Proche lointain - Martine Rouhart - E-Book

Proche lointain E-Book

Martine Rouhart

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Beschreibung

Entre Jean-Louis et le narrateur, une amitié de plus de vingt ans.

Mais un sentiment solide au point de surmonter toutes les blessures et trahisons, ça n’existe pas. On passe au-dessus des petites dissensions, on comble tant bien que mal les fissures …jusqu’à la déception de trop.
« Avant même cette fameuse révélation d’avril dernier, quelque chose entre nous avait commencé à s’en aller sans qu’on le sache. Un mouvement inexorable était en marche, dont j’ignorais la mécanique et ne connaissais pas encore le ressort ultime. Le moment fatidique n’était pas arrivé que j’avais déjà mis fin à notre amitié. Mais tandis que je m’éloignais, malgré tout, tu me restais proche ; tu l’es toujours. Proche et lointain à la fois. »

Un roman contemporain qui aborde la question essentielle des relations parfois complexes entre les êtres humains.

EXTRAIT

La dernière fois, nous n’avons rien trouvé à nous dire et je ne sais pas quand nous allons nous revoir. Nous avons rendez-vous la semaine prochaine, mais peut-être vais-je inventer quelque prétexte…
Mon ami Jean-Louis, mon ami très cher, nous finirons par ne plus partager grand-chose. Rien que des banalités.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Joli travail, qui nous découpe au scalpel les sentiments et les ressentis des deux amis. Nous avons tous des zones d'ombres, elles n'empêchent pas l'amitié d'exister et de perdurer. [...] Une plume belge à découvrir. - Blog Le coin de Nath

À PROPOS DE L'AUTEUR

Martine Rouhart - Née à Mons en 1954. Juriste de formation, depuis toujours amoureuse des livres et de la littérature, elle a été naturellement amenée à prendre elle-même la plume. Mais c'est grâce à l'une de ces épreuves de la vie qui vous tombe dessus sans crier gare que l'écriture a définitivement pris le dessus.

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Seitenzahl: 181

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

L’amitié pourrait être l’état idéal de l’existence. Un lien nécessaire et rare. Il ne souffre aucune impureté.

Première partie

La dernière fois, nous n’avons rien trouvé à nous dire et je ne sais pas quand nous allons nous revoir. Nous avons rendez-vous la semaine prochaine, mais peut-être vais-je inventer quelque prétexte…

Mon ami Jean-Louis, mon ami très cher, nous finirons par ne plus partager grand-chose. Rien que des banalités.

Septembre 2008. Nous sommes à la fin de l’été et je rentre par le sentier des écoliers. Je ne suis pas pressé.

Chez moi m’attendent ma femme Judith et ma fille Claire. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Claire, elle a dix-neuf ans. Un bel âge, mais tous les âges ne sont-ils pas beaux ?

Cinquante-cinq ans, le milieu de la vie ou un peu plus, l’âge des bilans. Mon existence est plus ou moins réussie sur tous les fronts. Suis-je heureux ? Pourquoi pas ?

Pourtant, où que je me trouve, où que j’aille, un sentiment d’incomplétude me colle à la peau, reste tapi dans ma gorge. L’arrière-goût d’une déception gratuite. Non, rien de tragique ni de radical. Un remuement intérieur, un va-et-vient un peu lancinant. Je le disperse aux quatre vents, mais il revient sans cesse parasiter mon esprit.

***

C’est au mois d’août 1986 que nous nous sommes rencontrés, tu t’en souviens certainement. Il y a vingt-trois ans, presque jour pour jour, à la terrasse d’un café. Des plateaux chargés de verres naviguaient entre les tables. Un vent ensoleillé faisait claquer la toile des parasols et donnait des envies vagabondes, un souffle tiède éparpillait les pensées.

Je n’étais pas encore marié à l’époque. Judith, j’ai fait sa connaissance deux années plus tard. Je l’aime et elle a une importance capitale dans ma vie. Je le dis pour que cette information ne se perde pas en dépit de tout ce que je vais raconter.

