0,49 €
Niedrigster Preis in 30 Tagen: 1,99 €
« Ramona » est un roman poignant publié en 1884 qui se déroule en Californie à l'époque de la conquête américaine. À travers une narration riche et évocative, Helen Hunt Jackson met en lumière les injustices subies par les Indiens d'Amérique, à travers l'histoire tragique de Ramona, une jeune femme métisse, issue d'une famille indigène et d'un père anglo-saxon. Le style de Jackson allie lyrisme et réalisme, faisant vibrer les émotions et les souffrances des personnages dans un contexte historique complexe, tout en dépeignant les paysages californiens. Ce roman s'inscrit dans le courant du réalisme littéraire, mais se distingue par sa dimension sociale et politique, plaidant pour les droits des Amérindiens. Helen Hunt Jackson, poétesse et militante, est connue pour son engagement en faveur des droits des Indiens d'Amérique. Son voyage en Californie et sa découverte des injustices systématiques qui frappaient les populations indigènes l'ont profondément marquée. Cet intérêt pour la condition des Amérindiens a motivé Jackson à écrire « Ramona », qui sert à la fois de critique sociale et de plaidoyer pour une meilleure compréhension de la culture et des souffrances des autochtones, résonnant avec les idées progressistes de son temps. « Ramona » est un incontournable pour quiconque s'intéresse à la littérature américaine, à l'histoire des droits civiques ou à la condition humaine. Son mélange d'émotion et d'engagement social en fait une lecture essentielle, celle qui, au-delà de ses pages, soulève des questions pertinentes sur la justice et la compassion, des thèmes toujours d'actualité aujourd'hui.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2021
C’était le moment de la tonte des moutons, dans la Californie du Sud, mais le travail avait été retardé chez la senora Moreno. Le mauvais sort s’en était mêlé. Senor Felipe, le fils ainé et le chef de la maison depuis la mort de son père, avait été malade. La senora ne croyait pouvoir rien faire sur sa propriété, sur le rancho, comme on l’appelait, sans ce fils chéri. Il n’avait pas encore de barbe au menton qu’elle disait déjà: «Demandez à senor Felipe; senor Felipe verra à cela.»
Et cependant, par le fait, la senora décidait elle-même de toutes choses, depuis l’époque de la tonte des moutons jusqu’à la place du plant d’artichauts; mais personne ne s’en doutait dans la maison. C’était une personne très capable que la senora, et l’histoire de sa vie depuis soixante ans aurait fourni le roman le plus intéressant. Elle avait goûté des grandeurs de la vieille Espagne pour tomber ensuite dans les sauvages régions de l’Espagne nouvelle; les vagues du golfe de Biscaye, du golfe du Mexique et de l’océan Pacifique avaient tour à tour agité sa barque. Les bras de la sainte Église catholique ne l’avaient jamais laissé échapper, et c’était là ce qui l’avait sauvée, aurait-elle dit, si elle avait parlé d’elle-même: ce qu’elle ne faisait jamais. C’était l’un des traits distinctifs de cette nature si ardente et si passionnée, si impérieuse sous l’apparence d’une douceur et d’un calme imperturbables, que nul n’avait jamais lutté contre sa volonté sans le payer par la suite; aussi était-elle alternativement adorée et haïe, toujours avec la même vivacité d’impressions. Elle glissait dans sa maison d’un pas silencieux, vêtue d’une simple robe noire, son rosaire à son côté, les yeux baissés, n’élevant jamais la voix, semblant même parfois hésiter, si bien que ceux qui ne la connaissaient pas pouvaient la croire indécise dans ses résolutions, tandis que sa volonté était si forte et si précise, qu’elle cherchait seulement l’expression la plus propre pour l’imposer aux autres.
La tonte des moutons avait précisément été l’occasion d’une discussion entre la senora et son berger en chef, Juan Canito, qui voulait faire commencer le travail en dépit de la maladie de senor Felipe. On se passerait bien de lui pour compter et emballer les toisons. N’avait il pas fait la besogne, lui, Juan, quand senor Felipe n’était qu’un enfant? Ne pourrait-il pas s’en charger de nouveau? La senora ne se rendait pas compte que le temps passait. On ne trouverait plus de tondeurs, puisqu’elle voulait employer des Indiens, au lieu de prendre des Mexicains, comme tous les autres ranchos de la vallée. Des Indiens, pourquoi faire? bon Dieu!
«Répétez-moi cela, Juan, dit la senora de sa voix douce; j’ai peur de devenir sourde dans ma vieillesse. Je ne comprends pas bien ce que vous dites....!»
Mais Juan ne se souciait pas de répéter ses paroles, et il se borna à murmurer:
«Pardon, senora!
–Oh! il n’y a pas de quoi, Juan, reprit-elle avec le même calme; je deviens vieille, voilà tout; ce n’est pas votre faute; mais, pour en revenir à nos moutons, ne savez-vous que senor Felipe a retenu la même troupe de tondeurs que nous avons eue l’automne dernier, Alessandro, de Temecula? Ils attendent nos ordres pour venir ici. Senor Felipe dit que ce sont les meilleurs tondeurs du pays. Et qu’est-ce que vous dites de l’état du troupeau, Juan? La tonte sera-t-elle bonne? Personne ne s’en rend si bien compte que vous. Le général Moreno disait que vous saviez apprécier la laine sur le dos d’un mouton à une livre près.
