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« Cachée au sein de la foule, anonyme, invisible, Nina levait les bras, remuait les hanches et hurlait son nom. Une petite flamme sèche la dévorait, l’embrasait tout entière. Ses joues étaient brûlantes. Son regard, de glace. Elle attendait, consumée d’impatience, qu’il fût vingt et une heures… »
1995… 2011… En retrouvant son poste au Lycée français de Tokyo, Vincent croit tout avoir appris des séismes et de leurs répliques. Mais la lame de fond qui va changer le destin de ce professeur de lettres s’appelle Nina, une élève surdouée qui va pulvériser sa vie avec la violence d’une explosion nucléaire.
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Seitenzahl: 505
Veröffentlichungsjahr: 2020
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© photo Chann Lagadec
© composition Florian Collard / Hiroyuki Fujita
ISBN 979-10-90635-53-1
© Les éditions Noir au Blanc, mars 2020
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Roman
Marie Christine Collard
RÉPLIQUES
Prologue
Le son déferlait d’une montagne d’amplis empilés sur la scène. La batterie était lourde, les guitares saturées. Une ligne de basse lancinante soutenait la musique puissante et sans compromis, jouée par le groupe de Visual Kei. Leur tenue de scène empruntait au théâtre kabuki son maquillage codifié et ses manteaux de soie indigo, dont les motifs s’étendaient de façon asymétrique des épaules vers le bas droit du vêtement, laissant voir les irrégularités de la teinture et les reflets rougeâtres du tissu… Seule concession à l’univers rock, un pantalon en cuir noir, ajusté. Le chanteur colla ses lèvres au micro. Sa voix rauque se posait sans effort sur les rythmes complexes de la musique, soulignait les riffs torturés du guitariste et plongeait le public de la live house1dans une transe hypnotique. Les pinceaux des projecteurs balayaient la scène et, à intervalles réguliers, aveuglaient la salle qui se mettait à crier. Des lycéens, en uniforme d’avant-guerre –pantalon noir, veste à col mao et gros boutons apparents– et des filles en kimono, dont les longs cheveux ondoyaient comme des algues balancées par la houle. L’énergie des autres membres du groupe accentuait, par contraste, la sobriété du jeu de Ken et ses poses nonchalantes. L’ébauche d’un geste, l’ombre d’un sourire suffisaient à affoler ses admiratrices.
Cachée au sein de la foule, anonyme, invisible, elle faisait comme les autres, remuait les hanches et hurlait son nom. Comme les autres, ellelevait les bras vers la main gantée du chanteur dont, mieux qu’aucune autre, elle connaissait la douceur et les caresses. Une petite flamme sèche la dévorait, l’embrasait tout entière, comme une fièvre. Ses joues étaient brûlantes. Son regard, de glace. Elle attendait, consumée d’impatience, qu’il fût vingt et une heures.
*
Un coup de tonnerre déchira l’air, suivi par la flèche aveuglante d’un éclair, sans qu’elle tressaillît. Elle avait l’esprit ailleurs. Son téléphone portable annexait toutes ses pensées. Questions. Insultes. Menaces. Il avait dû saturer son répondeur de messages… Elle s’arrêta au feu rouge, tendit des doigts hésitants vers son sac, mais s’obligea à reposer la main sur le volant. La voiture ruisselait, souffletée par les bourrasques mêlées d’embruns. De grosses gouttes martelaient la fenêtre de toit, frappaient les vitres. À l’intérieur de l’habitacle, le vacarme était assourdissant. Une nuit d’orage était tombée sur la ville. Le vent tordait les arbres du boulevard et rabattait sur le pare-brise des paquets d’eau et de rameaux brisés. La pluie masquait les maisons et la route, la séparant du reste du monde.
La file de voitures à sa droite s’ébranla. Sans même en avoir conscience, elle mit en prise et enfonça l’accélérateur. Un zigzag blanc, éblouissant, illumina brièvement son visage. Et ce fut le choc, brutal, incompréhensible. L’Austin Mini se coucha sur la chaussée inondée, en grinçant et en craquant comme un bateau dans la tempête.
Elle ne gardait aucun autre souvenir de l’accident.
1
Janvier 2011
Le livre lui glissa des doigts et atterrit sur le sol. Élisabeth le savait, pourtant, qu’elle n’avait plus droit à ce genre de fantaisies. Fini la spontanéité. Fini l’improvisation. Chacun de ses gestes devait être pensé, prémédité, calculé. Elle se rejeta au fond de son fauteuil, épuisée à la perspective des deux étages à descendre pour aller chercher la pince à manche télescopique. Que le livre s’abîme par terre, elle s’en fichait ! Ce n’était qu’un manga, qu’elle détestait de toute façon. Quartier lointain, le chef-d’œuvre de Taniguchi. La voix de Vincent résonna dans sa tête, avec cette intonation spéciale, faite d’admiration et de respect, qu’il prenait pour en parler. Autour d’elle, des rayonnages couraient sur les murs. Des livres et encore des livres à en avoir la nausée.
Après des mois passés à lire, à l’hôpital, dans les salles d’attente ou confinée chez elle, Élisabeth en avait plus qu’assez des livres. Pourquoi avoir accepté de ranger ceux-ci ? Toute la pièce se mit à tourner. Elle ferma les yeux et laissa le vertige se dissiper. Elle avait cru que ce serait un travail facile. Tout était à sa portée. Une légère poussée sur les roues du fauteuil la propulsait d’un bout à l’autre du bureau, sans qu’elle rencontre le moindre obstacle. C’était une pièce faite pour elle. Comme l’était d’ailleurs toute la maison. Adaptive house, avait dit le gars de l’agence immobilière. Avec un accent japonais prononcé. Adaptive house. Une maison adaptée aux handicapés. Un must. Quasiment introuvable à Tokyo. Un appartement, ça oui, il pouvait leur en proposer plusieurs. Mais une maison… Vincent qui ne supportait ni les halls d’immeuble ni les ascenseurs avait eu un sourire de cadeau de Noël. Ils avaient signé le bail le jour même.
