Renaître de tes cendres - Morgane Lazzaroni - E-Book

Renaître de tes cendres E-Book

Morgane Lazzaroni

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Beschreibung

Jade, une jeune infirmière de vingt-sept ans voit son univers s'effondrer brutalement. En quête d'un nouveau souffle, elle décide de quitter ses repères pour un lieu où l'inconnu et l'inattendu ébranleront ses convictions. Une prise de hauteur sensible et drôle qui donnera à la jeune femme le courage de la résilience, de l'amour autrement et du pardon. Là-haut, les hasards prendront des allures de rendez-vous. Cette histoire est une ode à la renaissance, au choix d'oser sa vie. Dans ces pages, la poésie des mots accueille les maux et sème des graines de joie et d'espoir au coeur des afflictions de notre époque.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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« Seul celui qui a osé voir que l’enfer est en lui y découvrira le ciel enfoui. C’est le travail sur l’ombre, la traversée de la nuit, qui permettent la montée de l’aube. »

Christiane SINGER, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

À mon fils, qui m’a redonné la vie

À mon amie de toujours, ma flamme et mes ailes

SOMMAIRE

AUTOMNE, l’âme hors

HIVER, un pas sage

PRINTEMPS, re naissance

ÉTÉ, l’âme agit

ÉPILOGUE, car paix dit aime

MERCI, aux essences ciel

AUTOMNE

L’âme hors

1 Jade

19 octobre. 15 h 38.

Ils descendent de l’autel une fois leur discours terminé et rejoignent leur place avec, dans leur sillage, leur peine et leurs souvenirs de toi. Un passé familial, amical, professionnel dont ils ne dépeignent que le beau dans le micro.

Peut-être pour alléger leur conscience.

Peut-être parce que ton absence irrévocable altère leur réalité.

Mais dans ta caisse bien isolée, je doute que tu les entendes parler de toi. Tu loupes aussi le speech du prêtre. Un grand moment de distraction ! Le saint homme conte avec ferveur ta profonde piété. Une vie de dévotion, de chrétienté à des années-lumière de ton esprit rebelle et de ta pétillante folie. Si tu n’étais pas captive de ton cercueil, tu rigolerais à n’en plus pouvoir. Quel baratineur cet homme en robe ! Contrairement à ton frère aîné Philippe, tu as mené ta barque loin des eaux sacrées. Passé les prières et messes obligatoires de ton enfance, tes pas n’auront foulé le plancher d’une église que pour quelques mariages et enterrements. Si à l’heure de ton départ, tu as accepté toute cette mascarade religieuse, c’est uniquement pour respecter la promesse faite à ton père sur son lit de mort. Mais toi, il n’y a qu’à la vie que tu étais fidèle. Même en traversant le plus cinglant des orages.

Mamoune, ils te connaissent si peu. Si mal.

En silence, j’écoute leurs convictions se tromper. Je garde pour moi ta vérité, immobile au fond de l’église, sourde à l’appel de Philippe assis au premier rang. Celui de la famille. Là où la tradition et le bon Dieu voudraient que je sois installée.

La cérémonie touche à sa fin. Le prêtre nous invite à venir bénir la caisse marron où gît l’épave de ton corps. Ce corps que le cancer a percuté il y a un an, de plein fouet. L’expertise a rapidement révélé qu’il était bon pour la casse : cancer pulmonaire, métastases osseuses et hépatiques. Il n’y avait plus rien à tenter pour toi qui ne fumais pas et qui consommais tes cinq fruits et légumes par jour. Issus de l’agriculture biologique, bien entendu.

Ironie lugubre.

Tu m’as donné pour mission de choisir ton cercueil, l’exigeant biodégradable. En accord avec tes plus grands principes, jusqu’au bout du bout. Et cinq mois plus tard, à seulement quarante-quatre années de souvenirs au compteur, ton corps inerte inaugure la drôle de boîte en carton que l’assistant funéraire m’avait conseillée. Et moi, j’ai du mal à concevoir que tu ne te résumes plus qu’à ce tas de chair et d’os qui va se décomposer six pieds sous terre.

Et si ton âme s’était envolée vers un autre horizon ? Et si papa t’attendait dans un coin du ciel ? J’ai l’espoir que la vie dans la mort vous soit douce.

D’ailleurs, mamoune ! Tu ne devineras jamais… Ton intolérante voisine du dessous est de la partie. Elle évolue lentement dans l’allée, attendant son tour pour te saluer une première et dernière fois. Cette infâme bonne femme qui reprochait à Minou de faire du bruit en sautant de son arbre à chat, dans le seul but de la déranger ! Elle n’a pas besoin de ton vieux matou pour être dérangée celle-là…

Silence.

Tu n’es plus là pour rire. Lucie non plus. Qui me permettra d’autres éclats maintenant que tu es partie et que ma meilleure amie a rejoint son bel architecte en Australie ? Rirais-je encore à en pleurer ? Rien n’est moins sûr…

Mais revenons à la mégère du deuxième étage. Tu me croiras ou pas, mais elle fait un signe de croix devant ton cercueil ! Certainement pour éviter le châtiment divin ou l’injonction sournoise d’une énième confession.

Il s’ensuit un défilé de visages plus ou moins identifiables. Tes amis s’étant montrés fidèles dans la santé comme dans la maladie. Ceux s’étant effacés, incapables d’affronter ta vulnérabilité et son insoutenable effet miroir. Je reconnais également certains de tes acolytes de fac, absents de ton monde depuis des lustres.

Quel con ce temps !

Il file en nous donnant l’illusion d’être infini mais, entre hier et demain, un quart de siècle peut s’écouler aussi vite que l’eau versée dans le creux d’une main. Et aujourd’hui, j’ai lu, dans les yeux baissés de tes amis d’antan, les éclaboussures d’un passé si proche. En t’envolant mamoune, tu as achevé de coudre le linceul de leur jeunesse. Tu as réduit à néant leur illusion d’immortalité. Et toutes ces personnes qui marquent une pause devant le catafalque, transpirent la peur. La peur d’exister sans vivre. De laisser filer la vie et son lot de rêves inassouvis, de regrets, de remords, de sentiments cachés, de coups de gueule étouffés.

