Private security - Cassandra Autouard - E-Book

Private security E-Book

Cassandra Autouard

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Beschreibung

Sergent Oliver Carter, vétéran de la guerre en Afghanistan, est entré dans la sécurité privée. Après un traumatisme qu'il tente d'enfouir, il accepte une nouvelle mission : être le garde du corps privé de Iris Withers, fille d'un riche et célèbre PDG. Iris doit faire face depuis son enfance aux travers de la richesse paternelle. Tout n'a pas toujours été facile dans son passé, et aujourd'hui encore, elle a l'impression de devoir se battre pour sa liberté. Mais l'arrivée d'Oliver change la donne. Ce garde du corps, plus tenace que les précédents, n'est pas facile à évincer. Et doucement, elle commence à voir en lui son ticket de sortie. Elle ne compte pas jouer aux anges avec Oliver. Il ne compte pas faire d'efforts avec Iris.

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Seitenzahl: 697

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Depuis tout petit, je sais une chose : que la vie nous abîme, tous. On n’y échappe pas. Mais je suis en train d’en découvrir une autre : qu’on peut se réparer. On se répare les uns les autres.

Veronica Roth

Prologue

10 ans plus tôt

Face à mon gâteau, je souffle mes quatorze bougies, seule avec Haze, mon garde du corps depuis ma plus tendre enfance. Il a eu 30 ans cette année et a été obligé de les fêter avec nous, à cause de moi et de cette obligation de me protéger. Il passe à côté des premiers mois de sa fille parce que son métier ne lui permet pas de rentrer tous les soirs chez lui. J'ai rencontré sa femme, une fois, lorsque j'étais plus jeune encore. Elle est incroyablement belle et gentille. Et surtout, elle accepte les contraintes de Haze. Je me souviens comme ils se regardaient et se souriaient tout le temps, comme ci rien d'autre n'existait. Ça m'a marquée. Ça m'a passionnée. Ça m'a chamboulée. Et ça m'a aussi fait prendre conscience que mes parents ne vivaient pas la même idylle.

Depuis ce moment, je rêve chaque nuit d'avoir un jour la même complicité et la même passion avec un homme que celles de Haze et Émilie.

Mon père tient une entreprise de digitalisation. Il a confectionné une application avec son équipe. Elle permet de scanner un parfum et de découvrir toute la composition et les odeurs qu'il renferme, en instantané. Je n'en vois pas l'utilité mais il paraît que ça fonctionne bien et que c'est pour cela que j'ai un garde du corps. Son entreprise s'est développée au rang de l'international et maintenant des hommes d'influences en veulent à mon père de ne pas avoir fait affaire avec eux. C'est un monde de requins comme dit maman.

Ma mère, quant à elle, dessine et peint beaucoup, je crois que son rêve est de pouvoir un jour confectionner des robes mais elle garde tous ses carnets cachés dans un tiroir. Elle n'en a jamais parlé à personne, pas même à moi, après que je l'ai surprise en train de griffonner des pages, au beau milieu de la nuit.

J'ai supplié mon père de me laisser voir mes amis pour l'occasion mais il n'a pas voulu. Il dit que sortir est trop dangereux mais j'étouffe chez moi. Ma mère n'essaie plus de le contredire. Je crois qu'elle en a marre de se disputer avec. Alors à la place, il propose à Haze de m'emmener faire les magasins. Mon garde du corps a toujours été gentil avec moi. Il s'est occupé de moi quand j'étais petite. Il pourrait presque faire partie de la famille si sa présence ne me devenait pas aussi insupportable avec l'âge. Plus les années passent et plus je voue une haine grandissante envers lui. Alors, comme à chaque fois que l'ennui me gagne et que je suis frustrée par les perpétuels refus de mon père, je fuis Haze.

Je fais de lui mon souffre-douleur.

Aujourd'hui n'est pas coutume. J'accepte la proposition et me rends sagement au centre-ville de Boston accompagnée de mon garde. Je profite de faire les magasins mais mes idées ne sont pas claires. Je ne cesse de réfléchir ces derniers temps, d'imaginer comment serait ma vie sans quelqu'un toujours à mes côtés. Je me demande même si j'ai encore des souvenirs de mes parents pour seuls surveillants. Je ne me rappelle pas d'un souvenir sans qu'il n’y ait Haze en arrière-plan, dans un coin de la maison.

Je me rends en quelques secondes dans le rayon culturel. La librairie. Je pourrais passer des heures entières à sélectionner les livres que je souhaite mais ma bibliothèque ne serait pas assez grande pour tous les accueillir, pas encore. Mais plus tard, j'aurai une énorme bibliothèque dans mon salon et elle sera pleine à craquer. Je m'en fais la promesse.

Après plus d'une heure dans le même rayon à passer et repasser devant les mêmes étrangères, j'hésite encore entre fantastique, romance, dystopie et classique.

J'hésite entre une histoire d'amour saine et celle où l'un des protagonistes est torturé par ses démons.

J'hésite entre le simple et le compliqué.

J'hésite entre le calme et l'action.

Haze ne bouge pas d'un centimètre, il a l'habitude de cette situation. Tous les ans, il m'accompagne ici et m'offre un livre, puisque mon père ne prend pas au sérieux ma passion.

« Ce ne sont pas tes livres qui te permettront de garder les pieds sur terre, Iris » s'évertue-t-il à me baratiner.

Finalement, j'opte pour une romance tumultueuse. Une femme triste, un homme torturé, ne pouvant s'aimer.

Une histoire de « la bonne personne au mauvais moment ».

Je sers contre moi mon livre et décide de passer à la caisse en regardant Haze tendre son billet de vingt dollars annuel. Je le remercie et il m'ébouriffe les cheveux. Je déteste quand il fait ça et il le sait. Je m'énerve mais il rigole.

— Une glace avant de rentrer ?

— Au glacier de d'habitude ?

Il hoche la tête et je le suis sans broncher, pour l'instant. Je ne veux pas rater ma glace. Le glacier est sur le chemin de la maison, c'est pour ça que nous nous y arrêtons pour commander à chaque sortie. Le vendeur me tend mon cornet à la saveur chocolat pendant que Haze prend une glace à la vanille. Comme d'habitude.

La routine, toujours la routine. Comme hier, comme aujourd’hui et comme demain. En boucle. Tous les ans, mes journées se ressemblent.

Je me lève, je vais au collège, Haze me dépose et vient me rechercher. J'étudie et je m'endors sur mon livre. Pendant les vacances, on fait une balade au parc, on va à la librairie et on s'arrête manger une glace avant de rentrer.

Je n'en peux plus. J'ai besoin de vivre plus d'action. De vivre dans mes livres.

Ce sont eux qui me sauvent de ce quotidien.

Nous nous levons pour rentrer chez moi. Haze récupère mon papier pour le jeter et salue un homme de l'autre côté du trottoir, échangeant quelques banalités avec lui. Je profite du fait qu'il soit retourné et de cette distraction pour courir. Je n'ai pas envie de retrouver ma maison et Haze est nul à cache-cache. Autant en profiter pour s'amuser.

— Iris ! hurle-t-il alors que je tourne déjà au coin de la rue.

Je l’entends fouler les pavés de Boston à ma poursuite mais je suis rapide aussi. Bon, pas autant que lui mais je peux garder mon avance et me faufiler partout. Je tourne à plusieurs coins de rue pour le semer et décide de me jeter à l'intérieur d'un magasin de vêtements. Je me cache derrière un mannequin et le regarde passer en courant devant la boutique, téléphone à l'oreille, sans s'arrêter. J'éclate de rire et me réfugie dans un coin du lieu pour m'asseoir par terre et commencer à lire mon livre.

