Qui se soucie de la musique ? - Benoît Luizard - E-Book

Qui se soucie de la musique ? E-Book

Benoît Luizard

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Beschreibung

Mars 2003, George Bush vient de lancer un ultimatum à Saddam Hussein. Des lycéens orléanais philosophent et s'angoissent de la situation internationale. Jocelyn se laisse convaincre par son ami Sebastian de monter à Paris manifester contre l'invasion de l'Irak par les américains. Pendant ce temps, un autre ultimatum se joue dans la tête de Jocelyn: séduire une fille.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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À ma très chère Chloé !

À ce cher Julien,

Aux copains,

Et, bien sûr, à mon amour.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Epilogue

Le réveil avait émis un son sifflant auquel Jocelyn n’était pas accoutumé.

Et sans même s’en rendre compte, on s’était retrouvé debout, au beau milieu du wagon qui sert de chambre.

Derrière les vitres, le paysage défilait en grondant.

Fallait-il faire ses ablutions ? Le cabinet de toilette était si étroit… de sorte que l’eau venait éclabousser l’ample T-shirt de Jocelyn.

Trempé, agacé, il lève les yeux vers le miroir où il remarque, chose peu commune, qu’il s’est coiffé les cheveux vers l’avant. Depuis qu’il a les cheveux courts, ça lui fait une coiffure d’abruti, c’est vraiment n’importe quoi.

Mais il faut se dépêcher, ne pas s’attarder sur la présentation, car le niveau de l’eau monte et bientôt, on ne pourra plus passer, sortir de ce compartiment, et on ne pourra pas aller en cours ! C’est malin : maintenant l’eau monte dans le wagon ; alors on se perche sur le lit qui dérive au milieu de tout ça tandis que le paysage continue de défiler et l’on a l’impression qu’on n’arrivera jamais à temps… à temps où ? En cours ! As-tu déjà oublié ?

Oh, tonnerre ! Tonnerre, quel juron ! De l’eau jusque à la taille, maintenant, c’est l’orage qu’on entend gronder.

Tonnerre ! Tonnerre… c’est… oui ! le nom de code d’un ninja de GI Joe qui s’habillait tout en blanc et qui s’y connaissait en arts martiaux… « Tonnerre », on ne jure plus comme ça de nos jours, sauf dans les cas d’urgence, quand on risque de rater les cours et qu’on mouille ses fringues. De l’eau ou de la sueur ? Mais pourquoi, tonnerre !, avoir choisi de dormir dans un train ? Et quand est-ce que j’ai pris cette décision stupide de dormir dans un train ? Attends… Ça fait plusieurs fois que ça m’arrive, mais il faut se réveiller, je n’arrive pas à me tirer de là, oh et puis qu’est-ce que c’est que ce rêve ? dormir dans un train…

Après plusieurs tentatives, Jocelyn avait réussi à ouvrir les yeux.

Par les murs, un grondement caractéristique révélait le passage du tramway ; par les fenêtres, la plainte métallique confirmait la course du tram’ sous les vitres de l’appartement de Jocelyn.

C’est que Jocelyn n’habite pas n’importe quelle ville française, il vit dans une ville qui s’est dotée d’un tramway.

Et parmi les quelques villes possédant un tramway au moment où l’auteur débute ce récit de fin d’adolescence — c’est à dire le vingt mars deux mille trois — on peut nommer Montpellier, Nantes, Strasbourg, et plus d’une dizaine d’autres villes encore, ce qui réduit le nombre de villes françaises où pourrait se situer l’action qui attaque par ces quelques lignes.

Jocelyn, notre héros (façon de parler), habite Orléans.

Pour ceux qui ne connaissent pas Orléans, l’agglomération orléanaise ne compte pas encore deux cent mille personnes, et cette ville apparaît à de nombreuses reprises dans les manuels d’histoire. Pas n’importe quelle ville : Fondations gallo-romaines ; libérée par Jeanne d’Arc le 8 mai 1429 ; ville du frère du roi ; libérée par le général Patton le 16 août 1944… voilà de quoi écrire de belles histoires. Mais ce qui suit n’est rien qu’une suite de banalités. Un roman ? Ne nous emballons pas...

