Princeps cipis - Tome 2 - Gisèle Ilma - E-Book

Princeps cipis - Tome 2 E-Book

Gisèle Ilma

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Beschreibung

Les diamants d’Aurélius, engloutis dans les ténèbres, mènent Raphaël et Loïc vers un mystère enfoui dans le cœur des hommes. Leur quête les conduit à des rencontres énigmatiques, entre humains et créatures, tout en dévoilant des mondes secrets. Mais à mesure que leur voyage avance, le monde des créatures, privé de la pierre d’Obex qui les protège des ombres, se trouve confronté à une attaque de l’Ennemi, une menace dont l’ampleur dépasse tout ce qu’ils avaient imaginé.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Pour Gisèle Ilma, la lecture a ouvert un monde de possibilités, nourrissant sa passion pour les belles phrases et l’univers fantastique. Son désir d’écrire est né de l’envie de vivre d’autres vies et de comprendre la dualité humaine. C’est ainsi qu’est né Princeps cipis, une œuvre entre l’ombre et la lumière, portant un message d’espoir.

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Seitenzahl: 1187

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Gisèle Ilma

Princeps cipis

Tome II

Autres mondes

Roman

© Lys Bleu Éditions – Gisèle Ilma

ISBN : 979-10-422-9107-5

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Prologue

Ou comment fut créé le monde des créatures

Cela s’est passé il y a bien longtemps. En des âges où hommes et créatures n’avaient pas de frontières.

Beaucoup d’entre les créatures vivaient en relative harmonie avec les hommes, les fées jouaient de la fascination qu’elles provoquaient, se faisant admirer, elles aimaient cela plus que tout autre chose. Quoi que… s’amuser à leur concocter des petites farces n’était pas pour leur déplaire non plus… Même si, malheureusement, certaines tournaient mal… mais toujours au détriment des hommes, bien entendu ! Les pégases, licornes et autres centaures préféraient ignorer le genre humain. Trop dangereux pour les licornes qu’ils chassaient pour leurs pouvoirs de guérison, et pour les pégases qu’ils tenaient en captivité afin de s’en servir comme montures, ce que ces fabuleuses créatures ont toujours détesté ! Les centaures, quant à eux, préféraient leur tranquillité, et malheur à qui osait les trouver !

Les elfes formaient un peuple à part. Ces êtres chimériques avaient l’art de cultiver une certaine crainte de la part des humains. Peu osaient s’aventurer jusqu’à eux, mais ceux qui le faisaient venaient chercher conseil, car leur grande sagesse était appréciée et respectée. Seules quelques grandes forêts de par le monde abritaient leurs peuples. Il existait une entente entre les elfes et les arbres qui leur créaient leurs habitations par un savant entrelacs de leurs branches, les elfes, quant à eux, ne leur portaient jamais atteinte avec aucun outil, sauf quand cela était nécessaire et que les arbres eux-mêmes leur en faisaient la demande.

Les dryades étaient présentes en tous lieux où il y avait des arbres. Mais jamais elles ne se montraient aux humains. Seulement, il arrivait qu’elles vengent leurs protecteurs lorsque ceux-ci étaient massacrés par des hommes sans scrupules avides et cupides. Alors, elles se montraient à l’un d’entre eux. Mais jamais il ne témoignait, car c’était la dernière chose qu’il voyait… Si bien que le bruit courait qu’elles existaient, mais personne n’en avait eu la preuve.

Ce que les humains ne surent jamais, ni même imaginèrent, soupçonnèrent, c’est qu’ils étaient survolés de femmes-oiseaux à l’extraordinaire beauté. Elles volaient si haut qu’aucun œil humain ne pouvait les discerner, et sans bruit. Elles, par contre, avaient une vue perçante et de là où elles étaient, elles pouvaient voir les humains, dans les moindres détails. Et elles les aimaient. Elles en tombaient même régulièrement amoureuses et envoûtaient alors l’être de leur désir. Elles le guidaient, jusqu’à elles. Pour la rencontre, elles empruntaient le corps d’une femme, abandonnant leurs plumes et l’homme hypnotisé cédait sans difficulté à la tentation, permettant alors à la harpie de porter son enfant. Il repartait et oubliait tout de cette brève aventure… Elles ne mettaient au monde que des filles qui devenaient comme leurs mères, fabuleuses créatures ailées, aux plumes blanches immaculées, à la chevelure de miel et au visage fin et délicat. Et le mal en fit des êtres hideux et odieux, qui manipulaient les hommes afin de grossir les rangs des enfers… Comme ce fut simple pour lui de les attirer vers le luxe et la beauté, leur faiblesse… Aujourd’hui, elles ont retrouvé leur place et leur apparence d’autrefois après s’être vengées de leur maître.

Et puis, il y avait les autres créatures. Celles de qui les hommes se cachaient.

Les dragons. Créatures fabuleuses et destructrices, d’humeur imprévisible. Ils pouvaient dormir, ne pas se manifester pendant des jours, des semaines et même des mois. Ils se faisaient oublier. Et puis, ils se réveillaient et leur faim n’avait d’égal que leur caractère irascible ! Ils étaient capables de décimer un troupeau de moutons, de vaches, de chèvres en quelques claquements de mâchoires, sans parler des maisons calcinées si elles avaient eu le malheur de se trouver sur le chemin d’un dragon affamé… Ils étaient un fléau si impossible à contrôler qu’il était illusoire de vouloir le supprimer…

En dehors des attaques des dragons, il y avait des disparitions inexpliquées, des morts suspectes et l’on chuchotait qu’il n’était pas impossible que des vampires soient derrière tout cela… Tout comme les dryades, les buveurs de sang se montraient d’une parfaite discrétion… Quant à leur identité de créatures ! Car, hormis cela, ils se mêlaient aux humains, s’en faisaient des amis sans jamais éveiller leurs soupçons. Et si cela était le cas, malheur à ce pauvre humain… Il devenait alors un mets de choix. Car le plaisir pour le vampire était décuplé par le désir qu’il avait eu de cet humain. Après des mois, voire des années, passées à sentir l’odeur enivrante de son sang, si particulière à chacun, s’emplir de ce nectar était d’une jouissance indicible…

Enfin, il y avait ces monstres. Étranges et terrifiants. Ils vivaient dans les montagnes, au plus profond des cavernes. Ils ne venaient pas attaquer les humains, car les trolls étaient craintifs, d’une force incommensurable et surtout impulsifs. S’ils se sentaient menacés, ils rétorquaient. Le plus souvent les humains n’en réchappaient pas. Ils n’étaient pas méchants, mais dangereux et sauvages.

Quant aux Drows, des elfes noirs, ils excellaient dans la pratique de la magie noire et exerçaient dans l’ombre une activité très lucrative pour eux, car bien plus d’humains qu’on ne pourrait le croire avaient recours à leurs services pour de sombres desseins. Ils se faisaient appeler sorciers afin qu’aucun lien ne les rapproche de leurs homologues qui vivaient dans les forêts dans la paix et la sagesse.

Les magiciens et enchanteurs étaient à part. Ni bons, ni méchants, ils oscillaient entre les deux avec toutefois une tendance à se servir de leurs dons pour s’enrichir. Cela aurait pu être raisonnable s’ils avaient mis leurs dons au service des humains en contrepartie de paiements… Mais, si c’était le cas pour certains, la grande majorité des êtres humains était spoliée par les magiciens qui s’amusaient à leur faire croire bien des choses, les traitant comme des êtres inférieurs indignes de bénéficier de leurs dons. D’autres, les enchanteurs, vouaient une véritable affection aux humains et les protégeaient bien souvent.

Bien évidemment, face aux pouvoirs des créatures, les humains ne faisaient pas le poids. D’autant qu’ils ne savaient pas toujours à qui ils avaient affaire, les fées et les dragons, oui, tout comme les trolls, les êtres humains savaient ce qu’ils étaient. Mais ils ne pouvaient rien contre les vampires, les dryades, ou les magiciens peu scrupuleux. Ils en étaient victimes sans aucun moyen de défense.