Mon téléphone ne cesse de sonner, c'est d'abord Haze, puis ma mère. Je ne réponds à aucun appel et profite de ce temps de répit que je m'offre.

On n'est jamais mieux servi que par soi-même.

Finalement, au bout d'une heure, je téléphone à Haze qui est plus qu'énervé contre moi. Il revient me chercher et ne m'adresse pas un mot sur le chemin du retour. Je sais que je viens de le décevoir. J'ai trahi sa confiance. Mais je n'ai aucun regret. Je sais que mes parents vont me punir pour ça. Mais je recommencerai.

Pour ma liberté.

Alors je me suis promis de le refaire encore et encore jusqu'à le faire fuir.

Et une fois chose faite, je réitérerai cela pour tous ses successeurs, jusqu'à pouvoir vivre sans eux, quitte à passer pour la méchante.

Pour ne plus jamais avoir de gardes du corps.

Parce que je les déteste.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Flashback

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

1

— Mademoiselle Withers, vous ne pouvez pas entrer.

La secrétaire bondit de son bureau, claquant ses talons à grande vitesse sur le marbre du sol pour me rattraper. Son tailleur bien trop serré l’en empêche. Je suis bien plus rapide qu'elle et me dirige vers la grande porte blanche à quelques mètres de moi, au bout du couloir.

— Mademoiselle Withers ! Attendez. Vous n'avez pas le droit d'entrer comme ça, répète-t-elle essoufflée.

— Ces locaux m'appartiennent, indirectement certes, ajouté-je à voix basse avant de reprendre clairement : j'entre si ça me chante et quand ça me chante.

Ne se résignant pas, elle continue de courir dans ma direction, tentant de suivre la cadence des grands pas que j'effectue. Mais il est trop tard lorsque je pousse, de mes mains, les deux portes qui me font face. L'homme à son bureau ne prend pas la peine de lever les yeux face à mon arrivée turbulente. Question d'habitude je suppose. Pendant ce court instant, la secrétaire à mes trousses pénètre aussi en trombe dans ce bureau avant de se confondre en excuses.

— Ça ira Theresa, retournez travailler.

Je me tourne, lançant un regard entendu à la vieille femme, lui faisant comprendre mon message « j'avais raison ». Elle ferme la porte et mon attention se tourne de nouveau vers cet homme qui continue de gribouiller de l'encre sur un tas de papiers. Je reste stoïque, sans parler, attendant qu'il daigne m'accorder une seconde. Après trois signatures, il relève son regard vers moi en s'adossant nonchalamment contre le dossier de sa chaise. Il croise lentement ses jambes.

— Que me vaut cette nouvelle visite inopinée, Iris ?

— Jasper.

— Oui ?

— Tu choisis très mal tes gardes du corps.

Il se redresse en silence pour se mettre face à l'immense baie vitrée qui recouvre la moitié des murs, offrant sa vue sur Boston.

— Jasper est passé me donner sa démission plus tôt dans la matinée en se plaignant, souffle-t-il. Tu sais que tu fais baisser le taux de satisfaction salarial au sein de mon entreprise ?

— Est-ce que c'est ma faute si aucun d'eux ne tient plus de 3 mois ?

Mon père se retourne dorénavant vers moi, me fixant de son regard qui m'exprime toute son amertume.

— Tu as raison sur un point, mes compétences en matière de recrutement sont à déplorer, c'est pourquoi j'ai engagé quelqu'un pour s'occuper exclusivement de cette tâche. Il s'avère, comme toujours, qu'avec une bonne somme d'argent et quelques échanges d'informations, il est plus facile d'obtenir la perle rare tant convoitée.

— Où veux-tu en venir ?

— Patience ma fille, patience.

Quelques secondes après la fin de sa phrase, des pas s'élèvent de l'autre côté de la porte. Mon père et son sens du timing oratoire me font toujours angoisser. Mon regard se pose sur la poignée qui tourne lentement sur place comme pour faire planer le suspense. Je la fixe comme s’il avait invité le diable en personne. Je respire profondément, me demande ce qu'il va trouver à m'imposer dans mon quotidien. L'encadrement de la porte libère un léger espace, signe que la personne s’approche. Je fixe d'abord ses chaussures, craignant de relever le regard. Pourtant, la tentation est forte et me pousse à détailler des pieds à la tête l'homme qui s'approche.

Mon regard passe de ses chaussures de ville noir lustrées à son pantalon de costume droit de la même couleur sur lequel reposent les mains jointes de l'homme. Une ceinture maintient une chemise blanche lisse et sans imperfections. Tout le long remonte une cravate noire bien serrée et tenue par une broche. Par-dessus, une veste de costume noire sans défaut encadre de larges épaules. Petit à petit, mes yeux rencontrent son visage. Une fine barbe de trois jours, blonde très foncée, recouvre une imposante mâchoire. Je discerne rapidement une cicatrice au creux de son menton. Mon regard parcourt rapidement ses lèvres dont celle inférieur est plus gonflée. Je ne m'y attarde pas jusqu'au moment de rencontrer ses yeux. Sans réfléchir, mon regard atterrit dans le sien et je découvre sans grande stupéfaction qu'ils sont bleus. Ses cheveux sont châtains, coiffés naturellement en arrière. Un homme élégant mais ordinaire et ennuyeusement prévisible. Sans expression faciale, je me tourne de nouveau vers mon père qui attend, un rictus sur les lèvres.

— Qui est cet énième pingouin, Papa ?

— Asseyez-vous, dit-il à l'homme sans me prêter attention, comme obnubilé par celui-ci.

— Je préfère rester debout, Monsieur.

Sa voix est grave, rocailleuse comme abîmée et pourtant, il parle avec calme, contrôle et douceur. Ce contraste qui s'immisce en moi pour une simple phrase me fait néanmoins lever les yeux au ciel. Dois-je déjà rajouter un autre adjectif à sa liste beaucoup trop longue pour une entrevue de cinq petites minutes ? Voyant qu'aucun de nous ne compte bouger, mon père reprend son éternelle et solennelle posture droite en rivant son regard sur nous.

— Iris, je te présente Oliver Carter, un homme aux prouesses honorables mais surtout un homme loyal. Comme je te l'ai dit plus tôt, j'ai affiné mes recherches quant à ta protection. J'ai besoin de quelqu'un en permanence, que tu ne fasses pas fuir au bout d'un trimestre. C'est pourquoi Mr Carter est ton nouveau garde du corps. Il sait déjà tout ce qu'il y a à savoir sur toi.

Je fronce les sourcils à l'entente de sa dernière phrase. Je le fusille un instant du regard puis essaie de décrypter une potentielle expression sur le visage de Mr Carter mais celui-ci demeure étrangement neutre. Mon père a une fâcheuse tendance de manier la vérité comme elle l'arrange, tirant toujours tout en sa faveur. Dans mon cerveau, plus qu'une seule chose tourne en boucle, ce qu'il a bien pu dire de moi à ce garde du corps beaucoup trop silencieux.

— Je ne veux plus de garde du corps !

— Tu ne mesures pas encore le danger qui rôde autour de nous.

Je dévisage mon père et le garde du corps à la fois. J'ai terriblement envie de m'imposer, de prendre les rênes de ma vie mais mon père me ferait payer le prix double de ma liberté. Alors, je serre les dents bien sagement, une nouvelle fois.