Le garçon qui nous intéresse ici s’appelle Jocelyn Sévrin. Il n’habite pas n’importe quelle ville ; il n’habite pas n’importe quelle rue non plus. Il vit avec sa mère dans un appartement de la Rue Royale. On remonte cette prospère rue commerçante sous des arcades bourgeoises de pierre blanche depuis le Pont George V à la place du Martroi — au centre de laquelle trône un bronze majestueux de Jeanne d’Arc, la Sublime Cavalière. Ainsi, géographiquement du moins, Jocelyn est « un bourge » — expression qui lui fut inlassablement répétée à ses oreilles au collège, puis maintenant au lycée.

Au bas de la rue Royale, le Pont George V franchit la Loire, beau fleuve large et paisible, ensablé et sauvage. C’est un grand pont de pierre blanche, large, noble, équilibré. Il sépare le centre ville d’Orléans, sur la rive nord, paré de calcaire blanc et d’ardoise, piqueté de clochers, et le quartier Saint Marceau, sur la rive sud.

Maintenant le tramway glisse en sifflant, là-bas, sur le pont.

Ce matin, Jocelyn n’avait pas à se tourmenter pour son réveil : le calendrier des pompiers figurant des chiots parmi des fleurs, épinglé dans la cuisine, affichait : « Dimanche 16 mars 2003 ». Le four indiquait midi passé.

Sur la table de la cuisine, le paquet de céréales fourrées au chocolat lançait un ultimatum à Jocelyn : « Vous avez jusqu’aux 19 mars pour envoyez vos "coupons" "Grollogs fourré"tm et obtenir des supers "streetwears" de la marque "Grollogs" !!! »

Jocelyn, le nez sur le paquet, gloussait de façon un peu exagérée, ce qui eut l’effet d’ameuter sa mère qui lisait dans le salon et aussi Sebastian, son bon copain, qui avait dormi dans la chambre d’amis.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon Jojo ?, demanda sa mère, tout sourire. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Oh rien. C’est le paquet, là. Regarde ce qu’ils mettent !, lança-t-il avec un geste triomphant.

— Mmh, fit-elle en lisant. C’est les fautes d’orthographe qui te font rire comme ça ?

— Faites voir ?, demanda Sebastian, les yeux encore bouffis de sommeil. Pfff ! Ha ! Ah ouais ! Trop deb’s, les fringues !!!

Jocelyn émit un rire rugissant qui fit sursauter sa mère.

— Et… pffrr… T’as vu la doudoune ?! Tu t’imagines débarquer au lycée habillé comme ça ?, parvint-il à dire entre deux époumonements virils.

Sebastian s’étouffait de rire.

— Oui…, convint doucement Charlotte, la mère de Jocelyn, c’est vrai que ça manque de distinction ces vêtements avec ce gros logo…

— Ce gros logo Grollogs ! Wahaha !

— Oui, exactement, confirma Charlotte. Hum… Vous avez bien dormi, les jeunes ?

— Oui, très bien. Merci m’man.

— Très bien madame, merci.

— Mais, dis-donc, Sebastian… Tu as pris tes habitudes ici, mon grand ? Tu viens dormir presque tous les samedi, maintenant.

— Oh ! Excusez-moi… Ça vous dérange ? — Sebastian était confus.

— Non, pas du tout ! Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Ça met une ambiance sympa. Mais Jocelyn ne m’avait pas prévenu et puis… vous devriez peut-être vous coucher plus tôt…

— T’inquiète m’man. C’est bon… On fait attention.

— Oui… On fait pas n’importe quoi, renchérit Sebastian.

