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La suite tant attendue de Proteus, le thriller économique qui a envoûté les lecteurs numériques
« La création d'une intelligence artificielle pourrait être le plus grand événement de l'histoire de l'humanité, mais elle pourrait aussi être le dernier, si nous n'apprenons pas à en éviter les risques. » Stephen Hawking
Fruit de longues années de recherches, le supercalculateur quantique Proteus II doit engendrer la première conscience artificielle. Les responsables de l’expérience croient d’abord à un échec, quand ils découvrent que cette conscience existe : elle communique avec une enfant de douze ans, qui lui prête son regard pour découvrir le monde.
Transformée par la formidable intelligence de cette machine, la jeune fille va s’aventurer jusqu’au cœur de l'Afrique, dans un pays où la population n’a d’autre choix pour survivre que l’émigration. Face à des adultes médusés, sceptiques ou hostiles, elle se lancera dans une périlleuse entreprise dont les conséquences finiront par lui échapper.
Avec ce deuxième tome, Louis Raffin nous offre le divertissement d’un roman d’anticipation et le sérieux d'une réflexion sur notre monde contemporain.
EXTRAIT
Tom savait qu’un jour ou l’autre il ne serait plus autorisé à conduire cette magnifique voiture que sur circuit fermé et il s’en désolait. Sportif accompli, soucieux de son apparence comme de son hygiène de vie, il se sentait beaucoup plus jeune que ses quarante-cinq ans et il pensait avoir le droit de s’amuser encore un peu, d’autant qu’il en avait largement les moyens. Si les chauffeurs de taxis, les conducteurs de bus, les transporteurs routiers et le personnel des auto-écoles voyaient leurs emplois disparaître, comme tant d’autres, le sien était assuré. En dirigeant le célèbre centre de recherche informatique de Torrey Pines, il était aussi bien payé qu’abrité de la concurrence des robots.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Proteus II, un avertissement à prendre au sérieux et un livre incontournable -
Gilles Cordillot,
Le Parisien
À PROPOS DE L'AUTEUR
Économiste et cadre supérieur dans une prestigieuse institution financière,
Louis Raffin aborde l'évolution du monde du travail au travers d’une fable attrayante et originale, qui fait de son récit un divertissement et une réflexion économique.
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Seitenzahl: 270
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À Françoise, Xavier, Régis, Patricia, Axelle, Benoît,
LORSQU’IL SORTIT ENFIN DE L’AUTOROUTE, Tom Greene poussa un soupir de soulagement. Les mains crispées sur le petit volant de cuir noir de son formidable bolide italien, il venait de languir, deux heures durant, au milieu de ces maudites voitures autonomes, qui s’étaient multipliées au cours des dernières années. Distantes de quelques mètres les unes des autres, elles formaient d’interminables convois au sein desquels les conducteurs humains peinaient à se glisser. Malgré leur prudence, ces malheureux automobilistes étaient chaque jour plus décriés, car eux seuls provoquaient encore des accidents.
Tom savait qu’un jour ou l’autre il ne serait plus autorisé à conduire cette magnifique voiture que sur circuit fermé et il s’en désolait. Sportif accompli, soucieux de son apparence comme de son hygiène de vie, il se sentait beaucoup plus jeune que ses quarante-cinq ans et il pensait avoir le droit de s’amuser encore un peu, d’autant qu’il en avait largement les moyens. Si les chauffeurs de taxis, les conducteurs de bus, les transporteurs routiers et le personnel des auto-écoles voyaient leurs emplois disparaître, comme tant d’autres, le sien était assuré. En dirigeant le célèbre centre de recherche informatique de Torrey Pines, il était aussi bien payé qu’abrité de la concurrence des robots.
La nuit tombait quand il arriva sur la petite route qui devait le mener chez Axel et Audrey Woodstone. Il franchit sans encombre plusieurs intersections, quand un feu rouge le contraignit à s’arrêter derrière un autre véhicule. Une seconde voiture, surgie de l’obscurité, vint se placer derrière lui, et la première recula contre son pare-chocs. Des hommes encagoulés jaillirent, l’arme au poing, mais Tom fut plus rapide. Repoussant d’un coup le véhicule immobilisé derrière lui, il fit rugir son moteur et s’élança en évitant l’autre voiture. Ses agresseurs n’eurent que le temps de s’écarter d’un bond, et il disparut dans la nuit.
Le détecteur de chocs de sa voiture avait alerté la police et indiqué sa position. Un des drones de surveillance du secteur avait capté la scène et il allait suivre les voitures des malfrats jusqu’à leur interception par une patrouille. Tout cela sans que Tom se soucie de déposer la moindre plainte. Face à l’explosion de la délinquance, la technologie policière avait fait d’immenses progrès.