— Maintenant que les présentations sont faites, vous m'excuserez mais j'ai du travail et je crois que toi aussi Iris.

Je me serais bien débattue pour ne pas avoir cet homme imposé dans ma vie mais ma curiosité me pousse à me taire et à sortir calmement dans la pièce, suivie de Carter. Et s'il maintient son air détaché depuis son arrivée, je doute qu'il parvienne à le garder très longtemps. Je suis tenace et malheureusement j'ai hérité de mon père cette mauvaise partie de lui à vouloir tout savoir. Alors, à peine sommes-nous dans le couloir pour rentrer à mon appartement que je prépare mes questions.

— Très bien Oliver, comment en êtes-vous arrivé à devenir garde du corps ? Vous deviez vous ennuyer à mourir pour accepter l'offre de mon père ou alors vous aviez besoin d'argent ? Peut-être les deux après tout.

J'ai conscience d'être désagréable pour une première approche mais cet air de garce, que je tente de maintenir à l'extérieur, n'est qu’une manigance pour faire fuir mes gardes du corps. J'ai horreur de leur présence et j'espère qu'un jour mon père en aura marre de m'en trouver sans cesse de nouveaux. Ce Mr Carter a beau me renvoyer une image calme, je ne compte pas changer mon plan.

— Je préférerais que vous vous contentiez de m'appeler par mon nom de famille.

— Très bien... J'ai rarement entendu cette phrase dans ce sens mais soit. Vous êtes surprenant.

— Sauf votre respect, Madame, j'aimerais que vous vous absteniez de commencer à tirer des conclusions hâtives à mon égard.

Cet homme a de la répartie et visiblement un caractère caché quelque part. Pourtant, je ne me démonte pas et ignore totalement sa phrase en prenant place sur le siège passager de la voiture alors qu'il m'ouvre la portière arrière.

— Vous devez prendre place à l'arrière.

— Je ne suis pas une personnalité publique. Je prendrai place à vos côtés, à moins que ma présence ne vous pose un quelconque problème ?

Il referme la portière et s'avance doucement près de la mienne encore ouverte. Il s'abaisse pour me faire face, le coude contre cette dernière. Son visage n'exprime aucune colère.

— Madame Withers, je mets un point d'honneur à respecter les ordres que l'on me donne, alors vous allez gentiment poser ce pantalon beige à l'arrière pour nous permettre de rentrer sans encombre.

— Monsieur Carter, ce pantalon beige va gentiment rester à sa place.

— J'ai tout mon temps, dit-il en s’adossant contre la carrosserie de la voiture, les bras croisés.

— Et moi, j'en déborde, imité-je sa posture dans mon siège.

Un silence plane pendant quelques secondes puis s'éternise pendant de longues minutes et enfin une longue d'heure. Un bruit crépite soudain et je vois, dans le rétro, Carter allumer une cigarette, le regard sur la ville. Je lève les yeux au ciel. Lambda. Je le regarde tirer sur sa cigarette et retenir plusieurs secondes la fumée avant de l’expirer lentement. Il prend un temps fou à la terminer, ayant profité de sa toxine. Après cela, je crois qu'il se décide enfin à monter dans cette voiture pour me ramener chez moi mais il écrase la cigarette sous sa chaussure et ne bouge pas. Je commence à m'impatienter et à fulminer de l'intérieur, me sentant très mal à l'aise face à ce silence à rallonge.

Cet homme me fait perdre mon temps et j'aurais voulu lui tenir tête toute la journée. Seulement, je dois impérativement rentrer et continuer mon projet. À contrecœur, je me lève de mon siège pour prendre place sur celui de derrière. Je ne lui adresse aucun regard, bien trop rancunière d'avoir perdu cette bataille. Me voyant faire, il se décolle du véhicule pour mettre le contact et démarrer, sans faire de commentaire, en direction de l'autre côté de Boston. Il ne parle pas, se contentant de rester concentré sur sa conduite et ça me va très bien. Je plonge dans mon téléphone pour envoyer un message à Benjamin, mon meilleur ami d'enfance.

Encore un. Celui-là ne sourit même pas. Il est aussi froid que ton burger du fast-food de samedi.

Je me retiens de rire en écrivant ce message et encore plus lorsque je reçois sa réponse.

Alors essaie de le réchauffer de la même manière, avec patience et légèreté.

Je secoue légèrement la tête face à l'éternel optimisme de mon ami. Il sait que je déteste cette haute surveillance que je dois subir depuis petite mais il tente sans cesse de me guider pour que j'apprenne à vivre avec. Je suis fatiguée de tout ça et aujourd'hui j'aurais bien essayé la technique qu’il me propose, si mon nouveau garde du corps n'était pas terriblement têtu. Je prends donc une décision.

Monsieur Oliver Carter sera mon dernier garde du corps.

Je n'ai pas eu besoin de lui indiquer le chemin jusqu'à chez moi, son GPS était déjà programmé. Mon père a donc tout prévu cette fois et a appris de ses erreurs. Surtout, celle où j'avais refusé de donner mon adresse à mon garde. Après avoir essayé de me convaincre pendant plusieurs heures, il avait finalement démissionné seulement 3h après sa prise de poste. C'était un record. C'est pourquoi je suis curieuse du nouveau, il a tenu jusqu'à me faire flancher dès son premier jour. Je suis déjà prête à relever ce nouveau défi.

— Attendez dans l'entrée, je vais sécuriser le périmètre.

Il est paranoïaque en plus. Je ne vais pas réussir à m'en sortir s'il commence à voir le danger même lorsqu’il n'existe pas. Je ne dis rien, le laissant s'enfoncer au fond de mon appartement. Après quoi, je pars prendre place sur le canapé du salon sans attendre son retour. Il revient et fronce légèrement les sourcils quand il ne me voit plus dans l'entrée mais il se reprend très vite en observant la pièce pour me voir derrière mon ordinateur. Je commence à taper mon texte en ignorant complètement sa présence.

— Lorsque je vous demande de rester près de la porte, j'aimerais que dorénavant, cela soit respecté. Si je veux vous mettre en sécurité, je-

— Je n'ai pas besoin d'être protégée, le coupé-je.

— Le danger se cache partout.

— Vous pouvez me laisser, j'ai à faire.

Je l'ignore et reprends ma rédaction, tapant de plus en plus vite sur les touches de mon clavier. Je tente, tant bien que mal, d'entrer de ma bulle mais cette fois il m'est impossible d'y arriver. Carter se tient debout à quelques mètres, les mains croisées à la ceinture, le dos droit et le menton levé.

— Repos soldat. Est-ce que vous pouvez aller jouer à 007 plus loin parce que vous m'empêchez de me concentrer ?

— Est-ce que vous voulez manger quelque chose ?

Son art d'ignorer les choses, de m'ignorer, m'agace au plus haut point. J'aimerais le remballer et lui dire que je peux me débrouiller toute seule quand mon ventre grogne. Quel traître. Carter esquisse un léger rictus. Le premier depuis la matinée et pourtant je trouve qu'il sonne horriblement faux sur son visage.

— Je prends ça pour un oui. Que souhaitez-vous manger ?

La faim parle pour moi et je laisse ce début de rancœur de côté.

— Peu importe, tant qu'il y a du poulet.