Il avait fallu qu’elle tombe sur Quartier lointain. Il avait fallu que Vincent emporte ce maudit manga parmi ses livres de cours, parmi tous les livres qu’il n’avait pas encore lus et ceux qu’il relisait sans fin. Il avait fallu qu’il le glisse dans cette énorme caisse arrivée de France, la veille, par bateau. Élisabeth finirait de ranger. Elle l’avait promis. Elle ramasserait aussi le manga détesté qui gisait, ouvert, contre le sol, et lui donnerait une place dans la bibliothèque. D’ailleurs, ce n’était pas vrai. Elle ne détestait pas vraiment Quartier lointain. Elle ne haïssait que les souvenirs qui en poissaient les pages. Ce n’était pas un hasard si ce livre lui avait échappé. Un corbeau se percha sur les fils électriques, devant l’unique fenêtre du bureau. Son œil rond fixait Élisabeth, avec une curiosité avide qui l’effraya. Rendue à la réalité, elle fit un grand geste de son bras valide. Le corbeau s’envola, le bec ouvert sur un croassement lugubre. D’autres cris lui répondirent en écho.
Élisabeth se rappela que c’était le jour de ramassage des ordures ménagères. Avant de partir pour le lycée, Vincent avait déposé les sacs-poubelle au coin de la rue, sous le filet de protection censé décourager les oiseaux, qui s’en moquaient bien. Leurs serres déchiraient le plastique. Leur bec éventrait les sacs. Ils emportaient les épluchures de légumes ou de fruits, et répandaient le reste sur la route. Les voisins d’Élisabeth ne sortaient leurs poubelles qu’au dernier moment. Les ménagères guettaient les corbeaux et surgissaient pour les chasser en faisant des moulinets avec un balai de brindilles. Toutes choses qu’Élisabeth ne pouvait faire. Et pas davantage Vincent, puisqu’il commençait tôt chaque matin. Jusqu’à quand les voisins supporteraient-ils de voir s’étaler sous leurs fenêtres leurs menus de la semaine ? Elle espéra que la camionnette de ramassage ne tarderait plus. En général, vers 7 h 45, elle entendait le petit thème musical annonçant son passage et les « bip bip bip » réguliers signalant ses marches arrière.
Un rayon de soleil traversa la pièce et traça une large bande de lumière où brillèrent des grains de poussière. Élisabeth tourna le visage vers le bleu tropical du ciel d’hiver. Elle se dit qu’elle était loin de chez elle. Loin des nuages bas et les rafales de vent salé qui jusqu’alors avaient été la norme. Loin des ciels striés par cette pluie oblique du Nord qui donne à la mer des reflets métalliques. Elle soupira, détourna le regard. Et planifia son parcours du combattant. Faire rouler le fauteuil jusqu’à l’escalier. Le fixer sur la rampe électrique. Actionner ce qu’elle avait fini par appeler le monte-charge. Descendre. Prendre la pince à la cuisine, la caler sous son bras. Remonter. Combien d’essais avant d’attraper le livre ? Trois, quatre ?
Il existait une autre option : marcher. Elle pouvait marcher. Lentement et d’un pas mal assuré, mais elle le pouvait. Il n’y avait aucun obstacle dans la pièce donc elle ne risquait rien. En tout cas c’était bien moins dangereux que l’allée devant la maison, où elle se déplaçait avec d’infinies précautions, le regard au sol, comme un chien truffier. Se lever. Marcher jusqu’au livre, faire passer le poids de son corps sur sa jambe droite, se baisser. Simple, faisable. Mais si elle perdait l’équilibre ? Cet équilibre encore neuf, instable, privé du balancier de son bras gauche. Si elle tombait ? Elle ne se relèverait pas. Pas toute seule. Il lui faudrait attendre dans cette position humiliante le retour de Vincent. Donc, la pince ! Elle serra les dents et manœuvra le fauteuil roulant jusqu’à l’escalier.
2
Le hasard faisait qu’au même moment, Vincent feuilletait le second tome de Quartier lointain, confortablementinstallédans une rame de la ligne Yamanoté. Il avait trouvé une place assise. Il en trouvait presque toujours le matin, puisqu’il partait bien avant l’heure de pointe. Les deux banquettes, placées en vis-à-vis, étaient chauffées. Une voix féminine annonçait, en japonais et en anglais, les correspondances et les arrêts. Elle rappelait aux voyageurs de ne rien oublier derrière eux. Vincent se sentait pris en charge. Bercé. Choyé. Il savourait la précision du trait de crayon de Taniguchi, son sens aigu de l’observation. Les rues de Tokyo, les visages endormis des passagers d’un train… Chaque dessin était saisissant de justesse. Redécouvrir cette histoire, au cœur même du Japon, avait une saveur exceptionnelle.