Ainsi, toi et moi, l’esprit vacant, aussi libres l’un que l’autre, nous regardions passer une femme, la suivant des yeux jusqu’à ce qu’elle fût avalée par la foule. Je m’en souviens comme si c’était hier. Elle portait une jupe à fleurs un peu démodée s’ouvrant en corolle au-dessus des genoux et un chemisier blanc ajusté. Un foulard noué dans sa nuque dissimulait entièrement sa chevelure et elle avançait à grands pas lents et réguliers, les yeux fixés droit devant elle, imperturbable comme un navire fendant les flots. Je ne me rappelle pas son visage ni si elle était vraiment jolie.

Nos regards se croisèrent, comme par hasard.

Je parle de toi, Jean-Louis, dont j’allais bientôt faire la connaissance.

Sans cette femme surgie de nulle part, nous nous serions levés après avoir fini notre bière et vidé notre esprit de toutes ses songeries volatiles, chacun reprenant sa route. Un espace-temps qui aurait pu tout aussi bien ne pas exister, n’ajoutant rien, ne retranchant rien non plus. Quelques minutes ne représentant pas autre chose que le temps qui passe. L’on se serait à la fin salué d’un hochement de tête mécanique, celui que s’échangent des gens restés un certain temps côte à côte à goûter une même atmosphère sans partager quoi que ce soit.

Cette inconnue avait réveillé un souvenir dans nos mémoires. Pour ma part, le foulard m’avait forcément fait songer à Éléonore.

Oui, c’est elle. C’est bien cette passante, apparaissant et disparaissant, qui nous présenta l’un à l’autre.

Toi et moi échangeâmes un sourire. Il ne signifiait rien d’autre que la conscience d’avoir regardé dans la même direction et d’une pensée secrète qui avait clapoté tout au fond. Une seconde en un point du monde, à la fois propre et universelle. Dualité du regard et superposition des perceptions, des petits points de connexion qui avaient suffi pour faire naître un sentiment d’unicité.

En réalité, cette femme évoquait chez l’un et l’autre des pensées qui n’avaient pas grand-chose en commun.

Tu ne pensais pas comme moi. Mais je ne m’en rendrais compte que des années plus tard.

Suis-je en train de dire que notre amitié a démarré sur un malentendu ? Bien sûr que non. Avant tout, ce fut une belle rencontre de hasard. Celle de deux esprits tournés de la même façon.

Nous commençâmes à bavarder en évitant d’emblée les banalités telles que le temps radieux de ce jour-là, étant du genre à discuter de celui qui fuit sans jamais revenir.

Jean-Louis. Voici que de ma mémoire surgit l’image flash qui m’apparut lors de notre première conversation et l’impression que tu m’avais donnée, alors que je ne savais rien de toi.

La pensée qui me vint, tu vas rire, c’était que tu étais beau. Je le pense toujours, d’ailleurs. Tu fais partie de ce type d’homme qui vieillit bien.

C’est étrange que cette réflexion me fût passée par la tête, car, je te l’assure, ni à ce moment-là ni ensuite, je n’ai éprouvé pour un homme autre chose que de l’amitié. Ton charisme indiscutable m’avait frappé, un éblouissement pris en pleine figure qui aujourd’hui ne me paraît pas moins naturel qu’alors. Simplement, depuis, l’émotion s’en est allée et j’ai compris qui tu étais.

Donc, moi qui suis de taille moyenne, frêle et étriqué de partout, le cheveu plat et mou tirant sur le blond et la figure pâle, j’admirai ton visage bronzé, carré et volontaire, presque anguleux, et ton regard chaud, aussi sombre que tes cheveux coupés très courts. Tu portais un polo Lacoste couleur lavande un peu lâche et un pantalon de toile claire.

Une élégance naturelle, sans effort. Je me sentais tout raide et engoncé dans mon costume bleu marine et je me souviens d’avoir instinctivement dénoué ma cravate. Je songeai aussi, à cet instant, combien les qualités et les défauts étaient distribués à la naissance de façon inégale.

Sur le plan de l’esprit, en revanche, je me sentais au diapason. Nous discutâmes d’ailleurs durant près d’une heure, sans doute de sujets d’actualité qui s’étalaient dans nos journaux. Nos propos s’enchaînaient les uns aux autres dans une spontanéité harmonieuse.

