ne sais pas si c’était vrai ou si elle exagérait, mais…
— Oh ! non, elle n’exagérait pas du tout. C’est la vérité ! Ils savaient qu’on les attendait au tournant ! Si la soprano ou le ténor n’avait pas chanté le contre-ut ou tenu la note difficile le temps qu’il fallait, s’il avait raté un legato, c’était la bronca dans la salle.
— La… bronca ?
— Le chahut quoi ! Et quand le public n’était pas content, il fallait voir comment ça sifflait !
On était toute une bande à venir des villages voisins. On se connaissait tous, on se retrouvait. Ça occupait tout le dimanche. C’était une grande expédition, car on devait aller prendre le train à Vergèze, et puis une fois à Nîmes, monter à pied de la gare jusqu’au théâtre. Au retour, après la représentation, il fallait encore se dépêcher pour attraper le dernier train. Et tu sais, quelquefois, les jours où les rappels avaient été trop nombreux, le chef de gare faisait attendre le train, pour nous éviter de le rater !
— Tu te moques de moi…
— Non, je te jure que c’est vrai ! Il savait à quelle heure finissait le spectacle et tant qu’il ne nous voyait pas arriver, il ne donnait pas le signal du départ. Et nous, on courait comme des dératés dans les rues ! Qu’est-ce qu’on riait.
— Quelle petite folle, tu devais être ! »
Il la prenait dans ses bras, lui embrassait les cheveux et ils riaient tous les deux ensemble.
Lui, il lui racontait Paris, la Sorbonne, la vie trépidante, le bruit, la circulation, le métro, les trolleybus :
— Et puis tu sais, il y a les uniformes allemands omniprésents qui sillonnent la ville, le rationnement, le marché noir, les queues devant les boulangeries, la misère. Et en même temps, on voit les grands magasins qui exhibent leurs vitrines illuminées, les décorations de Noël qui emplissent les rues, et les théâtres archi combles malgré l’occupation. Un paradoxe ! Comme si les Parisiens avaient besoin d’oublier ces temps difficiles, de se distraire à tout prix !
Quelle différence avec le calme du village, les journées régulières et paisibles chez ma grand-mère, cette vie qui s’écoule tranquille. J’avais un peu peur de m’ennuyer en venant ici, mais non ! Au contraire, j’ai l’impression de goûter le temps, de savourer chaque seconde.
Non, je ne regrette pas d’avoir quitté la ville. Je me sens bien ici, je suis heureux.
Il se moquait parfois gentiment des gens du cru. Mais il était plein de respect devant la vie dure de ces vignerons, travailleurs infatigables et opiniâtres :
— Certes, je suis né à Paris, mais au fil de toutes ces longues vacances d’été passées chez ma grand-mère, j’ai appris à connaître le travail de la terre et ses exigences. Mes souvenirs d’enfance en sont pleins !
Il saluait la patience et la foi de ces hommes, leur amour du terroir, de la vigne. Leur goût du travail bien fait.
Alors, elle, lui racontait les vendanges, les coupeurs, les porteurs… Combien il faisait chaud dans les vignes... Et au contraire, comment ils pataugeaient dans la boue les années où l’automne était pluvieux... Les plaisanteries des colles de vendangeurs, les joutes oratoires entre les hommes et les femmes, les chants…
Ils ne voyaient pas le temps passer, et le moment de se séparer venait toujours trop tôt…
Et puis un jour, il lui avait pris la main sous prétexte de lui lire son avenir. Il tenait ce don de sa grand-mère, prétendait-il. Et il l’avait gardée…
Le cœur de Blanche avait fait un bond dans sa poitrine. Le temps s’était comme arrêté.
Bien sûr, elle n’avait pas retiré sa main ! C’est vrai que, sans se l’avouer vraiment, elle rêvait un peu d’un geste de ce genre, elle l’espérait, elle l’attendait.
Ça voulait donc dire qu’il lui faisait la cour ?
Ce fut pour elle un moment de grand bonheur.
1969/70
Et ces gens-là dans leurs boîtes
Vont tous à l’université
On les met tous dans des boîtes
Petites boîtes toutes pareilles
Graeme Allwright, Petites boîtes
J’avais 19 ans, et je m’ennuyais en 2e année de Lettres Classiques, la section la plus poussiéreuse de toute la fac. J’attendais… Je ne sais quoi, l’amour, le bonheur… Tout quoi !
