Rendez-vous manqués - Claudine Couppé - E-Book

Rendez-vous manqués E-Book

Claudine Couppé

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Beschreibung

Séparée de sa soeur à l'adolescence, Gala désespère de ne jamais la retrouver...

A l’adolescence Gala est séparée de sa sœur Adèle. Une histoire qui tourne mal et Adèle disparaît sans laisser de trace. A un moment charnière de sa vie où elle bouscule tout, Gala décide de rechercher sa sœur aînée, elle s’y emploiera une partie de sa vie. Ce sera un chassé-croisé de personnages rencontrant les deux sœurs sans jamais se douter de leur parenté. C’est une photo sépia, accrochée sur la vitre d’un bar, qui deviendra le lien fragile menant Gala vers Adèle. Arriveront-elles à se retrouver ?

Plongez-vous sans plus attendre dans une quête désespérée et accompagnez Gala en recherche de sa soeur disparue depuis bien longtemps.

EXTRAIT

Depuis qu’elle a cessé de travailler, Gala n’a plus un moment de libre. Elle a commencé par changer la décoration de son appartement. Elle le trouve trop fonctionnel, il manque de personnalité. Elle visite toutes les boutiques de décoration, de meubles et de luminaires à la recherche de coussins, de lampes et de petits meubles qui viendront égayer ces pièces trop strictes. Sa mère l’accompagne souvent. C’est un réel bonheur pour la mère et la fille de partager ces moments, elles se révèlent l’une à l’autre. Gala est surprise et attendrie de découvrir une femme pleine d’humour et de fantaisie. Elles terminent toujours leurs journées shopping dans un bar branché de la capitale devant un cocktail ou un bon verre de vin. Sa mère lui apparait différente de celle qu’elle a connue enfant. Toutes ces années, elle a refoulé son côté solaire. Elle pensait qu’élever des enfants était un acte grave et difficile, qu’il fallait s’en acquitter avec une application sage et réservée. Elle avoue même à sa fille qu’adolescente elle rêvait de devenir comédienne ou chanteuse.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après avoir créé et travaillé pour la marque de prêt à porter « Misia » Claudine Couppé a ouvert deux boutiques galerie rue du Bac Paris 7éme et Palais Royal où elle exposait et vendait ses peintures, objets et accessoires qu’elle customisait. Des collaborations avec le créateur italien « Fiorucci » pour des sacs juniors et avec la papeterie « Clairefontaine » pour la collection « l’écrit du cœur ». Un de ses tableaux illustre la marque de thés « les thés d’Osmane » pour la marque Caron.
Elle a travaillé comme journaliste pigiste pour de nombreuses revues « V.S.D » « Up magasine » et de nombreuses revues féminines.
Elle a participé à plusieurs expositions de peinture en tant que « Misia » son nom de peintre, mairie de Paris et dernièrement à la galerie Numart au Japon, entre autre.
Aujourd’hui, elle consacre tout son temps à la peinture et à l’écriture.

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Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Claudine Couppé

Adèle et Gala

Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

CHAPITRE 1

Gala sourit en le voyant porter de travers la casquette trop petite. Une casquette de toile noire avec en broderie rouge le N.Y de New York. Elle lui a rapporté des Etats unis. Les casquettes de rappeur ne sont pas trop le genre de Quentin. Il a plutôt le look « jeune cadre ». Il porte des vestes bien coupées de bonne marque et chausse de très chics derbies toujours impeccablement cirés. Avant de pénétrer dans la salle de restaurant elle lui retire la casquette et la glisse dans son sac. Ils ont leurs habitudes dans ce restaurant, la carte n’a plus de secret pour eux et ils commandent sans la consulter.  Salade César pour elle et tournedos sauce béarnaise, pour lui, saignant et accompagné de frites. Pas de dessert ou quelques fois un café gourmand qu’ils se partagent. Ensuite, ils iront boire un verre chez Edgar, un bar qu’ils fréquentent dans le 7éme arrondissement de Paris. Ils retrouvent leurs amis, des jeunes gens comme eux, du même milieu. Ils vivent tous au même rythme, dix jours de ski à Courchevel l’hiver, quinze jours au Touquet où sur l’Ile de Ré l’été et deux semaines dans l’année vers des destinations exotiques et culturelles.