Pour Aurélius c’était trop. Il ressentait cette injustice et en souffrait. Les Princeps tentaient de guider les humains, de leur montrer la bonne voie, d’éviter le chaos en les détournant des parias, serviteurs du mal qui savaient si bien se faire entendre des humains. Mais qui gouvernaient les créatures ? Personne ne les dirigeait, seule leur conscience leur tenait encore un peu la bride. Avec le temps, les créatures, bonnes et mauvaises, étouffaient peu à peu cette conscience. C’était si simple pour elles d’obtenir tout ce qu’elles voulaient des humains, et tellement jouissif ! La domination sur l’autre a toujours été un vice extrêmement tentant et dangereux, pour les humains comme pour les créatures. Vint un jour où Aurélius se montra à Anardhil, roi des elfes, celui dont la sagesse avait su s’octroyer la confiance du roi des princeps cipis.

— Anardhil, roi des elfes, je souhaite que tu convoques une assemblée comprenant un représentant de chaque catégorie de créature. Je ne peux plus tolérer que nos réceptacles se fassent malmener, démunir, ridiculiser par les créatures. Et je ne parle pas de tous ceux qui se font tuer chaque jour par les dragons et les vampires, entre autres. Cela doit cesser.

Anardhil prit en considération ce que Aurélius venait de lui dire. Il partageait sa peine sans savoir comment faire pour contenir tous ces débordements.

— Je suis entièrement d’accord avec toi, Aurélius. Seulement, je n’ai aucune solution.
— Moi j’en ai une. Et ta sagesse va l’accepter comme étant la seule possible. J’en suis convaincu.
— Je viens de lancer l’appel pour le conseil à toutes les créatures. Que préconises-tu ?
— J’envisage de soustraire les créatures au monde des hommes. Mais, attendons que tous soient là, et je vous soumettrai ma décision.
— Ta décision ?
— Oui, en accord avec toi.
— Je ne comprends pas. Je ne t’ai donné aucun accord.
— Je sais que tu vas le faire. Car la solution que j’apporte est l’unique que nous pouvons envisager. Es-tu d’accord que nous ne pouvons plus laisser les créatures agir ainsi au détriment des hommes ?
— Je suis d’accord avec cela, oui.
— Alors, acceptes-tu que je préside le conseil ?
— Je te fais confiance.

Lorsque le nombre de jours laissés aux créatures pour s’organiser vint à son terme, Anardhil conduisit Aurelius sur une plate-forme où tous pouvaient se réunir et appela chaque représentant des créatures à le rejoindre en ce lieu.

Le centaure apparut en premier, altier et un tantinet agacé par cet imprévu… Il s’inclina de mauvaise grâce devant Aurélius et salua poliment Anardhil.

— Prixos, représentant des centaures, finit-il par annoncer à l’adresse d’Aurélius qui inclina la tête en retour.

Un pégase et une licorne le rejoignirent et suivirent le même cérémonial.

— Oreste, représentant des pégases. Très honoré de vous rencontrer, roi des Princeps Cipis.
— Bienveillance, pour vous servir, s’inclina la licorne.

Suivirent les deux enchanteurs Wandrille et Merlin, qui s’entretenaient en amis qu’ils étaient. Les suivirent Viviane, Electre la dryade, et Sybille dans ses plumes blanches d’avant sa chute dans les ténèbres.

Un homme de haute stature, aux cheveux blancs, longs et secs, à la peau sombre se présenta.

— Arha, elfe noir et sorcier pour les hommes. Ainsi se présenta-t-il en inclinant légèrement la tête à l’adresse d’Aurélius et Anardhil.

Enfin Xelith, un immense dragon doré, se présenta. Il était étrange de voir cette créature se prosterner devant un être qui lui arrivait à peine aux genoux. Il décida alors de prendre forme humaine afin de faciliter la discussion. Il devint alors un homme comme la terre en présente des milliards, à quelques détails près… De sa couleur naturelle, il avait conservé une chevelure dorée, des yeux d’ambre à la pupille étroite et des griffes acérées.

Tous prirent place.

Une chaise restait vide.

— Je ne sais pas ce qui me fait dire cela, mais… Je ne suis pas étonné… Commenta le dragon. Ces êtres froids n’ont aucun savoir-vivre…
— Aucun savoir-vivre ? Bien au contraire ! J’ai plus de savoir-vivre que vous tous réunis.

Gautier intégra enfin le groupe avec sa dignité habituelle. Il était accompagné d’un vieux troll. Le vampire se dirigea vers l’intérieur et ressortit avec une chaise qu’il présenta au troll.

— Si je n’y avais pas songé, ces pauvres créatures n’auraient eu aucun porte-parole à cette assemblée… J’ai donc fait un détour pour inviter leur chef. Sur ce, très cher Anardhil, Roi, Aurélius, je vous salue ! Finit-il dans une courbette exagérée…

Anardhil contint un sourire devant cette marque notoire de provocation. Il n’y avait là rien de bien méchant, seulement un amusement habituel chez les vampires, notamment celui-ci…

Pour Aurélius, l’affront était réel, mais il ne releva pas. Il devait garder son calme pour les discussions houleuses qui ne manqueraient pas de suivre sa décision lorsqu’il leur en ferait part. Il observa les présents et prit la parole.

— Bien, maintenant que nous sommes tous présents, je vais vous dire pourquoi je suis ici, et pourquoi j’ai demandé à Anardhil de vous réunir tous.

Tous regardaient cet étrange être de lumière qui s’adressait à eux. Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils le voyaient. Ils le connaissaient comme étant le roi des Princeps Cipis, ces guides qui aidaient les humains à combattre les esprits du mal. Ceux sans qui le monde serait aux mains du ténébreux depuis longtemps. Ils savaient qu’ils lui devaient allégeance, sans toutefois connaître son pouvoir sur eux. Ils ne tardèrent pas à comprendre…

— Je vais être direct. Votre comportement avec les humains vous déshonore et m’afflige. Vous les soumettez, les traitez guère mieux que des esclaves, vous vous moquez d’eux, ouvertement ou non. Vous abusez de vos pouvoirs pour votre propre compte à leur détriment. Je déteste ce que vous êtes devenus, j’en ai honte.

Ces paroles glacèrent le sang de tous les présents. Aurélius avait prononcé des paroles en même temps qu’il les avait déversées dans le cœur de chacun, avec tous les sentiments négatifs qu’elles impliquaient, si bien qu’aucun ne put se soustraire à leur signification.

— J’ai pris une décision. Anardhil, de par sa sagesse et son dévouement pour les humains, agréera très certainement à ce que je vais vous dire. Je sais qu’il n’en sera pas de même pour tous. Je vous condamne à vivre séparés des humains, dans un monde dont vous ne pourrez sortir sans l’autorisation du roi des elfes qui devient, par ma décision, roi de toutes les créatures présentes dans ce monde sans humains. Lui seul scellera le portail, lui seul aura la capacité de l’ouvrir.
— Gloire à toi, Aurélius ! s’écria la licorne. Ces humains nous pourchassent sans arrêt. Nous serons enfin en lieu sûr !
— C’est aussi le but, répondit Aurélius.
— Je refuse. Catégoriquement ! grogna Ahra.

Gautier se leva, et planta son regard dans les yeux d’Aurélius.

— J’adhère au fait qu’Anardhil soit notre roi. Je l’aime et reconnais ses qualités. Toutefois, Aurélius, avez-vous songé que nous, vampires, nous nous nourrissons de sang humain ? Comment survire alors ?
— Le sang humain n’est pas essentiel à votre survie, vous le savez.

Gautier se renfrogna.

— Il nous est quand même bien utile !
— À votre plaisir oui.
— C’est une vie sans plaisir que vous nous proposez ?
— Je gage que vous avez d’autres sources de plaisirs, vous les vampires… Vous serez nourris de sang animal récolté d’animaux mourant de mort naturelle. Il en sera de même pour les dragons, nous assurerons votre subsistance.

