Proteus III - Louis Raffin - E-Book

Proteus III E-Book

Raffin Louis

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Beschreibung

Quel sera l'avenir de notre monde ?

L’intelligence artificielle de Proteus a atteint un niveau préoccupant. Ses créateurs ont perdu tout espoir de le contrôler et ils ne comprennent pas ses intentions. Les autorités américaines s’apprêtent à détruire le supercalculateur. Trop tard ?

Cette nouvelle aventure conclut la trilogie Proteus. Dans les deux premiers tomes, Louis Raffin dénonçait le partage inégal des richesses dans un monde aux ressources limitées. Avec Proteus III, l’auteur élargit sa réflexion à la place de l’homme dans l’univers, au sens de la vie et à la quête du bonheur.

Le troisième et dernier tome de la saga de thrillers économiques Proteus, à lire sans attendre !

EXTRAIT

Les façades de la Maison Blanche venaient d’être repeintes et brillaient au soleil. Derrière une des fenêtres de l’aile ouest, dans un petit salon sobrement décoré, Audrey Woodstone regardait au dehors les massifs de fleurs. Elle attendait sa fille Emma, qui s’entretenait avec le Président Rodriguez.
Quelques étages plus bas, dans le dédale des sous-sols du bâtiment, le Vice-Président Roy Spender avait rejoint l’équipe chargée de suivre et d’enregistrer la visite d’Emma. Mais les écrans restaient noirs et les haut-parleurs muets, car, à peine entrée dans le bureau ovale, la fille d’Audrey avait exigé que le dispositif de surveillance soit désactivé. Proteus, toujours relié à elle, était parvenu à détecter ce matériel, qu’ils avaient dû mettre en veille. L’autonomie et les pouvoirs de cette prodigieuse intelligence artificielle devenaient problématiques. Elle venait de contribuer au renversement d’un chef d’État africain et elle intervenait maintenant dans le fonctionnement interne de la Maison Blanche. Roy Spender ne voyait plus que deux options possibles : prendre au plus vite le contrôle de cette machine, ou la neutraliser.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Louis Raffin est diplômé de Sciences-Po Paris, économiste et directeur dans une grande institution financière.
Sous la forme de fictions attrayantes et originale, il aborde des thèmes sérieux – l’économie, les migrants – sans rebuter le lecteur.

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Seitenzahl: 225

Veröffentlichungsjahr: 2017

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À Etty Hillesum

Les tomes précédents

Dans le tome précédent

Emma Woodstone était rentrée du Gwandana accompagnée de son père Axel. Grâce à sa liaison télépathique avec Proteus, elle avait permis de renverser le dictateur Missoko pour amener au pouvoir le chef des rebelles, James Diakoundé.

Arrivée à l’aéroport de San Diego, Emma retrouva sa mère Audrey. Elles partirent avec Axel rendre visite à William Hurdley, hospitalisé dans l’attente d’une greffe de cœur artificiel.

Pendant qu’Emma s’entretenait avec le vieil homme, une terrible scène de rupture opposa ses parents dans la pièce voisine. Audrey révéla à son mari qu’elle avait une liaison avec leur ami Tom Greene. Sous le choc, Axel quitta précipitamment l’hôpital. Emma entendit leur dispute depuis la chambre de William Hurdley. Lorsqu’elle retrouva sa mère, Emma lui annonça qu’elle partait pour Washington afin de s’entretenir avec le Président Rodriguez.

Elles arrivèrent le lendemain à la Maison-Blanche. Audrey fut reléguée dans un salon d’attente tandis que sa fille était reçue dans le bureau ovale. Emma détecta, grâce à Proteus, un système d’écoute. Elle exigea qu’il soit désactivé. Le Président resta ainsi seul à entendre Emma. À l’issue de leur entretien, le Président annonça, sans se justifier, qu’Emma demeurait libre de circuler et d’agir à sa guise en restant connectée à Proteus.

Quelques mois plus tard, Axel renonçait à ses fonctions d’enseignant à Stanford pour prendre un poste à Washington. Sa fille partit avec lui. Maria Harramond, Présidente de la République des Amarandes, arriva à New-York en compagnie de James Diakoundé, nouveau Président du Gwandana. Elle prononça, à la tribune des Nations unies, un discours très critique envers les dirigeants corrompus de certains pays. Revenue devant son hôtel, elle sortit de voiture et salua la foule. Un drone surgit et tira une balle qui l’atteignit au front. Elle mourut sur le coup.

