Prendre soin de son couple - Bénédicte Lucereau - E-Book

Prendre soin de son couple E-Book

Bénédicte Lucereau

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Beschreibung

La période du « nid qui se vide » est un cap incontournable pour les époux. Elle correspond au milieu de la vie, où chaque partenaire fait face à d’importantes remises enquestion et où le couple est parfois chahuté. Que faire ? Comment ranimer la flamme ? Et si c’était l’occasion d’un nouveau départ ?

Ce livre est un outil précieux pour comprendre les enjeux de cette période si particulière. De manière à la fois théorique et pratique, l’auteur aborde les défis à relever – projets à deux, place du travail, relation à l’entourage (parents, enfants, petits enfants), vie spirituelle, sexualité, pardon... – et donne de nombreuses ressources pour aider les couples à se retrouver pour mieux s’aimer.

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Seitenzahl: 206

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Bénédicte Lucereau

Prendre soinde son couple

Quand les enfants quittent le nid

Conception couverture : © Christophe Roger

Dessin couverture : © Guézou

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2021

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-65-7

Dépôt légal : 1er trimestre 2021

Introduction

Vous avez 45, 50 ou 60 ans, et voilà que vous êtes confrontés, seul ou en couple, à de forts changements qui vous troublent, vous déstabilisent et vous lancent un défi : vos enfants grandissent, deviennent adultes, ont des désirs d’indépendance. C’est normal, mais pas toujours simple à vivre. Vous pouvez ressentir, en tant que parents, des émotions contradictoires : soulagement, anxiété, désir de repos ou au contraire désir d’activités nouvelles. Comment ouvrir les yeux sur cette réalité du temps qui passe, des générations qui se succèdent et qui poussent la sienne vers la vieillesse ? Comment entendre ces appels à évoluer sans se crisper, et sans continuer à mener sa vie comme si tout était pareil ? Comment entrer librement, en pleine conscience, dans cette nouvelle phase de vie personnelle et conjugale ?

Un jour, vos enfants, autour desquels vous avez majoritairement bâti votre vie et à qui vous avez beaucoup donné, partent : ils « quittent le nid » pour fonder leur propre vie ailleurs, plus loin, avec de nouveaux centres d’intérêt et réseaux d’amis. Cela commence doucement par les études, les stages à l’étranger, les colocations, les vacances entre copains. Puis ce sont les choix de vie, amoureux ou professionnels, parfois différents de ce vous aviez anticipé pour eux, qui vont les entraîner à vous « quitter ».

Cette période du « nid qui se vide » n’est pas toujours simple à traverser. Elle correspond au mitan de la vie, où s’opèrent des remaniements psychiques personnels importants et où le couple est souvent chahuté, voire remis en question.

Que faire ? Comment analyser la situation ? Malgré les différences inévitables liées au nombre d’années de vie commune des conjoints, au nombre d’enfants, à leur âge et à leur espacement dans la fratrie, des constantes peuvent guider la réflexion et aider à affronter cette période critique en prenant les bons moyens.

Le départ des enfants peut être l’occasion pour le couple de souffler et de se retrouver. Mais les conjoints peuvent aussi vivre une vraie dépression, se trouver confrontés à un vide que l’autre n’arrive pas à combler. Chacun est alors appelé à évoluer, et à co-­évoluer avec l’autre, à se ressaisir dans sa capacité à exister seul et à s’interroger sur les fondements du couple et sur ce qui peut être réaménagé du projet initial. Il s’agit souvent simplement de réapprendre à vivre à deux, à recréer une intimité constructive et bienveillante : le couple, qui a peut-­être été un peu délaissé, redevient la mission prioritaire des conjoints, et c’est ce qui permettra à l’ensemble de la famille de rester unie et soudée, malgré une nouvelle distance dans les relations.

