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Qui sont les mutants ? Quelle est l’histoire de cette franchise de comics historique ? Comment les X-Men ont-ils prospéré pendant plus de soixante ans dans un monde qui a juré de les détruire ? Ce livre décrypte et analyse la place particulière qu’a prise cette franchise dans l’histoire et l’imaginaire collectif. Depuis la création par Jack Kirby et Stan Lee, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de ces figures marquantes jusqu’à nos jours, nous verrons sous un autre angle les péripéties de ces hommes et femmes, super-héros autant que vilains, d’un genre particulier car augmentés par les pouvoirs extraordinaires de leurs mutations spontanées. En effet, sous la plume subtile et savante de
Djaufre Harcourt, nous découvrirons comment le destin de ces êtres humains s’entremêle et fait écho aux thèmes qui traversent notre société au fil du temps et de l’Histoire. Grâce aux témoignages, analyses et innombrables anecdotes des contributeurs et contributrices qui ont mis leur patte à la construction du phénomène X-Men, l’auteur nous plonge au coeur de ce monument de la culture populaire, aujourd’hui décliné sur de multiples formats comme la bande dessinée, le cinéma ou la télévision.
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Seitenzahl: 609
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Qui sont les Mutants ? Décoder l’ADN des X-Mende Djaufre Harcourtest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31 000 [email protected]
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Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.
Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi n° 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.
Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.
Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiAssistants d’édition : Ken Bruno, Ludovic Castro et Damien MecheriTextes : Djaufre HarcourtPréparation de copie : Zoé SoferRelecture sur épreuves : Anne-Sophie GuénéguèsMise en pages : Julie GantoisCouverture classique : Ben TurnerCouverture « First Print » : Esteban Zitro
Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions aux personnages des X-Men. L’auteur se propose de retracer un pan de l’histoire des personnages des X-Men dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu des différents comics, films, séries ou jeux vidéo adaptés des personnages des X-Men, à travers des réflexions et des analyses originales.
X-Men et Mutants sont des marques déposées de Marvel Comics et The Walt Disney Company.Tous droits réservés.
Les visuels de couverture sont inspirés du travail des artistes sur les personnages des X-Men.
Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN 978-2-37784-485-2Dépôt légal : juillet 2024
Djaufre Harcourt
Avant de devenir des bandes dessinées, dessins animés, films, figurines et jeux vidéo, les X-Men ont été une idée, façonnée par d’innombrables contributeurs. « Les idées ne peuvent jamais être attribuées à une seule source. Elles sont passées de l’un à l’autre, jusqu’à ce que les décideurs s’avancent et choisissent ce qu’ils pensent être la bonne formule », explique Jack Kirby, leur créateur avec Stan Lee1. Au milieu des années 1960, il n’y avait rien d’évident à ce que la bonne formule soit un groupe d’adolescents mutants, entraînés par le sévère Professeur Xavier, à défendre un monde qui les déteste. Et pourtant, les X-Men sont bien devenus de précieux actifs d’un empire Marvel tentaculaire.
Au fil des années, Cyclope, Tornade, Wolverine, et tant d’autres, se sont manifestés sous la forme de lycéens mal dans leurs baskets, de boy-scouts, de rebelles, de top-modèles, de monstres, d’humanitaires ou de révolutionnaires. « Les X-Men sont uniques parmi les grandes licences dans le sens où ils sont indéfinis. […] Rien n’est fixe, on parle d’une communauté de gens, de l’idée globale de mutanité », résume le scénariste Kieron Gillen2. Cette idée métaphorique opère comme un portrait chinois ou un test de Rorschach pour ceux qui s’en saisissent. Elle traduit les conflits, les angoisses et les fantasmes collectifs de son époque, de la guerre nucléaire à la bureaucratie, de l’obscurantisme au transhumanisme, en passant par l’extinction possible de l’espèce humaine. Cette métaphore mutante porte également en elle les blessures intimes des individus, victimes du mépris et de l’exclusion.
Toujours changeante, l’identité des mutants est une accumulation de traces éphémères, sans cesse recouvertes, puis redécouvertes par d’autres histoires, d’autres interprétations : « C’est en fait une tapisserie, une très grande image, dont nous réalisons chacun de toutes petites portions », explique Matthew Rosenberg3. À l’image des mythes bibliques, ou arthuriens, il n’y a pas de version stable ou indiscutable des X-Men. Ce livre propose à ceux qui ont lu, ou vu, les X-Men, en passant ou en détail, d’élucider les circonstances qui ont conduit ces personnages et leurs histoires à muter, à se réincarner et à traverser le temps jusqu’à aujourd’hui.
BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR
Après des études de lettres et d’art, Djaufre Harcourt travaillait dans l’édition et la communication avant de commencer à fabriquer de petits jeux vidéo avec ses petites mains.
1. Jack Kirby, cité par Sean Howe, in Marvel Comics : L’Histoire secrète (2015).
2. Kieron Gillen, dans le podcast Graphic Policy Radio (2022).
3. Matthew Rosenberg, propos recueillis par Logan Dalton pour graphicpolicy.com (2017).
Les très nombreuses séries X-Men et dérivées (« X-séries ») sont notées en bas de page comme suit :
ANXM – All-New X-Men
GSXM – Giant-Size X-Men
GX – Generation X
IXM – Immortal X-Men
NXM – New X-Men
TNM – The New Mutants, puis New Mutants (Vol. 2)
UltiXM – Ultimate X-Men
UXM – Uncanny X-Men, inclus #1-141 de la série X-Men (Vol. 1)
XFa – X-Factor
XFo – X-Force
XM – X-Men (à partir du Vol. 2)
XML – X-Men: Legacy
XMU – X-Men Unlimited
« Il est complètement irrationnel, absolument fou de condamner une race entière, une nation entière, de diffamer une religion entière. Tôt ou tard, nous devons apprendre à juger les autres sur leur propre mérite. »
■Stan Lee, éditorial de novembre 1968
JACOB & STANLEY
Jacob Kurtzberg et Stanley Lieber passent leur adolescence à vendre des journaux et à faire d’autres petits boulots pour soutenir financièrement leurs familles, victimes de la crise économique des années 1930. Leurs parents, ouvriers du textile, élèvent une génération de jeunes gens entreprenants, pauvres, mais éduqués et déterminés à améliorer leur condition sociale par le travail.
Autodidacte, Kurtzberg entre en 1935, à l’âge de 18 ans, aux studios Fleischer et devient un modeste maillon de la chaîne qui anime Popeye et Betty Boop à l’écran. Rapidement dégoûté par le travail dans cette « usine, pareille à celle où [son] père travaillait4 », il s’oriente vers le dessin de presse, puis la bande dessinée. La bande dessinée apparaît d’abord en feuilleton dans les journaux généralistes, avant de devenir un phénomène de kiosque et un genre autonome, dont toutes les règles narratives restent à inventer. De nombreux travailleurs juifs et italiens adoptent des noms de plume anglicisés, Kurtzberg publie ainsi sous différents pseudonymes avant d’adopter celui de Jack Kirby. En 1940, l’éditeur de magazines Martin Goodman investit le marché naissant des illustrés destinés à la jeunesse, qui se crée dans le sillage des succès de Superman et Batman. Goodman crée Timely Comics et confie le soin de s’en occuper à Joe Simon, qui embauche Jack Kirby. Les deux font bientôt sensation en créant le héros patriote Captain America. Dès sa première apparition, le super-héros décoche un crochet du droit à Hitler en personne et atteint le million d’exemplaires vendus. La série se démarque par une approche visuelle moins illustrative, mais plus vivante : « C’est pour ça que ma série s’est vendue. Captain America était véridique. Quand il se battait avec une douzaine de types, il pouvait les étaler, et tout le monde voyait comment il s’y prenait », une véracité que Kirby attribue à sa jeunesse bagarreuse dans les quartiers difficiles de New York.
