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Nous avons tous en mémoire l'enfant et l'adolescent que nous étions. Entre les bons et les mauvais souvenirs, pourriez-vous dire de quel côté penche le plateau de la balance qui soupèse ce qui vous a construit ? J'ai grandi, à partir des années 50, dans une banlieue ouvrière. Je suis la petite fille et l'adolescente de ces récits absolument fidèles à ce que je ressentais sur le moment. Sans doute trop émotive, je n'avais de cesse de réagir à ce qui me semblait être des injustices en critiquant mon environnement, mon éducation et surtout mon père ! Peu à peu, l'amour partagé avec mes parents a resurgi avec force. Puissiez-vous le deviner au fil des pages et voir, comme moi, le côté parfois drôle et dérisoire de mes jugements d'alors !
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Seitenzahl: 117
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Ne pas détester,
ne pas déplorer,
mais comprendre.
Spinoza
L'ENCRE GRISE DES ANNEES 80
Pantin – l'appartement
Mes parents
2015 – UNE REECRITURE EN DEMI TEINTE
Mes grands parents
Mon père
1951/1952 – un matin
Les voisins
6 ans - Un dîner
Une simple réparation
Les années 50
Le manteau caché
La mallette d'infirmière
Les vacances
La campagne
Le sac en toile
Pâques
L'orage
Le repas de moisson – Michel
Pantin, la ville
Les cadeaux, les jeux
La toilette
L'école maternelle – le violon
L'école primaire
La remontrance
Jeannot
La télévision
Un Noël
Les derniers jeux
Un dimanche
Un repas de fête
Le collège
Le cours de Mme Dumas
Les années de secrétariat
L'armoire à glace, les miroirs
Mes 16 ans
17 ans
2017 – UN AUTRE ÉCLAIRAGE
Retour à la ferme
Une femme magnifique
L’Evidence
PHOTOS
Le souvenir est comme un chien qui se couche où il lui plaît, il vous rapporte en frétillant de la queue ce que vous veniez de jeter au loin pour vous en débarrasser... ».
Cees Nooteboom – Rituels – 1980
Cette phrase m’avait séduite dans les années 80. Elle avait eu autant d’impact sur moi que celles couramment répandues qui affirmaient que les humiliations subies dans l'enfance sont enregistrées avec la précision d'un procès-verbal. Sans nul doute elles furent l’encouragement qui me poussa à vouloir faire revivre mes propres souvenirs par écrit. Mais ce fut surtout d’un réquisitoire contre mes parents et d’un constat morose sur mon environnement de l’époque dont j’accouchai.
Au fil du temps, devant la difficulté à surmonter mes griefs, j’abandonnai l’idée de creuser ce travail. Il m’était d’ailleurs plus facile de saisir tous les prétextes pour m’éparpiller au quotidien plutôt que de m’atteler à vouloir prendre de la distance. N’était-ce pas préférable aussi de ne pas exposer ainsi ma famille et mes états d’âme ?
Des années passèrent qui me firent peu à peu sentir la nécessité de rectifier le tir. Les souvenirs s’adoucissaient, les moments gratifiants que j’avais pu vivre et que je vivais encore me rendaient plus forte. J’avais en tête , bien ancrés, les moindres mots flatteurs et affectueux entendus depuis toujours. Ils devaient pouvoir m’aider à sortir de cette sensation si longtemps ressentie d’avoir été entravée au point d’en faire des complexes et d’en souffrir.
En 2015, quelques lignes rencontrées par hasard, agirent à nouveau sur moi comme un défi. Il y était question d'un ancien maître d'école, directeur de pensionnat à Haarlem qui, à 63 ans, en 1841, avait commencé à écrire ses mémoires. Il avait mis un an à rédiger les 37 premières années de sa vie. Deux ans plus tard, il avait écrit la seconde partie !