DANS L’AIR GLACÉ de la haute atmosphère, sous un ciel criblé d’étoiles, le lourd biréacteur de William Hurdley emportait ses passagers endormis. Deux chambres avaient été aménagées dans l’appareil, ainsi que des cabines regroupées à l’arrière. Arrimé dans la soute, un sarcophage métallique abritait la dépouille de Maria Harramond, assassinée la veille à New York. Les voyageurs accompagnaient le corps aux Amarandes où auraient lieu des obsèques solennelles.

L’avion avait été transformé en appareil autonome, ainsi que l’exigeait la réglementation antiterroriste. L’équipage ne comptait plus que trois hôtesses et un technicien, assistés de robots. À cette heure de la nuit, seuls les couloirs demeuraient éclairés.

Emma Woodstone était à bord.

*

Quelques mois plus tôt, dans un autre avion qui la ramenait du Gwandana avec son père, elle avait vécu, à l’insu de tous, un événement extraordinaire. Le lendemain, le Président Rodriguez la recevait à la Maison Blanche. Il fut le premier à savoir.

I

LES FAÇADES DE LA MAISON BLANCHE venaient d’être repeintes et brillaient au soleil. Derrière une des fenêtres de l’aile ouest, dans un petit salon sobrement décoré, Audrey Woodstone regardait au dehors les massifs de fleurs. Elle attendait sa fille Emma, qui s’entretenait avec le Président Rodriguez.

Quelques étages plus bas, dans le dédale des sous-sols du bâtiment, le Vice-Président Roy Spender avait rejoint l’équipe chargée de suivre et d’enregistrer la visite d’Emma. Mais les écrans restaient noirs et les haut-parleurs muets, car, à peine entrée dans le bureau ovale, la fille d’Audrey avait exigé que le dispositif de surveillance soit désactivé. Proteus, toujours relié à elle, était parvenu à détecter ce matériel, qu’ils avaient dû mettre en veille. L’autonomie et les pouvoirs de cette prodigieuse intelligence artificielle devenaient problématiques. Elle venait de contribuer au renversement d’un chef d’État africain et elle intervenait maintenant dans le fonctionnement interne de la Maison Blanche. Roy Spender ne voyait plus que deux options possibles : prendre au plus vite le contrôle de cette machine, ou la neutraliser.

Audrey avait aperçu deux écureuils qui jouaient au milieu de la pelouse. Elle les observait avec attention, dans l’espoir de ne plus penser à autre chose. Que n’aurait-elle donné pour vivre dans la même insouciance ? La veille, en retrouvant Emma à son retour du Gwandana, elle l’avait blessée presque aussitôt en rompant brutalement avec son père. Comment avait-elle pu être aussi impulsive ? Pourquoi n’avait-elle pas attendu un peu ? Que faire, maintenant, pour obtenir le pardon de sa fille ?

Elle s’attardait devant la fenêtre, le front appuyé contre la vitre, quand un bruit de porte la fit se retourner. Le Président entrait dans la pièce.

– Emma vous attend dans mon bureau, annonça-t-il, mais je voudrais d’abord vous dire quelques mots.

Il referma la porte et invita Audrey à s’asseoir en face de lui. Elle découvrit alors la gravité de son expression. La tranquille assurance qu’il affichait jusqu’alors avait disparu. Que s’était-il passé ?

– Votre fille souhaite poursuivre librement l’expérience, annonça-t-il.

– Et alors ?

– J’ai accepté.

Audrey eut un mouvement de recul.

– Vous avez accepté ? Ce n’est pas possible ! Vous savez bien que cette demande ne vient pas d’elle, mais de votre ordinateur, qui lui impose ses volontés.

– Vous faites erreur, Madame. Votre fille n’est nullement soumise à Proteus.

– Vraiment ? Et vous laisseriez une gamine de douze ans disposer à sa guise de votre précieux matériel ?

– Elle a fait valoir des arguments que je ne peux pas vous exposer.

– Vous ne pouvez pas ?

– Non, je ne peux en parler à personne, et ça ne va pas me faciliter les choses.