J’avais toujours été une enfant bien sage, obéissante et bonne élève. Née au sein d’une famille de petits viticulteurs du sud de la France, j’eus néanmoins la chance de bénéficier de deux circonstances exceptionnellement favorables pour une fille :
Une époque qui venait enfin d’accorder le droit de vote aux femmes, même si c’était du bout des lèvres, leur permettant ainsi d’entrebâiller les portes des cuisines, des nurseries et des buanderies pour se faufiler au-dehors, vers la vie active.
Des parents intelligents qui, ayant souffert de n’avoir pas pu continuer à étudier après le certificat d’études primaires, avaient tout mis en œuvre pour que leurs enfants, même la cadette, même la fille, puissent « faire des études ».
Leur plus cher désir était que nous ayons, mon frère et moi, tous les atouts en main pour arriver à s’extraire de cette condition paysanne. Je dois préciser, bien sûr, que l’un comme l’autre, nous étions suffisamment « bons élèves », pour pouvoir y prétendre.
Je me souviens que le grand rêve de mon père était que je devienne professeur de français. Pour lui, cette profession représentait le summum de la réussite et de l’indépendance, pour une femme.
C’est ainsi que je fus inscrite en 6e au lycée Montaury à Nîmes, lycée de filles pas encore mixte pour l’heure. Comme nous habitions un village, et qu’à cette époque il n’existait pas de service de ramassage scolaire, l’internat était la seule option. Je fus donc pensionnaire à temps complet : en dortoir par box de six ; blouse obligatoire en cours, une semaine rose, une semaine beige, avec le nom, le prénom et le numéro de la classe brodés sur la poitrine. Le jeudi après-midi, nous allions en promenade à la Tour Magne ou aux jardins de la Fontaine, en grand uniforme, bleu marine et blanc, et en rangs trois par trois.
Nous étions libérées le samedi à midi où nous pouvions retrouver nos foyers jusqu’au dimanche soir à 20 h 30, heure précise de fin de la permission accordée.
Ça ne rigolait pas en ces années-là !
Les premiers mois, cette rupture avec le milieu familial fut douloureuse, mais rapidement je m’adaptai à cette nouvelle vie. Rapidement et même avec ravissement. Ce fut une vraie découverte, comme un souffle de liberté ! J’en acquis un modus vivendi et une façon de penser, totalement différents. Cette prise de distance obligatoire inaugura pour moi les prémices d’une sorte d’autonomie personnelle. En effet, libérée de l’emprise familiale, qui me protégeait certes, mais en même temps me handicapait par cette appartenance à un village où tout le monde se connaît, je réalisai que je pouvais instaurer un rapport différent aux autres, un rapport personnel où j’étais seule en cause, sans l’aide de ma famille, de mon milieu. Ainsi je pris conscience de ma vraie personnalité. Je me découvris et m’apprivoisai moi-même.
Ce fut un tournant dans ma vie, une sorte de rite de passage, comme le service militaire autrefois a pu jouer ce rôle pour les garçons.
Je garde une tendresse particulière pour ces années de pensionnat.
Sept ans d’internat pour arriver jusqu’au bac avaient définitivement consacré mon sevrage d’avec le milieu familial. Mais, là, en cité universitaire, on se situait un cran plus haut, puissance dix ! Pour la première fois, j’allais devoir me débrouiller seule et me frotter à la vraie vie, vraiment. Les grilles du lycée ne me protégeaient plus. Mon dernier garde-fou venait de m’abandonner. J’étais lâchée dans l’arène, et sans filet !
La transformation fut considérable et brutale.
Sept ans de vie en communauté, à se lever, se coucher, manger et se laver avec d’autres ; un emploi du temps bien précis où chaque heure était occupée, prévue, programmée : les récréations en bande de filles, les heures d’études sous la surveillance d’une pionne, les repas au réfectoire par table de huit… Rien de cela ne m’avait préparée à la liberté que je rencontrai alors dans ma vie d’étudiante. La liberté, certes, mais aussi la solitude.
Et cet espace, cette indépendance me donnait des vertiges.
C’était un peu la même sensation que lorsque, dans mon enfance pendant le catéchisme, j’essayais d’imaginer l’espace infini. L’espace infini ? Un truc qui n’a pas de limite, qui ne s’arrête jamais ? Comment est-ce ? À quoi ça ressemble ? Mon esprit n’arrivait pas à le concevoir.
