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Avril 2009, A l'issue d'un récital dont elle est la pianiste, Ambre Marsan reçoit la visite d'une vieille dame qui lui fait don d'une malle remplie de partitions écrites par son aïeul. Arrivée chez elle, Ambre s'installe à son piano et joue une des compositions offerte. Elle se retrouve alors transportée dans un monde où elle rencontre son unique habitant, Gabriel, l'auteur de ces mêmes partitions qui est mort en 1920.
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Seitenzahl: 262
Veröffentlichungsjahr: 2024
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"Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article L.122-5, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l'article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle."
Un premier roman, c’est beaucoup de joie et également beaucoup de questionnements.
Est-ce qu’il va plaire à mes lecteurs ? Est-ce qu’il va leur procurer autant de plaisir à lire que j’en ai pris à l’écrire ?
J’espère que cela sera le cas pour tous ceux d’entre vous qui liront l’histoire d’Ambre et Gabriel.
Ecrire un roman, cela peut aussi être une belle manière de soigner son âme meurtrie par une vie pas toujours tranquille. Et même si cela reste une fiction, j’ai trouvé de nombreuses inspirations dans la réalité.
Ainsi, il n’y a rien d’étonnant à ce que ma mère se prénomme ici Clémence et que mon père y soit présenté comme un puits de sagesse.
Il était évident pour moi d’avoir dans ce livre une relation fusionnelle avec mon jeune frère, puisqu’il en aurait été forcément ainsi sans cette maudite maladie.
Enfin, je ne serai pas celle que je suis sans ces amitiés, tantôt de passage, tantôt inscrites dans le marbre.
Merci pour vos conseils, votre honnêteté et votre soutien indéfectible.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Epilogue
Je suis seule sur scène.
J’ai même la sensation d’être seule dans la salle, ne percevant pas les battements de cœur des 730 personnes présentes qui suivent la cadence imposée par cette valse de Chopin.
Je ne perçois pas la chaleur des projecteurs qui m’éclairent, je suis coupée du monde, enveloppée dans ma bulle protectrice que m’offre la musique.
Alors que mes doigts courent sur le clavier, je ne discerne que la mélodie et j’y mets toute mon âme, essayant autant que je le peux de rendre hommage à ce fabuleux compositeur dont j’ai choisi de jouer un des morceaux pour terminer ce récital.
L’acoustique de la salle est parfaite. Les sons semblent rebondir sur les parois de la salle de l’Opéra de Massy et se diffuser harmonieusement jusqu’aux sièges les plus éloignés. Le piano à queue noir laqué se trouve au centre de la scène, et je peux apercevoir le public sur ma droite. Les longues tentures rouges sont ouvertes et matérialisent la frontière entre l’endroit où je me trouve et les personnes présentes ce soir.
Je suis bercée, transportée, et malgré toutes ces années où je joue de mon instrument fétiche, je suis toujours émerveillée par tant de beauté.
Pourtant, toute petite, personne n’aurait prédit que je deviendrais virtuose. La portière de l’automobile familiale s’est refermée sur mes doigts alors que j’allais annoncer à mon institutrice que ma mère venait de mettre au monde mon petit frère.
Trop pressé, excité, fatigué par cette longue nuit sans sommeil, mon père m’avait conduite à l’école et avait claqué la portière sur ma main. Je m’étais entièrement brisé les os de l’index et deux phalanges sur les autres doigts. J’avais ainsi perdu temporairement l’usage de ma main droite.
S’en était suivie, une longue période de reconsolidation, puis de rééducation, et de lourde culpabilité paternelle.
Je n’avais que trois ans, et le kinésithérapeute s’était donné bien du mal selon les souvenirs de mes parents. Il lui fallait me mimer tous les exercices pour que je puisse le singer, et essuyer mes larmes et caprices. C’était sa première année : je ne sais pas s’il a poursuivi dans cette voie.
Les médecins étaient persuadés de ma guérison, mais mes parents avaient préféré m’orienter vers des activités qui n’impliquaient pas l’usage de mes mains. S’ils avaient su quelle serait ma profession !