Audrey observa le Président. Qu’est-ce que Emma avait pu lui raconter ?

– Si je comprends bien, elle va continuer à servir de cobaye à cette machine, qui semble être parvenue à vous manipuler aussi.

– Je ne vais pas argumenter, Madame. Vous allez repartir avec votre fille et vous le constaterez par vous-même : elle est indépendante de Proteus.

– Mais elle est si jeune !

– En effet. C’est pourquoi vous devez lui offrir, avec votre mari, un cadre familial protecteur, harmonieux et rassurant.

Audrey pâlit. Était-ce une allusion à sa rupture avec Axel ? William Hurdley avait entendu, lui aussi, depuis sa chambre d’hôpital, les éclats de leur scène. Avait-il tout raconté ? Ou bien était-ce une coïncidence ? Saisie d’un mélange de colère et d’embarras, elle lança au Président un regard hostile, qu’il accueillit avec indifférence.

– Elle nous attend, conclut-il en se dirigeant vers la porte.

Audrey le suivit jusqu’au bureau ovale. Emma était sagement assise dans un canapé. Quand elle se leva, deux hommes entrèrent par une autre porte. Le Président se tourna vers eux.

– Messieurs, Mademoiselle Woodstone est libre de ses déplacements. La protection que nous lui assurons devra désormais être invisible. Organisez son retour à San Francisco par le premier vol.

*

Axel sortit de l’hôpital sans même s’en rendre compte. Brisé par sa rupture avec Audrey, il errait comme un somnambule. Si elle n’avait parlé que de divorce, il aurait conservé un espoir, il aurait tout tenté pour la ramener à lui. Mais elle avait ruiné ses chances en s’unissant à un autre. Et cet autre, c’était Tom ! Leur meilleur ami ! Comment avaient-ils pu ? Avaient-ils songé un instant à Emma ? N’était-ce pas le pire moment pour lui infliger cette nouvelle épreuve ?

Incapable de revenir sur ses pas, Axel saisit son portable et écrivit un long message à sa fille. Il la laissait seule pour quelques jours avec sa mère, elles avaient été trop longtemps séparées. Puis il marcha, pendant des heures, pour vider son esprit. La nuit était tombée depuis longtemps quand il se décida enfin à prendre un taxi jusqu’à l’aéroport. Arrivé à San Francisco, il prit un autre taxi, qui s’arrêta devant chez lui alors que le jour naissait.

Indifférent à l’air humide et froid, il s’avança jusqu’au perron de la maison et franchit le seuil. Les pièces s’illuminèrent pour l’accueillir, mais, dans le salon, il eut la pénible impression qu’il n’était plus chez lui, qu’il était chez Audrey et Tom. Il gravit l’escalier qui menait à l’étage, prit deux somnifères et s’effondra dans son lit sans même ôter sa veste.

*

La Maison Blanche avait bien fait les choses. Audrey et Emma étaient assises au premier rang d’un appareil de nouvelle génération. Devant elles, à la place du cockpit, une bulle transparente offrait une vue extraordinaire. Emma s’était pourtant endormie peu après le décollage, épuisée par le décalage horaire et sa longue entrevue avec le Président. Audrey, indifférente, elle aussi, au paysage, quitta rapidement son siège pour gagner le bar de l’avion. Deux passagers bavardaient. Elle s’isola près d’un hublot, sortit son téléphone et appela Tom.

– Alors ? fit-il d’une voix inquiète. Où en êtes-vous ?

– Emma l’a très mal pris. Je n’aurais jamais dû agir aussi brutalement avec son père. Je crois que tout le monde va m’accabler.

– Pourquoi dis-tu ça ?

– Parce que même le Président a fait une allusion.

– Le Président ? C’est impossible ! Comment saurait-il ?

– Il m’a fait une remarque ambiguë. C’était peut-être une coïncidence, mais j’en doute. Si Emma a pu entendre ma dispute avec Axel, Hurdley aussi, et il en a peut-être parlé au Président.

– …

– Tom ? Tu es là ?

– Oui, j’essaye de réfléchir.

– Je suis désolée.

– Tu ne dois pas, c’est Hurdley le responsable, mais tout ça n’a aucune importance. Notre histoire ne regarde que ton mari et ta fille.