Au moment où la série devient un véritable phénomène d’édition, une autre aventure débute plus discrètement. Une nouvelle de deux pages portant la signature de Stan Lee paraît dans le troisième numéro de Captain America Comics, il s’agit de son premier texte publié. Goodman a en effet embauché son jeune cousin Stanley Lieber pour épauler Kirby et Simon en tant qu’assistant. Très vite, il se retrouve effectivement à tout faire quand le duo créatif, fort de son succès, part lancer la série The Boys Commandos, un second best-seller patriotique chez DC Comics. Quand les États-Unis entrent en guerre contre le Japon et l’Allemagne quelques mois plus tard, Kirby est mobilisé et prévoit de « tuer Hitler, et revenir avant que les lecteurs nous regrettent5 ».
Après-guerre, Kirby et Simon publient Young Romance, un périodique destiné aux jeunes femmes, chez Crestwood Publications. Le titre se vend si bien que les autres éditeurs se mettent à surfer sur cette tendance romantique. Parmi eux, Stan Lee suit le mouvement : « J’étais probablement le faussaire ultime. […] Si Martin [Goodman] pensait que les polars étaient vendeurs, j’écrivais des polars. Même chose pour les romances, l’horreur, l’humour, peu importait6. » Dans ces années, il rédige des récits de toutes natures, et sous différents noms de plume, au service d’une stratégie opportuniste : couvrir tous les genres populaires et inonder les kiosques en distribuant jusqu’à quatre-vingt-deux publications par mois. Timely Comics est alors le plus grand éditeur dans un secteur florissant, employant « plus d’un millier de dessinateurs, scénaristes, éditeurs, lettreurs et autres – dont des femmes […] et des membres de minorités raciales, ethniques et sociales qui se sont tournées vers la bande dessinée parce qu’ils se pensaient indésirables dans les sphères plus respectables de l’édition7 ».
En 1954, Kirby et Simon tentent de lancer leur propre label, Mainline Publications, mais ne parviennent pas à trouver leur place dans un marché déjà saturé. Jack Kirby accepte de mauvaise grâce des piges chez DC, Timely ou Archie Comics, et peine à en vivre. Du côté de Stan Lee, le tableau n’est pas beaucoup plus réjouissant. Le modèle économique de Timely repose sur le nombre de titres parus, et non pas sur le succès individuel de chaque titre. Martin Goodman perd son distributeur et se voit bientôt contraint par DC Comics, son nouveau partenaire et néanmoins rival, de limiter ses parutions à huit titres mensuels. L’éditeur songe à arrêter la bande dessinée : « C’est un bateau qui prend l’eau et nous, les rats, nous devons nous en sortir », raconte Stan Lee à l’époque8. Il s’imagine déjà perdre son emploi et tourner la page, comme le confirme Kirby : « [Ils] étaient sur le cul, littéralement, et quand je suis revenu, ils étaient pratiquement en train de vider les meubles9. »
En 1960, la situation change après le triomphe dans les kiosques des super-héros de la Justice League of America, un titre suivant les aventures collectives de Superman, Batman, Wonder Woman et d’autres personnages de DC. Toujours inspiré par ses concurrents, Goodman donne carte blanche à Stan Lee pour inventer une équipe dans le même genre. Vingt ans après leur première rencontre dans le petit milieu new-yorkais de l’édition, Kirby et Lee se réunissent et conçoivent Les Quatre Fantastiques, une série d’un genre nouveau, dont le premier numéro paraît à la fin de l’année 1961, sous le nouveau label « Marvel Comics ».
LE STYLE MARVEL
Reprenant un canevas scénaristique de Jack Kirby inventé pour introduire ses Challengers of the Unknown (1957), les deux auteurs conçoivent les aventures d’une famille de scientifiques lors d’un voyage spatial expérimental. Ils gagnent des pouvoirs après avoir été exposés aux radiations cosmiques : « Les radiations, c’était le grand sujet du moment, parce que nous ne savions pas encore ce qu’elles pouvaient faire aux humains », précise Kirby10. Reed, inventeur de la navette, son meilleur ami Ben, sa fiancée Sue et le jeune frère de Sue, Johnny, deviennent des héros par accident. Ils se démarquent notamment de la première génération de super-héros comme Mandrake, Superman ou Captain America, justiciers par vocation et véritables modèles aux yeux de leurs jeunes lecteurs. Les Quatre ont des pouvoirs fantastiques, mais leurs caractères et leurs relations sont ceux d’une famille tout à fait banale. « Je voulais des héros amoureux, qui allaient se marier. Et l’adolescent était un petit frère qui ne voulait pas particulièrement être un super-héros11. » Reed est arrogant, Ben est à la fois sensible et colérique, Johnny est une tête brûlée et Sue est très patiente avec eux. Ces personnages humains et faillibles agissent à visage découvert, sans identité secrète, et l’adresse de leur quartier général au cœur de Manhattan est publique. Leur crédibilité émeut et fait rire les lecteurs : « Ces gens démissionnaient, ils avaient des disputes et tout ça, à l’opposé de DC où tout le monde s’entendait, tout le monde était très poli, très aimable », se souvient l’écrivain George R. R. Martin12.
La valeur cardinale de la série est son optimisme futuriste. Plongés dans une situation extraordinaire, les personnages de Kirby et Lee relèvent le défi en prouvant que chaque problème a sa solution, que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Leur première apparition illustre ce principe : Reed et Sue refusent de se « laisser battre par les rouges » dans la course à l’espace13. Les Américains ont assisté, impuissants, au premier vol dans l’espace de Youri Gagarine en avril 1961, et le récit s’ancre dans cette actualité, donnant une urgence, une profondeur nouvelle à la série. Au fur et à mesure, Les Quatre Fantastiques devient un véritable feuilleton développé sur plusieurs numéros, tenant en haleine les lecteurs pendant des mois.
Ces particularités sont le fruit d’une méthode de travail originale. Traditionnellement, le processus vertical place le dessinateur dans la position d’illustrer les textes descriptifs et les dialogues d’un scénariste. Chez Marvel, parce que Lee l’accepte et que Kirby l’impose, « le dessinateur crée le cadre pour le rédacteur des dialogues14 ». Kirby travaille à son domicile et enchaîne les journées, rivé à sa planche à dessin, pendant que Lee alterne tâches administratives et créatives. Les deux discutent au téléphone d’une intrigue ou d’un concept, puis Kirby développe l’idée, découpe l’action en cases, ajoutant les suspens de fin de page ou gags visuels. Enfin, Kirby détaille ses dessins au crayon qui seront encrés, lettrés et mis en couleurs par d’autres, sous la direction de Lee qui finalise ses textes. Cette méthode permet aux deux auteurs de mettre en valeur leurs talents respectifs. Lee multiplie les répliques ironiques et décalées, laissant la violence efficace des dessins mener la danse. À 44 ans, Kirby est au sommet de son art : « Si le dessin n’apparaît pas en mouvement, il perd de son efficacité et le lecteur glisse dessus », souligne-t-il. Son dessin épuré, libéré des conventions académiques, lui permet d’enchaîner les pages à un rythme effréné. Kirby dessine alors chaque mois jusqu’à cent pages, quand la moyenne se situe autour de vingt-cinq pages mensuelles pour un artiste expérimenté.
Après le succès phénoménal des Quatre Fantastiques, Marvel Comics se consacre presque entièrement aux histoires de super-héros. Kirby et Lee créent ensemble des personnages tels que Hulk, Thor, Ant-Man, Nick Fury, Iron Man et autres Avengers, avant de sortir en septembre1963 le premier numéro de X-Men, une nouveauté présentée « dans le style Marvel » et « dans le style des Quatre Fantastiques ».
LES PLUS ÉTRANGES
À première vue, ces X-Men, « les super-héros les plus étranges de tous ! », ne sont pas les créations les plus étranges, ou les plus inspirées, de Jack Kirby et Stan Lee. Le duo cherche alors ouvertement à émuler le succès des Quatre Fantastiques, sur une injonction de leur éditeur : « Martin [Goodman] faisait des progrès, il cessait d’imiter les succès des autres, pour imiter les siens ! » remarque Kirby15.