Mr Carter hoche la tête avant de se saisir de son téléphone pour commander un repas que je n'entends pas puisque je me suis replongée dans mon écriture. Pendant une vingtaine de minutes où le silence règne malgré la présence oppressante de Carter, quelqu'un toque à la porte. Immédiatement sur ses gardes, Carter pose sa main dans son dos où j'imagine que repose son arme. Je souffle en levant les yeux au ciel avant de me lever pour récupérer le déjeuner. Je m'arrête à côté de lui avant.

— Il faut se détendre Carter.

Je continue sur ma lancée mais il me rattrape rapidement avant que j'ouvre. Il se poste devant moi et se saisit lui-même de la livraison. Il ouvre le contenu et l'inspecte avant de finalement me le tendre. Je souffle. Ce quotidien va être plus éprouvant que prévu. Je dépose le contenu sur le comptoir. Carter m'a pris une box salade avec du poulet. La fin de l'été continue d'être étouffante et il m'a pris quelque chose de froid. Il est un minimum réfléchi, c'est déjà une première qualité. Je suis surprise quand je vois qu'il n'y a pas de deuxième repas. Je me tourne vers lui qui se tient encore une fois debout le long d'un mur.

— Vous ne mangez pas ?

— Non, Madame.

Face à cette réponse, je lâche tout ce que je tiens en main et me rapproche de lui.

— Je crois que nous devons mettre en place quelques consignes.

Il hausse un sourcil, son regard ne me lâche pas et me fait comprendre de continuer.

— Tout d'abord arrêtez de rester planté debout dans un coin, vous m'angoissez. Deuxièmement, comme vous avez fait le choix d'accepter l'offre de mon père d'une garde 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, détendez-vous et faites comme chez vous. Je ne vous montre pas l'appartement, je crois que vous l'avez déjà visité tout seul. Troisièmement, asseyez-vous, lisez, regardez une série, votre téléphone, comptez le nombre de grains sur le crépi du voisin mais par pitié faites autre chose que de regarder dans le vide à côté de moi.

— Très bien Madame.

— Dernière chose, arrêtez de m'appeler Madame.

— Et comment dois-je vous appeler ?

— Emperesse ? commencé-je à rire avant de me ressaisir en me voyant faire. Appelez-moi Iris ou Withers, comme vous préférez.

— Très bien Madame Withers.

Je soupire avant de retourner en direction du canapé laissant en suspens ce débat. Quelle tête de mule. Néanmoins, je lance une dernière remarque avant de m'installer.

— Vous ne m'avez pas appelé Mademoiselle comme les autres, c'est étrange.

— Vous apprendrez assez rapidement de moi que je ne suis pas comme les autres.

C'est le moins qu'on puisse dire. Vous me paraissez bien différent Carter et c'est bien ce qui va vous faire rester plus longtemps que prévu. Avant qu'il ne devienne mon dernier garde du corps, il va falloir que j'arrive à connaître les termes des contrats que mon père fait passer aux gardes du corps pour le court-circuiter dans ses recrutements. J'ai conscience que Carter va se montrer très difficile à faire parler mais je suis certaine d'avoir assez de ressources pour le pousser à m'avouer ce dont j'ai besoin de savoir. Après cela, je ferai fuir Carter, comme ses prédécesseurs.

— Vous êtes tous les mêmes, croyez-moi.

Carter m'ignore une énième fois. Je me reconcentre sur mon travail et il finit par s'asseoir sur une chaise en déboutonnant sa veste de costume. Il pianote sur son téléphone au même rythme que mes doigts sur le clavier levant parfois les yeux dans ma direction ou face à lui, en direction de ma bibliothèque. J'ai du mal à me concentrer, je pense sans cesse à un plan pour me libérer de sa surveillance et je me dis de plus en plus que Carter sera autant un dommage collatéral dans cette histoire que la clé.

2

Le soleil vient à peine de se lever que je suis déjà prête. En me rendant dans ma cuisine ouverte, je remarque que Carter est lui aussi réveillé, dans son habituel costume. Il est assis et porte à ses lèvres une tasse de café, que je reconnais, à l'odeur agréable. Il s'adapte vite pour trouver les choses ici. Je me rends face à la cafetière et attends que le café coule dans une autre tasse avant de m'asseoir face à cet homme.

— Vous avez pris ma tasse.

— J'ignorais que c'était votre tasse.

— Je ne crois pas que vous soyez « la meilleure amie la plus cool de Boston ».

Il fronce les sourcils et retourne la tasse pour regarder l'autre côté. Un air étonné prend possession de son visage.

— Alors James Bond on est mal réveillé ?

— Non.

— Si.

Il repose brutalement le papier journal contre le plan de travail central et lève vers moi un regard noir.

— Quand allez-vous cesser de remettre en question mes paroles ?

— Si vous n'étiez pas de mauvaise humeur avant, vous l'êtes désormais, rétorqué-je sur un ton de voix amusé, le sourire aux lèvres.

Je le défie du regard en prenant un air énervant, lui faisant comprendre que j'ai réussi mon coup. Je vois ses yeux bleus s'assombrir, au fond une lueur danse, celle des flammes. La colère qui demeure en lui est brute, elle doit enflammer chacune de ses veines et pourtant il n'en montre rien. Il tente de cacher le feu qui sommeille en lui par la froideur de son apparence. Et comme chaque apparence, la sienne est trompeuse. Je vois clair en lui. Pendant ce temps, il ne me lâche pas du regard.

— À quoi vous sert ce petit jeu ?

— Quel jeu Oliver ?

Je sais qu'il déteste lorsque je l'appelle par son prénom. Il aime que les choses restent professionnelles et cordiales. Ne pas respecter ses règles l'agace, alors j'appuie dessus. Il se penche soudainement, les coudes sur la table et les mains croisées.

— Votre père m'a tenu au courant de tout ça. Je ne me ferai pas avoir, soyez-en certaine.

— Oh, je vois. Comme toujours le grand Warren Withers bat et distribue les cartes à sa guise. Et si nous ne respectons pas ses règles du jeu, la mise n'en est que moins élevée.

Je ris amèrement en me rendant compte, une fois de plus, que mon père tire toutes les ficelles depuis sa haute tour d'ivoire. Bien sûr qu'il a tenu informé Carter de mes tentatives pour faire démissionner mes anciens gardes du corps. Bien évidemment qu'il l'a mis en garde contre mes techniques.

— Vous voyez, vous ramenez sans cesse votre vie à un jeu.

— Ne parlez pas de ma vie, m'énervé-je en haussant le ton, vous ne savez rien d'elle. Ne prétendez pas me connaître à travers les paroles de mon père.

— Je ne peux que croire à l'image que vous me laissez voir de vous. Celle d'une femme caractérielle à l'humeur variante et rongée par la colère et la vengeance.

Ses paroles me frappent et résonnent amèrement en moi. Ma colère bouillonne et gronde au plus profond de mes entrailles comme un fort orage en plein mois d'août. Mes yeux se voilent des mêmes flammes que celles de Carter, seulement je les cache moins bien. Nos regards l'un dans l'autre animent ce feu, le faisant grandir de plus en plus à chaque seconde jusqu'au point de non-retour. Je vois noir et la paume de ma main claque violemment la table. Les tasses tressautent mais Oliver ne bouge pas. Je ne savais pas qu'il était possible de détester autant une personne en si peu de temps.

— Je ne vous permets pas de proférer à mon égard des adjectifs dont vous n'avez même pas conscience. Vous regretterez un jour ces propos j'en suis convaincue et ce jour, je vous le ferai rappeler à chaque seconde.