Il me fallait parler autrement de mes premières années et j’arrêterai mon récit à mes 18 ans. Si, depuis le premier souvenir, les humiliations, les jugements, les angoisses, les résignations devaient être perceptitibles, un lecteur devait pouvoir comprendre à quel point l’essentiel était maintenant pour moi d’évoquer mes parents avec tendresse.
De ma première tentative, j’ai gardé toutefois les quelques pages suivantes.
Au quotidien, ma nature me porte naturellement vers une vision maussade de mon passé. Un fond de tristesse me colle à la peau. Frileuse dans mes actes et peu confiante par rapport à l’avenir, j'ai bien conscience de cette faiblesse qui me pousse à m'édifier des interdits, à me censurer à tous propos. La grisaille et les peurs de mon enfance ne sont pas encore dissipées.
Si j'accuse en priorité mes parents, n'est-ce pas dans l'ordre des choses ? Ils ne m'ont pas familiarisée avec les plaisirs de la vie. Je les goûte difficilement. Une amertume bien poisseuse, une vieille rancœur, m'empêchent aussi de reconnaître la valeur de l'affection dont ils m'ont entourée et que je ne m'attarde jamais à faire revivre.
Sans curiosité ni compassion, je me contente toujours des quelques souvenirs qui semblent leur revenir de leur enfance dramatique du début du 20e siècle. Je ne leur pose pas de questions sur les guerres qu'ils ont traversées, les privations qu'ils ont subies, leurs enfants perdus. Je les rends responsables de notre vécu familial rétréci sans chercher à les excuser ou les comprendre. Je ne manifeste pas plus d'intérêt pour les reconstructions que le pays a dû opérer juste après ma naissance et je sais surtout me plaindre vaguement de la société dans laquelle j'ai grandi.
L’absence de mots à la maison pour évoquer les tragédies de toutes sortes a contribué à me faire réaliser tard ce qu'elles pouvaient recouvrir humainement. Les catastrophes, la pauvreté qui brisaient les vies, toutes les formes de violence qu'on me cachait soigneusement ne m'effleuraient pas jusqu'à ce que je les découvre dans les romans ou dans les films. Repliés sur nous-mêmes, nous étions comme étrangers aux épanchements de toutes sortes et habitués aussi à maquiller la douleur des drames familiaux.
De simples détails cependant m'avaient heurtée dès la petite enfance. J'avais bien remarqué, par exemple, les sourires aux dentitions repoussantes, les maquillages violents de quelques passantes que je trouvais vulgaires. Des années plus tard, je m'étais résolument persuadée qu’une personne ordinaire à Passy devait pouvoir autrement donner le change qu’un simple quidam à Pantin.
« N’importe qui peut être plein d’allant et de bonne humeur quand il est bien habillé. Y a pas grand mérite à ça » écrivait Charles Dickens.
Adolescente, je m'étais assimilée à un « sous-produit », une sorte d'individu mal dégrossi, en friches ! Je tenais à me reconnaître dans ce terme, même si j'en mesurais le côté abusif et assez ridicule. Selon moi, il pointait bien mes faiblesses en tant que victime de mon environnement.
Venir au monde en 1948, au début de la période des trente glorieuses, était une grande chance dont je n'ai pas eu conscience pendant longtemps.
Il m'a fallu aussi beaucoup de temps pour admettre que je n’avais pas été plus malheureuse que nombre d’enfants ou d'adolescents de ma génération. Je n'avais jamais été battue ou abusée. J'avais bénéficié de ce qu'on peut appeler «le nécessaire » sans que le ménage ait eu à souffrir de problèmes de fin de mois, sans qu'il éclate.