Chaque matin, il lisait ou bien il se repassait mentalement les grandes lignes de ses cours, surtout ceux de sa classe de Première. La plupart des passagers somnolaient. Comment se débrouillaient-ils pour ne pas manquer leur arrêt ? Il pensa au professeur qu’il remplaçait, surnommé « le père Lachèze» – fléchette un peu faciledécochée par les lycéens–,rapatrié avant les vacances de Noël pour raison de santé. Le pauvre homme souffrait d’apnées du sommeil qui le transformaient en zombie dès la fin de la matinée. Comme le proviseur n’avait pas réaménagé les emplois du temps, Vincent donnait la plupart de ses cours le matin. Ce qui l’obligeait à se lever tôt quatre jours sur cinq, mais lui laissait de longues plages de temps libre l’après-midi. Le lycée était desservi par la Yamanoté, la ligne circulaire qui fait le tour de Tokyo-centre dans les deux sens. Vincent descendit à Otsuka, une station dont la notoriété ne devait rien au Lycée français, mais tout au Bell Classic, également appelé « Hôtel des mariages». Une bâtisse qui n’aurait pas déparé Disneyland : deux tours carrées encadrant la flèche d’une chapelle plantée dans le ciel bleu du matin. Naomi, la professeure de japonais du lycée, lui avait appris que la moitié de ses collègues français s’étaient mariés là. Vincent n’avait jamais porté d’alliance. Il ne supportait pas cette légère, mais irritante, démangeaison à son doigt. Sans trop analyser les raisons qui le poussaient, il lui avait aussitôt parlé d’Élisabeth.
En sortant de la gare, Vincent enroula une écharpe autour de son cou. L’air était piquant et tonique. Il lui restait dix minutes de marche jusqu’au lycée. Sa serviette – la même depuis ses débuts dans l’enseignement – se balançait au rythme de ses pas. Une haie de rosiers bien taillés bordait la rue en pente, fendue sur toute sa longueur par les rails du seul tramway de Tokyo. Un trajet plus agréable que les embouteillages matinaux du centre-ville de Boulogne-sur-Mer, Pas-de-Calais ! Il chercha à imaginer les rosiers en pleine floraison. Les fleurs seraient-elles rouges, roses, blanches ?
Tu es la fleur, tu es la rose,
Tu es celle en qui se repose,
La douceur qui tout autre passe;
Tu es celle en qui est enclose
La beauté…
Il avait murmuré ces vers à sa femme, en serrant entre les siennes une main glacée. C’était peu après sa sortie du centre de rééducation, lorsque les progrès d’Élisabeth avaient commencé à stagner et qu’il lui avait fallu faire le deuil de son bras gauche. Elle avait répondu, en parodiant Malherbe.
— Et Rose, j’ai vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin…
— Tu n’es pas morte, Élisabeth. Tu peux arrêter tout de suite de jouer avec cette idée. Je ne te laisserai pas faire.
Il l’aimait, il s’était juré de la protéger contre ses fantômes. Mais il n’avait rien fait. Le retour à la maison d’Élisabeth avait été un cauchemar. Elle s’était sentie déphasée, en marge de sa propre vie. Une intruse dans sa propre maison. Tout le premier étage lui était interdit. Au rez-de-chaussée, son fauteuil roulant passait de justesse l’embrasure des portes. Attraper un paquet de café dans l’armoire lui était devenu impossible. Elle était une Alice au pays des Merveilles. Rétrécie, diminuée, aux prises avec les multiples pièges d’un environnement hostile. À ce détail près que sa transformation à elle était définitive. Elle n’avait pas voulu que Vincent déplaçât le piano, ni même qu’il le fermât.
— Laisse-le respirer, avait-elle dit. Laisse-le vivre.
Il s’était mordu les lèvres. Il avait eu des semaines pour s’en débarrasser. Des semaines pour aménager la maison, faire installer un monte-escalier. Des semaines pour changer la hauteur du plan de travail de la cuisine et pour réorganiser les placards. Et il n’avait rien fait ! Rien ! Alors que tout dans cette maison rappelait à Élisabeth sa vie d’avant. Ce n’était que la veille qu’il s’était décidé à bricoler une rampe d’accès à la porte d’entrée. Qu’avait-il espéré ? Un miracle qui lui eût rendu sa femme telle qu’elle était ? Élisabeth n’était pas morte, mais elle n’était plus vraiment vivante. Elle était dans un monde à part. Leurs amis ne venaient qu’en coup de vent et ne voulaient jamais déranger. Julie ne rentrait qu’un week-end sur deux. La plupart du temps, ils étaient seuls. Lorsque Vincent partait pour ses cours au lycée Valentine-Hugo, Élisabeth dormait encore sur le canapé-lit du salon, plongée dans un épais sommeil chimique. Lorsqu’il revenait, elle l’accueillait avec un sourire mécanique et des phrases convenues.
Un soir qu’il était rentré plus tôt que d’habitude, il l’avait surprise au piano. Elle jouait Daniel, une chanson de Joss Stone. Un thème lent et désespéré. Elle chantait pour remplir les trous que sa main gauche, inerte, laissait dans la partition. Elle chantait d’une voix fêlée, prête à se briser à tout instant.
But I ain’t a bad person this I know
My lies, my cheats, my stealings
Make me cry till I stop breathing2
Il en avait eu la chair de poule. Pas seulement parce que le chant était d’une tristesse infinie, mais parce qu’Élisabeth avait modifié le texte original pour le chanter à la première personne.