Je ne connaissais pas ton nom et j’ignorais si nous aurions l’occasion de nous rencontrer à nouveau. Le destin le voulut. Nous nous revîmes un mois plus tard, dans le même café, à l’intérieur cette fois, car il tombait des cordes. Tu eus l’air vraiment heureux de me voir. Je ne l’étais pas moins et m’installai à ta table comme si tu m’avais attendu. On aurait dit que j’avais retrouvé mon frère, celui que je n’ai jamais eu.

À partir de ce jour-là, nous prîmes l’habitude de nous donner rendez-vous une fois par semaine.

Un rituel qui aura duré vingt-trois ans.

Nous avions rapidement trouvé des points communs. Avant tout, une façon détachée de considérer le monde comme si nous n’en faisions pas nous-mêmes partie. Nous observions l’agitation de nos semblables avec curiosité et une bonne dose de dérision. De même, nous avons toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les mouvements collectifs, pour les causes et personnages qui soulèvent l’unanimité.

Sais-tu qu’il m’est arrivé, en t’écoutant parler, d’avoir la sensation de me regarder penser ?

Nous étions déjà loin d’être d’accord sur tout. Mais nos dissensions d’alors, toujours argumentées, nous enrichissaient l’un l’autre et nous faisaient réfléchir. Chacun était à l’écoute, attentif à ne pas heurter tout en ne baissant pas les armes. Il t’arrivait d’en rajouter et je le voyais comme une innocente provocation, un moyen de tester notre amitié. L’effet d’une confiance réciproque qui permettait d’aller trop loin dans les discussions et d’expérimenter des idées pour donner l’occasion à l’autre de les démonter.

Ensuite, il y eut bien d’autres choses, comme la musique et ces sports extrêmes auxquels tu m’as initié.

***

D’un chemin de traverse à l’autre, je me rapproche de chez moi. Il est 19 heures, le ciel pur et brûlant de la journée s’est recouvert d’un léger voile de brume. C’est l’heure où la chaleur cède et les oiseaux s’ébrouent pour le dernier chant. L’avenue est presque déserte. Sur le sol, quelques feuilles, les tout premiers vestiges de l’été, nostalgiques et dorés. Ma maison est au bout de la rue, celle qui est entourée d’un mur de brique, la seule qui ne soit pas mitoyenne. C’est une demeure ancienne, presque entièrement couverte de lierre si bien que, par temps venteux, sa façade est toute parcourue de frissons. Les oiseaux sur les branches les plus basses se dispersent à mon approche.

— Salut, Papa, tu arrives pile, je m’en allais.

— Bonsoir, ma chérie. Tu sais que tu aurais pu fêter ton anniversaire ici, si tu avais voulu…

— Oui, oui, je sais, mais c’est plus chouette chez Nora, ses parents sont partis, on a tout l’appartement.

— Vous serez nombreux ? Et Sébastien, il sera là ?

J’aurais dû me taire. Voilà, un mot de trop. Dans mes relations avec ma fille, j’ai souvent l’impression de rater une marche. Claire enfile sa veste sans répondre. Son sourire s’est effacé et son visage s’est fermé. Un grand amour non partagé, certains y échappent, mais pas elle. C’est par là qu’elle commence sa vie de jeune femme, un petit gâchis qui dure depuis un an et qu’elle traînera toujours un peu derrière elle… Je regrette d’autant ma maladresse que l’air sombre de ma fille ne l’embellit guère. Je dois être un père indigne. Je ne devrais pas m’en apercevoir, mais Claire, qui tient plus de moi que de Judith, n’est pas absolument jolie. Sauf lorsqu’elle sourit, ce qui n’arrive, hélas, pas très souvent ces derniers temps. Son sourire la transfigure, illumine son visage en jetant de l’ombre là où il faut, sur son nez un peu fort et sa peau imparfaite. Je me demande qui peut résister à un sourire pareil. À part Sébastien. Pourvu qu’elle ne perde pas trop de temps, on peut passer si rapidement à côté des choses et les abandonner derrière soi sans même s’en apercevoir.

La voilà maintenant partie de mauvaise humeur à sa soirée. Je m’en veux un peu. D’ailleurs, Judith m’accueille en levant les yeux au ciel.

— Qu’est-ce que tu peux être lourd, parfois, dit-elle.

J’ai tout de même droit à un baiser.

« On n’irait pas au restaurant, ce soir ? Pas très envie de me plonger dans mes casseroles, j’ai eu une journée d’enfer. »

— Bonne idée.

