Quand revient la nuit - Mickael Vrignaud - E-Book

Quand revient la nuit E-Book

Mickael Vrignaud

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Beschreibung

Max, rédacteur au sein d’un magazine de développement personnel, va fêter ses trente ans. Pour l’occasion, le jeune homme a décidé de mettre entre parenthèses son train de vie devenu terriblement morne au fil des années, pour organiser une fête dantesque, la soirée d’une vie, celle que personne n’oubliera. Pourtant, à trois semaines de l’événement annoncé, Max n’a pas avancé d’un pouce et se voit rapidement obligé de jongler entre l’organisation chaotique de son anniversaire, ses amis qu’il ne supporte plus, son job qui l’ennuie et une dépression qui le guette avec insistance...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Mickael Vrignaud est né en 1990 en région parisienne. Influencé par la littérature américaine contemporaine, son inspiration est à chercher également du côté du cinéma. Ses personnages froids, son écriture souvent caustique et faisant la part belle aux dialogues, baigne le malaise contemporain dans une fantaisie toujours inattendue. Mickaël Vrignaud vit actuellement à Lille. Quand revient la nuit est son deuxième roman après Holy Night, paru en 2014.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Mickael Vrignaud

Quand revient la nuit

Roman

 

 

« How can I explain, things are different today

Darkness all around… and nobody makes a sound »

Cerrone – Supernature (1977)

 

« My loneliness is killing me »

Britney Spears – Baby, One More Time (1999)

1

« C’est notre chemin de vie qui nous définit, au fur et à mesure. On n’est pas les mêmes au début et à la fin du voyage. On se bâtit, lentement, pierre après pierre », dicte lentement Alain à son interlocuteur en jouant avec un élastique, de sa main qui ne tient pas le téléphone. « Qui suis-je ? Et où ai-je envie d’aller ? » finit-il par conclure sur un ton vaguement mystérieux. « Et le “qui suis-je et où ai-je envie d’aller”, tu me les mets en gras, insiste Alain, tu conclus là-dessus. Tu peux me relire le paragraphe s’il te plaît, en entier ? » demande-t-il d’une voix ferme, presque autoritaire.

« Oui… mmh… mmh… ok… d’accord. J’pense qu’on est bon. Et puis tu mets un petit encart avec ma bio… Alain Lachaume exerce le métier de coach en développement personnel… blablabla… il a voué sa vie à améliorer celle des autres… tatatata… il vit aujourd’hui entre Paris et Tokyo… ouais, voilà. Vrai ou pas, peu importe, ce qui compte c’est ce que ça représente. »

Il raccroche, remplit sa fiche de contact qu’il dépose avec les autres, sous l’énorme enseigne lumineuse Vie(s)Magazine qui surplombe l’espace ouvert. « Tu vois, me dit-il en enfilant sa veste, t’as des journées comme ça où t’as pas envie de rentrer chez toi. J’sais pas, j’ai envie de continuer à être utile. Se sentir utile, c’est ça le secret et c’est un vrai besoin vital, chez moi en tout cas. Ça recharge mes batteries. On est des êtres conçus pour aider les autres, c’est ça mon opinion. C’est notre raison d’être, notre nature profonde, mec, et crève celui qui me dira le contraire. Pis en plus chez moi on a une panne de chaudière alors tu vois… dis-moi, t’en as encore pour longtemps ? »

Je jette un bref coup d’œil aux post-it multicolores collés autour de mon écran de pc. Je lui dis que non, que j’ai un dernier mail à envoyer et puis je mets les voiles. Alain éteint son écran, saisit son manteau et me dit à demain sans se retourner. Il est presque vingt et une heures, au soir du trente octobre, mon téléphone commence à s’illuminer comme un arbre de Noël : des gens veulent savoir où je me trouve et m’envoient des messages très directifs : T’es où ? Tu fais quoi ? Rejoins-nous dès que possible !

Thomas me demande de le rejoindre à la Clochettemaintenant, Andréa au Bateau ivre dans une demi-heure. Je pose mon téléphone, écran retourné et m’attelle à mon dernier courrier qui stagne sur mon bureau depuis le passage du facteur en début d’après-midi. Une lettre manuscrite, quelque chose de rare, écrite au stylo-plume sur un papier à lettres rose comme je n’en ai plus vu depuis le cours élémentaire, qui dit :

 

Bonjour,

Je m’appelle Emma et mon souci est le suivant : j’ai peur de la solitude, mais je n’aime pas les gens. Vous comprendrez que le problème me paraît de plus en plus insoluble. Rien ne me convient, aucun job ne me satisfait, personne ne trouve grâce à mes yeux et j’ai de plus en plus de mal à me dire que je pourrais m’insérer un jour dans cette société.

