Programme New Generation - Benjamin Getti - E-Book

Programme New Generation E-Book

Benjamin Getti

0,0

Beschreibung

1er mars 3011
L’esprit embrumé, j’ouvre les yeux. Je suis en lévitation dans une petite capsule blanche. Petit à petit, tout me revient. Je suis une participante du Programme New Generation. Pendant le reste de ma vie, je serai observée par des inconnus depuis la Terre. Je suis là pour faire renaître une civilisation. Je suis là pour que naisse en ce nouveau monde une nouvelle humanité dont je puisse être fière. 
Lorsque la porte de la capsule s’ouvre, je pose mon regard sur la nature verdoyante. Je suis sur Mars. Mars a été terraformée, et c’est ici, coupés du reste de l’humanité, que nous allons rebâtir une civilisation.
Mais pour l’instant, je suis seule.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 2004 dans la région grenobloise, Benjamin Getti s’est passionné pour l’écriture dès le collège. Inspiré par sa curiosité géographique et technologique, il a toujours aimé imaginer et créer d’autres univers. Il prend aujourd’hui plaisir à les mettre en scène dans ses livres.
Programme New Generation est le premier ouvrage publié par ce jeune auteur. 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 287

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Benjamin Getti

Programme New Generation

Roman Jeunesse

ISBN : 979-10-388-0239-1

Collection Passerelle

ISSN : 2610-4024

Dépôt légal : novembre 2021

© Couverture Ex Æquo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Note de l’auteur

Prologue

L’histoire de la conquête spatiale débute durant la guerre froide, elle était alors un biais de concurrence pour les deux grandes puissances de la seconde moitié du vingtième siècle. L’URSS est la première à envoyer un homme dans l’espace, les États-Unis les premiers à poser le pied sur la Lune. Mais la fin de la guerre froide ne signe pas l’arrêt des recherches et des lancements. Après la Lune, les programmes spatiaux russes, américains, et maintenant européens et chinois s’intéressent au système solaire dans son ensemble. La planète Vénus, et les lunes Titan (de Saturne) et Europe (de Jupiter) sont les cibles de missions pour les étudier. Mais c’est bel et bien Mars, de par sa relative proximité et ses conditions un peu moins extrêmes, qui attire le plus d’ambitions colonisatrices. Les projets de rovers, de satellites, de vaisseaux géants et d’habitats adaptés se multiplient pour approfondir la connaissance de la planète rouge, et un jour y emmener un homme, et marquer sa poussière d’une empreinte de pas.

En 2064, après de nombreux échecs, l’humanité envoie enfin des hommes sur Mars. Une dizaine de colons s’installe et fonde New Earth, la première colonie martienne. Sur Terre, les hommes s’unissent enfin sous un seul et même gouvernement, celui de l’Union Humaine Universelle. Une seule langue est enseignée partout en plus des langues régionales : l’anglais.

Un siècle après le début du projet, c’est l’apogée du Programme de Colonisation Martienne Primaire : on compte près de treize mille personnes qui vivent dans une centaine de colonies réparties sur l’ensemble de la planète, nommées de C.2 à C.103. Mars dispose alors de sa propre économie, bien qu’elle soit encore dépendante de la Terre. Mais un siècle plus tard, les conditions de vie difficiles sur Mars prennent le dessus sur le fantasme d’habiter la planète rouge. La population martienne décroît. Le dernier colon meurt en 2278, seul, dans son habitat de New Earth. C’est la fin du Programme de Colonisation Martienne Primaire.

Au cours du vingt-quatrième siècle, les hommes se désintéressent peu à peu des recherches pour améliorer leur quotidien, la recherche se concentre sur des choses moins concrètes. On observe une réduction des innovations et la société évolue peu.

Petit à petit, du fait des activités humaines, les conditions de vie sur Terre se détériorent. Cela pousse le gouvernement à reconsidérer sérieusement la conquête martienne. Il lance alors le Programme de Colonisation Martienne Secondaire.

En 2358, le projet de terraformation de Mars est validé. Le processus doit conduire la planète rouge à devenir habitable. 

Dans les siècles suivants, la technologie mise en œuvre sur Mars est déployée sur Terre pour contrer les effets des activités humaines. Mars sert alors de laboratoire tout en s’approchant toujours plus de l’habitabilité.