— Oui, mais… les enfants… et le bac ?… Il faudrait quand même un peu de sérieux ! Vous êtes en L et je ne vous vois jamais lire… Hier soir, vous avez joué à la console jusqu’à pas d’heure.

— Oh, madame… ça ne nous empêche pas de lire, tempéra Sebastian.

— En ce moment, maman, on lit plutôt les journaux…

Charlotte eut un froncement de sourcils pour montrer qu’elle n’était pas dupe :

— C’est très bien, je sais. C’est important de comprendre le monde… Mais que Saddam Hussein ne vous empêche pas d’étudier…

— C’est bon ! Ah, tu nous saoules un peu là… T’inquiète m’man !

— Oh… T’es pas gentil. Tu t’énerves déjà !, se plaignit sa mère.

— Non, c’est bon… Je m’énerve pas.

— Bien, bien..., souffla Charlotte, d’agacement. Moi, je vais lire mon auteur italien dans ma chambre !

— Qu’est-ce que vous lisez ?, s’enquit Sebastian, soucieux de plaire à madame Sévrin.

— Italo Calvino. Aventures…

— Ah oui ! J’ai lu Les raisins… non, pardon, Les châteaux de la colère !, dit Sebastian pour faire bonne mesure.

— Non. Ca c’est de Baricco !, émit Charlotte en souriant.

— Bourriquot…, ajouta Jocelyn à l’adresse de Sebastian.

— Ah oui ! C’est vrai madame…

L’obséquieux Sebastian jeta un œil furibard à Jocelyn.

— Oh, Les Châteaux de la colère, j’adore ce livre. C’est bien aussi, ça ! Hein ?, dit Mme Sévrin avec tendresse.

— Euh… C’est pas mal… D’ailleurs, c’est vous qui me l’aviez prêté… Vous avez oublié ?, dit Sebastian en rougissant un peu.

— Et tu me l’as rendu ?

— Attends… euh… pas sûr…, réfléchit Sebastian.

— Il faudra.

Charlotte Sévrin quitta la cuisine d’un pas léger, dans une volte de cheveux bouclés. Elle était vraiment très belle et Sebastian ne put s’empêcher de se demander quel âge elle avait, vraiment… Et de regretter un brin qu’elle ne soit pas sa prof, au lieu de l’autre, là, un peu vieille et pas terrible.

— Elle est pas facile, hein ?, fit Jocelyn.

— Quoi ?

— Ma mère…

— Je vois pas de quoi tu parles. Elle s’inquiète, je crois. Un peu comme toutes les mères, quoi…

I

— T’as lu un peu mon recueil de citations ? Les dernières, là, tiens, par exemple celle d’Elias Canetti ?, souffla Jocelyn en même temps qu’un nuage tourbillonnant de fumée qui s’échappa dans la ville ensoleillée par la fenêtre grande ouverte.

L’air délicieusement froid se roulait contre la chaleur montant du radiateur sous la fenêtre. Cela faisait des volutes atmosphériques à peine visibles.

— Bof… T’es sûr de vouloir faire un truc comme ça ? un recueil de citations ? J’ai un peu de mal avec les citations sorties de leur contexte… C’est un peu comme une compilation, même pire…

— C’est ma mère qui me l’a conseillé… Elle dit que c’est bien quand tu fais khâgne, par exemple. Du coup j’ai lu des recueils d’aphorismes, des trucs aussi de La Rochefoucauld, et aussi on a un dictionnaire de citations et j’ai feuilleté les carnets de ma mère. Tiens, passe moi mon carnet… Voilà… Ecoute : « au-delà d'un certain point précis du temps, l'Histoire n'a plus été réelle. Sans s'en rendre compte, la totalité du genre humain aurait soudain quitté la réalité. » Ça a de la gueule, non ? C’est d’Elias Canetti.

— Mouais. Mais c’est qui Elias Canetti ? Moi, ce qui m’intéresserait, ce serait de savoir quand et pourquoi il a écrit ça…, tempéra Sebastian.