Je m’étais donc tournée en grandissant vers des pratiques artistiques : peinture sur soie, arts plastiques ou poterie, mais c’était en franchissant les portes du conservatoire de musique que tout s’était éclairé : c’était là que je voulais passer tout mon temps libre.
Le petit conservatoire de notre ville possédait un charme irrésistible. Entouré d’un immense parc dans lequel se côtoyaient chênes, sapins, rhododendrons et rosiers, il incitait immédiatement à la méditation avec sa fontaine en pierre d’où s’écoulaient de minces filets d’eau. Il était apaisant de m’installer dans l’herbe fraichement coupée, et d’y étudier mes partitions.
Il devait s’agir d’une vieille demeure ayant appartenue à une personne fortunée. L’architecture extérieure semblait ne pas avoir subie de transformations mais il n’en était pas de même pour l’intérieur.
Une grande porte vitrée nous permettait d’accéder au hall d’accueil où étaient réunies les diverses informations concernant les auditions ou représentations en tous genres. Sur la droite, un escalier permettait d’accéder à l’étage où se trouvait le secrétariat. Tout droit, un long corridor nous entrainait vers les salles de musique : solfège au rez-de-chaussée, instruments aux deux étages suivants.
Telle une sourde qui entend pour la première fois, j’étais ébahie par les sonorités différentes et harmonieuses qui parfois, au détour de l’escalier se trouvaient mêlées, unies, alors que rien ne les prédestinait à ça.
Mes parents étaient plus sportifs que musiciens, même s’ils appréciaient la « bonne musique ». Etonnamment, je perçus parfaitement la particularité de chaque instrument et je compris le solfège après seulement quelques leçons.
Alors que mes camarades chantonnaient les refrains que diffusaient les « radios-jeunes », je leur préférais la sixième symphonie de Beethoven, les œuvres de Mozart ou d’Haydn…
Le conservatoire était désormais ma deuxième maison, et j’y passais le plus de temps possible bien que ma présence n’y soit pas autant nécessaire.
J’ai cette chance : je comprends très rapidement. D’un point de vue scolaire, cela m’a été d’une très grande utilité et ça l’est encore aujourd’hui.
Je n’ai jamais eu de difficultés pour apprendre ou pour comprendre mes leçons. Je n’étais pas une enfant surdouée, mais j’ai toujours eu d’excellents résultats sans m’en donner vraiment la peine. Mes amis me traitaient de chanceuse, mes profs ne voyaient en moi que du gâchis.
Il était assez déroutant de voir mes parents convoqués par mes professeurs pour entendre dire que j’avais d’immenses capacités mais que j’étais partisane du moindre effort. Mes parents en prenaient également pour leur grade, s’entendant dire qu’il était de leur devoir de me pousser à aller toujours plus loin et qu’il ne pouvait en être autrement s’ils étaient réellement soucieux de ma réussite. Pour ma plus grande joie, ces discours les laissaient généralement de glace. Quel bonheur que ma mère se soit très tôt revendiquée fidèle aux principes de Françoise Dolto et de sa théorie de l’enfant comme sujet à part entière ! Et avec des frères et sœurs qui les avaient initiés à contester l’autorité dès leur plus jeune âge, je n’étais pas près d’être inquiète.
Tout bien réfléchi, ce sont mes amis qui ont raison… Je suis très chanceuse.
Dans cette passion fabuleuse qu’est la musique, cela est également très avantageux.
J’ai eu l’occasion de découvrir de nombreux instruments différents, parfois insolites. J’ai pu tester les grands classiques : violon, hautbois ou tuba, mais également de la kalimba, de la valiha ou du didgeridoo.
Mon professeur de solfège, Monsieur Moneyran, avait fait le tour du monde. Il était passionné par les instruments locaux et en faisait l’acquisition lors de ses voyages. M’ennuyant passablement lors de mes cours de solfège, il me permettait de trouver refuge dans l’arrière-salle où il me faisait alors découvrir une de ses merveilles.