Comme les Quatre, les X-Men forment une équipe aux uniformes stricts et identiques, bleu et jaune, mais leurs pouvoirs et leurs apparences sont variés. Ils sont au nombre de cinq, quatre garçons et une fille : Scott Summers (Cyclope), un stratège doté d’un rayon optique ; Warren Worthington III (Angel), un play-boy ailé ; Bobby Drake (Iceberg), le benjamin boute-en-train aux pouvoirs glacés ; et Hank McCoy (le Fauve), un acrobate cultivé au physique simiesque. Si Bobby est la copie carbone de Johnny Storm, Hank est un monstre gentil et sensible, comme Ben Grimm. Avec Cyclope et Angel, Kirby puise dans la mythologie pour camper des personnages marquants et reconnaissables. Les quatre garçons sont rejoints dès leur première aventure par Jean Grey (Marvel Girl), une jeune fille de bonne famille qui fait tourner les têtes et voler les objets. Tous fréquentent la même école privée réservée aux mutants, des humains nés avec des talents étonnants. « C’était comme lire un roman d’Enid Blyton sur des gamins ordinaires dans la campagne anglaise […] c’est une aventure au pensionnat avec des super-pouvoirs », se souvient le scénariste Kurt Busiek16.
Le but du fondateur de l’école, le Professeur Charles Xavier, est d’apprendre à ses jeunes étudiants mutants à s’adapter, et même d’en faire une élite, capable de changer pour le meilleur le monde hostile qui les entoure. Stan Lee imagine le « Professeur X sous les traits de l’acteur Yul Brynner17 », resté célèbre grâce à son crâne rasé et son regard impérieux dans Les Dix Commandements (1956) ou Les Sept Mercenaires (1960). C’est lui, le personnage central de cette série : chauve et infirme, ce puissant télépathe capable de lire les esprits est un riche philanthrope et un scientifique multicartes. Il apparaît dans son fauteuil roulant, « étrange et silencieux […] immobile, aspiré dans des pensées indescriptibles » dès la première page du récit, planifiant sans relâche l’aboutissement de son projet : faire coexister en paix humains (Homo sapiens) et les mutants qu’il nomme Homo superior18.
Le récit de Kirby et Lee s’inspire d’une longue lignée d’auteurs de science-fiction explorant les conséquences de l’émergence de pouvoirs extrasensoriels. Si le terme Homo superior apparaît d’abord sous la plume d’Olaf Stapledon, décrivant un personnage télépathe dans le roman Rien qu’un surhomme (1935), c’est probablement à l’éditeur John W. Campbell qu’on doit la mode littéraire des mutants. Au cours des années 1940, alors que les jeunes lecteurs se détournent des magazines pulp au profit des bandes dessinées, Campbell cherche à retenir une audience plus âgée et plus sophistiquée. Dans Astounding Science Fiction, il publie une série de textes faisant écho à ses croyances pseudoscientifiques : clairvoyance, télépathie, télékinésie et autres mutations post-humaines deviennent des notions courantes dans les pages de sa revue. La ligne éditoriale se veut prophétique : « Campbell pensait que la prochaine étape était claire. Son but ultime était de transformer ses auteurs et ses lecteurs en une nouvelle sorte d’être humain, illustrée par l’archétype de “l’homme compétent”, qui annoncerait ensuite le super-homme19. »
L’un de ces oracles littéraires paraît en 1948 sous la forme d’une nouvelle intitulée Le Secret, signée Wilmar Shiras20. L’autrice y conte la découverte par le Dr Welles, un psychologue scolaire, d’un enfant surdoué masquant ses talents prodigieux aux yeux des autres. Welles apprend bientôt que les parents de son jeune interlocuteur ont été irradiés dans un accident nucléaire avant sa naissance, faisant de lui un mutant. Le psychologue va ensuite vouer sa vie à trouver et à protéger les jeunes mutants afin de les préparer au sein d’une école secrète à affronter un monde obscurantiste qui n’est pas prêt à les accepter. La nouvelle devient par la suite le premier chapitre du roman Children of the Atom (Enfants de l’atome), une expression qui décrit bientôt les X-Men eux-mêmes.
Grands amateurs de science-fiction, Kirby et Lee embrassent les concepts développés par Campbell et ses auteurs. Kirby signe seul un récit mettant en scène l’agent Jimmy Woo du FBI, qui apprend l’existence de dangereux mutants : « Cinq hommes et un garçon… et leur QI combiné est 30000… assez de pouvoir mental pour briser toutes les lois de la matière et de l’énergie21 ! » De son côté, Stan Lee explore le point de vue des mutants dans « Les Mutants et moi22 ». Le protagoniste apprend de la bouche d’un ami l’existence des mutants : « Ceux qui sont conscients d’être des mutants gardent leurs pouvoirs secrets parce qu’ils savent que les hommes vont les craindre et les suspecter ! » Il se retrouve emprisonné dans un coffre-fort et découvre avec stupeur qu’il est lui-même un passe-muraille.
Au début des années 1960, Stan Lee essaie à son tour de capter une part du lectorat « sophistiqué » cultivé par John W. Campbell avec le magazine Amazing Adult Fantasy, dont le slogan est « Le magazine qui respecte votre intelligence ». Il y publie un récit prototype, intitulé L’Homme dans le ciel, suivant Tad Carter, dont le père, touché par des radiations nucléaires, lui a donné des pouvoirs de télépathie et de télékinésie. Le jeune Tad imagine pouvoir enseigner à ses camarades ses techniques, mais il est vite rejeté et rudoyé, avant d’être secouru par un puissant mutant qui le fait léviter jusqu’à une île secrète : « Tu n’es pas tout seul ! […] Nous attendrons ensemble que le monde soit prêt à nous accueillir ! Nous attendrons ce jour fatidique où l’humanité deviendra adulte23 ! » L’argument de ce récit de cinq pages est développé et devient la série X-Men : « Je voulais initialement appeler la série Les Mutants, mais mon éditeur a refusé, arguant que la plupart des jeunes lecteurs ne sauraient pas ce que le mot “mutant” signifiait », se souvient Stan Lee24. Si l’éditeur Martin Goodman demande « beaucoup de bagarres, peu de dialogues25 », le scénariste insiste pour mettre de grands discours dans la bouche du Professeur Xavier, inhabituels dans une publication destinée aux plus jeunes. Tandis que la télévision couleur commence à se répandre dans les foyers, les bandes dessinées perdent des lecteurs, aussi Stan Lee adopte la « stratégie Peter Pan » des producteurs de cinéma d’exploitation : viser les grands adolescents et attirer un public plus large, des enfants aux adultes, grâce aux différents niveaux de lecture du texte. « Pour [Goodman], les bandes dessinées étaient d’abord conçues pour les jeunes enfants […]. Pour moi, il y avait un grand nombre de lecteurs plus âgés qui ne demandaient qu’à être séduits, et je pensais pouvoir les atteindre sans perdre les lecteurs en culottes courtes26. » S’il n’a pas pu s’offrir d’éducation formelle, Lee comprend qu’il s’adresse à une nouvelle génération, la première à bénéficier de la démocratisation de l’enseignement supérieur, et revendique de « faire [sa] part dans la promotion de l’intellectualisme, de l’humanisme et de l’entente mutuelle… en y ajoutant une dose de satire au passage27… ».
