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Trente ans après avoir vécu une relation passionnée, mais qui a duré moins d’un an, remplie de l’insouciance de leur jeunesse, de chansons de Goldman et d’échanges épistolaires enflammés, l’un habitant Bordeaux, l’autre Paris, Christian et Marie se retrouvent par le biais des réseaux sociaux. Chacun ayant vécu des histoires douloureuses, et la confidence aidant, commence à nouveau une relation virtuelle qui devient vite tout aussi passionnée. Malgré la distance, ils succombent à nouveau à l’utopie d’un passé révolu. Mais le temps a fait son œuvre et les secrets sont bien ancrés dans les non-dits. Peut-on refaire sa vie à 70 ans et faire en sorte que demain puisse redevenir hier ? En tout cas ils y croient et se jettent tête baissée dans un nouveau départ, essayant de fusionner le passé et le présent. Jusqu’au jour où tout bascule.
À partir de quelques faits réels, l’auteur nous dévoile une romance dramatique émouvante dans laquelle l’amour indéfectible de deux êtres peut aller jusqu’à la destruction.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Toulousain retraité, Alain Berruer a travaillé dans l’industrie spatiale. Passionné d’écriture, il a été responsable du journal de la mairie ou il habitait. Après une incursion dans la poésie, et 30 ans de théâtre amateur, il s’est lancé dans l’écriture de romans et nous livre ici son 5ème ouvrage.
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Seitenzahl: 269
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Alain BERRUER
Rendez-vous dans 30 ans
Pour que demain redevienne hier
Roman
ISBN : 979-10-388-0721-1
ISSN : 2111-6725
Collection : Accroch’coeur
Dépôt légal : juillet 2023
© couverture MC Poirson pour Ex Æquo© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
Ce roman est une œuvre de fiction,
librement inspirée de quelques faits avérés.
Tout ressemblance avec des personnes existantes
ou ayant existé n’est donc pas fortuite.
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux.
Louis Aragon/Georges Brassens
L’espoir
Décembre 2020
Un cling vient de retentir sur mon Smartphone, indiquant l’arrivée d’un message. Je suis à quelques chapitres de la fin de mon dernier roman. Ensuite, il y aura la relecture et les coquilles à corriger. Je suis dessus depuis plus de deux heures. Une pause me fera du bien. Je vais me préparer un café, m’installe sur le canapé, le téléphone en main, et j’ouvre Messenger. La photo d’une belle inconnue apparaît, la soixantaine assumée, avec ces quelques mots en légende : « Une photo de moi qui date d’il y a trois ans ! » Un léger sourire charmeur, des yeux maquillés, des cheveux noirs un peu en bataille. Des ridules à la commissure des lèvres. Une physionomie qui me parle, mais je ne saurais dire pourquoi. Je réponds bêtement : « Très jolie, d’où êtes-vous ?» Je pense à ces jeunes femmes dont je reçois de temps en temps un « coucou» et qui souhaiteraient faire ma connaissance. Plus pour mon portefeuille que pour mon physique ! J’ai soixante-douze ans, elles en ont à peine trente. Que peuvent-elles attendre d’autre de moi ? Mais la personne sur cette photo n’est pas de ce genre. Et puis, à moitié caché en haut de l’écran, je m’aperçois qu’il y a un message au-dessus. Je remonte le fil, et là, je reste sans voix, ou plutôt sans souffle, scotché par ce long texte qui m’éblouit comme une étincelle.
«Christian. Voici plus de 30 ans, nos chemins se sont croisés, un beau jour en région parisienne, nous avons partagé des moments intimes et intenses que je garde en mémoire. Nous étions jeunes et très complices. Tu as été et resteras un souvenir indélébile en moi. Je me souviens de ces chambres d’hôtel où nous nous retrouvions lorsque tu venais à Paris pour tes déplacements professionnels. On était fous et écoutions du Goldman, nous connaissions son répertoire presque par cœur. Te souviens-tu de moi au moins ? MARIE. C’est Cédric, qui nous a fait nous rencontrer la première fois, je m’en souviens comme si c’était hier ! Je viens de découvrir que tu t’étais lancé dans l’écriture, cela ne m’étonne guère de ta part. Je vais faire le nécessaire pour acheter ton premier ouvrage. La roue tourne, je n’ai jamais trouvé le bonheur, seul le passé me procure une certaine sérénité. Bien affectueusement, je t’embrasse».