–Eh bien, senora, repartit Juan, fort adouci, les pauvres bêtes ne sont pas mal, eu égard à la mauvaise nourriture qu’elles ont eue tout l’hiver. Nous ne serons pas loin du rendement de l’année dernière; seulement on ne peut pas savoir dans quel état Luigo ramènera le troupeau qu’il a emmené au bord de la mer.»
La senora souriait; elle savait bien que Juan n’aimait pas Luigo; mais le vieux serviteur continua sans faire attention à la sévérité qui commençait à se peindre sur son visage:
«Senor Felipe croit tout le bien possible de Luigo, parce qu’il est de son âge; mais il regrettera sa confiance le jour où il se trouvera en face d’un troupeau à demi mort, et cela grâce à Luigo. Tant que je l’ai sous la main, ici dans la vallée, cela va bien; mais il n’est pas plus en état de diriger un troupeau que les agneaux eux-mêmes. Il les pousse un jour à la marche, le lendemain il les laisse mourir de faim, et je l’ai vu oublier de les mener à l’abreuvoir. Quand il est dans ses rêveries, Notre-Dame seule sait à quoi il pense!»
La senora ne répondait pas. Juan repoussa le chien qui jouait à ses pieds en aboyant joyeusement.
«A bas, Capitan, à bas! Tu fais tant de bruit que la senora n’entend que toi.
–Je n’ai que trop bien entendu, Juan Canito, reprit la senora d’un ton glacial. Il n’est pas bon pour un serviteur de médire d’un autre. Je suis fâchée de ce que vous avez dit, et j’espère que vous confesserez ce péché au père Salviederra quand il viendra le mois prochain. Si senor Felipe vous écoutait, ce pauvre Luigo se trouverait sans pain et sans asile, et je vous demande, Juan, si ce serait là une conduite digne de chrétiens! J’ai bien peur que le Père ne vous fasse faire pénitence de vos paroles d’aujourd’hui.
–Senora, je ne voulais pas faire de tort à Luigo», commença Juan, qui ressentait profondément l’injustice du reproche.
La senora ne l’écoutait plus: elle se retirait lentement, égrenant son rosaire entre ses doigts et murmurant ses prières.
«Des prières! toujours des prières! pensait Juan en la suivant des yeux; la senora est bien sûre d’aller tout droit au paradis, si c’est là le chemin; mais qu’est-ce que je peux faire, moi, qui ai à cœur les intérêts de mes maîtres, quand je vois des imbéciles qui gâchent tout? Ah! c’est un grand malheur pour la propriété que le général soit mort quand le senor Felipe n’était encore qu’un enfant! On peut me gronder tant qu’on voudra, et m’envoyer à confesse; mais c’est heureux que je sois là pour voir à leurs affaires!» et le vieillard frappait du pied dans son irritation, quand une pensée traversa tout à coup son esprit. «Voyons, dit-il à demi-voix: le père Salviederra vient le mois prochain; nous sommes au25; la tonte ne commencera pas avant que le père soit arrivé. Il y aura la messe tous les matins dans la chapelle, et les vêpres le soir; avec le temps des confessions, cela fera bien deux jours de plus à nourrir toute cette bande. Mais la senora aime à voir les Indiens prosternés dans la chapelle: il lui semble qu’ils sont encore tous à la maison comme autrefois; d’ailleurs cela fait du bien à ces pauvres gens d’entendre un petit mot de religion quand cela se trouve; c’est bien à quoi pense senor Felipe: il est pieux comme sa mère; tout cela ne sera pas avant dix ou quinze jours, je vois! je vois! Je commencerai demain à m’occuper des huttes; si ce malheureux Luigo était au moins revenu! Il s’entend mieux que personne à choisir les branches pour les baraques!»
Juan était si content d’être arrivé à une certitude quelconque sur le moment de la tonte et il était de si bonne humeur, que toutes les servantes de la maison se réunirent autour de lui, plaisantant et riant comme elles n’osaient jamais le faire lorsque le vieux berger était plongé dans ses idées moroses: Marda, la cuisinière, et sa fille Margherita, les deux sœurs Anita et Maria, qui étaient dans la maison depuis leur naissance, avec leurs deux filles, Rosa et la petite Anita, plus grande et plus grosse que sa mère; enfin la vieille Juanita, en enfance depuis dix ans, mais qui écossait encore les haricots plus vite et mieux que toutes les autres femmes de la maison. Heureusement pour elle, une propriété au Mexique ne manque jamais d’un grand champ de haricots, et il y avait toujours dans la maison des Moreno assez de sacs de gousses pour nourrir une petite armée; c’était en effet une petite armée que les gens employés au service de la senora; personne ne savait exactement combien il y avait de femmes dans la cuisine et combien d’hommes dans les champs; il se trouvait toujours des cousines ou des belles-sœurs qui venaient en visite pour voir les domestiques, puis des cousins, des beaux-frères ou des neveux qui s’arrêtaient en traversant la vallée; quand on en venait au jour de paye, senor Felipe savait combien il avait de serviteurs, mais on ne comptait pas les gens qui étaient logés ou nourris sous son toit; de pareils soins étaient au-dessous d’un gentilhomme mexicain.