MÉRITOCRATIE
Si Kirby et Lee sont inspirés par les promesses du futur, leurs jeunes personnages mutants ont le même âge que leurs enfants et vivent fermement dans le présent. Leurs péripéties suivent les codes des comédies familiales telles que Papa a raison (1954-1960), Bachelor Father (1957-1962) ou Mes trois fils (1960-1972) présentant un père modèle, stoïque et omniscient, éduquant patiemment ses enfants, des baby-boomers, sans presque jamais élever la voix. Dans les premiers numéros de X-Men, le Professeur Xavier et ses étudiants s’entraînent afin de maîtriser leurs pouvoirs. Plus une instruction militaire qu’un cours d’éducation physique, cet exercice quotidien s’articule autour des machines qui peuplent la Salle des Dangers, sorte de gymnase où le sol, les murs et le plafond se transforment et s’adaptent au pouvoir de chacun : bras mécaniques, flammes sur commande, cibles mouvantes et obstacles en tout genre apparaissent au gré des besoins. « La Salle des Dangers était une idée de Jack Kirby. Cela permettait de toujours commencer par une séquence d’action si besoin28 », et de distinguer les jeunes mutants les uns des autres : Bobby (Iceberg) et Hank (le Fauve) démontrent autant leur talent que leur immaturité ; le premier passe son temps à jouer des tours à ses camarades, et le second répond systématiquement à ses provocations. Ils entraînent souvent le studieux Warren (Angel) dans leurs bagarres et c’est Scott (Cyclope) qui confirme invariablement son statut de premier de la classe.
Malgré son physique frêle, celui que ses camarades appellent « Slim » (« maigrichon »), en référence à sa sveltesse, démontre sa capacité de travail et surpasse vite les autres. Scott se signale également par sa dévotion au Professeur Xavier. Il l’aide par exemple à se déplacer en fauteuil roulant, l’assiste fréquemment dans le maniement des machines, ou recadre ses camarades. Ce « rabat-joie » est en fait tourmenté par l’étendue de ses pouvoirs destructeurs et travaille à soulager sa crainte de ne pas les maîtriser : « C’est parce que je pense être un danger pour les autres… que j’essaie de les garder à distance », confesse-t-il29. Stan Lee imagine son jeune mutant sous les traits d’Anthony Perkins, acteur dégingandé connu pour ses rôles de jeunes hommes timides et névrosés dans Psychose (Hitchcock, 1960) ou Le Procès (Welles, 1962)30.
Même si Xavier remarque ses progrès dans la maîtrise de son rayon optique, Scott reste obsédé par ses doutes : « Je m’inquiète du formidable pouvoir de mes yeux ! Si jamais j’oubliais de les protéger, le pire pourrait arriver ! Il m’arrive de ne plus vouloir être Cyclope31 ! » Si Peter Parker (Spider-Man), un autre personnage de Lee, apprend qu’un grand pouvoir vient avec de grandes responsabilités, cette idée paralyse Scott, il est écrasé par ce poids sur sa conscience. Il tente à plusieurs reprises de quitter les X-Men : « Je dois partir… pour trouver, quelque part, un docteur qui pourrait me libérer de cette menace32. » Mais le devoir se rappelle toujours à lui. Le parcours du personnage suit l’éthique civique volontariste de toute une génération, résumée dans le discours de John F. Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays33 ! » Le Professeur Xavier cherche à rendre ses élèves autonomes. Il feint à leurs débuts de ne pas pouvoir épauler les X-Men en combat, avant de partir seul en mission secrète, les laissant livrés à eux-mêmes. Il voit dans l’exigence et la droiture de Scott les qualités d’un meneur et lui demande de prendre la tête des X-Men le jour de leur remise de diplôme. En assumant ces nouvelles responsabilités, Scott choisit d’entrer dans le monde des adultes, avec amertume et détermination : « Je n’ai pas demandé ce poste ! À vrai dire, je n’en voulais pas ! » révèle-t-il à ses camarades34.
Bien que son rayon optique et ses craintes ne l’éloignent de ses amis, il se joint aux autres garçons pour dévorer Jean Grey du regard à sa première apparition sur le perron de l’école. Cette « poupée » à la chevelure rousse devient instantanément l’objet de leur attention et de leur compétition. Hank tente de lui voler un baiser, mais Jean ne manque pas de donner une bonne leçon à l’indélicat en usant de sa télékinésie. L’instant d’après, elle saisit par la pensée la chaise galamment offerte par Scott. Alors que les quatre garçons se bousculent pour l’accompagner dans une mission, Warren soulève la jeune femme et l’emporte dans sa voiture de sport décapotable. L’opposition entre Scott et Warren qui se joue dans les premiers épisodes est celle de David et Goliath. Warren est blond, riche, bien habillé, grand et musclé. Scott, lui, est en quelque sorte le miroir des insécurités de ses créateurs : « Ils étaient vus comme des rats de bibliothèque, timides, pas athlétiques. […] Les sociétés sont dominées par un certain idéal masculin, une virilité “hégémonique” […] même les hommes qui n’entrent pas dans les cases se comparent à l’idéal dominant35. » C’est pourtant Scott qui s’en mêle si un malotru pose ses mains sur la jeune femme. Il éprouve déjà des sentiments amoureux, mais hésite à l’approcher de peur de la blesser.
De son côté, Jean ignore ouvertement les fanfaronnades de Warren, son prétendant le plus assidu. Comprenant vite qu’elle n’a d’yeux que pour Scott, Warren est écœuré de voir « la façon dont elle le regarde ! ». Les auteurs mettent en scène un classique ballet amoureux, l’un faisant un pas, pendant que l’autre recule, et ainsi de suite. Quand Scott blesse accidentellement son rival Warren lors d’un combat, il s’ouvre à Jean. Malgré sa difficulté à communiquer, sa sensibilité, son humilité et son dévouement émeuvent l’intuitive jeune femme, qui se jure de « percer [s]on armure36… ». Le fardeau psychologique de Scott est celui de beaucoup de jeunes hommes : « Cyclope est une métaphore de l’anxiété sexuelle des adolescents. J’ai ce truc incontrôlable qui sort de mon corps, ça me rend très puissant et je risque de te détruire », souffle l’éditrice Alisa Kwitney37. Les deux se rapprochent au fil des missions, pourtant les auteurs renoncent à montrer les deux jeunes premiers dans une relation trop intime avant le mariage. Ils craignent la sévérité des censeurs de la Comics Code Authority, une institution veillant à la moralisation des histoires publiées.
CANCRES ET TRICHEURS
Très vite, les X-Men rencontrent des personnages qui vont mettre à l’épreuve tant leurs compétences que leurs valeurs personnelles : mauvais joueurs, bons à rien et délinquants en tout genre, ces mutants ingérables testent les limites de l’optimiste méthode de Xavier. Kirby et Lee reprennent la formule des contes populaires, mise à jour par les écrivains de science-fiction, et mettent en scène de véritables leçons de choses, destinées à édifier le lecteur.
Dans « L’Origine du Professeur X », les auteurs humanisent la figure paternelle du Professeur en mettant en scène sa jeunesse et la genèse de son engagement. Né d’un couple impliqué dans le développement de la bombe atomique, Charles Xavier se retrouve orphelin après la mort de son père dans un accident lors du premier essai atomique de juillet 1945 au Nouveau-Mexique38. Sa mère se remarie et le jeune Charles rencontre pour la première fois son demi-frère, Cain Marko, fraîchement renvoyé du lycée. Partageant son prénom avec le frère assassin de la Bible, Cain est le méchant désigné de la fable. Son crime : abandonner l’école. Les auteurs font ici campagne contre le décrochage scolaire sans détour. Le sujet est brûlant : plus d’un lycéen sur quatre quitte alors l’école sans être diplômé. Le précieux sésame est devenu synonyme d’ascension sociale et Stan Lee peuple ses scénarios de bons élèves comme les X-Men, à l’unisson des publicités vantant des cours du soir, diffusées de manière récurrente dans ses publications.
Cain refuse de travailler à son éducation, ce qui ne l’empêche pas de jalouser les succès de son frère, élève exemplaire. Indiscipliné et ingrat, Cain Marko cause la mort accidentelle de son père. Il manque ensuite d’emporter Charles dans un ravin au cours d’une virée en voiture, quand le jeune mutant parvient à éviter la catastrophe grâce à sa télépathie naissante. Tandis que les deux jeunes hommes sont mobilisés au front lors de la guerre de Corée, Cain fuit les combats. Charles, toujours prêt, tente de le raisonner et le suit dans une grotte mystérieuse où ils décèlent un temple englouti, dédié à un curieux démon. Le cupide Cain tente de saisir un rubis ornant la statue du démon et se voit transformé en « Fléau », une créature invincible et enragée. La grotte commence à s’effondrer, et pendant que Charles s’échappe de peu, son frère, enseveli, devient obsédé par la vengeance.