— Je ne fais que dire la vérité. Tout au fond de vous, vous savez que j'ai raison.

Je ne comprends pas comment il peut rester aussi calme et distant face à cette dispute pendant que je sors de mes gonds. Je n'arrive plus à me maîtriser, mon sang pulse contre mes tempes. Je dois fournir un effort surhumain pour ne rien détruire autour de moi et rester digne. Hors de question qu'il me prenne, en plus, pour une folle qui ne sait pas se maîtriser.

— Vous êtes ici depuis seulement deux jours, alors gardez vos conclusions hâtives loin de moi.

— Comme celles que vous avez portées à mon attention dès le premier jour ?

— Monsieur est rancunier.

Il cesse de répondre, se rendant sûrement compte que je peux continuer d'animer cette dispute toute la journée. Il part laver sa tasse pendant que je regagne ma chambre pour faire redescendre la pression qui m'oppresse.

J'allume mon ordinateur et connecte des musiques relaxantes aux sons de piano sur une enceinte. J'augmente le volume et me plonge dans ma bulle toute la matinée, ne m'arrêtant jamais de taper sur mon clavier.

Soudain, mon téléphone vibre contre les draps de mon lit. Je détourne le regard un instant pour voir si la notification vaut la peine de m'interrompre. Le prénom de Ben s'affiche et suffit à me redonner le sourire. Je coupe la musique et prends l'appel.

— Hey miss Koala, comment vas-tu ?

— Ça va, grommelé-je, et toi ?

— Je n'ai pas à me plaindre, le chef de la police m'a mis en équipe avec un capitaine pendant quelques mois pour tester mon niveau.

— C'est génial, je suis sûre qu'ils te donneront ta chance.

— Le FBI est encore un lointain rêve.

— Avoir intégré la police du comté est déjà un pas de plus vers ton rêve.

— J'ai besoin de faire mes preuves.

— Alors fais-les dans les mois à venir, prouve au chef de police et à ton capitaine qu'ils peuvent t'assigner officiellement en tant que lieutenant de Boston.

— Assez parlé de moi, comment se passe la colocation avec ton nouveau garde du corps ?

— Désastreuse.

— À ce point ?

— Il est insupportable ! Il me met hors de moi, sans avoir à dire un mot.

De l'autre côté du téléphone, j'entends Ben s'esclaffer sans retenue. Il a toujours eu le don de faire le clown et de rire même lorsque l'occasion ne s'y prêtait pas, encore plus quand il me voit dans une situation délicate. Sa joie de vivre m'accompagne depuis que nous sommes nés. Nous avons grandi ensemble et nous avons tout partagé. Nos premiers pas, notre première rentrée puis celle au collège et au lycée. Lorsqu'il a intégré l'école de police, je me suis sentie perdue pendant un temps. Nous n'avions jamais été séparés aussi longtemps par nos chemins respectifs. Et, malgré nos trains de vie différents, nous prenons toujours le temps de discuter, de se voir et de s'amuser. Sa présence me fait du bien, il est le seul sur qui je peux réellement compter dans cette vie. À l'heure d'aujourd'hui, il est mon unique pilier.

— Est-ce qu'au moins il est séduisant ?

Je garde le silence quelques secondes attendant qu'il reprenne son sérieux.

— Autant qu'il est énervant.

— Il doit être sacrément beau gosse alors.

— Est-ce que tu as changé de bord depuis qu'on s'est vu ?

— Oh non, Mesdames, vous êtes les reines de cette terre et il est hors de question que je me passe de votre pouvoir.

— Quand est-ce que tu vas trouver ta reine dans ce cas ?

— Quand j'en aurai assez de m'amuser.

— Au moins, tu fais la part des choses.

— Des amis à moi sortent à la fin du mois pour fêter un anniversaire, tu viens avec moi ?

— Je ne dis pas non.

— Je passerais te chercher, comme d'habitude.

— Je te rejoindrai sûrement là-bas sinon Carter va encore me faire une crise et des discours moralisants sur le respect des règles. Enfin, s'il est encore là d'ici la fin du mois.

— Carter ? C’est le nom du garde super énervant ?

— Oliver Carter.

— Ça sonne New Yorkais ça.

— Je n'ai aucune idée d'où il vient et je n'ai pas envie de le savoir.

— Tu sais, il va bien falloir que tu cohabites avec.

— Hors de question.

— Vous n'êtes pas des sauvages quand même, rit-il une nouvelle fois.

Je vais pour lui répondre quand mon téléphone se met à nouveau à vibrer. Je le décolle de mon oreille et remarque que mon père tente de me joindre.

— Je dois te laisser, Warren le PDG est en double appel.

— D'accord. Prends soin de toi et fais un effort pour une fois.

— Oui, oui Ben, on en reparlera.

Je lui raccroche au nez pour prendre mon second appel en sachant très bien que Benjamin ne m'en voudra pas. Ce ne sera pas la première fois que ça lui arrive. Et, je n'ai pas besoin de le voir pour savoir qu'il a secoué la tête en riant seul et en se disant que je suis trop têtue.

— Bonjour papa.

Je parle d'un ton las qui fait souffler mon père. Le changement d’humeur est radical. On ne se déteste pas mais nous sommes sans cesse en désaccord ce qui rend notre relation fragile depuis de nombreuses années. Néanmoins, il reste mon père et je le respecte pour ça.

— Iris. Je suis toujours époustouflé par ton plaisir de m'avoir au téléphone.

— Je suis certaine que tu ne m'appelles pas pour échanger des banalités.

— Effectivement.

Il laisse planer un silence dans la conversation qui se meurt face à mon impatience.

— Tu vas finir par me dire l'objet de ton appel ?

— Tu ne tiens pas cette impatience de moi, c'est certain.

— Papa, soupiré-je face à son mensonge.

— Comme tu le sais, Léanore et moi allons nous marier. J'aimerais que tu ouvres le bal à ma suite.

— Pardon ?

J'intègre petit à petit les informations qu'il m'a fournies.

— Tu ne peux pas me demander de danser à ton remariage alors que maman sera présente.

— Tu es ma fille Iris. Tu étais trop jeune pour danser à mon mariage avec ta mère alors j'aimerais que tu le fasses ce jour-là, s'il te plaît.

— Je...

Les mots me manquent. Mon père ne me supplie jamais lorsqu’il me fait une demande. Il est plutôt un homme qui impose ses envies de différentes manières. Sa voix n'a pas la même tonalité que lorsqu'il dirige chacun de mes faits et gestes. C'est aujourd'hui une requête d'un père à sa fille qu'il me fait. D'un futur marié à sa demoiselle d'honneur. Le silence qu'il garde me tue et finit par me faire céder.

— Très bien mais je ne sais pas danser et je n'ai pas de cavalier.

— Je te paierais des cours de danse. Aussi, tu pourrais venir avec Benjamin, si tu le souhaites.

J'imagine sans mal mon père sourire sous la douceur de sa voix. Il est si heureux que j'aie accepté et malgré tout, je ne peux m'empêcher de me réjouir pour lui. Il revit l'amour et je peux comprendre qu'il redevienne absorbé par les bienfaits de ce sentiment.

— Très bien, j'accepte.

— Merci Iris. Léanore sera aussi ravie de l'apprendre.

— Tiens moi au courant de l'avancement et de la date.

— Le mariage avance doucement mais sûrement. On est tous les deux occupés mais on a une idée de l'époque à laquelle nous voulons le célébrer.