C’était la troisième fois depuis le début de l’année que Tom faisait l’objet d’une tentative de car-jacking et il commençait presque à s’en amuser. La tôle froissée donnerait un peu de travail à l’un des rares carrossiers encore en activité, et la coûteuse assurance qu’il avait été obligé de souscrire servirait au moins à quelque chose.
Il arriva ainsi, détendu et souriant, devant le poste de contrôle de la zone résidentielle des Woodstone. L’arrière accidenté de sa voiture éveilla la méfiance du vigile retranché derrière les vitres blindées de sa guérite, mais l’heure d’arrivée et la pièce d’identité de Tom étaient conformes. Le muret anti-bélier qui barrait la route s’enfonça lentement dans la chaussée pour lui livrer passage. Peu après, Tom illuminait de ses phares la sobre façade d’une maison d’architecte à flanc de colline. Sortant de sa voiture, il en fit un tour rapide, jugea les dégâts minimes, et s’engagea dans l’allée qui serpentait vers la demeure de ses amis.
Douze ans avaient passé depuis leur aventure aux Amarandes, cette mise en place si délicate de milliers de robots au cœur d’un archipel de l’océan Indien. Mais Tom et les Woodstone avaient conservé des liens d’amitié solides.
– Bonsoir ! lança la silhouette féminine qui se découpait devant la porte d’entrée.
– Bonsoir Audrey, comment vas-tu ?
Sitôt qu’il eut franchi le seuil, elle verrouilla la porte, réactiva l’alarme anti-intrusion, les radars du jardin, et ils gagnèrent le salon.
– Axel n’est pas là ? fit Tom en découvrant la pièce vide.
– Il a enchaîné ses cours d’économie et de sociologie toute la journée à Stanford, et maintenant, il discute avec un de ses étudiants.
– Et Emma ?
– Elle vient de dîner et elle s’est remise au travail, comme tu peux le constater…
Tom tendit l’oreille. De l’escalier qui menait à l’étage, des accords de piano descendaient jusqu’à lui en s’enchaînant avec vivacité. Dès son plus jeune âge, Emma avait manifesté un goût pour la musique, qui avait surpris et enchanté sa mère. Audrey avait la peinture dans l’âme, sa fille, le piano.
– Je ne pensais pas qu’on puisse jouer aussi bien à douze ans, murmura Tom.
– Son professeur lui trouve quelques dispositions, mais, surtout, elle travaille beaucoup. Je suis très fière d’elle.
Tom observa Audrey avec attendrissement. Des rides légères se dessinaient près de ses yeux, mais elle était toujours une jolie femme et, plus encore, une mère comblée. Sa fille Emma, son unique enfant, était tout son bonheur et presque toute sa vie.
– Puis-je t’offrir quelque chose, Tom ?
– Un soda, s’il te plaît.
Audrey revint de la cuisine avec deux verres où scintillait un liquide orangé. Tom s’était assis face à l’immense fenêtre d’où l’on voyait, au loin, le cordon de lumières ceinturant les eaux noires de la baie de San Francisco.
– Alors, ces vacances aux Amarandes, demanda-t-il, c’était comment ?
Le visage d’Audrey s’assombrit.
– Je suis un peu embarrassée pour te répondre… Axel et moi étions ravis de faire découvrir à Emma son île natale et les robots. C’était aussi l’occasion pour moi de lui parler du rôle de ton supercalculateur, Proteus, dans l’opération chirurgicale robotisée que j’ai subie là-bas, et qui m’a permis de donner la vie. Cette histoire a d’ailleurs fasciné Emma… En fait, tout aurait été parfait si notre séjour avait duré une semaine de moins.
– Que s’est-il passé ?
– À notre arrivée, un des robots de Proteus avait été mis à notre disposition. Avec son allure d’adolescent déguisé en astronaute, la blancheur lumineuse de sa tenue, les jolis reflets bruns de la visière de son casque, il avait séduit Emma. Elle l’emmenait presque partout avec elle, inventait toutes sortes de jeux, s’amusait à le déguiser, lui faisait faire mille pitreries. C’était drôle de les voir ensemble. Par moments, on aurait dit qu’ils étaient frère et sœur. Je ne trouvais rien à y redire. Ne m’étais-je pas moi-même montrée presque amicale envers une de ces machines, douze ans plus tôt ?
– Eh bien, alors ?
– Alors, la dernière semaine de notre séjour, le comportement d’Emma a brusquement changé. Elle est devenue grave, songeuse, et a cessé de jouer avec son robot.