Dans Amoris Laetitia, le pape François apporte une lumière sur cette étape de la vie :

La prolongation de la vie conduit à quelque chose qui n’était pas fréquent à d’autres époques : la relation intime et l’appartenance réciproque doivent se conserver durant quatre, cinq ou six décennies, et cela se convertit en une nécessité de se choisir réciproquement sans cesse. Peut-­être le conjoint n’est-­il plus passionné par un désir sexuel intense qui le pousse vers l’autre personne, mais il sent le plaisir de l’appartenance mutuelle, de savoir qu’il n’est pas seul, qu’il a un « complice » qui connaît tout de sa vie et de son histoire, et qui partage tout. C’est le compagnon sur le chemin de la vie avec lequel on peut affronter les difficultés et profiter des belles choses. Cela produit aussi une satisfaction qui accompagne la tendresse propre à l’amour conjugal. Nous ne pouvons pas nous promettre d’avoir les mêmes sentiments durant toute la vie. En revanche, oui, nous pouvons avoir un projet commun stable, nous engager à nous aimer et à vivre unis jusqu’à ce que la mort nous sépare, et à vivre toujours une riche intimité. L’amour que nous nous promettons dépasse toute émotion, tout sentiment et tout état d’âme, bien qu’il puisse les inclure. C’est une affection plus profonde, avec la décision du cœur qui engage toute l’existence. Ainsi, dans un conflit non résolu, et bien que beaucoup de sentiments confus s’entremêlent dans le cœur, la décision d’aimer est maintenue vivante chaque jour, de s’appartenir, de partager la vie entière et de continuer à aimer et à pardonner. Chacun des deux fait un chemin de croissance et de transformation personnelle. Sur ce chemin, l’amour célèbre chaque pas et chaque nouvelle étape1.

Nous allons ensemble prendre conscience, en la décrivant de façon large, de cette étape de transformation personnelle dans laquelle vous vous trouvez peut-­être : où en êtes-­vous dans votre vie, dans ses aspects physiques, relationnels, professionnels, familiaux ? Puis, regarder les interactions possibles entre cette étape personnelle et la vie de votre couple, sans négliger son aspect affectif et sexuel si souvent passé sous silence durant cette période. Enfin, nous donnerons des pistes qui vous aideront à traverser, si possible ensemble, à deux, cette « crise du mitan de la vie », en s’appuyant sur la miséricorde de Dieu, pour entrer de façon sereine dans la dernière étape de votre vie.

1.PAPE FRANÇOIS, Amoris Laetitia, § 163.

Chapitre 1

Où en sommes-nous dans notre vie ?

Une conscience plus aiguë du temps qui passe

On pourrait, de façon simpliste, dessiner la vie sous forme d’une courbe. Le moment où les enfants quittent le nid se situe à peu près au point le plus haut, lorsque les parents ont entre 45 et 60 ans, c’est-à-dire à « l’apogée de la vie ». Jusque-là, l’existence s’organisait autour d’activités multiples, qui touchaient différents domaines de l’existence : professionnel, conjugal, familial, sportif et associatif, amical… Activités toutes orientées vers l’avenir. On « construisait » sa vie. Avec le milieu de la vie, certains projets touchent à leur fin : l’éducation des enfants, la construction de la maison, d’un projet professionnel, etc. Surgit alors la prise de conscience du temps qui passe, des limites de l’existence et d’un avenir circonscrit. On commence à regarder et à juger le passé. L’heure du bilan (satisfactions ou regrets), le temps de la réflexion, succède à l’action. Le milieu de la vie est, en effet, le passage où l’on découvre, plus ou moins brusquement, que la trajectoire de l’existence n’est pas uniquement ascendante, du moins selon les critères « du monde » : vient le moment où l’on atteint un sommet, depuis lequel se déroule un autre versant en pente descendante. On se rend compte que la vie accomplie est le résultat de nombreux choix, bons ou moins bons, et il faut admettre que tous les projets, tous les désirs qu’on avait ne seront pas réalisés.