En 2904 émerge un projet inédit : le Programme New Generation. Conçu pour encourager une relance de la conquête spatiale, il servira également de programme de divertissement. Il obtient rapidement les financements grâce à une communauté de multimilliardaires séduits par l’idée.

En 2967, la dernière phase de terraformation qui consiste à implanter des espèces végétales et animales spécifiques est enclenchée.

En l’an 3006 le gouvernement annonce officiellement l’habitabilité de Mars. La planète qui n’est plus si rouge est désormais une jumelle de la Terre.

L’année suivante, le Programme New Generation débute par la sélection des participants. Les deux années suivantes sont consacrées à leur formation.

Le 30 novembre 3010, le monde entier retient son souffle devant le départ de la Station de Lancement New Generation à destination de Mars. Le 1er mars 3011 les participants amarsissent. 

Chapitre 1

Nouveau Monde

Une vallée verdoyante, au fond de laquelle coule une petite rivière. Une forêt de pins, d’arbres fruitiers et de chênes, dans laquelle on devine l’ombre d’une multitude d’animaux, du lièvre au daim, en passant par les chevreuils ou les mulots. Dans les hauteurs, l’herbe remplace la forêt, puis la terre rouge de Mars apparaît, entre les touffes, les buissons et les mousses. Le ciel bleu azur est par moments traversé par des mésanges, des pies, des merles ou des tourterelles. Au-dessus de cette tranquillité paradisiaque, un parachute se déploie, haut dans le ciel. Quelques minutes plus tard, une capsule blanche se pose au milieu du ruisseau. Son parachute argenté retombe sur l’engin. L’eau limpide l’encercle, un cerf regarde cet étrange objet céleste avec perplexité, puis s’en désintéresse, se penchant de nouveau pour boire l’eau du torrent. Le Programme New Generation a débuté.

*****

L’esprit embrumé, j’ouvre les yeux. Je suis en lévitation, dans une petite pièce blanche. Je n’ai strictement aucune idée de ce que je fais là. Alors j’attends. J’attends que mon cerveau aille chercher ces souvenirs qui ont — semble-t-il — déserté ma mémoire. C’est ce que l’on m’a dit de faire à l’entraînement.

L’entraînement ? Je ne sais plus très bien ce que ce mot impliquait, mais il me met néanmoins sur la piste. Je m’appelle Axia, je suis candidate pour le Programme New Generation. Je dois faire un effort pour me rappeler mon enfance. Elle n’a strictement aucun intérêt, et c’est d’ailleurs pour ça que je suis là. Orpheline, j’ai passé les quinze premières années de ma vie à m’ennuyer dans un centre éducatif, à écouter les cours d’une oreille distraite. Quand, à mon seizième anniversaire, le gouvernement a décidé que j’étais majeure, j’ai erré dans les rues de ma ville natale, Sao Luis, dans l’ex-Brésil, habitant dans un logement social, et enchaînant les petits boulots. Alors, quand le Programme New Generation a été annoncé, je n’ai pas hésité. Je n’avais rien à perdre. Pas de famille, pas d’amis, pas d’attaches sur Terre. Et puis… La perspective de recommencer une vie, de tout reprendre de zéro sur un monde vierge m’a séduite. Pendant deux ans, on m’a formée, éduquée, de manière à faire de moi une experte dans les domaines que j’ai choisis : chasse, car il faudra bien trouver de quoi manger, construction, car il faudra bien s’abriter, et chimie, je ne sais toujours pas pourquoi.

On est ensuite partis, et j’avoue qu’en jetant un dernier regard vers la Terre par le hublot, j’ai eu un pincement au cœur à l’idée de quitter à jamais ma bonne vieille planète. Pendant le trajet, on nous a interviewés, moi et chacun des deux mille trois cent dix-neuf autres participants. C’est là que j’ai vraiment réalisé que, à l’origine, le Programme New Generation est aussi et surtout un programme de télé-réalité. Une fois sur la planète, nous serons constamment filmés par des robots miniatures de la taille des insectes. Mais tout cela m’importe finalement très peu. De toute façon, une fois sortie de ma capsule, je n’aurais qu’à oublier que je suis filmée, car il est extrêmement peu probable que le Programme New Generation se termine avant ma mort. On ne bâtit pas une civilisation en une vie !