– Elle était triste de le quitter.
– C’est ce que j’ai d’abord pensé, jusqu’au soir où elle m’a révélé qu’il lui envoyait une image.
– Une image ?
– Oui, elle m’a dit qu’une image incompréhensible surgissait dans son esprit, de plus en plus souvent, et qu’elle venait du robot.
– Mais c’est absurde !
– J’étais sûre que tu dirais ça, mais ma fille n’est pas folle. Ce n’est que lorsque le robot était près d’elle que cette image apparaissait.
– Audrey ! Les robots de Proteus ne sont pas télépathes !
– C’est peut-être ridicule, mais j’ai eu moi-même autrefois la sensation qu’une forme de vie se cachait derrière le masque de ces machines. Je ne peux pas me moquer de ma fille, même si elle est aussi imaginative que moi.
– Je ne me moquais pas, mais je ne peux pas la suivre dans cette voie. Certes, les capacités cognitives de Proteus se rapprochent des nôtres, mais la comparaison s’arrête là. Ce n’est qu’une puissante machine qui commande les milliers de robots des Amarandes, rien de plus. D’ailleurs, les humains eux-mêmes ne maîtrisent pas la télépathie. Et tu viens de me dire que cette image était incompréhensible.
– Tu veux la voir ?
– Comment ça ?
– J’ai demandé à Emma de me la dessiner.
– Montre.
Audrey quitta le salon et revint peu après, une feuille de papier à la main. En prenant le dessin, Tom ne sut dans quel sens le regarder.
– Il faut le tourner comme ça, indiqua Audrey d’un mouvement de poignet. Mais, quoi que cela puisse représenter, il est clair qu’Emma est plus douée pour la musique que pour le dessin.
Tom vit alors une sorte de banc, ou de boîte allongée, avec des appendices qui ressemblaient à des antennes. Il y avait aussi, tout autour, de longs traits rectilignes et d’autres incurvés ; l’ensemble formait comme une cage, mais rien n’était identifiable.
– En effet, murmura-t-il, déconcerté.
– Je dois aller à la cuisine, s’excusa Audrey, qui venait d’entendre un discret carillon. J’en ai pour une minute.
Tom acquiesça d’un hochement de tête, les yeux fixés sur le dessin d’Emma, dont l’étrangeté le fascinait. Quand tout à coup, épouvanté, il crut deviner ce qu’il représentait.
*
Audrey revint de la cuisine alors que Tom tenait encore à la main le smartphone avec lequel il venait de photographier le dessin d’Emma. Comme un écolier pris en faute, il fut incapable de dissimuler son embarras.
– Que se passe-t-il ? s’inquiéta Audrey.
– Euh… c’est le labo de Torrey Pines. Je viens de recevoir un message. Ils ont un gros problème.
– Tu dois y aller ?
– Non, c’est inutile, mais le planning de mes équipes va être bouleversé.
– Ah…
Un court silence se fit et Tom retrouva ses esprits. Il lui fallait attendre le lendemain pour vérifier son intuition, il devait donc se taire, d’autant qu’il n’y avait peut-être rien à voir dans ce dessin, qu’il rendit négligemment à Audrey. Dans l’immédiat, son seul souci était de faire bonne figure pendant le dîner. Audrey observait ses efforts, dont elle ne pouvait deviner la raison, et elle vint sans le savoir à son secours :
– Si on allait délivrer Axel ? Sans nous, j’ai bien peur qu’il ne passe toute la soirée avec son étudiant.
Tom accepta avec empressement et la suivit dans l’escalier. En haut des marches, ils s’engagèrent dans le couloir jusqu’à une porte. Audrey ouvrit avec précaution. Axel était assis à son bureau, face à l’immense écran qui couvrait tout un mur avec l’image grandeur nature d’un jeune homme dans sa chambre d’étudiant. Axel avait le même âge que Tom, mais il avait maigri, et sa frêle silhouette, son visage émacié et un début de calvitie contribuaient à le vieillir. En voyant Tom, il lui sourit, se retourna vers son étudiant, et mit fin d’une courte phrase à leur entretien.
Le mur vidéo s’éteignit, Axel se leva, et ils quittèrent tous trois la pièce pour gagner la chambre où résonnait le piano. En voyant Tom entrer, Emma bondit de son tabouret pour aller l’embrasser. Elle tenait tout de sa mère : sa longue et mince silhouette, ses traits fins, son regard éclatant et ses cheveux ambrés. Tom était pour elle comme un oncle, gentil, toujours souriant et plein de fantaisie. Mais ce soir-là, il ne put s’empêcher de la considérer avec une gravité qui alarma Audrey.