Jérôme, reçu en consultation, 52 ans, marié, cadre en entreprise : « Jusque-là, j’ai mené une vie heureuse, sans trop de problèmes. Tout était bien réglé : vie professionnelle dense et intéressante, femme aimante et compréhensive, enfants qui traçaient leur chemin sans trop de difficulté. Il y a quelques années encore, je me sentais jeune, avec tous les possibles ouverts devant moi. J’avais l’impression que je maîtrisais les choses, que j’étais “au top”, performant. Maintenant, et de façon subite, quand je pense à l’avenir, je ressens de l’inquiétude, un malaise indéfinissable, l’impression que tout sera toujours identique et répétitif, terne, que l’avenir est derrière moi. Je n’arrive plus à avoir de nouveaux rêves, à penser qu’ils sont réalisables. Je me sens en bout de course, comme s’il ne me restait plus assez de temps. Je suis heureux de voir mes enfants démarrer leur vie, et cela me renvoie que la mienne se terminera un jour. »

Avoir conscience que le temps est désormais compté… Le sentiment des limites de l’existence vient faire échec, au milieu de la vie, à une certaine toute-puissance, à l’idée que tous les rêves peuvent se réaliser. La vie est précieuse, elle est fragile. On ne peut pas en faire « ce qu’on veut ». Avec la question des limites, l’idée de la mort se fait plus précise, plus présente. « On n’a qu’une vie ! » Cette vie, d’où vient-elle ? Où va-t-elle ? On se savait mortel, tout à coup, on se sent mortel. Réaliser que la mort n’est plus simplement une donnée rationnelle, mais qu’elle nous concerne concrètement et personnellement, est un élément fondamental de cette période de vie. D’ailleurs, si nos enfants nous quittent, nos parents aussi, car ils vieillissent et meurent souvent dans cette période-là.

Les enfants nous quittent

Ces chers petits, à qui nous avons tant donné, sacrifié, pendant des années ! Nous avons tout fait pour qu’ils soient épanouis, « les meilleurs », « les plus beaux », les plus autonomes, hyperdoués dans tous les domaines, et voici que maintenant ils quittent la maison, et nous nous retrouvons tout penauds, tristes, désœuvrés… Les fondements de l’identité parentale sont remis en cause. Toute une partie de l’investissement psychique, affectif, financier auprès de nos enfants est alors appelée à disparaître : c’est un vrai deuil à faire, d’autant plus douloureux qu’on a pu trop s’identifier à son rôle de parent, délaissant celui d’époux (d’épouse), ou d’homme (de femme) dans la société…

Pour certains, le lien à leur enfant était tellement « vital » qu’ils ressentent un énorme vide lorsque l’enfant part faire « sa vie » ailleurs. Certaines femmes, très investies dans leur rôle de mère, ont l’impression de revivre l’accouchement, ce moment où le bébé quitte le corps maternel en laissant un grand vide, et peuvent ressentir une sorte de dépression post-partum. Cette séparation physique d’avec le bébé est douloureuse, et plonge dans un état de tristesse qu’il faut soigner de façon appropriée s’il dure trop longtemps. Il en est de même pour le syndrome du « nid vide », lorsque cette expérience de perte, liée à l’émancipation normale des enfants, entraîne un trop fort mouvement dépressif. Il devient pathologique s’il atteint l’ensemble de l’énergie vitale des autres domaines de l’existence, ce qui est rarement le cas. La vie est faite de séparations, de deuils. Chacun porte en soi normalement les ressources nécessaires pour les surmonter.