 Quentin, diplômé d’une grande école de commerce, revient d’un stage d’une année à Hong Kong. Il vient de signer un poste important dans une boite de cosmétique dont le siège se trouve à Paris. Gala vient d’intégrer un prestigieux cabinet d’avocats, elle est chargée des affaires familiales, sa spécialisation. Confrontée à la misère, elle réalise combien Quentin, ses amis, et elle sont privilégiés.  Certains soirs, trop bouleversée par des témoignages de clients, elle refuse de sortir. Elle se réfugie dans son appartement, son cocon, et se couche. Avant, elle se frotte au gant de crin sous une douche bien chaude. Elle a l’impression d’évacuer, avec une eau brulante et du savon, l’écho de ces mots douloureux. Des mots, des phrases, des silences qu’elle écoute et perçoit avec toute son attention, elle cherche dans chaque intonation une vérité, un mensonge ou tout simplement un secret inavoué.

⸺  Elle s’aguerrira ! S’exclame un de ses collègues, le plus ancien, presque vingt ans d’affaires familiales.

Il essaie de la rassurer quand elle vient lui confier son désarroi face à certains dossiers compliqués.

⸺  Vous devez être détachée. Lui dit-il, nous sommes comme les flics, les pompiers ou les médecins, toujours confrontés au rebus de la société. Mettez de la distance mon petit, ces gens ont besoin de vos compétences pas de votre sensiblerie. Il faut vous y habituer, La misère du monde est notre gagne-pain, elle remplit notre portemonnaie et règle nos factures.

Il parut fier de sa phrase et sourit béatement dans le vide. Gala est atterrée par un tel discours, elle n’aime pas les conflits et préfère se taire. C’est vrai, la société est violente, dirigée par le pouvoir et l’argent. Des gens se sentent désarmés dans beaucoup de situations ils font appel à la justice pour se défendre. Gala avait choisi cette formation dans le but d’aider des familles dans le besoin, des mères abandonnées, des enfants ballotés, des hommes meurtris. Elle s’est lancée dans cette aventure avec toute la détermination d’une jeune femme naïve. Elle vit dans les beaux quartiers et après avoir poursuivi de brillantes études avec un parcours sans faute, sous haute protection, elle a cru qu’un diplôme en poche suffirait à changer le monde mais la réalité est tout autre. L’argent fausse le système. Des victimes sans le sou, déjà très affaiblies moralement rendent les armes, ils n’ont plus la force, ni les moyens pour se défendre. Ils se laissent abattre et le bourreau n’est que la fatalité d’une vie. Gala essaie vainement de les porter. Elle veut leur insuffler son enthousiasme. Elle s’engage à aller au bout, faire reconnaitre leurs droits mais le chemin de la justice est sinueux, semé d’embuches. Beaucoup de victimes n'ont pas la force ni le courage d’attendre un heureux dénouement, ils abandonnent en route. Tout ceci décourage Gala. De plus, elle dépend d’un cabinet. Elle ne compte plus son temps mais elle se doit d’être rentable. Heureusement certaines affaires lui donnent satisfaction mais la balance penche inexorablement du mauvais côté.

L’impuissance de régler au mieux certaines affaires la mine. Elle a beaucoup maigri et son tempérament s’en ressent, elle n’a goût à rien, elle n’est plus heureuse. Son métier ne la satisfait plus. Elle s’était projetée tel un chirurgien au service de l’humanité pour sauver des vies et voilà qu’elle n’est qu’un pion remplissant le compte en banque d’un riche avocat et de ses associés. Il lui faut faire un break, voir d’autres horizons.