Mais, ça n’est qu’en compagnie d’un piano que je me sens complète. Heureusement, mes anciennes fractures n’ont laissé aucune séquelle, et je peux m’adonner pleinement à cet art.
C’est donc tout naturellement que je me retrouve ce soir sur scène, heureuse, en train de partager ce plaisir avec les personnes qui sont venues m’écouter…
Ça y est, je vais bientôt jouer les derniers accords de La Valse des adieux, clin d’œil destiné à mon public pour les remercier de leur présence et pour les saluer une dernière fois de la manière qui me ressemble le plus : derrière un piano.
Après La Sonate Appassionata de Beethoven, Le Rêve d’amour de Liszt, un Impromptu de Schubert, deux Préludes de Rachmaninov, et une Arabesque de Schumann, le silence résonne enfin lorsque je pose les dernières notes. Très rapidement, celui-ci disparait et laisse place aux applaudissements.
C’est un sentiment auquel je ne m’habitue pas. Je salue poliment la salle, accepte un bouquet de roses que m’offre le régisseur, salue de nouveau le public et retourne rapidement, d’un pas peu assuré en direction de ma loge.
J’adore être musicienne mais cela m’effraie aussi. J’ai toujours aimé jouer pour mes amis ou ma famille, mais cela m’a toujours angoissée de jouer pour des inconnus. Chaque artiste vous dira qu’il a le trac avant de monter sur scène. Pour moi, cela va au-delà. Dans la loge, dans le couloir, avant de m’asseoir sur le tabouret, mes mains tremblent au point que je ne suis pas sûre de parvenir à faire glisser mes doigts sur le clavier, mes jambes s’affolent si bien que je crains de ne pouvoir poser le pied sur la pédale, mon cœur cogne si fort dans ma poitrine qu’il me semble que personne ne pourra entendre les notes… Et pourtant, une fois installée, tout s’envole. Peurs, angoisses, trac, tout disparait pour ne laisser place qu’à la musique, le compositeur et moi.
Une fois installée dans ma loge, je m’offre quelques minutes de repos bien méritées après que mon cœur a encore dépassé le rythme des pulsations normal pour une jeune femme de mon âge.
Mon état s’apaise peu à peu alors que je repense à cette soirée extraordinaire…
Je n’ai que vingt-six ans et, à l’inverse des jeunes musiciennes-chanteuses de ma génération, la grande majorité de mon public a le double de mon âge, parfois plus.
Lorsque la lumière est réapparue dans la salle, j’ai aperçu un couple d’une soixantaine d’années, doigts entrelacés. Elle essuyait à l’aide d’un mouchoir en tissu une larme qui coulait le long de sa joue, et il lui caressait tendrement le dos de la main.
Emouvoir mon public, voilà un sentiment d’une belle intensité. Si je peux procurer autant de frissons à un petit groupe de personnes que m’en ont procuré d’autres pianistes, alors cela vaut le coup de poursuivre.
Je ne compose pas, je joue et c’est un privilège que peu de personne possède.
Mes yeux s’habituent à la clarté de la pièce. Des lampes y sont installées aux quatre coins, et des spots sont accrochés au-dessus du miroir. Des bouquets de fleurs pullulent dans la loge, alors que je dois résister à l’appel des boîtes de chocolat qui ont été déposées sur la tablette devant moi.
Je me décide à utiliser le coton et le lait démaquillant que j’ai ramenés et entreprends d’ôter le fard et le mascara dont je me suis parée avant de monter sur scène. J’attrape une pince qui traine sur la coiffeuse et remonte négligemment mes cheveux en un chignon lâche.
C’est un instant réconfortant… J’ai l’impression qu’en même temps que disparait mon rouge à joue, le trac accumulé avant et après la représentation s’efface lui aussi.
Une fois le maquillage enlevé, je m’attèle à ma tenue. Je troque avec joie ma robe de soirée pour mon jean bleu délavé que j’ai en ma possession depuis l’âge de dix-huit ans et mon pull col roulé noir. Je me sens bien plus à mon aise vêtue de cette façon.
Alors que je récupère les quelques affaires que j’avais éparpillées dans la loge, on frappe à la porte.