La senora pensait souvent qu’il n’y avait plus personne dans la maison; une poignée de gens qui suffisaient à peine à l’ouvrage, toute diminuée que fût la propriété. Du temps du général, il n’y avait jamais moins de cinquante personnes occupées sur la terre et nourries à sa table. Il ne s’inquiétait pas de savoir ce qu’il pouvait y avoir de plus. Maintenant, en traversant la galerie, la senora se disait: «Je suis sûre que cette pauvre Marda se tue d’ouvrage; il faut que Margherita lui vienne en aide», et elle soupirait en serrant son rosaire de plus près contre son cœur. Lorsqu’elle entra dans la chambre de son fils, en s’arrêtant une seconde sur le seuil, Felipe Moreno eût été bien étonné s’il avait pu lire dans la pensée de sa mère. Au moment où elle disait d’une voix calme: «Bonjour, mon fils, j’espère que vous avez bien dormi», une voix s’élevait de son âme avec une ardeur passionnée: «Omon fils! mon cher fils! Dieu m’a rendu en lui le visage de son père! Il est digne d’un royaume!»
C’était justement ce dont Felipe n’était pas digne; s’il eût eu l’instinct du gouvernement, il ne se serait pas laissé diriger par sa mère, comme il faisait sans s’en apercevoir; mais sa beauté physique égalait ou surpassait celle de tous les héritiers du trône et rappelait en effet d’une manière frappante celle de son père. Un jour, dans une grande procession, Felipe s’était paré du manteau brodé d’or, des culottes courtes à nœuds rouges et du sombrero garni d’argent que son père portait vingt-cinq ans auparavant: en le voyant, sa mère s’était trouvée mal deux fois de suite, et Felipe, effrayé, voulut changer de vêtements; mais la senora s’y était opposée. «Non, non, Felipe, avait-elle dit d’une voix faible, je veux que vous les portiez»; et elle baisait la boucle du ceinturon qu’elle avait tant de fois attaché autour de la taille de son mari quand il la quittait pour courir la fortune incertaine de la guerre. «Je veux que vous les portiez, continua-t-elle en se relevant, pendant que ses yeux reprenaient leur éclat. Vous montrerez à ces Américains ce qu’était un gentilhomme mexicain avant qu’ils fussent venus nous fouler sous leurs pieds!» et elle l’accompagna jusqu’à la grille, ferme et fière, agitant son mouchoir tant que le jeune homme fut en vue. Lorsqu’il eut disparu, elle se traîna lentement jusqu’à sa chambre, la tête baissée, et se laissa tomber aux pieds de la madone pour passer en prières le reste du jour, en demandant à Dieu de lui pardonner ses péchés et de détruire tous les hérétiques. Il n’est pas difficile de deviner sur quelle partie de sa prière se portait le plus sa ferveur.
Juan Canito ne s’était pas trompé en pensant que la tonte des moutons était subordonnée à l’arrivée du père Salviederra, et il eût été plus fier que jamais de sa perspicacité s’il avait pu entendre la conversation de la senora avec son fils, qui souriait tendrement en l’écoutant. «Vous êtes toujours décidé à attendre le Père? disait-elle doucement. Juan commence à s’impatienter; il ne peut pas oublier qu’il vous a tenu tout petit sur ses genoux, tandis que moi, au contraire, j’oublierais facilement que vous n’avez pas toujours été l’homme sur lequel je m’appuie.»
Felipe avait pris entre ses deux mains robustes les doigts amaigris de sa mère, les portant à ses lèvres comme un amoureux.
«Vous me gâtez, ma mère; vous me rendez trop fier.
–Non, Felipe, reprit la senora; c’est moi qui suis fière ou plutôt reconnaissante d’avoir un fils sur lequel je puis compter pour me guider et me protéger pendant les années qui me restent encore à vivre; je mourrai en paix, sachant que vous vivrez comme doit le faire un vrai gentilhomme mexicain dans ses terres, autant que cela se peut encore dans ce malheureux pays. Mais pour en revenir à la tonte des moutons, Felipe, est-ce que vous voudriez commencer avant que le père Salviederra fût arrivé? Il est vieux et faible; il viendra à pied comme de coutume, et il lui faut maintenant six grandes journées; il part de Santa-Barbara le samedi; il s’arrêtera le dimanche à Ventura et un jour chez les Ortega, autant chez les Lopez: il y a un baptême; il ne peut pas être ici avant le10, au plus tôt dans quinze jours; vous serez remis avant cette époque.
–J’y compte bien, dit Felipe en riant et en repoussant ses couvertures d’un tel élan que les colonnes et le dais à franges du lit grincèrent bruyamment; je se rais bien dès aujourd’hui sans cette odieuse faiblesse qui ne me permet pas de me tenir debout; je suis sûr que cela me ferait du bien de sortir.»