Une affaire l’a plus particulièrement affectée. Une jeune femme, mère de deux enfants en bas âge avait quitté un mari violent. Le mari furieux, lui a fait retirer la garde des enfants, il accusait son épouse de mauvais traitements sur leurs enfants, soutenu par des complices à sa solde. La pauvre mère n’avait d’autres solutions que de se plier à de nombreux tests psychiatriques pour prouver son innocence. La lenteur de la justice et la séparation ont eu raison de sa santé mentale, elle tenta de mettre fin à ses jours. Gala se sentit impuissante. Les textes de loi ne peuvent rendre la justice de l’âme. Elle avait toujours vécu dans un milieu sécuritaire et elle n’était nullement préparée à tant de violence.

Cette ultime affaire lui envoie un signe, il est temps pour elle de prendre un peu de distance. Elle doit faire le point et se laisser guider par son instinct, après tout, rien ne la retient, elle doit agir au plus vite, choisir une autre voie pour sa santé mentale.

Gala ne vit pas sous le même toit que Quentin. Ils ont chacun leur appartement, ils se retrouvent plutôt en fin de semaine pour sortir et passer de bons moments ensemble. En général, ils passent la nuit chez Gala par commodité, elle évite ainsi de transporter tout ce dont elle a besoin pour se préparer. Pour Quentin cela se résume à une chemise et un caleçon propre qu’il garde toujours en prévision dans le coffre de sa voiture. Il lui a proposé à maintes reprises de vivre ensemble, son appartement est assez grand, ce serait une source d’économie, elle pourrait ainsi louer le sien mais Gala a refusé. Elle ne se sent pas prête pour la vie à deux et Quentin n’est pas l’homme de sa vie, elle le sait intimement, au plus profond d’elle-même. Quentin est beau garçon, cultivé, drôle, mais elle déplore, chez lui, son manque d’empathie. Il n’a que mépris pour ceux qui ne font pas parti de son monde. Quand elle essaie de se confier et lui parler des personnes qu’elle défend, il lui répond ironiquement qu’elle a pris toute la place dans son cœur, il ne lui en reste plus pour les autres. En public, il est souvent arrogant, il a une telle opinion de lui qu’il ne supporte pas la contradiction. Peu de choses peuvent le déstabiliser. Dès qu’il sent une faiblesse chez son interlocuteur, il fond sur sa proie, devient méprisant et se fait un plaisir, presque malsain, de le rabaisser. La meilleure définition de son personnage est la suffisance. Gala plus effacée, se met en retrait pour le laisser dans la lumière. Depuis longtemps, elle a réalisé son erreur. Tout d’abord, elle fut flattée d’avoir été choisie par ce beau garçon très courtisé par les autres filles, elle réalisa très vite qu’ils n’avaient pas la même interprétation de la vie, qu’ils étaient diamétralement opposés. Elle ne s’imagine plus partager avec lui un avenir proche mais elle se laisse porter par sa passivité, sans agir. Elle ne sait pas comment aborder le sujet de la séparation ou d’un éloignement. Elle a peur de l’affronter, elle le craint. Il lui faut du temps libre, pour trouver la nouvelle direction à prendre pour sa vie, celle-ci ne la satisfait plus.

CHAPITRE 2

Ce jeudi soir, son patron Maitre Epelbaum a prévu un dîner chez lui et Gala est cordialement invitée. Ils ont des rapports privilégiés, c’est un ancien camarade de collège de son père et ils ne se sont jamais perdus de vue. Sans enfant, il a toujours eu une certaine affection pour cette petite fille si réservée et intelligente. Il a su l’influencer pour qu’elle suive le même cursus scolaire que lui et devienne à son tour avocate. Il l’a accueillie avec enthousiasme comme adjointe, puis très vite elle s’est imposée grâce à son travail et ses qualités.  Gala bénéficie d’une place particulière au sein du cabinet mais elle ne profite pas de cet avantage, elle se comporte comme les autres employés.

