Qui a tué Tabarly ? - Nicolas Cochery - E-Book

Qui a tué Tabarly ? E-Book

Nicolas Cochery

0,0

Beschreibung

En juillet 1998, la police repêche un corps sans vie au large des paisibles côtes irlandaises. Son pull bleu bien connu des Français ne laisse pas de place au doute : il s’agit d’Éric Tabarly, le marin le plus doué de sa géné-ration. Pour le public, cette tragédie est incompréhensible.
Fasciné par le personnage, Arthur Leprince entreprend de percer le mystère qui entoure cette disparition. Le journaliste turbulent suit son intuition jusqu’au fond de ports brumeux, et prend tous les risques pour questionner les proches du célèbre marin.
Le navigateur mythique a-t-il vraiment succombé à un banal accident ?
Dans cette enquête humoristique, Nicolas Cochery nous plonge dans le monde des grands navigateurs.
Un polar humoristique inspiré d’une histoire vraie.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Âgé de 58 ans, je suis l'heureux père de 2 filles et d'un garçon qui volent depuis un moment de leurs propres ailes ; et depuis peu, papy d'une gamine qui n'a pas fini de me faire chavirer !
Joueur pro, entraîneur, consultant, éducateur et profes-seur, le sport est une passion que j'essaye de transmettre aux jeunes de notre beau pays.
Comme beaucoup, je suis entré dans l'écriture par quelques bafouilles, en cou-chant sur le papier ce que je ne parvenais pas trop à exprimer.
Je ne sais toujours pas si la personne à qui elles étaient adressées a aimé les lire, en tout cas, j'ai apprécié les écrire. J'aime être seul devant mon écran et produire un texte qui sort de mes neurones fatigués. J'aurais rêvé bricoler, chanter, réparer, cultiver. Alors je fais l'artisan en jouant avec les mots, la satisfaction du travail accompli...

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 168

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

 

 

 

 

Qui a tué Tabarly?

 

Roman

 

 

 

Nicolas Cochery

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette histoire est une pure fiction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La saison de la sole bat son plein.

Yann n’est pas très frais quand il gare sa voiture ce 16 juillet 1998 sur le port de Loctudy. Comme tout marin à terre, il a sévèrement tapé dans la gourde : pas de quoi être en retard, il embarque à 4 h 30 pour trois jours en mer celtique, direction l’Irlande et le Pays de Galles.

La nuit suivante, les cinq pêcheurs remontent deux chaluts bien garnis; le poisson plat est au rendez-vous, mais surtout, ça regorge de bars. L’ordre est donné de se rapprocher des côtes irlandaises, très prisées par ce précieux fretin.

À 12 h 30, ils trouvent un drôle de spécimen dans leurs filets : pull marin, pantalon rouge, avec la queue qui ne frétillera plus jamais.

Ce 17 juillet, Arthur Leprince dort à poings fermés quand son téléphone sonne vers 13 h.

D’ordinaire matinal, il a, comme beaucoup de Français, dignement fêté la victoire des Bleus contre le Brésil. Quatre jours durant lesquels les occasions de se rincer le gosier n’ont pas manqué. Il nage dans le fuel.

Au prix d’un effort surhumain, il finit par ouvrir un œil collé à la Superglue, tâtonne dans le noir et saisit l’objet de ses tourments.

Ka-ra-dec.

Yann.

Qu’est-ce qu’il me veut ce peigne-cul?

«Oui allô!

— Arthur, j’te réveille?

— Non, tu plaisantes! Pas à cette heure! Qu’est-ce qui t’amène?

— Je suis en mer, on est en route pour Dunmore East.

— C’est passionnant, Yann, mais où est ce bled?

— Sur la côte irlandaise.

— Une envie subite de Whisky?

— Arrête de déconner! … On vient de repêcher un macchabée.

— Non, c’est pas vrai!

— Les maquereaux lui ont refait le portrait, mais je crois savoir de qui il s’agit.

— Il t’a présenté sa carte d’identité?

— Non, mieux que ça! Il y avait un nom sur son pull.

— Et alors?

— Éric…

— Clapton?

— Non, Tabarly!»

Tabarly.

Taciturne, taiseux et têtu comme une mule, le marin s’invite dans la salle à manger des Français en décrochant, contre toute attente, la victoire dans la Transat anglaise de 1964.

Ce nom transpire la fierté d’une France en pleine croissance. Celle du Général et des Trente Glorieuses, avant que des salauds peu catholiques nous conduisent au premier choc pétrolier.