Aurélius prit un instant pour que le calme revienne.

— Ai-je répondu à vos questions ?
— Peut-être, mais sans nous convaincre, continua Gautier. Pourquoi changer ?
— Je vous l’ai dit, je ne peux plus tolérer votre comportement avec nos réceptacles. Ils n’ont pas à subir votre cruauté ! Sans parler de ceux d’entre vous qui s’amusent à les conduire vers les ténèbres, devenant par là même nos ennemis en servant les parias ! Je décrète donc toute présence de créature sur terre des hommes nuisible et indésirable.
— Et si nous refusons ? demanda Arha.
— Si vous refusez ? vous vous soustrayez ainsi à ma protection et devenez serviteurs des ténèbres, ce sera l’un ou l’autre. Soit vous êtes avec moi, soit vous êtes avec les ténèbres.
— Jusqu’à ce jour, nous n’étions sous l’égide de personne ! tempêta l’elfe noir.
— Non, en effet. Mais je vous protégeais, afin que les ténèbres ne vous engloutissent pas. Les enfers sont un lieu de perdition, de pleurs et de lamentations. Je ne le souhaite à aucun d’entre vous. Les esprits des ténèbres n’attendent que cela, vous attirer à eux. Mais jusqu’à ce jour, je dressais des barrières autour de vous afin qu’ils ne vous atteignent pas. Aujourd’hui, je vois que cela ne suffit plus. Alors, je veux vous offrir un lieu entouré de barrières que je vais créer. Vous ne pourrez en sortir sans y avoir été autorisés, et les ténèbres ne pourront y entrer.
— Vous voulez nous parquer. Comme des animaux sauvages ! tonna Arha.
— Ce que vous êtes parfois, répondit Aurélius. La discussion est close. Au prochain lever de soleil, toutes les créatures se présenteront ici, sur cette plate-forme même, et pénétreront dans leur monde par le portail que je vais créer. Il en sera de même partout sur la terre, je créerai les plates-formes et ouvrirai des portails. Ceux qui ne seront pas présents resteront sur la terre des hommes. Mais pas pour longtemps, je vous le promets. Les ténèbres vous inviteront et vous ne pourrez refuser, et ce, par quelque moyen que ce soit.
— Je vous en conjure, intervint Anardhil, venez. Venez tous. C’est votre salut et celui des hommes. Maintenant, allez prévenir les vôtres et rendez-vous ici, à l’aube.

Tous partirent aussitôt, sachant qu’ils n’avaient que peu de temps pour convaincre les leurs et organiser le départ.

Gautier resta.

Anardhil s’approcha de lui.

— Ne nous abandonne pas, Gautier.

Le vampire pencha la tête sur le côté, tentant de charmer l’elfe, comme à son habitude.

— Tu sais bien, Anardhil, que je n’irai nulle part où tu n’es pas. Je t’aime bien trop pour cela !

Sur ces paroles flatteuses, il se détourna et s’éclipsa, sans oublier le troll…

— Les Vampires sont des créatures étranges… Commenta Aurélius.
— Ils sont terribles avec les humains, car leurs pulsions sont trop fortes. Mais en dehors de cela, ce sont des êtres charmants et d’une extrême sensibilité. Le fait qu’il ait emmené le troll ne m’étonne pas le moins du monde.
— Je pensais que c’était une provocation.
— Disons qu’il a pu lier les deux, et pour lui, c’est juste… parfait ! Je… je te remercie pour la confiance que tu me donnes en me nommant roi des créatures. J’en suis honoré.
— Seul toi pouvais répondre aux exigences que cette fonction demande. En plus tu es aimé de tous… Enfin presque… Je pense que les elfes noirs ne vous suivront pas.
— Malheureusement non. Ils sont définitivement corrompus. Mais le reste des créatures viendra. J’en suis convaincu.
— Que ce soit pour être protégés ou… Pour te suivre…

Aurélius passa la nuit à créer ce nouveau monde. Au petit matin, en divers points de la planète, un portail doré, incrusté de pierres, se tenait sur une plate-forme. Il était à son image, magnifique et imposant, étincelant et merveilleux !

L’ensemble des créatures se tenait là et elles franchirent le portail. Arha même franchit le portail. Anardhil franchit la frontière en dernier. Il scrutait l’horizon avec inquiétude.

— Je sais qui tu attends, compatit Aurélius.
— Les harpies. Elles ne sont pas venues. Pourquoi ?
— Je sais pourquoi. Sache, mon cher Anardhil, que le malin a profité de la faible protection qui a entouré les créatures pendant le passage pour les enrôler. J’ai dû relâcher les barrières autour des créatures afin de mettre mon énergie dans leur passage pour intégrer leur monde. Je ne pouvais pas faire autrement. Le maître des ténèbres a voulu par là nous atteindre, il a profité de leur attrait pour les belles choses et le luxe.

Une larme s’échappa des yeux du roi des elfes. Aurélius passa son doigt sur le visage délicat de l’elfe afin de l’essuyer.

— Il faut l’accepter, Anardhil et t’occuper des autres créatures maintenant.
— Il le faut. Oui.
— Allons, à toi de franchir le portail.

Anardhil mit pour la première fois les pieds dans son monde, aidé d’Aurélius qui lui entourait les épaules en signe de compassion.

La pierre d’Obex

Dans un coin reculé du monde des créatures se tenait la pierre. Aurélius l’avait travaillée plusieurs mois durant, y mêlant toutes les pierres de protection qui existaient. Son aspect fini formait une sphère d’un noir profond, sans être totalement opaque. On pouvait y voir les énergies y circuler, comme des milliers de filaments de toutes les couleurs qui se croisaient. Elle était vivante, bouillonnante d’activité de toutes ces pierres réunies en une. En son cœur, une lueur, la lumière d’Aurélius, se devinait. Par cette pierre d’Obex, les créatures étaient protégées de l’ennemi.

Anardhil, quant à lui, protégeait les humains en surveillant méticuleusement la porte qui pouvait s’ouvrir sur n’importe quelle partie du monde, selon les besoins.

Ainsi fut créé le monde des créatures fantastiques.

Bévue…

— Loïc ! NON !

Trop tard… Lorsque Loïc toucha la pierre, celle-ci explosa, son souffle envoyant Loïc à plusieurs mètres de là.

Raphaël courut s’assurer qu’il n’avait rien… Puis ce fut lui qui explosa.

— Pourquoi as-tu touché ? Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Elle était tellement… Étrange !
— Et alors ? Il faut toujours que tu touches ! Et voilà le résultat ! À mon avis… À mon avis… C’est juste énorme ce que tu viens de faire ! Je ne sais pas ce que c’était que cette pierre, mais elle n’était certainement pas là pour rien ! Mais… Loïc ! Pourquoi ?

Loïc connaissait très bien ce visage tendu par la colère, cette main qui relevait ses cheveux, signe d’une nervosité à son paroxysme… Ces yeux agrandis qui lançaient des éclairs. Tout le corps de Raphaël n’était que fureur.

— Cette pierre, intervint alors Anardhil, était la pierre d’Obex. Il y a urgence.
— À quoi servait-elle ? s’enquit Loïc.
— À protéger le monde des créatures. C’est Aurélius qui l’avait formée et nous l’avait donnée. Maintenant, plus aucune barrière n’empêchera les ténèbres d’entrer.

Toutes couleurs avaient déserté le visage de Loïc. Raphaël se radoucit aussitôt, voyant son ami désemparé.