I simply lost my mind
Lord, I’m asking you, Lord
Will you help me…3
Elle avait deviné sa présence et s’était tue brusquement. Ni elle ni lui n’avaient osé rompre le silence. Depuis l’accident, les mots entre eux étaient devenus des bombes qu’ils devaient manier avec d’infinies précautions. Pourquoi s’était-elle approprié les paroles de cette chanson ? À quels mensonges, à quelles tricheries faisait-elle allusion ? De quoi s’accusait-elle ? Le psychologue de l’hôpital lui avait dit que c’était très fréquent, cette culpabilité, ce ressassement. Pourquoi cet accident m’est-il arrivé à moi ? Pourquoi étais-je au mauvais endroit, au mauvais moment ? De quoi suis-je punie ? Pour quelle faute ?
Vincent s’était laissé tomber dans un fauteuil. Son problème à lui se réduisait à une seule question. Une seule et obsédante question. Que faire pour Élisabeth, que faire pour Élisabeth, que faire pour Élisabeth ? Et puis un matin, il avait trouvé. C’était comme si un bruit, presque imperceptible, mais épuisant, avait brusquement cessé. Pour la première fois depuis l’accident, il avait pu respirer à fond. Il avait d’abord exposé son projet à Julie, parce qu’il redoutait que la jeune fille n’y mît son veto. Mais Julie s’était montrée pragmatique et, sans l’avouer, soulagée. Elle étudiait à Sciences Po. Les allers et retours bimensuels entre Aix-en-Provence et Boulogne-sur-Mer lui pesaient.
— Un poste vient de se libérer au Lycée français de Tokyo. C’est inespéré. Il doit être pourvu à la rentrée de janvier. C’est très convoité. Il faut que je me décide vite. Tu pourrais venir y passer ta semaine de vacances en février…
Après tout, pourquoi pas ? Cela ne faisait pas une telle différence que sa mère soit à l’autre bout de la France ou à l’autre bout de la planète.
— Prends bien soin de maman, avait-elle seulement ajouté, parce que tu es tout ce qu’il lui reste.
Vincent s’était récrié. Il n’était pas tout pour Élisabeth qui adorait sa fille.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, Vincent. Un enfant quitte la maison, c’est dans l’ordre des choses. Mais pas un mari, en principe ! Elle n’a même plus la musique. Elle n’a plus que toi.
Grâce à l’appui de Julie, Vincent avait pu convaincre Élisabeth. Puisqu’ils n’en pouvaient plus de se cogner aux murs de leur ancienne vie, la meilleure chose à faire était de quitter leur maison. De quitter Boulogne. D’inventer une autre vie ailleurs.
Ensuite tout était allé très vite. Vincent avait obtenu le poste. C’était un professeur très bien noté, son ancienneté avait également joué, tout comme le fait que le Japon n’était pas pour lui un pays inconnu. Il avait déjà travaillé au Lycée français. Un remplacement de quelques mois, en1995. Bien avant son mariage. Cette fois, il partait pour trois ans, avec un statut d’expatrié. Plus de temps qu’il n’en fallait pour donner de nouvelles bases à son couple. L’ambassade les avait aidés à trouver une maison. Une maison adaptée, comme l’avait souligné l’agent immobilier. Une maison où c’était à Vincent de jouer les Alice. Il se cognait aux portes et se brisait les reins en lavant la vaisselle avec la joie neuve et enthousiaste des débuts.
Vincent faillit dépasser le lycée. Il reprit le contrôle de ses pensées et leva les yeux vers le ciel, un grand carré tout bleu qui lui sembla de bon augure. Il franchit la grille de l’établissement, un sourire sur les lèvres. Un de ces instants de bonheur inexplicable, mais pas moins trompeur qu’un accès de déprime. Le Lycée français accueillait quatre cents élèves entre la sixième et la terminale. Deux classes pour chaque niveau. Vincent avait en charge une classe de cinquième, les deux classes de seconde et la plus importante à ses yeux, la classe de première littéraire qu’il devait préparer au baccalauréat. Le défi était double. C’était une classe à examen et il devait rattraper le retard accumulé par son prédécesseur.
Il avait choisi d’étudier La Peste en œuvre complète. Ce roman philosophique lui permettrait d’éclairer quelques thèmes forts. L’absurdité de la condition humaine, la mort aveugle et égalitaire, la fatalité à la fois quotidienne et tragique. Mais aussi l’engagement et l’action, la fraternité dans le combat, la lutte contre l’ordre du monde. Un vaste programme qui l’exaltait.
Il passa par la salle des profs, presque déserte à cette heure, et échangea quelques mots avec Damian, le prof de physique. La quarantaine comme lui. Mais aussi blond que Vincent était brun. Marié depuis dix ans à une Japonaise avec laquelle il avait eu des triplés.
— Quand tu as des triplés, Peyrac, l’expression « élever des enfants » prend vraiment tout son sens. Surtout l’aspect « élevage », tu vois ?
Vincent se montra aussi compatissant qu’il le put. Il n’avait jamais connu ce genre de nuit blanche, mais ne crut pas utile d’en parler. Il jeta un œil dans son casier. Une note l’informait qu’un exercice d’évacuation aurait lieu quelques minutes avant la récréation de 10 heures. Les élèves ne devaient pas être prévenus, ce qui permettrait de tester leur capacité de réaction en cas de séisme.
— Évidemment, pendant mes heures avec les terminales S !
Vincent se retourna vers la professeure de maths, une jeune femme brune et énergique. Elle l’avait observé pendant qu’il lisait la note de service et le prenait à témoin.
— C’est à croire qu’il le fait exprès. Je le lui ai pourtant dit et redit : pas quand j’ai les terminales S ! Tu imagines ? Une classe scientifique dont un tiers n’a pas la moyenne ! Alors que le coefficient en maths pour la filière S est de ٧ !