– Oui, elle regarde ma fille, qui me désapprouve, qui souffre et qui m’en veut.

– Tu n’as rien fait de mal.

– Je n’en suis plus si sûre.

– Audrey ! Ouvre les yeux ! Axel te délaissait, il ne se souciait que de lui-même et il a exposé ta fille aux pires dangers malgré ton opposition.

– C’est ta machine qui a exposé Emma au danger.

– Tu m’accuses de…

– Non, je ne t’accuse de rien, pardonne-moi, mais je m’en veux tellement.

– Audrey, le seul reproche que tu puisses te faire, c’est d’avoir été spontanée, d’avoir laissé parler ton cœur. Je suis sûr que ta fille comprendra.

– Si tu pouvais dire vrai.

– Que vas-tu faire maintenant ?

– Je ne sais pas. J’ai vu que la télésurveillance interne de la maison avait été désactivée. Axel est donc rentré. Je n’avais pas réfléchi à ça non plus. Emma a le droit de dormir chez elle, mais je ne peux pas retrouver Axel si vite, après ce qui s’est passé à l’hôpital. Ce serait trop dur, pour lui comme pour moi.

– Il faudra pourtant te résoudre à le revoir.

– Oui, dans quelques jours. En attendant, je vais dormir à l’hôtel. J’y verrai plus clair demain.

– Veux-tu que je vienne ?

– Non, reste chez toi, comme convenu. Je dois gérer ça toute seule.

Audrey referma l’étui de son portable et regagna son siège. Les lumières de San Francisco étaient en vue. L’avion acheva sa descente et la piste apparut. Quand les roues touchèrent le sol, le choc réveilla Emma et elle ouvrit les yeux sur l’aérogare illuminée.

– J’ai bien dormi, annonça-t-elle en gratifiant sa mère d’un sourire.

Audrey n’osait y croire. L’hostilité de sa fille commençait-elle déjà à se dissiper ?

Après avoir récupéré leurs valises, elles se dirigèrent vers la longue file des passagers en attente d’un taxi autonome. Quelques limousines d’ancienne génération, à conduite humaine, étaient également disponibles, mais à un prix extravagant.

– Il va falloir s’armer de patience, soupira Audrey.

– Viens, fit Emma en s’éloignant de la foule.

– Où vas-tu ?

– Nulle part…

Audrey renonça à comprendre et suivit sa fille qui longeait le trottoir d’un pas précipité. Quelques secondes plus tard, un taxi autonome s’arrêtait à leur hauteur en ouvrant ses portières et son coffre.

– Mais… tu resquilles, objecta timidement Audrey. On aurait dû faire la queue, comme tout le monde.

– Maman, mon lien avec Proteus te cause assez de soucis comme ça. Je peux t’offrir cette petite compensation.

Audrey sourit, jeta sa valise dans le coffre et monta dans le véhicule. Emma prit place en face d’elle et la voiture démarra dans un discret sifflement.

– Je ne pourrai pas rester ce soir, fit Audrey d’un ton navré.

– Pourquoi ?

– Parce que ton père est à la maison.

– Et alors ?

– Alors, après ce qui s’est passé hier, je crois qu’il vaut mieux attendre un peu avant de se revoir.

– Tu crois ?

– Oui.

– Comme tu voudras.

– Tu n’es pas fâchée ?

– Je suis triste.

– Moi aussi, je suis triste. Ton père compte toujours beaucoup pour moi et je sais que je lui fais de la peine, mais…

– Mais quoi ?

– Tu n’as pas à me juger.

– Je ne te juge pas, Maman, mais je déplore ta décision, d’autant que j’en suis responsable.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Tu n’y es pour rien.

– C’est ma participation à l’expérience Proteus qui vous a dressés l’un contre l’autre.

– Beaucoup de choses allaient déjà mal entre nous, et c’est ton père qui a voulu que tu…

– Non, il a proposé. C’est moi qui ai voulu. Il n’a fait que me suivre et se soucier de moi. Tu l’aurais vu agir, tu serais retombée amoureuse.

– Emma, tu as des idées charmantes et romantiques, mais la vie n’est pas si simple. Tu ne peux pas tout comprendre.

– Sans doute, mais toi non plus. Je sais en revanche que papa a changé, et c’est vraiment dommage que tu le quittes maintenant.