Les membres de ta famille se sont avancés en dernier. Moi, ta fille depuis vingt-sept ans, je n’ai pas quitté ma place. J’ai ignoré le blâme dans les yeux de Corine, la femme autoritaire de Philippe. J’ai lu une compréhension bienveillante dans le regard éploré de ta petite soeur Rose.

Non.

Moi, je n’ai pas fait comme eux. Toucher le cercueil, le signer d’une croix en pleurant ton sourire entouré d’un cadre en bois. Non. Je n’ai pas besoin de te dire au revoir puisqu’un bout de moi s’est envolé avec toi.

16 h 01.

En sortant de l’église, j'aperçois Julien. Les nouvelles vont toujours aussi vite dans ce patelin de mon enfance. Je le trouve très élégant dans son costume sombre. Il paraît scruter la foule rassemblée sur le parvis. Je me fais aussi discrète qu’il aurait souhaité l’être quand je l’ai surpris avec Alice. La main dans le sac. La langue dans sa bouche ! Il était bien parti pour combler un autre de ses orifices si je ne l’avais pas interrompu en passant récupérer mon chargeur de portable. Je l’entends encore bredouiller que ce n’était pas ce que je pensais, pendant que la demoiselle, qui au passage disait être mon amie, rattachait le bouton de son jean. Cette réplique épique est tout de même extraordinaire par son universalité et sa médiocrité. Un réflexe archaïque, un instinct primaire déployé par les lâches pris en flagrant délit d’infidélité. Et Alice n’était pas la première à jouir dans nos draps. Le pire, c’est que je le savais pertinemment. Mais il n’y a pas plus aveugle que celui qui préfère travestir la réalité. Et la réalité, je l’ai longtemps enjolivée.

À l’époque j’étais un brin naïve et très fleur bleue. Mais à ma décharge, j’avais tout juste dix-sept ans quand j’ai croisé le vert mystérieux des yeux de Julien. Du haut de ses vingt-et-un ans et de son corps filiforme de joggeur, il a vite collé à l’image du premier grand amour. Son mètre quatre-vingts et ses bras d’homme proposaient de remplacer ceux de mon père, disparu un an plus tôt. Pendant quatre ans, je lui ai offert jusqu’à la plus intime parcelle de mon être, inconditionnellement. J’étais la princesse qu’il épouserait avant de lui offrir de magnifiques enfants. Je l’aimais tellement ce conte de fée que le pantin qu’il avait fait de moi lui pardonnait tous ses écarts. Mais Lucie a toujours vu clair dans son petit jeu. Elle m’a aidée à ouvrir les yeux. Et le dernier pétale de rose est tombé. La bête ne s’est jamais transformée en prince.

Cinq années plus tard, la page est tournée même si mes larmes ont imbibé la feuille suivante de son souvenir. Chez Julien aussi l’oubli peine à arriver. Je traîne encore dans son sillage. Il me l’a avoué dans un message, le 31 décembre dernier. J’ai éprouvé un sadique plaisir à la lecture de ses mots et l’insolente fierté de ne pas avoir été remplacée dans son coeur. Mais sa présence en ce jour difficile n’effacera pas mes ressentiments, même si elle étale un peu de baume sur mon coeur meurtri.

J’ai gagné la partie de cache-cache. Julien monte dans son Audi et quitte le parking sans avoir trouvé ma planque. Rose m’invite à la suivre. Nous rejoignons notre famille à l’arrière de l’église, là où les défunts du village ont pour coutume de se donner rendez-vous.

16 h 42.

Voilà, c’est fini mamoune.

Ton corps a rejoint les bas-fonds. Il est avec celui de papa.

Seuls les plus proches ont eu le droit d’assister au plongeon final. Et ils quittent le cimetière, un par un. Après avoir jeté leur rose de circonstance.

Philippe me fait promettre de les rejoindre à la réception organisée en ton honneur. J’approuve de la tête pour qu’il fiche le camp avec sa bible, son Saint-Esprit et sa petite vie vertueuse et ennuyeuse. Ta soeur, elle, se limite à la chaleur de sa main dans mon dos en signe de respect pour mon repli loin du grand manège que ton absence n’empêche en rien de tourner. Elle sait pertinemment que je ne les retrouverai pas à la salle municipale d’Éclisse. Mon coeur est à mille lieues d’ici, dans un endroit n’autorisant aucune festivité.

Sacrilège ! Je ne tiendrai pas la promesse faite à saint Philippe.

Mais de qui devrais-je donc craindre les foudres ? De son Dieu tout puissant qui t’a abandonné à la fatalité ? S’il existe, je l’invite à faire un détour par Dijon. J’aimerais m’entretenir avec lui ! Mais en attendant la descente du justicier divin, je préfère errer dans le cimetière et envier tes nouveaux voisins.

17 h 03.

J’arpente les allées du cimetière avec lenteur pour déchiffrer les noms inscrits sur les pierres tombales. J’espère que cette tripotée de fantômes t’a réservé un accueil en fanfare. Des ballons d’eau condensée, des bouteilles de champagne étoilé, un air de violon joué par un célèbre groupe d’angelots et au bout de la fête, le cadeau sans prix de retrouver ton mari, ton père et tous ceux partis avant toi.

Absorbée par cette fresque de paradis, je n’entends pas les graviers crisser. Une main se pose sur mon bras. Le corps qui me sert m’est familier par sa tendresse.

Lucie !

Lucie est là.

Comment est-ce possible ? Je ne lui ai rien dit. Comment la triste nouvelle est-elle parvenue jusqu’à son continent océanique ?

2 Lucie

19 octobre. 16 h 58.

Je gare ma Fiat 500 rose devant l’église d’Éclisse. Me voilà enfin rendue au bout de mon périple Sydney-Dijon. Satanée SNCF qui vante la grande vitesse de ses trains en omettant de souligner leur retard au départ ! Il serait peut-être bon de lui rappeler la célèbre fable de Jean de La Fontaine.