Je reste devant l’écran du smartphone, figé par la remontée émotionnelle qui m’envahit. La respiration me manque. Je sens des larmes perler au coin des yeux : mon côté trop sensible qui se manifeste au moindre signe. C’en est même parfois gênant. Une vague chargée de souvenirs déferle dans ma tête. Marie, le plus bel amour que j’ai vécu, le plus court, mais aussi le plus intense !
J’ai eu un parcours sentimental chaotique : divorcé deux fois, avec deux enfants — une fille de trente-sept ans, Élodie, qui habite Bordeaux, et un fils de quarante-deux ans, David, qui vit à Lyon et que je vois rarement. Aujourd’hui, je vis seul dans la banlieue bordelaise et dans la solitude de mon écriture, l’unique activité qui me permet de m’évader dans l’univers de mes histoires. C’est mon refuge, dans lequel je me sens protégé, rassuré, parce que je suis dans mon monde, avec mes personnages que je crée, qui m’accompagnent, qui souffrent ou qui profitent de l’existence, mais que personne ne peut m’enlever. Ma vie non plus n’est pas une vraie réussite. Mes nuits sont peuplées de cauchemars qui attisent mes démons, et dans lesquels la solitude se traduit par un abandon permanent, où je reste seul, ignoré de tous, rejeté, banni pour toujours.
Pourtant, j’ai fait du théâtre amateur pendant plus de vingt ans. Une activité qui me permettait également d’être quelqu’un d’autre, de revêtir une deuxième peau, de vivre d’autres situations et de maintenir un lien social. Mais aujourd’hui, j’ai perdu la foi, et un peu la mémoire aussi. Alors j’ai arrêté, parce que je préfère créer et vivre mes propres mondes plutôt que ceux qu’on m’impose.
Je suis devant l’écran de mon ordinateur, comme tétanisé, regardant fixement les caractères, sans pouvoir continuer à écrire. Impossible d’aligner des mots. Le fil de ma pensée s’est brutalement projeté trente ans en arrière, et ma mémoire reconstruit lentement ce passé enfoui dans mon subconscient. Machinalement, je porte ma main à mon cou et saisis ma chaîne. Je baisse la tête pour la regarder. Un collier en argent que je porte depuis trente ans et que Marie m’avait offert. Elle n’a jamais quitté mon cou, même pour prendre ma douche ou me baigner, fidèle partenaire de ma vie, comme un lien indélébile avec Marie. Elle fait désormais partie intégrante de moi, à tel point que le souvenir de son origine m’avait échappé, enfin presque, comme partiellement relégué dans l’obscurité d’un passé diffus.
Une relation qui a duré moins d’un an, mais qui est gravée au fond de moi pour toujours, tellement l’intensité de cette période a été puissante. C’est moi qui ai choisi d’arrêter. Je ne voyais pas d’issue à notre liaison. Six cents kilomètres nous séparaient, elle avait son travail à Paris, une fille de six ans, et de toute façon, je ne me sentais pas prêt à m’investir davantage. La peur d’un nouvel échec sans doute. Le chamboulement que cela nous imposait. La vie est un livre qui ne contient pas toujours que de bonnes pages. Mais le passé ne meurt jamais.
Novembre 1987
Je suis ingénieur dans l’informatique, spécialiste réseaux et je me déplace souvent à Paris pour rencontrer des clients. Je fais la plupart du temps l’aller-retour dans la journée, parfois je passe une nuit sur place, rarement plus. Mon quartier général, c’est l’hôtel Sofitel de la porte d’Orléans. Pendant mes soirées parisiennes, je vais parfois au bar jazz du dernier étage, un endroit cosy, feutré, à la lumière tamisée dont la décoration tire sur les bleus, avec des fauteuils moelleux dans lesquels on s’endormirait presque, bercé par la musique jazzy en sirotant un cocktail.
Ce soir, Marc Laferrière, ce jazzman, fils spirituel de Sydney Bechet, nous fait l’honneur de sa présence, jouant de son saxophone avec une facilité déconcertante. Il est accompagné d’un saxophoniste et d’un batteur. À eux trois, ils nous transportent dans le jazz traditionnel de La Nouvelle-Orléans, et sont en osmose parfaite avec les quelques clients venus les écouter. Des connaisseurs probablement, car en milieu de semaine, il n’y a jamais beaucoup de monde. J’apprécie cette intimité avec les musiciens, loin des grandes salles ou des festivals.