*

Quand Axel émergea du sommeil, la nuit tombait déjà. Pendant un instant, il se demanda où il était, puis ses souvenirs et sa tristesse réapparurent. Il s’assit au bord du lit, ôta ses vêtements froissés et gagna la salle de bains. Dans la cabine d’hydromassage, les jets de vapeur et d’eau semblaient vouloir le dissoudre et il s’y attarda. Enfin, quittant son étuve, il enfila un peignoir et descendit à la cuisine. Privé d’appétit, il fit couler un café et alla s’installer à sa place habituelle, près de la fenêtre. Un taxi s’arrêtait devant la maison. Audrey et Emma étaient à bord.

Il les vit sortir du véhicule et descendre une valise. Audrey étreignit furtivement sa fille et remonta dans la voiture, qui disparut dans la brume. Emma se tourna vers la fenêtre de la cuisine et fit un signe de la main à son père avant d’empoigner sa lourde valise. Axel se précipita à sa rencontre, pieds nus sur le pavement glacé de l’allée, et il arracha Emma du sol pour la serrer dans ses bras.

– Mon ange, tu es revenue. Merci !

– Papa, tu m’étouffes…

– Excuse-moi. Viens, rentrons, il fait froid.

Arrivés au salon, ils se laissèrent tomber dans un canapé.

– Tu es sûre que tu ne veux rien ? insista Axel. Tu n’as pas soif ? faim ? Tu n’es pas fatiguée ?

– Non, j’ai dormi dans l’avion et il est trop tôt pour dîner. Je n’ai besoin de rien. Je suis très contente de te retrouver. Tu es parti un peu brusquement hier.

– Je suis désolé, je…

– Parlons d’autre chose.

– Tu as raison. Raconte-moi plutôt votre journée à San Diego.

– Nous sommes allées à Washington.

– À Washington ? Aujourd’hui ?

– Pour voir le Président.

– Le… Tu es allée à la Maison Blanche avec ta mère ?

– Oui.

– Et le Président Rodriguez vous a reçues, comme ça ?

– J’ai passé deux heures avec lui.

– Deux heures ! Tu as parlé de Proteus avec lui pendant deux heures ?

– Pas seulement de Proteus.

– Bon… Et vous êtes arrivés à quelle conclusion ?

– On ne change rien, l’expérience se poursuit.

– Quoi ? Il est d’accord pour que Proteus continue de se promener avec toi ? Qu’est-ce que tu lui as raconté ?

– Je ne peux pas te le dire.

– Pourquoi donc ?

– Parce que ça ne regarde que lui.

– Emma ! Je suis ton père…

– Je sais, mais lui, c’est le Président des États-Unis.

– C’est très vexant, ce que tu me dis.

– Il ne faut pas le prendre ainsi. Je t’assure que je ne lui ai pas fait un cadeau.

– Tu lui as annoncé une catastrophe ? Tu l’as menacé ?

– Bien sûr que non !

– Alors quoi ?

– Je lui ai donné des informations.

– Des informations ? Et ça a suffi pour qu’il te laisse libre d’agir à ta guise ?

– Il faut croire.

– Emma ! Ce n’est pas toi, c’est Proteus qui lui a raconté tout ça.

– Non.

– Qu’en sais-tu ?

– Je dispose de ces informations grâce à Proteus, mais ce n’est pas lui qui me les a données.

– Pas lui ? Qui, alors ?

– Papa, s’il te plaît, n’insiste pas…

Axel vit le regard implorant de sa fille et il soupira.

– D’accord… Restons-en là pour le moment. Tu comptes faire quoi maintenant ?

– Je ne sais pas encore.

– Voilà qui est rassurant.

– Papa, ne sois pas si inquiet. Il s’est passé quelque chose pendant notre retour du Gwandana. Proteus a changé et mon rapport à lui est devenu beaucoup plus clair.

– Il a changé pendant qu’on était dans l’avion ?

– Oui.

– Et tu ne m’en as pas parlé ?

– C’était trop nouveau pour moi.

– Ça l’est encore ce soir ?

– Ce soir, je peux te dire que Proteus ne m’influence pas. C’est même le contraire. Sans moi, il n’est rien.

– Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu ne vois donc pas qu’il te manipule ?