La cérémonie est terminée mais je suis certaine de trouver Jade ici. Elle n’est pas du genre à partager sa souffrance autour d’un verre de l’amitié. Elle préfère garder sa peine rien que pour elle et la couver loin de la foule. Un comble pour une infirmière !

J’aperçois sa silhouette fluette au fond du cimetière. Elle se tient immobile, emmitouflée dans un long manteau noir et ensevelie sous une avalanche de pensées tout aussi sombres. Ma douce amie… après ton père, c’est ta mère que tu enterres. Il y a dix ans, l’épreuve fut dévastatrice. J’ai si peur que celle-ci ne te soit fatale. Mais je serai là. Et pour toujours. Comme promis il y a seize ans quand nos innocences virevoltaient, main dans la main, au coeur de la campagne dijonnaise : Croix de bois, croix de fer, si je te trahis, je mange de la terre et des vers.

Elle ne m’a pas entendu la rejoindre. Elle se retourne quand je l’effleure. Son visage s’est creusé depuis mon dernier passage en France et je me hérisse en imaginant la maigreur du reste de son corps. Mais Jade demeure jolie malgré son teint blafard, ses yeux gris pers cernés et ses épais cheveux bruns en désordre. Ses lèvres ont conservé leur gourmandise mais son regard est vide. Le néant sans fond me bouleverse… Alors je la prends dans mes bras pour lui assurer que je ne suis pas un mirage et que je n’aurai jamais à manger de lombrics.

Sans mot dire, je glisse mon bras sous le sien et l’entraîne en direction du chemin qui longe l’église. Nous marchons dans la grisaille d’une fin d’octobre morose sans chercher à éviter les flaques de boue qui tâchent nos bas de pantalons. Les cumulus s’épaississent et le vent fouette nos peaux. Un kilomètre de silence plus loin, nous rebroussons chemin.

« Comment vas-tu Lucie ? me demande-t-elle. Je n’ai pas été une très bonne amie ces derniers mois. Pardon… »

Sa mère avait un pied dans la tombe. Elle vivait ses dernières heures auprès d’elle. Mais Jade arrive tout de même à se reprocher de ne pas avoir été présente pour moi ! Décidément… quand se montrera-t-elle plus indulgente avec elle-même ?

« Tu es la meilleure des amies, la rassuré-je. Je ne t’échangerai contre personne. Faut que je te raconte mes aventures, enchaîné-je avec entrain. Figure-toi que je n’ai pas réussi à mettre la main sur ma valise à l’atterrissage. J’ai dû remplir un formulaire de déclaration de perte auprès d’une employée plus vieille que ma grand-mère et aussi douée qu’elle en informatique. Et finalement, j’ai reconnu mon bagage devant l’aéroport. Une belge daltonienne avait confondu sa valise verte avec ma rouge. Non, mais tu y crois ? C’est fou, hein ? Sans compter que la nana prenait le même train pour Dijon. On a papoté en l’attendant. Heureusement qu’elle était là d’ailleurs parce qu’il a eu plus de deux heures de retard !

— Que d’aventures, s’amuse Jade.

— Mais je suis vraiment désolée de ne pas être arrivée plus tôt. »

Mes regrets sont palpables mais je ne les laisse pas ternir plus longtemps nos retrouvailles. Jade a besoin que je l’enveloppe d’une énergie douce et distrayante. La noirceur a déjà gagné suffisamment de terrain.

« Mais me voilà enfin, clamé-je en la saluant d’une révérence.

— Tu les feras toutes, s’exclame-t-elle, le rire aux lèvres. Tu es un sketch à toi toute seule !

— Chat noir un jour, chat noir toujours ! »

Jade sourit une dernière fois avant de se recroqueviller à l’intérieur de sa bulle. La vision du cimetière qui se rapproche durcit ses traits. Ses yeux sont deux béances sans fond et cette descente dans l’abîme où erre l’âme de mon amie me glace le sang. Le ciel réagit, lui aussi, en pleurant ce trop-plein qu’il ne peut plus contenir. Et le vent se lève. Sans scrupule, il malmène les hauts peupliers qui tracent le chemin jusqu’au parking de l’église.

« Merci d’être venue Lucie, dit-elle quand nous arrivons à hauteur de ma voiture. Mais il ne fallait pas t’infliger un tel voyage pour si peu de temps. Il n’y a plus rien à faire désormais. Ma mère est partie pour de bon. Et toi, tu es bien occupée en Australie. »

C’est une des rares fois où je peux affirmer que ma meilleure amie est dans l’erreur. Au contraire, tout est à faire. Tout est à construire. Les piliers de son enfance se sont écrasés sur le sol mais ils lui ont légué de belles pierres solides pour élever le reste de sa vie.

Cependant, l’heure n’est pas encore à ces réflexions alors je rétorque, feignant l’indignation :

« Tu me mets à la porte ? Sitôt arrivée. J’avais pourtant prévu de rester un peu…

— Mais tes expos de vêtements ?

— Elles attendront mon retour.

— Mouais, répond-elle dubitative en fixant ses vieilles bottines au cuir craquelé. Et Stélios ?

— Stélios est très pris par son boulot et j’ai mon vieil ourson Lagarfeld dans la valise pour compenser son absence ! Je ne repars pas avant fin novembre donc d’ici là, tu devras me supporter, conclus-je avec davantage de fermeté.

— Ok. Mais sache que je n’ai plus envie de rien. Ta peluche te sera d’une compagnie bien plus agréable que la mienne…

— Ne le dit pas si fort ! Il va prendre la grosse tête ! J’ai déjà eu du mal à le faire rentrer dans ma toute petite valise. »

Jade n’est pas insensible à mes bêtises et sourit avant de réaliser que les gouttes de pluie se sont transformées en trombes d’eau. Nous grimpons à la hâte dans le marshmallow géant et parcourons en silence les quelques kilomètres nous séparant de Dijon et de l’appartement de mon amie. Ses murs aux couleurs pastel lui seront plus supportables qu’une salle de village bondée de personnes narrant leurs souvenirs de sa mère décédée.