 

C’est en 2014, au début du mois de septembre, que les lecteurs ont pu mettre la main sur les premiers tirages de Vie(s). Après la décision brutale de l’arrêt des mastodontes Femmes d’aujourd’hui et Moi par le groupe Colapsis, datés et continuellement en perte de vitesse, il fut nécessaire de proposer un nouveau bimensuel féminin pour la tranche des « trente-quarante », qui représentait à elle seule un tiers des chiffres du groupe.

L’idée d’offrir un nouveau magazine de développement personnel releva presque de l’évidence – un des analystes avait travaillé pour le groupe Fnac et d’expérience, il ne fit aucun doute pour lui que le coaching de vie était le dernier segment encore prometteur dans le business agonisant de la presse papier – ils décidèrent que le magazine s’appellerait Vie(s), qu’il se démarquerait en adoptant « un ton et une esthétique résolument modernes, au service d’un magazine tourné vers demain ». Pour ça, on mélangea les équipes de rédaction des deux anciens magazines à de nouveaux effectifs, dénichés dans des écoles de commerce et des instituts de journalisme, un peu partout en France, les premiers censés apporter leur expérience aux seconds, qui armés de leur jeunesse, viendraient rafraîchir par leur seule présence les locaux vieillissants de la rue de la Fonderie. Ils allèrent même chercher un happiness officer à Los Angeles, pour donner à la boîte une touche « un peu Silicon Valley », mais le mec fut rapidement débauché par un groupe concurrent, après deux semaines en France, ne laissant rien d’autre derrière lui qu’un flipper débranché, caché sous une bâche, qui prenait la poussière près des machines à café.

La recette du magazine n’a rien de miraculeux : couverture glacée, une femme irréelle – la quarantaine flamboyante – croque dans une pomme ou saute dans la vie à pieds joints, sans raison, dans un incroyable élan d’énergie, parfois elle éclate d’un rire franc, plein de grandes dents blanches, entourée de titrages bleu-pastel et de sur-ponctuation : Hypersensibilité au travail, que faire ? Au secours, ma fille me déteste ! Un peu, c’est mieux que rien ! Se libérer du passé ! Tout savoir sur la résilience !

Ici, j’ai un emploi à durée indéterminée qui consiste à répondre au courrier des lecteurs, une rubrique devenue terriblement désuète dans la plupart des presses, mais qui se trouve être la plus lue chez nous.

Le rendez-vous de tous nos lecteurs qui viennent y confier leurs questionnements, leurs inquiétudes et même leur ennui ; nous lui accordons une double page et nous sommes trois à nous en occuper, en plus d’Alain Lachaume, star d’internet grâce à sa chaîne Youtube « Lâcher prise avec Alain », catapulté « employé de prestige » et responsable du service. Nous avons mis en ligne un formulaire de contact direct et entre les mails que nous recevons et les irréductibles courriers postaux, c’est chaque jour environ cent cinquante lettres d’anonymes qui finissent sur nos bureaux.

Après les avoir brièvement analysées, j’en sélectionne trente auxquelles je réponds avec « optimisme, énergie et sérénité » (le credo du magazine), je glorifie les « petites victoires du quotidien » et les « héroïnes de tous les jours » à qui je tâche de montrer le chemin de la réussite et de l’équilibre. J’encourage les « énergies bonus ». C’est quelque chose que je fais beaucoup, les énergies bonus. Et sur les trente auxquelles je réponds, dix seront publiées deux numéros plus tard, soit le mois d’après.

Le vrai problème réside dans le premier tri : la plupart des lettres que nous recevons ne sont pas publiables. Celles, nombreuses, qui font explicitement référence au suicide ou à la prise de médicaments à haute dose sont foutues à la benne, les discours douteux (Bonjour, ma salope de femme m’a quitté pour un bougnoule, aidez-moi à retrouver confiance en moi) ainsi que celles qui nous prennent pour le magazine de la santé sont directement mises de côté. Et dans ce dernier cas, il concerne la moitié de ce que nous recevons : aujourd’hui par exemple, sur les cent quarante-trois courriers reçus, vingt-deux concernaient des femmes qui puaient de la chatte.