— Ouais, le contexte… c’est rapport au génocide des Juifs, dans le cas de cet auteur… Il dit qu’on a quitté l’Histoire réelle… Et je crois que ça implique une recherche de l’origine du point précis, c’est un problème en forme de quête, je crois…

— Haha ! J’en sais rien, moi. Je ne sais pas vraiment de quoi il retourne...

— C’est dans Masse et puissance, un traité sur la politique, le pouvoir…

— Pfff… on a tellement de trucs à lire ! en ce moment, je suis québlo sur ce qui se passe au Moyen-Orient…

— Ouais… De toute façon, la politique de Bush, ça va nous faire retourner à l’histoire médiévale !, s’énerva aussitôt Jocelyn. Les guerres de religion… Quand on voit aussi la Jordanie, le Soudan, l’Egypte ou la Syrie, ça fout les jetons…

— Et Israël…, suggéra Sebastian.

— Attends… Dis pas n’importe quoi… Moi, si j’étais un Juif d’Israël, mais laisse tomber comment ça me foutrait les jetons, avec les mecs qui deviennent complètement fanatiques tout autour. Imagine un peu la tragédie du Liban, à l’échelle du Moyen-Orient ! D’un côté, les uns veulent l’Israël de leurs textes sacrés, les autres veulent la Palestine de leurs ancêtres et clament que c’est une terre sacrée pour eux…

— Attends, attends, Djoss’… J’ai les neurones qui suivent plus, là… T’es encore en train de défendre Israël ?… Putain…

— Ah, mais non, j’les défend pas… Ils font leurs conneries, ça c’est clair… Ouais mais c’est surtout… j’en ai après les stupidités de la religion ! C’est vrai, hein, en Israël aussi les Juifs tombent dans la compétition du fanatisme. Ça me rappelle… Tiens, lis cette citation, c’est encore Canetti : « Il est essentiel d'avoir une direction pour que la foule continue d'exister. Sa peur constante de la désintégration l'amènera à accepter n'importe quel but. La foule n'existe qu'aussi longtemps qu'elle poursuit un but non réalisé. » Il dit ça, je pense, à propos du fascisme. Mais on peut dire la même chose avec ces masses qui se complaisent à beugler ensemble le nom de leur dieu. Rencontrer Dieu, réussir l’unité d’un territoire… En voilà des objectifs jamais accomplis. Les intégrismes religieux sont des fascismes !

— Ouais, clair… La religion… Ouais, il y aurait beaucoup à dire…

Tout en grignotant des gâteaux au chocolat, ces deux jeunes continuèrent leur intense discussion :

— Wilhelm Reich, dans Psychologie de masse du fascisme, explique bien comment l’idéal de surhomme nietzschéen qui a inspiré les nazis est en fait un idéal d’homme débarrassé de ses émotions animales, et devient un robot. Je trouve qu’on pourrait dire la même chose de ces religions intégristes…

— Oui, confirmait Sebastian, ces mecs d’églises veulent des humains sans vices, sans passions autres qu’un élan vers Dieu. Ils ne reconnaissent pas la part animale de l’homme. D’ailleurs, les religieux ne peuvent pas admettre les théories de Darwin. Mais, je dirais… contrairement aux nazis, eux ne veulent pas faire de nous des robots, plutôt des anges…

— Ce qui est pareil, si on y pense, non ?

Le paquet fini, ils sortirent pour profiter du soleil. Ils marchèrent le long des berges de la Loire, remontant le courant en évitant du mieux qu’ils pouvaient les déjections canines camouflées dans le sable du chemin.

Prolongeant leur marche, ils se dirigèrent vers la maison de Sebastian, au bord du canal, à l’est d’Orléans.

*

Solange, une grande bourgeoise blonde faisait flamboyer sa longue chevelure au soleil. Son abandon héliotrope produisait des iridescences violentes dans le jardin bruissant de chants d’oiseaux. Elle lisait un magazine féminin.