Mais si, à l’inverse, l’espace est fini, borné, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir après la limite, derrière la frontière ? Un grand trou ? Ça non plus je n’arrivais pas à l’imaginer…
Bref, cette latitude de mouvement procurée par la vie étudiante m’apportait en même temps, revers de la médaille, la sensation d’être perdue. J’étais comme un oiseau échappé des grilles de sa cage. Cet espace, cette autonomie, tout ce temps libre me tournaient la tête.
Et, en plagiant Pascal, je pourrais dire : le silence de certaines heures m’étourdissait.
En attendant qu’une place se libère en cité universitaire, j’avais pu louer une petite chambre en ville dans le vieux Montpellier, non loin de la rue de l’Université, malheureusement pas celle où j’étais inscrite et même très éloignée. Située au deuxième étage, bien entendu sans ascenseur, l’unique fenêtre donnait sur une petite cour sombre à l’horizon bouché par un mur gris. Pour un prix exorbitant, j’avais droit à un lavabo coincé entre le lit et un placard baptisé pompeusement penderie. Les w-c., communs à tout l’étage, se trouvaient au bout du couloir, et au rez-de-chaussée, une simple douche faisait office de salle de bain. Sans oublier, pour compléter le tableau, un appareil de chauffage à gaz butane, plutôt inefficace, sauf en ce qui concernait les odeurs qui s’en échappaient !
Bref, tout était conforme à la réputation de « turnes » qu’avaient les chambres d’étudiants dans les chansons d’Aristide Bruant ou d’Yvette Guilbert au siècle dernier.
Hélas, après des journées de recherches sous la houlette pourtant infatigable et sans pitié de maman, pressées par le temps, c’est ce que nous avions trouvé de mieux. Aux approches de la rentrée universitaire, c’était la foire d’empoigne pour les étudiants, une vraie « ruée vers l’or » et toutes les chambres correctes avaient déjà été retenues, certaines même dès le début de l’été. Les bailleurs profitaient sans scrupule de cette situation et proposaient honteusement des logements presque insalubres.
Le même phénomène se voit à l’heure actuelle, à Avignon pendant le festival, où les propriétaires louent à prix d’or des studios de fortune et ne se privent pas de s’engraisser sur le dos des artistes qui présentent leurs spectacles.
Pour dire la vérité, tout n’était pas négatif, il y avait quand même de l’eau chaude au robinet du lavabo ce qui me permettait d’avaler un « nescafé » tiède avant d’aller en cours. Je partais sur mon petit solex poussif, je descendais en roule libre la rue de l’Université, mais ensuite, pour atteindre la fac des Lettres, je devais pédaler vaillamment, car les rues montaient sec, ce qui, en hiver, avait au moins l’avantage de me réchauffer.
Néanmoins, j’étais très heureuse, cette nouvelle vie me plaisait. C’était la liberté !
En cours, j’avais retrouvé quelques connaissances, des Nîmois comme moi, comme moi en Lettres Classiques et tout aussi dépaysés, déboussolés que moi. Tout naturellement se constitua bientôt une sorte de petite « bande », comme celle que je formais en terminale avec mes compagnes de dortoir, et je pus à nouveau me sentir à l’aise dans une atmosphère de camaraderie, presque familiale, semblable à celle du lycée. Nous formions un petit groupe sympathique et bon enfant, dans un environnement d’étudiants faussement désinvoltes, mais studieux. Nous nous savions voués à devenir des profs aux têtes bien pleines, mais déconnectés de la réalité, des enseignants sans envergure et sans ambition, occupant des postes poussiéreux, dans une quelconque fac de province où nous pourrions attendre tranquillement l’âge de la retraite sans crouler sous les crédits. Cette perspective ne nous enchantait pas particulièrement, mais nous nous gardions bien de trop penser à l’avenir. Nous savions que nous avions devant nous trois années d’étude au moins avant la licence, quatre avant la maîtrise. Ensuite, nous pourrions tenter de réussir le terrible concours du CAPES, et peut-être même après briguer l’Agrégation, si nous étions suffisamment doués.
Mais, pour l’heure, tout cela nous paraissait très loin. Nous avions bien le temps !
Nous restions quand même optimistes, comme on peut l’être à vingt ans, maniant allégrement humour et dérision. Nous étions légèrement politisés, et bien sûr gauchistes dans l’âme, cela allait de soi après mai 68 ! Aujourd’hui on dirait : c’était tendance ! Rebelles de cœur, nous suivions assez régulièrement les différentes manifs, n’hésitant pas à défiler le poing levé, mais chaque week-end nous rentrions gentiment chez nos parents. On s’amusait sagement, riant entre nous avec des blagues de potaches. Jamais couchés très tard ! Toujours à l’heure en cours et assidus. Nous étions, somme toute, plutôt raisonnables.