— Ça ne m’arrange pas, moi non plus. J’ai les premières littéraires jusqu’à 10 heures. Et cinq mois pour les préparer au bac.
Ravie d’avoir trouvé un allié, la jeune femme sourit à Vincent.
— Si nous allions négocier un arrangement avec notre cher proviseur ?
La pensée que Vincent puisse refuser ne l’effleura pas, car elle se leva sans attendre sa réponse. Ils sortirent dans le couloir.
— À propos, pas trop dure, ton adaptation?
C’était la première fois depuis trois semaines qu’elle lui parlait comme à une personne, et pas uniquement comme à un collègue.
Vincent aimait les rapports humains. Il ne se résignait pas à être assimilé à une fonction. Passe encore auprès des élèves qui avaient le plus grand mal à imaginer que leur professeur pût avoir une vie en dehors de l’école. Mais avec ses collègues, il aurait aimé tisser des liens d’amitié. Or, à l’évidence, l’enseignement n’était pas le terreau idéal pour cela. Hommes ou femmes, on s’interpellait par le nom de famille. Le tutoiement était de rigueur. Et il fallait faire face aux rivalités de clan: les agrégés, les certifiés, les résidents. La noblesse de la matière enseignée entrait en ligne de compte. Ainsi que l’ancienneté. Et enfin le fait d’être, ou de ne pas être, dans les petits papiers du proviseur…
Vincent soupira.
— Non, ça peut aller. C’est plus difficile pour ma femme. Élisabeth est…
Il hésita.
— Élisabeth n’était jamais venue au Japon.
— Alors que toi, si ?
— J’ai fait un remplacement de quelques mois. Ici même. En 1995. L’année a été un peu… particulière. Tremblement de terre à Kobe, en janvier. Je venais d’arriver. Et trois mois plus tard, l’attaque du métro de Tokyo au gaz sarin.
— Plutôt compliqué à vivre !
— Bah, comme tu vois, j’ai survécu.
Ils croisèrent quelques élèves dans les couloirs. Les Français leur lançaient un bonjour sonore. Les Franco-Japonais s’inclinaient légèrement et les saluaient sans dire un mot. La déléguée de classe de la première littéraire marchait le nez dans un livre. Elle évita ses professeurs au dernier instant.
— Eh bien, Nina Hamano, toujours aussi studieuse ?
La jeune fille sourit à la prof de maths.
— Oh, j’aime bien lire, c’est tout.
— « La modestie est quelquefois hypocrite, la simplicité ne l’est jamais.»
Nina jeta sur Vincent un regard surpris.
— Une pensée de D’Alembert, Nina. À méditer, pendant tes heures de loisir.
Quand ils furent dans l’escalier, la professeure de maths dit tout bas à Vincent :
— Des problèmes avec Nina ?
— Non, aucun. Je lui donne juste du grain à moudre.
— Ah, tant mieux ! Parce que c’est ta meilleure élève. Un physique très japonais avec un esprit très cartésien. Une môme intelligente qui aurait eu sa place en filière scientifique. Les parents n’ont rien voulu entendre, malheureusement. Le français, la culture française. Rien d’autre ne compte à leurs yeux !
— Elle est douée pour la matière, c’est une évidence. Extrêmement douée, même.
Lors de son premier cours, Vincent avait fait remplir à ses élèves une fiche de présentation. Il leur avait posé quelques questions convenues sur leur passe-temps favori, le dernier livre qu’ils avaient lu… et quels étaient, autant qu’ils puissent en juger, leurs points forts et leurs points faibles. Et enfin, de définir en quelques mots les qualités d’un bon professeur. Les réponses de Nina avaient été tout, sauf banales. Elle lisait Osamu Dazai plutôt que Murakami, demandait à un professeur d’être charismatique et intransigeant, ainsi que de mettre moins de deux jours à corriger les copies. Dans la rubrique « Personnalité », sans préciser s’il s’agissait de ses défauts ou de ses qualités, elle avait cité pêle-mêle le besoin de discipline, la rigueur, la peur de décevoir et celle de s’ennuyer. Vincent garda pour lui les réponses les plus personnelles et se contenta de commenter le passe-temps favori de Nina.
— Elle n’a mis qu’un mot : réfléchir !
— Pas banale, cette gamine. Une perte pour la classe scientifique, j’en suis convaincue ! Bon, prêt à affronter Dieu ?
Elle frappa deux coups secs à la porte du proviseur.
Dix minutes plus tard, Vincent entrait en classe, le livre de Camus sous le bras. Il avait deux heures entières à lui consacrer. Le proviseur avait repoussé l’alerte-séisme à l’après-midi.
3
Comme aucun autre manga n’était venu lui compliquer la tâche, Élisabeth avait achevé le rangement du bureau. Elle se sentait de bonne humeur et décida de sortir. Elle aimait se promener dans la petite rue qui longeait les voies ferrées de la ligne Yamanoté. Trois kilomètres, plantés de cerisiers, entre la gare de Sugamo et celle de Komagomé. L’heure de pointe étant passée depuis longtemps, elle n’y rencontrerait pas grand monde. Élisabeth sortit de chez elle et imprima au fauteuil de longues poussées régulières. Son bras blessé participait à l’effort, sans qu’elle lui en donnât l’ordre et sans qu’elle pût l’en empêcher. La synesthésie, c’était le mot utilisé en ergothérapie : l’imitation involontaire du mouvement d’une main par l’autre. Le ciel était toujours d’un bleu profond. L’effort physique et le soleil hivernal la réchauffaient.