Je relis une deuxième fois la lettre de la dénommée Emma parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, je ne peux pas commettre d’impair. La journée a été longue, pénible, oppressante, parasitée par cette rumeur : ce type qui, dit-on, se serait suicidé après avoir reçu une réponse un peu sèche de la part d’un rédacteur d’Objectif Vie, un magazine concurrent. Il a donc été communiqué à mon équipe des consignes strictes à propos de la façon d’échanger, d’aborder les problèmes des abonnés. Par exemple, toute terminologie négative est désormais proscrite. On ne doit plus rien affirmer de négatif, mais simplement suggérer ; et toujours amener une hypothèse dynamique et constructive.

Par exemple, on ne doit plus dire « Chantal, je trouve que tu te dénigres », mais « Chantal, sans doute as-tu une opinion de toi bien inférieure à la réalité. Peut-être es-tu une astronaute qui s’ignore. »

Aussi, je réponds à la dénommée Emma de la manière suivante :

 

Bonjour Emma,

Tout d’abord, il me semble que le problème ne vient pas du fait que tu n’aimes pas les gens, mais plutôt que tu ne t’aimes pas toi-même ! Je suis certain que tu possèdes d’immenses qualités, indéniablement renflouées par des milliards de questionnements et de freins en tous genres. Peut-être as-tu des passions que tu pourrais développer ou pourquoi pas du bénévolat qui pourrait te faire beaucoup de bien ? La société n’attend que toi.

 

Amicalement, Max.

 

Je relis mon texte et le dépose dans la bannette jaune, pleine à ras bord et au moment où je m’apprête à sortir, Annie du service relations clients se pointe dans l’open space, essoufflée, sa coupe à la garçonne ébouriffée bizarrement ; elle a oublié les clés de chez elle, dit-elle, mais je ne vois pas ce qu’elle vient faire ici parce que son bureau se trouve à l’étage. Je l’aime bien, Annie, elle a toujours la pêche, sans arrêt en mouvement. Je sais pas trop ce qu’elle fait en dehors du boulot, je crois qu’elle a une vie de famille avec des gosses et tout, même si son nombre de mouflets demeure mystérieux : un jour elle doit les chercher à la crèche, le lendemain dans le bureau du proviseur, une autre fois le petit a les oreillons puis le cadet se paie un accident de scooter. Sa fille étudie l’histoire de l’art à la Sorbonne. Va savoir combien ils sont.

Annie est une pipelette, aussi je soupçonne instantanément une envie folle de discuter : « Bon sang, j’ai perdu une heure, souffle-t-elle en s’asseyant un instant sur le fauteuil de Marielle, une collègue. Quelle merde !

– Ton mari n’a pas un double ? je lui demande en faisant un pas vers la porte.

– Non, il rentre pas ce soir. »

Et mon pressentiment d’une envie de sa part de causer avec moi se confirme, elle prend un mug poussiéreux qui traîne là, fouille dans les tiroirs de Marielle et déniche un thé artisanal dans un gros broc en verre, à bec verseur. Des racines et des feuilles rabougries y flottent dans une eau vert pâle, elle enlève son manteau. « Je souffle deux minutes, parce que je vais exploser, dit-elle en trempant ses lèvres dans la tasse, quand j’pense que j’étais à cinq minutes de chez moi. »

Je m’efforce de ne pas rebondir sur ce qu’elle dit, zippe bruyamment la fermeture de mon bomber et d’une manière très franche, pour affirmer mon envie de partir. Je regarde frénétiquement ma montre et tapote sur mon téléphone de manière hystérique, afin que le message soit parfaitement clair.

« C’est pas ton anniversaire ? » demande-t-elle en posant ses mains sur ses hanches comme si elle allait me traiter de petit cachottier. « J’suis sûre que c’est ton anniversaire, j’ai la mémoire des dates. »

Je soupire : « C’est dans trois semaines.

– Ah ! Tu vois ! Un poil de cul près, j’avais bon ! J’aurais dû faire le Juste Prix moi.

– Bah c’est-à-dire qu’au Juste Prix fallait que ce soit, quand même, un minimum juste…

– … moi j’suis de mars. Poisson… c’est pour ça que j’me laisse beaucoup guider par mes émotions. Et comme j’suis ascendant Cancer, bah point de vue pessimisme j’ai le ticket gagnant. »

Sans me demander mon avis elle sert un deuxième verre de thé, déniché dans un tiroir, qu’elle m’offre et que je refuse d’un revers de main. À mesure que mon impatience devient parfaitement lisible elle prend ses aises et passe son index sur l’écran de Marielle, pour inspecter la poussière :

« Et ça te fait quel âge ?