— Laquelle ?

— Surprise, ma fille.

Du côté de mon père, des coups à la porte résonnent jusqu'à moi. Je me doute que du boulot l'attend. Il se racle la gorge et je devine facilement qu'il vient de redevenir Warren Withers et non mon père.

— Je dois te laisser, j'ai du boulot qui m'attend.

— Très bi–

Je suis coupée par des petits sons aiguës et répétitifs qui me signalent qu'il a déjà raccroché. À ce moment, je regrette presque d'avoir accepté ces fichus cours de danse, moi qui déteste danser. Mais je me remémore sa voix et sa douceur lorsqu'il me parlait de ce sujet et j'oublie toute mon amertume.

Je regarde l'heure et constate avec étonnement qu'il est 13 heures passées. Je pense à Carter qui n'a pas cherché à me prévenir pour manger puis je me rappelle qu'hier, il n'a pas mangé le midi. Je décide de quitter ma chambre, curieuse de savoir ce qu'il fait. Rapidement, je le retrouve sur le canapé, sa cheville gauche sur son genou droit. Sa veste de costume est proprement pliée en deux et posée sur le dossier. Je m'avance pour regarder ce qu'il tient entre les mains. Un livre est posé sur ses cuisses. Il tourne lentement sa page avant de me surprendre légèrement penchée par-dessus son épaule. Me sentant prise en flagrant délit, je recule rapidement de quelques pas. Il me fixe sans rien dire, comme à son habitude, il attend que j'entame la conversation. Je décide de faire comme si je n'étais pas en train de l'espionner.

— Vous avez mangé ?

Je lui pose la question sèchement avec ce ton amer que je ne connais que trop bien. Il ne s'en formalise pas, comme préparé à cette éventualité.

— Non.

— Pourquoi ?

— Pourquoi je n'ai pas mangé ?

— Non. Pourquoi vous ne mangez jamais le midi ?

— Une habitude que j'ai prise.

Il hausse les épaules et se met debout en allant reposer le livre à sa place dans la bibliothèque. Ses larges épaules me cachent la vue et je n'ai pas le temps de voir ce qu'il lisait. J'étais tellement préoccupée de savoir que je n'ai pas eu la simple idée de regarder celui qu’il manquait sur l'étagère. Toujours dos à moi, il me demande :

— Vous avez quelque chose de prévu cet après-midi ?

— Je ne prévois jamais rien Monsieur Carter, je vis l'instant présent.

— C'est bien le problème, murmure-t-il pourtant suffisamment haut pour que j'entende parfaitement ses dires.

— Je vous demande pardon ?

— Ce que vous faites n'est pas judicieux, vous laissez une grande place à l'imprévu pour venir chambouler vos plans.

— Pour qui vous prenez-vous avec vos morales ?

Il ne répond rien et j'espère au fond de moi que c'est parce qu'il trouve que j'ai raison. Même si ce n'en est pas la raison, je décide de me convaincre que ça l'est.

— C'est bien le problème, répète-je volontairement en le défiant du regard.

Nos disputes n'ont jamais cessé d'être présentes depuis notre rencontre. Comment peut-on avoir autant de sujets de dispute avec une personne qui est arrivée dans notre vie que depuis 48 heures ? Encore une fois, je me répète en boucle, dans ma tête, à quel point je le déteste.

C’est plus que ça, même.

Je le hais profondément.

Je détourne mon attention de lui avant que son visage ne vienne rallumer le feu dévastateur qui m'accompagne. Je me prépare à manger et décide qu'il est mieux pour moi d'ignorer son horripilante présence.

3

Deux semaines plus tard, Boston Publishing House

J'entre, stressée, au sein de la maison d'édition de Boston. Mon ordinateur dans une main, mon manuscrit dans l'autre, je sens qu'elles tremblent de plus en plus. Je déambule dans les couloirs, des pas résonnent sans cesse deux mètres derrière moi. Je suis sur les nerfs, j'ai très peu dormi alors la patience n'est pas ma qualité première aujourd'hui.

— Vous comptez me suivre comme ça pendant encore longtemps ?

— C'est mon métier.

— C'est une corvée.

Je me retiens d'en dire plus face à l'impénétrable façade de Carter. Nos disputes sont toujours présentes et c'est usant. Lorsque je gagne enfin le bureau qui m'amène ici, je m'arrête, la jambe tremblante.

— Restez ici, ordonné-je à Carter en me tournant vers lui.

Il ne répond pas et se contente de détailler les lieux avec minutie. Partout où nous allons, il ne cesse de regarder pardessus son épaule et d'observer les alentours. Je commence à me dire qu'il y a vraiment quelque chose qui cloche chez cet énervant garde du corps. Il s'aligne au mur, à côté de la porte qui me fait si peur et croise dans un geste habituel ses mains à sa ceinture, le dos droit. Je souffle en roulant des épaules pour me donner du courage puis entre dans le bureau après y avoir été invitée.

— Bonjour Iris, comment allez-vous ?

— Bonjour Elsa, j'ai aussi hâte que peur du verdict. J'ai apporté une version manuscrite au cas où...

— Ça ne sera pas nécessaire, me coupe-t-elle sans attendre, j'ai fait part de votre écrit à mes collègues. La réponse est sans appel.

Mon cœur palpite dans ma poitrine à un rythme frénétique qui n'est pas humain. Je suis toujours debout face à elle, comme si j'attendais mon jugement dernier. Le maigre espoir que je nourris depuis des mois est en train de s'envoler avec ma confiance. Je sens que ce début d'explication ne sonne pas comme une bonne nouvelle. Je le sais parce que je l'ai déjà vécu trop de fois au goût de mon égo.

— L'histoire en son fond profond n'est pas mauvaise, reprend-t-elle le menton levé, l'idée est bonne mais trop banale. C'est du vu et revu. Les lecteurs ont besoin de nouveauté, de se plonger dans des histoires où ils ne se doutent pas du dénouement. Ils veulent du rebondissement, être étonnés et surpris. Ils veulent aimer et pleurer avec les protagonistes. Ce qui est tout l'inverse de l'esquisse de votre roman.

Aïe. La déception fait mal même lorsqu'on y est préparé. Elle tord notre ventre et nous sert la gorge sans pouvoir rien y faire. Elle se loge dans nos entrailles jusqu'à nous remettre en question. Et, c'est ce que je fais à la seconde où Elsa pose ses yeux sur moi pour me détruire de sa dernière phrase.

— Nous n'éditerons pas votre roman, une fois de plus Iris.

— Très bien. Je vous remercie. À bientôt Elsa.

— Je n'en doute pas.

Je garde la face devant l'éditrice mais au fond de moi, mes sentiments sont bien différents. Je lui demande pour partir par la porte de secours de son bureau, prétextant être garée à ce niveau. En réalité, j'essaie de fuir Carter. J'ai seulement envie de me retrouver seule après avoir essuyé autant d'échecs. Je bouillonne en faisant les cent pas sous le préau un peu plus loin. À chaque pas, une remise en question me frappe. Suis-je faite pour ce métier, pour écrire ? Dois-je finalement abandonner au lieu de me ridiculiser ? Est-ce que je vivrai un jour de ma passion ? Ou, est-ce que je vais devoir compter sur l'argent de mon père encore des années ? Hors de question. Peu importe les incertitudes, j'ai la conviction d'une chose dans cette vie misérable. Je n'ai pas envie de tout gagner par l'intermédiaire d'autrui. Je veux bâtir un empire, le mien. Celui dont je pourrai être fière d'avoir vu naître.