3 Jade

20 octobre. 11 heures.

Mes paupières sont de plomb après cette nuit sans rêve. Elles peinent à se lever, tout comme mon corps ensuqué par un sommeil sous somnifère. La matinée est pourtant déjà bien avancée. Lucie doit m’attendre. J’abandonne ma grotte à contrecoeur.

Je marque une halte dans la salle de bain mais ma tignasse emmêlée et terne ainsi que mes traits tirés m’incitent à quitter rapidement cette pièce et son miroir de l’horreur.

J’entends siffler la bouilloire. Lucie sort de la cuisine parée de mon tablier multicolore, celui que mamoune m’avait offert en cadeau de crémaillère. Décidément, tout conspire à me rappeler son absence à durée indéterminée…

Lulu m’accueille joyeusement, une corbeille de fruits à la main :

« Le petit déjeuner de madame lui sera servi dans la cuisine. Elle trouvera un thé aux épices, des pancakes à la banane surplombés d’une couette de pâte à tartiner et un nectar d’orange. Oranges pressées par mes soins, évidemment ! »

Je ne peux demeurer insensible aux efforts fournis par mon amie. Elle qui déteste cuisiner. Alors je tais mon estomac qui supplie de le laisser jeûner en paix et je m’installe à table.

« Tu as trouvé tout ce dont tu avais besoin ce matin ? Je suis désolée de m’être levée si tard, m’excusé-je gênée.

— Ne t’en fais donc pas pour moi. Je suis allée faire quelques courses. Tu as besoin de repos.

— Si je m’écoutais, je resterais sous la couette jusqu’à la fin des temps, baillé-je.

— Et je devrais me mettre en quête d’un prince charmant qui te réveillerait d’un baiser, déduit Lucie en haussant un sourcil.

— Pour ce que je connais des princes, je peux prétendre au sommeil éternel !

— Laisse-moi en douter. Mais méfie-toi, il se peut que ton chevalier servant soit tout vert et qu’il fabrique des bougies avec sa cire d’oreille !

— Cette référence à Shrek ajoute de la saveur à ton pancake. Merci pour cette appétissante intervention, répliqué-je la mine faussement dégoutée.

— À votre service madame, raille-t-elle goguenarde. Je reviens, je descends chercher le courrier sinon ta boîte aux lettres va exploser.

— Ah oui… merci.

Elle s’éloigne et, avant d’ouvrir la porte d’entrée, se retourne pour ajouter avec malice :

— Je peux vous allumer quelques bougies au préalable si vous le souhaitez princesse Fiona. Parfum cérumen. »

Je m’entends rire. Et je m’étonne de ce son qui fait vibrer ma gorge et résonner mes tympans.

4 Jade

6 novembre. 14 h 45.

Lucie est à mes côtés depuis plus de quinze jours déjà. Elle regorge d’inventivité pour me divertir et son espoir de me voir prendre quelques kilos la rendrait presque copine avec le four et les plaques de cuisson.

Je suis touchée par son amitié sans borne. Ses intentions me caressent le coeur mais elles n’arrivent pas à panser la blessure qui déchire ma poitrine. Pourtant, aussi surprenant que cela puisse l’être, je n’ai même pas mal. Je suis comme anesthésiée du corps à l’esprit. Alors je fais mine de jouer le rôle que le théâtre de l’existence m’a attribué. Je me meus, tant bien que mal, sur une scène qui m’est devenue étrangère. Pour donner le change. Dans le fond, je n’aspire qu’à trouver l’issue de ce corps qui est devenu trop embarrassant. Trop lourd à trimbaler.

Mais je suis une bien piètre comédienne. Et Lucie, désemparée, a envoyé une fusée de détresse à ma tante. Elle ne m’a pas laissé l’opportunité de protester ni de m’opposer. Et Rose a répondu présente. Elle me rend visite d’ici une demi-heure.

J’appréhende.

En effet, je ne l’ai pas revue depuis les funérailles où nous n’avions échangé que quelques regards compatissants. Par la suite, je n’ai pas eu le courage de prendre de ses nouvelles. Inévitablement, les questions me seraient revenues et qu’aurais-je pu lui répondre ? Je ne sais absolument pas comment je vais. Puisque je ne ressens rien. Parce que la cassette s’est mise sur pause depuis le départ précipité de maman.

Lucie prétexte une visite à ses parents pour nous laisser l’intimité de l’appartement. Je m’installe passivement devant la télévision pour tenter de me distraire en attendant l’arrivée de Rose. Je zappe, zappe, zappe et zappe encore... Décontenancée par le ramassis d’absurdités qui obtiennent des autorisations de diffusion. La chaîne musicale remporte haut la main la palme du meilleur programme du moment !

Tandis que Francis Cabrel se métamorphose en taureau pour dénoncer l’absurdité humaine, j’entends frapper à la porte. Je quitte le canapé pour ouvrir à ma tante dont je n’aperçois que l’épaisse chevelure rousse derrière la montagne de tupperwares qu’elle maintient calée contre sa poitrine :

« Vite. Je vais tout faire tomber », me prévient-elle en essayant de conserver l’équilibre de sa pyramide.

Je la précède en vitesse jusque dans la cuisine où je libère un bout de table en empilant à la hâte le courrier de ces dernières semaines. Je doute de la stabilité de ma tour de Pise… Il est grand temps que je fasse du tri !

Ma tante pose lourdement son fardeau sur le coin de meuble rendu disponible. Je me rue sur l’édifice d’enveloppes et de prospectus publicitaires qui menace alors de s’écrouler. La structure tient le coup. Seul un flyer s’échappe et tombe à mes pieds.

C’est drôle...