Au bar, une femme d’une quarantaine d’années, assise sur un tabouret haut, sirote un cocktail. Jambes croisées, sa jupe courte dévoile largement ses cuisses. Je ne peux m’empêcher de la regarder, attiré par sa belle silhouette, fantasmant sur un possible rapprochement. Elle tourne son visage dans ma direction et me lance un large sourire. Sa tête oscille au rythme de la musique. Ses yeux semblent pleins de sous-entendus. Je ne me sens pas à l’aise et n’ose pas me lever pour l’inviter à ma table. Que pourrais-je lui dire ? Je préfère pencher la tête vers mon mojito. Elle s’éclipse cinq minutes plus tard.
Mon ami Cédric m’a rejoint. Il habite la banlieue parisienne et c’est un pote de longue date. Divorcé depuis peu, il profite de sa nouvelle vie de célibataire. On se voit souvent quand je monte à Paris, et il m’arrive même d’aller dormir chez lui. J’admire la facilité avec laquelle il cueille les filles, comme des pâquerettes dans un champ. Il a assurément le bagou et le culot nécessaires. Il reste rarement avec la même plus d’un mois. Toujours de jolies filles. Moi, ma timidité m’empêche cette vie mouvementée. Je n’ai jamais pu aborder une inconnue sans avoir été présenté, ne sachant pas trouver les morts pour entamer une conversation.
Je demande à Cédric :
— Alors, où en es-tu de tes conquêtes ? C’est la même que la dernière fois ? Je ne me rappelle même plus son prénom, tellement ça défile, chez toi.
— Non, je suis avec une nouvelle depuis un mois. Il faut que je te la présente. C’est une fille super au sourire charmeur et toujours en train de rigoler.
— J’espère que cette fois-ci, ça va durer plus longtemps qu’un déjeuner de soleil, lui fais-je remarquer d’un ton ironique.
— Elle est prof en école primaire. Mais tu verras. Elle ne se prend pas au sérieux. Et au lit, c’est génial !
— Ah ! C’est certainement ce qui fait que ça dure depuis un mois…
— Il n’y a pas que ça qui compte.
— Oui, enfin… Un peu quand même, non ?!
Je connais bien Cédric. Sans être obsédé sexuel, il est néanmoins bien porté sur la chose. Ce qui, à la quarantaine, n’est pas anormal en soi. Il remplit sa désillusion conjugale d’aventures souvent sans lendemain, comme si cette « drogue sexuelle » lui permettait d’oublier son ex dont il était très amoureux. Cette rupture l’a pris de court et projeté dans un abîme de solitude du jour au lendemain. Mais il a vite rebondi.
Pour ma part, c’est le désert de ce côté-là. Mon couple bat de l’aile depuis quelque temps, et ma femme a voulu prendre du recul. Elle est hébergée depuis un mois par une copine. Et, comme Cédric, ma nouvelle solitude me plonge dans un profond désarroi. Même si j’espère inconsciemment recoller les morceaux, je sais que ce sont toujours les femmes qui décident de partir, alors je m’attends à tout. Nous, les hommes, on s’accommode des aléas de la vie de couple, on relativise facilement, avec ses hauts et ses bas, ses turpitudes, ses flagorneries, mais aussi parfois ses moments de complicité charnelle. Tout est une succession de compromis. Bref, je suis seul, je vis seul, j’écris seul, je dors seul, je mange seul. Sauf quand j’invite des clients au restaurant. Il n’y a que l’écriture qui comble ma solitude. Oh, je ne suis pas un écrivain professionnel, loin de là, juste un amateur qui aime jongler avec les mots, s’évader dans des situations imaginaires, créer des personnages qui souvent me ressemblent par certains côtés. Je vis par procuration comme le dit si bien Jean-Jacques Goldman. Et aussi pour le simple plaisir d’écrire. Disons que c’est un passe-temps.
Marc Laferrière est en train de jouer Hello Dolly. Il est presque minuit et les rares spectateurs qui restent se balancent sur leurs fauteuils au rythme de la musique.
— Quand est-ce que tu reviens sur Paris ? me demande Cédric.