En entrant chez son copain, Jocelyn savait qu’il trouverait Solange et déjà, il pétardillait intérieurement.

La grande sœur de Sebastian était tellement sexy que toutes les barrières morales qu’il essayait d’ériger à grand’peine, en se disant que c’était la sœur de son copain, qu’elle avait des gènes communs à ceux de son copain, qu’elle était sortie du même utérus que son copain, et que de toutes manières, elle était un peu bête (cette dernière considération était vraiment la plus chargée de mauvaise foi…). Toutes ces barrières tombaient, ineptes en regard du désir que son visage fin, sa silhouette tonique, sa poitrine arrogante, et ses cheveux blonds éclatants exaspéraient en lui !

En la voyant ainsi alanguie, Jocelyn aurait pu se mordre le poing pour contenir le désir qui montait, et il lui fallait faire un effort terrible pour ne pas rougir en lui faisant la bise, pour retenir son regard prêt à fureter dans le décolleté de Solange, désireux d’apercevoir l’ébauche délicate des seins. Il se sentait atrocement adolescent. Il se rendait à moitié compte que ses yeux écarquillés prenaient des centaines de photographies du corps de Solange, détaillaient soigneusement les couleurs chaudes des vêtements et le blanc fragile de la peau de Solange ; que son nez assimilait les parfums de l’air printanier et ceux de la belle, les arômes des fleurs dans l’air, les agrumes du parfum de Solange ; que ses oreilles enregistraient les sons, les scansions amoureuses des oiseaux, le chuchotement du fleuve, le sifflement frotté des feuilles ; le tout ferait une séquence qu’il se rejouerait souvent en rêve…

Solange s’amusait, cachée derrière ses yeux clairs et absents, du trouble de Jocelyn. Il était touchant ce garçon un peu maigre qui dissimulait mal par une décontraction trop visible, par ses cheveux longs — mèches féminines en travers de la figure pour dissimuler sa timidité — et par sa mise négligée — pulls marron informes et pantalons élimés — qui cachait par tout un style incertain une émotion bien précise en sa présence. Elle n’avait qu’à le regarder droit dans les yeux pour savoir le trouble infini qu’elle lui causait. Ah… Si elle n’avait pas autant d’amour propre, elle tenterait volontiers de le séduire plus franchement, avec les risques que ça comporte. Elle le trouvait séduisant ; c’était son air empêtré et gauche allié à une étonnante souplesse de mouvement, à un genre de grâce, des traits fins, qui contrastait terriblement avec son ex petit ami, un type plutôt sûr de lui et costaud, qui ne savait pourtant pas danser... La vraie maladresse, celle qui tape sur les nerfs, c’est en premier lieu celle du corps, songea-t-elle. Une chose encore la retenait : par moments, elle le trouvait un peu fade, Jocelyn, avec ses cheveux couleur d’herbe desséchée, comme les longues herbes qu’on trouve dans le sable de la Loire, et il manquait un peu de personnalité en sa présence. Mais assez vite, en replongeant le regard sur les mannequins du magazine, elle se demandait, un peu narcissique, quel effet cela produirait sur lui de sortir avec elle. Est-ce qu’il se révélerait tel qu’elle l’imaginait, romantique et gentil ? Ou bien, il deviendrait prétentieux comme les autres, irrécupérable et imbuvable…

Ils se tenaient tous les trois dans le jardin, à dire des banalités, et Sebastian entraîna Jocelyn discuter dans le salon, loin de sa sœur, parce que ça l’agaçait de voir son pote baver sur elle, et Jocelyn n’a pas l’ombre d’une chance, alors…

— Quand même, ta sœur, elle est vraiment belle… Excuse-moi de dire ça comme ça… Mais il doit y avoir plein de types qui lui tournent autour… Et pourtant, elle n’a jamais ramené personne chez toi…

— Elle vit sa vie, dit Sebastian, crispé, je sais qu’elle a eu un copain récemment… Un vrai bourrin. Elle m’en a fait un foin… Mais ne parlons pas de ça…

Jocelyn voulait rajouter : « Je ne parle pas pour moi… Elle ne m’intéresse pas spécialement ».