Cain est présenté comme une brute, esclave de ses instincts, en contraste avec son frère qui prend très au sérieux tout ce qu’il entreprend. Xavier se sent même responsable de Cain, son aîné, au point de chercher à le libérer de l’emprise du démon et lui tend patiemment la main, malgré ses nombreuses transgressions39. Xavier est en effet si préoccupé de justice qu’il renonce à prendre part à des compétitions sportives par esprit de fair-play, afin de ne pas profiter indûment de sa télépathie aux dépens des autres. Une fois adulte, il choisit de consacrer son colossal héritage, ainsi que son immense manoir, au financement d’une école.
Cette grandeur d’âme exemplaire doit parfois s’apprendre. Calvin « Cal » Rankin, alias Mimic, a le don de capter les aptitudes intellectuelles ou physiques des personnes autour de lui et de les copier à l’identique. Un jour, il croise la route de Jean Grey, hérite de son pouvoir de télékinésie, puis découvre l’existence des X-Men en la suivant jusqu’à l’école40. Muni des membres puissants du Fauve, du rayon optique de Cyclope, des ailes d’Angel, du froid d’Iceberg et des pouvoirs mentaux de Jean et Xavier, il défie le groupe et parvient à tous les battre. Détesté par les X-Men, l’arrogant nouveau venu est invité à se joindre au groupe par Xavier, qui voit en lui un vrai potentiel : « Ce jeune homme cache beaucoup de bonté en lui ! » Mimic est un bon élève, doublé d’un grand athlète au contact de ses camarades les plus doués. Il se dit envié de tous, mais craint de devoir ses succès au talent des autres : « Je suis condamné à vivre dans l’ombre du pouvoir des autres… Rien n’est véritablement à moi41 ! » Finalement renvoyé de l’école pour insubordination, il s’en va, vexé, avant de rebrousser chemin et de sauver la mise aux X-Men. Il perd alors ses pouvoirs, mais gagne une confiance en lui nouvelle : « Même si Mimic n’est plus, ça valait le coup, si cela a permis à Cal Rankin de devenir un homme ! » Comme ses pouvoirs, ses bons sentiments se sont révélés au contact des autres.
Cette histoire de Roy Thomas traduit une vision de l’apprentissage, pratique et collectif, correspondant au modèle de l’école nouvelle. « Pour autant que nos parents le sachent, nous sommes tous étudiants dans une école nouvelle ! Et c’est absolument vrai », plaisante Jean42. Leur école secrète s’inspire en effet de l’enseignement « progressiste », qui se développe fortement au sortir de la guerre, aux États-Unis comme en France. L’école nouvelle encourage l’implication des élèves, dans un véritable « espace de vie communautaire » tel que décrit par l’influent pédagogue John Dewey, et non pas « un lieu où certaines informations sont échangées, certaines leçons enseignées » au cours de leçons magistrales43. « L’esprit d’équipe, c’est ça, la clef ! » explique Jean à Calvin. C’est par l’émulation et la coopération qu’on peut montrer le meilleur de soi, selon la pédagogie du Professeur Xavier. Son école est un endroit où chacun développe ses talents afin d’apprendre à se rendre utile aux autres.
4. Jack Kirby, propos recueillis par Gary Groth, dans The Comics Journal #134 (1990).
5. Jack Kirby, propos cités dans Kirby: King of Comics (2008), de Mark Evanier.
6. Stan Lee, propos recueillis par Renée Montagne pour la radio NPR (2015).
7. The Ten-Cent Plague (2008), de David Hajdu.
8. Stan Lee, propos cités dans Stan Lee: The Man behind Marvel (2017), de Bob Batchelor.
9. Jack Kirby, propos recueillis par Gary Groth, dans The Comics Journal #134 (1990).
10. Jack Kirby, propos recueillis par Leonard Pitts Jr. pour kirbymuseum.org (c. 1986).
11. Stan Lee, propos recueillis par Michael Rothman pour ABC News (2017).
12. George R. R. Martin, propos recueillis par John Saavedra, dans Den of Geek (2019).
13. Fantastic Four #1 (1961), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
14. Jack Kirby, dans « The Tim Skelly Show », WNUR-FM (1971).
15. Jack Kirby, propos cités dans Kirby: King of Comics (2008), op. cit.
16. Kurt Busiek, dans le podcast Jay and Miles X-Plain the X-Men #21 (2014).
17. Stan Lee, dans Wizard: X-Men Turn Thirty (1993).
18. UXM #1 (1963), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
19. Astounding: John W. Campbell, Isaac Asimov, Robert A. Heinlein, L. Ron Hubbard, and the Golden Age of Science Fiction (2018), d’Alec Nevala-Lee.
20. Le Secret, dans Astounding Science Fiction (Vol. 42) #3 (1948), de Wilmar Shiras.
21. « Concentrate On Chaos » dans Yellow Claw #2 (1956), scénario et dessin de Jack Kirby.
22. Tales of Suspense #6 (1959), scénario de Stan Lee et Larry Lieber, dessin de Joe Sinnott.
23. Amazing Adult Fantasy #14 (1962), scénario de Stan Lee, dessin de Steve Ditko.
24. « Introduction », de Stan Lee pour X-Men: The Ultimate Guide (2001).
25. Stan Lee, propos cités par Dave Kindy, « The Incredible Real-life Love Story that gave birth to Spider-Man », The Washington Post (février 2022).
26. Son of Origins of Marvel Comics (1975), de Stan Lee et al.
27. Éditorial de mai 1967, dans Stan’s Soapbox: The Collection (2009).
28. Stan Lee, dans Wizard: X-Men Turn Thirty (1993).
29. UXM #32 (1967), scénario de Roy Thomas, dessin de Werner Roth.
30. « Did Stan Lee think Cyclops […] » pour scottedelman.com (2012).
31. UXM #3 (1964), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
32. UXM #20 (1966), scénario de Roy Thomas, dessin de Werner Roth.
33. Discours d’inauguration présidentielle de John F. Kennedy, prononcé en janvier 1961.
34. UXM #6-7 (1964), scénarios de Stan Lee, dessins de Jack Kirby.
35. Superman is Jewish ? (2016), de Harry Brod.
36. UXM #26 et #32 (1966-1967), scénarios de Roy Thomas, dessins de Werner Roth.
37. Alisa Kwitney, dans le podcast X is for Podcast (2021).
38. UXM #12-13 (1965), scénarios de Stan Lee, dessins de Jack Kirby, Alex Toth et Werner Roth. « Le Fléau » est appelé « Juggernaut » (« le rouleau compresseur ») en anglais.