Notre station spatiale est finalement arrivée en orbite martienne, et quelques jours plus tard, les deux mille trois cent vingt capsules ont été lâchées un peu partout sur la planète.

Je suis encore dans la mienne et je suis réveillée, j’en conclus donc que je suis sur Mars. Je suis sur Mars ! L’excitation me gagne, et je regarde tout autour de moi : je suis en lévitation, au centre de la capsule, et sur ses parois, il n’y a que deux choses qui détonnent au milieu du blanc omniprésent. La première est une grande inscription noire, où il est écrit : “Le but des participants du Programme New Generation est de bâtir une civilisation, afin de développer de quoi rejoindre l’espace, où attendra la Station de Lancement”. Cette inscription n’est qu’un rappel, pour pousser les futures générations à poursuivre dans ce but. Il est évident que tous les participants originaux seront morts bien avant qu’un martien ne rejoigne l’orbite. La deuxième chose est un simple bouton rouge.

Je n’ai rien d’autre à faire dans l’immédiat, donc j’appuie dessus, avec un petit brin d’appréhension par rapport à ce que cela peut entraîner. Un mécanisme s’enclenche, et je sens la gravité revenir. Je heurte brutalement le sol. Un bruit d’air que l’on libère se fait ensuite entendre, et lorsque je rouvre les yeux, je suis éblouie par une lumière vive et naturelle. Un pan de la capsule est tombé vers l’extérieur, laissant la vue libre sur le paysage de Mars. La capsule est posée dans un cours d’eau et, en face, la masse imposante d’une montagne grouillante de vie s’impose à moi. Comme hypnotisée, je me relève, sors par la petite ouverture, et laisse l’eau glaciale me couler sur les pieds. Je suis sur Mars !

Je suis seule, au milieu d’une nature verdoyante, sur une planète autrefois lointaine dont la nature a été reconstituée et formatée par les plus grands experts de manière à ne pas être hostile à l’homme. Je suis seule, et j’ai une planète paradisiaque à explorer. Je suis seule, une bouffée de chaleur et de liberté m’envahit. Je suis seule, comme euphorique. Désormais, rien ni personne ne pourra m’empêcher de vivre ma vie comme je l’entends. J’attends ce moment depuis si longtemps ! J’inspire une grande bouffée d’air frais, et me mets à courir au hasard, en riant aux éclats. Mes premiers pas traversent l’eau translucide et fraîche, éclaboussant au passage quelques rochers qui bravent le courant. Mes pieds se posent ensuite sur un tapis d’herbe. Elle est douce, comme je n’en ai jamais vu. Ici, pas question de mauvaises herbes, de chardons ou de plantes invasives. Il n’y a que de courts brins de gazon sauvage, verts et doux sous les pieds. Je pénètre dans une forêt verdoyante composée d’épicéas, de chênes et d’arbres fruitiers. De grosses pommes juteuses s’offrent à moi, j’en attrape une et la croque à pleines dents. Avec bonheur, je savoure le goût sucré de la première bouchée. Mais je lâche vite ce fruit providentiel, il y a encore tant à découvrir ! Soudain, je me fige. Devant moi, à peine vingt mètres plus loin, un faon m’observe. Il semble intrigué, mais pas effrayé. Je le regarde aussi, fascinée de voir un tel animal de si près. Il finit par se désintéresser de moi, et repart à travers les arbres. Je vois le sous-bois remonter à flanc de montagne devant moi, mais je préfère en rester là pour le moment.

J’arrive enfin à contenir mon enthousiasme. Malgré tout, je suis en territoire inconnu, et nul ne sait ce qu’il se passera à la nuit tombée. Pour l’instant, j’ai eu la chance d’atterrir dans une vallée qui semble luxuriante et accueillante, plutôt que sur un plateau de haute altitude comme je sais qu’il en existe sur Mars. Mais rien ne me dit que cet environnement parfait le sera éternellement. La nuit est une loi universelle, et celle-ci s’applique même à Mars.

J’analyse ma situation. Je suis seule et sans nourriture, je ne suis vêtue que d’une fine tunique grise, qui ne va certainement pas tenir longtemps, et je n’ai même pas de chaussures. Cette tunique est ma seule possession pour le moment. Je n’ai pas faim, ni soif, mais je dois anticiper. La vallée dans laquelle j’ai atterri est grande et regorge de ressources. Il y a des fruits, du gibier potentiel, et une rivière dans laquelle coule une eau limpide. J’ai un grand sentiment de gratitude envers le hasard qui m’a fait atterrir ici. Mais si la température semble clémente en journée, j’attends de voir ce qu’elle sera la nuit, même si je n’ai a prioririen à craindre sur le plan de la survie.