 Sortir en semaine ne l’enchante guère, elle n’est pas matinale, et son besoin de sommeil l’oblige à se coucher tôt pour être en forme au bureau mais on ne refuse pas un dîner chez son patron. Comme l’occasion se présente, elle profitera de cet évènement pour annoncer son départ du cabinet.

Maitre David Epelbaum fait partie de la bourgeoisie française. Sa famille vit en France depuis trois générations. Son aïeul, Abraham Epelbaum, a fui les pogromes de Lituanie dont ils étaient originaires, il s’est installé en France comme tailleur où il a travaillé très durement pour s’intégrer dans la société française et pouvoir offrir une bonne éducation à ses fils.

L’épouse de David, Anne Charlotte, une jolie blonde un peu grassouillette est issue de la noblesse française, ses ancêtres ont vécu à la cour du roi soleil, c’est la légende ! Sa mère la comtesse De Fontenay a épousé un cousin lointain, Charles De La Motte De Briyon. Ils ont uni leur maigre héritage, une propriété et un château en ruine. En vendant la propriété ils purent restaurer le château. Pendant toute leur enfance, les enfants ont dû se plier aux travaux de jardinage, de ménage et de rénovation, constant dans un tel endroit. Les parents prêtaient le château pour des réceptions, séminaires ou mariages contre rémunération et Anne Charlotte était tour à tour serveuse, femme de chambre ou guide. Le comte et la comtesse de Briyon furent choqués quand Anne Charlotte voulu leur présenter son futur époux, Jonathan Epelbaum, son ainé de dix-huit ans et de confession judaïque.

⸺  Pourquoi pas un chinois ou un vendeur de quatre  saisons ! Ironisa le père.

⸺  Un juif ? reprit la mère. Il ne manque que cela dans notre famille ! S’exclama-t-elle en faisant de grands gestes en direction du ciel.

Mais Anne Charlotte ne céda pas. Elle se moquait des menaces du père de la déshériter, elle abandonnera sans problème sa part à ses frères et sœurs. Jonathan lui offre une vie confortable, celle qu’elle rêvait d’avoir, loin de la vie de ses parents. Pas question d’épouser ce jeune aristo qui lui était promis, encore un fauché qui ne possédait qu’un château délabré et glacial. Elle ne voulait plus grimper sur les toits pour remettre en place des tuiles envolées les jours de tempête, laver et repasser des tentures de trois mètres de hauteur et quatre de large, encore moins de préparer un dîner pour une vingtaine d’hôtes payants et essayer de les faire rêver, leur décrivant dans les moindres détails la vie de leurs aïeules en l’enjolivant. Elle ne voulait pas du quotidien de ses parents, ces aristocrates fauchés transformés en jardinier, cuisinier, maçon ou guide. Mariée à Jonathan, elle jouit de la vie sans se préoccuper des problèmes domestiques et matériels. Ce n’est pas un mariage d’amour mais d’intérêts communs et une profonde tendresse s’est installée entre eux. Anne Charlotte est distinguée, instruite, elle sait recevoir et peut converser avec toutes sortes d’hôtes, elle sait être drôle et connait les us et coutumes de la bonne société. Jonathan s’est offert ce luxe en épousant cette petite comtesse. Elle le sait et elle en profite sans scrupules, elle fait admirer à Gala ses derniers achats dans les prestigieuses maisons de couture. La différence d’âge entre elle et son époux est une source de plaisanterie. Elle aime le taquiner en s’esclaffant :

⸺  Comme un portefeuille bien rempli donne du charme à un homme plus âgé !