– Trente.

– Popopopo… ça me rajeunit pas. Moi quand j’avais trente ans j’étais où ? se demande-t-elle en regardant le plafond. Bah je crois que j’étais enceinte de mon grand, ouais, je bossais chez AXA à l’époque, au contentieux, j’avais pris une année sabbatique, t’aurais vu leurs gueules…

– Par contre, Annie, faut vraiment que…

– Ça a fini aux prud’hommes ! J’ai gagné d’ailleurs et ensuite, un peu par chance – pour peu que la chance existe – je me suis retrouvée ici. La destinée… mais remarque, t’as peut-être envie de partir. Il est tard, tu dois avoir des tas d’amis qui t’attendent pour faire la fête. »

Je lui dis oui, lui claque la bise et quitte le bureau sous une nuit d’encre. C’est l’heure des derniers embouteillages et je croise des phares rouges, jaunes, des bagnoles qui passent à toute allure comme si elles avaient envie de se dégourdir les jambes, de gambader après des heures de circulation ralentie, après avoir traversé des dizaines de kilomètres de bouchons. Moi, je rentre à pied, tous les soirs, et sur le chemin qui mène à mon appartement, alors qu’une pluie fine et glaciale semble transpercer mes vêtements, ma peau, mes veines, j’enfile mes écouteurs et écoute ma playlist qui s’intitule RETOUR.

Comme son nom l’indique, je l’ai conçue spécialement pour rentrer du travail : y a des tas de morceaux chouettes dessus, des trucs tristes pour la plupart. Il y a ce truc bizarre chez moi : les chansons joyeuses ça a le don de me foutre le bourdon.

Une fois dans un Blablacar, je me suis tapé du Bruno Mars pendant deux heures et demie. Croyez-le ou non : au soir, j’ai pas pu fermer l’œil, j’ai eu de sales pensées, j’ai fait une liste de mes échecs. J’ai envisagé la mort comme une solution envisageable et en rentrant chez moi, j’ai bouffé un tube de Régilait, mais je ne sais pas si ça avait un réel rapport avec le reste.

Pendant un moment, je pense que de la neige tombe, mais il s’agit juste d’une bruine un peu épaisse, éparpillée par le vent. L’impression de traverser un épais rideau, froid et mouillé, avec mes écouteurs sur les oreilles. Mon morceau préféré s’appelle Lonesome Town, une ballade à la guitare sèche d’un chanteur pour midinettes des années soixante qui s’appelle Ricky Nelson. Ça parle d’un mec tout seul.

 

Vous savez, moi, j’aime bien quand un truc parle d’un mec tout seul.

2

Gling-gling. La porte du bar fait tinter les clochettes, Thomas m’attend à une table derrière un pylône, j’arrive avec quarante minutes de retard en prétextant une panne de métro, la troisième de la semaine. Et il ne réagit même pas, happé qu’il a l’air par une petite brune aux sourcils très dessinés qui est assise seule au bar. Je commande une bière et il me dit qu’il est certain de la connaître. Qu’il l’a vue, dans un concert ou ailleurs, un endroit où il y avait beaucoup de monde.

Il essaie de revenir à moi et me demande comment ça va ; même si sa question, qui n’est pas une vraie question, n’attend aucune réponse. Son visage a minci il me semble et il a pris en carrure depuis un an qu’il fréquente sa salle de sport Maxi Fit avec acharnement, ça ne lui va pas trop mal ; il porte encore ses fringues de boulot et je sais qu’il aime sortir avec ses fringues de boulot en raison de ce que sa tenue raconte, socialement parlant. Parce que Thomas exerce depuis deux ans la profession de chargé d’affaires grands comptes au sein du groupe HSBC ; il a été recruté en octobre 2017, d’abord en tant que chargé d’affaires junior – son séjour de huit mois au Canada ayant été, il me l’avait dit, le détail qui avait tout fait basculer – puis l’évolution est venue assez rapidement. Quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, et principalement quand « on » est de sexe féminin, Thomas répond qu’il est « dans la finance », ce qui ne nécessite, en général, pas de développement particulier. Même pour moi, car je ne comprends rien à ce qu’il fait.