Lucie avait relevé le même prospectus, il y a deux semaines ! Il a traîné plusieurs jours sur la table basse du salon avant de finir en boule au fond de la poubelle. Il s’agit d’une publicité pour un ranch situé dans les Hautes-Alpes au coeur du parc naturel régional du Queyras.

Ce coup-ci, je conserve le papier au-dessus des enveloppes avant de m’intéresser à l’amoncellement culinaire de ma tante :

« Qu’est-ce donc que toutes ces victuailles ?

— Des petites douceurs confectionnées pour vous.

— C’est adorable Rose mais il ne fallait pas te donner tant de mal ! Tu devrais en garder pour Hugo. Il y en a assez pour nourrir un régiment entier d’hommes affamés, noté-je effarée par la quantité de mignardises présente dans chacune des boîtes.

Millefeuilles, tartelettes aux multiples saveurs, petits cannelés, mini-éclairs, babas au rhum, arc en ciel de macarons… Il y en a pour tous les goûts !

— Ne t’inquiète pas pour ton cousin, nous en avons autant à la maison. Ça me fait vraiment plaisir de vous offrir ces petits riens !

— Merci !

Lucie et mes voisins compenseront ma carence en gourmandise du moment…

— Je ne te connaissais pas reine de la pâtisserie, repris-je en l’invitant à se mettre à l’aise sur le canapé vert d’eau du salon.

— À vrai dire, j’ai toujours aimé pâtisser mais mon travail ne me laissait que peu le temps de m’adonner à cette activité.

— Ne te laissait, répété-je interloquée. Mais tu ne bosses plus au Pays des Ducs ?

Aux dernières nouvelles, ma tante travaille comme chef de salle dans ce grand restaurant étoilé, situé sur la route des Grands Crus de Bourgogne.

— J’ai démissionné », m’apprend-elle impassible.

Je suis sidérée. Rose est le genre de femme à tout anticiper, à réfléchir aux conséquences de ses actes avant même de les avoir envisagés. Une salariée et une mère raisonnable, surinvestie, qui se plie en quatre au travail et encore en quatre pour son fils de 15 ans qu’elle élève seule. Une personnalité incapable de folie. Mais là, j’ai dû louper un épisode, voire un chapitre entier.

« Mais tu aimais ton job ! Tu venais tout juste de décrocher la promotion que tu espérais depuis des lustres. Que s’est-il passé ?

— Grosse remise en question !

— …

— Mon travail m’épuisait et, en fin de compte, ne me convenait plus. J’ai tenté pendant des années de me persuader du contraire mais j’ai été rattrapée par l’évidence quand Claire est tombée malade. Je n’avais plus le temps de me mentir.

— J’étais convaincue que tu adorais ce que tu faisais…

— Tu n’es pas la première à me dire ça, lâche Rose dans un rire dévoilant ses dents du bonheur. Je n’étais pas malheureuse au Pays des Ducs. Là-bas j’étais connue, reconnue. C’était cette place de valeur accordée par mes collègues et par les clients qui m’incitait à rester, à investir toujours plus de mon temps et de mon énergie. Mais, au-delà de cette quête de reconnaissance, ce métier ne me plaisait plus… J’ai mis un moment à me l’avouer, je te l’accorde, ironise-t-elle.

— Pourquoi la considération des autres t’importait tant ?

— Je suis un accident. Ma mère ne voulait pas de moi, me révèle-t-elle. À cette époque, ton oncle Philippe avait déjà douze ans et ta maman, dix ans. Ta grand-mère avait eu son lot de vergetures, de couches, de pleurs, de nuits décousues… quand je suis arrivée par surprise. Enfant, j’ai tout tenté pour me créer une petite place à ses côtés. En vain.

— Maman m’a dit que c’était une vraie peau de vache. Vous avez eu raison de tirer un trait sur elle !

— Elle n’a pas eu la vie facile, m’apprend Rose. Elle rêvait notamment de devenir dessinatrice mais s’est heurtée aux conventions de l’époque qui empêchaient les femmes de s’adonner à d’autres occupations que les tâches du foyer. Mon arrivée a définitivement mis ses esquisses au placard. Pour survivre à ce renoncement forcé, elle a érigé un mur de glace autour de son coeur. Mais je n’apprendrais rien à l’infirmière que tu es, en affirmant qu’il n’y a que la chaleur qui peut soulager un muscle endolori.

— Elle t’a rejetée si violemment, m’offusqué-je en fronçant les sourcils. Comment peux-tu lui trouver des excuses ?

— Non, tu te trompes, me reprend ma tante en remuant la tête de gauche à droite. Je n’excuse pas et je n’oublie pas. Mais je ne peux rien changer de la mère qu’elle fut pour moi. Le passé est indélébile. En revanche, j’avais le choix de pardonner ou de me laisser empoisonner par la rancoeur. J’ai décidé de pardonner, de me libérer de cette charge », conclut sereinement ma tante.

Le silence s’installe, me permettant de réfléchir aux concepts d’excuse et de pardon. Je sèche…

« Pardonner ne signifie pas excuser, m’explique-t-elle. Excuser veut dire qu’on ne tient pas l’autre pour responsable de ses actes. On lui trouve des circonstances atténuantes et on minimise le mal qu’il nous a fait. À l’inverse, lorsque l’on pardonne, on ne relativise pas la faute commise et on ne nie pas du tout la souffrance engendrée, nuance Rose. On cherche uniquement à l’apaiser et à reprendre sa vie en main en se délestant de la rancoeur, de la colère. Pardonner permet d’accéder à la paix.

— Je comprends mieux… et le pardon a permis à la rose que tu es d’éclore, poétisé-je.

— Il n’est jamais trop tard pour découvrir qui l’on est, ce que l’on aime, ce à quoi on aspire réellement… Mais assez parlé de moi !

Aïe. La question tant redoutée arrive à pas de géant.

— Comment vas-tu Jade ?

Bingo !

Que lui répondre ? Je lâche en hochant les épaules :

— Oh, on fait aller. »

Le silence de Rose me met mal à l’aise. Elle semble scanner mon esprit torturé de ses deux yeux noirs en amande. Son regard est profond et bienveillant. Une invitation au dialogue. Mais je reste muette.