Surtout moi ! En tant qu’étudiante boursière, je ne pouvais pas me permettre de redoubler. Il me fallait pouvoir justifier de résultats.
Nous formions un quatuor : Patrick, dit « Pat », la petite amie de Patrick, dont j’ai oublié le nom, peut-être Monique ou Nadine, et le « Gnou » qui, en fait, s’appelait Julien. Pourquoi l’avait-on surnommé le « Gnou » ? Aucune idée ! Peut-être parce qu’il était un peu lourdaud et maladroit. Sans doute une trouvaille farfelue de Patrick qui n’était jamais à court d’imagination ou d’humour. Je crois que l’intéressé n’aimait pas trop ça, mais il nous laissait faire et nous ne nous privions pas de le « chambrer ».
Pendant la semaine, nous allions ensemble en cours, ensemble au restau Universitaire, ensemble au cinéma. Comme j’avais une voiture, je transportais tout ce petit monde, et en retour ils m’offraient parfois ma place de cinéma. Mon carrosse, qui par chance ne se transformait pas en citrouille à Minuit, était une vieille 2CV d’occasion, grise et très lourde, une des premières de la série, de celles qui avaient encore un gros coffre à l’arrière. Les sièges à l’intérieur n’étaient guère confortables, et ceux qui ont connu cette époque se souviennent peut-être encore de la « barre » de la banquette arrière. Savoir qui « prendrait la barre », et à qui échouerait cette place incommode, surtout pour les hommes, était toujours cause d’empoignades et de marchandages à n’en plus finir. Mais cela faisait partie du charme de cette voiture et de cette époque.
Je me souviendrai toujours de mon arrivée à Montpellier, au volant de cette antiquité, le permis de conduire en poche depuis à peine cinq jours, après, à ma grande honte, trois tentatives infructueuses. Je l’avais finalement décroché grâce à l’indulgence du dernier examinateur au moment où je commençais à perdre toute confiance en moi. Mais cela compensait la sévérité du premier qui m’avait recalée drastiquement, l’infâme, suite à un créneau réussi, mais, à son goût, pas assez proche du trottoir.
Aussi, sur le boulevard du Jeu de Paume, au milieu de toute cette circulation, je n’en menais pas large ! Il faut dire que pour moi, petite Gardoise, fraîche émoulue de sa campagne, Montpellier, c’était autre chose que Nîmes !
J’étais impressionnée par le trafic, beaucoup plus dense, cette animation permanente, tous ces gens qui couraient partout dans tous les sens, tous ces vélos, ces solex, ces motos…
Pour ce qui était des études, nous avions, en cours de version grecque, Monsieur B., « un des plus grands hellénistes de France ! » nous disait-on avec déférence, un prof haut en couleur, aussi caricatural qu’on pouvait s’imaginer un enseignant de Grec ou de Latin du siècle dernier. Avec son physique de vieux savant fou, il donnait l’impression d’être sorti tout droit d’un album de Tintin !
Très grand, très maigre, flottant dans un vieux costume trois-pièces poussiéreux, on craignait, à le voir, qu’il ne s’envole au moindre coup de vent. Une énorme tête chauve sortait de ce corps dégingandé, comme posée sur un long cou de pintade, une tête de penseur plantée de quelques maigres mèches blanches. Une grosse moustache gauloise poivre et sel lui tombait de chaque côté de la bouche, complétant le tableau.
Il semblait toujours plongé dans ses pensées, indifférent au monde autour de lui. Quand on le voyait arriver à la fac, zigzagant à pied au milieu des voitures, sa grosse tête reconnaissable entre toutes qui dépassait au-dessus du trafic, nous tremblions pour lui. On se demandait comment il réussissait à ne pas se faire écraser. Les automobilistes étaient peut-être effrayés par cette silhouette gigantesque qui semblait venir d’un autre temps, comme une apparition, un fantôme ou un vampire…
Il habitait dans une vieille maison isolée en pleine garrigue, une espèce de mazet aménagé, et vivait là avec une chèvre comme seule famille. Enfin, c’était ce que nous racontaient les « anciens ».