Quelques minutes plus tard, les trois adultes prenaient congé d’Emma pour regagner la cuisine où le dîner les attendait. Tom vit alors le regard inquisiteur d’Audrey, qu’il esquiva, et ils se comprirent : elle voulait savoir, mais il ne dirait rien. Pris au piège, ils n’avaient plus qu’à s’en remettre à Axel pour animer la conversation.
Ils y parvinrent néanmoins sans peine, car, depuis leur retour en Californie, Axel avait trouvé sa vocation dans la défense et la promotion du modèle social des Amarandes, auquel il avait consacré trois livres, de nombreux articles et d’innombrables conférences, qui l’avaient rendu intarissable.
Audrey l’avait suivi un temps dans sa croisade, mais elle avait fini par se lasser, car la venue de leur fille, loin de souder leur couple, y avait introduit une fêlure qui n’avait cessé de s’élargir. Transportée de bonheur par la naissance d’Emma, Audrey lui avait consacré tout son temps et toute son énergie, au détriment de sa peinture, mais aussi d’Axel, qui n’avait guère résisté. Accaparé par son militantisme, il s’était au contraire très vite accommodé de ce couple fusionnel qui le libérait de beaucoup de contraintes. En devenant la mère d’Emma, Audrey oublia presque d’être l’épouse d’Axel, et il y consentit.
Il n’en était pas moins attaché à sa fille, mais il se contentait de jouer avec elle et de l’abreuver peu à peu, elle aussi, de ses considérations économiques et sociales, qu’elle écoutait avec ravissement, sans rien comprendre. Emma vénérait son père, dont elle était l’étudiante la plus passionnée. Audrey s’était résignée à ce partage des rôles, qui l’éloignait d’Axel. Son obsession de la montée du chômage, de la violence et des inégalités la fatiguait chaque jour davantage, ce que lui seul semblait ne pas voir. Car Tom avait perçu le lent effritement de leur union, et il s’en désolait pour eux. Pourtant, ce soir-là, il ne fit que relancer son ami sur ses thèmes rebattus, partageant ainsi l’ennui d’Audrey, tandis qu’Axel pérorait avec de grands gestes.
– Et les Grecs de l’Antiquité ! s’exclama-t-il soudain. Sais-tu comment ils vivaient ?
– Euh… non, fit Tom en observant Audrey, accablée de devoir entendre à nouveau cette histoire de Grecs.
– Ils vivaient comme nous pourrions le faire si nous étions moins stupides. Les citoyens libres des cités grecques étaient servis par une armée d’esclaves qui assuraient pour eux tout le travail productif.
– Et alors ?
– Alors, les machines ne demandent aujourd’hui qu’à remplir ce rôle : travailler à notre place et nous rendre notre liberté ! La liberté n’est pas l’ennui ! Regarde les retraités, beaucoup sont très actifs, et pas seulement sur les parcours de golf ! Il y a mille façons de se rendre utile, de donner un sens à sa vie, sans pour autant en tirer de l’argent.
– Il en faut pourtant bien un peu.
– Mais les machines n’en demandent pas ! Alors pourquoi ne travaillent-elles pas pour tous, comme aux Amarandes, au lieu de ne servir qu’une minorité de privilégiés qui ne savent plus quoi faire de leur argent ?
Une heure plus tard, Tom prit congé, honteux d’avoir infligé à Audrey une si morne soirée.
*
Le lendemain matin, en s’engouffrant dans le hall du laboratoire de Torrey Pines, Tom manqua de renverser une ravissante jeune femme qui en sortait.
– Oh ! Je suis désolé ! s’excusa-t-il. Je ne vous ai pas fait mal ?
– Je ne crois pas, sourit la jeune femme.
– Je m’appelle Tom, Tom Greene, annonça-t-il en lui rendant son sourire. Vous êtes nouvelle ici ?
– Vous êtes Monsieur Greene ! s’exclama-t-elle, impressionnée.
– Et vous êtes ?
– Je suis Pamela Martinez. Je travaille à la comptabilité depuis deux mois.
– Enchanté, Pamela. Il faudra que je vous offre un café pour me faire pardonner. Si vous le permettez.
– Je le permettrai, minauda-t-elle avant de s’éloigner en ondulant, perchée sur ses hauts talons.