— Je peux revenir quand je veux. Il me suffit de prétexter un rendez-vous avec un client.
— Bon, alors la semaine prochaine, tu viens dormir à la maison, je te présenterai Marie.
— Avec plaisir, j’ai hâte.
J’avais surtout hâte de savoir si dans une semaine il serait toujours avec elle, ce qui était loin d’être évident.
Décembre 2020
Je laisse passer quelques heures, le temps de digérer le message et je me remets sur mon ordinateur pour finir mon roman. Mais je reste bloqué, impossible de poser un mot. Pourtant, la fin de l’histoire, je l’ai dans la tête. Il n’y a plus qu’à la concrétiser par des mots, des phrases. Les quelques expressions que je tente d’écrire sont fades et sans saveur, contrairement à l’image délicieuse de Marie qui vient nourrir l’espace vide de mon inspiration. Elle hante mon esprit le temps de quelques minutes. S’agit-il pour elle d’un simple rappel à mon bon souvenir ou de quelque chose de plus profond ? J’essaie d’analyser les informations subliminales que comporte son post. « Tu as été et resteras un souvenir indélébile en moi ». Je ne pensais pas que mon passage dans sa vie la marquerait à jamais ! La fin me laisse perplexe « Bien affectueusement. Je t’embrasse ». Y aurait-il une invitation derrière ces mots ? Qu’est-elle devenue depuis trente ans ? Est-elle mariée, vit-elle encore à Paris, est-elle en activité ou à la retraite ? Autant de questions qui tournent dans ma tête. Je vais répondre, bien sûr, mais pour lui dire quoi ? « Te souviens-tu de moi, au moins ? ». Mais comment aurais-je pu l’oublier ? Même si tant de temps s’est écoulé depuis notre aventure, l’image de cette beauté blonde au maquillage sophistiqué reste toujours imprimée en moi. Certes, la photo jointe au message dévoile une femme que les ans ont marquée, comme si une souffrance intérieure l’avait éprouvée, « Je n’ai jamais trouvé le bonheur… », mais je retrouve ce regard enjôleur aux yeux soulignés au liner, ombrés d’un far rosé, ce sourire en demi-teinte, un peu espiègle, rehaussé de rouge. Le morphing du passage entre ces deux apparences se fait facilement dans ma tête, et plus je la contemple, plus je la reconnais. Elle est toujours aussi belle. Le charme ne s’est pas estompé. Je sens comme un frisson m’envahir, doublé d’une émotion qui humidifie mes yeux. Je suis vraiment trop sensible ! Est-ce possible ? Quel âge a-t-elle déjà ? Sept ou huit ans de moins que moi, je crois. Plus on vieillit, plus cet écart semble se creuser.
Je vais fouiller dans le carton où sont rangées, enfin plutôt entreposées, mes photos. Des tas de photos, en vrac. Bon sang, quel bordel ! Est-ce que je l’ai gardée, au moins ? Là, ce sont celles d’un méchoui, avec mes copains de promo, là, un voyage de noces aux Seychelles. Mais pourquoi je conserve tout ça ? Je fouille, je remue… Ça y est, je l’ai trouvée. Un portrait que j’ai fait de Marie lors d’un séjour en Normandie. Qu’elle est belle ! Légère et pétillante, profil de trois quarts, avec le regard joueur tourné dans ma direction, ses cheveux d’un blond vénitien en bataille. Je la contemple un long moment, les réminiscences refont surface ! J’ai les jambes en coton.
Je prends mon courage à deux mains, et je réponds.
«Bonjour, Marie, bien sûr que je me souviens de toi. Comment aurais-je pu t’oublier? Depuis trente ans, je porte autour du cou la chaîne en argent que tu m’avais offerte. T’en rappelles-tu ? Content de te retrouver, à la fois dans ton message, mais aussi dans ta photo. Je ne vais pas avoir l’hypocrisie de dire que tu n’as pas changé, mais je reconnais la même physionomie, le même charme, bien que tu sois passée de blonde à brune. Je viens de voir sur ton profil que tu habites La Rochelle. Moi je suis toujours à Bordeaux. Seul. Bises».