Parmi les invités il y a un homme d’une quarantaine d’années, il détonne parmi les autres. Son accoutrement négligé, des cheveux grisonnants trop longs, des chaussures cirées à la va vite, on peut voir le cirage qui a séché en paquet sur certains endroits, l’œil est vif, le verbe haut, il se mêle à toutes les discussions même sur des sujets qu’il maitrise à peine. C’est le protégé d’Anne Charlotte, ils ont fait les quatre cents coups ensemble durant leur jeunesse et elle aime l’imposer dans ces dîners qu’elle trouve barbants. Charly, de son prénom, ne crache pas sur la bouteille, son verre à peine vide, il le remplit. Il essaie de convaincre son auditoire sur un projet qu’il rêve d’entreprendre mais sans avoir le sou. Il cherche de riches associés, l’endroit est propice mais les convives ne paraissent pas intéressés par ce projet farfelu. Son invention révolutionnaire intègre des panneaux solaires sur les toits des voitures électriques qui se rechargent ainsi automatiquement sans avoir besoin de passer par des bornes. Anne Charlotte applaudit à cette merveilleuse invention, elle est la seule et un silence pesant s’installe.

C’est à ce moment-là que Gala en profite pour annoncer, d’une petite voix intimidée, à Maitre Epelbaum son désir de mettre un peu de distance avec un métier qui rogne son morale. Elle souhaite prendre une année sabbatique pour voyager et se ressourcer.

⸺  Je t’engage à le faire. S’exclame-t-il enthousiaste, à la grande surprise de l’auditoire.

⸺  J’ai moi-même toujours regretté de ne pas m’être accordé des moments d’oisiveté. J’ai foncé tête baissée dans la vie active et depuis je n’ai jamais repris mon souffle. La carrière et l’argent ne comblent pas une vie, il faut pouvoir s’arrêter pour respirer et regarder autour de soi. On apprend beaucoup des autres. Tu reviendras transformée et tu auras toujours une place parmi nous.

Gala remercie chaleureusement son patron pour sa compréhension et elle se sent tout à coup très légère. Elle se met à rire de bon cœur aux blagues de Charly et une certaine complicité s’établit entre eux, Anne Charlotte observe cela d’un regard bienveillant. Les autres invités, deux vieux garçons, associés du cabinet ont quitté la soirée depuis bien longtemps. Il se fait très tard et Charly propose de raccompagner Gala, son carrosse est garé tout près. Elle accepte. Ils prennent congé et partent à la recherche de la voiture de Charly, il n’est plus sûr de l’endroit où il est garé.

⸺  Tu dois me trouver ridicule? Et sans attendre de réponse, il reprend.

⸺  Quand je suis mal à l’aise, je bois, et quand je bois je parle à tort et à travers, sans aucun discernement. J’espère au moins les avoir bien divertis.

Son air perdu et son rire forcé émeuvent Gala.

⸺  Ne t’inquiète pas, lui dit-elle. Ce sont de grands enfants gâtés par la vie. Avoir un rhume est une injustice pour eux, peu de gens trouvent grâce à leurs yeux. Ton idée de panneaux solaires est très bonne.

Quand enfin ils trouvent la voiture, le carrosse s’est transformé en épave. Gala doit se glisser par la place du conducteur pour s’asseoir, la porte du passager est bloquée, les rétroviseurs tiennent avec du gros scotch et un essuie-glace est tordu. Gala s’en amuse beaucoup, surtout devant la gêne de Charly. Des amis l’hébergent, son appartement a été saisi, de mauvaises affaires et un divorce douloureux l’ont ruiné. Anne Charlotte le soutient et l’aide financièrement, elle est toujours pleine d’enthousiasme pour ses nouveaux projets, ils ont une grande complicité.

Ils se quittent devant chez Gala en se promettant de se revoir au plus vite.

Le lendemain le réveil est difficile mais Gala est joyeuse. Elle se remémore cette soirée qu’elle avait tant appréhendée. A tort, tout s’est bien déroulé, elle a pu annoncer son départ du cabinet et faire la connaissance de Charly. C’est la première fois de sa vie qu’elle prend une décision si importante. Elle s’est toujours laissée porter mollement. Ses parents ont eu une grande influence sur ses choix. Elle a tout fait pour ne pas les décevoir. Inconsciemment, elle essaie de leur faire oublier le drame de leur vie, leur fille ainée. Ils ne prononcent jamais son prénom, mais son fantôme hante leur vie, on le sent, palpable dans les moindres recoins de la maison familiale.