Tous mes repères ont disparu. Me voilà au milieu d’une nature aux sons ô combien différents de ceux qui ont bercé mon enfance et ces derniers mois. Cela m’excite, mais m’intimide surtout.

Je regarde le ciel : le soleil commence déjà à décliner. Dans les dernières heures du jour, je procède à ma première cueillette, et rassemble quelques fruits dans ma capsule. Celle-ci est au beau milieu de la rivière, et le pan qui s’est ouvert après avoir appuyé sur le bouton rouge est retombé par chance sur deux galets bien plus gros que les autres, qui le maintiennent hors de l’eau. Je dispose donc d’un genre de petite maison, dans laquelle je ne tiens qu’à genoux, avec terrasse et piscine. Le grand luxe !

Alors que le soleil disparaît dans la vallée et que la température diminue, je m’allonge sur le sol blanc de la capsule, de manière à avoir la tête en dehors pour observer la voûte céleste. En ce moment, je me demande si les terriens me voient sur leurs écrans. Combien, en cet instant, me plaignent, m’envient, me critiquent ou s’amusent de ma condition ? Avec un petit ricanement, je me rends compte que je m’en fiche. Ils peuvent penser ce qu’ils veulent, ils n’ont aucun contrôle sur moi. Je suis libre, seule et indépendante. À partir de demain commencera ma nouvelle vie, bien différente de ma vie terrestre. Ma vie martienne.

*****

Dans un appartement comme un autre, dans une ville comme une autre, sur Terre, un homme fixe son téléviseur depuis plusieurs heures. Fasciné, il assiste à la première rediffusion de l’arrivée sur Mars de quelques participants choisis au hasard. Certains sont jeunes, d’autres déjà vieux. Pour chacun d’entre eux, une chaîne TV a été ouverte, qui les suit en permanence. La chaîne principale du Programme ne diffuse que les meilleurs moments. Les comportements des participants sont complètement différents : certains, ivres de bonheur, courent, se mettent nus, et semblent complètement fous, pendant que d’autres n’osent pas sortir de leur capsule, effrayés par l’extérieur. Tout est différent selon l’endroit où ils ont atterri. Tandis que les plus chanceux se retrouvent dans des forêts verdoyantes, en été et au bord d’un cours d’eau, d’autres ont atterri dans des cratères non loin du pôle sud, où il fait si froid que les rares lacs sont gelés, et qu’il semble désespéré de percer la glace. Il y en a même un qui a eu la malchance d’atterrir au sommet du Mont Olympe, à plus de 20 kilomètres d’altitude. Le manque d’oxygène a malheureusement eu raison de lui en à peine quelques minutes. Malgré tout, cette nouvelle humanité avait atterri, éparpillée, mais débrouillarde. Les plus précoces avaient eu le temps de se construire un abri de fortune avant la tombée de la nuit : les premières constructions humaines sur la planète depuis celles de la Colonisation Primaire, il y a près de huit cents ans.

Affalé sur son sofa, l’homme ne pouvait plus lâcher son écran des yeux, et ne cessait de passer de la tristesse à l’émerveillement, du dégoût au ravissement, suivant ce qu’il voyait.

Chapitre 2

Seule

Un rayon de soleil tombe sur ma paupière fermée, et me réveille. La nuit a beau avoir été relativement douce, j’ai rarement aussi mal dormi. Le sol de ma capsule est dur ! Cela ajouté aux bruits inquiétants de la forêt, certainement émis par quelque animal plus effrayant que dangereux, je n’ai presque pas fermé l’œil. Ce n’est qu’en fin de nuit, lorsque la fatigue a finalement pris le dessus, que j’ai fini par m’endormir, en fixant le firmament.

La vue des sommets de mars aux teintes rouges me redonne de la vigueur. J’ai attendu ce moment si longtemps !

Pourtant, pour la première fois, un sentiment de vide s’immisce… J’ai toujours préféré la solitude à la compagnie, mais là, c’est presque trop. Mais quand je lève de nouveau les yeux sur l’immense falaise, cette solitude dans cette nature immense et magnifique m’impressionne et me fascine.