— Tant que le maître de l’ombre ne le sait pas, il n’y a pas de risque. Mais, il peut l’apprendre, et alors… Je ne pense pas que nous pourrons nous défendre.
— Mais… que faut-il faire ? s’inquiéta Loïc.
— Te faire exploser tout comme tu as fait exploser cette pierre ! tempêta Lothaire. Nous serions alors débarrassés de tes crétineries à répétition !
— Lothaire. Je t’en prie, le calma Anardhil. Je pense que Loïc a compris l’ampleur des conséquences de sa curiosité.
— Curiosité maladive qu’il ferait bien de soigner ! fulminait encore le dragon.
— Je devais réunir chaque clan de créatures pour un conseil. Je viens de voir Aurélius et j’ai des choses à vous dire. Retrouvons-nous tout de suite au lieu du conseil. Le temps presse.

Tous étaient présents. Gautier arriva le dernier, comme de coutume, et s’installa finalement, trouvant une place disponible loin de Lothaire à qui Xelith, alors très âgé, avait cédé son rôle de chef des dragons. Au passage il ne manqua pas de chuchoter à l’oreille de Raphaël :

— Alors, notre charmant Loïc a encore fait une bévue ? Et une belle cette fois-ci si je ne m’abuse…
— Va t’asseoir, tu es déjà en retard.

Anardhil attendit patiemment que le vampire s’installe et commença.

— Je vais commencer par le plus urgent, bien que… l’urgence soit de tous côtés. Nous n’avons plus la pierre d’Obex.
— Que s’est-il passé ? s’enquit le centaure.

Anardhil fit une pause, ne sachant comment dénoncer Loïc. Ce fut finalement le coupable qui répondit.

— C’est moi.

Provoquant la stupeur de tous.

— Je… Je ne voulais pas ! Je ne savais pas qu’il ne fallait pas la toucher. J’ai été attiré et j’ai voulu voir de plus près. Et… lorsque je l’ai touchée, elle a explosé.
— Une chance que tu n’aies pas été blessé ! lança Gautier.
— Une chance ? Cela lui aurait peut-être mis un peu de plomb dans la cervelle ! tonna à nouveau Lothaire.
— Et qui l’avait prévenu ? Qui ? Personne ! Nous sommes tous coupables ! Nous aurions dû protéger cette pierre sachant le pouvoir qu’elle renfermait. Le prévenir aurait dû être une priorité !

La réplique de Gautier prit le dragon au dépourvu. Il ne sut que répondre. Anardhil continua.

— Et tu as raison, Gautier. Loïc a un esprit curieux, et nous ne pouvons lui imputer. Il n’y est pour rien et je vous demande à tous, j’ai bien dit, à tous ! de ne pas lui en tenir rigueur.
— Merci, Gautier et Anardhil, s’inclina alors Loïc. Votre compréhension me va droit au cœur. Je… tiens à m’excuser tout de même, auprès de chacun de vous.
— Nous acceptons tes excuses, lui répondit Phrixos.
— Oui, nous ne t’en voulons pas, après tout ce que tu as fait pour le monde des hommes ! renchérit Wandrille.
— Tu dois oublier cela maintenant, continua Anardhil. Toi et Raphaël aurez besoin de toutes vos forces physiques et mentales. Vous allez devoir partir, et la quête qui vous attend exigera que vous soyez libres dans vos esprits.
— Nous n’avons toujours pas eu de visite d’Aurélius pour nous envoyer sur notre prochaine quête, s’étonna Raphaël. N’est-ce pas urgent ?
— Justement si. Vous n’aurez pas la visite du roi des Princeps, car il est très faible. Je me suis présenté à lui sur sa demande et il m’a chargé de vous expliquer votre mission à sa place.
— Je vois. S’il est à ce point mal en point, il est alors plus qu’urgent que nous partions. Conclut Raphaël.
— Oui. Vous partirez dès la fin de ce conseil. Vous savez qu’Aurélius a perdu ses diamants aux enfers et que ce ne sera pas le lieu de votre quête. Vous aurez à intervenir auprès d’hommes ou de femmes particulièrement touchés par le mal. Des personnes cruelles qui commettent des actes monstrueux, odieux, indignes d’un être humain. Ou bien des personnes torturées dans leur esprit. Ces personnes-là ne sont pas dans un état normal, leur âme est en perdition, égarée dans les enfers. Ce sera à vous de ramener ces âmes.
— Par quels moyens ? s’inquiéta Raphaël.
— En trouvant la faille. Chaque être humain possède en son cœur une faille, même le plus insensible. Pour cette quête, vous ne serez pas seuls. Je sais que vous avez retrouvé vos Princeps, Yaël et Louki, mais, en plus, à chaque être humain rencontré, correspondra une créature. Toutes les créatures ici seront concernées et participeront à votre quête, car elles ne quitteront pas vos esprits. Ils se reconnaîtront dans la personne à qui vous aurez affaire. À ce moment, là, la créature vous rejoindra et restera à vos côtés pour vous aider.
— Comment savoir vers qui aller ? Des criminels, il y en a par tout le monde !
— Suivez les conseils de vos Princeps. Ils vous guideront vers les diamants. Que vous disent-ils en ce moment ?
— Yaël me dit d’aller à Paris.
— Pareil ! confirma Loïc avec un sourire. J’adore cette ville !

Son enthousiasme soudain jeta la consternation parmi les créatures assemblées…

— Bien que je sache que ce ne sera pas une visite d’agrément…

Les sourires réapparurent progressivement.

— Nous te retrouvons, Loïc… remarqua avec plaisir Merlin. Ne change rien. Tu es juste parfait !
— Si on oublie la pierre, oui, remarqua Lothaire.

Gautier se leva et d’un bon fut sur le dragon.

— Stop avec cela ! Es-tu sans mémoire ? Qu’a dit Anardhil ? Il est notre roi à tous, tu lui dois obéissance. Alors il suffit maintenant avec cette affaire, elle est devenue nôtre. Loïc aura bien assez de soucis dans la tête pour s’encombrer d’une quelconque culpabilité !

Anardhil sépara en douceur les deux créatures.

— Sommes-nous d’accord ? demanda-t-il alors à Lothaire.

Le dragon réfléchit un long moment, scrutant Loïc.

— C’est vrai qu’il n’y a rien de mauvais dans ce jeune homme. Il est parfois stupide, mais jamais méchant. Je lui pardonne.

Ce fut au tour de Raphaël de rejoindre Lothaire. Lentement, comme un chat devant sa proie.

— Loïc est loin d’être stupide. Je ne veux plus JAMAIS entendre ce genre de propos dans ta bouche ! Je pense qu’il a bien assez prouvé sa valeur pour que tu aies un minimum de respect à son égard ! Et sache qu’il est capable d’un altruisme, d’un don de soi et d’une complaisance dont toi tu es loin, très loin d’être capable, et en cela, rien qu’en cela, c’est toi qui devrais courber la tête devant lui !

Tous retinrent leur souffle. Il avait raison et ils le savaient. Mais le dragon, allait-il accepter un outrage pareil, devant tous ?

Il se leva, passant altier devant Raphaël sans même poser les yeux sur lui, il se dirigea vers Loïc. Ce dernier ne sachant que faire prit le parti de ne pas bouger et de rester assis. Lothaire s’agenouilla afin d’être à sa portée et… courba la tête devant lui.

— Il faut parfois reconnaître ses torts. Je te demande pardon d’avoir été si virulent envers toi. Ton ami a raison. Tu es un être d’exception, tu as plus d’une fois prouvé ta valeur. Et oui, je n’ai pas pu ignorer ton cœur pur, ton amour pour les autres et ton dévouement. Je loue ces qualités que je ne possède pas.
— Tu es pourtant venu à notre secours…
— Aurélius me l’avait demandé. Et je fus un être humain, leur sort ne m’est pas complètement indifférent, donc j’ai bien voulu vous aider. Mais non, Loïc, je n’ai pas ces qualités dans lesquelles tu excelles. Je serai honoré à l’avenir de vous aider à nouveau, tous les deux.

Ceci dit, il se releva et quitta l’assemblée.

— Et bien et bien… s’émerveilla Gautier, qui eut dit que l’humilité pouvait faire partie de son sale caractère ? Voilà bien la première fois que je suis agréablement surpris par ce dragon.
— Il est temps que nous partions, coupa finalement Raphaël.