Il lui faut dans un premier temps agir avec méthode. Après, elle laissera ses propres désirs la guider. Ce dont elle est sûre c’est que Quentin n’a plus sa place dans son projet de nouvelle vie. Il faut rompre, ensuite seulement elle aura le courage d’affronter ses parents. Elle n’éprouve plus d’amour et se doit d’être honnête avec lui.

Le soir même, elle invite Quentin à venir la rejoindre chez elle. Elle ne veut plus perdre de temps et plus vite elle se débarrassera de cette tache pénible, plus vite, elle se sentira libérée. Au premier verre, elle lui annonce son désir de partir quelques temps, loin de tout pour réfléchir. Elle ne veut pas continuer à se mentir, à lui mentir. Elle n’est plus sûre de son amour pour lui, elle a besoin de prendre du recul. Chaque mot est pesé, calculé, elle avance avec la sensation de marcher sur des œufs. Elle a du mal à soutenir son regard. Quentin est ulcéré, il ne supporte pas d’être recalé de la sorte. Il n’a jamais connu d’échec, sa vie est un modèle de réussite. Il devient odieux, méprisant.

⸺  Mais pour qui se prend-elle cette petite dinde écervelée ?

Son visage affiche un rictus qu’elle ne lui connait pas, de l’écume blanche perle au coin de sa bouche, il semble se retenir de la gifler.

⸺  Heureusement que je ne me suis pas engagé avec toi, hurle-il. Déséquilibrée ! Tu me rends service, les femmes se battront pour m’avoir. De toute façon, je n’ai pas arrêté de te tromper, avec quelques-unes de mes collègues et une certaine Elsa, ta meilleure amie je crois ?

A ces mots, il semble jubiler, il sent qu’il vient de marquer un point. Il continue sur le même ton.

⸺  La fameuse soirée où tu avais une fois de plus déserté avant minuit comme Cendrillon. Elsa m’a tenu compagnie, elle, et toute la nuit. Elle avait l’air d’apprécier et sans remord, ricane-il d’un ton sarcastique.

Gala blêmit, l’uppercut est violent. Elsa est sa meilleure amie, elles se connaissent depuis l’enfance. Elles partagent leurs secrets les plus intimes.

Comment Elsa a-t-elle pu se laisser séduire par Quentin ? Comment a-t-elle pu continuer à vivre, à rire à ses côtés sans la moindre mauvaise conscience ? Pourquoi lui avoir    caché ? « Trop d’alcool, un moment d’égarement, une erreur, une regrettable erreur. » Elle aurait fini par lui pardonner et permis à Gala de sortir plus tôt de sa léthargie, elle l’aurait quitté sur le champ. Que de gâchis ! Que de temps perdu ! Désormais, sans le soutien d’Elsa, elle devra avancer seule. Quentin pousse la mesquinerie jusqu’à lui demander de lui restituer les cadeaux coûteux qu’il lui a offert. C’en est trop, Gala le pousse hors de chez elle et s’effondre en larmes. Une page se tourne.

Son départ du cabinet est une formalité, elle offre un pot de départ à ses collègues. Elle leur promet de revenir en sachant qu’elle ment et confie ses dossiers à une jeune avocate fraichement débarquée et pleine d’allant.