Par le fait, Felipe était pressé de voir arriver le moment de la tonte, qui l’amusait toujours beaucoup. Mais il fut irrité et offensé en entendant dire à sa mère:
«C’est, la faiblesse qui reste toujours après la fièvre, cela dure souvent bien des semaines; je ne sais si vous serez de force à vous charger de tout l’emballage; mais, comme le disait ce matin Juan Canito, il a été habitué à ce soin quand nous n’étiez encore qu’un enfant, et il peut bien le reprendre cette année.
–Il a dit cela, le vieil insolent! s’écria Felipe; je lui dis que personne n’emballera si ce n’est moi, et que la tonte viendra quand il me conviendra et pas un jour avant!
–Je suppose qu’il ne serait pas bon de dire que nous voulons attendre le Père, reprit la senora d’un ton d’hésitation; il n’a pas sur l’esprit des hommes jeunes l’influence qu’il avait autrefois, et il me semble même que Juan tombe un peu dans la tiédeur; l’incrédulité se répand dans le pays depuis que les Américains le parcourent en tous sens à la recherche de l’argent comme un chien en quête! Juan serait peut-être fâché de penser que nous attendons le Père, qu’en pensez-vous?
–Je pense qu’il n’a pas besoin d’en savoir si long, repartit Felipe, encore fâché; la tonte attend mon bon plaisir, et voilà tout.»
Les choses furent donc ainsi réglées, exactement comme la senora l’avait arrêté dans son esprit, et sans que Felipe ou Juan Canito lui-même pussent se douter qu’elle seule avait décidé la question. C’est le comble de l’art politique de gouverner sans paraître y toucher, et ce talent appartenait par excellence à la senora Moreno.
La maison de la senora présentait le type le plus parfait de la vie à demi élégante, à demi barbare, généreuse et libérale, que menaient dans leurs terres les gentilshommes mexicains sous le gouvernement des vice-rois espagnols et mexicains, lorsque les lois des Indes régissaient encore le pays et que son nom de Nouvelle-Espagne le rattachait tendrement à la vieille patrie par les liens d’un patriotisme ardent; le souvenir du temps passé subsiste encore dans la basse Californie et ne périra jamais complètement tant que subsistera une seule maison ressemblant à celle de la senora Moreno.
Quand le général avait bâti sa demeure, il était possesseur de toute la terre à quarante milles à la ronde. Il n’eût peut-être pas été facile de déterminer d’où lui était venue cette immense propriété, concédée en grande partie par son ami le gouverneur Pico Pio. Aussi les commissaires des États-Unis ne se montrèrent-ils pas satisfaits de la validité des titres lorsqu’ils en vinrent à vérifier les droits de propriété après la cession de la Californie, si bien que, l’une après l’autre, la plus grande partie des terres de la senora Moreno lui furent enlevées, en sorte qu’elle se tenait pour une personne ruinée; en particulier, presque tous ses pâturages lui furent repris. Ces terres avaient appartenu jadis à la mission de Bonaventura, et la senora les avait souvent traversées à cheval avec son mari, suivant pendant quarante milles les routes qui sillonnaient leurs propriétés jusqu’aux rives de la mer qui leur appartenaient également; maintenant qu’elle ne pouvait plus s’enorgueillir de ce grand pouvoir, elle regardait naturellement les Américains comme de misérables voleurs. Le Mexique avait sauvé son existence par le traité qui terminait la guerre; mais la Californie avait tout perdu, car le triomphe des États-Unis la séparait du Mexique.
Par bonheur pour la senora Moreno, ses titres aux propriétés de la vallée étaient mieux établis que ses droits sur les terres de l’orient et de l’occident, et, lorsque toutes les réclamations et toutes les prétentions furent enfin réglées, elle resta en possession indisputable d’une belle terre qui lui paraissait un misérable lambeau de sa fortune passée; encore ne voulait-elle pas admettre qu’elle possédât un pouce de terrain en sécurité; ceux qui l’avaient dépouillée pouvaient revenir à la charge, pensait-elle, et chaque jour les rides creusées par l’inquiétude et le mécontentement allaient s’accentuant sur le visage vieilli de la senora.
Ce fut cependant pour elle une source de grande satisfaction lorsque la nouvelle route décidée par les commissaires des États-Unis vint à passer derrière la maison d’habitation au lieu de s’étaler par devant. «C’est leur place, disait-elle avec mépris, d’arriver par les cuisines, tandis que nos amis, ceux qui viennent nous voir, suivent la vieille route et arrivent devant la maison, qui tourne le dos à ses ennemis.» La senora aurait bien voulu pouvoir en faire autant.
Elle s’était donné un autre plaisir, et le plus subtil des directeurs aurait eu de la peine à deviner si elle avait été animée par un sentiment de piété ou par cet antagonisme de race si puissant dans son cœur. Dès que la nouvelle route avait été ouverte, elle avait fait placer sur chacune des collines qui s’élevaient au flanc de la vallée une grande croix de bois, emblème sacré de sa foi religieuse. «Les hérétiques qui passeront par là sauront du moins qu’ils sont sur les terres d’une bonne catholique, disait-elle, et peut-être quelque conversion sera-t-elle amenée par la vue de la bienheureuse croix; on a vu plus d’un miracle de ce genre.»