« La mort d’une personne que l’on aime est une épreuve à traverser, affirme-t-elle le regard dans le vague. Nous en ressortons forcément différents car elle nous demande de lâcher prise et d’accepter le changement, de redessiner notre existence sans la réalité physique de cet être. »

Je serre les dents et me raidis brutalement sur le canapé. Des milliards de petites fléchettes viennent de cribler ma plaie béante. L’anesthésie n’est plus efficace et j’ai mal pour la première fois depuis le départ de mamoune.

Rose doit se taire. Tout de suite !

Que m’arrive-t-il ? Mon vide familier se gorge de sensations, de pensées que je suis bien incapable de maîtriser. Les mots de ma tante, tel un raz de marée, s’abattent sur mon île et charrient des émotions endormies. J’assiste impuissante à la tempête qui se lève en moi et à la nouvelle bourrasque que Rose m’assène :

« Elle a quitté la Terre en nous laissant un bel exemple d’humilité, de courage et de joie de vivre. À nous de nous en inspirer. »

Le monologue de ma tante achève d’ouvrir les vannes et laissent déferler une vague de colère. Mon corps passe du mode automatique au mode anarchique. Mes mains et mes jambes tremblent comme des feuilles au vent. Ma tête, une cocotte-minute sous pression, est au bord de l’implosion. J’aboie comme une furie :

« Jamais personne ne pourra être à sa hauteur ! »

Ma voix flanche, mes lèvres tremblent, mes oreilles bourdonnent, ma plaie saigne. Rose s’approche de moi et me regarde avec compassion. Ses yeux brillent. J’abandonne dans ses bras les rafales de peine qui me giflent l’âme.

5 Rose

6 novembre. 15 h 57.

Ma douce Jade. Ma nièce adorée. Enfin. Enfin, tu lâches ce cheval de peine qui devenait fou, enfermé dans un box exigu et sans lumière. Laisse-le courir, chuter, se relever et repartir. Laisse-le ressentir le froid de l’hiver et la chaleur de l’été, l’éblouissement du soleil et l’obscurité de la nuit. Accueille chacune de ses foulées et les sentiments qu’elles bousculent.

« Pleure, murmuré-je au creux de son oreille.

Elle se libère violemment de mon étreinte. Le rouge aux joues, les traits tordus, elle rugit :

— Ce sont des larmes de colère Rose ! Je suis en colère contre cette maudite maladie qui n’a laissé aucune chance à ta soeur, contre cet homme qui a fauché le vélo de mon père et anéanti mon insouciance ! J’en veux à Philippe de continuer de défendre un fantôme qui n’a rien fait pour sauver mes parents ! Et surtout, surtout… je m’en veux à moi-même. J’aurais pu faire tellement plus ! J’aurais pu faire autrement, crache Jade dans un sanglot étranglé.

— Ta colère est légitime. Et tu le sais… c’est une étape du deuil. Tu dois en passer par là.

— Mais ça fait si mal, s’indigne-t-elle.

— Accepte d’être faillible. Cesse de vouloir être forte à tout prix ! La douleur ne disparaîtra pas mais elle sera moins intense.

Jade s’écroule. Les dernières digues se rompent.

— Merci Rose, déglutit péniblement ma nièce.

— Traverser un deuil, c’est aussi progressivement en venir à accepter notre impuissance face à la mort. Le temps est un allié de taille. Laisse-le faire son oeuvre. »

Elle pose sa tête sur ma poitrine. Je l’embrasse sur le front et la serre dans mes bras. Je suis si fière d’elle, du courage dont elle a fait preuve pour laisser tomber le masque.

Je ne remercierai jamais assez Lucie d’avoir sollicité mon aide. En effet, j’étais très inquiète pour ma nièce. Je n’avais aucune nouvelle d’elle et je ne pouvais pas lui rendre visite à l’improviste. Elle se serait recroquevillée dans son armure en acier trempé. Mais grâce à l’intervention de son amie, elle était disposée à m’écouter et sa carapace s’est fissurée. Elle a partagé un peu de sa souffrance… C’est un bon début.

6 Jade

6 novembre. 17 h 04.

Rose est partie en me laissant un étalage entier de pâtisseries et d’émotions sur les bras. La tristesse et le sentiment d’injustice s’agitent dans une danse fantasmagorique. La colère, elle, a été emportée par les flots salés. Son départ est salutaire.

Les petits gâteaux dans la cuisine me font de l’oeil. Je cède au charme d’une tartelette au citron. La pâte sablée fond dans ma bouche et se mêle à la douceur acidulée de la crème. Un délice que je savoure les yeux fermés. Je chipe un éclair à la vanille avant de m’engoncer dans l’assise moelleuse du canapé.

Bam

La télécommande est tombée par terre. Le son de la télévision augmente et la musique diffusée par les enceintes me happe l’esprit :

Quand je n'serai plus là Quand je serai partie Quand je serai là-bas, je s'rai toujours ici.

Je suis une fervente adepte de la rationalisation. Je tente toujours de donner un sens cohérent aux événements qualifiés de signes par mon amie Lucie. Il est vrai que, parfois, je me résous à invoquer le hasard pour expliquer certains des faits abracadabrants qu’elle me relate.

Et justement, à cet instant, je suis abasourdie par ce qui vient de se produire dans mon salon. Les paroles de Lynda Lemay me font basculer dans l’irrationnel. Ses mots ressemblent tellement à ceux murmurés par mamoune, à l’heure de nos adieux. Et je me demande si les vers de la poétesse québécoise, qui font suite à l’échange poignant que j’ai eu avec Rose, sont le fruit d’une jolie coïncidence ou, bel et bien, une douce caresse des ailes de ma mère…

La porte d’entrée s’ouvre. Je sursaute.

« C’est ma foudroyante beauté qui te fait cet effet ? »

Ma Lulu.