39. UXM #32-33 (1967), scénarios de Roy Thomas, dessins de Werner Roth.
40. UXM #19 (1966), scénario de Stan Lee, dessin de Werner Roth.
41. UXM #27-29 (1966-1967), scénarios de Roy Thomas, dessins de Werner Roth.
42. UXM #5 (1964), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
43. Mon credo pédagogique (1897), de John Dewey.
« On avait tous peur de ne pas entrer exactement dans le moule. »
■Jack Kirby, The Comics Journal #134 (1990)
LA CONDITION MUTANTE
En arrivant aux États-Unis, les parents de Jack Kirby et Stan Lee espèrent trouver une terre accueillante, où ils ne seront plus victimes de l’antisémitisme sanglant qui règne en Europe. Le rêve américain de leur génération est immortalisé dans la pièce The Melting Pot (Le Creuset), une fable humaniste imaginant l’amour entre un réfugié juif ayant perdu les siens dans un pogrom et une jeune Russe, fille d’un des meurtriers de sa famille. Le pardon et l’idylle sont possibles dans ce pays nouveau, les États-Unis, « où toutes les races et nations viennent travailler et aller de l’avant44 ». New York est alors une ville cosmopolite, point d’arrivée d’immigrés plus ou moins pauvres, qui cohabitent tant bien que mal. Kirby et Lee sont enfants quand éclatent les émeutes de Harlem, en 1926, où s’affrontent chômeurs juifs et portoricains, en concurrence pour les mêmes emplois et les mêmes logements. Les tensions entre voisins n’épargnent pas les plus jeunes, qui s’organisent en bandes rivales. « C’est à travers les bagarres, à travers l’adversité qu’on a commencé à se connaître les uns les autres. Je n’avais jamais vu un Irlandais », se souvient Jack Kirby. « C’était une époque difficile où des gens d’horizons très différents étaient contraints de vivre ensemble45. »
Ce contexte forge l’image que Kirby et Lee se font de la société américaine : un patchwork de communautés où chacun joue des coudes pour trouver sa place. Dans une telle société, faire valoir le mérite de sa contribution personnelle demande quelques sacrifices ; le duo choisit d’angliciser leurs patronymes à des fins professionnelles, comme beaucoup d’autres, se voulant « totalement américain[s] ». Les X-Men sont confrontés à un choix similaire. En dissimulant leur identité, ils se donnent la possibilité de mettre leurs talents au service du plus grand nombre sans se mettre en danger. Dès le premier numéro de X-Men, Warren dévoile au lecteur le prix à payer s’il veut passer inaperçu au milieu des humains. Les deux larges ailes blanches qui ornent son dos sont comprimées dans un harnais qu’il porte sous son costume de ville toute la journée. « Au bout d’un moment, j’ai l’impression de porter une camisole de force ! » s’écrie-t-il avant de se soulager de ses contraintes vestimentaires : « Je me sens de nouveau moi-même, maintenant ! L’ange est prêt à déployer ses ailes… et à s’envoler46. » Du point de vue de Hank le Fauve, cacher sa mutation au quotidien n’est pas aussi simple. Trapu et très carré d’épaules, il possède les pieds larges et préhensiles d’un gorille. Kirby et Lee mettent en scène la douloureuse origine du personnage, moqué toute son enfance à cause de sa carrure simiesque. Malgré lui, il révèle au cours d’un match de football son secret à l’assistance. « Ils s’étaient moqués de moi, maintenant je leur faisais peur ! » explique Hank47. Il rêve d’être pris au sérieux, reconnu et jugé sur son mérite : « Je n’aime pas particulièrement être le Fauve ! Je préfère de loin être Hank McCoy, premier de la classe… mais le destin ne me laisse jamais tranquille ! »
Kirby aime créer des personnages mal dans leur peau, à l’image de Quasimodo, le tragique bossu de Notre-Dame de Paris (Hugo, 1831) : « Le pauvre petit bossu, sautant de clocher en clocher, et tout le monde le maltraite, jusqu’à ce qu’il demande à la fin “Pourquoi m’avez-vous fait comme une gargouille ?” Et bien sûr, il n’y a pas de réponse48. » La seule réponse est de s’accepter tel qu’on est. Plus difficile est d’accepter le bien-fondé de travailler avec « les mêmes humains qui nous craignent, nous haïssent, et veulent nous détruire49 ». Quand le Fauve sauve un enfant juché sur un toit, il devient la cible des critiques et des quolibets : « Vous avez vu comme il est monté et descendu de cet immeuble, comme un gorille humain ? » observe un homme circonspect, avant qu’une dame âgée n’ajoute « J’ai entendu dire qu’il y avait de nombreux mutants comme lui qui se cachent… attendant leur heure pour dominer le monde ! ». La foule se retourne contre l’héroïque Fauve et le prend alors en chasse. « J’en ai marre de risquer ma peau pour les humains… […] les Homo sapiens n’en valent pas la peine ! » lâche-t-il, écœuré, avant de claquer la porte de l’école. Au moment même où ses camarades craignent de l’avoir perdu, il les tire d’affaire face au mutant Unus l’intouchable, en fabriquant une arme capable de l’atteindre. Hank confirme son rôle incontournable dans l’équipe et masque ses doutes derrière des fanfaronnades : « Puisque je suis apparemment le seul qui possède le talent technique et intellectuel […] je me sens obligé de vous sauver. »
CONFORMITÉ
À travers les X-Men, Kirby et Lee expriment un optimisme prudent et pragmatique. Malgré les obstacles, ces jeunes mutants trouvent un moyen de s’épanouir et de s’insérer dans le collectif. De leur point de vue, il n’y a pas de liberté individuelle absolue, pas de « droit à la différence », juste une série de compromis plus ou moins inconfortables, nécessaires si l’on veut avancer dans la vie. Si les X-Men représentent alors une manière idéale, ou idéalisée, de vivre sa différence, les auteurs y apportent des contrepoints en inventant une panoplie de mutants visibles et indisciplinés.
La présentation initiale des X-Men est apparemment contradictoire ; ils sont « les plus étranges » ou « les plus inhabituels », et pourtant, leur rôle est souvent de défendre la conformité en s’opposant à des personnages plus étranges encore qu’eux-mêmes. Dans « Attention au Blob ! », les X-Men rencontrent Fred Dukes, alias le Blob (ou le « Colosse »), un jeune mutant individualiste qui vit et travaille dans un cirque comme attraction populaire : son corps massif absorbe les chocs, et même les balles de fusil rebondissent sur sa peau. Fred est bien un mutant, selon le diagnostic du Professeur Xavier, mais il refuse sa proposition d’intégrer l’école. Quand le puissant télépathe tente d’arrêter Fred pour protéger l’identité secrète des X-Men, il s’enfuit. Craignant les représailles, le Blob enrôle clowns, acrobates, éléphants et girafes et part à l’assaut de l’école de Xavier. Après le choc initial de l’attaque carnavalesque, les X-Men reprennent le dessus, donnant l’occasion au Professeur d’effacer les souvenirs des assaillants et de leur faire évacuer les lieux50.
Le Blob n’est pas bien méchant. Par contre, son refus de se conformer aux règles de Xavier et mettre son « inestimable pouvoir mutant […] au service du bien de l’humanité » le rend méprisable aux yeux de Scott, qui a dû beaucoup travailler à la maîtrise de son pouvoir. Le lecteur est invité à voir dans l’indolence, le manque d’ambition de Fred, son principal crime. Son corps obèse est utilisé comme un repoussoir, symbole de renoncement personnel, moqué par un surnom peu flatteur emprunté au film d’horreur The Blob (Yeaworth Junior, 1958), dans lequel Steve McQueen partage l’affiche avec une amibe gloutonne. Pendant la Grande Dépression des années 1930, les joues rebondies des acteurs Oliver Hardy ou Roscoe « Fatty » Arbuckle signalaient leur joie de vivre, leur vitalité. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Américains adoptent une nourriture industrielle peu chère et le surpoids, qui était un signe d’abondance, devient synonyme d’abandon et de paresse. C’est une « disgrâce sociale […] vue comme moralement répréhensible51 ».
Peu importe son comportement ou ses raisons, Fred est déviant, même si le récit nous explique qu’il est né ainsi, comme les autres mutants, c’est pourtant sa non-conformité radicale qui le définit. Quand il rencontre Jean Grey, encadrée par Scott et Warren, il jalouse ouvertement leur proximité avec la séduisante jeune femme. Il n’envie pas leurs pouvoirs, mais leur normalité, c’est-à-dire la possibilité qu’ils ont de mener une vie comme les autres, au prix de menues concessions. Fred n’a que la violence ou l’isolement comme issue aux moqueries. Dans l’univers violent de Kirby et Lee, les couleurs sont saturées et la moralité absolue. Un objecteur de conscience, qui « en a marre des mutants, marre de [se] battre pour les autres ! » n’y a pas sa place. Tourner le dos à sa communauté, c’est déserter, trahir la fratrie mutante aux yeux de Scott qui fusille du regard « ceux qui détestent être des mutants… qui se détournent de la grande responsabilité que leur imposent leurs pouvoirs ! », et repousse dans la marginalité cette « tragique montagne humaine ». Fred retourne alors vivre parmi les gens du cirque.