Elles étaient là, ces grandes croix, en hiver et en été, sous le soleil et sous la pluie, étendant leurs longs bras noirâtres et servant de guide à plus d’un voyageur qui se dirigeait d’après les croix de la senora Moreno; et qui sait en effet à combien de cœurs tristes ou égarés le message de miséricorde n’arriva peut-être pas à la vue de ces témoins silencieux de l’amour de Dieu! Toujours est-il que tout bon catholique s’arrêtait pour se signer lorsqu’il apercevait la première des croix se détachant sur le ciel bleu, et murmurait tous bas une courte prière pour le bien de son âme.
La maison était construite en bois; elle était basse et entourée sur les deux faces de la cour intérieure et de la façade par une large véranda: c’était là que se concentrait la véritable vie de la famille; personne ne restait à l’intérieur de la maison, sauf en cas de nécessité absolue: l’ouvrage de la cuisine se faisait dans la véranda, en face des fenêtres; les enfants y dormaient, ils y jouaient, on les lavait dans la véranda; les femmes y faisaient leurs prières ou leur sieste, et elles y fabriquaient leur dentelle; la vieille Juanita écossait des haricots et jetait ses gousses par terre jusqu’à ce qu’elle fût à demi ensevelie sous les débris; les bergers et les gardiens de troupeaux dormaient, fumaient, ou exercaient leurs chiens sous la véranda, tandis que les jeunes gens y faisaient l’amour et que les vieux sommeillaient; les chats, les chiens et les poulets circulaient de banc en banc, s’arrêtant devant les petites flaques d’eau qui se remplissaient les jours de pluie et qui fournissaient aux enfants une source inépuisable d’amusements.
La longue véranda arrondie sur la façade de la maison était réservée à la Senora et à sa famille: c’était là qu’elle cultivait ses fleurs, des touffes d’œillets rouges et des plants de musc à fleurs jaunes, à côté des grandes jarres rouges remplies d’eau qui bordaient la terrasse. La senora avait hérité de la passion de sa mère pour l’odeur du muse, si bien qu’ elle disait un jour au père Salviederra, en lui donnant un bouquet de ces petites fleurs:
«Je ne sais pas, mais il me semble que, si j’étais morte, on me ferait revenir à la vie avec une touffe de musc.
–C’est dans le sang, senora, repartit le vieux moine; la dernière fois que j’ai été dans la maison de votre père à Séville, votre mère était dans sa chambre à côté d’un balcon couvert de plantes de musc, et elle disait que cette odeur était nécessaire à sa santé, tandis que pour mon compte j’étais sur le point de me trouver mal, par la force du parfum; vous étiez bien petite alors.
–Oui, oui, s’écria la senora; je me souviens de ces fleurs jaunes, mais je ne savais pas ce que c’était; j’ai sucé avec le lait de ma mère le goût des fleurs de musc. et je ne le savais même pas! C’est une chose étrange!
Pas si étrange, murmurait le vieux moine; mais c’est la preuve de l’influence des mères sur leurs enfants; elles ne devraient jamais l’oublier!»
Au milieu des fleurs étaient suspendues les cages des canaris et des chardonnerets, qui chantaient du matin au soir; la senora élevait couvée après couvée de ces jolis oiseaux, et sur la route de Bonaventura à Monterey on regardait comme une bonne fortune de posséder un canari ou un chardonneret venant de la senora Moreno.
Le jardin s’étendait au-dessous de la véranda jusqu’aux prairies baignantes, parsemé d’orangers et d’amandiers, au milieu desquels croissaient d’autres arbres fruitiers, en sorte que les fleurs et les fruits embaumaient en toute saison la galerie de la senora; dans un ruisseau qui coulait au bas du verger, les servantes de la maison lavaient le linge sous les yeux de la maîtresse, que le froid de l’hiver ou la chaleur excessive de l’été confinaient rarement entre les murailles. A côté de son fauteuil de paille se trouvaient trois chaises de bois et un banc sculpté, que le vieux sacristain de San-Luis-Rey avait mis en sûreté chez elle au moment où les troupes des États-Unis avaient pris possession de la Californie. Par crainte du sacrilège, il avait aussi peu à peu enlevé de l’église les statues des saints, sur lesquelles les soldats s’amusaient à tirer, et il les avait apportées successivement pendant la nuit chez la senora, en sorte que toutes les chambres de la maison comme la petite chapelle du jardin en étaient précieusement décorées. La senora entretenait avec soin les couronnes de fleurs qui entouraient la tête des saints, et elle était déjà occupée à parer le sanctuaire qui lui était si cher pour l’arrivée du père Salviederra, l’un des rares moines franciscains restant encore dans le pays, et si tendrement aimé de tous ceux qui l’approchaient, que bien des Indiens ou des membres des anciennes familles mexicaines aimaient mieux se priver des secours de l’Église que de les chercher auprès des prêtres séculiers nouvellement venus dans la contrée et naturellement assez jaloux de cette influence des moines. On racontait même que les Franciscains recevraient l’ordre de rester renfermés dans leurs collèges de Santa-Barbara et de Santa-Inez au lieu d’exercer leur ministère à distance. La senora s’était écriée lorsque le bruit était arrivé jusqu’à elle: «S’il en est ainsi, je brûlerai ma chapelle.»