Charles, à l’idée que ses enfants puissent quitter la maison pour leurs études, dit : « Il n’en est pas question : ce serait me couper un bras ! »

Liens fusionnels, d’emprise, de séduction, de dépendance, de contrôle, de domination… tous ces attachements dysfonctionnels sont à revisiter dans cette période charnière. Ils nous renvoient souvent à nos liens de « fils » ou de « fille » de nos propres parents. Or, à cette période, nos parents régressent, ont besoin de nous. Tout est bousculé, changeant, déconcertant ! Nos enfants restent « nos fils et nos filles », mais ne sont plus « des enfants » : mon fils n’est plus « mon petit garçon », ma fille n’est plus « ma petite fille ». Il faut changer de regard sur eux, les voir et les considérer comme des adultes, responsables de leur vie et capables d’assumer les conséquences de leurs choix.

Aujourd’hui, les femmes ont, pour une grande part, une activité professionnelle à l’extérieur de la maison, et sont moins « polarisées » sur leurs enfants. Les tâches sont mieux réparties entre hommes et femmes. Mais cette nostalgie pathologique n’atteint pas que les mères au foyer. Les femmes qui travaillent n’y échappent pas forcément.

« Il me manque… c’est presque physique ! » dit Blandine, qui se trouve confrontée à un fort sentiment de vide existentiel. Alors, elle cherche à maintenir le lien avec Arnaud, son dernier fils parti à l’étranger pour ses études, par tous les moyens : elle lui téléphone tous les matins pour prendre de ses nouvelles, a créé un groupe WhatsApp avec ses autres frères et sœurs déjà mariés, demande à son mari de lui envoyer de l’argent, insiste pour qu’il revienne à toutes les vacances scolaires, etc.

Certains parents ont l’impression que leur enfant est ingrat, ne les aime plus… Attention à ne pas mélanger l’affectif avec le passage des étapes normales de la croissance de tout individu : quitter psychiquement ses parents, pour devenir adulte, ne veut pas dire ne plus les aimer ! Et surtout, cela n’empêche pas de rester attentionné, affectueux, tendre dans les échanges. D’ailleurs, c’est aux parents qu’incombe le devoir d’aimer leurs enfants de façon inconditionnelle. Les enfants sont tenus d’honorer leurs parents. Un nouveau lien est à créer, d’adulte à adulte en devenir. L’une des difficultés pour les parents est qu’ils ne sont plus l’objet privilégié des choix de leurs enfants, et heureusement ! Ceux-ci vont chercher d’autres repères, d’autres modèles, d’autres confidents, parfois opposés ou très décalés. Ils vous renvoient en pleine figure qu’ils vous trouvent vieux jeu, plus « dans le coup » ! Il peut aussi y avoir un ressenti plus ou moins conscient de rivalité, de jalousie de la part des parents vis-à-vis de leurs enfants, au début de leur vie adulte : pleine force physique, tous les choix possibles si on s’en donne la peine, âge des premiers amours qui rappellent le « bon vieux temps »…

De plus, cette période se situe au croisement de deux conflits, qui rendent les relations souvent orageuses : celui des parents qui ont du mal à accepter les renoncements liés à l’émancipation de leurs enfants, et celui lié à la difficulté propre à l’adolescent de devenir autonome et de tracer sa propre voie. Deux crises se font ainsi écho et s’amplifient mutuellement : celle de l’adolescent en pleine transformation corporelle et explosion pulsionnelle, et celle du parent en pleine crise du milieu de vie, angoissé par le temps qui passe et la baisse de son désir.

La façon dont les enfants sortent de l’adolescence pour devenir adultes renvoie les parents à leur propre adolescence, et à la relation qu’ils ont eue eux-mêmes avec leurs parents : quelles émotions ont-ils traversées dans ces années-là ? Comment se sont développées leur estime de soi, leur identité masculine ou féminine, l’intégration de leur sexualité ? Ont-ils eu la liberté de tracer leur propre chemin ?

Ni l’angoisse des parents, ni l’indifférence ou le laxisme à l’extrême ne porteront de bons fruits. Chacun doit trouver sa juste place dans une relation toujours à rééquilibrer.