Je me redresse, et me tiens debout sur le pan de capsule qui me sert de terrasse. La vallée est la même qu’hier, avec ses hautes montagnes, son ruisseau, ses prairies et ses forêts. Sauf qu’aujourd’hui, c’est la mienne. Ici, je n’ai plus de lit, de maison ou de frigo, mais j’ai de l’espace, et des ressources. À partir d’aujourd’hui je vais devoir m’atteler à la lourde tâche pour laquelle on m’a envoyée ici : reconstruire une nouvelle humanité. Cela commence par la construction d’un nouveau confort de vie. Je dois définir mes priorités. Ma frêle tunique ne devrait pas tenir longtemps, mais je n’ai rien de mieux pour le moment, et au pire quoi ? Les monteurs du Programme me flouteront et personne sur Mars ne sera là pour me voir. La question se posera quand j’aurai du tissu et de quoi coudre.

Une autre priorité serait de me fabriquer de quoi dormir plus confortablement. Le temps de me construire une cabane, un tapis de mousse installé dans ma capsule devrait faire l’affaire.

Il faudrait aussi que je puisse ajouter de la viande à mes menus. Les fruits c’est bien, mais je vais vite en avoir assez. Il serait bien que je puisse mettre à profit mon enseignement de chasse, mais pour cela j’aurais besoin d’une arme à feu, d’un arc ou de cordes pour poser des collets…

Si au moins je pouvais trouver ne serait-ce qu’une corde… Mon regard se tourne vers la rivière, et mon visage se fend d’un large sourire. Il y a des ressources industrielles sur Mars, et même tout près de moi ! Le parachute qui m’a amenée ici est toujours là, attaché au sommet de la capsule, et flotte dans le courant. La première chose que je ferai, aujourd’hui, c’est de tirer ce parachute hors de la rivière, et de le démanteler. Il doit contenir plusieurs dizaines de mètres de corde de bordium. Cette matière est à la fois assez résistante pour supporter une rentrée atmosphérique, mais suffisamment fine pour que l’on puisse la couper à l’aide d’un simple silex, d’un peu de technique et de persévérance. Ma spécialité construction m’a apporté la technique, et la rivière regorge de silex. Quant à la persévérance, il faudra bien que je m’y exerce. Je vais pouvoir tirer de ce parachute de quoi me faire un arc, et tant d’autres choses encore, sans compter les différentes couches de tissus du parachute, qui me fourniront également une ressource non négligeable. Cette nouvelle perspective me redonne de l’énergie, et je me mets au travail. Les premiers coups de silex, précurseurs d’une longue série, résonnent dans la vallée.

*****

Le soir, j’ai un paquet de cordes et quelques fruits. Ce n’est rien, mais j’en suis fière. Je contemple avec mélancolie le soleil descendre entre les deux falaises de la vallée, dans un spectacle de couleurs. Je suis seule. J’en suis heureuse, je n’ai jamais réellement apprécié la compagnie. Mais en même temps, il n’y a absolument personne. Les visages de tous ceux qui furent mes amis, bien que le mot “ami” ne corresponde pas totalement, défilent dans mon esprit. Ils me manquent finalement ! Lorsque la nuit devient complète, je réalise que je n’ai pas fait de feu. Tant pis, c’est trop tard.

*****

Dans les jours qui suivent, je parviens à me familiariser avec mon environnement. J’ai tout visité dans un rayon d’un kilomètre, et j’ai découvert un bon nombre de points intéressants : des arbres fruitiers, des buissons à baies, des sources, une bambouseraie et même, à quelques centaines de mètres en amont, un cratère d’une quinzaine de mètres de diamètre et d’à peine un mètre de profondeur. Plongé dans le lit de la rivière, il est rempli d’eau et forme un petit lac riche en charmes et en poissons. Armée d’une pique taillée dans une branche de chêne, je vais régulièrement pêcher des poissons dans l’eau claire et peu profonde, ce qui fournit un peu plus de diversité à mes repas. Je chasse également assez régulièrement, avec l’arc de fortune que j’ai fabriqué à l’aide d’une branche tordue et de la corde de parachute. Le cinquième jour, j’ai la chance de trouver les bois d’un cerf, qu’il a dû perdre au début du printemps. À l’aide d’un silex, je réussis à y tailler des pointes pour rendre mes flèches de bambou plus efficaces, et ma pique plus tranchante pour la pêche.