L’attachement de la senora pour les Franciscains était naturel et traditionnel. La robe et le capuchon gris se trouvaient mêlés à ses plus anciens et ses plus chers souvenirs. Le père Salviederra était venu de Mexico à Monterey sur le navire qui amenait son père comme commandant de la province de Santa-Barbara, et son oncle était supérieur du collège. Sa jeunesse s’était partagée entre les amusements mondains de la région où elle tenait le sceptre de la beauté, et les cérémonies religieuses de la mission. Elle avait été mariée dans l’église nouvellement réparée, et tous les néophytes des missions lointaines s’étaient joints à ceux de Santa-Barbara pour la combler de présents et pour semer sous ses pas des semences et des fleurs. Pendant le voyage de noce, le général Moreno et sa jeune épouse s’étaient arrêtés de station en station, partout cordialement accueillis; le général avait rendu de grands services à l’Église comme à l’armée, et son mariage resserrait encore les liens qui l’unissaient à ces deux influences dominantes du pays.
En arrivant à San-Luis-Obespo, toute la population indienne était venue à leur rencontre, le Père en tète. Comme ils approchaient de la mission, les Indiens, entourant le général, l’avaient saisi presque de force, l’obligeant à se laisser placer dans une couverture portée par une vingtaine d’hommes robustes qui lui firent monter ainsi les degrés et l’amenèrent dans la chambre du Père. Le général riait en se soumettant de bonne grâce à cette tyrannie amicale.
«Laissez-les faire, si cela les amuse!» disait-il au père Martinez qui cherchait à modérer l’enthousiasme des Indiens. Toutes les richesses des basses-cours de la mission avaient été rassemblées pour défiler solennellement devant la senora Moreno, qui avait bien de la peine à réprimer la gaieté de ses vingt ans à la vue des coqs et des poules, des canards et des oies que les Indiens avaient réunis à grand’peine pour leur grande exposition. Ainsi fêtée de station en station, la jeune femme commençait sa vie conjugale comme elle devait la continuer, à travers les guerres, les insurrections et les révolutions, passionnément Espagnole et catholique, et ardemment dévouée aux missionnaires franciscains.
Lorsque l’acte de sécularisation vint dépouiller les établissements de la mission, la senora Moreno parut quelque temps hors d’elle-même. Elle se rendit plusieurs fois à ses risques et périls jusqu’à Monterey, afin de pousser le chef de la mission à une résistance plus efficace, ou pour conjurer le gouvernement de protéger les biens de l’Église. Ce fut sur ses instances que le gouverneur Michel Toreno ordonna vainement de restituer à l’Église tous les terrains appartenant aux missions au sud de San-Luis-Obespo. Cette ordonnance coûta le pouvoir à Michel Toreno; il souleva une insurrection dans laquelle le général Moreno fut grièvement blessé.
La senora était triste et humiliée à côté du lit de son mari malade, et elle se promettait bien de ne plus se mêler des affaires de son malheureux pays ni de l’Église, que Dieu voulait éprouver. Mais, lorsque la guerre éclata avec l’étranger, toute l’ardeur naturelle de la senora reparut violemment. D’un œil sec, elle arma son mari pour la défense de sa terre natale contre l’agression odieuse des hérétiques Américains. «Plût à Dieu que tu fusses d’âge à marcher avec ton père, Felipe!» disait-elle. Elle ne doutait pas un seul instant de la victoire des Mexicains.
«Gomment, nous, qui avons arraché notre indépendance à l’Espagne, nous serions vaincus par ces marchands?» disait-elle.
Son mari lui fut rapporté; il avait été tué dans le dernier combat qui signala la résistance des Mexicains. «Il eût lui-même choisi de mourir plutôt que de voir son pays entre les mains de l’ennemi!» dit-elle froidement, et elle se demandait parfois si l’indignation ne le saisissait pas au sein du paradis à la vue de ce qui se passait dans la patrie pour laquelle il avait sacrifié sa vie.
C’était à ces amertumes comprimées que la senora Moreno avait dû la transformation qui avait fait d’une jeune fille gaie, aimée, sentimentale, dansant et riant tour à tour, la femme silencieuse, réservée, austère, implacable que connaissaient seuls les amis de son âge mûr. Elle restait dominante par nature, et, sans bruit, elle manœuvrait sans relâche au service de l’Église catholique comme elle venait de le faire à l’occasion de la tonte de ses moutons pour amener une poignée d’Indiens à faire leurs dévotions sous la direction d’un moine franciscain dans la chapelle du jardin.
Juan Canito et le senor Felipe n’étaient pas seuls à soupirer après l’époque de la tonte. Ramona pensait comme eux, Ramona adorée par tous les habitants de la station, la senora Moreno exceptée. Elle avait promis de lui servir de mère, et elle tenait sa parole avec la fidélité inflexible de sa nature. Elle n’avait pas promis la tendresse, qu’elle ne pouvait pas donner.