« En ce moment ça m’arrive beaucoup, dit-il tracassé, je croise des gens qui m’évoquent des trucs, mais, rien, trou noir. » Il se redresse sur sa chaise, comme pour passer à autre chose, puis : « Je me demande si j’ai pas une dégénérescence du cerveau, un délire comme ça. Il paraît que l’alcool, ça provoque des troubles de la mémoire. »

Il passe son doigt sur le bord de son verre ; moi aussi, j’ai entendu dire que l’alcool détruisait la mémoire. Pourtant, je suis capable de me souvenir avec précision de toutes les fois où je me suis démoli la tronche, tous les verres bus, laissés sur un coin de table, renversés sur mes chaussures. Thomas se force à sourire pour avoir l’air détendu : « Et ton anniversaire, c’est bientôt. T’as avancé ? »

Je lui réponds non, un peu penaud, que c’est au point mort, hormis le fait que j’ai rendez-vous demain pour la location de la salle : « Va falloir que tu te grouilles, dit-il en recommandant un verre, c’est dans deux mois.

– Trois semaines.

– Et il te reste quoi à faire ?

– À peu près tout… enfin si, j’ai acheté du champagne. En allant chercher le pain j’suis passé devant un caviste, j’ai fait d’une pierre, deux coups. »

Il fronce les sourcils et plutôt que de me dire quelque chose de désagréable, ce qui a l’air de le démanger, il me fait un sourire un peu pincé. Dans le fond du bar, une bande de mecs – vingt ans, pas plus – pousse de grands cris hystériques, très naturellement, d’une manière qui n’implique aucune problématique liée à la gêne ou au confort des autres clients du bar. Ils grognent, aboient, il y a quelque chose de très animal là-dedans, d’ailleurs ils transpirent beaucoup. L’un d’eux est torse nu, un sweat-shirt de l’EDHEC bleu marine posé sur la tête à la manière d’une coiffe de bonne sœur, ce qui rend ses amis hilares.

« Sans déconner, reprend Thomas, faut que tu t’y mettes. Avec tout ce que t’as annoncé pour la soirée, tu risques vraiment d’avoir l’air d’un connard.

– Oui bah j’fais ce que j’peux. J’ai un job à côté, j’peux pas me permettre de passer mes journées à…

– Arrête, l’autre fois quand j’suis venu te chercher à ton bureau, y avait des meufs dans le hall d’entrée, elles pionçaient sur des tapis de yoga. Tu te cherches des excuses, mais plus tu vas tarder à prendre les choses en main pour ton anniversaire et plus tu passeras pour un connard. »

L’exagération constante de Thomas et son état de fébrilité chaque fois qu’un évènement se prépare m’exaspèrent, mais je dois bien admettre que l’organisation de ma fête évolue de manière chaotique ; j’ai procrastiné autant que possible. Aujourd’hui je suis au pied du mur : aucun de mes mails n’obtient de réponse à l’exception de messages automatiques pour les congés de fin d’année, les traiteurs pratiquent des prix démentiels, les DJ ont l’air plus nuls les uns que les autres (en plus d’être hors de prix, également), quant aux invités… je n’ai pas la moindre idée de qui compte venir, car personne n’a encore confirmé. Et encore, je vous ai pas parlé du reste. Et quel reste : j’ai promis la présence de strip-teaseuses et de mariachis. Et il n’y a aucune blague là-dedans : vraiment, j’ai promis des strip-teaseuses et des mariachis. D’ailleurs, je me répète « des strip-teaseuses et des mariachis » invariablement, mais mon esprit n’arrive pas à l’admettre, mon cerveau refuse d’assimiler l’information. Pour ça, je suis encore moins avancé que pour le reste d’ailleurs. Finalement, ce qui s’annonçait il y a encore quelques semaines comme la fête de l’année se transforme progressivement en soirée Netflix.

« J’sais même pas où trouver des mariachis, je lui dis.

– Au Mexique, en général, me répond-il en verrouillant son iPhone. En revanche, je peux faire marcher mes réseaux pour trouver le mec qui va faire la musique. Je connais pas mal de monde. Notamment un type qui s’appelle Bertrand, il est DJ. Le genre hype, tu vois, il fait pas mal de petits évènements électro, il compose et il commence gentiment à se faire un nom. »

Je connais les réseaux de Thomas. Je n’ai pas envie des réseaux de Thomas ; chaque fois qu’il me présente un type, je suis le seul à ne pas le connaître et je passe pour un idiot. Toujours le même profil en plus : des stars de quartier que tout le monde connaît de près ou de loin, sauf moi donc, dont le périmètre de notoriété se limite à une dizaine de rues, à qui tout le monde fait coucou dans les bars, qui claquent la bise aux serveurs et font des blagues en riant fort. Les amis de Thomas sont de ce genre-là : « Non, ça va aller je lui dis. Vraiment. »

Il me montre le numéro dans son répertoire, sous le nom BERTRAND DJ – il y a une photo du type, forcément très cool, avec sa barbe de trois jours, en noir et blanc – et il se montre prêt à l’appeler : « J’ai qu’un coup de fil à passer.