— Entrez ! annoncé-je d’une voix éraillée.
— De nouveau bonsoir, mademoiselle Marsan. Je vous prie de bien vouloir m’excuser mais une personne souhaite vous rencontrer. Elle dit avoir un présent pour vous.
— Oh… soufflé-je. Je … n’aime pas trop recevoir de cadeau. Je ne fais que mon métier. On ne remercie pas une comptable quand elle réalise un bon bilan, non ? grimacé-je en esquissant un sourire.
— Votre réputation vous précède mademoiselle Marsan, me répond mon hôte en souriant. Mais cette dame, d’un âge avancé, a vraiment insisté pour que vous la receviez. Elle prétend avoir quelque chose en sa possession qui serait susceptible, je cite « de vous faire plaisir au plus haut point ».
Après quelques secondes d’hésitation, la curiosité l’emporte et j’accède à la demande de mon invitée surprise.
Monsieur de Marisi, le régisseur de l’opéra, s’excuse encore une fois d’avoir pris quelques minutes de mon temps et sort la chercher.
Quelques instants plus tard, il revient en compagnie d’une vieille dame qui se déplace lentement avec sa canne.
Très élégante, vêtue d’un long manteau noir entrouvert sur une robe de coton mauve, son étole et son sac à main lui sont assortis alors que ses escarpins sont coordonnés à son pardessus. Ses cheveux coupés courts, blancs, encadrent un visage très doux aux traits fins malgré des rides prononcées. Elle est coquette, s’est maquillée avec soin pour l’occasion et son odeur me rappelle celle de ma grand-mère : la précieuse eau de Cologne qui ne quittait jamais un mouchoir en tissu glissé dans son sac à main. A son bras, un homme d’une cinquantaine d’années l’aide à avancer. J’en déduis qu’il doit sûrement s’agir de son fils.
La vieille dame s’adresse à moi, la voix fatiguée et hésitante.
— Bonsoir Mademoiselle Marsan. Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Agnès Berthon et je trouve que vous êtes une artiste extraordinaire.
— Je vous remercie, bafouillé-je en rougissant.
— Je suis sincère, j’arrive aux dernières heures de mon existence et je suis toujours autant impressionnée par ceux qui possèdent un don comme le vôtre.
Je ne réponds pas cette fois-ci, me contentant de lui sourire. Me ressaisissant aussitôt, je lui propose de s’asseoir lui faisant remarquer que je manque à tous mes devoirs.
Elle accepte et prend place dans l’un des fauteuils qui se trouve tout près. J’attire une chaise et m’installe à ses côtés.
— Je sais que je ne les fais pas, mais je vais avoir quatre-vingt-six ans dans quelques semaines, m’informe-t-elle en souriant. La maison dans laquelle je vis, appartient à ma famille depuis deux générations. Autant de trésors accumulés et dont il va falloir se séparer tôt ou tard…
Je sens une pointe de nostalgie dans ses paroles. Elle s’arrête quelques instants et poursuit.
— Nous sommes au mois d’avril, et j’entreprends donc le grand ménage de printemps ! Mes enfants et moi nous sommes installés dans cette bonne pièce à vieilleries qu’est notre grenier. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’objets que l’on refuse de jeter prétextant qu’ils pourront servir dans un avenir plus ou moins proche ou qu’ils sont trop importants sentimentalement ! Nous sommes bien trop matérialistes et naïfs ! Comme s’il était indispensable de conserver les vêtements que l’on portait lors de notre premier baiser pour que ce souvenir reste indélébile… affirme-t-elle en hochant la tête. Quelles que soient les circonstances de cet événement, il ne s’oublie pas...
— Bien sûr, acquiescé-je.