Au fil des jours, je me rends compte que les concepteurs du Programme New Generation ont vu juste : la civilisation humaine repart de zéro, et se remet à tailler des silex pour chasser.

Mes journées se divisent en deux : je pars le matin dans la forêt ou près du lac, afin de trouver de quoi me nourrir, puis je reviens à ma capsule, entrepose mes provisions dans un coin en prévision du moment où j’aurai faim. Je pars ensuite faire diverses choses, souvent pour améliorer mon confort, ou pour visiter les environs. Je me suis ainsi fabriqué un matelas avec des mousses et des herbes, enroulées dans un bout de toile du parachute, et j’ai déjà commencé à bâtir une petite cabane sur la rive. Le soir, je ramasse du bois, et fais un feu au bord de l’eau. La technique pour allumer un feu nous a été enseignée à tous pendant l’entraînement. Il me faut souvent plusieurs dizaines de minutes avant de voir la couleur de la moindre étincelle.

Tout en faisant cuire un morceau de viande, je regarde avec mélancolie le soleil se coucher une nouvelle fois, et cette vallée paradisiaque disparaître dans les ténèbres, puis je traverse de nouveau la rivière pour m’allonger dans ma capsule, la tête à l’extérieur, et je m’endors en fixant les étoiles.

Parfois, je repense aux interactions humaines qui berçaient mon quotidien sur Terre, pendant l’entraînement et dans la Station de Lancement qui nous a amenés ici… Elles commencent à me manquer. Je ne suis pas très extravertie, et je préfère souvent être seule, mais il me faut quand même quelqu’un à qui parler. Chaque matin, en me réveillant, je suis encore étonnée de ne pas entendre les bruits de la rue, mais les gazouillis des oiseaux. Le silence de la nature me pèse, et bien que je sache que cela est improbable, j’espère à chaque instant entendre la voix d’un humain. Cela m’amène à une conclusion : il y a d’autres gens sur Mars, et je vais devoir partir à leur recherche un de ces jours. Il me faudra abandonner ce que j’ai bâti ici, pour entreprendre un voyage vers l’inconnu. C’est une réalité difficile, mais je devrai bien m’y résoudre un jour, si je ne veux pas devenir folle en ce paradis. Malgré tout, je persiste à croire que d’autres entreprendront ce voyage à ma place, et viendront me rejoindre. C’est ce petit espoir qui me fait chaque jour repousser mon départ.

*****

Cela doit faire maintenant près d’un mois que je suis sur Mars. Pour fêter l’événement, je me suis offert un copieux repas et une journée de repos. Trente jours seule, sans personne pour m’accompagner, m’épauler, me rassurer, ou même jeter ne serait-ce qu’un regard sur moi. Les animaux sont devenus mes seuls amis, même s’ils commencent à avoir peur de moi, et les lunes de Mars, Phobos et Deimos, sont mon horloge. La première traverse le ciel trois fois par jour, et la deuxième un peu moins d’une fois par jour. Vues d’ici, ce ne sont que de petits cailloux blancs, mais lorsque leurs formes irrégulières apparaissent dans la voûte céleste, cela me confirme que tout tourne encore rond, que je ne suis pas devenue folle, happée par la solitude et la routine.

J’ai longtemps songé à partir à la recherche des autres participants, mais la fin de la construction de ma cabane m’a poussée à rester près de ma capsule. Pendant quelques semaines je me suis attelée à la construction de cette petite maison faite en bois et en terre, haute de deux mètres et grande de cinq mètres carrés. Mon entraînement spécialité construction m’a été plus qu’utile ; jamais sans lui je n’aurais pu bâtir quelque chose d’aussi abouti en si peu de temps, et avec si peu de ressources industrielles. Dressée en lisière de forêt, à dix mètres à peu près de la rivière, ma maison fait désormais partie intégrante du paysage martien. J’y ai placé mon matelas, et mes quelques affaires et provisions récoltées sur la capsule et dans la nature environnante.

Une fois la construction achevée, j’ai multiplié les excursions en marchant au hasard, le plus loin possible, dans l’espoir de tomber sur un autre participant. Mais j’ai toujours choisi de rentrer avant la nuit, car je préfère dormir dans un lieu familier.