Mais il se taisait, gêné.

Il regardait du coin de l’œil le cylindre en acier brossé de la console de jeu, posé près de la télé.

Dans un instant, ils seraient des membres de l’APD, l’Alliance pour la Préservation des Dapiri, des créatures maigrichonnes, pathétiques et hargneuses qui s’entretuent si on les laisse sans surveillance.

C’était un jeu de tir à l’ambiance sinistre. Les décors étaient plongés dans des teintes beiges ou bleutées. On pouvait jouer dans la même équipe pour sauver ces créatures étranges. On combattait les Tristes Sires. Le jeu consistait à attaquer des prisons pour libérer les Dapiri. Mais les Dapiri sont peureux et ces bêtes violettes anthropomorphes refusent parfois de sortir de leur captivité ! Et il faut les choper pour les sortir de là et ils font « Non, non, non, nôon… » avec des petites voix horripilantes !

Si bien qu’après deux heures (passées on ne sait ni où ni comment) de stress intensif sous l’œil amusé de Solange qui avait été attirée par les beuglements des joueurs, Sebastian était sur les nerfs et Jocelyn ne pensait plus qu’à ses devoirs — il ne parvenait pas à imaginer combien de temps il lui faudrait pour les finir.

Il sursauta presque lorsqu’il s’aperçut que l’étourdissante Solange était venue les observer.

— Putain, c’est vraiment cheulou comme jeu !, s’exclama Jocelyn. Ça me stresse trop. Et puis ces bestioles me flanquent super mal à l’aise…

— C’est marrant à voir, dit Solange, et vos réactions… trop drôles ! « Mais quesstufous ? Garde la bestiole ! — Garde la bestiole toi même ! — Putain ! Je hais les Dapiri ! » Trop marrant ! Et puis, finalement, le caractère de ces trucs, ça finit par déteindre sur vous…

— C’est clair, fit Jocelyn qui était rouge. Il se sentait un mal de ventre diffus, une légère nausée.

— Bon. On va peut-être se mettre au boulot !, conclut Sebastian.

— J’y arriverais mieux si je rentrais chez moi, en fait, dit timidement Jocelyn qui défaillait d’être si près de Solange.

Sa beauté le stupéfiait, le rendait muet. Elle avait toujours eu cette puissance sur lui, depuis des années.

Pour se quitter, ils avaient traversé le jardin qui se teignait de blond au soleil couchant. Les adieux furent simples et Solange ne put s’empêcher d’allumer un peu Jocelyn en lui faisant la bise, par une pression discrète de la main sur le bras du jeune homme.

Elle se recula et observa l’effet qu’elle lui faisait en lui offrant un magnifique sourire un peu canaille.

En s’éloignant, Jocelyn fulminait face au champignon rouge du soleil. Elle l’avait fait exprès pour le gêner ! C’était curieux comme cette petite pression avait emballé tout son corps… Hum ! Et ce sourire… Elle se moquait de lui ! Mais comment pouvait-elle le savoir, qu’il la désirait ? Facile… Il n’y avait qu’à voir dans quel embarras il se trouvait toutes les fois qu’elle le regardait droit dans les yeux, comme un défi. Et il pensait, pitoyable, que s’il soutenait ce regard, elle l’agonirait de remarques mortifiantes.

Le sable crissait sous les pieds.

Il dépassa le pont Thina. Le son de la Loire qui filait était amplifié sous l’arche de béton.