Son aspect extérieur pouvait donner à sourire, mais c’était un prof redoutable, impitoyable. Il avait la réputation de ne jamais noter au-dessus de 10 sur 20. Ceux qui obtenaient un huit pouvaient déjà se considérer comme très bons. La piétaille, dont j’étais, tournait avec une moyenne autour de 4 sur 20 ! Mais on savait que ça ne correspondait pas à notre niveau réel. Monsieur B. était comme ces hommes politiques qui ne connaissent pas le prix de la baguette de pain, car ils vivent dans un autre monde. Il n’était pas méchant, simplement il ne comprenait pas comment nous pouvions faire autant de fautes et ça le désespérait.
Pour lui, traduire du grec était un jeu d’enfant, cela coulait de source. Alors, il s’amusait toujours à chercher par quel cheminement tortueux de notre esprit nous étions arrivés à ces traductions iconoclastes, voire sacrilèges, impensables à ses yeux. Il adorait essayer d’imaginer comment un grec ancien aurait pu expliquer nos erreurs flagrantes, barbarismes ou solécismes.
Il me rappelait ma prof de philo de terminale, tout aussi caricaturale, mais version féminine. Pourvue d’un soupçon de moustache, avec le cheveu rare, elle ne jurait que par Dieu et Auguste Comte. Et que voulez-vous, Auguste Comte quand on a dix-sept ans, on s’en tape !
Il faut ajouter que son cours avait lieu de onze heures à douze heures le samedi matin, juste avant la sortie hebdomadaire des internes. Comme elle était un peu sourde et de surcroît myope comme une taupe, nous passions l’heure de philo, à nous préparer, à nous coiffer, à nous épiler, à nous maquiller, échangeant sans vergogne sous son nez, brosses à cheveux, rouges à lèvres et mascaras.
Une seule élève de la classe était attentive à son cours. Elle posait des questions, faisait des remarques, bref s’intéressait, participait. Il faut dire que cette pauvre fille, déjà peu gâtée par la nature, était de surcroît affligée d’un strabisme divergent. En conséquence, contrairement à nous, elle ne cherchait pas à se faire belle pour plaire aux garçons.
S’ensuivait généralement un dialogue savant entre elles deux qui nous passait bien au-dessus de la tête. Nous n’en avions cure et ça nous arrangeait bien, car elle accaparait ainsi toute l’attention de la prof qui, tout à son plaisir d’avoir une auditrice passionnée par son sujet, ne s’apercevait pas de notre manège.
Toujours dans les nuages ces grands cerveaux ! Ils se rendent à peine compte qu’ils ont des étudiants devant eux, tellement ils sont plongés dans leurs pensées, perdus dans leurs cogitations métaphysiques. Coupés de la réalité, ils vivent dans leur propre univers.
Celui de monsieur B., c’était le royaume de la Grèce antique et « attique »…
Nous participions aussi parfois à des fêtes d’étudiants en Lettres Classiques, soirées bien correctes, bien convenues, qui ne dégénéraient pas, où rien ni personne ne dépassait du moule.
La semaine de cours terminée, nous rentrions sagement passer le week-end dans notre famille.
Cela marcha quelque temps… Mais ces amis étaient bien sages, comme je l’avais toujours été moi aussi, trop sages. Et j’avais soif d’autre chose… Je rêvais d’inédit, d’inattendu, d’originalité, de surprise, de folie, de passion, de transgression, de danger !
Il faut faire très attention à ses rêves. Rêver n’est pas chose innocente. On lance comme ça, sans se méfier, dans la nature, dans l’univers, dans l’espace, des envies, des souhaits, des désirs secrets et ensuite on ne les maîtrise plus, ils ont leur propre vie.
Comme des bouteilles à la mer, ils vont leur propre chemin. Et parfois, de façon inattendue, ils se réalisent, laissant s’ouvrir la boîte de Pandore…
Brigitte Fontaine et Aresky le savaient bien eux qui nous chantaient en avertissement :
« Ne prenez pas vos désirs pour des banalités ! »
Ils avaient raison. Je ne le savais pas encore, mais ma vie allait bientôt basculer.
Mes rêves ont été exaucés et je fus entraînée irrésistiblement dans d’autres directions, à la découverte d’autres personnes, vers d’autres réalités, vers d’autres mondes.
Septembre 1942
« Tu sors Gérard ?
— Oui m’man. Je vais faire un tour dans les collines, respirer un grand bol d’air maintenant qu’il fait un peu moins chaud.