– Non, merci mec. J’apprécie, mais…

– On est cul et chemise lui et moi, insiste-t-il en approchant un peu plus son téléphone de son oreille. Oublie pas que c’est dans trois semaines.

– OK, envoie-moi son numéro… »

 

En fait, les choses se sont déroulées de la façon suivante : il y a trois mois environ, j’étais pété à la terrasse du Café de la Rune, l’air était presque frais, un ciel orange tombait sur la ville. C’était la fin du mois d’août, les rues étaient encore vides, nous nous étions réunis pour boire un verre. Tous là, en fine équipe, fraîchement rentrés de vacances, lascifs, anesthésiés par des semaines entières de plages brûlantes et de beignets aux pommes, bronzés, des photos de cartes postales plein les portables, les comptes bancaires à sec. Je me surprenais à retrouver, presque une semaine après être rentré d’Hendaye, du sable dans tous mes vêtements. Charlotte souffrait d’une gastro-entérite, mais avait fait l’effort de venir, pas tant pour nous voir que parce que l’envie de nous montrer sa peau couleur nubuck avait supplanté tout le reste. Les gens bronzés n’ont jamais la flemme de sortir.

« J’me suis fait un mec là-bas, j’ai baisé, baisé, baisé, s’est enthousiasmée Andréa en évoquant les deux semaines qu’elle venait de passer à Formentera, il avait une bite comme ça », a-t-elle dit en montrant une distance d’au moins soixante centimètres entre ses deux mains, comme on se vante d’avoir pêché une carpe. « Il s’appelait Jorge (elle tenait beaucoup à prononcer ROLRÉ). Si j’vous disais que tous les week-ends il prend sa barque et une épuisette et qu’il ramasse les déchets qui flottent sur la mer. Un super-héros moderne. Une fois, il a même repêché une machine à laver.

– Avec une épuisette ? » a demandé Charlotte.

Après un moment de réflexion, Andréa s’est contentée de prendre un air très évasif : « Dans le détail, j’sais pas, mais… on en est quand même là. »

Je crois que la réponse a suffi à Charlotte ; il y a beaucoup de choses qui suffisent à Charlotte, elle n’est pas très exigeante, en général. Comme à son habitude, elle a souri bêtement et puis nous sommes passés à autre chose. Le serveur, une girafe de trois mètres de haut sapée avec des fringues de running, nous a amené un plateau rond sur lequel cinq verres de bière pleins à ras bord avaient commencé à dégorger leur surplus de mousse sur l’addition, elle-même pliée et écrasée sous une coupelle en métal dans laquelle nous ne laissions aucun pourboire. Thomas, encore plus ivre que moi, a sorti cette phrase, ferme et définitive : « Les Espagnols t’façon… »

Puis, les pensées tournées vers des souvenirs lointains qui l’amenaient encore aux clapotis des vagues de la Playa Del Migjorn, Andréa a continué de nous raconter ses vacances en tendant sa carte bleue au serveur : « Avec lui, j’ai mis les choses au clair tout de suite : le premier soir, il a posé sa main sur ma cuisse. Et moi j’ai enfoncé les dents de ma fourchette dans sa main. Je l’ai pris entre quat’z’yeux et j’ai été hyperpédagogique, parce qu’il ne faut jamais perdre de vue qu’on n’a pas la même culture, tu vois. Alors je lui ai dit : écoute Jorge, en France on ne fait pas ce genre de choses. Il faut é-vo-lu-er. Parce que tu as une attitude ré-tro-grade ! Et ce que j’ai apprécié c’est que j’ai pas eu à lui dire deux fois : il était tellement mature. Faut dire qu’il avait trente ans…

– Ça veut rien dire ça, j’ai coupé, moi j’ai trente ans dans trois mois et j’envisage pas d’aller nettoyer la mer à l’épuisette. »

Un long silence a suivi ma phrase, le monde entier s’est tu. Le vent ne soufflait plus. J’ai vu les oiseaux se poser sur les câbles électriques, la Terre s’était arrêtée de tourner. Quelque part au Proche-Orient, les troupes rebelles syriennes et les forces de l’État islamique ont cessé de se battre pendant un moment. J’ai levé les yeux vers le ciel : la lune passait doucement devant le soleil, plongeant la planète dans l’obscurité, un cercle noir se dressait au-dessus de nos têtes, laissant apparaître la silhouette mince de la couronne solaire. Je venais, sans le savoir, de révéler un secret millénaire : j’allais bientôt avoir trente ans.