Il rejoignit Loïc qui s’était levé et semblait prêt, même si la rougeur de ses yeux témoignait que bien des émotions faisaient rage en lui.

Anardhil s’approcha d’eux et leur fit les recommandations d’usage, à savoir que l’ennemi veillait plus que jamais. Merlin et Wandrille, ainsi que Viviane firent de même.

Gautier les attendait devant la porte. Tellement grand, blanc, ses cheveux corbeau tombant sur ses épaules, son regard perçant, son costume noir ajusté au millimètre… Tellement vampire !

— Ne prenez pas de risques inutiles mes amours. Et si jamais il vous prend l’idée farfelue de mourir, essayez de rester en vie jusqu’à ce que je vous transforme entièrement !
— Nous tâcherons de suivre tes conseils, répondit Raphaël dans un sourire.
— Êtes-vous suffisamment sustentés ?
— Oui, tout va bien, répondit Loïc.
— Alors, allez-y. Et tâchez de tomber rapidement sur un être humain qui a du vampire en lui !
— Le choix ne nous appartient pas, malheureusement ! Nous y allons maintenant, conclut Raphaël.

Gautier prit chacun dans ses bras avant qu’ils ne passent la porte.

Toujours plus loin…

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie.

Gérard de Nerval

Ils se laissèrent guider par leurs Princeps quant à leur destination.

— Ah ! Paris ! Je suis bien content de revoir notre bonne vieille capitale !
— Sauf que nous ne sommes pas à Paris Loïc.

Loïc regarda autour de lui. Pas de tour Eiffel en vue. Mais des panneaux.

— Montargis ? On est chez nous, à nouveau.

Se retrouver dans leur ville natale provoqua un choc dont ils peinaient à se remettre.

— Il ne faudrait pas qu’il nous amène trop près de chez nous, pensa tout haut Raphaël.
— Oh non, surtout pas. Ça réveillerait trop de nostalgie.
— Ta famille te manque. À moi aussi.
— J’aimerais tellement savoir si tout le monde va bien. Mes deux petites sœurs. Elles sont fragiles. Maëlia avait besoin de moi, il fallait toujours que je la rassure. Comment fait-elle maintenant ? Et Justine ? Comment est-ce qu’elle se débrouille ? Nos parents n’avaient jamais assez de temps pour l’aider dans ses devoirs. C’était toujours moi qui m’y collais, mais elle travaillait mieux avec moi de toute manière. Et ma mère, c’est moi qui faisais son ménage… Mais bon ! se reprit Loïc dans un sourire, personne n’est irremplaçable et je suppose que tout se passe pour le mieux quand même ! Puisque nos Princeps ont fait en sorte que ce soit comme si je n’avais jamais existé pour eux, je ne risque pas de leur manquer…
— C’est tout à fait ça. Mais l’inverse n’est pas vrai. Nos familles nous manquent à nous. Mes parents se retrouvent seuls. N’y pensons plus, Loïc, cela vaut mieux.
— Oui, on est ensemble, voilà ce qui compte. On devait aller à Paris non ?
— Notre homme bouge, intervint Louki dans l’esprit de Loïc. Il était à Paris il y a deux heures. Maintenant, il est là.
— Où ?
— Là. Devant toi.

Loïc ouvrit grand les yeux…

— Ah ouais… On s’attaque à du lourd quand même ! On aurait pu commencer plus sympa, non ?
— Le diamant est là. Je n’y peux rien. Et le mal est le même partout, quelle que soit l’enveloppe.
— Mmmm, mais cette enveloppe-là, elle ne me plaît pas.
— C’est vrai qu’au premier abord, on n’a pas trop envie de lui demander l’heure, ajouta Raphaël. Mais mon Loïc, tu vas bien trouver quelque chose à lui raconter !
— Ça va être dur…
— On va commencer par le suivre. On trouvera bien le moment propice pour l’aborder.
— Je préfère ça. Il faut que je me fasse à l’idée.

Une trentaine d’années, des cheveux longs, sombres, surmontés d’un bandana rouge, un total look cuir. Grand et carré, son regard noir n’invitait pas à la conversation…

Il venait de descendre d’un bus et se mit en chemin, s’arrêta prendre un café et reprit sa route. Loïc et Raphaël maintenaient la juste distance entre lui et eux, afin de ne pas le perdre, et de ne pas se faire remarquer…

Ils ne comprirent pas lorsqu’ils le virent se diriger vers le parc, l’aire de jeux. L’homme s’installa sur un banc et regarda les enfants jouer un moment. Une situation tellement improbable pour le personnage…

Enfin, il se leva et continua sa route. Il marchait lentement, très lentement, ce qui ne rendait pas la filature aisée… car il était encore plus difficile de garder une distance de sécurité.

Un vieux hangar semblait être son point de chute. Il y rejoignit un groupe qui lui ressemblait. Ils échangèrent un moment, puis il se retourna, croisant les bras, il observa les deux jeunes hommes qu’il aurait dû ne pas voir…

Une âme torturée…

In my heart, in my soul

I really hate to pay this toll

Should be strong, young and bold

But the only thing I feel is pain

Helloween A tale that wasn’t right

Michaël se retrouvait dans ces paroles, tout ce qu’il ressentait c’était de la peine et non, il ne se sentait pas fort, ni courageux, mais faible et inutile. Il n’avait rien pu faire pour sa mère, rouée de coups, battue à mort, devant ses yeux d’enfant, par son propre père.

Dès lors, il avait appris ce qu’était la haine, il s’était fait une promesse en intégrant le foyer, il vengerait sa mère. Il le tuerait. Mais avant, il le ferait souffrir, comme il avait vu sa mère souffrir. Oh, oui, il souffrirait ! Son âme et son corps subissaient une torture qui ne faiblissait pas, la croix qu’il avait à porter était bien trop lourde. Il fallait qu’il exorcise ses démons. Et le seul moyen était de tuer le responsable de son malheur.

En serait-il heureux après ? Il savait que non, bien au contraire ! On ne peut vivre en paix avec du sang sur les mains. Mais il n’avait pas le choix, il s’était fait une promesse. Il aurait alors un moment de jouissance extrême lorsqu’il verrait la peur sur le visage de son père, juste avant de mourir. Le moment serait court, mais exquis !

Il avait déjà vu cela, bien des fois, la peur dans les yeux de l’autre. Et il avait aimé. Il avait frappé. Jamais tué. La douleur de l’autre était tel un élixir, lui offrant une satisfaction immédiate, mais dont l’arrière-goût était amer, toxique pour son âme. Il sentait qu’à chaque acte de violence, il se rapprochait de son but, il se sentait prêt. Prêt à tuer cette fois-ci. Il savait qu’il aurait le courage, « l’autre » le lui donnerait en temps voulu, comme à chaque fois. Il se sentait appelé par le mal en personne, et il lui répondait, agissait selon ce qu’il lui ordonnait. Il savait qu’un jour, il le rejoindrait. Le paradis n’était pas pour lui.

La musique dans les oreilles, il réfléchissait à tout ceci dans le train qui l’emmenait dans la ville où vivait son père. Montargis. Il regarda son tatouage sur l’intérieur de son avant-bras. Karine. Le prénom de sa mère, entouré de roses rouges aux épines noires. Rouge comme le sang, noir comme la haine, des roses pour l’amour absolu.

Dans le bus qui l’emmenait près du lieu où il retrouverait son groupe, il observait les autres. « Tous dans le même bus… Pour où ? Se posent-ils seulement la question ? Où les mènera le bus infernal ? Peut-être en enfer, ou au paradis ? Ou nulle part ? Ont-ils peur ? »

Il descendit du bus, se repéra en regardant autour de lui. Son regard s’arrêta un instant sur un drôle de duo. Un gothique, pas mal. Bien habillé, il a du goût. Quant à l’autre… Rien de sérieux ! Michaël sourit pour lui-même, voilà deux types qui lui plaisaient au moins, car ils sortaient du lot. Enfin il se mit à marcher et s’arrêta à son bar habituel, caché dans une ruelle. Assis à la terrasse, il s’aperçut que le duo était encore là. Ce n’était pourtant pas un lieu de passage… Étrange. Le suivraient-ils ? Il décida de prendre un itinéraire incongru qui passait par le square et de s’arrêter regarder les enfants jouer.