Personne maintenant ne savait l’histoire de Ramona, la jeune fille moins que tout autre. Elle avait été élevée dans la maison de la senora en compagnie du fils unique du général Moreno, et cependant elle ne portait pas le nom du général; çà et là dans le pays quelques vieillards se rappelaient encore une tragédie dont le bruit avait couru de bouche en bouche dans le temps passé, mais on n’en parlait plus. Qu’importait l’histoire des générations antérieures à la jeunesse qui apprenait aujourd’hui à aimer?
La senora avait eu une sœur aînée beaucoup plus âgée qu’elle et qui était promise en mariage à un jeune négociant écossais passionnément épris d’elle. Il l’avait quittée pour un voyage de commerce qui devait être le dernier; mais, à son retour, après huit mois d’absence, il avait appris que sa fiancée avait violé sa foi et venait d’épouser un officier de la présidence de Monterey.
Le garde du palais qui rencontra le premier le jeune Écossais après qu’on lui eut jeté cette nouvelle à la face comme il mettait le pied sur le quai à Santa-Barbara, ne put jamais oublier le terrible regard d’Angus; mais ce fut la dernière fois qu’on le vit en complète possession de son bon sens, et, à partir de ce jour, il établit sa résidence dans les plus misérables cabarets, ivre mort presque tous les soirs. Il vendit l’un après l’autre à vil prix tous ses navires de commerce, jusqu’à ce qu’il eût dissipé toute sa grande fortune, pour disparaître pendant plusieurs années sans avoir jamais revu l’infidèle, qui était retournée avec son mari à Monterey.
Il y avait vingt-cinq ans qu’elle était mariée, lorsque Ramona Gonzagua vit un jour apparaître devant elle Angus Pheil. Il portait dans ses bras une petite fille endormie, et le souvenir revint à la pensée de la senora Ortegua qu’elle avait entendu parler de son mariage avec une squaw indienne, mère de plusieurs enfants. L’Écossais avait redressé sa grande taille, et il dit abruptement: «Senora, vous m’avez fait beaucoup de mal, et Dieu vous a punie, en vous refusant des enfants. J’ai péché aussi et j’ai été puni. J’ai cependant une enfant, une seule. Puis-je vous demander une faveur? Voulez-vous élever ma fille comme votre enfant ou la mienne doit être élevée?»
Les larmes coulaient sur les joues de la senora Ortegua. Elle avait été punie de son infidélité à l’égard d’Angus bien plus sévèrement que ne savait celui-ci. Elle tendit les bras en silence, et il y plaça l’enfant endormie; mais elle murmurait:
«Je ne sais pas si je pourrai... Mon mari...»
–Le père Salviederra le commandera. Je l’ai vu», dit Angus.
Le visage de la senora s’éclaircit, mais tout à coup elle rougit; «Et la mère de l’enfant?» dit-elle.
Angus avait rougi aussi. «Elle a d’autres enfants, de son sang, dit-il brièvement. Celle-ci est à moi seul. Si vous ne la recevez pas, je la donnerai à l’Église. Elle s’appelle... je ne savais pas, quand je l’ai fait baptiser... Ne pouvez-vous pas deviner son nom, senora?
–Le mien? suggéra-t-elle.
–Le seul nom de femme que mes lèvres aient jamais prononcé avec tendresse», répliqua-t-il. Puis, étendant vers elle ses deux bras avec un geste de désespoir, il baisa l’une après l’autre les mains qui tenaient son enfant. «Elle dormira longtemps, murmura-t-il. Elle a pris une potion qui ne lui fera pas de mal... Vous ne me reverrez plus», et il sortit, incapable de supporter plus longtemps la présence de celle qu’il avait adorée. Elle ne l’avait jamais aimé, mais à cette heure le sentiment de l’amour qu’elle avait méprisé envahit son âme; sans le savoir, Angus Pheil était vengé.
Lorsque François Ortegua, à moitié ivre, entra le soir dans la chambre de sa femme, il la trouva agenouillée auprès du berceau où souriait une belle petite fille tout endormie.
«Le diable m’emporte, qu’est-ce que c’est que ça?» cria-t-il, puis, un souvenir lui revenant à l’esprit: «Ah! le poupon de la squaw! Je vous fais mon compliment de votre premier enfant, senora Ortegua!» et il donna un coup de pied en passant au berceau. Son humeur et ses insultes ne blessaient plus sa femme, qui y était accoutumée; mais elle prit soin de dérober à sa vue la petite Ramona, qui grandissait dans l’ombre des appartements intérieurs de la maison, pendant que la santé de sa mère adoptive allait chaque jour s’affaiblissant.
Ramona Ortegua n’avait jamais révélé à personne le secret de ses infortunes conjugales, mais elle se vit obligée de prendre sa sœur dans sa confidence lorsqu’elle sentit que sa vie ne pouvait plus se prolonger longtemps. L’enfant ne pouvait être abandonnée à la merci d’Ortegua; Angus Pheil était mort lorsque Ramona n’avait pas encore un an.