« De quoi ? a insisté Andréa.

– De quoi quoi ? J’ai trente ans dans trois mois. Puisque j’suis du vingt et un novembre.

– Et tu nous dis ça comme ça, a dit Thomas, soudain totalement sobre.

– Tu veux que je te le dise comment ? Puis qu’est-ce que ça fout ?

– Bah trente ans mec… qui dit « trente ans », dit « soirée de ta vie ». Tu vas pas te contenter de faire une soirée apéro chez toi, on te laissera pas faire ça. Ça sert à ça les amis. Alors t’as pensé à quelque chose ? T’as prévu quoi ?

– Peut-être ouais. J’ai pensé à un truc. »

C’était faux. Je n’avais rien planifié, du tout. J’envisageais même de ne rien faire, de boire un petit verre, juste comme ça. Comme je comprenais peu à peu que mes trente ans étaient un réel sujet que j’avais visiblement trop pris à la légère – et aussi parce que j’en étais à ma cinquième bière, ce qui a tendance à me faire éviter toute contradiction – j’ai répondu d’un air faussement naturel et sur un ton qui se voulait très fluide : « Je me suis dit que ce serait une bonne occasion de revoir des vieux potes du collège et du lycée. Je pensais les rappeler, enfin si je les retrouve, et les convier. Ça pourrait être une fête assez énorme : tous les amis que j’ai eus dans ma vie, réunis. »

Pendant dix secondes, j’ai jaugé l’effet de mon annonce, Thomas a acquiescé : « Ça me paraît être le minimum. »

La suite est un trou noir avec une forte odeur de houblon et d’orge, des promesses balbutiées entre des respirations rauques, des rires gras, des toasts portés à tout et n’importe quoi, à la vie, à mes trente ans, à Michel Jonasz. Et un évènement Facebook, créé par magie, dont je n’ai eu connaissance que le lendemain, à mon réveil, aux alentours de trois heures de l’après-midi.

 

Discussion de Groupe Facebook Messenger – MAX, 30 ans déjà !

 

Salut tout le monde,

Je fête mes 30 ans le 21 novembre prochain et à l’occasion j’ai eu envie de réunir mes amis d’aujourd’hui, mais aussi… ceux d’hier. Je sais que pour la plupart d’entre vous, nous ne nous sommes pas vus depuis une éternité. Pourtant je ne vous ai pas oublié et j’aimerais énormément que vous soyez à mes côtés ce soir-là. Je compte sur vous.

Max.

 

PS : Pour des raisons purement organisationnelles, merci de me prévenir avant le 15 novembre de votre venue ou non. Pour info, plusieurs animations sont prévues, avec notamment des strip-teaseuses et des mariachis.

 

Pauline Frigeant a répondu :

Salut ! Merci pour l’invitation, ça me touche beaucoup. J’espère que tout va bien pour toi ! Je t’embrasse.

 

Vous avez répondu :

Et… tu viens ?

 

Pauline Frigeant a répondu :

Non. Pas là.

 

Nicolas Maraud a répondu :

Salut mec. Je pourrai pas, le lendemain je joue le 7e tour de Coupe de France avec l’US Bouvy.

 

Sabrina D’Amico a répondu :

Salut Max ! Merci pour l’invitation, je ferai de mon mieux pour venir, mais rien de sûr.

Hélène Gonzales a répondu :

On doit venir par nos propres moyens ?

 

Théo Lunant-Colasse a répondu :

Avec plaisir, je serai là. Compte sur moi ;)

 

Florent Bastideau a répondu :

Ça aurait été avec plaisir Max, mais je peux pas. Je dois passer au tribunal ce week-end-là et je serai pas dans un état d’esprit à faire la fête. Je risque de perdre la garde de ma fille.

 

Vous avez répondu :

Pas de souci, bon courage quand même.