Leprince a vu le jour cinq ans après cette course de légende, ce qui ne l’empêche pas d’admirer un des rares sportifs tricolores qui gagne, à une époque où la médaille d’or ne court pas les rues! Et qui incarnera, à jamais, une valeur capable de déplacer des montagnes : la ténacité.

Alors, qu’on retrouve son cadavre…

Un cataclysme pour son cerveau embrumé qui tente vainement d’envoyer un message d’urgence à son grand corps d’escogriffe. Il aimerait bien sauter dans son slip, fantasme absolu de tant de mecs. Mais à bientôt trente ans, ses articulations grincent déjà pas mal. Quant à son dos, il couine comme celui d’un quinqua arthrosique. La terre est basse et chaque matin, il se maudit de ne pas encore avoir acheté de sommier.

Le provisoire qui dure est une de ses grandes spécialités, mais promis… il se bougera lors des prochaines soldes!

Ce banlieusard type ne pensait pas devoir s’installer un jour en Bretagne.

Au printemps 1996, il vient faire son stage de fin d’études au Télégramme de Brest. Après trois mois, le boss lui propose un contrat de pigiste, il s’installe dans un appart du Merle blanc. Juste parce que ce féru de poésie a lu ces vers de Jules Romains célébrant le quartier :

On découvre ensuite un chemin

Qui n’a pas d’arbres, et qui tourne;

Un chemin tout simple, tout nu,

Mais mystérieux comme un signe.

Une ruelle descend

De la colline à la mer;

Elle sort d’entre les murs

Comme un filet d’eau de source.

Ambitieux, assez fier de son coup de stylo, il sait qu’il aura un peu de mal à décrocher le Pulitzer en bossant dans ce canard même pas enchaîné. Il se serait bien vu écrire des chroniques décalées ou sportives, pourquoi pas sur le milieu de la voile?

Ce journal est une institution locale, avec tout ce que ça comporte : il passe le plus clair de son temps à couvrir les fest-noz ou les inaugurations de ronds-points, pas de quoi s’exciter le cervelet! Il se console en se disant que Desproges a bien commencé par les chiens écrasés, à l’Aurore, dans les années 60.

Brest a mal encaissé ces deux dernières décennies, même si cette fin de XXe siècle montre un frémissement économique et culturel.

Venu ici par hasard, persuadé d’être dans l’éphémère, il a appris à aimer ce bout de ville à flanc de falaise, en surplomb du port de commerce.

Une fois accompli l’exploit de la mettre à la verticale, il transporte sa carcasse jusqu’à une douche bien chaude qui finit de lui décoller les paupières. Après un passage express sur le trône, il se retrouve assis devant un bol de café noir. Le nuage de lait sera pour une autre fois, quand il aura fait les courses.

La cuisine est la seule pièce correctement aménagée dans cette maison de ville qui tient plus du camping que du château de Versailles. C’est là qu’il se nourrit, écrit et écoute la radio, les trois activités essentielles de son existence.

Refaisant enfin surface après le coup de semonce du réveil, il rassemble ce qui lui reste de neurones pour passer à l’action.

Fontanel! Christophe Fontanel, journaliste à Radio France Armorique, a couvert le 12 juin dernier la disparition du célèbre marin au large du Pays de Galles.

Il se rappelle avoir entendu son émission et qu’il devait l’appeler pour lui dire qu’il l’avait trouvé bon…

«Allo Tophe!

— Salut, comment il est?

— Plutôt pas mal, et toi?

— Champions du Monde…

— Arrête, j’en peux plus, j’ai les dents du fond qui baignent.

— Que me vaut l’honneur de ta douce voix?

— Tu fais quoi cet après-midi?

— Je suis à la conférence de presse d’Erwan Le Gall.

— Un nouveau serial killer?

— Non, le patron d’un chalutier qui a fait une drôle de pêche.

— Tabarly?

— Oui, t’es déjà au jus à ce que je vois.

— On se voit là-bas.

— OK, à toute!»

Après un brossage de chicots énergique, il enfourche son Africa Twin et dévore le bitume de la N165, cap sur Loctudy. Le bicylindre Honda flirte assez facilement avec les 180 et malgré ces foutus radars, il gare son engin moins d’une heure après devant la capitainerie. Juste le temps d’aller s’asseoir à côté de son cancre de pote, au fond de la salle de réunion, les festivités commencent.