Mais aujourd’hui, alors que je me suis offert le temps de penser à la suite, je ne peux supporter l’idée de rester vivre seule ici jusqu’à la fin de mes jours. Je prends ma décision. Demain, je pars, et je ne rentrerai pas pour la nuit. 

Chapitre 3

Espoir

Ma main se pose sur le rebord. Je me hisse à la force de mes bras sur ce rocher rougeâtre. Me voilà arrivée tout en haut. La vallée, ma vallée, se situe en contrebas et l’endroit dans lequel j’ai évolué pendant un mois me paraît ridiculement petit. C’est la première fois que je monte aussi haut, et pour cause, l’ascension qui devait faire plus de mille deux cents mètres m’a pris toute la journée. Le soleil décline à l’horizon. En face de moi se découpent d’autres falaises, un peu plus hautes et plus abruptes que celle que je viens de grimper. Au fond de la vallée, mon lac-cratère, tranquille, semble si proche de ma capsule, désormais réduite à une simple coquille de noix, à côté de ma ridicule cabane. Je retrace le trajet de mes précédentes excursions, qui me semblent désormais dérisoires, par rapport à celle que je compte entreprendre aujourd’hui.

Hier soir, je me suis fabriqué un sac à l’aide d’un pan de parachute replié sur lui-même, et d’une corde de bordium pour refermer le tout. J’y ai entreposé en vrac quelques provisions, quelques cordes et tissus issus du parachute, ma pique de pêche, mon arc de fortune et quelques flèches. Aujourd’hui, j’ai atteint mon objectif de la journée : gravir la falaise nord, puis aviser.

J’ai en face de moi une vue à couper le souffle, qui pourrait me permettre enfin de me faire une idée de ma position sur la planète. Devant moi, au sud, je ne vois rien de plus que la vallée et les falaises, il n’y a donc pas de hautes montagnes dans cette direction. Au nord, je ne distingue qu’un large plateau, parsemé de bois, de lacs, de cratères et de renfoncements. À l’ouest, ma vallée s’enfuit entre deux falaises, à perte de vue. L’est, à première vue, semble offrir le même paysage, mais en y regardant mieux, il semble que la vallée s’élargit. Au loin, je crois même distinguer au fond de celle-ci une masse bleutée… un lac, ou bien une mer.

Ces informations me permettent d’éliminer bon nombre d’hypothèses quant à ma position. Je ne pense pas me trouver dans les célèbres Valles Marineris, ces immenses canyons de plusieurs kilomètres de profondeur, de plusieurs milliers de long et de plusieurs dizaines de large. Ma vallée n’a certainement pas l’allure de cette immense balafre à la surface de Mars. J’écarte également toute cette immense zone de Mars couvrant presque l’intégralité de l’hémisphère sud, uniquement constellée de grands cratères et de hauts plateaux. Pour l’heure, il me faut en priorité trouver un endroit où passer la nuit. Le sol du haut de la falaise est nu, sec et à peine couvert de quelques mousses, mais en contrebas, du côté opposé à ma vallée d’origine, il semble couvert d’herbe, et quelques bois ont poussé près des lacs qui constellent cette zone. Le plus proche de ces sites n’est qu’à quelques kilomètres. Je découvre un nouveau petit cratère rempli d’eau, peuplé de poissons d’eau douce et entouré d’arbres. Le ciel prend des teintes grandioses : décidément, les couchers de soleil martiens sont encore plus magnifiques que ceux que l’on observe sur Terre ! Je me trouve pour la nuit un sol recouvert de mousse sous le couvert des arbres, et pars chercher du bois dans les environs. Avec une de ces anciennes techniques auxquelles j’ai eu tout le temps de m’entraîner depuis un mois, j’allume un feu, et fais cuire un merle chassé la veille. Encore une fois, je m’endors seule, en observant les étoiles à travers le branchage. Demain, peut-être, je rencontrerai quelqu’un. Je l’espère. Il le faut.

*****

Cela fait longtemps que je n’ai pas dormi aussi profondément. Après l’ascension de la falaise, le sommeil s’est emparé de moi en un claquement de doigts. Comme toutes les nuits depuis plusieurs semaines, je rêve de visages souriants, d’amis à l’écoute, et de jeux de gamins. Le réveil en est d’autant plus difficile, tant ces rêves me semblent réalistes. J’en veux à mon subconscient de m’imposer de tels faux-espoirs !