Elle n’avait pas même deux ans de différence, et pourtant elle paraissait nettement plus âgée que lui. Il essayait de convoquer les images de Solange dans la chaise longue du jardin, les jambes nues, élancées, rondes et douces qui disparaissaient sous la robe presque légère, s’agitant dans un souffle de vent, dévoilant un peu plus… mais immanquablement, un Dapiri violacé étendait ses bras décharnés et faisait « Non, non, non, nôon… » et des fois « Na ! Nôon ! Niiii ! » en fermant les yeux et en essayant de le mordre avec ses dents pourries. Il fallait rejeter ces images absurdes et qui suintaient un fiel 3D plein de malice…

Il leur opposait la pureté du corps et du visage de Solange. Mouiii, la pureté, bien sûr… ça fantasme sévère… On serait sorti de l’histoire réelle ? On aurait glissé hors de la réalité ? Oui, mon cher Elias Canetti, l’humain a un pied dans le réel et tout le reste baigne dans la fiction. On sort du monde, tout le temps… Ahhh… et tous ces devoirs à faire…

À sa table de travail, Jocelyn bâcla ses devoirs — des questions sur un extrait d’Antigone, une recherche de vocabulaire pour le monologue de Mick dans The Caretaker, d’Harold Pinter — et puis, cela fait sans énergie ni conviction, avec la léthargie du dimanche soir, il se sentait bizarrement désoeuvré. Il tenta d’arranger ses citations.

Il fit des recherches sur Internet, mais il était pris de lassitude.

Il pensait à Solange. Une coupable érection le gagnait, mêlée de déprime, comme une fatigue physique — comme grimper une côte ensablée.

Sur l’écran de l’ordinateur, une citation de Canetti proclamait qu’on devrait pouvoir vivre de la lecture, que ce serait mieux que d’ingurgiter des aliments — des livres pareils à de gros raviolis fourrés. En regard de cette citation, un aphorisme de Karl Kraus. Il lut : « Ce qui vit de la matière meurt avant la matière, ce qui vit dans la langue vit avec la langue. »

— À table ! Jocelyn !, clama la voix de sa mère dans l’appartement.

— Ouais, c’est bon ! J’arrive…

Il était resté prostré sur son lit un moment, parce que cette citation ne l’aidait certainement pas à sortir de sa torpeur triste. Dans sa tête, des connexions s’étaient cherchées, des neurones s’étaient épuisés en conjectures ; il écrivit dans son carnet :

Quand notre corps ne trouve pas son complément de chaleur dans l’amour, est-ce la déperdition de chaleur qui cause la fatigue et le désarroi ? — Jocelyn Sévrin, 16 mars 2003.

— Bon, Jocelyn ! Tu viens manger avec moi ?, insista sa mère.

— J’arrive maman.

Elle n’avait pas dit : « Ça va refroidir ! »

Un steak haché cru luisait sous les luminaires de la cuisine, sa chair était rouge et opulente, ramassée en un tas d’une rondeur quasiment parfaite. Aux différents coins de l’assiette ronde se tenaient les câpres, l’ail, le persil et même, suprême délice, des cornichons. Un œuf attendait son tour, qui, vidé par le geste expert de Jocelyn, viendrait se blottir dans le creux moelleux aménagé dans la viande pour son nouveau confort.

Parce que l’œuf s’était installé en maître tyrannique dans un cratère de chair fragile, le ketchup et la sauce anglaise avaient suivi dans une précipitation des évènements, accompagnés des condiments déversés là-dessus comme une pluie de bombes.

Jocelyn mélangea le tout pour obtenir un mélange homogène et soumis ; enfin, la dégustation pouvait commencer. Plutôt piquante, par ailleurs : trop de Tabasco.

— J’aime bien les rituels, dit Jocelyn.

— Les rituels ? Ça dépend, dit Charlotte, quand tu étais petit par exemple, tu n’aimais pas tous les rituels… La douche, le brossage des dents, le coucher...

La mère de Jocelyn sourit tout à fait à cette évocation déjà nostalgique de son petit garçon.

— Tu as raison, c’est important les rituels, reprit-elle en croquant des feuilles de salade. Et c’est aussi tout à fait imbécile… Nous avons déjà la première et la deuxième partie de notre dissertation.