Je ne suis pas difficile à vivre et suis toujours content lorsque Judith nous propose une sortie.

— Et si tu invitais Jean-Louis à nous accompagner ? Il y a si longtemps que je l’ai vu. Tu ne m’en parles plus beaucoup… Il va bien ?

— Oui, pas de problème, mais ce soir… je préfère un petit repas en tête-à-tête.

J’ai pris un ton badin quoique catégorique. Ma femme sent que, depuis un certain temps, entre Jean-Louis et moi ce n’est plus comme autrefois, que nos rencontres s’espacent de plus en plus, qu’une distance imperceptible nous éloigne. À voir son expression perplexe, ça a l’air de la tracasser.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, quelle joie l’aurait inondée de deviner l’ombre du plus petit nuage entre nous ! Quelle victoire pour elle, chaque fois qu’elle a réussi à me faire renoncer à un rendez-vous ou un projet quelconque avec lui ! Je le sais bien, je l’ai toujours su, que cette amitié qui semble si parfaite la gêne et même, la perturbe. Je le vois à ses yeux, à la fois déçus et incrédules, lorsque je m’en vais avec lui au concert alors que je crève de fatigue. Mais j’ai toujours tenu bon. Parce que mon amitié avec Jean-Louis est antérieure à ma rencontre avec ma femme, je me suis quelquefois permis de lui attribuer une sorte de préséance. Elle aussi est entourée d’amis, mais, de son propre aveu, il s’agit pour la plupart de relations superficielles. Oui, j’enfouis le plus loin possible une légère déception : Judith a toujours été un peu jalouse de mon amitié avec Jean-Louis. Elle pense que quelque chose de moi lui échappe, qu’une part lui revenant de droit lui est confisquée. Que peut-elle y comprendre, elle qui n’a jamais connu les joies profondes d’une vraie amitié ?

À présent que les liens semblent se distendre, elle souhaitera de tout son cœur un nouveau rapprochement, que tout redevienne comme avant. Parce qu’au fond, sans cette amitié-là, je ne serais plus exactement l’homme qu’elle a rencontré, un jour frileux de février, dans la galerie de photos qu’elle venait d’acquérir.

J’ai renoncé depuis longtemps à comprendre par quel prodige j’avais attiré son attention et pourquoi elle avait ignoré celui qui m’accompagnait et la mangeait des yeux. Ce fut moi qu’elle choisit, sans se rendre compte qu’elle portait son dévolu sur un homme dont l’amitié le liant à Jean-Louis faisait partie intégrante.

Aujourd’hui, elle en prend conscience et songe que sa victoire tardive pourrait être à double tranchant.

***

Jean-Louis, tu n’as jamais voulu te marier ni avoir d’enfant, non, tu ne souhaites aucune entrave dans ton existence. En revanche, tu accumules les aventures et, à t’entendre, c’est toujours toi qui décides la fin de l’histoire. Parmi tes femmes de passage, tu m’en as présenté certaines et en as tenu beaucoup d’autres au secret. Parmi celles que j’ai entrevues et qui sont parvenues à s’inscrire dans une certaine durée, j’ai observé une constante : le début de la trentaine, plutôt blondes que brunes, certaines mariées et d’autres pas, invariablement mondaines, élégantes et bronzées. La plupart m’ont paru superficielles et peu intéressantes. Là-dessus, j’ai gardé le silence ; mais ce que je prenais pour une délicatesse de ma part n’était qu’une indulgence proche de la complaisance. Pour tout dire, même une forme de lâcheté. Car il me semblait que tu méritais mieux. Une sorte de pudeur, aussi, me retenait. Je ne voulais pas te mettre à nu ni égratigner ton amour-propre.

Maintenant, je le regrette. Nos relations auraient gagné en transparence et notre amitié en sincérité. En fait, je viens seulement de le comprendre : les raisons qui poussent ces femmes-là vers toi sont les mêmes que celles qui te font rechercher leur compagnie. Leurs yeux reflètent à la perfection l’image de toi que tu aimes, et ton regard glisse de l’une à l’autre comme sur une mer uniforme. Rassurant, mais sans risque ni surprise. Je pense que tu t’es lassé toi-même de ces relations si prévisibles, t’ont-elles d’ailleurs jamais satisfait ?