Tom tourna vers elle un long regard, puis retrouva le fil de ses pensées et se dirigea vers les ascenseurs. Arrivé au sous-sol, il suivit un corridor puissamment éclairé que parcouraient de gros tuyaux métalliques. Des techniciens s’affairaient autour de compresseurs et de postes de contrôle. Un bourdonnement de ruche emplissait l’air. Tom prit ensuite un escalier qui semblait disparaître dans les profondeurs de la Terre. Au fil de sa descente, le silence se fit, et il n’entendit plus que le bruit de ses pas. Au bas des marches, une lourde porte étanche, épaisse de près d’un mètre, était ouverte devant lui.
Comme à chacune de ses incursions dans ce lieu insolite, il se remémorait les tombeaux égyptiens, pareillement enterrés, qu’il avait visités quelques années plus tôt ; il en retrouvait ici l’atmosphère sépulcrale. Enfin, il entra dans la salle cryogénique, d’une blancheur de neige, du sol au plafond, où quelques techniciens travaillaient en silence. Au centre de la pièce, le gigantesque sarcophage blanc posé sur pilotis n’abritait pas le corps embaumé d’un pharaon, mais Proteus II, premier supercalculateur quantique de l’histoire.
Dans quelques mois, on procéderait au verrouillage de la porte, la pièce serait plongée dans un froid extrême, proche du zéro absolu, indispensable au bon fonctionnement des processeurs de la machine, et on y transférerait le logiciel et la mémoire de Proteus I. La puissance de calcul du premier Proteus était proche de celle d’un cerveau humain, mais les capacités cognitives du supercalculateur quantique, impossibles à déterminer par avance avec précision, seraient incomparablement supérieures. Un seuil technologique allait être franchi, un saut quantique vers l’inconnu, car il était presque assuré qu’une conscience émergerait de cette machine.
– Tout va bien, les gars ? lança Tom aux techniciens qui, tout à leur travail, n’avaient pas remarqué sa présence.
– Aucun problème, Monsieur Greene, fit le chef d’équipe en se dirigeant vers lui pour le saluer. On a même quelques jours d’avance.
– Excellent ! approuva Tom, qui posa quelques questions pour justifier sa visite, puis libéra son interlocuteur.
Sortant son téléphone de sa poche, il y afficha le dessin d’Emma et, le cœur battant, fit le tour de la salle avec circonspection. Soudain, il s’immobilisa sous une des caméras de surveillance fixées près du plafond. Avisant une échelle, il la saisit, l’appuya contre le mur, y grimpa, et se retourna vers la salle. Le dessin d’Emma, bien que très schématique, reproduisait exactement ce que voyait la caméra.
*
– C’est impossible ! répéta Hurdley. Il doit y avoir une autre explication !
Assis face au mur vidéo de son bureau, Tom était depuis près d’une heure en communication avec William Hurdley. Il lui avait transmis le dessin d’Emma, superposé à l’image de la caméra, et lui avait tout raconté. Mais ce dernier refusait d’y croire.
Malgré son âge avancé, William Hurdley continuait de diriger son entreprise depuis sa légendaire villa californienne, où un cardiologue, présent à demeure depuis peu, veillait sur sa santé déclinante. Le programme des Amarandes l’avait lourdement endetté et ses créanciers comptaient se rembourser en le dépouillant de son patrimoine, mais, au fil de l’expérience, Proteus s’était considérablement auto-amélioré, et William Hurdley avait commencé à vendre des versions simplifiées de son logiciel, dont les applications étaient innombrables. En l’absence de véritable concurrence, il avait pu fixer librement ses prix et s’était retrouvé plus riche que jamais.
Fidèle à ses convictions, il avait engagé les démarches nécessaires pour qu’à sa mort son entreprise revienne à ses salariés. Mais son fils Kevin, qui avait toujours vécu dans son ombre, s’y était violemment opposé. À l’issue d’un long affrontement, Kevin avait récupéré une des plus grosses filiales du groupe de son père, qui, soucieux de passer à autre chose, avait lancé le projet Proteus II.
Et Tom venait maintenant prétendre que Proteus I aurait déjà atteint l’objectif fixé à son successeur : il aurait acquis une forme de conscience, au moins embryonnaire, qui expliquerait cet envoi d’un improbable message télépathique. C’était ridicule.
– Je vous rappelle que Proteus n’a pas accès aux images vidéo du site de Torrey Pines, reprit Hurdley. Il n’est relié au monde extérieur que par ses robots. Ce qu’a vu cette jeune fille ne peut pas venir de lui.
– Sauf s’il a piraté ce réseau vidéo.
– Mon cher Tom, je crois que vous surestimez les possibilités de notre matériel.
– Monsieur Hurdley, je vous mets au défi de trouver une autre explication.
L’assurance de Tom finit par ébranler son interlocuteur, qui s’enferma dans un silence songeur.