 

Florent Bastideau a répondu :

Il va m’en falloir. Je me bats depuis des années contre un cancer du foie et il faut dire que le décès de ma mère n’a rien arrangé. Je me remets tout doucement d’une longue dépression qui a ruiné mon couple. Je signe les papiers du divorce le mois prochain.

 

Leïla Piaton a répondu :

Je suis surprise de ton invitation Max, on m’avait raconté que tu étais décédé. Chouette que t’es en vie ! Compte sur moi pour être présente.

 

Arthur Farge a répondu :

Je serai pas là mec. Je vais pas à l’anniversaire d’un fils de pute.

 

Vous avez répondu :

Pardon ?

 

Arthur Farge a répondu :

Fais pas genre sale enculé. Tu sais trèèèèès bien de quoi je parle.

 

Vous avez répondu :

Pas vraiment non…

 

Arthur Farge a répondu :

Oh merde… excuse-moi mec, je t’ai confondu avec cette enflure de Samuel Person ! Vraiment désolé. Compte sur moi, ça va être super de se revoir.

 

Samuel Person a répondu :

Je serai là aussi.

 

Arthur Farge a répondu :

J’ai un empêchement, désolé je viens plus.

 

Wendy Rollin a répondu :

Je serai là, mais je vous préviens, s’il faut acheter un cadeau ne comptez pas sur moi, j’ai plus un rond. Autrement, super contente de te revoir Max, tu vas bien ?

 

Bart Guemard a répondu :

Les gars, je vous file le lien d’une pétition, ça ne prend pas longtemps. C’est pour envoyer à manger en Palestine :

www.amangerpourlapalestine.fr

 

Cindy Bouleïah a répondu :

Félicitations à vous deux. Plein de bonnes choses. Beaucoup de bonheur.

 

Vous avez répondu :

De quoi ?

Cindy Bouleïah a répondu :

Désolée, j’avais compris que tu te mariais.

 

Lothair Chesnay a répondu :

De mon côté j’suis partant, par contre j’ai une réelle intolérance aux oléagineux.

 

Juliette Briard a répondu :

Salut Max ! Super contente d’avoir de tes nouvelles et d’être invitée à ton anniversaire. J’ai vu en cherchant sur internet que tu travaillais chez Vie(s). Et ça tombe bien parce qu’en ce moment, j’ai beaucoup de difficultés à accepter mes émotions. Je vais pas m’étendre ici, mais je me sens comme emprisonnée dans une cage que la société a construite pour moi. On en reparlera.

3

« Pénitence, pénitence… je fais pénitence », répète une vieille dame, noire, plutôt âgée, assise en face de moi dans le bus qui m’amène au rendez-vous pour visiter la salle. Elle bascule sa tête d’avant en arrière, à la manière de ces chiens que l’on met sur la plage arrière des bagnoles. Soudain elle s’arrête et lève les yeux vers moi : « Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? » Je regarde autour de moi, comme si la réponse se trouvait sur le siège d’à côté : « Je… sais pas. » Puis elle reprend son mouvement de balancier : « Pénitence, pénitence… »

Tâchant de paraître à l’aise, je lis un long post Instagram d’Andréa, dans lequel elle se scandalise qu’on lui ait proposé un déguisement d’Halloween genré, dans un magasin de farces et attrapes, à savoir un costume de sorcière avec un grand balai. Elle y donne l’adresse du magasin, encourageant ses suiveurs à boycotter l’enseigne et revient longuement sur le fait que le vendeur ait instantanément pensé à lui suggérer un déguisement de sorcière avec un balai lorsqu’elle lui a dit qu’elle cherchait un costume – elle insiste lourdement sur le fait que le balai est inclus avec le costume et que ça n’a, évidemment, rien d’anodin, un balai – et elle revient aux origines des procès en sorcellerie qui ont vu des milliers de femmes brûler vives dans l’Utah, au seizième siècle, dans la plupart des cas pour rien. « C’est aussi déplacé que de se déguiser en prisonnier d’Auschwitz », dit-elle et elle termine son post par un hashtag anti-patriarcat. Charlotte est la première à liker le post et à commenter : « scandaleux… » suivi d’un emoji rouge de colère. Lorsque le bus atteint l’arrêt Jean Moulin, je me lève, la vieille me retient par le bras. Ses yeux vitreux, bouche ouverte : « J’avais mis en l’Éternel mon espérance et il s’est incliné vers moi, il a écouté mes cris. Il m’a retiré de la fosse de destruction.

– On fait comme ça, je lui dis. Bonne journée ! »