— Toujours est-il que je tiens ce discours maintenant mais j’ai moi-même participé à cet amoncellement de souvenirs devenus reliques. Vous êtes encore jeune, mais vous verrez tout ce qu’une femme peut préserver du temps en le stockant dans son grenier. Des photographies multiples et variées, preuves inéluctables de notre présence à un moment T de notre vie, des présents offerts pour diverses occasions : mariage, naissance, anniversaire ; livres ou disques de notre auteur ou chanteur favori : preuve inébranlable de notre fidélité à l’artiste…
Je souris, me reconnaissant dans cette description que me fait mon invitée. Je collectionne moi aussi un certain nombre d’albums photos réunissant scolarité, amis ou famille, de compilations musicales éclectiques, d’instants clés de ma vie réunis dans des boites à chaussures étiquetées par années. Il s’agit d’un rituel que ma mère a entamé alors que j’étais enfant et que j’ai poursuivi les années passant.
Elles recèlent de trésors plus inestimables les uns que les autres. On peut y dénicher ma première mèche de cheveux tombée sous les ciseaux du coiffeur, mon premier billet de cinéma, de zoo, de marionnettes, mon premier livret scolaire, ma première dent tombée, mon vêtement lorsque je portais pour la première fois mon petit frère, quelques-unes de mes partitions favorites, une bouteille en plastique remplie de sable de Corse, la lettre de mon premier amour, les morceaux rescapés de mon plâtre… Le jean que je porte actuellement finira, inévitablement lui aussi, ses jours dans une de ces boites.
— Nous avons également retrouvé des objets qui avaient été laissés par mes aïeux, et notamment, un coffre empli de partitions.
Mon interlocutrice me tire de mes pensées, je lève les yeux vers elle, et ma réaction entraine un nouveau sourire de sa part.
— Je savais que ça vous plairait… ajoute-telle. Elles ont été écrites par mon grand-oncle, et je souhaiterais qu’elles vous reviennent.
Je reste silencieuse, refusant d’un geste de tête. La vieille dame reprend :
— Ecoutez Mademoiselle Marsan, vous n’al-lez pas refuser le cadeau d’une vieille dame ! J’ai vu récemment à la télévision que des jeunes filles envoyaient leurs petites culottes sur scène lors des concerts de leurs idoles ! Permettez-moi de ne pas aller jusque-là, de conserver ma dignité, et accepter ce modeste présent qui vous sera bien plus utile à vous qu’à moi.
Cet élan de persuasion me fait rire et j’accepte finalement en lui précisant que ses arguments sont très convaincants.
Elle se retourne et demande à son gendre d’aller chercher le coffre dans leur voiture.
Je propose alors de les raccompagner jusqu’au parking et de procéder à la réception du colis directement dans ce lieu. Je rassemble mes affaires, salue l’ensemble de l’équipe qui m’a si bien accueillie et suis cette grand-mère peu commune.
Je repense à ce dernier échange sur le parking de l’opéra en roulant vers Draveil où j’habite depuis trois ans. Madame Berthon m’a escortée jusqu’à ma voiture en me racontant des bribes de sa vie et me questionnant sur la mienne. Pendant ce temps, son gendre est allé chercher le fameux coffre et est revenu quelques minutes plus tard. Le pauvre peinait sous le poids de ce volumineux cadeau et l’a finalement déposé sur la banquette arrière, visiblement soulagé d’en être débarrassé. Je les ai remerciés chaleureusement et nos chemins se sont définitivement séparés.
Alors que les quelques kilomètres défilent, je jette de temps en temps un coup d’œil sur la caisse qui se trouve derrière moi, alternant entre le rétroviseur central et les arrêts au feu rouge. Le coffre en bois clair, peut-être du merisier, est finement ciselé. Il semble assurément ancien.
Je suis fatiguée, mais pourtant pressée de pouvoir parcourir mon nouveau trésor.
Il ne me reste plus que quelques mètres à parcourir avant d’arriver chez moi mais je baille déjà à m’en décrocher la mâchoire. Je tourne dans l’allée Sully et actionne l’ouverture automatique du garage en patientant le temps que la porte en aluminium blanc soit ouverte.
Je sors alors de ma voiture et me dirige vers les portières arrière alors que la porte du garage effectue le chemin inverse à celui qu’elle vient d’emprunter.