J’envoie. Je ne sais pas si j’ai bien fait de terminer par « seul » ! Comme si je voulais faire passer un message. Est-ce que j’espère quelque chose ? Je l’ignore. C’est trop brutal. Je m’emballe, il faut que j’atterrisse. Ce n’est qu’un échange d’informations, rien de plus. Pourtant, au fond de moi, je pressens autre chose.
*
J’ai fait la connaissance de Marie quand je suis revenu sur Paris quinze jours après ma soirée avec Cédric au Sofitel. Je devais coucher chez lui et nous étions allés au restaurant où il m’avait présenté sa nouvelle compagne. C’était une superbe blonde de trente-trois ans, pas très grande, enjouée, à la peau d’une blancheur presque immaculée, au visage souriant, bien maquillé, à la chevelure savamment désordonnée et dotée d’un timbre vocal portant sur les aigus, mais d’une douceur envoutante. Bref, un charme indéniable. C’était sans doute la plus jolie fille qu’il m’ait été donné de voir aux côtés de mon ami. Pendant le repas, subjugué par cette icône, mes yeux n’arrêtaient pas d’être attirés vers elle, et mon image se reflétait dans les siens. Après le restaurant, nous avons terminé la soirée chez Cédric autour d’un rhum arrangé. Un jeu de regards et de sourires s’est installé entre nous. Visiblement, je lui faisais autant d’effets qu’elle en avait sur moi. Je sentais qu’il y avait une légère friction entre eux, sans pouvoir en déceler l’origine. Des pics par-ci, par-là, des réflexions nourries de sous-entendus. Cédric n’ayant qu’une chambre dans son appartement. Je dormais d’habitude avec lui lorsque nous étions seuls, subissant ses ronflements récurrents. Une fois même, il s’était, dans son sommeil, tourné vers moi, m’enlaçant de son bras. Sans doute dans son rêve devais-je être une de ses conquêtes. Mais ce soir-là, force oblige, j’ai pris possession du canapé, heureusement très confortable.
À peine couché, j’ai entendu des hausses de ton dans la chambre qui auguraient une suite difficile pour eux de la nuit à venir. Plongé dans le noir, j’avais des difficultés à trouver le sommeil, désorienté par ce canapé et perturbé par le brouhaha qui venait de l’autre côté de la porte. Ce n’était pas une franche engueulade, mais plutôt une succession de désaccords, semblait-il, de reproches. Je commençais à tomber dans les bras de Morphée lorsque j’ai senti une forme dans mon dos qui se collait contre moi.
— Il ne veut pas que je le touche. Monsieur est fatigué, il veut dormir seul. Tu me fais une petite place ?
C’était Marie qui me murmurait ces mots de sa voix charmeuse. Je me suis rapproché du dossier et j’ai senti son corps nu m’envelopper et son bras passer sur ma poitrine. Pendant quelques minutes, nous sommes restés ainsi, enlacés, sans parler. Puis je me suis tourné vers elle, et nos bouches se sont fondues l’une dans l’autre tandis que je percevais une érection monter en moi.
— Qu’est-ce qu’il va dire ?
— Il s’en fout !
Voilà ! Sa période Marie était passée ! Cédric n’était pas un possessif, encore moins un jaloux. Deux fois déjà, nous avions « partagé » son lit à trois avec sa copine du moment. Il était généreux…
Cette nuit-là, nous n’avons pas fait l’amour, Marie et moi, nous contentant de douces caresses avant de sombrer tous les deux dans un sommeil apaisant.
C’est ainsi qu’a commencé ma relation avec Marie.
Février 1988
Depuis un mois, je monte à Paris toutes les semaines. Je m’arrange pour y aller le vendredi et y rester le week-end. Nous nous retrouvons à mon hôtel, savourant d’intenses moments charnels à découvrir nos corps, nos envies, à partager sa passion pour Goldman. Nous chantons son répertoire à longueur de soirée, a capella ou accompagnés de la radio de la voiture de location qui nous emmène de restaurants en cinémas. Lorsque nous sommes séparés, nous nous écrivons de longues lettres d’amour, des échanges épistolaires qui parfois sont rédigés comme des poèmes. Elle m’envoie souvent des paroles des chansons de Goldman qui sont autant de messages qu’elle m’adresse. « Je te donne » est sans doute celle qui m’a le plus ému. Nous sommes fous, démesurément amoureux, d’une innocence incontrôlable et les envolées lyriques prennent le pas sur la raison.