Je suis sûr que le jour où je fis la connaissance de Judith, tu fus toi-même séduit par cette femme rousse, pourtant pas plus belle que les autres. L’opinion qu’on se fait des gens dépend quelquefois de presque rien ; d’autres circonstances, un état d’esprit différent, et le cours des choses prend une autre direction. Ce qui nous avait attirés chez Judith, mise à part cette chevelure ardente, c’était sa voix douce, légèrement altérée, et le beau regard étonné qu’elle avait posé sur nous deux. Heureusement pour moi, tu n’étais pas prêt à te battre et, de toute façon, c’est vers moi qu’elle s’était tournée.

De toutes les maîtresses que je t’ai connues, je ne me rappelle que Sofia. Ça remonte à bien loin… Tu devais avoir quarante ans, et elle, environ vingt-cinq. Petite et maigrichonne, elle détonnait dans la nébuleuse des femmes où tu te perds d’habitude. Les circonstances de votre rencontre me sont restées mystérieuses. Votre relation datait de huit mois, ce qui était déjà un record en soi, lorsque tu t’étais décidé à me la présenter. D’emblée, j’avais pensé que tu aurais du fil à retordre avec elle. Elle était à première vue d’une beauté moins achevée que celles qui l’avaient précédée, mais plus nue, plus vraie et donc plus parfaite. De longs cheveux, si noirs qu’ils renvoyaient des reflets bleutés, le plus souvent réunis en une torsade lâche qui lui retombait sur l’épaule. Un charme sombre et envoûtant, des étincelles brûlantes et sauvages fusant d’entre ses cils. Tu n’as pas dû t’ennuyer avec elle et je crois même que je t’ai envié. Elle avait l’air timide et réservé, mais une opinion assurée sur un grand nombre de sujets. Oui, Sofia parlait peu, mais ce qu’elle disait était toujours pensé. Le reste du temps, elle buvait une à une tes paroles comme elle aurait sucé ton sang, avec une sorte de voracité, et t’enveloppait tout entier d’un regard de propriétaire. Tu le voyais, ça ? Il n’y avait aucun doute qu’elle éprouvait de l’amour pour toi, ça sautait aux yeux. Et toi ? On sentait que tu te comportais avec circonspection. Mais je suis convaincu que celle-là, tu l’as aimée, au moins un temps. Mais tu tiens trop à ton indépendance, et à des tranquillités monotones. Tu as pris peur, peur de toi-même. L’année n’était pas finie que tu avais coupé les ponts avec elle.

Cela étant, les femmes et nos vies sentimentales (la mienne étant peu excitante jusqu’à ma rencontre avec Judith) n’étaient que des sujets de conversation mineurs parmi d’autres, ce n’est pas cela qui nous rapprochait.

Sait-on pourquoi on est ami avec quelqu’un ?

Pas toujours. En cherchant, on trouve toutes sortes de raisons, sans doute jamais la véritable. Parce qu’on se sent bien ensemble, qu’on a des activités et des plaisirs communs, qu’on sait pouvoir compter l’un sur l’autre au cas où… Je crois que c’est plutôt à cause d’une sorte de consanguinité d’esprit. Loin d’avoir les mêmes opinions sur tout, on croit penser de la même façon.

Avec le temps, ce sont les défis physiques auxquels tu m’as sans cesse confronté qui m’ont lié à toi le plus sûrement. Je te dois beaucoup. Tu es celui qui est parvenu à me sortir de mes gonds et m’as initié au dépassement de soi. C’est contre moi-même que je devais me battre. Contre mes peurs, mes vertiges, mes fatigues, mes manques d’élans et mes découragements. L’escalade, la plongée à quatre-vingts mètres de profondeur, des disciplines où tu excelles et as réussi à m’entraîner. On en avalait, des kilomètres de courses à pied, par tous les climats et sur tous les terrains ! Toi devant, moi dans ta trace, soucieux à l’extrême de ne pas décrocher. Jusqu’à tomber d’épuisement, presque inanimé, mais toujours jusqu’au point d’arrivée. Au bout de moi et même au-delà.