– Proteus ne m’a jamais manipulée, il en serait incapable. On s’est trompé sur lui depuis le début, il n’a jamais accédé à la conscience.

– Quoi ? Après tout ce qu’il a fait ?

– Il n’a rien fait. C’est maman qui l’a influencé avant ma naissance et j’ai pris le relais par la suite.

– Comment ça ? Et votre contact télépathique ? Qui l’a amorcé ?

– Ce ne peut être que moi, parce que Proteus a toujours été passif. Ce n’est pas une personne, c’est un objet. Il agit, il est autonome, exactement comme une voiture, mais il ne pense pas pour autant. Aucun ordinateur ne pense. Ces machines nous surpassent dans presque tous les domaines, mais elles ne le savent pas. Proteus m’a apporté un supplément d’intelligence et de savoir, mais moi seule ai conscience d’exister. Si je devais me détacher de lui, il ne serait qu’un supercalculateur de plus.

Axel renonça à argumenter. Emma lui annonçait que Proteus s’était mystérieusement transformé, et elle en présentait, dans le même temps, une image plus rassurante que jamais. Ne fallait-il pas craindre, au contraire, qu’elle soit tombée sous l’emprise totale de cette imprévisible machine ?

*

L’activation du Proteus quantique, Proteus II, avait bouleversé la vie professionnelle de Tom. Les premiers jours, l’ordinateur paraissait défectueux et le travail n’avait pas manqué. Mais lorsque William Hurdley pressentit la vérité et qu’on laissa Emma se connecter à la machine, Tom se trouva soudain désœuvré, et il l’était resté. Certes, il dirigeait toujours le laboratoire de Torrey Pines, mais avec l’autonomie de Proteus II, dont on avait perdu tout contrôle, ses équipes ne se consacraient plus qu’à des tâches mineures, peu valorisantes, et les techniciens commençaient à s’inquiéter pour leur emploi. Si même les développements informatiques étaient conçus par les machines, quelle place resterait-il aux humains ?

William Hurdley s’était voulu rassurant. Ce n’était qu’une étape, prétendait-il. Mais son grand âge et les risques liés à sa prochaine implantation cardiaque le rendaient moins crédible. Et sa réconciliation inattendue avec son fils Kevin faisait craindre le pire. Si ce dernier héritait finalement de l’entreprise, jusqu’alors destinée à être partagée entre les employés, il ne s’embarrasserait sans doute guère de considérations sociales dans sa gestion.

Tom était toutefois devenu insensible à ces préoccupations depuis qu’il partageait la vie de l’épouse d’Axel. L’allégement de sa charge de travail n’était plus une menace, mais une aubaine, qui lui permettait de passer plus de temps auprès d’Audrey.

Jusqu’alors, la seule relation qu’il ait prise au sérieux, c’était avec Maria, treize ans plus tôt, aux Amarandes. Depuis, il avait repris sa carrière de séducteur, les liaisons éphémères avec de jolies créatures offrant bien des agréments, à commencer par la liberté.

Avec Audrey, il savait que ce serait différent. Elle allait divorcer pour lui et ils s’en trouveraient plus unis que par un mariage. Elle allait mettre un terme à seize ans de vie commune avec Axel. C’était un drame banal et douloureux. Des rêves, des promesses d’amour éternel réduits à néant par les faiblesses humaines et l’usure du temps. Tom avait, comme Audrey, passé la quarantaine. Ses multiples aventures avaient dissipé ses illusions. Il savait que leur union serait aussi fragile que les autres, et il allait traverser une épreuve qui pouvait la briser : cohabiter avec la fille d’Audrey.

Songeur, morose, il s’était enfermé dans son bureau depuis le début de la matinée, quand il reçut enfin l’appel qu’il attendait.

– Bonjour Tom.

– Bonjour Audrey, comment vas-tu ?

– Je viens d’appeler Axel.

– Ah… Ça s’est passé comment ?

– Presque trop bien. Il quitte la maison dès ce soir. Il va s’installer à l’hôtel en attendant de trouver un appartement. Il me laisse la garde d’Emma et il valide par avance le montant de la pension alimentaire que je lui demanderai.

– Il est encore sous le choc, il a tout le temps de devenir moins conciliant.