Je la contemple silencieusement. Oui, elle est magnifique du haut de son mètre soixante-cinq rehaussé par ses indispensables talons de six centimètres. Sa silhouette svelte et élancée est révélatrice de la vivacité de son énergie et sa peau hâlée témoigne de l’assiduité du soleil de Sydney. Les traits fins de son visage sont mis en valeur par de longs cheveux châtains parsemés de fines mèches blondes et elle a su camoufler une acné tardive sans pour autant se transformer en pot de peinture. Elle a mis, avec justesse, l’accent sur ses yeux noisette en soulignant leur intensité par un trait d’eye-liner noir légèrement estompé créant un effet fumé canon.

Mais Lucie est surtout sublime car elle porte la noblesse de ces rares personnes qui s’imposent à notre vie, comme une évidence. Ceux que l’on peut couronner du précieux diadème de l’amitié. Nos petits pieds dans les bacs à sable, elle chassait déjà mes nuages à coup de moulin à vent pour me prouver que le soleil ne disparaissait jamais. Nous avons bâti des souvenirs hauts en couleur, indélébiles. De ceux qui soudent pour la vie. Et quand mon père est mort, lorsque j’ai quitté Julien, elle n’a pas quitté le navire. Au contraire, elle a pris la barre le temps que je reprenne des forces.

Aujourd’hui, elle est encore là. Elle a fait le voyage depuis l’Australie pour me soutenir. Lucie est un diamant, une gemme brillante qui éclaire mon chemin depuis la nuit des temps. Je le réalise aujourd’hui plus que jamais.

Avec toute la finesse qui se cache derrière son apparente extravagance, ma meilleure amie devine la crise essentielle que je viens de traverser. Elle s’approche, s’assied à mes côtés et, sans prendre le temps d’enlever son manteau, elle me serre dans ses bras.

« Je suis si soulagée de te retrouver enfin, murmure-t-elle sans relâcher son étreinte. J’ai eu tellement peur.

— Merci d’être venue et d’être restée. Je ne sais pas ce que je serais devenue sans toi.

— J’ai foi en toi. Tu y arriveras, certifie la belle blonde.

— Oui. Avec ton soutien, celui de Rose et puis peut-être même celui de ma mère…

Je lui raconte l’évènement troublant qui vient de se produire. Lucie demeure silencieuse pendant toute la durée de mon récit avant de me donner son opinion :

— Si ton intuition t’invite à penser que c’est un signe d’elle, pourquoi en douter ?

— Oui…

Lucie renchérit avec espoir :

— T’ouvrirais-tu enfin à une pensée plus terre à ciel ?

— Je crois que j’ai mis un pied sur l’échelle ! Même si j’ai conscience que ces croyances peuvent être de pures créations de mon mental pour m’aider à affronter mes angoisses de deuil.

— Ouf ! Je commençais à me demander si je n’étais pas face à une personne polynectarisée en mon amie Jade ! Me voilà rassurée, s’amuse Lulu en passant sa main sur son front en signe de soulagement.

Sa référence à la magie de notre saga préférée, Harry Potter, m’amuse.

— Reste-t-il des pancakes de ce matin ? la questionné-je soudain affamée.

— Non, j’ai emmené les derniers chez mes parents. Rose m’avait dit qu’elle apporterait quelques pâtisseries.

— Une montagne de pâtisseries, la corrigé-je. J’ai mangé un éclair et une tartelette au citron. Ils étaient à tomber ! Mais là, j’ai une envie de pancakes… J’en suis devenue dépendante. Le sevrage s’annonce difficile !

— Tu n’auras pas à t’en passer quand je partirai. Je vais te donner un petit cours de pâtisserie !

Lucie s’interrompt un instant, interloquée par ses propres paroles.

— Oui, oui. Ce n’est pas un rêve. Tu as bien prononcé ces mots », pouffé-je sans retenue.

Cette journée riche en émotions s’achève dans la bonne humeur. Une douche s’avère salutaire pour effacer les traces de nos exploits culinaires. Le ménage intégral de la cuisine, également !

Après deux tisanes et un film tout doux au coeur de guimauve, je rejoins ma chambre, l’esprit égaré en Irlande aux côtés de Cameron Diaz et de Jude Law. J’abandonne à leur sort les tranquillisants en espérant permettre ainsi à mes rêves de m’emmener auprès de mes parents. Pour les retrouver le temps d’un instant. Comme lorsque mon père envahissait mes songes après son décès en me laissant une sensation d’étrange réalité au matin, que je balayais du revers de la raison.

J’aimerais à nouveau sentir sa présence.

La réalité spirituelle de Lucie n’est peut-être pas si saugrenue. Après tout… peut-être que rien ne s’achève réellement… peut-être que notre corps n’est qu’un vêtement et que l’âme lui survit.

7 novembre. 6 h 38.

J’ai consommé ma nuit d’une traite. Sans somnifère mais sans rêve, à ma grande déception. Je garde espoir de réussir à m’aligner sur la fréquence de mes disparus, la nuit prochaine. Ou peut-être que je déraille complètement avec mes désirs mystiques… Esprit terre à terre, te revoilà !

7 Jade

17 novembre. 9 h 30.

Depuis un mois déjà, ma meilleure amie embaume l’air de mon appartement de son parfum Givenchy et de ses effluves de joie. Je redoute son départ imminent qui me privera de sa légèreté.

Depuis son départ pour l’Australie, il y a de ça trois ans, nous ne nous sommes revues que deux fois. Le temps de passages éclairs en France, au cours desquels Lucie a couru de maisons en appartements pour tenter d’apercevoir l’ensemble de ses proches avant de rejoindre la terre des kangourous.

Si une voyante nous avait prédit, quand nous foulions les couloirs du lycée, que des milliers de kilomètres nous sépareraient un jour, nous lui aurions vivement conseillé de changer de boule de cristal tout en exigeant un remboursement immédiat !