Je décharge dans un premier temps mon sac de voyage dans lequel j’ai glissé ma trousse de toilette et mes chaussures, puis la housse de plastique noire où dort la robe que je portais un peu plus tôt dans la soirée.
Une fois mes bagages déposés sur les premières marches de l’escalier, je retourne dans mon garage pour décharger mon précieux présent. Je le porte à bout de bras jusqu’au grand paillasson et tire le tout pour arriver dans mon salon, près du piano.
Au même moment, mon ventre émet un borborygme assourdissant.
— Ah non…Ça n’est pas le moment ! déclaré-je à mon estomac.
Comme pour me répondre, il produit un autre gargouillement tout aussi sonore. Je n’ai pas mangé depuis le petit déjeuner, composé en tout et pour tout d’un verre de jus multivitaminé et de deux tartines de pain grillé. Je n’ai rien avalé au déjeuner pour cause de répétition, quant au dîner, j’ai volontairement refusé de me nourrir : la pression de la soirée à venir emplissant déjà mon estomac. Je ne peux donc pas en vouloir à mon pauvre corps de vouloir ingurgiter quelque chose.
Cependant, je suis trop pressée de lire les partitions pour me préparer un repas en bonne et due forme. Me faisant la promesse de mieux manger le lendemain, je me dirige vers la cuisine ouverte sur la salle à manger et attrape une banane et quelques kiwis qui trainent dans la coupe à fruits. Aussitôt pelés, épluchures jetées dans la poubelle, et engloutis, je me lave les mains et me dirige vers le coffre abandonné quelques minutes plus tôt. Sur mon passage, mon regard est attiré par les chocolats que mes parents m’ont déposés pour Pâques. Quelques pas en arrière, deux oreilles de lapin croquées plus tard, je me retrouve enfin devant mon piano.
Existe-t-il pire péché que la gourmandise ?
Je m’accroupis et patiente quelques secondes avant d’avancer ma main vers le crochet qui unit les deux parties du coffre.
J’ai l’impression d’être une petite fille qui déballe ses cadeaux de Noël et je me retrouve avec deux émotions totalement contradictoires. A la fois excitée à l’idée de découvrir le contenu de la malle, et parallèlement, à vouloir prolonger ce moment un peu hors du temps le plus longtemps possible.
Finalement, l’empressement l’emporte sur le reste et j’ouvre le coffre.
Les partitions sont rangées verticalement et une odeur particulière s’en échappe aussitôt. J’ai acquis au cours de ma courte existence des centaines de partitions, et j’ai même eu l’occasion de tenir un original de 1810.
Madame Berthon m’a informée que son grand-oncle était le compositeur. Etant âgée de quatre-vingt-six ans, les partitions doivent dater de la fin du XIX° siècle, peut-être début du XX°…
Pourtant les senteurs qui s’en dégagent ne sont pas celles du vieux papier mêlé à l’encre. Je n’ai pas assez d’expériences olfactives pour réussir à discerner les essences qui composent ce parfum, mais une chose est certaine, il sent divinement bon.
Je tends la main et saisis le premier feuillet qui se présente à moi. Il contient huit feuilles jaunies par le temps, les notes y sont écrites à l’encre noire, et en haut du premier volet, le compositeur a inscrit d’une écriture nette et élégante : « Douleur, de Gabriel Auduneau. »
Ce nom… il ne m’est pas inconnu. Aurais-je déjà croisé son chemin lors de mes études ?
Je parcours le cahier et m’aperçois assez rapidement que l’odeur que j’ai sentie un peu plus tôt s’échappe des pages. Quelle bonne odeur !
La composition est une sonate pour piano en la mineur. Je me mets aussitôt à fredonner le thème principal. Elle porte bien son nom…L’impression de souffrance est réellement présente entre les portées. Le rythme est lent et le compositeur a apposé la mention piano au-dessus des premiers accords, comme pour nous rappeler qu’il ne faut pas jouer trop fort de peur que sa douleur ne soit encore accentuée.
Aussitôt déchiffré, les difficultés du morceau n’étant plus, je me relève et m’installe sur le tabouret. La partition installée à l’endroit qui lui est réservé, je remonte les manches de mon pull et positionne mes doigts sur le clavier.