Il y eut soudain des pas derrière elle. Sans même se retourner, elle força l’allure. Les pas aussi se firent plus rapides et plus proches. S’il avait plu, Élisabeth n’aurait pas lutté. Il n’y avait rien à faire contre la pluie. Mais il faisait beau. La gare dont le toit miroitait au soleil n’était plus très loin. Élisabeth y riva le regard et donna aux roues du fauteuil une cadence rageuse. La sueur ne tarda pas à glacer son pull. Elle serra les dents et augmenta encore le rythme, malgré ses muscles tétanisés. Il n’y avait qu’elle et cette inconnue dont les talons hauts martelaient l’asphalte. Car c’était une femme. Ce qui donnait à Élisabeth une raison de plus pour s’accrocher. Un train urbain passa dans un sifflement strident. Il amorçait son entrée en gare. Élisabeth perçut sur son visage le souffle de la rame. Les talons claquaient toujours derrière elle. Dix centimètres au moins. Mais même juchée sur des échasses, la jeune femme ne se laissait pas distancer. La petite rue longeant les voies montait sur une centaine de mètres. Une longue pente douce avant la gare. Élisabeth aurait pu enclencher le moteur électrique. Mais cela aurait été tricher. Les muscles de son bras droit étaient durs et douloureux. Tellement durs et douloureux que, hors d’haleine, elle abandonna la lutte. L’instant d’après, l’inconnue la dépassa sans s’arrêter. Et heureusement – Élisabeth la bénit pour cela – sans lui proposer son aide. Elle attendit que ses battements cardiaques ralentissent. Pourquoi s’était-elle lancé ce défi stupide ? Gagner contre une valide, comme si c’était possible. Elle actionna la commande électrique du fauteuil.
À l’entrée de la gare, elle plaqua sa carte sur le lecteur pour franchir le contrôle automatique des billets. L’employé de la Japan Railways la repéra depuis son petit bureau vitré. Il sortit et vint lui demander sa destination. Puis, tout en poussant son fauteuil jusqu’à l’ascenseur, il enchaîna des banalités sur le temps. Ils descendirent sur le quai. Toutes les trois minutes, un train s’arrêtait sur la ligne Yamanoté. Élisabeth ne s’inquiétait jamais des horaires. Une voix dans un haut-parleur annonça l’arrivée de la rame, puis égrena la liste des consignes de sécurité. Il était facile de tomber sur la voie. Une simple ligne de peinture jaune en défendait l’accès. Les candidats au suicide étaient nombreux, paraît-il, surtout en avril et en mai. C’est ce que Naomi, la professeure de japonais du lycée, avait expliqué à Vincent. Le stress de la première embauche ? La fin des études et de l’insouciance ? La perte de contrôle sur son existence ? Cet instant où on dresse la liste des choses qu’on ne pourra plus faire… Élisabeth le comprenait. Pour elle, l’envie de mourir était passée. Mais la tentation avait été si forte qu’il en restait quelque chose, comme un écho qui ne s’éteindrait jamais tout à fait. Quand les portes du train s’ouvrirent, elle se trouvait juste devant un wagon « spécial handicapés». Le nombre réduit de banquettes permettait d’y caser deux ou trois fauteuils. En dehors des heures de pointe. De toute manière, les handicapés ne voyageaient jamais aux heures de pointe. L’employé de la Japan Railways plaça une rampe portable entre le quai et la voiture et fit monter le fauteuil. Aussitôt Élisabeth partie, il passerait un coup de fil à son collègue pour qu’elle soit de la même manière prise en charge à la gare d’arrivée. Élisabeth appréciait à sa juste valeur le service qui lui était rendu. Elle gardait un souvenir cuisant de ses premières sorties en fauteuil, à Boulogne. Plus d’une fois, elle avait capitulé devant une bordure de trottoir, une cage d’ascenseur minuscule, une allée en gravillons ou en sable détrempé. Et plus que tout, elle avait fui les regards des passants. Collants. Apitoyés. Ici, seuls les très jeunes enfants l’observaient. Davantage intrigués par son visage occidental que par son fauteuil. Les adultes la regardaient à peine, c’est-à-dire qu’ils l’épiaient à la japonaise, à coups de petits regards obliques. Cette neutralité, qui n’était ni de l’indifférence ni de la froideur, était un baume pour son amour-propre. Le jour où une averse l’avait surprise au sortir de la gare, une inconnue l’avait abritée sous son parapluie et raccompagnée jusque chez elle. Comme si c’était naturel. Comme si c’était dans l’ordre des choses. Sans accepter autre chose qu’un remerciement. Quel étrange pays ! Élisabeth aurait pu rentrer chez elle en fauteuil. Elle n’était pas si fatiguée. Mais elle était trempée de sueur, prendrait froid et ce serait un souci de plus pour Vincent.