Je rumine ma colère depuis quelques minutes maintenant et pourtant, elle ne diminue pas. Je dois accomplir un effort surhumain pour garder à sa place le nœud qui me noue la gorge depuis mon refus. Je n'ai pas envie que Carter débarque en risquant de me voir si vulnérable, c'est inenvisageable. Il ne doit pas voir cette façade de moi, celle que je ne montre qu'à deux personnes de ma vie : ma mère et mon meilleur ami. Il doit continuer de croire à cette image d'enfant pourrie gâtée par son père et à mon caractère détestable. C'est ce qui fonctionne le mieux pour garder les personnes éloignées de ma vie.

— Vous êtes là.

Je sursaute. Quand on parle du loup, le voilà qui débarque. Je lance un regard à ma montre en essayant de reprendre contenance. J’expire un bon coup. C'est un trop plein d'émotions qui continue de me submerger. Je suis en colère contre la maison d'édition, contre moi, contre mon père de m'imposer des gardes, contre Carter de m'avoir retrouvée aussi vite sans me laisser mon moment de solitude. J'en veux à la terre entière à cet instant. J'en veux au monde d'être si dur depuis que je suis si jeune. J'en veux à la vie de m'avoir rendue si dure et brisée de toutes ces choses que je n'ai jamais connues.

— J'aurai réussi à vous échapper seulement cinq minutes. Pourtant, elles sonnent comme les meilleures minutes de ma vie.

— Vous insinuez que j'ai, indirectement, contribué à votre bonheur ?

Carter penche sa tête sur le côté en haussant un sourcil. Il est très fort pour retourner les situations. Je commence à voir en lui un adversaire plutôt redoutable et j'aime étrangement ça.

— Elles sont devenues les pires à l'instant où vous avez ouvert la bouche, dommage.

Je lui offre un faux sourire qui ressemble sûrement plus à une grimace étant donné mon état. Il reprend un air sérieux en me détaillant.

— Tout va bien ?

Aussitôt, je me détourne pour passer devant Carter. Dos à lui, je sens que la simple entente de cette phrase suffit à serrer à nouveau ma gorge. Je change alors de sujet.

— Comment m'avez-vous retrouvée aussi vite ?

— J'ai un sixième sens.

— À mon avis, vous me cachez plutôt être une Totally Spies, soufflé-je du nez.

Il me rattrape pour avancer à ma hauteur sans répondre. Il garde le silence bien que je sois certaine qu'il ait remarqué mon mal être. Pourtant, il ne fait aucune remarque et ne relève pas la situation. Au fond de moi, je l'en remercie. Une fois à hauteur de la voiture, il m'ouvre la portière arrière en se tournant vers moi.

— Vous souhaitez rentrer ?

C'est comme s'il avait lu dans mes pensées. La chaleur de septembre est encore agréable et supportable. Je lève le nez pour découvrir un ciel bleu sans nuages, ce qui finit de me décider sur ma destination.

— Non. J'aimerais me balader un peu.

Il hoche la tête et ferme la portière pour démarrer la voiture. Il pianote sur l'écran central de sa voiture sans me regarder.

— Quelle est votre destination ?

— Grays Beach Park.

— C'est à plus d'une heure d'ici.

— Je sais.

Je repose lourdement ma tête sur l'appui-tête du siège et Carter démarre sans en demander plus. Après tout, c'est son métier. Donc j'aurais pu demander un aller-retour pour Miami Beach qu'il aurait dû me suivre. C'est la dure loi d'un garde du corps et je n'arrive toujours pas à savoir s'il déteste ou non ce qu'il vit depuis deux semaines. Son expression sondable me torture, me donnant l'impression qu'une seule réponse à mes questions traversera ses lèvres. Alors que je retourne le problème dans ma tête et m'endors, épuisée.

*

Grays Beach Park.

Le Massachusetts regorge d'endroits architecturaux et culturels magnifiques. Mais, celui-ci est mon endroit préféré de l'Etat. Reclus de la population et de l'agitation des quartiers huppés ainsi que du centre-ville de Boston, s'étale devant moi le calme. La verdure des lieux me rappelle la campagne où j'ai grandi. L'océan embrasse tendrement les terres américaines où les surfeurs attrapent les dernières vagues. Une petite plage borde l'eau pour permettre de détendre ses visiteurs. Plus loin, de grands rochers gris surplombent les lieux dominant presque la mer. Un parc pour enfants siège à quelques mètres de la plage. Seul le bruit des vagues guidé par les flots et les rires d'enfants anime Grays Beach. Le bruit des voitures ne gronde pas à des kilomètres à la ronde, tout le chemin se fait à pied. L'agitation de la population n'en est rien ici. Le maître mot est le repos.

Des familles accompagnent leurs enfants pour jouer. Des couples viennent à l'avance pour profiter du futur couché de soleil. Des sportifs endurent une course sous les doux rayons du soleil. Quelques courageux continuent de se baigner. Quelques artistes connaissant la beauté de l'endroit, le prenant en photo, le peignant, le dessinant au fusain. Certains font un détour après leur journée de travail pour observer ce spectacle et respirer l'air pur qui nous est donné. Le vent caresse les feuilles des arbres dans un son relaxant. Des personnes seules viennent profiter d'un moment de solitude. Un moment dont j'ai aussi envie de profiter mais qui est gâché par la présence de Carter. Ma rage remonte à la vitesse de l'éclair et je sens ce besoin de m'isoler grandir en moi. Je n'ai pas envie de m'énerver, encore moins contre lui, si je veux obtenir ce dont j'ai besoin.

J'emprunte les chemins de pontons qui mènent à différents endroits. Je suis le même que d'habitude pendant quelques minutes jusqu'à ce que mon lieu de bien-être se devine sous mes yeux. Un sourire me gagne lorsque je me dirige vers les rochers qui dominent ce coin de plage, prête à escalader les plus hauts pour arriver au sommet.

— Restez en bas. J'ai besoin d'être seule, s'il vous plaît.

Carter hoche la tête, il me laisse grimper et mettre mes écouteurs en regardant l'océan à perte de vue pendant de longues minutes. Curieuse, je finis par tourner la tête en direction de mon garde du corps et je suis surprise de le voir observer l'océan de la même manière que moi.

Je n'ai encore fait découvrir ce lieu secret à personne, pourtant, Carter est debout un peu plus loin et s'émerveille face à la beauté des lieux. Je me vois en lui lorsque j'ai découvert pour la première fois Grays Beach. Le reflet de l'eau se mélange parfaitement à la couleur bleu azur de ses yeux. Néanmoins, je remarque qu'il peine à garder les yeux ouverts face au soleil si bien qu'il se les frotte à plusieurs reprises. Je réfléchis un instant et cède. Je fouille dans mon sac en enlevant un écouteur pour finir par trouver mes lunettes de soleil que je brandis fièrement.

— Tenez, l'interpellé-je en lui lançant mes lunettes de soleil.

Il intercepte parfaitement mon lancé et regarde l'objet dubitatif.

— Elles sont mixtes. Je vous promets que vous ne ressemblerez pas à Victoria Beckham avec.

Il continue d'observer l'objet dans ses mains comme si à l'intérieur de lui, un débat pesait lourdement le pour et le contre. Est-ce que c'est un des termes imposés dans les contrats de mon père ? Je lève les yeux au ciel.