Malgré la distance, jamais je n’ai connu de relation si intense, si fusionnelle. Elle est devenue ma muse, et les poèmes que je lui compose la transportent dans des nirvanas euphoriques. C’est une littéraire, elle est sensible aux mots. Nos échanges sont enflammés. Alors je décide de lui en envoyer un, comme ceux que j’écris dans mes moments de mélancolie :
La chaleur d’un baiser sur tes lèvres mouillées,
Un câlin convoité entre tes seins douillets,
Un regard envoûteur plein de sous-entendus,
Qui me laisse sans voix, à tes yeux suspendu,
Un sourire chaleureux qui revigore mon cœur,
C’est une complicité qui remplit de bonheur.
Tu es ma belle aimée, le gardien de mes poisses,
L’écharpe qui protège du froid de mes angoisses,
Le soleil de mes jours qui dissipe souvent
Les brumes de mes doutes et les jette à tout vent.
Tu as d’une jolie rose le velours des pétales,
De la tige les épines quand trop souvent tu râles,
Mais quand elle s’épanouit et dévoile ses charmes,
Je ne peux résister et reste ainsi sans armes.
Deux jours après mon envoi, elle m’appelle. Je la sens émue et je perçois des sanglots dans sa voix.
— Ton dernier poème m’a tellement touchée que j’en ai eu les larmes aux yeux. Comment peux-tu écrire de si belles choses ?
— Il faut croire que tu m’inspires. Tu es devenue ma muse.
— Tu as une sensibilité à fleur de peau, ça se sent.
— Je sais que c’est réciproque. C’est sans doute ce qui nous lie si fortement.
Elle aussi est d’une grande émotivité. Divorcée depuis quelques mois, je sens qu’elle s’accroche à moi comme à une bouée de sauvetage. Lors de mon prochain séjour dans la capitale, elle va me présenter sa fille de six ans, Aude. Je ne sais pas comment cette histoire va se terminer, mais je plonge dedans la tête la première.
*
J’ai pris une semaine de congés. Alors j’ai demandé à un ami qui a une maison en Normandie s’il pouvait nous la prêter. Marie est aux anges. Ce sont les vacances scolaires de printemps. Nous allons vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble. C’est un test. Nous ne serons que tous les deux. Aude est en vacances avec son père.
On se met en route, et pour ne pas déroger à la tradition, elle me chante du Goldman. Je reprends les refrains avec elle. Elle connaît son répertoire par cœur. Deux heures de route pendant lesquelles notre harmonie se renforce. Nous sommes en symbiose, nos âmes ne font plus qu’une. Marie pose sa main sur mon genou. Une chaleur intérieure m’envahit.
Elle sort une cassette de son sac et l’enclenche dans l’autoradio. Un air de musique classique envahit l’habitacle.
— Tu connais ?
— Non, ça ne me dit rien. On dirait un requiem. Mais ce n’est pas celui de Mozart. C’est le seul que je connaisse. Ma culture en musique classique est limitée.
— C’est le requiem de Fauré. Il est magnifique. Je l’adore et je l’écoute souvent.
Je reconnais bien là Marie. Le cœur qui monte crescendo, c’est sa sensibilité à elle qui prend le dessus. Nous communions en silence sur cette messe qui nous transporte dans des sommets d’émotions. C’est tout simplement sublime. Ses trésors cachés se dévoilent à moi au fil du trajet.
La maison a un charme fou. Une longère au toit de chaume avec son jardinet bordé d’hortensias. Marie me regarde, me prend la main, la sert fort, m’attire à elle et m’embrasse en me dévorant la bouche.
— C’est génial ! J’ai hâte de voir l’intérieur. Merci pour ces beaux jours qui se préparent.
Nous entrons. Dès le premier coup d’œil, on sait que l’on va s’y sentir bien. Un flipper dans le salon, une grande cuisine avec un piano six feux et une longue table monastère. Mais c’est l’étage qui nous transporte le plus. La chambre et la salle de bain ne font qu’un, avec une baignoire ovale dans un coin, montée sur une estrade moquettée et une vasque à côté. Un lit king-size dans lequel je crois que l’on va se perdre. Marie se jette dessus, heureuse.