Nos parents vieillissent

Le moment où les derniers enfants quittent le nid correspond souvent à celui où nos propres parents entrent dans le grand âge, sont affectés par la maladie et commencent à réclamer de l’aide : aide matérielle, administrative, affective. Se pose à un moment ou à un autre la question de leur autonomie : peuvent-ils encore vivre seuls ? Faut-il installer une aide à domicile, partielle, totale ? Faut-il envisager une solution externe, une maison de retraite, un Ehpad ? Autant de questions qui bousculent terriblement, qui accaparent l’esprit et le cœur : nos parents aussi vont nous quitter ! Peut-être l’un des deux est-il déjà décédé, et le deuil a pu être lent, douloureux… On pressent bien que notre propre vieillesse se profile à l’horizon, mais, pour le moment, on s’occupe encore de celle des autres. On repousse cette idée qui devient pourtant de plus en plus inéluctable.

L’adulte au mitan de la vie n’est pas seulement confronté à son propre vieillissement : il doit aussi affronter celui de ses parents, quand ils vivent toujours. C’est une charge, une responsabilité, et une douleur : « On ne sait pas faire », « On n’est pas équipé pour »… On peut se sentir de « mauvais enfants », avec des émotions contradictoires, parfois en venir à souhaiter le départ de ses parents, pour penser un peu à soi et à sa propre famille… On est tiraillé, d’autant plus que les parents peuvent « mal vieillir », devenir tyranniques, exigeants, colériques, manipulateurs… Dans le grand âge, ils peuvent perdre leurs facultés mentales et redevenir des « petits enfants », très dépendants, ce qui propulse leurs enfants à une place de « parents de leurs parents ». Pas confortable ! Surtout à cette phase de l’existence où on a justement terminé l’éducation de ses propres enfants et où on aspire à souffler un peu.

À cette période de la vie, on relit son enfance, les bons souvenirs comme les moins bons : ce que nous avons vécu, reçu de notre famille, ce que nous en avons fait, les choix que nous avons posés. Il s’agit de se positionner en adulte, de sortir de l’insouciance de l’enfant qui sommeille en chacun. Le jour où l’on n’a plus aucun de ses deux parents, quelque chose change irrémédiablement : rien ne sera plus comme avant !

Pour beaucoup, qui avaient un lien affectif fort avec leurs parents (ou l’un d’eux), il peut y avoir le ressenti très fort d’un abandon, d’une protection qui s’effondre. Plus personne pour conseiller, soutenir, aider dans la vie… Les aînés formaient comme un rempart, on se trouve propulsé à leur place alors qu’on ne se sent pas prêt. Le prochain, ce sera moi !

Et puis, il faut régler toutes les dissensions dans la fratrie : c’est le temps où les vieilles querelles se durcissent… ou s’apaisent ? Autour de l’organisation à mettre sur pied pour les parents, des obsèques à préparer, des maisons qui se vident avec le partage des meubles, et de l’épineuse question des héritages, deux voies se présentent : soit je campe sur mes positions et rumine mes vieilles rancœurs en attendant réparation ; soit je recherche la paix par tous les moyens, pour renouer du lien, honorer ce qui a été vécu et prendre ma part dans l’histoire familiale.

Maxim, 47 ans, a perdu son père d’un cancer. Ils étaient très proches. Il raconte avoir été très affecté, triste et nostalgique pendant de nombreux mois. Puis il est venu en consultation pour une angoisse très forte, nouvelle, liée à la sensation inconnue d’une responsabilité qui l’écrasait, à laquelle il pensait ne pas pouvoir faire face. Du vivant de son père, il s’acquittait de sa tâche d’époux et de père de ses quatre enfants sans problème. Son entreprise fonctionnait bien. Mais aujourd’hui, il a l’impression d’être « largué », de ne « plus avoir de parachute », et angoisse à l’idée de s’écraser lamentablement sur le sol. Il perd son insouciance, sa gaîté de vivre, son goût du risque. Il se sent « trop » fils de son père pour pouvoir aider ses propres enfants à entrer dans la vie adulte.