Il avait envoyé secrètement à la senora Ortegua les joyaux précieux qu’il avait jadis achetés pour elle. Dans le dernier degré de son abaissement, il avait toujours respecté ces pierreries comme un trésor sacré. Maintenant il écrivait: «Je vous remets tout ce que je puis laisser à ma fille. Je comptais vous apporter ces bijoux cette année, et baiser encore une fois vos mains, mais je me meurs. Adieu!»
La senora Ortegua n’eut pas de repos qu’elle n’eût attiré sa sœur à Monterey pour recevoir le précieux dépôt. Elle avait obtenu en même temps la promesse que la senora Moreno se chargerait de l’enfant à sa mort. Sans l’intervention du père Salviederra, la senora n’aurait jamais consenti. Elle n’avait pas de goût pour le mélange des races. «Si l’enfant était purement Indienne, cela vaudrait mieux, disait-elle. Dans ces croisements, ce qu’il y a de meilleur dans les deux natures disparaît, et ce sont les mauvais éléments qui subsistent.
Pendant quelques années encore, la petite Ramona fut la seule joie de sa mère adoptive. La conduite d’Ortegua était devenue si scandaleuse, que sa femme ne sortait plus de son appartement et ne lui adressait plus la parole. Elle fit demander sa sœur lorsqu’ elle se trouva sur son lit de mort, lui confiant les trésors précieux de sa garde-robe, qu’elle ne voulait pas abandonner à celles qui n’attendaient que son dernier souffle pour prendre sa place. Elle était à peine déposée dans son tombeau, que la senora Moreno, tenant par la main la petite Ramona, âgée alors de quatre ans, franchissait le seuil de la maison de son beau-frère pour n’y jamais rentrer.
Lorsque Ortegua découvrit que tous les joyaux et les riches parures de sa femme avaient complètement disparu, il tomba dans un accès de fureur et il écrivit à la senora Moreno pour réclamer qu’on les lui rendît. Il reçut en réponse, avec une copie des instructions de sa femme concernant Ramona, une lettre du père Salviederra qui le plongea pendant quelques jours dans un état d’accablement et de terreur d’où ses compagnons de débauche eurent quelque peine à le tirer pour l’entraîner de nouveau à leur suite. Lorsqu’il reprit sa marche vers l’abîme, le Père comprit qu’il pouvait l’effrayer, mais non le sauver.
Telle était la mystérieuse histoire de Ramona, et l’explication du peu de goût qu’elle avait inspiré à la senora. Personne ne savait ce que la petite Ramona avait pu deviner de cet héritage d’amertume et de honte. Le sang indien qui coulait dans ses veines était aussi pur que le sang des Gonzagua eux-mêmes.
Un jour, dans sa petite enfance, Ramona avait dit à la senora: «Pourquoi ma mère m’a-t-elle donnée à la senora Ortegua?
–Ce n’est pas votre mère, c’est votre père,» répondit précipitamment la senora, qui s’aperçut bientôt de sa faute quand l’enfant reprit: «Ma mère était donc morte?
Je n’en sais rien, repartit la senora. Je n’ai jamais vu votre mère.
Et la senora Ortegua, l’avait-elle vue? persista l’enfant.
Non, jamais,» repartit la senora, dont toutes les blessures se rouvraient à ces innocentes questions.
Ramona se sentit glacée. «J’aurais voulu savoir si ma mère est morte! murmurait-elle.
–Et pourquoi?
Parce que, si elle n’est pas morte, je lui demanderais pourquoi elle ne veut pas de moi.»
La douceur triste des paroles de l’enfant frappa la senora. «Qui t’a parlé de tes parents, Ramona? dit-elle.
–Juan Can.
–Et qu’a-t-il dit?
–Ce n’était pas à moi qu’il parlait... c’était à Luigo...» Et Ramona cherchait à rassembler ses souvenirs. «Il a dit que ma mère ne valait pas grand’chose..., ni mon père non plus...» Et les larmes coulaient le long des joues de l’enfant.
Chez la senora, la justice tenait quelquefois lieu de tendresse; elle attira l’enfant vers elle et dit: «Il ne faut pas que Ramona croie tout ce qu’elle entend dire. Juan Can a eu tort de parler comme il a fait. Il n’a connu ni le père ni la mère de Ramona. Votre père n’était pas méchant; il était notre ami, et il vous a donnée à la senora Ortegua parce qu’elle n’avait pas d’enfant.
–Ah! dit Ramona. Et le senor Ortegua avait envie d’avoir une petite fille?
–Oui, dit la senora, et je crois que votre mère avait beaucoup d’autres enfants.
–Et pourquoi mon père ne m’a-t-il pas amenée d’abord chez vous? Est-ce que vous n’aviez pas envie d’avoir une petite fille, parce que vous aviez Felipe? Un garçon vaut mieux qu’une fille; je vois bien ça, mais on peut avoir les deux...»
La senora était embarrassée. «Votre père était lié avec la senora Ortegua plus qu’avec moi, dit-elle; je n’étais alors qu’une enfant. Je vous dirai plus tard tout ce que je sais de votre père et de votre mère. Ce n’est pas grand’chose; en attendant, n’en parlez à personne; le père Salviederra ne serait pas content.»