Nous déchargeons les bagages, prenons connaissance des alentours, avant de profiter de la baignoire. Le trajet entre le bain et le lit ne sera pas long, juste deux enjambées à faire. Dans l’eau parfumée, nous savourons ce moment de détente après le voyage. L’ambiance est propice à un rapprochement. Nos corps se frottent, la mousse nous caresse, et nous faisons l’amour dans cette eau tiède qui nous plonge dans un état de bien-être sexuel intense.
Notre complicité se conforte au fil des jours. Nous passons la moitié des journées au lit, comme pour rattraper le temps perdu ou emmagasiner une réserve de chaleur charnelle pour les mois à venir. Je savoure le corps de Marie pour m’imprégner de ses formes, de la douceur de sa peau, de ses lèvres et de son regard envoûtant. Nos étreintes sont puissantes, passionnées. Nous faisons l’amour sur la table de la cuisine, dans le canapé du salon, dans le jardin. Tout est propice à nous aimer. Le reste du temps, ce sont des balades dans la campagne, du Goldman en boucle et des parties de flipper. Qu’est-ce que j’ai pu en engloutir comme pièces dans cette machine quand j’étais jeune, au café qui se trouvait à côté de mon lycée. Ici, c’est gratuit, alors nous enchaînons les parties, avec beaucoup de tilts d’énervement. Je retombe en enfance. Nos rires remplacent le brouhaha du café.
Elle me dit qu’elle m’aime, je lui dis que je l’aime. On est bien.㘍
Décembre 2020
Je reçois un nouveau message quelques minutes après le mien.
«Merci de m’avoir répondu. J’avais peur que tu m’ignores. Je suis très heureuse de t’avoir retrouvé. Tu as été pour moi le seul homme que j’aie vraiment passionnément aimé. Ça m’a fait mal quand nous nous sommes séparés. Je serais partie au bout du monde avec toi. Les contingences matérielles ou mêmes professionnelles n’étaient pas un obstacle pour moi. Mais j’avais compris que tu n’étais pas prêt. Ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille. J’habite La Rochelle, dans la maison dont j’ai hérité de mes grands-parents. Je me suis remariée en 1993 avec un homme que j’ai rencontré lors de vacances. J’ai aussi un fils, mais mon mari était un pervers narcissique qui m’a anéantie au fil du temps et monté mon fils contre moi, sans que je ne voie rien venir. Résultat, il est parti avec lui, puis a fait sa vie de son côté, et aujourd’hui je n’ai plus de ses nouvelles. J’ai même une petite fille que je ne connaîtrai jamais. J’en ai les larmes aux yeux. J’ai réussi à me débarrasser de mon ex et à obtenir le divorce après six ans de procédure. J’ai pris du temps à me reconstruire. Ma fille aînée, Aude, m’y a aidé. Et je suis toujours suivi par un psy. Je me suis remariée il y a six ans. C’est un homme gentil, malheureusement avec lequel j’ai peu d’affinités. J’ai simplement eu peur de la solitude, mais je ne peux pas dire que je l’aime comme je t’ai aimé. Tout juste de l’affection. Toi seul as été mon véritable amour.
Et toi, que deviens-tu depuis tout ce temps ?
Tendres baisers».
En lisant son message, je sens mon cœur battre la chamade. Je suis à la fois triste et ému. Pourquoi ses mots me font-ils si mal ? Trente ans se sont écoulés, l’indifférence devrait être de mise. J’étais passé à autre chose. Malgré moi, je perçois une boule me monter dans le ventre. Pourquoi un tel sentiment de renaissance de quelque chose de fort ? Ce ne peut être de l’amour. Pas après un si long silence et trois échanges de messages sur Messenger. Je me surprends encore une fois à tripoter la chaîne autour de mon cou. Tendres baisers… Ces deux mots explosent en moi et me bouleversent. Un autre message arrive :
«Donne-moi ton numéro de téléphone».
Tout ça va trop vite. Je suis un homme solitaire, qui a décidé de tirer un trait sur tout sentiment affectif. Il me reste peut-être quinze à vingt ans à vivre, et je veux les vivre dans la simplicité, la sérénité… Tendres baisers…
Je commence par lui répondre en lui décrivant brièvement ces trente dernières années, et où j’en suis aujourd’hui, sans aucune allusion à quelque affect que je peux ressentir à la lecture de ses messages. Elle me répond qu’elle me trouve froid dans mes écrits, très loin de ce qu’elle avait pris l’habitude de lire de moi. C’est vrai, et c’est voulu, comme un bouclier que je mets entre nous. Mais brutalement, je me rends compte que mes mots sont artificiels, que ce n’est pas moi. Mes paroles pourraient l’être, mais pas mes mots.