— Prends quand même un foulard, le vent se lève, il ne faudrait pas que tu attrapes un rhume…
— Oui, oui, maman-poule, d’accord pour le foulard, mais permets-moi de laisser le passe-montagne à la maison ! » se moqua-t-il gentiment.
Il lui posa un baiser sur le front et sortit par la porte du jardin.
Madame Valentin regarda s’éloigner son fils, toujours émerveillée devant sa taille, se demandant, une fois encore, comment ce grand échalas, un si grand gaillard avait pu sortir de son ventre. Quel beau garçon pensa-t-elle, et si gentil. Mais pas épais !
Elle soupira. Quel malheur, cette maladie. Heureusement les docteurs le disaient guéri, blanchi selon la formule. Le vieux docteur Farel avait été formel :
« Une bonne convalescence, et il n’y paraîtra plus. Du bon air, du soleil, une nourriture saine, du calme et du repos. Voilà mon ordonnance ! S’il pouvait quitter la ville, ce serait très bien. Vous avez de la famille à la campagne, je crois, dans le midi ?
Peut-être pourriez-vous l’envoyer là-bas ? »
Finalement, ils étaient partis tous les deux, la mère et le fils, en amoureux ! Et elle sentait que cette convalescence forcée prenait pour lui presque des allures d’escapade, avec ce retour au village de son enfance, dans la maison de sa grand-mère, la maison des grandes vacances.
Et puis, maintenant, voilà qu’il était amoureux ! Car il était amoureux, elle en était sûre : une mère ne se trompe pas sur ces choses-là. Mlle Floutier lui avait dit qu’elle l’avait vu plusieurs fois en grande conversation avec la petite Bouzanquet, la cadette. Une jolie petite, gentille, fine et, paraît-il, intelligente et cultivée. Une vieille famille du village ces Bouzanquet, honnêtes et travailleurs, avec une belle propriété. On chuchotait quand même que le père ne s’était pas bien remis de son séjour dans les tranchées en 14, et que, depuis le début de la guerre, il était à nouveau bien changé et laissait tout aller à vau-l’eau ! La tête, c’était la mère qui faisait tout marcher avec l’aide de ses filles.
Oui, c’était une période difficile pour les femmes. Beaucoup s’étaient retrouvées veuves, ou avaient vu leurs maris revenir estropiés. Elles étaient obligées d’assumer des travaux d’hommes. Ça avait commencé avec la Grande Guerre, où les femmes avaient travaillé aux champs et même en usine. Il y avait une chanson sur ce thème ! Une chanson de Vincent Scotto : Les tourneuses d’obus ! Elle se rappelait que sa mère la lui chantait :
« On n’est pas inutiles, on n’est pas embusquées, on a les bras dans l’huile, on est dures au métier ».
Oui, c’étaient bien les femmes qui avaient fait marcher le pays en l’absence des hommes !
Elle soupira : « Et dire qu’il y a encore des crétins qui s’obstinent à ne pas vouloir nous accorder le droit de vote ! ».
Elle haussa les épaules et revint à son sujet préféré, son Géry :
« C’est elle qu’il va retrouver maintenant. J’en suis sûre. C’est pourquoi il a si bonne mine depuis quelque temps. Et puis, il a changé de chemise, mis un pantalon propre. Bref, il s’est fait beau. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Je me souviens. Moi aussi j’ai été jeune ! »
Ça l’amusait un peu et ça lui rappelait cette belle époque, hélas lointaine, où le père de Gérard lui faisait la cour. Les mêmes prévenances, les mêmes gestes.
« Hé ! Oui ! On est tous les mêmes malgré les différences de générations. Dans le domaine des sentiments, rien de nouveau sous le soleil !
Allons, tout ça, c’est très bon pour Gérard, un peu d’amour, ça ne peut que l’aider à guérir. »
1969/1970
Ma première année de fac se passa très bien, sans problème notable. Je réussis mes examens en juin et rentrai à la maison pour savourer pleinement les vacances, fière de ma réussite et du devoir accompli.
La deuxième année commença tranquillement elle aussi. Pas de stress cette fois. Je n’allais plus à l’aventure. J’avais mes repères. De plus, une chambre m’avait été attribuée dans une cité universitaire toute neuve, répondant au joli nom de Vert Bois, juste derrière la faculté des Lettres. Pas de trajets à faire pour aller en cours, pas de côtes pénibles à monter en pédalant sur mon solex poussif ! Et comme un restaurant universitaire venait juste d’ouvrir sur le campus, on avait tout sur place. Le paradis !