Ces partages-là, rien ni personne ne pouvaient les gâcher. Au fond, ce sont ces surpassements du corps qui ont servi de ciment à notre amitié. Qu’importaient les petits désaccords, en ce temps-là ? Tout au bord d’une dispute, il suffisait d’un rire de dérision, de cette fameuse distance que nous savions mettre entre nous et le monde, et on en restait là ; sauf lorsque l’un de nous était ulcéré, ce qui n’arrivait presque jamais, car nous ne débattions la plupart du temps que de problèmes nous touchant de loin.

Il y a quand même eu ce jour où j’avais émis des doutes sur ma foi en Dieu. Jean-Louis, j’aurais admis sans problème ton athéisme pur et dur ou des théories plus ou moins scientifiques ; pas ton mépris qui réduisait mes questionnements à moins que rien. Je t’avais lancé à la tête des preuves de l’existence de Dieu aussi stupides que les contre-arguments que tu m’avais jetés à la figure. Comme si elle pouvait – devait – se prouver !

En somme, durant toutes ces années nous avons rarement abordé des sujets personnels. C’est dommage, nous aurions gagné du temps.

Sais-tu à quand remonte la première dissonance entre nous ? Je ne crois pas, tu ne l’as pas entendue et moi je pensais l’avoir oubliée. Il faut croire que l’oubli n’est souvent que temporaire et ne s’étend jamais aux grandes profondeurs.

C’était deux années après notre rencontre, lorsque tu as commencé à prendre conscience que ma relation avec Judith était sérieuse.

Il faut dire que moi-même, au début, je n’y croyais pas.

Je venais de rompre quelques mois auparavant avec Gisèle. Gisèle était juriste et travaillait dans une compagnie d’assurances. A priori, ça aurait pu marcher entre nous. Nous avions en commun le minimum vital dont se contentent au fond la plupart des gens. En plus de partager un certain nombre de goûts comme les grandes balades en forêt, les films d’Almodovar et d’autres plus intimes, nous avions chacun un emploi stable plus ou moins intéressant, étions tous deux universitaires, raisonnablement cultivés, et quoi encore… Ce n’était pas si mal, mais était-ce suffisant ? Moyennement intelligents et beaux, dotés d’une grandeur d’âme et de qualités humaines moyennes, tout était en somme moyen et définitivement neutre. Il manquait à chacun ce qui pouvait hisser l’autre, il manquait l’alchimie secrète permettant de devenir meilleur en quelque chose. Ceci devait expliquer cela et ce que nous éprouvions l’un pour l’autre était moyen aussi. Cela n’empêchait pas, comme beaucoup de couples moyennement ambitieux, de passer de longues années ensemble. Pourquoi pas, à condition d’ajuster une fois pour toutes ses attentes. Bref, je m’ennuyais avec Gisèle, et sans doute en allait-il de même pour elle. Lorsque tout devient répétitions, c’est peut-être à ce moment-là que tout est terminé. Sans nous en rendre compte, nous avions fini par atteindre ce degré d’indifférence où aucun n’écoutait l’autre. Tous les deux, nous méritions mieux. Les femmes étant souvent plus courageuses, c’est elle qui, à notre soulagement, s’était décidée à mettre fin à notre histoire. Notre rupture avait été moyennement triste et déchirante. Nous nous étions quittés pour les mêmes raisons que celles qui nous avaient réunis. J’aime toujours bien Gisèle et, lorsqu’il nous arrive de nous rencontrer, nous prenons le temps d’échanger des nouvelles.

Abonné à tout ce qui était moyen, rien ne m’avait préparé à mon histoire d’amour avec Judith. Rien ? Pour être honnête, c’est grâce à toi, Jean-Louis, que Judith et moi formons un couple. Si je ne t’avais pas eu dans ma vie à ce moment-là, je n’aurais pas eu cette manière d’être, élégante et pleine d’aisance, ni le courage d’aborder Judith, si belle et triomphante dans sa nouvelle galerie, ni la grâce de lui plaire.

Tu n’as guère dissimulé ton étonnement le jour où je t’ai appris notre liaison : comment, moi, avais-je pu prendre une femme si brillante dans mes filets ? Beau joueur, tu as simplement hoché la tête en mimant l’air d’un cocker abandonné. Oui, comme toujours, pour toi tout cela n’était qu’un jeu.

Quelques mois plus tard, ton attitude s’est modifiée.