Nos échanges se poursuivent journellement pendant près d’une semaine, au bout de laquelle elle me redemande mon numéro de téléphone. Je redoute, mais je lui donne. Quelques instants plus tard, mon smartphone sonne. Je décroche fébrilement.
— Coucou, c’est moi…
Cette voix ! Trois mots seulement, mais je l’aurais reconnue entre mille. Si son visage a changé, sa voix est restée exactement la même, ce timbre de jeune fille de trente ans, aux tonalités aiguës, doux, posé, suave, d’une incroyable sensualité, qui me fait l’effet d’une caresse et me donne des frissons. Je mets un instant à répondre, ne sachant quoi dire.
— Coucou…
— Ça me fait plaisir de t’entendre, tu ne peux pas savoir ! Depuis le temps…
— Ta voix n’a pas changé, toujours aussi jeune. Comment vas-tu ? Tes messages n’étaient pas d’un grand optimisme.
— Bof ! Mon histoire m’a beaucoup abîmée. Disons que je survis. Tu écris, alors ? ajoute-t-elle en voulant visiblement passer à autre chose.
— C’est un passe-temps qui me permet de m’évader. Je suis loin de me prétendre écrivain. Mais au moins, je vis avec des gens, ceux que j’imagine.
— Moi qui lisais beaucoup, ça fait vingt ans que je n’ai pas ouvert un bouquin. En fait, j’ai perdu goût à tout. Il y a dans la vie des épreuves qui vous anéantissent, qui vous enlisent dans une fange nauséeuse, et dont on a du mal à se sortir. Mais je vais te lire. Tu me donnes envie de m’y remettre. Rien que pour redécouvrir tes mots, toi qui avais toujours de belles phrases dans tes lettres.
— Tu es à la retraite ?
— Moi oui, mais mon mari en a encore pour un an. Je redoute. J’ai déjà du mal à le supporter le soir, mais alors vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Il est attentionné, mais ce n’est pas de l’amour, en tout cas pas pour moi, juste de la tendresse.
Nous échangeons pendant près d’une heure. Elle me raconte ses galères, le désespoir d’avoir perdu son fils, à qui elle continue d’écrire, mais qui ne lui répond jamais. Elle m’en parle longuement, comme si elle voulait m’inclure dans sa souffrance. Heureusement, elle a d’excellents contacts avec son aînée, Aude, qui habite à une trentaine de kilomètres de chez elle. Avec deux petits enfants adorables. C’est ce qui lui permet de garder la tête hors de l’eau. Je prends conscience que dans ma tourmente personnelle, j’ai deux enfants avec qui je m’entends bien. Quand on s’apitoie sur son sort, il faut se dire qu’il y a toujours plus malheureux que soi. Je compatis.
Je raccroche avec un sentiment de malaise. Il y a dans la vie des étapes que l’on franchit plus ou moins bien. Et puis il y a les souvenirs. Des bons, et d’autres qui s’associent à un regret ou un remords. Ai-je du regret ? Ou du remords ? Les deux peut-être. Le remords de n’avoir pas eu le courage de prendre la bonne décision, et le regret d’être passé à côté d’une autre vie. Aurait-elle été meilleure que celle que j’ai vécue ? Le souvenir a tendance à idéaliser les bons moments, mais personne ne peut savoir si le choix a été le bon. Si un autre choix aurait été meilleur ou pire.
Pendant la semaine qui suit, nous continuons nos échanges, souvent composés d’images de pensées ou de citations célèbres, trouvées sur internet, comme s’il était plus facile de nous exprimer par l’intermédiaire de slogans tout faits, écrits par d’autres, plutôt que par nos propres paroles. Pour ne pas avouer directement ce que l’on ressent, de peur de franchir une barrière « taboue ». Et puis, un soir, je reçois ce message très personnel de Marie, qui finit par me faire définitivement lâcher prise et me plonge dans des abîmes de perplexité :
«Je t’ai aimé, je t’aime, et je t’aimerai pour toujours».