Elle fit un clin d’œil à son fiston qui baffrait le steak tartare comme un Moloch gourmand. Il se redressa, visiblement piqué.

— Oh maman…

— Il faudrait délimiter le sujet, et j’aimerais savoir de quoi traiterait notre troisième partie.

Professeur de philosophie, Charlotte Sévrin moquait souvent la méthodologie usuelle dans le cadre familial. C’était sa façon d’apprendre les choses à son fils, et cela marchait bien. Il retenait mieux les choses que l’on critiquait que ce dont on faisait l’apologie. Hum, tout compte fait non, enfin, cela dépendait de qui parlait de quoi…

Sa mère continua son jeu intellectuel :

— On pourrait parler des rituels dans les religions. Cela permettrait une délimitation du sujet. Comment, par exemple, les rituels rapprochent les hommes de Dieu. On peut comprendre ça. Certains croient que cela attire l’attention de Dieu…

— Oh, j’aurais du mal à rédiger cela de façon convaincante, maman… Ce serait peut-être plus facile pour la deuxième partie : les rituels finissent par prendre plus d’importance que la réflexion, empêchent toute tentative d’imagination théologique, proposa Jocelyn.

— C’est certainement un problème... Mais alors, la religion idéale, telle que tu la décriras dans cette partie (je te connais, tu ne pourras pas t’empêcher d’être prescriptif), ce serait une remise en question de chaque instant ou du moins un processus initiatique fragile. Attention, tu perds un élément essentiel en chemin : ce type de pratique religieuse rabaisse l’importance de la foi et fait fi de l’inspiration collective, de l’énergie, de la joie que peuvent trouver les personnes en partageant la même foi.

— Oh, la foi…, marmonna Jocelyn.

— Ne soit pas si hautain… Avoir la foi…

— Suivre en aveugle un chemin défriché par les autres…

— Un prophète, un dignitaire religieux, un dépositaire de la parole et des rituels…, précisa Charlotte.

— Moi, je préfère l’approche phénoménologique : les sensations, les coïncidences, les synesthésies… Mon Dieu, ce serait plutôt un mix d’animisme et d’ange gardien, ce serait aussi un lien entre chaque homme, il y aurait un peu de lui en chacun de nous, quoi…

— On déboucherait sur ta troisième partie, j’ai l’impression. Réinventer les rituels et les croyances, rituels collectifs versus rituels individuels. C’est peut-être une autre forme de bêtise, ou de folie, plus douce dans la mesure où tu n’es pas certain de détenir la vérité… En tout cas, tu plagies quelques éléments de croyance au christianisme.

— Tu es impayable, maman…, dit Jocelyn en modelant une pyramide dans le steak, puis en détachant des blocs soigneusement pour les assimiler à son organisme.

— C’est un compliment ?

— Oui, j’ai de la chance. Tes conversations… C’est vertigineux… Je me demande comment font les autres…

Cette remarque avait crispé Charlotte, par angoisse. Enseignante depuis quatorze ans, ses idéaux se heurtaient à une réalité déprimante.

De son côté, Jocelyn avait aussi relâché son attention. Il se disait que c’était facile de sortir du monde, de s’évader de l’histoire. Il voyait bien l’air songeur de sa mère. Il avait l’impression que tout le monde faisait cela à longueur de journée, sortir de la réalité, rêver, refaire les choses dans sa tête, devenir quelqu’un d’autre… manger des idées, avaler des images… Sans jamais parvenir à une pleine conscience…

Sa tête était grisée de pensées troubles et inanalysables.

Jocelyn aurait bien aimé, plus tard, devenir écrivain.

Dès ses huit ans, il s’était mis à écrire des histoires ; d’abord pour sa mère qui lui en avait tant lu lorsqu’il était plus jeune et qui lui en lisait encore lorsqu’il tombait malade ; puis pour des copines ; et pour lui même, enfin, lorsqu’il se trouvait seul.