Deux hommes sont assis et font face à un auditoire clairsemé, aussi différents l’un de l’autre que le Ying l’est du Yang. Droit et solide comme un menhir, se tient un gars qui a souvent dû quitter la terre ferme : l’œil sombre et plissé, collier de barbe et rouflaquettes, le caban, rien ne manque à sa panoplie de loup de mer. À ses côtés, gominé comme un footballeur italien, le directeur de la Chambre de commerce et d’industrie prend la parole.

«Bonjour à tous, sans plus tarder, je donne la parole à Monsieur Erwan Le Gall, propriétaire de l’An Talbenn, chalutier immatriculé au port de pêche de Loctudy.

— Merci, Michel. Bonjour, Messieurs. Les cinq marins composant l’équipage ont remonté un corps dans le chalut, vendredi vers 12 h 30. Il portait encore les bottes bleues, le célèbre pantalon de coton rouge, ainsi que son pull marin bleu marine avec l’inscription Éric Tabarly. Il faut attendre les résultats de l’autopsie, mais pour nous, ça ne fait aucun doute. Voilà, Michel, je n’ai pas grand-chose d’autre à dire.

— Merci, Erwan. Messieurs les journalistes, si vous avez des questions…

— Laurent Moisset, La Dépêche : qu’avez-vous fait une fois le corps à bord?

— Le bateau a mis le cap sur Dunmore East.

— Un médecin légiste irlandais débutera l’identification et l’autopsie, lundi. Le corps étant méconnaissable, ça devrait prendre 24 heures. Une enquête de routine a été ouverte pour déterminer les causes du décès.

— Christophe Fontanel, Radio France : quels sentiments avez-vous éprouvés? Je suppose que c’est le genre de prise relativement rare?

— Euh… certainement! Mais je n’étais pas présent à bord.

— Ah oui! Et où étiez-vous?

— Veuillez vous présenter!

— Pardon, Leprince, du Télégramme.

— J’étais chez moi.

— Et ça vous arrive souvent?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous êtes de la police?

— Messieurs, un peu de calme! D’autres questions?... Dans ce cas, je vais vous remercier de votre présence. La CCI vous invite à un petit cocktail qui vous sera servi dans le hall.»

Ces mots à peine prononcés, les deux amis se retrouvent au buffet, en compagnie d’une nuée de crevards qui comme eux, ne crachent pas sur les bulles et les petits fours. Pour certains, des pique-assiettes professionnels qui écument toutes les occasions de s’empiffrer dans le département.

«Alors mon Tophe, comment va la vie?

— Rien de spécial et toi?

— Tout pareil, amigo.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris avec ta question pourrie?

— Je l’sens pas du tout ce gars.

— T’es sérieux?

— Et sa tronche ne m’revient pas. Mais alors… Pas du tout!

— Allez viens, on va boire un coup. On pourra discuter un peu. C’est vrai que ça fait une paye!

— Tu veux dire un bail!»

La France est un pays de pochards.

Aucun problème pour trouver un rade en Bretagne, il y a plus de comptoirs que de kilomètres de côtes.

Après un vague salut à la cantonade, ils marchent deux minutes et poussent la porte bleue du café du port.

«Bonjour, on peut se mettre en terrasse?

— Allez-y, Messieurs, j’arrive.

Ils se retrouvent bientôt devant deux chopes d’une autre boisson à bulles. Pas la peine d’échanger quelques banalités d’usage, les deux journalistes entrent dans le vif du sujet.

— Alors tu trouves que j’ai abusé avec le dabe?

— Oui, c’est juste un taiseux qui n’avait pas trop envie de jacter.

— Moi j’te dis qu’un truc sonne faux, mais je peux me tromper. Ça mérite quand même une petite enquête.

— La routine.

— Tu peux me briefer sur la disparition de Tabarly?

— Il naviguait sur son Pen Duick dans la nuit du 12 au 13 juin, à 40 miles au sud-ouest de Milford Haven, au large du Pays de Galles. Le vent forcissait, il a été projeté par-dessus bord lors d’une manœuvre de la grand-voile.

— Que faisait-il là-bas?

— Parti de Cornouailles le matin pour rejoindre l’Écosse, il devait participer à un rassemblement des voiliers dessinés par l’architecte naval William Fife, le père du Pen Duick.

— Singulier comme teuf!

— Il y avait un lien indéfectible entre lui et ce bateau hérité de son père : il l’a restauré de ses propres mains.