C’était bien ce qu’il pensait. Ils le suivaient.

Alors, il s’amusa à marcher lentement, très lentement pour leur compliquer la tâche.

Anaëlle et Antony étaient là. Pierre aussi, Sam et Elea. Le groupe au complet. Il salua chacun puis se retourna vers le duo.

Il s’approcha d’eux, tranquillement. Il allait savoir. Et eux allaient apprendre à le connaître…

— Oh oh… On n’a pas été assez discrets pour le coup… murmura Loïc, voyant l’autre approcher.
— Eh bien, il va falloir trouver quelque chose à lui dire. Et vite. Il n’a pas l’air amical du tout…

Michaël se planta devant eux, sans rien dire, les observa.

— Il ne nous observe pas, il nous dissèque ! fit passer Loïc par la pensée.
— Reste sérieux et trouve quelque chose, vite !
— Alors ? s’impatienta Michaël.
— Alors quoi ? répondit Loïc.
— Tu veux jouer ? C’est ça ? Voir jusqu’où tu peux te foutre de moi sans que je réagisse ?
— Non.
— Alors ? Vous m’avez suivi jusque-là. Je veux savoir pourquoi. Normal, non ?
— En fait… Je te trouve pas mal du tout ! J’ai pas voulu te perdre de vue. Alors je t’ai suivi, et Raphaël aussi, du coup. Je suis Loïc. Et toi ? Tu es ?

Les yeux ronds de Michaël sonnèrent l’alerte chez Raphaël.

— T’as dit quoi là ?
— Non… Il plaisante… rectifia Raphaël.

Mais Michaël continuait de fixer Loïc.

— Je suis pas de ce bord-là, alors tu vas me lâcher tout de suite, compris ?
— En fait… c’est quoi la musique que tu écoutes ? continua Loïc. Quel groupe ?
— Tu…. Me…. Lâches ! Maintenant !
— Helloween, répondit Raphaël, provoquant la stupeur de Michaël et Loïc en même temps. Mais tout à l’heure, c’était Osbourne.
— C’est vrai ? questionna Anaëlle.
— Oui, répondit Michaël en fronçant les sourcils. Comment tu fais ?
— La question n’est pas là, reprit Raphaël. Que tu écoutes cette musique, c’est une chose, mais méfie-toi, tout n’est pas bon à entendre.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? fit Antony.
— Moi, je sais, répliqua Michaël, toujours plus décontenancé.
— Il faut qu’on te parle, vraiment, continua Loïc.
— Vous êtes qui ? La voix de Michaël commençait à trembler de peur et de rage.
— Qui nous sommes n’a aucune importance.
— Ah oui ? rétorqua Michaël à l’adresse de Raphaël. On va voir ça, n’est-ce pas ? fit-il en s’adressant aux autres. On les emmène.
— Laissez-vous faire.
— Gautier ?
— Oui, c’est avec moi que vous allez commencer votre quête ! Quelle bonne nouvelle !
— Excellente ! fit Loïc.
— Je vais tenter d’intervenir avant qu’ils ne vous fassent trop de mal.
— Trop aimable… fulmina Raphaël.

Ainsi se laissèrent-ils emmener, satisfaits d’être entrés dans la vie de Michaël et un brin inquiets quant à ce qui les attendait… Jusqu’où devraient-ils se laisser faire ? Ils devaient faire confiance à Gautier.

Ils se retrouvèrent assis sur une chaise, pieds et poings liés, surpris d’assister à une répétition de leur groupe. C’était du bon métal, heureusement pour eux.

— Il a une sacrée voix, Michaël ! remarqua Loïc.
— Il est surtout complètement habité, oui ! Le problème dans ce genre de musique, c’est qu’on tombe facilement dans les paroles fanatiques inspirées directement par le maître des ténèbres. Écoute bien ce qu’il chante, c’est une ode au diable.
— Pas étonnant, vu ses pensées…
— Il a programmé de le tuer ce soir.
— C’est bien ce que j’avais compris.

Deux heures durant, les morceaux s’enchaînèrent et la position de Loïc et Raphaël devenait de plus en plus inconfortable. Michaël s’approcha et resta planté devant eux, les regardant, un sourire inquiétant sur les lèvres.

— T’aurais pas un peu d’eau ? demanda Loïc.

Un rire sinistre sortit de leur hôte. Entraînant celui des autres.

— Et des petits gâteaux avec cela ?
— Oui. J’ai faim aussi.

La gifle partit trop vite pour que Loïc puisse la voir arriver ! Les bagues que Michaël arborait à chaque doigt lui entaillèrent la joue.

— Voilà pour la réponse.
— Ouh… ça pique !
— Tu l’as bien cherché aussi ! Quelle idée !
— Alors ? Vous êtes qui ? Vous saviez ce que j’écoutais, vous savez ce qui se passe dans ma tête.
— On sait même ce que tu as prévu pour égayer ta soirée, renchérit Raphaël.

Michaël rentra dans une rage incontrôlable et s’acharna alors sur Raphaël, le rouant de coups. Il fut arrêté par Antony et Pierre qui eurent toutes les peines du monde à le retenir.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Eléa. Tu as prévu quoi ce soir ? Tu viens avec nous, non ?
— Oui, t’inquiète.

Loïc regarda son ami, des contusions et des blessures couvraient son beau visage.

— Dis leur Loïc.
— Il ment, intervint Loïc.

Michaël tenta de se libérer de l’emprise de ses deux amis.

— Eh ! Vous le tenez, hein ? vous voulez savoir ce qu’il compte faire ce soir ?
— Si tu sais quelque chose, dépêche-toi ! ragea Antony.
— Tu ne leur as pas dit ? demanda-t-il alors à Michaël.
— Boucle-la sinon, je te garantis que tu vas pleurer.
— C’est toi qui vas pleurer et tu le sais.
— Bon, tu vas nous le dire oui !
— Il a prévu de tuer son père ce soir. Il ne sera pas avec vous pour le concert. C’est-certain !

Michaël se libéra et s’enfuit.

— Après mon père, ça sera vous !

Antony et Pierre tentèrent de le rattraper, en vain. Les filles en avaient profité pour libérer Loïc et Raphaël.

— Comment vous savez tout ça ? questionna Elea.
— C’est trop long à expliquer, mais on sait ce qui se passe dans sa tête. Savez-vous où habite son père ?
— On ne savait même pas qu’il était encore en vie ! pour tout dire, vu qu’il vient d’un foyer, on pensait que ses parents étaient morts, tous les deux. Pourquoi est-ce qu’il veut le tuer ?
— Il vous l’expliquera lui-même. C’est son histoire. En attendant, il faut qu’on l’empêche de commettre ce crime.
— Trop tard, articula péniblement Pierre. On n’a pas pu le rattraper.
— Il ira pas au bout, continua Antony.
— Vous pensez ça ? Il est bien parti pour en tous les cas. Laissez-nous partir et on va l’en empêcher, implora Raphaël.
— Comment ?
— Certainement pas en restant ici.
— Allez-y, de toute façon, on a rien contre vous, nous.

Ils les regardèrent partir, un détail les interpella tous en regardant les visages de Raphaël et Loïc. Les blessures et contusions se résorbaient à une vitesse déroutante !

— Hallucinant ! s’exclama Antony. C’est pas humain !