— Mon père dit que je fais diminuer le taux de satisfaction de ses salariés. Prenez-les, j'essaie d'arranger ça.

Il cède finalement et porte sur son nez, la paire. Soudain, la scène me revient de plein fouet. Je viens de prêter mes lunettes de soleil à ce garde qui pourtant passe la plupart du temps à m'agacer. Je ris, me rendant compte du jeu auquel je joue. À cette entente, il se tourne vers moi en levant les mains de chaque côté de son visage.

— J'espère que vous ne m'avez pas menti.

Et pourtant, Monsieur Carter, vous devriez vous méfier. Une fois de plus, je ne joue qu'un rôle dans cette vie sans réussir à être moi-même. Cette fois, c'est vous cher garde du corps qui allez en faire les frais. Je suis désolée de me jouer de vous à cause de mon père. Mais je dois savoir ce qu'il me cache pour obtenir ma liberté. Alors pour ça, je vais devoir ressortir tout le Warren Withers qui est en moi en mentant, autant de temps qu'il le faudra.

— N'ayez pas de craintes à ce sujet James Bond.

Le temps passe et le soleil couchant m'inspire. Je sors un bloc-notes que j'emporte partout avec moi et un stylo pour griffonner l'afflux de mes pensées. Écrire me libère d'une partie du poids qui pèse sur mes épaules ainsi que de mes sentiments lorsqu'ils sont trop envahissants. Aujourd'hui, je vais avoir besoin d'extérioriser mon atroce plan pour me soulager de la culpabilité qui finira forcément par naître. J'anticipe en écrivant une liste de choses à faire pour parvenir à mes fins.

Plan A

1. Ne plus être détestable avec lui.

2. Le mettre en confiance.

3. Soutirer des informations confidentielles sur les termes du contrat.

4. Faire fuir James Bond

Un plan. Quatre étapes. Un objectif. Le prix de ma liberté.

Cela ne devrait pas être dur de prime abord mais je sais que mon adversaire est de taille. Je vais devoir être vigilante. Être trop rapide va lui donner la puce à l'oreille, il va se méfier et se braquer. Prendre mon temps est un risque d'y laisser des plumes. Carter est un bel homme et malheureusement, il est tout à fait mon type. Dès notre rencontre, j'ai remarqué son attraction mais dans ses yeux, j'ai surtout vu quelque chose de semblable aux miens. De la tristesse, un passé compliqué, un être brisé, peu importe ce que c'est, ça tourne forcément autour de ça. Je ne veux pas me brûler les ailes en m'approchant trop près du brasier.

Le vent commence à monter et le soleil est bientôt caché par le large. Je décide de ranger précieusement mon carnet et de descendre de mon havre de paix. Carter réagit immédiatement en se rapprochant des roches pour me tendre la main. Je l'ignore et prend appui sur l'un d'eux pour mettre mon pied au sol. Mais l'humidité de l'atmosphère est arrivée entre-temps et la semelle de ma chaussure dérape contre la pierre devenue glissante. Je sens mon corps partir et deux solutions se portent à moi. La chute ou Carter. Mon instinct de survie ne réfléchit pas plus longtemps et tombe à la renverse sur lui, qui s'est déjà avancé pour me réceptionner. Mon corps cogne contre son torse où une de mes mains se loge tandis qu'il enroule ses mains dans mon dos pour me réceptionner. Dans mon élan, je ferme les yeux avant de les rouvrir en levant le regard vers le sien, qu'il baisse au même moment. Deux carreaux fumés me barrent l'accès à son océan personnel. Je me maudis d'avoir eu l'amabilité de lui prêter mes lunettes de soleil car je n'ai pas pu le sonder lors de ce contact.

— Quels réflexes, m'étonné-je en me redressant pour prendre mes distances.

— Rien de cassé ?

— Non, fort heureusement. Merci.

La nuit menace de s'abattre sur nous et la fraîcheur de l'arrivée de l'automne est flagrante à cette heure. Carter démarre la voiture et roule en direction de mon appartement. La radio tourne en fond sonore cassant le silence par sa mélodie. Sa conduite est maîtrisée, chaque manœuvre est contrôlée à la seconde et au millimètre près. Il passe ses vitesses avec fluidité. Mes yeux tombent sur ses mains que je détaille par ennui. Une nouvelle cicatrice trouve mon regard. Elle longe toute la longueur de son annuaire gauche jusqu'à milieu du dos de sa main. Elle ne date pas d'aujourd'hui, tout comme celle au menton. Elles sont refermées et blanchies depuis des années. Ma curiosité commence à être titillée, deux cicatrices pour un même homme.

Les rues de Boston commencent à nous accueillir. La soirée est bien entamée et la population est de sortie même en pleine semaine. Les néons des commerces accompagnés des lampadaires de la ville éclairent le sol des rues.

— Et si nous nous arrêtions prendre à manger ?

— Qu'est-ce que vous souhaitez manger Madame Withers ?

— Dites-moi ce que vous voulez, vous. Je vous ai fait conduire à plus d'une heure d'ici, je vous dois bien ça.

Il semble réfléchir un instant, pris au dépourvu par ma demande soudaine. En réalité, je repousse le moment de me retrouver seule dans ma chambre à ressasser les événements de l'après-midi. J'aimerais ne plus y penser mais cette énième défaite me hante.

— Un fast-food me va très bien.

— À moi aussi.

Il me jette un coup d'œil à travers le rétroviseur central et je lui souris, sincèrement pour une fois. J'ai conscience qu'il n'est pas méchant et il doit sûrement faire tout son possible pour ne pas me détester depuis notre rencontre. J'aimerais avoir sa patience. Nous nous arrêtons à un Drive et récupérons notre commande pour la ramener à mon appartement. Carter me demande de rester dans l'entrée mais les habitudes reviennent vite au galop puisque je m'avance défaire les sacs sur l'îlot central. Il revient en levant les yeux dans ma direction.

— Est-ce que c'est si dur pour vous de respecter les règles ?

— Seulement quand elles viennent de vous.

— Peu importe les moyens que je devrai mettre en place, vous finirez par respecter mes règles, j'en suis certain.

— C'est une menace, Monsieur Carter ?

— Loin de moi l'idée de vous menacer, Madame Withers.

Nous mangeons en silence mais ensemble, pour la première fois, perchés sur les tabourets de l'îlot. Je ne peux m'empêcher de regarder une nouvelle fois sa cicatrice lorsqu'il porte le burger à sa bouche. Est-ce qu'elle cache un passé ou est-ce qu'elle est simplement le fruit de bêtises faites étant enfant ? Une chose est sûre, je n'oserai jamais demander leur origine au vu de la relation très distante que nous avons.

À mon tour, je finis par aller prendre une douche pour me mettre dans une tenue confortable. Je sors mais ne prends pas la direction habituelle de ma chambre. Je longe le petit couloir pour me rendre dans le salon. J'y trouve Carter, vêtu d'un tee-shirt bleu marine et d'un jogging noir. Mise à part sa chemise blanche, je ne l'ai jamais vu avec des couleurs autres que sombres. Le voir dans cette tenue m'interpelle, je me suis habituée à ses costumes. Sa tête repose dans ses mains, pendant qu’il se frotte le visage, les coudes sur les genoux. À l'entente de mon arrivée, il se redresse dans le canapé et tourne la tête vers moi.

— Je viens juste chercher un livre.

Je désigne des yeux ma bibliothèque.

— Vous êtes chez vous.