Mais voilà… J’avais souffert d’une enfance étriquée dans un appartement minuscule, laid et sans confort, d’une école mal adaptée, -les filles d’un côté, les garçons de l’autre-, d’une morale rétrograde, de tabous entourant les relations humaines, sexuelles, d’un manque de perspectives, d’ambition, dû à mon milieu. Complexée très petite déjà, je m'étais laissée brider par d’autres entraves bien plus tard encore. Sortie désarmée des ces années, affaiblie par l’imprégnation du milieu populaire et parfois violent que j’avais connu, j'étais bien trop sensible, émotive, perméable aux conflits. J’étais aussi bien trop raisonnable et dépendante des critiques d‘autrui.
J'ai conscience de commencer un récit dicté par la déprime, peut-être agaçant. J'enfonce, dans les lignes ci-dessous, pas mal de portes ouvertes. Je ne veux pas, en effet, renoncer à aligner des évidences sur les répercussions sociales, psychologiques du milieu de naissance que j‘ai eu l‘impression de découvrir seule.
L’enfance, comme on sait, est le temps de l’observation de la famille en permanence et de tout ce qui l'entoure, c’est une période d’imitation, de réaction. Certains enfants peuvent être particulièrement soucieux, angoissés, porter sans cesse un jugement sur ce qu’on leur propose. Ils ont conscience qu'on leur offre des joies imprévisibles, fulgurantes, mais savent se forger tout aussi facilement des chagrins démesurés. Révoltés ou résignés très tôt, ils ressentent longtemps des peines profondes, s'effrayent facilement et s'apprêtent à tirer comme un boulet un sentiment d'anxiété dont on n’a pas su les préserver. L’enfance, l‘adolescence, devraient être des périodes marquées par une bonne dose d'insouciance, atout capital pour penser à ses plaisirs, vivre déjà pour soi et au présent. Elle représente la condition nécessaire pour concevoir des désirs propres, tenter de les satisfaire et s’admirer d’y parvenir ou d’avoir même seulement essayé. Elle autorise le dépassement que certains vont chercher dans l’alcool ou la drogue, échappatoires susceptibles de masquer un temps les contraintes et les angoisses. Ce trait de caractère est souvent blâmé, trop systématiquement combattu par les parents alors qu'il devrait être facilité et encouragé. C'est un passeport qui permet de donner libre cours à ses instincts, de développer son imagination sans craindre d’essuyer trop facilement des reproches. La décontraction si nécessaire, le rire facile, fréquent impliquent une insouciance bien ancrée.
Même les moments heureux étaient vite traversés d‘inquiétude, de peur, d’un sentiment de culpabilité. Je ne me souviens pas avoir goûté des moments de pure insouciance.
L’appartement où nous habitons, à Pantin, est minuscule, à peine 35 m2 sans doute. Une petite entrée, la cuisine à droite comme un couloir, la salle à manger à gauche, une chambre en face. A mes yeux tout y est laid, dépareillé, abîmé. Comment vivre jusqu’à 5, voire 6 occasionnellement, dans un espace aussi restreint en espérant y trouver un peu d‘esthétisme ? Je ne respecte pas le moindre objet à caractère superflu ou non : les perles noires, creuses, d‘un joli collier de Maman, un de ses rares colifichets, que je trouve amusant de faire éclater, ses quelques produits de maquillage que j‘étale en un visage peinturluré sur la porte blanche du petit four de la gazinière. Je revois bien les double-rideaux en tissus bon marché et laids qu'elle a cousus, la petite table à couture, ouvragée, aux pieds torsadés, à couvercle. Nous la remplissons tellement que les charnières en ont cassé. La toile cirée sur la table ne peut échapper à mes crayonnages et je défonce ardemment les coussins des chaises.