Les autres restèrent sans voix, sous le choc d’avoir vu deux êtres aussi étranges. Ils croyaient pourtant à beaucoup de choses, leurs expériences de spiritisme leur avaient donné la preuve de l’existence d’un ailleurs. Mais de là à côtoyer des créatures surnaturelles… il y avait qu’un pas, qu’ils venaient de franchir.

— Vous n’avez pas été discrets pour le coup !
— Gautier ! Où es-tu ? ragea Raphaël. On a été plutôt malmenés !
— Oh, mes pauvres choux ! Désolé ! Mais je suis avec le père de Michaël. Je l’ai éloigné de chez lui.
— Ah, dans ce cas, on te pardonne.
— Quel soulagement mon beau Raphaël !
— C’est vrai que nous n’avons pas été discrets, mais Michaël était complètement obsédé par sa haine et son désir de vengeance. Il fallait qu’on le fasse réagir. Il n’y a que face à quelque chose qui le dépasse qu’il pourra se libérer. Aucun humain ne peut le gérer.
— Son âme est bien trop engagée dans les ténèbres pour qu’un humain normal ne l’en sorte, les informa Louki.
— Il faut qu’il soit face à quelque chose de bien plus fort que lui. En l’occurrence des créatures, renchérit Loïc.

Menaces

Yaël et Louki conduisirent leurs réceptacles devant la maison du père de Michaël. La porte était ouverte. Ils attendirent très peu de temps avant que ce dernier ne sorte, en trombe, claquant la porte derrière lui. Dire qu’il était furieux était encore à quelques milliers de kilomètres de la réalité… Puis il les vit. Et alors, sa fureur grimpa encore de plusieurs crans, autant que cela fut possible…

— J’aurais dû m’en douter ! C’est vous !
— Quoi nous ? demanda Loïc en toute innocence.
— Vous saviez ce que j’avais l’intention de faire et vous l’avez averti ! Mais, comment ? Et pourquoi ?
— Alors, comment ? sache mon ami, que nous voyons au-delà des mots, dans le secret des cœurs. Et pourquoi ? Déjà pour sauver la vie d’un homme et ensuite pour te sauver, toi, lui répondit tranquillement Raphaël.
— Me sauver de quoi ? Hein ? Je suis déjà mort de toute façon. Comme tout le monde.
— Étrange façon de penser. Mais, ce n’est pas faux, renchérit Raphaël. Effectivement, nous sommes tous morts, en ce qui concerne notre enveloppe charnelle, puisque le temps d’une vie n’est qu’un battement de cils. Mais ce n’est pas ton corps que nous voulons sauver, mais ton âme.
— Mon âme, je m’en occupe !
— Bien mal en l’occurrence…
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— En l’abandonnant aux ténèbres. Sais-tu réellement à qui tu as affaire ?

Michaël partit d’un rire sinistre.

— Bien sûr que je sais ! Qu’est-ce que tu crois ? Il est fort ! Très fort ! Une fois que tu as commencé avec lui, tu ne peux pas t’en sortir ! Et puis quoi ? À quoi ça sert ? C’est lui le plus fort. Regarde le monde, regarde les hommes ! C’est un monde de folie dans lequel on vit, pas d’amour, que de la souffrance, rien n’est gratuit, on prend oui ! Mais on donne pas ! Les hommes sont régis par Lui, par le maître des ténèbres. Alors, autant être de son côté. Bon, cette discussion me fatigue vraiment. Fichez-moi la paix, ok ? Ça n’est que partie remise. Quand vous en aurez assez de me suivre pour me surveiller, vous passerez peut-être à quelqu’un d’autre ? Hein ?
— Ça, jamais ! Compte pas sur nous ! On est très opiniâtres… fit Loïc.
— C’est ce que vous dites. Je vais trouver un moyen de vous faire abandonner.
— Si ça t’amuse…

Sur ces entrefaites, Michaël partit rejoindre son groupe. Ils n’avaient pas interrompu sa tirade, mais ils avaient bien entendu et en avaient été touchés. Les parias étaient au sommet de leur puissance. Rien ne servait d’affronter leurs victimes de manière directe. Ils trouveraient un moyen.

— Je vais avoir une discussion avec lui, intervint Gautier, je comprends tout à fait ce qu’il vit. Il n’a pas tout dit et je sais exactement ce qui ne va pas. En attendant, je fais quoi du père ?
— Il doit rester cacher, Gautier, trouve un moyen.
— Bien chef ! Ça n’est pas facile, croyez-moi ! Il est ingérable cet homme-là !
— On comprend d’où son fils tire son caractère…
— Je sais ce que je vais en faire ! Il faut que je me libère si je veux parler à son fils.
— Quoi ?
— Je vais lui trouver un lieu où on va s’occuper de lui, le loger, le nourrir, et surtout, ne pas le laisser sortir.
— C’est-à-dire ?
— La prison.
— Quoi ??
— Il la mérite en plus, c’est un homme qui a tué sa femme !
— Rien n’a été prouvé apparemment…
— Il l’a fait. Je le sais, je l’ai vu en lui.
— Alors, on te laisse faire.

Ils profitèrent de la soirée pour assister au concert de Michaël. Et ils furent surpris par la qualité de la musique du groupe et par la voix de Michaël, mais surtout, ce furent les paroles qui les touchèrent. Leur clairvoyance lorsqu’ils parlaient d’un monde dominé par le mal, l’appel du maître des ténèbres qui attend son heure et enrôle les hommes dans son armée. Mais aussi, l’espoir qui leur permettait de croire en des valeurs comme l’amour, le don de soi, le partage. Ils dénonçaient le gardien des enfers, ils glorifiaient le Créateur. Leur refus de continuer à vivre ainsi, embarqués dans une course folle dont ils n’avaient plus le contrôle. Tout cela n’était que la pure réalité dont beaucoup d’humains se cachaient. Eux criaient, hurlaient ce qui les tourmentait et des mélodies enivrantes emportaient les paroles d’espoir.

Le lendemain fut calme, occupé par les répétitions. Et ce fut bien ainsi, car Gautier eut besoin de la journée pour mettre son plan à exécution. En fin de journée, le père de Michaël était incarcéré pour au moins une semaine. Cela donnerait le temps à Gautier de s’occuper d’autre chose…

La journée allait vers sa fin, tranquillement. Mais à dix-sept heures quinze, le monde s’écroula pour Loïc.

À mesure qu’ils se conformaient aux instructions de leurs Princeps Cipis pour suivre Michaël sans être vus, Loïc sentait l’angoisse l’envahir, insidieusement.

Enfin, ce qu’il redoutait se confirma. Ils s’arrêtèrent devant ce qui était chez lui, avant cette aventure. Il se figea.

— C’est l’heure où ma sœur Maëlia est seule. Si rien n’a changé.
— Il est dedans.
— On rentre ! décida Loïc en même temps qu’il filait droit sur la porte.

Raphaël comprit qu’il n’y avait pas lieu de réfléchir, mais bien de faire au plus vite. La scène qui se déroula devant eux les paralysa.

Maëlia était bien là. Mais elle n’était pas seule. Michaël était avec elle, assis tranquillement à bavarder devant un verre. À l’entrée de Loïc, il tourna la tête et lui sourit.

— C’est mal poli d’entrer ainsi chez les gens sans frapper… N’est-ce pas Maëlia ?

La sœur de Loïc resta assise, trop surprise pour faire quoi que ce soit.

— Tu sors d’ici tout de suite ! commanda Loïc à Michaël.
— Ça serait inconvenant ! Cette jeune fille m’a accueilli très gentiment. Je ne vais pas l’abandonner comme ça ! Et certainement pas avec un fou dangereux comme toi qui entre sans frapper !
— Arrête ça tout de suite !
— Tu as raison, fit-il en se levant finalement.

Il se plaça derrière Maëlia et, avant même que quiconque n’ait pu réagir, elle se retrouva immobilisée avec un couteau sous la gorge.