Le premier jour de sa nouvelle vie fut assez déstabilisant. Gala était tellement formatée que de devoir se lever sans programme la fragilisait. Elle tournait en rond dans son appartement, pas de coup de fil urgent à passer, pas de rendez-vous, même la vaisselle sale pouvait attendre dans l’évier. Il fallait s’adapter à un nouveau rythme. Au plus lointain de ses souvenirs d’enfance, elle ne se rappelait pas un moment d’oisiveté. Elle ne connait pas le mot ennui et ne l’a jamais conjugué. Pour ses parents, il fallait toujours s’occuper, on devait lire, dessiner ou réviser, la télévision était bannie et les babillages au téléphone avec une copine, une perte de temps. Gala était une enfant docile, calme, obéissante, le contraire de sa sœur ainée. Adèle était toujours en conflit avec ses parents. Elle ne supportait pas leur autorité, leur façon de vouloir tout diriger dans sa vie. Toujours en colère, elle parlait d’eux en mal, les insultait, les traitait de nazis ou de despotes, souhaitant leur mort et qu’un train les aplatisse. Gala était terrifiée en l’écoutant, elle imaginait sa mère et son père ligotés aux rails d’un train qui arrivait à vive allure, cette vision la hantait. Elle ne comprenait pas la rage de sa sœur, ses parents ne lui semblaient pas si méchants. Adèle accumulait les méfaits, un jour, elle avait dérobé les sous-vêtements de leur mère pour les découper. Un autre jour, elle jeta par la fenêtre les gros cigares de leur père, ceux qu’il aimait fumer et offrir en certaines occasions. Elle jurait de quitter la maison dès ses dix-huit ans et que personne de la famille ne la reverrait. Elle n’allait plus en cours et fréquentait de drôles d’individus. Il lui arrivait de disparaitre des nuits entières, ses parents, fous d’inquiétude, erraient à sa recherche. Souvent leur mère se plaignait qu’elle lui avait volé de l’argent. L’ambiance à la maison était pesante et Gala se faisait de plus en plus transparente. Elle avait pris l’habitude de marcher sur la pointe des pieds et de murmurer. Sa mère était à fleur de peau, et Gala ne voulait surtout pas la contrarier.

Un matin, très tôt, on sonna à la porte avec beaucoup d’insistance. Deux hommes et une femme, des policiers en civil accompagnaient Adèle, menottée, le visage griffé, la lèvre tuméfiée. Gala fut reconduite dans sa chambre. Elle entendait le remue-ménage dans la chambre de sa sœur, ils semblaient chercher quelque chose. Puis des exclamations de voix, des portes qui claquent et ce long cri, déchirant, celui de leur mère qui, impuissante, anéantie de douleurs resta prostrée plusieurs jours.

Gala apprit bien plus tard que sa sœur et deux complices s’étaient introduits chez une femme pour lui dérober de l’argent et des bijoux. La tentative de vol avait mal tourné et pour faire taire la femme qui hurlait, pris de panique, ils l’assommèrent avec un bibelot. La vue du sang les avait fait fuir, abandonnant leur victime inanimée. La femme n’était que légèrement blessée mais Adèle et ses complices furent accusés de vol et de tentative de meurtre. Adèle encore mineure, à peine dix-sept ans, fut reconnue coupable et, circonstance aggravante, l’instigatrice des faits. Une meneuse dure et sans pitié avait plaidé l’avocat de la plaignante. Leurs parents firent le nécessaire pour assurer sa défense et pour les années d’incarcération. Elle refusa toute visite et à sa sortie de prison, cinq ans plus tard, elle choisit de disparaitre.

A la maison, on ne prononça plus jamais son prénom. Sa chambre fut transformée en bureau, ses affaires données et ses photos disparurent des albums de famille.

Gala n’a plus de sœur, sa simple évocation la remplit de tristesse. Il lui suffit de fermer les yeux pour se remémorer les moments heureux qu’elles ont partagés, des souvenirs de vacances, de jeux, quelques repas d’anniversaire. Elle se souvient de son regard si dur et tendre à la fois, il est imprimé à jamais dans sa mémoire. Les traits du visage restent flous mais ce regard, elle ne pourra jamais l’oublier. De grands yeux bleus lavande qui deviennent marine quand elle est en colère, un regard fixe plein d’intensité qui semble pénétrer votre âme et vous bouleverse mais elle ne veut pas se laisser aller à la mélancolie. Elle emploiera son temps libre à la rechercher. Son silence est trop long, elle veut la retrouver et comprendre.