L’anonymat de l’école de Xavier permet aux mutants isolés de se loger et de s’éduquer, pourvu qu’ils embrassent ses valeurs. Cette forme de solidarité communautaire, où les plus démunis doivent suivre les règles des plus installés, fait partie de l’histoire new-yorkaise, comme le conte le journaliste Robert Caro : « Beaucoup de Juifs-Allemands, solides, respectables, américanisés, étaient gênés par ces nouveaux arrivants mal dégrossis, malpolis […]. Ils comprirent que les non-Juifs les mettaient tous dans le même sac et considéraient le comportement des nouveaux venus typique de tous les Juifs. […] La solution consistait à rendre présentables ces immigrants pouilleux, à les nettoyer, à les dépoussiérer et à leur apprendre à se comporter en Américains52. » Au moment où X-Men paraît, le processus assimilationniste est largement embrassé par une société américaine composite qui s’unit derrière une façade blanche, anglo-saxonne et protestante (WASP).
Le dilemme minoritaire est au cœur du roman Les Mutants (1953), paru dans le magazine Astounding Science Fiction plusieurs années avant X-Men. Les Mutants présente un monde où une guerre nucléaire a donné naissance aux Têtes-Chauves, des télépathes à l’image de Charles Xavier. Les Têtes-Chauves vivent parmi les humains, portant des perruques par crainte d’offenser la majorité suspicieuse. Ed Burkhalter tente d’éduquer son fils télépathe avec la plus grande prudence : « Je ne veux pas que tu t’imagines qu’être une Tête-Chauve fasse de toi un dieu53. » Il craint par-dessus tout l’influence de télépathes fauteurs de troubles qui vont et viennent sans perruque : « Ils finiront tous par se faire tuer en duel, et ce ne sera pas une grande perte. […] Et nous autres, nous obtiendrons ce que nous désirons – l’acceptation. » L’anxiété initiale de Burkhalter est celle du Professeur Xavier. Il encourage ses étudiants à ne pas éprouver une trop grande fierté de leurs pouvoirs : « Souviens-toi de notre règle cardinale : nous ne considérons pas les humains normaux comme nos inférieurs54 », au contraire de Fred le Blob qui jubile à l’idée de prendre sa revanche sur ceux qui se sont moqués de lui : « Pendant des années j’ai pensé que j’étais juste un monstre ! […] Je suis un mutant, t’as compris ? Un Homo superior ! Ça veut dire que c’est moi qui donne les ordres, maintenant !! » Son manque de retenue et d’humilité menace le grand rêve de coexistence pacifique de Xavier. À l’arrière-plan d’un récit dominé par l’énergie des gags visuels et des bagarres juvéniles, le professeur anticipe les risques, élabore une stratégie de long terme. Il veut former, ou réformer, les jeunes mutants avant qu’ils déclenchent malgré eux un violent retour de bâton.
OUVRIR UNE ÉCOLE
Dans les premiers épisodes de la série, Kirby et Lee hésitent à caractériser les mutants en tant que communauté. Leur quête collective pour être acceptés et assimilés semble destinée à aboutir, dans un futur pas si lointain. Après leur première aventure, Warren (Angel) est accosté dans la rue par une horde de jeunes femmes enthousiastes. Plus tard, le Fauve devient la coqueluche d’un café bohème de Greenwich Village, fréquenté par des jeunes créatifs et curieux55. À force de services rendus, les X-Men gagnent l’estime de plusieurs policiers et militaires et se trouvent des alliés au sein du gouvernement. Le Professeur Xavier prend bientôt l’initiative de contacter Fred Duncan, l’agent du FBI chargé de surveiller le phénomène mutant, en vue de proposer les services de ses X-Men. Il veut contribuer à faire régner l’ordre : « Je me propose de vous aider… vous et l’espèce humaine… en découvrant moi-même les mutants de ce pays ! Ils hésiteraient à faire confiance à des étrangers, mais peut-être que l’un des leurs… » L’école de Xavier est un centre logistique autonome du gouvernement où les mutants peuvent être localisés, recensés et fichés grâce à Cérébro, un superordinateur introduit dans X-Men #7. Servant de radar de police, il permet à Scott de scanner et surveiller les agissements des autres mutants. Plus tard, il permettra d’amplifier les capacités télépathiques.
Charles Xavier cherche à circonscrire la population mutante, qu’il veut unir en une véritable communauté. « Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait écrit Victor Hugo56. Pour Xavier, les deux ne sont pas contradictoires, voire sont complémentaires, comme il l’explique à l’agent Duncan : « S’ils sont harcelés, persécutés, ils tenteront sûrement de se liguer pour devenir précisément la menace que vous craignez ! » Autrement dit, la discrimination produirait un esprit de revanche dangereux parmi les populations minoritaires. En collaborant avec les autorités, Xavier cherche à influencer le statu quo et à obtenir du gouvernement des concessions en faveur de sa communauté. Soldats au service de ses idées universalistes, les X-Men sont de jeunes mutants dynamiques et propres sur eux, auxquels le lecteur peut s’identifier. Leur différence est positive et symbolique. Face à eux, leurs adversaires, les « mauvais mutants », figurent une différence indésirable, repoussante, signe d’une moralité défaillante. Ils sont l’envers du décor, les monstres qui se cachent sous le lit et doivent rester cachés.
L’opinion de la majorité non mutante est centrale dans leur démarche : « Les idées de préjugés et de discriminations sont au cœur du concept dès le début. […] Il y a des mauvais mutants qui se baladent, et si personne ne s’oppose à eux, le public va penser que tous les mutants sont comme ça, que les mutants sont mauvais57 ! » Les X-Men appréhendent le Fantôme (Vanisher), un téléporteur qui veut faire chanter le président, ou le Hurleur, un Irlandais volant qui commet des cambriolages à la vitesse du son grâce à son cri puissant58. La stratégie vise non seulement à se substituer aux policiers quand ils sont dépassés, mais aussi à gagner la confiance de la population en projetant une image positive des mutants, capables de se rendre utiles.
La nécessité de présenter un visage modèle à la société américaine s’explique par ses tensions ethno-religieuses fortes, et plus encore par une tradition corporatiste, née de la faiblesse des régulations étatiques. Les corps de métiers s’organisent en associations professionnelles, servant à réguler les pratiques, à protéger et discipliner ses membres. Par exemple, l’association des producteurs de cinéma et celle des éditeurs de bande dessinée organisent elles-mêmes les paramètres de leur censure. Dans le roman L’Homme démoli (1953), Alfred Bester donne un aperçu du microcosme des télépathes professionnels dans une société futuriste. Avocats, notaires ou psychologues, ils appartiennent à une même guilde, chargée d’assurer la confidentialité ou la transparence des échanges et transactions. « Nous naissons dans la Guilde. Nous vivons dans la Guilde. Nous mourrons dans la Guilde. […] Elle nous éduque, nous note, établit les standards éthiques, et nous y tient. Elle nous protège, en protégeant les profanes, de la même manière que les associations médicales », déclare l’un d’eux. Leur guilde est tiraillée par des luttes de pouvoir, entre ceux qui croient que la télépathie est latente dans la population et ne demande qu’à être découverte et partagée, et d’autres qui veulent utiliser le pouvoir de la guilde pour dominer la société. Une opposition qu’on retrouve dans la communauté mutante de Kirby et Lee.
MAGNÉTO LE MÉGALO
Le premier, le plus durable et le plus insaisissable des mauvais mutants est Magnéto, un « maître du magnétisme » qui manipule ondes et métaux avec la même facilité. Il apparaît sur la couverture de X-Men #1, portant une large cape rouge autour des épaules, son visage obscurci par un casque moyenâgeux (une barbute), surmonté de petites cornes de diable. Son costume traduit son archaïsme et sa brutalité. Il attaque la base militaire américaine de Cape Citadel, où ont lieu des lancements de fusée secrets. Il veut mettre en échec l’invention la plus perfectionnée des humains et du même coup illustrer l’étendue de ses pouvoirs pour « faire s’incliner Homo sapiens devant Homo superior ». Il sabote plusieurs fusées et prend le contrôle de la base. Alarmé, Xavier envoie les X-Men à sa rencontre. Les jeunes héros inexpérimentés parviennent à se coordonner et mettent en fuite le solitaire Magnéto, gagnant le respect des militaires présents.