A peine ai-je joué quelques mesures que je l’entends pour la première fois. Une voix mélodieuse, très douce.
— Bonsoir…
Je m’arrête de jouer immédiatement, cherchant qui m’a interpellée et surtout, qui a fait irruption chez moi.
— Il y a quelqu’un ? demandé-je d’une voix qui se veut assurée mais qui en réalité transpire d’appréhension.
J’attends quelques instants mais personne ne répond. Je reprends donc l’activité que j’ai arrêtée précipitamment en pensant sincèrement qu’il faut rapidement aller me coucher avant de perdre complètement la tête. Je recommence au début.
— Je ne voulais pas vous effrayer, je vous en prie continuer…
Je m’arrête de nouveau. Toujours cette même voix, un peu étouffée, comme si elle venait de très loin.
— Qui est là ? interrogé-je. Je vous préviens, je suis armée !
Personne ne répond, comme je m’y attendais. Je vais quand même vérifier, équipée cette foisci de mon rouleau à pâtisserie. Je m’assure que personne ne s’est introduit et que les portes et fenêtres sont bien closes.
Après m’être rendue compte que je suis seule chez moi, je m’installe de nouveau à mon piano, rouleau à proximité toutefois…
Une fois de plus, je reprends Douleur à ses débuts.
— Continuez à jouer sinon, je vais encore vous perdre …
Cette fois-ci, je poursuis et je vois apparaitre devant moi un homme extraordinairement beau. Les acteurs magnifiques qui nous sont parfois permis de voir sur les écrans m’éblouissent tout autant que le reste des femmes du monde. Et là, à mon grand étonnement, j’ai devant moi un homme qui peut rivaliser avec eux sans aucune difficulté.
Je me retrouve dans une pièce que je ne connais pas alors que j’étais assise à mon piano quelques instants plus tôt.
— Bonsoir… chuchote l’homme. Je… ne m’attendais plus à votre venue…
Je ne peux pas parler. Mes lèvres sont scellées et je ne peux qu’observer silencieusement la personne qui se tient devant moi.
Il doit avoir la trentaine, en tous cas, plus âgé que moi mais de peu d’années. Cependant, tout chez lui parait plus…vieux. Sa façon de se coiffer, de se vêtir, et même de s’exprimer… Ses cheveux châtains sont rejetés vers l’arrière, seules quelques mèches rebelles retombent sur son front.
J’ai une taille raisonnable pour une femme, je mesure un mètre soixante-et-onze. Pourtant, il me semble être ridiculement petite à ses côtés… Il a au moins une tête de plus que moi et ne doit pas être loin du mètre quatre-vingt-dix.
Sa tenue m’est familière : elle me rappelle une fête de l’école dans laquelle notre institutrice nous a appris à danser le charleston. Il porte une chemise de couleur claire, peut-être de la flanelle, rentrée dans un pantalon marron foncé, le tout maintenu par une paire de bretelles écrues. Ça n’est décidemment pas la tendance printempsété que les magazines de mode présentent depuis quelques mois déjà !
Et cette odeur… Mon cerveau fait la connexion immédiatement : le parfum que je viens d’humer sur les partitions est le même que celui qui émane de l’homme qui se trouve en face de moi. Cette senteur qui m’a tant plu, c’est la sienne !
— Pardonnez-moi, reprend-il. Je ne me suis pas présenté, je m’appelle Gabriel… Gabriel Auduneau…
Alors que je l’observe depuis qu’il a commencé à parler, mon regard se fait plus insistant lorsqu’il prononce ces mots.
Ce nom… Je viens de l’entendre, ou plutôt de le lire : « Douleur de Gabriel Auduneau. »
A la recherche de n’importe quel signe qui me permettrait de sortir de ma torpeur, je continue à scruter ses pupilles.
— Je constate que vous avez fait le lien, murmure-t-il comme s’il voulait me rassurer, continuant à enfoncer son regard dans le mien.