Dans l’immédiat, il est temps pour Gala d’affronter ses parents et leur annoncer son intention de prendre une année sabbatique. Ces souvenirs douloureux remontent à la surface et la tétanisent, elle redoute de les affronter. Toute son enfance, elle a essayé de leur faire oublier l’absence de cette sœur, à présent volatilisée, disparue. Elle est très angoissée de devoir leur annoncer sa décision de s’arrêter de travailler et de vouloir prendre du recul sur sa vie. Elle doit aussi leur apprendre sa rupture avec Quentin. Gala s’attend au pire et elle est surprise de les trouver si calmes et compréhensifs. Ils approuvent son besoin de souffler un peu. Elle a toujours été un modèle d’assiduité. Depuis presque vingt-huit ans, elle a suivi brillamment le parcours qu’ils lui ont tracé sans jamais se rebeller ou se plaindre, ils ont essayé de faire au mieux pour elle. Maintenant sa vie lui appartient et ils doivent s’effacer devant ses décisions. Ils acceptent ses nouveaux choix. Sa mère est peinée de sa rupture avec Quentin, elle le trouve beau garçon et si brillant qu’elle avait nourri intérieurement le désir de voir cette union se concrétiser par un beau mariage et des petits enfants. Gala, habituellement si pudique, n’a aucun scrupule à leur narrer les frasques de Quentin avec d’autres femmes ainsi qu’Elsa, sa meilleure amie, elle raconte la mesquinerie du garçon voulant récupérer les cadeaux qu’il lui avait offerts. C’est la première fois qu’elle s’épanche si intimement auprès de ses parents, elle est soulagée de ne rien leur cacher. Ils se proposent de l’aider financièrement si elle décide de ne pas retravailler un certain temps. Elle refuse, elle a mis de côté de quoi faire plusieurs tours du monde et son appartement est pratiquement payé.

Gala quitte la maison familiale soulagée, ils l’ont comprise et soutenue, il est inconcevable pour elle de les rendre malheureux. Sans leur consentement, elle aurait peut-être fait marche arrière. Quand la porte se referme derrière elle, le souffle fait voler son chapeau cloche, elle prend cela pour un bon présage, le vent semble lui ouvrir un nouveau chemin. Elle ne marche pas, elle sautille comme une petite fille en chantonnant, légère et enfin libre.

CHAPITRE 3

Quand Adèle pénètre pour la première fois dans le cercle de jeu de la place Clichy, il lui semble connaitre cet endroit. Tout lui parait familier, même l’odeur, une odeur de vieilles pierres humides mêlées à celles douçâtres d’haleine et de transpiration. Les yeux levés vers la verrière Art Nouveau, elle s’émerveille des arabesques très kitch avec ses anges, ses feuillages et ses fleurs. Les murs beiges jaunâtres sont chargés de moulures. Tout dans ce décor, jusqu’aux carrelages anciens rend cet endroit atypique. Ce fut longtemps une académie de billard, très vite, remplacée par des tables de jeux. En traversant le sas, on pénètre dans un autre siècle, les fantômes du passé semblent se mêler à la nouvelle clientèle, de jeunes « grinders », des retraités qui viennent jouer leur petite partie de carte de l’après-midi et des chômeurs qui essayent d’arrondir leur fin de mois mais souvent la compliquent. Il y a aussi les pros, ceux qui ont quitté un métier, un avenir moins incertain pour vivre de leur passion, les cartes, ou plus exactement le poker et ses variantes. Ce mélange de genre rend cet endroit magique. Sur la droite en entrant s’affairent des serveurs derrière un immense bar en bois. Sur la gauche, isolée par un lourd rideau, la salle dite VIP, on y joue de grosses sommes. Il n’est pas rare de voir poser sur une seule table l’équivalent en jetons de plusieurs milliers d’euros. Des travaux de modernisation et un petit salon permettent aux joueurs d’attendre une place aux tables d’une façon confortable. Dans chaque salle d’immenses écrans permettent de suivre la progression des inscriptions. Il est courant certains soirs de devoir attendre plusieurs heures avant de jouer.