— Et il était avec qui, à bord?

— Ils étaient quatre, un couple et deux potes. Un seul savait naviguer, Gaël Morvan, photographe de mer. C’est d’ailleurs lui qui était à la barre durant la manœuvre fatale.

— Et tu vas me faire croire qu’un double vainqueur de la Transat, capable de doubler le Cap Horn dans une bassine en plastique, est allé au bouillon en mer d’Irlande sur un vulgaire coup de bôme?

— Il y avait du gros temps…

— C’est comme si Mike Tyson se faisait péter la gueule dans un bar de Melun.

— Pourquoi pas, s’il a bu trop de canons?

— Le célèbre navigateur ne portait aucun gilet de sauvetage et n’était rattaché au pont par aucune ligne de vie. La légende veut qu’il n’en porte jamais : le marin éjecté est un marin qui a manqué de concentration. Un vieux dicton dit : Une main pour l’homme, une main pour le bateau. Il dit juste. Au cours d’une manœuvre ou d’un déplacement sur le pont, on doit toujours veiller à avoir une prise à sa portée, parce qu’il est presque impossible qu’un paquet de mer puisse la faire lâcher. Les harnais de sécurité ne m’inspirent guère confiance.»

Il ne faut pas plus de deux tournées au cafetier pour voir à qui il a affaire : deux ivrognes, espèce en vogue dans le secteur. Cinq mousses plus tard, la chimie opère, l’éthanol a pris le pouvoir sur leur carafon. Les langues se sont largement déliées, les hypothèses fusent, certaines des plus fantaisistes, à la limite de l’élucubration.

«Non mais sérieusement, j’ai vraiment beaucoup de mal à imaginer un cap-hornier se faire surprendre comme un moutard sur son canot pneumatique.

— Peut-être que le dénommé Morvan l’a fait exprès?

— Ça pourrait être tellement de choses : un apéro à rallonge, une histoire de cul, un problème avec le couple présent à bord.

— Un mari cornard.

— Ou alors une version libertine de La croisière s’amuse.

— Même pas en rêve! L’idole ne tisait jamais en mer et côté câble, il était fidèle comme un toutou. Il n’aurait jamais trompé sa chère Jaqueline.

— Tout ceci est beaucoup trop beau pour être vrai. Il y a forcément un truc qui ne colle pas. Une fissure dans le parebrise, du boulot pour Carglass.

— Mais tout le monde n’a pas ta vie dissolue, mon cher…

— Tu rigoles, j’ai failli m’installer avec une nana.

— Non! C’est pas vrai! On parle de cette charmante brunette?

— Oui, depuis, ça s’est un peu gâté, j’te raconterai. Et toi, toujours avec Nathalie?

— Moi oui, mais elle, plus pour très longtemps…

Les deux journalistes se regardent en se marrant.

Un rire complice, un brin mélancolique; celui de ceux qui savent que c’est une profession qui fait plus dans la corne que pour la paix des ménages.

— Tu fais quoi demain?

— Euh… normalement, déjeuner dominical chez belle-maman, mais je ne suis pas persuadé d’y être cordialement invité.

— Ça tombe bien, je t’emmène faire un petit tour de bateau.

— Dunmore East ?

— Oui, comment as-tu deviné?»

 

 

 

 

 

RASTA ROCKET

 

 

 

 

Ce dimanche 18 juillet, c’est au tour de Christophe Fontanel de se retrouver sur la N 165. La veille, une fois son collègue reparti, il a préféré retrouver quelques camarades de zinc plutôt que de rentrer chez lui se becter un bon bol de soupe à la grimace.

Ses yeux piquent un peu, sa gorge est sèche et le cliquetis de sa vieille 205 l’a aidé à ne pas se rendormir. Il n’est pas huit heures quand il entre dans le port de plaisance. Il fait frais, mais on sent bien que la journée sera belle : au programme, mer d’huile et soleil de plomb. Au moins, il ne passera pas les deux premières heures à se vider les tripes. Rejoindre le sud-est de l’Irlande est un peu plus compliqué que d’aller à Rome : avion pour Dublin, Londres, location de voiture, ferry… Tous les chemins ne mènent pas à Dunmore East.

De retour chez lui, Arthur a appelé Annick, une complice noctambule qui se trouve être l’heureuse propriétaire d’un cabin-cruiser de 350 chevaux. Pas un yacht, mais presque… Après quelques rhums, elle a accepté une petite balade de 400 miles en Mer celtique, moyennant la promesse d’une soirée conviviale dans quelque pub gaélique.