Marina a perdu son papa à 42 ans. Sa mère est encore autonome, mais elle ne peut s’empêcher de s’occuper d’elle. Elle a hypertrophié sa responsabilité de fille, alors qu’elle pourrait aussi s’appuyer sur ses frères et sœurs. Elle s’est projetée inconsciemment dans ce moment où elle-même ne serait plus autonome, et attendrait de l’aide de ses propres enfants. Le temps s’est « écrasé », Marina a sauté une case, et s’est oubliée elle-même, restant dans son rôle d’aînée, qui pourvoit à tous les besoins familiaux, quitte à les anticiper et à ne pas tenir compte des autres.

Cette étape de la vie voit aussi certains amis proches, ou membres de la famille de la même génération, être atteints de maladies graves, d’accidents, qui font penser à notre propre finitude, et s’interroger sur le sens de la vie.

Marc-Antoine, 51 ans, vient de perdre un ami d’enfance d’un accident de ski : « Plus rien ne sera plus comme avant… Je n’ai plus le même plaisir à vivre, je deviens inquiet, surtout pour mes propres enfants. Je pense toujours au pire. Je dors mal : je m’interroge sur le sens de l’avenir, de la vie. Tout me semble dérisoire : même ma vie de famille, mon travail, les vacances… J’ai envie de fuir, d’aller me mettre à l’abri. Pour quoi faire ? Où ? Je n’en ai aucune idée… »

Ce moment coïncide avec les premiers signes de fatigue : notre corps nous « lâche » parfois, on est moins performant, on oublie des choses, nos enfants nous dépassent… Pourtant, on est toujours hypersollicités : par nos parents, qui ne nous apportent plus l’aide souhaitée et nous prennent du temps et de l’énergie psychique ; par nos enfants qui, s’ils quittent le nid, réclament toujours de l’attention et de l’affection ; par l’unité familiale à cultiver et à protéger, souvent avec l’arrivée de nouveaux membres grâce au mariage des enfants ; parfois, par l’arrivée des petits-enfants, qui donnent tant de joie, mais causent aussi fatigue et soucis. Et pour beaucoup, la vie professionnelle n’est pas terminée, et il se peut qu’on soit très investis dans des activités associatives chronophages, mais qui apportent beaucoup de reconnaissance et de satisfaction.

La retraite à l’horizon

Aujourd’hui, le travail est devenu à la fois un statut social et une raison de vivre. Considéré tantôt comme une victoire sociale, tantôt comme une simple transition dans la trajectoire de vie, le départ à la retraite est une période sensible, qui entraîne des bouleversements, positifs comme négatifs. En tout cas, la retraite marque une étape : celle de la fin de la vie professionnelle nécessaire pour « gagner sa vie ». On fait « valoir ses droits », ce qui signifie qu’on est conscient d’avoir participé à la vie de la nation. On se « retire » des affaires, même si certains continuent à travailler un peu, car ils sentent qu’ils ont encore de l’énergie, ou une expérience utile à d’autres. Mais un jour, l’âge venant, il faudra bien « tout » arrêter. On se sent moins dans la course, les technologies évoluent… on a envie de passer à « autre chose ».

Ce passage incontournable n’est jamais appréhendé de la même façon et dépend notamment du milieu d’origine, de l’emploi occupé, des conditions de travail, de l’état de santé, de la manière dont on y est préparé, des capacités d’adaptation, des sollicitations de l’entourage, etc. Alors que certains le perçoivent de façon positive, d’autres le vivent comme une « mise au placard ».

Les premiers considèrent la retraite comme l’aboutissement bien mérité de leur carrière et la récompense de leurs efforts. Ils se disent souvent soulagés d’en avoir fini avec les horaires, les conditions de travail pénibles ou stressantes, les conflits de personnes.