– Nous perdons notre temps avec ces hypothèses, lâcha-t-il enfin. Il faut interroger cette jeune personne.
– J’y ai déjà pensé, mais ce ne sera pas facile.
– Pourquoi donc ?
– Parce que sa mère est une tigresse. Si elle craint le moindre danger pour sa fille, ne serait-ce que pour son équilibre psychologique, nous ne pourrons pas l’approcher. Or je crains qu’elle ne réagisse très mal à ce que nous allons lui apprendre.
– C’est ridicule ! De quoi pourrait-elle avoir peur ? Pendant tout son séjour aux Amarandes, elle n’a eu qu’à se féliciter du fonctionnement de Proteus. Sa fille ne serait pas de ce monde sans notre matériel. Elle nous est redevable, elle doit coopérer.
– Pardonnez-moi d’insister, répliqua Tom sans se démonter, mais, si elle sent sa fille menacée, aucun raisonnement n’aura de prise sur elle.
– Grunwald en aura.
– Pardon ?
– Je vais l’envoyer à Irvin Grunwald, il saura la convaincre, et il interrogera sa fille pour nous.
– Irvin Grunwald ferait cela ?
– Si je lui demande.
– Vous croyez que…
– Non ! Ce n’est pas mon argent qui le motivera. C’est un des psychiatres les plus réputés d’Amérique, mais c’est d’abord un homme très fier. Si je me hasardais à brandir devant lui une liasse de billets, je ne m’attirerais que son mépris.
– Alors quoi ?
– J’ai été son patient, et nous avions gardé de bonnes relations. Je vais le contacter et vous irez le voir avant de parler à Madame Woodstone.
*
San Francisco ruisselait sous une pluie froide et pénétrante. Sur les trottoirs balayés par le vent, de rares passants, courbés sous leur parapluie, se hâtaient avec prudence. Tom, les sourcils froncés, cherchait une place pour se garer, quand il découvrit avec soulagement celle qui semblait l’attendre au pied de la maison de Grunwald. Il immobilisa son véhicule, en sortit d’un bond, gravit les trois marches du perron et sonna.
La porte s’ouvrit sur un petit homme aux yeux sombres et à l’épaisse barbe grise qui lui donnait l’allure d’un philosophe antique.
– Bonjour Monsieur Greene, prononça-t-il d’un ton affable. Entrez vite, il fait un temps épouvantable.
Tom le suivit jusqu’au salon, décoré avec raffinement. Deux gracieux fauteuils se faisaient face près d’une cheminée où dansaient de petites flammes.
– William Hurdley m’a tout raconté, commença Grunwald. Je ne vous cacherai pas que votre histoire me laisse sceptique. Je sais qu’on en parle depuis des années, mais j’ai toujours peine à croire qu’une machine privée de vie, d’instinct, de sentiments et de corps, puisse accéder à la conscience. Quant à la voir pratiquer la télépathie…
– Ce n’est pas la vie qui crée la pensée, expliqua Tom, qui s’attendait à cette entrée en matière, c’est la complexité. Un insecte est vivant, il a un corps et des réflexes, mais son système nerveux est trop simple pour abriter ce qui ressemblerait à une conscience. Notre cerveau est infiniment plus développé, il est parcouru de milliards d’échanges électriques chaque seconde, et il importe peu qu’il soit fait ou non de matière organique. Si la complexité de Proteus égale celle de notre cerveau et si, au travers des robots qui lui tiennent lieu de corps, il a partagé la vie des habitants des Amarandes pendant des années, pourquoi ne pourrait-il pas se mettre à penser, lui aussi ? Il n’en sera toutefois jamais humain pour autant, je vous le concède. Son message, s’il est avéré, en est d’ailleurs la preuve. Même si nous maîtrisions la télépathie, je doute que nous ayons l’étrange idée d’envoyer une telle image à Emma pour nouer un premier contact.
– Ce n’est pas étrange, corrigea Grunwald, c’est incompréhensible. Mais si un ordinateur doit disposer un jour d’une intelligence supérieure à la nôtre, je comprends ceux qui s’en alarment, car il sera dépourvu de notion de bien et de mal…
– Ils ont tort ! protesta Tom. Le support de cette intelligence sera trop vulnérable pour qu’elle constitue un réel danger. Qu’une panne se produise, qu’un câble se rompe, qu’un technicien presse un interrupteur ou débranche une prise, et la supposée menace s’évanouira, privée d’électricité. Quand l’homme est apparu sur la Terre, il n’était pas fragile à ce point. Sinon, supérieurement intelligent ou pas, il aurait vite disparu.