Dix minutes plus tard, elle retrouva son adaptive house. L’entrée à peine franchie, elle se débarrassa de ses vêtements. Toute nue – mais qui la verrait ? -, elle passa dans la salle de bains. À la place de la traditionnelle baignoire japonaise, débordante d’eau limpide et bouillante, une cabine vitrée était fixée sur le sol antidérapant. Un système de rampes murales et de poignées assurait un accès facile jusqu’au siège de douche. Une télécommande étanche permettait de moduler la force des jets d’eau, leur direction et leur température. Élisabeth laissa l’eau chaude ruisseler sur son corps, puis elle se savonna, les yeux fermés. Le miroir mural, ruisselant, lui renvoyait une image qu’elle ne supportait pas. Les courbes de son corps s’étaient inversées. Sa taille, ses hanches… ses jambes autrefois fuselées. Seul son visage échappait encore au désastre. Pour combien de temps ? Elle se concentra sur les gestes coutumiers. Se sécher. S’habiller. Mettre en marche la ventilation avant de quitter la salle de bain. Fixer son fauteuil au monte-charge, qu’elle appelait aussi le roller coaster. L’escalier en colimaçon se prêtait au jeu des ressemblances. Un jour, le système l’emporterait peut-être plus haut, au-delà du second étage. Un jour, il oublierait de s’arrêter et Élisabeth s’envolerait. Mais ce jour-là n’était pas arrivé puisque le monte-charge stoppa comme à l’accoutumée, à l’entrée de la cuisine. Réprimant un soupir, Élisabeth alla ouvrir le réfrigérateur. Il restait du jambon, quelques feuilles de laitue dans un sachet en plastique. Entre deux tranches de pain de mie, cela ferait un sandwich acceptable. Elle glissa son fauteuil sous le plan de travail de la cuisine. Tout était pratique, fonctionnel et à la bonne hauteur. Dans un des tiroirs, elle avait même découvert, oubliée par la propriétaire, une planche à beurrer. Une de ces petites planches, pourvues d’un rebord en forme de L, qui permettent de tartiner d’une seule main. Elle en avait vu de semblables à la cafétéria du centre de rééducation de Boulogne. Elle avait obstinément refusé de s’en servir. Parce que cela aurait signifié qu’elle accepte l’inacceptable : la perte définitive de son bras.
— Vous bougerez de nouveau votre bras gauche lui répétait le médecin si vous ne laissez pas le droit prendre toute la place. Battez-vous !
Elle avait passé des heures en compagnie du robot physiothérapeute. L’appareil prenait en charge son avant-bras et répétait inlassablement le même mouvement. Il rééduquait ses muscles et son cortex cérébral. C’était censé lui éviter le syndrome de non-utilisation acquise. Mais, libéré du poids de son bras, l’esprit d’Élisabeth s’échappait pour revenir, encore et encore, sur les moments où sa vie avait basculé. Son accident, bien sûr. Mais pas seulement. Il y avait eu un autre de ces jours où l’on se débat en vain, où l’on est un hochet entre les doigts du destin…
Paris et la salle Gaveau. Le jour du Concours national des jeunes interprètes. Sa mère avait tenu à l’accompagner. Élisabeth n’avait jamais compris pourquoi. Entre les murs bleu tourterelle de la salle Gaveau, sa mère, en robe à fleurs fuchsia, détonnait. Alors que la tension figeait les traits des autres mères, la sienne souriait à tout le monde. Inconsciente de l’enjeu. Ronde. Remuante. Personne dans la famille n’était musicien. Personne ne comprenait qu’elle pût préférer à tout autre chose des journées de travail solitaires et ardues. Le piano sur lequel Élisabeth avait débuté prenait la poussière depuis des siècles, dans le grenier de ses grands-parents. Un piano droit, couleur acajou, flanqué de deux gros bougeoirs en bronze. Son grand-père avait cédé à ses suppliques et l’avait fait accorder. Jouer était rapidement devenu une passion. Ni un plaisir, ni un passe-temps, mais quelque chose d’essentiel dans sa vie. Élisabeth avait levé les yeux vers le plafond de la salle Gaveau, où brillaient des ampoules alignées comme les perles d’un collier. Elle luttait contre la nausée qui montait, face à l’enfer technique qu’elle allait traverser. Les quatre ballades de Chopin. Les finales redoutables, les tierces, les quartes et à nouveau les octaves et la puissance du toucher si déterminante, si difficile à maîtriser. Si sa mère ne l’avait pas tirée par la manche à cet instant, elle aurait fui.
— Tu ne devrais pas aller te préparer ?
Les neuf jurés étaient en train de s’installer. Sur la scène, un Steinway de classe A attendait. Un pianiste, un seul, allait tirer de lui le meilleur. Les finalistes n’avaient pas la permission d’entendre leurs prestations respectives. On les laissait se ronger les ongles en coulisses. Et puis, cela avait été son tour.
Elle était entrée par la petite porte à gauche de la scène. Elle s’était assise au piano. Elle avait posé les doigts sur les touches. La note initiale, un do grave, s’était élevée et étirée, bientôt rejointe par les do des octaves supérieures. Notes égrenées en arpège, comme les gouttes d’un même son : les premières mesures de la Ballade ensolmineur. Ses mains avaient cessé de trembler; Élisabeth était entrée dans la musique. Concentrée sur son jeu, elle faisait des choix en permanence. Plus vite ? Moins vite ? Quand frapper le prochain accord ? Ses doigts pourtant n’hésitaient jamais. Sous quelles impulsions ? Sa mémoire ? Les longues heures de répétition? Les conseils de son professeur qu’elle entendait en surimpression ? Elle n’avait pas de partition. Le concours exigeait d’eux qu’ils jouent par cœur. Dans l’andantino de la seconde ballade, pendant quarante-cinq mesures, le même rythme se répétait. Elle veillait à poser le premier temps et à jouer le second moins appuyé. Pour donner à la phrase musicale une respiration naturelle. Une houle de plaisir avait soulevé la salle. « Si le compositeur a reproduit, pendant quatre pages, le même mouvement obsessionnel, disait son professeur, ce n’est pas pour que tu t’en évades! »Élisabeth enchaînait les octaves à la main gauche, les doubles-croches à la main droite. Sa technique était parfaite. Elle s’élançait, freinait, prenait tous les risques. Elle rendait, avec une rare justesse, l’aspect morcelé de la Ballade en la bémol majeur, ses variations et, surtout, ses silences.