Mais malheureusement... elle aurait vu juste dans la fumée blanche. La vie nous a prouvé que rien, absolument rien n’est impossible ! Le destin n’a eu que faire de notre amitié. Et il a embarqué dans son courant, les rêves d’amour et de romance d’une jeune femme de vingt-trois ans pour les débarquer dans un pays inconnu, au dialecte anglophone, sans aucun autre repère qu’un jeune homme à l’apparence de dieu grec.

Elle a rencontré l’apollon australien lors du Carrousel des métiers d’art et de création de Paris. À cette époque, je n’ai pas trop pris au sérieux leur histoire. Lucie doutait depuis toujours de la viabilité des relations à distance. J’étais donc convaincue que leur amourette s’essoufflerait rapidement. Mais au bout de seulement deux mois d’échanges virtuels, elle nous a annoncé, excitée, qu’elle quittait la France pour le rejoindre. La claque imprévisible ! Elle qui ne tolérait que très peu d’être séparée de sa famille, ne serait-ce que pour de courtes vacances entre copines. Mais l’amour a greffé des ailes à mon amie, lui permettant de migrer vers le lointain pays de Stélios. Et ce jeune homme, de trois ans son aîné, s’est révélé être un gentleman cultivé, ambitieux, romantique et attentionné.

J’ai ravalé mes larmes en regardant mon amie rejoindre le bonheur à l’autre bout de la planète. Nous n’avons pas oublié au préalable de nous adonner aux serments de rigueur : Promis Lucie, rien ne changera entre nous. Tu seras toujours mon côté pile et je serai toujours ton côté face. Croix de bois, croix de fer…

Le constat est sans appel. Si nous devions nous en tenir à notre vieux serment, Lucie et moi-même devrions ratisser la terre.

En effet, tout a changé.

Comment aurait-il pu en être autrement ? La distance n’impacte pas les vraies amitiés, patati, patata… Un sac de balivernes ! De jolies foutaises qu’on se raconte pour se rassurer. Le fil tissé entre les deux gants d’une même paire n’est pas incassable, si solide soit-il. L’absence est un poison insidieux qui le cisaille au fil du temps.

Mais c’est ainsi.

Mon amie a fait un choix et bien que la séparation soit éprouvante à vivre parfois, mes sentiments sincères pour elle m’invitent à me réjouir de sa vie de bohème. Désormais, nous échangeons via WhatsApp, aussi souvent que possible. Un rituel que j’ai peu honoré ces derniers mois… Et je l’écoute admirative, parfois envieuse, me compter ses séjours à Venise, à Rome en passant par la Chine, les États-Unis lorsqu’elle accompagne Stélios en voyages d’affaires. Lucie profite de ces escapades pour exposer et vendre les vêtements qu’elle crée tandis que son chéri monte de grands projets architecturaux. Trop grands formats pour la France.

De mon côté, quand Lucie a quitté le pays, une nouvelle amie s’est imposée dans mon quotidien. M’selle Solitude. Jusqu’à ce déchirant mois de septembre, je l’abandonnais un peu chaque jour pour retrouver mamoune. Mais quand Lulu sera partie, elle reviendra se blottir dans mes bras et me fera la sadique promesse de ne plus me lâcher.

Quelques hommes ont bien tenté de la chasser pour se libérer une place à mes côtés. Ils ont tous échoué. Aucun d’entre eux ne rentrait dans la précieuse basket en nubuck. Un seul pied promet de l’épouser parfaitement mais il m’est interdit de songer à son propriétaire tant il a réduit en charpie mes aspirations sentimentales.

Ce passé vivace et la somme de mes exigences font de moi une femme amère, exigeante et perpétuellement insatisfaite, comme l’a sèchement glissé ma dernière rencontre Tinder avant de quitter mon lit, vexé de ne pas être convié à rester dormir. Je reconnais, à sa décharge, que les engagements me font peur. Se mettre en gage est un acte signifiant. C’est une réelle prise de risques et pour oser se mouiller, il faut avoir confiance en l’autre et avant tout, en soi- même…

10 h 11.

J’empile en vitesse la vaisselle du petit déjeuner à côté de l’évier avant de rejoindre Lucie dans la salle de bain où elle se prépare pour cette dernière journée que j’ai concoctée en son honneur. Je l’ai voulue à la hauteur de notre amitié vieille de vingt-deux ans. À la hauteur de ma soeur de coeur qui fait des grimaces de babouin devant le miroir de la salle de bain. C’est pour lifter les rides qu’elle dit en m’invitant à l’imiter. Nos bouches en cul de poule et nos nez pincés ne tardent pas à nous tordre de rire.

Ah… ma Lucie !

8 Lucie

17 novembre. 10 h 47.

Que c’est vivifiant de s’activer sur le parcours de santé de nos années lycée ! J’ai sauté de joie quand Jade m’a énoncé le programme de notre dernière matinée ensemble. Elle a même songé à récupérer mes baskets auprès de ma mère. Son envie de me faire plaisir me va droit au coeur. Ainsi, comme par le passé, nous longeons le canal de Bourgogne, protégées du crachin automnal par nos vieux k-ways fluos.

J’ai cessé de pratiquer la course à pied depuis mon départ pour l’Australie et, bien que le rythme soit modéré, mes muscles n’ont de cesse de me le rappeler. Jade note rapidement que le lièvre que j’étais s’est métamorphosé en canard boiteux :

« Où est passée ton endurance de marathonienne ?

— Je me posais la même question, répondis-je dans un souffle saccadé. Elle a dû se faire la malle avec mon poumon droit. »

Jade rit à gorge déployée, sans peine. Les six kilomètres que nous venons de parcourir laissent son corps indifférent, à l’inverse du mien. Le teint pâle de mon amie est à peine rosé par l’effort physique tandis que mon visage s’est embrasé dès le deuxième kilomètre. Les mèches de cheveux rebelles qui avaient triomphalement réussi à s’échapper de ma queue de cheval ont vite été figées par la sueur, comme les mouches sur les rubans adhésifs qui pendent l’été dans le salon de mes parents.

« Il est vrai que ta vie trépidante ne te laisse que peu de temps pour le sport !