— Maintenant tu vas bien m’écouter, Loïc. Écoute bien chaque parole qui va sortir de ma bouche : si je te rencontre encore UNE fois, je laisserai jouer mon couteau sur cette jolie demoiselle. On est d’accord ? Dis oui, ou je commence ! menaça-t-il en enfonçant légèrement la pointe du couteau, laissant apparaître une perle de sang.
— Oui. Répondit alors Loïc, terrifié à l’idée qu’on fasse du mal à sa sœur, ravagé par le regard paniqué de celle-ci et affolé par l’odeur du sang qui déjà faisait son œuvre en lui.

— Alors je m’en vais. Console-la, elle a eu peur, je crois…

Puis, en passant à côté de Loïc, il lui murmura :

— Je t’avais dit qu’Il est plus fort. C’est Lui qui m’a dit de venir ici. Et je constate une fois de plus qu’Il avait raison.

Maëlia s’essuyait le cou, l’odeur du sang s’atténua. Elle regardait Loïc et Raphaël avec crainte.

— On ne te veut pas de mal, n’aie pas peur, la rassura Loïc.
— C’est quand même à cause de toi si ce garçon est venu et m’a menacée !
— Tu lui as ouvert ! Pourquoi ? Normalement, une jeune fille seule ne doit pas ouvrir aux étrangers ! C’est la base de la sécurité !
— Je sais pas ce qui s’est passé, répliqua Maëlia confuse. D’habitude je suis prudente et je n’ouvre à personne, je sais pas pourquoi j’ai ouvert. Je t’assure, je comprends pas !
— D’accord, calme-toi, fit Loïc en s’approchant.
— Partez. S’il vous plaît. L’autre, il était gentil aussi au début, comme vous. Vous me faites peur. Partez.
— Ok, on va te laisser. N’aie pas peur, ça n’arrivera plus. Il ne viendra plus, je vais surveiller ça.

Il sortit enfin, totalement chaviré par ce qui venait de se passer.

— Tu te rends compte ? Elle a peur de moi ! Je ne suis qu’un étranger pour elle maintenant !
— T’attendais-tu à autre chose ? demanda Raphaël.
— Je ne m’attendais pas à bien des choses… Qu’est-ce qu’on va faire ?
— Je ne sais pas, mais on a une semaine pour réfléchir à tout ça. Son père est en prison.
— C’est vrai oui.

Un magnifique coupé rouge venu d’on ne sait où, freina juste à leur hauteur. La vitre s’abaissa.

— Montez, charmants jeunes hommes !
— Gautier ! Où as-tu déniché cette splendeur ? s’étonna Loïc.
— Ça, c’est mon problème. J’ai sondé notre Michaël toute la journée, chose que vous n’avez pas faite, soit dit en passant, mais je vous pardonne, vous manquez cruellement d’expérience en la matière. Je vous ferai faire un petit stage chez Lothaire.
— Ah non ! Pas ça !
— Je plaisante, jamais je ne vous laisserai entre ses mains griffues en toute conscience ! C’est un fou !
— Ce pervers a raison, vous manquez d’expérience et je m’en chargerai dès que possible, vous pouvez me croire !
— C’est malin ! Lothaire a entendu, maintenant, il ne va pas nous lâcher.
— Quel personnage indélicat… Il s’insinue dans les pensées des autres sans crier gare… Déplorable !
— C’est quand même un peu ta façon de faire… remarqua Raphaël.
— Mon chéri ! Tu me fais du mal ! Mais… Tu n’as pas tout à fait tort ! Bien, revenons à ce que je voulais vous dire avant d’être grossièrement interrompus.
— On réglera cela fulmina le dragon non sans envoyer une vague de grosse chaleur à Gautier qui manqua de perdre le contrôle de la voiture.
— Un fou, je vous le dis ! Il a failli provoquer un accident avec ses bêtises !
— Gautier ! le rappela Raphaël. Qu’as-tu vu dans la tête de Michaël ?
— Rien de bon. Mais, venez, j’ai loué une suite dans un charmant hôtel. Nous y serons plus tranquilles. Michaël est parti rejoindre ses amis, rien à craindre pour l’instant.

Une fois installés, il put enfin leur faire prendre connaissance de tout ce qu’il avait appris.

— Son âme est sur l’autoroute de l’enfer et presque arrivée à bon port. Je dis cela, car je l’ai vue, son âme en détresse. Le maître des ténèbres a réussi à lui faire croire que la violence lui est nécessaire, même indispensable. Et pire, il lui a donné l’ordre de tuer. Son père, comme il le dit. Mais ça peut être n’importe qui d’autre. Il a pour ordre de prendre une vie. Nous devons le surveiller de près.
— Nous confirmons, Louki et moi, ce que son Princeps Cipis nous a dit n’est guère réjouissant… Sa voix est perdue parmi les cris des parias.
— Il ne faut plus qu’il nous voit. C’est primordial, intervint Loïc.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il s’en est pris à ma sœur. Il menace de lui faire du mal s’il nous voit encore, ne serait-ce qu’une seule fois.
— Je vois. Par contre, moi, je peux le voir. Et lui parler.
— C’est un mur. Très difficile à atteindre.
— Je sais où est la faille. Nous avons un point commun tous les deux et je vais m’en servir. En même temps, je suis là pour ça ! Ne vous inquiétez pas. Autre chose. Il a une séance de spiritisme ce soir. À chaque fois qu’il en ressort, il n’est plus lui-même, possédé par une armée de parias qui s’amusent comme des petits fous avec leur marionnette. Il s’agira de ne pas le perdre de vue.

Fais ce que je te demande. Tu dois me venger. Obéis-moi. Prends une vie et je serai enfin en paix. Tu seras récompensé, au-delà de ce que tu peux imaginer. Fais-le. Ce soir !

Michaël sortit de sa transe d’un coup, reprenant sa respiration comme s’il avait été en apnée. Il venait d’entendre la voix de sa mère, quel bien cela lui faisait ! Il n’hésiterait pas une seconde si c’était pour qu’elle trouve le repos. Si, en plus, il était récompensé, tant mieux, mais ce n’était pas son but premier, tout son être lui criait de venger celle qui avait toujours eu la première place dans son cœur. Il le ferait. Ce soir.

Il regarda chacun autour de la table. Des étrangers. Ils ne comprenaient pas. Personne ne pouvait comprendre d’ailleurs. Leur présence l’exacerba, il se leva en renversant sa chaise et sortit.

La nuit, son amie. Elle couvrait, masquait ses délits. Secrète, tout était calme, personne pour le déranger. Même la lune n’était qu’un maigre croissant, elle ne le gênerait pas par sa lumière. Satanés réverbères ! C’était trop de lumière ! Mais toutes les ruelles n’en étaient pas pourvues… Il se dirigea alors vers l’une d’elles. Et il attendit. Elle viendrait. Sa victime. Il le savait, il en avait l’intuition puisque ses pas l’avaient dirigé là, sa mère l’y avait conduit.

Elle ne tarda pas, en la personne d’un homme d’un âge mûr. Il était complètement ivre, c’était clair ! Son pas chancelant et son allure défaite en témoignaient. Victime facile… Qu’importe ! Ce serait plus rapide.

Il sortit son couteau et au moment où l’homme passa à côté de lui, Michaël sentit son bras comme pris dans un étau. Quelqu’un derrière lui venait de le ceinturer avec une force prodigieuse. Il ne pouvait plus bouger.

— Ce ne sera pas pour ce soir. Murmura une voix à son oreille. Ni jamais d’ailleurs.

Une pression supplémentaire sur son poignet lui fit lâcher son couteau que l’inconnu envoya plus loin d’un coup de pied.

Enfin il le lâcha.

Michaël se retourna et fit face à un homme de haute stature, qui le toisait de ses yeux sombres, dans la nuit sa pâleur lui donnait un air spectral, il avait un sourire torve aux lèvres. Son apparence lui conférait un côté inébranlable qui découragea Michaël de s’en prendre à lui. Il se souvenait aussi de la main de fer qui l’avait tenu un instant plus tôt…

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