– Vous ne me rassurez qu’à moitié et nous n’en sommes pas là. D’ailleurs il n’est pas certain que ce dessin ait la signification que vous lui prêtez. Quoi qu’il en soit, si la télépathie ne relève pas de mes compétences, le cas de cette jeune fille m’intéresse et je suis prêt à la recevoir.
*
Craignant l’accueil d’Audrey, Tom appela Axel pour annoncer qu’il revenait les voir au sujet d’une question importante concernant Emma. Intrigué, Axel chercha à en savoir davantage, mais Tom ignora ses questions, et ils convinrent seulement de son heure d’arrivée. Quand il se présenta chez eux, Audrey était si anxieuse qu’elle ne songea même pas à se montrer hostile. Qu’allait-il révéler après son inquiétant silence de l’autre soir ?
Lorsque Tom eut achevé ses explications, Axel le regardait avec un mélange de stupeur et d’incrédulité, mais le visage d’Audrey était décomposé.
– Il n’est pas certain que le dessin d’Emma ait la moindre signification, ajouta-t-il dans l’espoir de la rassurer. Cette ressemblance n’est peut-être que le fruit du hasard. D’autant que nous ne voyons pas pourquoi Proteus aurait transmis cette image à Emma. C’est pourquoi Hurdley pense qu’il faudrait l’interroger.
– L’interroger ! protesta Audrey. Pour quoi faire ? Je t’ai déjà tout dit. Qu’est-ce qu’il veut savoir de plus ?
– Rien du tout. Il est incompétent pour ces choses-là.
– Qui alors ?
– Le docteur Grunwald.
– Grunwald ? Le psychiatre ?
– Oui, un homme remarquable qui saura discuter avec elle sans la perturber. Mais il voudrait d’abord te rencontrer.
Audrey était épouvantée, non par l’évocation du psychiatre, mais par ce qu’elle déduisait peu à peu des révélations de Tom. Proteus aurait acquis une forme de pensée, de conscience, et la capacité de faire intrusion dans l’esprit de sa fille. Mais pourquoi cette image ? Que fallait-il comprendre ? Et surtout, quel danger fallait-il redouter ?
Échafaudant les hypothèses les plus folles, elle sentit qu’elle perdait pied. Axel n’avait pas dit un mot et elle comprit qu’il ne lui serait d’aucun secours. Alors, tournant vers Tom un regard sombre, elle demanda :
– Quand pourrais-je voir ce médecin ?
*
Pour répondre au souci de confidentialité de William Hurdley, Grunwald avait accepté de recevoir Tom chez lui plutôt qu’à son cabinet, il fit de même pour Audrey. Elle n’avait jamais rencontré de psychiatre, et l’idée de confier sa fille à l’un d’entre eux la rebutait. Il était de surcroît un des plus célèbres, donc des plus redoutables, et elle avait projeté sur lui une image détestable de docteur pour fous, avec une blouse blanche et de grosses lunettes de myope au travers desquelles son regard sournois et reptilien transperçait l’âme des patients.
Aussi, lorsqu’elle sonna et que Grunwald apparut sur le seuil, souriant et affable, elle crut d’abord s’être trompée. Puis elle le suivit jusqu’au salon où il lui offrit une tasse de thé.
– Comment va votre fille, Madame Woodstone ?
– Elle va très bien, je vous remercie. Et pour répondre par avance à votre prochaine question, je peux vous assurer qu’elle n’a rien ressenti depuis son retour des Amarandes.
Grunwald but une gorgée de thé et reposa délicatement sa tasse devant lui.
– Je suis autant embarrassé que vous par cette histoire, confia-t-il, et je ne suis pas sûr de la tirer au clair. Néanmoins, dans le doute, il faudrait que je m’entretienne avec Emma. En votre présence, si vous le souhaitez.
– Qu’allez-vous lui demander ?
– Je voudrais, tout comme vous, comprendre ce qui lui est arrivé, car je n’en sais pas assez pour donner un avis. Mais ce qui me consterne, c’est que personne n’ait l’air d’en savoir assez. Il y a une machine surpuissante qui semble échapper à notre contrôle, un peu comme une voiture lancée à vive allure, et on attend simplement de voir ce qui va se passer.
– Vous croyez qu’Emma court un danger ?
– Je n’en ai pas la moindre idée et je ne suis pas certain d’en savoir plus lorsque je l’aurai reçue, mais je n’ai rien de mieux à vous proposer.