Le programme est serré.

Prendre la mer dimanche matin, fendre l’écume jusqu’en Irlande, soirée arrosée, autopsie lundi matin neuf heures. Si tout va bien, ils s’enfileront un petit Irish stew, reprendront la mer à midi et seront de retour à Brest dans la nuit.

Comme convenu, Fontanel trouve facilement le Rasta Rocket au bout d’un ponton du quai ouest. L’embarcation n’est pas un rafiot, ce qui le rassure un peu. Il faut dire que la perspective d’une balade en haute mer ne l’enchante pas tant que ça : quitter le plancher des vaches a, pour lui, une part d’inconnu qui l’angoisse. Et puis la natation n’est pas son sport favori; il est bien plus fort au ping-pong.

Un petit toctoc, pas de réponse.

Au bout de la troisième fois, il tape comme un sourd sur la coque, silence radio.

Il monte sur le bateau, scrute l’intérieur par le hublot qui donne sur le carré, rien à l’horizon. Un saut de cabri, après deux pas sur la coursive, il se penche et jette un œil dans la cabine. Une femme nue est étendue sur le couchage, le visage perdu derrière une choucroute improbable. Après une pause sous les épaules, ses yeux reprennent leur balayage :

«Tu veux un coup de main vieux pervers!

Perdu dans ses pensées grivoises, la surprise est telle qu’il fait volte-face, perd l’équilibre et manque de peu un petit bain de mer. Arthur se tient debout devant lui, à un boxer près du plus simple appareil.

— Putain t’es con, tu m’as fait peur!

— C’est vrai que torse nu, je suis impressionnant.

— J’ai toqué comme une mule, je croyais qu’il n’y avait personne.

— C’est ça, tu voulais surtout te rincer l’œil oui!

— Bon, on y va les tourtereaux?»

Dix minutes après, le café est servi et ils sortent du port.

Annick a eu la décence d’enfiler un tee-shirt et un short minimaliste, mais visiblement n’a pas pris le temps de se trouver un soutien-gorge.

«On a bu deux-trois coups hier soir et, comme il était un peu tard, on s’est dit que c’était mieux de pioncer ici.

— Tu ne trouves pas qu’il ronfle?

— Pour ça, il aurait fallu qu’il dorme.

— Ah, OK, je vois!»

La côte s’éloigne rapidement et moins d’une heure plus tard, l’onde étend son manteau gris partout, à perte de vue. Comme prévu il n’y a pas de houle, ce qui préserve leurs estomacs de quelques mauvaises surprises. Christophe Fontanel fait partie de ces Bretons peu sensibles au charme des embruns. L’immensité liquide l’agacerait plus qu’elle ne l’émerveille et pas question pour lui de jouer les figures de proue! Rapidement, il prend congé et descend finir sa courte nuit dans la cabine. Il écrase tellement qu’il ne voit pas le cap Cornwall briser la monotonie de l’horizon. Quand il émerge, les Cornouailles sont loin derrière. Il est 13 h et la faim commence sérieusement à le tenailler.

«Ça y est, Totophe, t’es sorti du fuel?

— Juste un p’tit somme!

— À peine quatre heures, t’as vu, on dort bien sur un rafiot!

— Comment ça, un rafiot? Il file à plus de 25 nœuds quand même!

— C’est vrai, ma chérie.

— Bon, qu’est-ce qu’on mange, j’ai une sacrée dalle!

— Spaghetti aux palourdes! Ça vous va, Monseigneur?

— Arrosé de?

— Un Pinot gris, bien frais.

— Si vous me prenez par les sentiments…»

Leur assiette rapidement avalée, les deux hommes s’en servent une deuxième, qu’ils vident comme la première.

Arthur est un grand enfant qui, en plus, s’autorise le plaisir de lécher son écuelle. Comme quand il était môme :

«Quand est-ce qu’on arrive?

— Mais ça fait à peine trois heures qu’on est partis, là, on sera bientôt à Tours.

— Oui, mais quand est-ce qu’on arrive dans les Landes?

— Dors un peu, ça passera plus vite!»

Après plus de 500 bornes, la berline au losange était comme son père, elle avait besoin de souffler un peu. Sa mère en profiterait pour aller une quatrième fois aux toilettes : sans doute l’émotion.