Magnéto est le plus fort et veut imposer sa loi : « L’espèce humaine ne mérite plus de dominer la planète Terre. Le jour des mutants est arrivé ! » Il considère que son triomphe personnel est celui de l’ensemble des mutants. Pour sa part, Xavier prend soin de valoriser les talents individuels et de partager les fruits d’un effort collectif : « La victoire ne m’appartient pas. […] Nous nous sommes battus ensemble, et nous avons triomphé ensemble ! » Les deux se disputent le leadership de la communauté des mutants. Xavier tente un contact diplomatique par télépathie. Magnéto questionne les motivations de son interlocuteur : « Il n’y a que toi et tes X-Men qui se tiennent entre nous et la conquête du monde ! Pourquoi nous combats-tu, toi qui es un mutant, comme moi59. » Le Professeur essaie de convaincre Magnéto d’abandonner ses projets de suprématie mutante et de l’aider à bâtir un futur meilleur pour tous, « un nouvel âge d’or sur Terre, en travaillant main dans la main avec les humains ». Magnéto reçoit ce discours comme une trahison et fait une priorité de mettre hors d’état de nuire les X-Men, seul obstacle à sa domination.
Kirby et Lee installent Magnéto en miroir du Professeur Xavier. Le maître du magnétisme veut brusquer le cours des événements, mais le télépathe comprend que sans le consentement de la majorité, aucun changement n’est possible, ou durable. Les X-Men opposent au « grand soir » révolutionnaire, le lent et patient travail de conviction. Ils incarnent la société occidentale, démocratique et moderne, menacée par les promesses illusoires aux issues brutales. « Tout ce qui était radical me paraissait dangereux, et c’était le cas pour l’Américain moyen. Personne ne savait sur quoi cela pouvait déboucher et on a toujours eu peur du chaos », explique Jack Kirby60. La menace du chaos est très réelle dans l’esprit du lectorat de l’époque, se concrétisant avec la révolution voisine de Fidel Castro. Sous l’impulsion de son nouveau maître, Cuba accueille en 1962 des missiles longue portée soviétiques sur son territoire, proche des côtes de la Floride. Une intense crise diplomatique s’enclenche, et la crainte de voir une guerre nucléaire éclater est à son comble, avant qu’une désescalade soit négociée.
Lors de sa deuxième apparition, en 1964, Magnéto est entouré de sa « Confrérie des Mauvais Mutants ». Ils subtilisent une frégate américaine, bombardent puis annexent la petite nation insulaire de Santo Marco. Rattrapé par les X-Men, Magnéto explique qu’il compte les piéger en faisant détoner une bombe nucléaire capable d’emporter l’île et tous ses habitants. Quand Pietro (Vif-Argent) s’émeut à l’idée de voir des milliers d’innocents tués inutilement, Magnéto répond avec aplomb : « Ce ne sont que des Homo sapiens… Ils nous tueraient s’ils le pouvaient ! Nous ne faisons que nous défendre ! » En affirmant que ses victimes sont en fait des agresseurs potentiels, le leader Magnéto fait de son projet de génocide « préventif » une forme de légitime défense. Il cherche en fait une raison, bonne ou mauvaise, d’utiliser sa toute nouvelle bombe atomique. La violence n’est pas un moyen pour Magnéto, elle est un mode de vie.
Désunis et désorganisés, les membres de la Confrérie passent leur temps à se disputer et à se menacer, ce qui satisfait leur chef : « Comme ils se méprisent ! Seuls ma volonté, mon pouvoir, les poussent à travailler comme une équipe ! Mais je ne demande ni amitié ni amour. J’exige uniquement la peur et l’obéissance aveugle61 ! » Mastermind (le Cerveau) est un mutant misanthrope et sadique qui harcèle Wanda, la Sorcière Rouge, avec ses illusions. Cette dernière reste afin de payer sa dette envers Magnéto qui l’a sauvée d’un procès en sorcellerie. Son frère Pietro tient à veiller sur elle et objecte régulièrement aux plans du groupe. Magnéto explique à ses alliés qu’ils formeront une nouvelle aristocratie mutante dans le nouveau monde. Le seul à croire dans cette grande cause est le bien nommé Crapaud : « Nous sommes nés pour régner sur la Terre ! » s’imagine-t-il. Comme tout bon gourou, le mutant mégalomane intimide et nie l’individualité des autres en se cachant derrière la « cause » : « As-tu oublié que nos sentiments personnels ne sont rien ?! Seul le plan est important ! » Kirby « avait une suspicion généralisée des dirigeants de tous bords. […] Il était particulièrement méfiant à l’égard de ceux qui faisaient l’objet d’un culte de la personnalité », explique son biographe Mark Evanier62. L’autoritarisme de Magnéto va de pair avec le manque de légitimité de sa cause. Il ne suscite ni l’adhésion ni la confiance, parce qu’il n’y croit pas lui-même : il veut le pouvoir pour lui seul, pas pour les mutants.
La cause a beau être illusoire, la division au sein de la petite communauté mutante est réelle. Quand Pietro reproche à Cyclope d’« abandonner [sa] propre espèce », celui-ci lui rétorque sans hésitation : « Tu es un idiot, si tu penses que Magnéto se préoccupe de quelqu’un d’autre que lui-même63 ! » Si Magnéto maltraite tout le monde, il s’acharne en particulier sur le fidèle Crapaud, qu’il traite de « gargouille invertébrée ». Ce personnage bossu et doté d’une longue langue préhensile jalouse les pouvoirs plus utiles des autres membres de la Confrérie. Il tente maladroitement de gagner ses faveurs en dénonçant ses camarades et ne récolte que des brimades : « Pourquoi me frappez-vous, Maître… moi qui suis le seul à être vraiment fidèle à notre cause ? » Grâce à Wanda, il comprend que Magnéto ne valorise pas les individus mais leurs pouvoirs. Il ne reconnaîtra jamais son dévouement. Wanda et Pietro partent devenir des héros en rejoignant les Avengers64, tandis que Crapaud finit par s’émanciper, en abandonnant Magnéto à sa mort.
44. The Melting Pot (1908), d’Israel Zangwill. Les pogroms (« destruction », en russe) étaient des pillages meurtriers visant les communautés juives d’Europe orientale.
45. Jack Kirby, propos recueillis par Gary Groth dans The Comics Journal #134 (1990).
46. UXM #1 (1963), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
47. UXM #15 (1965), scénario de Stan Lee, découpage de Jack Kirby, dessin de Werner Roth.
48. Jack Kirby à la SDCC (1970), propos retranscrits par Barry Pearl.
49. UXM #8 (1964), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
50. UXM #3 et #7 (1964), scénarios de Stan Lee, dessins de Jack Kirby.
51. « The Stigma of Obesity », de Werner J. Cahnman, dans The Sociological Quaterly (1968), vol. 9, numéro 3.
52. The Power Broker: Robert Moses and the Fall of New York (1974), de Robert A. Caro.
53. Les Mutants (1953), de Henry Kuttner et C. L. Moore (Lewis Pagdett).
54. UXM #14 (1965), scénario de Stan Lee, découpage de Jack Kirby, dessin de Werner Roth.
55. UXM #2 (1963) et #7 (1964), scénarios de Stan Lee, dessins de Jack Kirby.
56. Citation apocryphe, d’après un passage de son roman Claude Gueux (1834).
57. Kurt Busiek, dans le podcast Jay and Miles X-Plain the X-Men #21 (2014).
58. UXM #28 (1967), scénario de Roy Thomas, dessin de Werner Roth.
59. UXM #4 (1964), scénario de Stan Lee, dessin de Jack Kirby.
60. Jack Kirby, propos recueillis par Gary Groth dans The Comics Journal #134 (1990).
61. Journey into Mystery #109