La cité se présentait comme un ensemble de petits immeubles de deux étages. Quelques arbustes encore malingres avaient été plantés tout autour des bâtiments, arbres de Judée, albizias, pittospores, tamaris, arbousiers sans oublier les incontournables lauriers roses.
Les allées qui menaient aux diverses entrées s’agrémentaient de plantes méditerranéennes odorantes, lavandes, genêts d’Espagne, cistes et basilics en fleur.
Déjà l’aspect extérieur était accueillant, mais en plus au niveau du confort, c’était bien autre chose que mon logement en ville de l’année précédente. Et ça me semblait royal ! La chambre était spacieuse, et bien éclairée grâce à une large fenêtre qui s’ouvrait sur la campagne environnante, offrant au regard un paysage de champs et de garrigue presque à perte de vue.
Il est vrai qu’à cette époque, ce quartier de Montpellier était encore vierge de constructions, à part peut-être un ou deux mazets en ruines, et le campus donnait l’impression d’être perdu en pleine « cambrousse » au milieu de nulle part !
L’atmosphère de la pièce était déjà chaleureuse par sa grande luminosité, mais des rideaux en cretonne multicolores et un dessus de lit à fleurs y ajoutaient encore une touche de gaieté et de féminité. De grands placards en bois clair contenaient des couvertures supplémentaires, dans un coin un lavabo et un bidet permettaient de faire une toilette rapide. Les douches, propres et bien chauffées, étaient à l’extérieur de la chambre, mais à deux pas sur le même palier.
C’était moderne, pratique, fonctionnel, et néanmoins avenant.
Par contre, revers de la médaille, cet établissement était réservé aux seules filles. Pas de visites masculines autorisées, sauf celles des parents, et fermeture des portes dès 22 h !
Il faut dire que nous étions tout juste en octobre 1969. Le vent de liberté de Mai 68 n’avait pas encore porté tous ses fruits et, de plus, certains bastions se montraient toujours un peu réfractaires ou du moins plus lents que d’autres à s’adapter à cette évolution des mœurs, pourtant inéluctable.
Cette fermeture des portes posait un problème quand on devait aller au cinéma le soir, car les séances finissaient quelquefois plus tard que 22 h. On ne pouvait pas non plus se permettre de traîner en ville longtemps après le film, car on risquait de se retrouver « à la rue » dans l’impossibilité de rentrer se coucher.
Ceci peut-être pour nous rappeler implicitement que nous étions quand même là pour étudier et pas pour nous amuser.
Cependant, nous nous sommes aperçues très vite qu’il était possible de « faire le mur ». Ce n’était pas bien difficile, et dès lors, à chaque fois que nous avions dépassé l’heure fatidique, nous ne nous en privions pas.
Et la vie suivait son cours. J’avais presque mes habitudes. Tout un monde, mon monde était resserré dans un petit périmètre :
La cité universitaire derrière la fac, le restaurant universitaire tout à côté, les mêmes copains nîmois, Patrick et son amie, et bien sûr, le fidèle Julien.
Nous étions désormais des « anciens » et peu à peu, nous nous enhardîmes à aller un peu plus loin, à agrandir notre petit cercle, à « sortir de notre zone de confort » diraient aujourd’hui les psys, à découvrir d’autres horizons dans Montpellier. Nous commençâmes à nous aventurer quelquefois jusqu’au restaurant universitaire le « Triolet », à côté de la cité universitaire du même nom, réservée aux garçons celle-là et voisine de la fac des Sciences.
C’était aussi un campus un peu excentré par rapport au centre-ville, « extra muros », construit dans les nouveaux quartiers au nord de Montpellier
Nous allions souvent y manger le mardi, car c’était le jour du steak frites. Comme dans les internats ou les cantines, les menus des restaurants universitaires se déroulaient à l’identique, semaine après semaine, selon un scénario immuable.
Et le steak frites, c’était : le mardi à « Triolet », le mercredi à « Boutonnet », le jeudi à « Vert Bois », et le vendredi aux « Arceaux » !