Durant la matinée, je m’emploie à reconstituer mes réserves de nourriture, qui ont déjà fondu comme neige au soleil. Le lac m’offre quelques petits poissons, mais le bois ne contient que très peu de gibier, et il est si petit que ma seule présence un peu trop envahissante a suffi à éloigner les quelques animaux qui vivaient là. Je me rabats donc sur des buissons de baies et sur un prunier. Je continue ensuite mon périple, en décidant de longer la falaise vers l’est. Cela devrait me permettre de me repérer, et je pourrai ainsi vérifier ce qu’est cette masse d’eau aperçue la veille à l’horizon. De plus, le rebord du précipice est légèrement surélevé par rapport au reste du plateau, et j’ai ainsi une vue optimale, par moment à trois cent soixante degrés. Je passe mon temps à scruter la moindre parcelle de terrain, dans l’espoir d’y entrevoir une cabane, un feu, une capsule, ou tout autre élément indiquant une présence humaine. Plusieurs fois, je crois voir quelque chose, et m’excite soudainement. Je suis sûre de distinguer une cabane, un tas de terre inhabituel, une tranchée… mais en m’approchant un peu, je réalise que ce n’est en fait qu’un arbre mort, une butte, le lit d’un cours d’eau. Déçue, je reviens alors vers le bord de la falaise, et continue ma route.

En face, de l’autre côté de la vallée, les parois rocheuses semblent de moins en moins hautes, et je peux maintenant distinguer au-delà des falaises un plateau herbeux qui descend en pente douce vers l’est. Pas de capsule visible, rien d’humain.

Je passe une nouvelle nuit dans un bois, seule, triste. Parfois je me mets à douter. Peut-être suis-je réellement seule sur cette planète ? Peut-être qu’on m’a menti, peut-être que le Programme New Generation ne concerne pas deux mille trois cent vingt participants, mais une seule ? Non, je ne peux pas être seule. Cette hypothèse est inenvisageable.

*****

Les jours suivants, je répète cette même routine : je marche vers l’est, en suivant la falaise. Lorsque la nuit vient, je me trouve un bois, fais un feu, chasse ou pêche lorsque j’en ai besoin, puis repars le lendemain à l’aube.

Au fur et à mesure de mon avancée, la vallée en contrebas s’élargit, et parfois de grandes montagnes rocheuses s’élèvent entre la falaise et le fond, formant ainsi une vallée secondaire. Je ne vois toujours personne, mais je persévère, encore et encore, me persuadant chaque soir que le lendemain, mon expédition portera ses fruits.

Au bout de deux semaines environ, le plateau sur lequel je suis semble prendre fin, et je me retrouve sur l’un des derniers promontoires. Je fais le point.

Au sud, la vallée m’est masquée par un de ces gros monts détachés de la falaise. Au nord, il n’y a rien d’intéressant, à part que la végétation y est plus importante que ce qu’il y avait plus à l’ouest. À l’est, une pente relativement douce aboutit à une sorte de plaine où la végétation ressemble à ce qu’il y avait autour de ma capsule. Au loin, on distingue un autre massif montagneux. Cependant, si je regarde là où ma vallée est censée aboutir, je vois la masse d’eau que j’avais remarquée dès le début de mon expédition. J’en ai la confirmation : c’est un immense bras de mer. Il n’existe pas de lac aussi grand sur Mars. Mais ce n’est pas cette prodigieuse étendue bleue qui attire mon attention, mais un petit point blanc sur le rivage… Mon sang ne fait qu’un tour. Cette fois, aucun doute, c’est une capsule ! 

Chapitre 4

Retour

Je cours, encore et encore, sans m’arrêter. Je garde la même direction, même si les arbres de la forêt que je traverse désormais me cachent la vue. Je ne laisse pas la faim, la soif ou la fatigue prendre le dessus, je reste obnubilée par ce seul objectif : ce point blanc au bord de la mer, cette capsule qui n’est pas la mienne. Je ne m’arrête qu’une seule fois, lorsque je n’en peux plus, que mon corps tombe de fatigue. Je m’écroule alors dans l’herbe, sans manger, et à mon réveil, je reprends ma course effrénée. La capsule était loin, très loin, mais en courant, j’y suis en une journée à peine.