Je me souviens de murs peints dans leur partie basse en vert vif, et couverts dans la moitié haute de papier peint fleuri. -Il avait été collé un fameux jour de branle-bas, et à grand peine avec une pâte faite de farine et d'eau-. Sur un chambranle de porte, ma taille que mon père indique à grands coups de crayon. Avant moi, il a mesuré ma sœur qui a 6 ans de plus que moi, mais la peinture a quand même été refaite. J’ai aussi le souvenir d’une énorme bonbonne découpée très irrégulièrement par ses soins. Un unique poisson rouge, qui semble se décolorer au fil du temps, y nage en traînant sa fiente. Que dire des étagères débordantes d’objets usuels et de quelques livres et papiers, -cachés tant bien que mal par des petits rideaux froncés turquoises, en tissu plastifié-, du lit-cage qui a précédé le divan, du vieux poêle ? Sans aucun doute, c’est plus joli chez les autres et je n'invite jamais aucune petite camarade à la maison.
Cet appartement et l’immeuble vétuste me font honte. Notre seule fenêtre sur la rue m’a amenée à affirmer à une amie que nous en avions trois, tellement rapprochées que cela semblait évident. Une autre, sur la cour, ouvre sur un mur. Suffisamment bas et éloigné, il nous permet d'entrevoir un peu de ciel à notre hauteur, au premier étage. Dans la cuisine, une demi-fenêtre seulement. Ma mère y a accroché un petit séchoir. Protégé tant bien que mal de la pluie par une toile imperméable, il lui sert aussi de garde-manger.
Même mon adresse me déplaît ! Elle sonne mal. Trop de P,. mon nom, Champenois, mon adresse : rue Denis Papin, Pantin. C'est lourd, sans aucun chic !
Seuls le plaisir des changements de saisons et les chansons de notre poste de radio apportent de la gaîté. J'aime par dessus tout les premières journées printanières, quand le soleil peut entrer par les fenêtres ouvertes. On entend alors, très fort, l'électrophone du voisin. La lumière vire à l'orange quand on a déroulé les stores faits de fines lattes végétales marron. Je goûte ces moments en même temps que je mange les fraises et les cerises que Maman achète en quantité au marché.
Les giboulées me plaisent tout autant. Elle m’a expliqué ce mot qui me séduit et je suis heureuse alors d'être chez nous, avec elle, à l’abri de ces courtes pluies souvent tièdes que je trouve paradoxalement attirantes pour nous faire sortir.
Mon père était électricien à la SNCF. L'entendre parler de sa retraite, à 55 ans, quand je n’avais que 9 ans, me le faisait assimiler à un vieillard. Il semblait, il est vrai, vouloir vivre comme au siècle passé, refusant tout progrès pour notre quotidien. Ma demi-sœur, mon aînée de 14 ans, ne vivait plus avec nous. Pour ses distractions par exemple, elle n’avait pas été autorisée à acheter des disques, c’est ma sœur cadette qui avait réussi à braver cette interdiction -sans débordement- en introduisant un électrophone et quelques 45 tours à la maison. Maman ne bénéficiait de l’aide d’aucun appareil ménager à part son vieil aspirateur : pas question de déménager pour envisager d'acheter une machine à laver ou un réfrigérateur. Pas de chauffe-eau non plus, ni de radiateurs électriques, pas de salle de bains bien entendu. Dans la cuisine, tellement étroite, pas de table, pas de chaise.
J'ignorais que nous étions loin d'être les seuls dans ce cas, et je développais peu à peu une terrible rancune contre mon père dont tout dépendait selon moi. Je soupçonnais que, bien qu’ouvriers tous les deux, ils auraient eu les moyens de vivre plus confortablement. Pourquoi devions-nous nous résigner à cette réalité minable alors que les vitrines commençaient à nous attirer et qu‘aux Courtilières, à Bobigny, on venait de construire de très belles barres d'immeubles, dotées de tout le confort ?!
Ma mère ne revendiquait rien. Plus jeune que son mari de 10 ans, je ne voyais physiquement chez elle que ses rides très marquées et une silhouette épaissie. Je pensais que chaque sillon sur son visage était la trace d’un chagrin présent ou d'un drame ancien plus terrible encore que j'ignorais. Le soir, avant de m'endormir, je ne manquais pas d'ajouter ses tourments supposés à ma liste de malheurs !