Les seconds se demandent comment remplacer l’intérêt de leur vie passée, leurs collègues, leur sentiment d’utilité, leur raison de vivre. Ceux-là ont souvent eu un métier intéressant, qui apportait valorisation et reconnaissance, et sont en bonne santé : ils craignent le désœuvrement, le déclin.

Il y a aussi ceux qui attendent la retraite depuis un certain temps, pour réaliser un projet mûrement réfléchi (tour du monde, chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, création d’une association caritative…), et tous ceux qui retardent le plus possible le moment d’y songer, au risque de s’y trouver brutalement confrontés.

Pour ceux qui étaient très investis dans leur travail, quitte à s’y identifier (les « drogués du travail »), la retraite laisse parfois une impression de vide, un sentiment de perte de repères, voire d’identité. Le temps et l’espace sont à réorganiser. Plus de raisons de mettre un réveil le matin, plus d’horaires établis pour organiser son temps. Il arrive à certains retraités de ressentir un manque terrible semblable à ce qu’éprouvent parfois des gens ayant perdu leur emploi. D’autant plus que les enfants ne sont plus là pour combler le vide, et que le conjoint peut soit continuer à travailler s’il est plus jeune, soit être très investi dans des occupations qui sont devenues une vraie passion.

La retraite peut aussi s’accompagner d’une perte de confiance en soi, d’un abandon de ses aspirations personnelles, d’un renoncement à ses envies et à ses projets, d’un remplissage du temps libre par tout et n’importe quoi pour ne pas penser au désœuvrement. Internet, addictions, procrastination, passion nouvelle pour l’ordre, le rangement, parfois jusqu’à l’obsession : tout sauf se connecter au vide existentiel !

Habituée à se définir par ses rôles et ses fonctions au travail (le « moi social »), la personne retraitée ne sait parfois plus vraiment qui elle est. Quel est son « moi » profond ? Cela rejoint l’interrogation existentielle de la crise du milieu de vie. Mais cette quête d’identité est l’occasion de se percevoir et de se définir d’une tout autre manière, souvent bien plus large… C’est le moment, au mitan bien sonné de sa vie, de faire émerger les parties de soi qu’on n’avait pas eu le temps d’accueillir, de cocooner, de développer : l’art, la culture, la spiritualité, l’investissement auprès des autres, de son conjoint, de ses enfants et petits-enfants. Les goûts peuvent évoluer, de nouveaux désirs émerger. C’est une deuxième chance, parfois un « deuxième appel » !

La retraite, qu’elle soit désirée ou redoutée, constitue le dernier grand tournant de la vie. Elle est un sujet important dans le couple, surtout lorsque les conjoints se retrouvent à deux. Où voulons-nous passer « notre retraite » ? L’un peut arrêter ses activités professionnelles avant l’autre : comment va se passer cette période ? Est-on d’accord ? Certains prolongent le boulot pour ne pas se retrouver face à un conjoint avec qui ils ne partagent plus grand-chose, alors que d’autres n’hésitent pas à prendre les devants : on parle alors de départ anticipé. Quels sont donc les motifs de ces départs précoces de plus en plus nombreux ?

Une bonne partie des individus qui partent avant l’heure le font avant tout pour profiter de la vie. Conscients du temps qui passe, confrontés à la maladie ou à la mort de certains de leurs proches, ils évoquent la « liberté », l’« indépendance », la « fin des contraintes », l’« épanouissement », le « repos », la « vie de famille ». Peu évoquent tout simplement la vie de couple… Pour d’autres, le travail était devenu difficile, source de tensions, avec la peur d’être mis de côté. Enfin, pour quelques-uns, c’est pour des soucis de santé, ces petits problèmes qui commencent à occuper l’esprit à cet âge-là. Ces différentes raisons peuvent évidemment se recouper.

Il semble en tout cas que le passage à la retraite ne ressemble jamais exactement à ce que chacun imaginait au départ. Certains peuvent être atteints de troubles anxieux ou dépressifs (passagers), avec ces sentiments de perte ou de vide existentiel dont nous avons parlé.