– Sans doute, mais rien ne l’obligeait à réagir si vite et si généreusement. J’ai l’impression qu’il est beaucoup plus préoccupé par Emma que par notre divorce. Il semble décidé à tout faire pour faciliter notre séparation et je commence à me trouver égoïste.

– Audrey ! Ne sois pas naïve ! Il joue la comédie.

– Pourquoi dis-tu ça ? Je te rappelle que ma fille est toujours dans une situation invraisemblable. Je l’ai appelée aussitôt après Axel, elle n’a guère été bavarde. Elle est plus proche de son père que de moi, aujourd’hui. Il sait des choses que j’ignore et je m’étonne qu’elle le laisse partir si vite et si facilement.

– Je n’aime pas ça.

– Moi non plus, mais qu’est-ce que je peux y faire ? J’ai déjà obtenu tout ce que je voulais.

– Ils se sont entendus pour te culpabiliser.

– Tu n’en sais rien !

Tom s’abstint de réagir. À quoi bon ? Il ne ferait qu’irriter Audrey. Il devait la laisser tranquille, le temps qu’elle s’habitue à sa nouvelle situation et, surtout, qu’elle retrouve l’affection de sa redoutable fille.

*

Si l’appel d’Audrey n’avait guère réjoui Tom, il l’avait au moins arraché à son ennui. Mais son répit dura peu, et il décida de quitter son bureau plus tôt encore que d’habitude. Arrivé sur le parking, il retrouva, avec un sourire satisfait, le luxueux bolide qui provoquait l’admiration et l’envie de ses collaborateurs. Il se glissa à l’intérieur, démarra dans un grondement sourd et franchit l’enceinte du laboratoire Hurdley. Il allait prendre à gauche pour s’engager dans l’avenue, mais son volant tourna à vide tandis que la voiture s’élançait du côté opposé. Tom écrasa le frein, la pédale s’enfonça sans résistance. Toutes les commandes étaient désactivées.

Conformément à la nouvelle législation, le pilotage manuel de sa voiture n’était plus qu’une option. Elle s’ajoutait au dispositif de conduite autonome, obligatoire sur tous les véhicules neufs, qui permettait à la police de les contrôler à distance pour réguler le trafic, mais aussi d’arrêter tout suspect sans devoir le poursuivre.

Tom crut à un dysfonctionnement, mais il hésita à presser le bouton d’arrêt d’urgence. Sa voiture roulait à vitesse stabilisée, suivait parfaitement la route et respectait la signalisation. Aucun danger ne semblait se présenter. Piqué par la curiosité, Tom décida d’attendre pour voir où son engin le mènerait. Dix minutes plus tard, il s’immobilisait sur le parking du golf de Torrey Pines, face à un 4 x 4 noir. Deux hommes s’avancèrent. Il abaissa la vitre étroite de sa portière.

– FBI ! annoncèrent-ils en présentant leurs plaques. Veuillez descendre, s’il vous plaît.

– C’est vous qui m’avez intercepté ?

– Oui, quelqu’un d’important souhaite vous rencontrer, Monsieur Greene.

– Vraiment ? J’ai une adresse, vous savez. J’ai même le téléphone.

– Il veut vous rencontrer en toute discrétion, c’est pourquoi je vous demande de nous remettre votre smartphone et votre montre.

– Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

– Monsieur Greene, s’il vous plaît…

Tom pressa une touche d’un geste brusque. Sa portière se souleva et il bondit de son siège.

– Tenez ! maugréa-t-il. Ne les abîmez pas !

– Par ici, fit l’un des agents en désignant le pavillon d’entrée du golf.

Une voiturette électrique les attendait. L’homme au volant invita Tom à monter, et le véhicule s’engagea sur le parcours.

– Où allons-nous ? grommela Tom.

– Au trou numéro sept du parcours nord.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il est près de l’océan.

– Ah… C’est pour me faire admirer le paysage ?

L’homme ne répondit pas.

Le golf était magnifique. Des pins projetaient leur ombre sur un ondoyant tapis vert parsemé d’obstacles de sable blanc. L’océan s’étirait à l’horizon. Tom jugea qu’ils s’approchaient un peu vite de la falaise, mais ils prirent un brusque virage pour se diriger vers une autre voiturette. Un homme au visage austère en descendit à leur arrivée. Tom mit pied à terre à son tour, et son chauffeur repartit.