Il y avait toujours une longue file d’attente, car c’était le meilleur repas de la semaine, en tout cas le plus copieux. Certains étudiants allaient même jusqu’à changer chaque jour de restaurant, passant de l’un à l’autre sans vergogne et n’hésitant pas à faire la queue à chaque fois, juste pour pouvoir déguster ce fameux plat. Ces petits malins étaient forcément au moins en deuxième année de leur cursus, car il fallait quand même avoir déjà une assez longue pratique pour être au courant des différents menus de chaque établissement…
Mis à part quelques soirées au cinéma où il nous fallait « descendre » en ville, les repas pris à Triolet étaient pratiquement une de nos seules incartades, une de nos seules infidélités au milieu de la fac de Lettres. Mais ce simple fait, brisant notre routine, provoqua un réel changement dans notre petite vie…
À « Triolet », on rencontrait des étudiants d’autres disciplines et d’autres campus, ce qui enrichit un peu notre vision. On y trouvait bien sûr en priorité ceux de la fac des Sciences, mais aussi certains de la fac de Droit. Et dans tout ce vivier, on pouvait rencontrer des mentalités, des façons d’être et des niveaux de vie très différents.
Les étudiants de la fac de Droit étaient bien souvent « de droite », comme on pouvait s’y attendre, voire quelquefois « d’extrême droite ». Il y en avait même certains qu’on disait « fascistes » ou à tendance « Ordre Nouveau ». La fac de Lettres, au contraire, était réputée pour être un repaire de « gauchistes ». La fac des Sciences oscillait entre les deux tendances, essayant en bonne scientifique de conserver sa neutralité…
Nous ne rencontrions pas souvent d’étudiants de Médecine. Ils ne se mélangeaient guère et se cantonnaient généralement dans leur campus au centre-ville.
Les couleurs politiques étaient importantes dans les milieux étudiants en ces années qui faisaient suite aux évènements de mai 68. Il y avait continuellement des meetings politiques, des réunions, des Forums, des AG (assemblées générales d’étudiants) pour débattre de ceci ou cela, parler de telle ou telle revendication, préparer telle ou telle manifestation, telle ou telle grève. L’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France), syndicat étudiant, était très puissante et active.
Compte tenu de ce contexte, dans chaque réunion, comme dans les manifestations, on restait perpétuellement aux aguets, redoutant une arrivée intempestive des « casseurs » qui se faisaient un plaisir et une habitude de venir perturber jusqu’aux fêtes des gens de gauche.
Dans ces années-là, même en hiver, le printemps était encore chaud…
1942
Blanche avait aperçu Claire, son amie, sa confidente, qui sortait de l’épicerie. Elle courut derrière elle pour la rattraper et l’attira sous un porche, à l’abri. Tout essoufflée, elle lui murmura :
« Claire, Claire, il m’a répondu et il m’a envoyé sa photo !
— Oh ! C’est pas vrai ? C’est merveilleux ! Tu dois être heureuse ! Alors, tu vois bien. Toi qui n’étais pas sûre de lui plaire, tu avais tort.
— Oui, j’avais si peur qu’il se moque de moi quand je la lui ai demandée. S’il n’avait pas voulu, je serais morte de honte. Mais non. Oh ! Si tu voyais, c’est une belle photo. Il est assis à une table, dans son bureau, ou dans sa chambre, juste devant une fenêtre. Un gros bouquet de fleurs est posé à côté de lui. Il fait comme s’il était en train d’écrire, mais il regarde l’objectif. Il est en costume. Je le trouve très beau sur cette photo, très élégant. Mais c’est bien lui. La photo lui ressemble…
— Quelle chance tu as ! Tu me la montreras ?
— Oui, quand tu viendras à la maison. Je l’ai cachée sous mon matelas de peur que maman ou Millie ne la trouvent. Tu sais, il a aussi joint sa carte de visite avec un petit mot très gentil écrit dessus. Attends, je m’en souviens un peu :
“Nul doute que votre âme délicate ne soit séduite par l’élégance du cadre et l’air profond du personnage.” J’ai oublié la suite, mais c’était du même style !
— Oh là là ! Mon Dieu, ma chère, mais c’est très joliment tourné ! En plus d’être beau, il écrit bien. On voit qu’il a fait des études. Ah ! il fallait quelqu’un comme ça pour te plaire. Avec ton caractère, tu ne pouvais te contenter d’un simple vigneron…
— Oh ! Là, tu es méchante ! Oui, il est instruit, mais il n’en fait pas étalage, ça lui vient naturellement. Par contre, il est toujours un peu pince-sans-rire, tu vois ce que je veux dire : quand il parle, on ne sait jamais trop s’il plaisante ou s’il est sérieux. C’est parfois un peu déconcertant. Mais il n’en tire pas avantage. Il ne se moque jamais.
— Maintenant ! Il va falloir que tu lui en envoies une à ton tour…