Je ne peux toujours pas parler… Ça n’est pas la peur, ni l’incompréhension, je ne peux littéralement pas ouvrir la bouche pour produire un son. C’est comme si ma voix était restée sur le pupitre où repose la partition.
— C’est effectivement moi qui ai composé cette mélodie. Je vous en prie, ne partez pas. Continuez à jouer et laissez-moi vous expliquer l’inexplicable…
Peut-être prend-il mon silence pour un acquiescement, à moins que ça ne soit le fait que je sois encore devant lui, mais il poursuit.
— Voulez-vous bien que nous allions nous asseoir dans le jardin ? Cela fait tellement longtemps que je ne m’y suis pas rendu.
J’acquiesce d’un signe de tête. Nous nous dirigeons vers la porte en bois massif et nous nous aventurons sur une allée emplie de gravillons.
La pénombre m’empêche d’avancer à mon aise, ne sachant pas où je mets les pieds. Je distingue quelques formes qui s’élèvent de la pelouse et je n’entends que nos pas feutrés sur le gazon alors que je l’observe furtivement. Il fixe le sol, mains croisées dans le dos.
Je suis contrainte de suspendre mon examen au moment où il me propose de nous installer sur un banc en fer forgé. Mes sens sont réduits à leur minimum. Ma vue est affaiblie par la noirceur de la nuit qui n’est évidemment pas parasitée par les lumières de l’éclairage public. Il me faut donc m’en remettre à mon ouïe, mon toucher et mon odorat. Ce dernier est particulièrement mis en éveil par les nombreux arbustes qui se trouvent à proximité, sans pour autant que je parvienne à savoir desquels il s’agit. Mes mains ont remplacé mes yeux, quant aux sons, je n’ai plus l’habitude de la campagne.
Mon grand-père paternel a vécu dans une ferme des Pyrénées Atlantiques et j’y passais quelques semaines durant l’été. Les bruits campagnards n’avaient pas de secrets pour moi enfant, mais j’ai déserté Pau et sa région depuis bien longtemps. Mon hôte met fin à mes divagations en rompant le silence, troublé uniquement depuis notre arrivée par les animaux dont j’essaie de découvrir l’identité.
— J’étais, au début du siècle, un compositeur reconnu et apprécié par mes pairs. Je précise au début du siècle, car à observer votre tenue, nous ne devons plus être en 1920.
Je baisse aussitôt les yeux et balaie du regard mes vêtements.
Pas très féminine.
Seuls mes escarpins vernis apportent une touche élégante.
Il s’arrête, songeur.
— Sommes-nous toujours dans les années mille neuf cent quelque chose ? demande-t-il.
Je hoche la tête négativement.
— Deux mille ? s’exclame-t-il. Et bien… Il s’arrête une nouvelle fois. Incroyable !
Je continue de le fixer, attendant une suite à ses propos, mais il continue de secouer la tête.
Soudain, il me regarde de nouveau et reprend la parole.
— J’étais donc un compositeur relativement talentueux au siècle précédent, ajoute-t-il avec un clin d’œil. J’ai composé pour des centaines de musiciens, célèbres ou anonymes, et j’avais la vie devant moi pour continuer à faire ce que j’aimais le plus.
Il s’arrête et sa voix se fait plus feutrée quand il reprend.
— Enfin… c’est ce que je croyais. J’étais jeune, j’avais du succès auprès de la gent féminine, mais aucune ne comprenait qu’elles avaient une rivale de taille et qu’elles ne réussiraient pas à la supplanter. La musique, évidemment… J’appréciais cette vie bohème, batifolant auprès des plus belles et rejoignant celle à qui j’avais réellement offert mon cœur, faute de n’avoir pas trouvé âme concrète à aimer.
Alors qu’il s’ouvre à moi, mon interlocuteur ne cesse d’examiner mes réactions. Je sens qu’il ne veut pas me brusquer de peur que je disparaisse ou bien que je tente de me réveiller, s’il s’agit bien d’un rêve. Pourtant, étonnamment, c’est la dernière chose que je souhaite faire… Je ne veux pas quitter ce lieu, ni cet homme.