Il n’en fallut pas davantage à Grunwald pour gagner la confiance d’Audrey. La retenue, l’humilité et la franchise de ses propos avaient suffi à la convaincre qu’ils étaient dans le même camp. Ils s’accordèrent sur la date où elle reviendrait avec Emma, et leur discussion prit une tournure plus cordiale. Audrey songea néanmoins avec amertume qu’Axel aurait pu faire l’effort de venir, au lieu de s’en remettre une nouvelle fois à elle, sous prétexte d’une conférence importante. Il avait ajouté, pour tenter de se disculper, qu’il ne croyait pas un mot de cette histoire d’ordinateur télépathe.
*
Audrey avait parlé à Emma, qui fut ravie d’apprendre que Tom avait pris son histoire au sérieux. Axel s’était senti obligé d’assister à leur discussion en s’efforçant de paraître intéressé pour ne pas indisposer Audrey, mais il ne pouvait s’empêcher de trouver tout cela grotesque, et elle l’avait perçu. Aussi décida-t-elle de se passer de lui pour accompagner Emma chez le docteur Grunwald.
Comme elle s’y attendait, un rapport de confiance s’établit entre sa fille et le praticien.
– Je vais vous faire passer quelques tests, annonça-t-il, tandis qu’ils prenaient place avec Audrey autour d’une petite table ronde. Vous devrez répondre à une série de questions. Certaines vous sembleront étranges, c’est normal, elles le sont. Répondez-moi spontanément. Vous pouvez aussi ne pas répondre. Je vous montrerai ensuite des dessins et des photographies, et vous devrez me dire, tout aussi simplement, ce qu’elles représentent pour vous, ou si vous n’y distinguez rien. D’accord ?
– D’accord, fit Emma, en tournant vers sa mère un regard complice.
Les tests commencèrent. De temps à autre, une remarque d’Emma provoquait chez Grunwald un sourire amusé ou une moue appréciative. Audrey prenait plaisir à voir sa fille laisser paraître son sens de l’observation et sa fantaisie. Questions et images se succédaient à un rythme rapide. Emma, par jeu, y réagissait de plus en plus vite, quand tout à coup, elle se figea.
– C’est ça ! s’écria-t-elle en pointant du doigt la photo posée devant elle. C’est exactement ça ! C’est l’image que j’avais dans la tête ! Qu’est-ce que c’est, Docteur ?
Grunwald et Audrey se regardèrent, bouleversés. Emma avait reconnu sans hésiter la copie d’écran vidéo que Tom avait envoyée.
– Notre entretien est terminé, annonça Grunwald d’un ton solennel. Mademoiselle, les tests auxquels nous venons de procéder suffisent largement à établir votre parfaite santé mentale. Vous ne souffrez d’aucune pathologie. C’est à croire que vous avez réellement reçu un message télépathique, je ne vois aucune autre explication.
– Et la photo ? rappela Emma.
– La photo nous a été fournie par votre ami Tom Greene. Si j’ai bien compris, un logiciel auto-évolutif fonctionne actuellement dans l’ordinateur appelé Proteus. Cette machine sera bientôt relayée par une autre, beaucoup plus puissante, dans laquelle le logiciel et la mémoire de Proteus seront dupliqués. La photo représente ce nouveau matériel, vu par une caméra de surveillance.
– Je ne comprends pas comment j’ai pu voir ça, fit Emma songeuse, ni pourquoi Proteus m’a montré cette image.
– Nous ne comprenons pas non plus, intervint Audrey, parce que cette machine ne pense pas comme nous.
– C’est dangereux pour moi ?
– Je ne crois pas, affirma Grunwald, pour rassurer la mère autant que la fille. Vous n’avez pas été incommodée, vous n’avez eu ni maux de tête, ni cauchemars, et vous ne voyez plus cette image depuis votre retour. Mais il m’est impossible d’être catégorique. Quoi qu’il en soit, vous devrez être vigilante si vous approchez une nouvelle fois l’un de ces robots.
– Plus jamais ! s’exclama Audrey.
PROTEUS II VENAIT D’ÊTRE ACTIVÉ. Pendant une centaine d’heures, la température de la salle blanche qui l’abritait avait été abaissée, par paliers, jusqu’à effleurer le zéro absolu. Ses processeurs quantiques s’étaient alors mis en route et, après une longue et méticuleuse série de tests, le contenu intégral de Proteus I y avait été dupliqué. Il ne restait plus qu’à contrôler les résultats.
Les robots des Amarandes étaient restés connectés à Proteus I, qui allait continuer de les diriger. Une dizaine de nouveaux robots serviraient d’interface entre Proteus II et les humains. Confiant dans son matériel et impatient de le voir fonctionner, William Hurdley avait fait installer ces robots dans sa propriété, où ils seraient affectés à des tâches domestiques.