– Bonjour Monsieur Greene, je suis Richard Balding, chef de cabinet du Vice-Président Spender. Je vous prie d’excuser cette convocation un peu cavalière, mais vous allez comprendre.

– Bonjour Monsieur Balding. J’aimerais comprendre, en effet.

– Je suis venu de Washington pour vous parler de Proteus.

– Vous n’avez pas le téléphone ?

– Pour Proteus, aucune ligne cryptée n’est indéchiffrable.

Impressionné par le ton de son interlocuteur, Tom perdit sa désinvolture et le laissa poursuivre.

– Je vais vous livrer un secret d’État, Monsieur Greene, comprenez-vous ce que cela implique ?

– Soyez sans crainte, Monsieur Balding. Je sais être discret.

– Bien… Il s’est passé quelque chose au Gwandana, un incident que nous avons appris par un ministre ayant participé au voyage et qui s’est confié à notre ambassadeur aux Amarandes.

– Quel genre d’incident ?

– À son arrivée, Emma Woodstone a été reçue avec les autres visiteurs par le dictateur. Lorsqu’ils lui ont exposé la façon dont ils comptaient mener leur visite, il s’est violemment opposé. Ils songeaient déjà à repartir, quand la jeune fille est intervenue. En quelques phrases, elle a mis cet homme de fer à genoux, littéralement, et ils se sont trouvés libres de leurs déplacements.

– C’est prodigieux !

– Elle vient de faire la même chose à Washington avec le Président.

– Quoi ?

– Il l’a reçue hier à la Maison Blanche. Leur entretien devait être suivi en direct et enregistré, mais ça n’a pas été possible. En deux phrases, elle l’a convaincu de neutraliser la vidéo que Proteus avait détectée. Nous ne savons rien de leurs échanges, le Président a gardé le secret. Mais au lieu de reprendre le contrôle de Proteus, comme nous l’espérions, il a validé la poursuite d’une expérience dont la finalité nous échappe.

– Il devait avoir une bonne raison.

– Qu’il ne s’est pas donné la peine de nous communiquer.

– C’est incroyable…

– Monsieur Greene, le Président s’est fait dicter sa conduite par Proteus. Jusqu’alors votre ordinateur était incontrôlable, mais il s’apprête maintenant à nous diriger.

– Qu’allez-vous faire ?

– Le désactiver.

– Contre la volonté du Président ?

– Je viens de vous le dire : le Président n’a plus son libre arbitre.

– En ce cas, pourquoi ne pas le destituer ?

– C’est une procédure bien trop lente, et il n’est pas question de rendre public ce qui vient de se produire.

– Vous croyez que c’est mieux d’agir à son insu ?

– Monsieur Greene, le Vice-Président Spender sait ce qu’il fait. Il assumera ses responsabilités. Toutefois, il hésite encore, à cause du Dragon de jade.

– Du quoi ?

– C’est le programme concurrent que développent les Chinois. En dépit du secret qui entoure leurs travaux, nous savons qu’ils sont près d’aboutir. Je ne m’étendrai pas sur l’état de nos relations, mais je peux vous assurer que s’ils parviennent à maîtriser leur machine, ils n’hésiteront pas à s’en servir contre nous. Leur cyberattaque plongerait notre économie dans le chaos et fragiliserait nos systèmes de défense.

– Vous croyez qu’ils seraient assez fous pour…

– Rien n’est exclu. Comprenez-vous l’importance de l’enjeu ?

– Pardonnez-moi, mais, pour ce qui me concerne, l’enjeu se limite à la maîtrise d’un matériel informatique, et je ne vois pas pourquoi les Chinois y parviendraient mieux que nous. Vous n’avez pas songé à les alerter ?

– Vous croyez qu’ils nous écouteraient ?

– Alors, tant pis pour eux !

– Tant pis pour nous aussi.

– Comment ça ?

– Leur ordinateur ne connaîtra pas plus de frontières que Proteus. S’il parvient à dominer les Chinois, ce sera notre tour ensuite.

– Dans ce cas, pourquoi m’avez-vous fait venir ?

– Nous savons que vous allez vivre avec l’interface humaine de Proteus.

– L’interf… Emma ?

– Oui.