Il ne restait que le dernier morceau, le plus ardu. La Ballade en fa majeur. Un seul et même contrepoint, interminable. Elle se souvenait l’avoir pensé, exactement en ces termes. Pourquoi le mot interminable s’était-il imposé à son esprit ? Juste à cet instant ! Elle était fatiguée, bien sûr, mais ce n’était pas la première fois qu’elle jouait aussi longtemps. Cette pensée parasite, qui sans doute n’avait pas duré plus d’une demi-seconde, avait suffi à briser sa concentration. Première fausse note. Criante. Puis elle avait glissé hors du thème. Comment se souvenir de la musique ? À quoi s’accrocher lorsqu’on joue par cœur ? Aux notes sur une partition mentale ? À la musique qui continue de résonner dans la tête ? Au doigté ? Seconde fausse note puis une troisième. Élisabeth percevait le malaise de la salle. Son mouvement de ressac. Elle avait crispé les paupières, fait le vide en elle. Et ses doigts, par miracle, avaient retrouvé leur chemin sur les touches. Elle avait repris, et même très bien joué, jusqu’au dénouement de l’œuvre. Mais dans les applaudissements soulagés, elle avait entendu le verdict. Elle s’était reprise, oui, mais elle avait chuté. Et personne ne gagne une médaille d’or après une chute.
— Élisabeth ! Voyons ! Tout le monde nous regarde !
Sous le dais rouge, sur les marches de la salle Gaveau, elle n’en finissait plus de vomir.
— Tu as eu la troisième place, tout de même !
Comme s’il pouvait y avoir une troisième place, ou même une seconde. Seul le premier prix comptait. Il venait de lui échapper et c’était entièrement sa faute. Et comme si ce n’était pas assez, jusqu’à la fin de ses jours, elle allait devoir vivre avec cette humiliation et cet échec.
4
Vincent attrapa son sweat-shirt molletonné et l’enfila sous la couette. La chambre était glaciale, le jour encore indécis, il était à peine cinq heures. Il descendit dans la pièce principale et brancha le radiateur. Les stores filtraient une clarté laiteuse. En les relevant, Vincent vit qu’il avait neigé. Un ciel d’étain et de brume, qui lui rappelait les petits matins dans le Boulonnais, confondait les maisons, les immeubles et les terrasses dans une même pâleur argentée. Un cordon de neige doublait les fils électriques et courait sur les branches des pruniers. Dans le jardin des voisins, les tiges des bambous ployaient jusqu’au sol. Le livreur de journaux était passé comme d’habitude. Les pneus de sa mobylette avaient laissé leur empreinte sur la chaussée. Vincent entrouvrit la fenêtre. Le souffle frais du dehors passa sur son visage. Il respira profondément. Élisabeth adorait la neige. Elle aurait peut-être ce matin un vrai sourire. Il referma la fenêtre et passa dans le coin-cuisine. Il posa la cafetière italienne sur le brûleur dont il régla la flamme au minimum. Piano. Pianissimo. C’étaient les mots d’Élisabeth, ses mots préférés.
Vincent était venu l’attendre un soir, à l’école de musique. Peu de temps avant l’accident. Elle finissait de donner une leçon. « Toutes les musiques supportent d’être jouées lentement et certaines même l’exigent, disait-elle à son élève, fais sonner les notes selon leur durée, respecte les valeurs sonores entre elles. La vitesse rend tout cela impossible. » L’élève ne comprenait pas ce qu’elle lui demandait, alors elle s’était mise au piano. Elle avait ralenti le tempo, encore et encore, jusqu’à obtenir un ritardando éblouissant. Puis elle avait regardé son élève. « Toi qui aimes le rock, écoute quelques morceaux des Doors. Personne ne pratique le ritardando aussi bien qu’eux.» Vincent s’était dit qu’Élisabeth devait être la seule femme au monde à vénérer les Doors pour cette curieuse raison.
Le café monta dans la cafetière avec un léger chuchotis. Vincent coupa le gaz et laissa le café atteindre une température idéale. Il retourna devant la baie vitrée. Le salon surplombait la ruelle et permettait d’épier tout ce qui s’y passait. Quelques salarymen, le pantalon soigneusement retroussé, déblayaient devant leur porte. Vincent pensa qu’il devrait peut-être faire la même chose. Il avala son café et descendit. Il fouilla dans le meuble à chaussures de l’entrée, trouva ses baskets et sortit. Armé d’une petite pelle, il salua ses voisins et commença à déneiger l’allée pour qu’Élisabeth puisse sortir sans danger. L’exercice physique le réchauffait. Il se sentait merveilleusement vivant.
Élisabeth s’était levée et, depuis la pièce en surplomb, observait Vincent. Avec son écharpe mal nouée et sa pelle minuscule, elle le trouvait ridicule et touchant. Pourquoi se donnait-il tant de mal ? La neige ne tiendrait pas. Des gouttes perlaient déjà sur les fils électriques. Dans le jardin des voisins, les tiges de bambou, l’une après l’autre, se relevaient avec une secousse brusque. Un chat tigré s’était installé sur l’avancée du toit, dans un rond de soleil. Élisabeth se détourna de la fenêtre et alla à la cuisine préparer le petit déjeuner. Une demi-heure plus tard, Vincent quittait la maison pour se rendre au lycée. Il entendit de loin les clameurs confuses, traversées de rires et de cris aigus, si caractéristiques des cours d’école les jours de neige. Les élèves de sixième bombardaient quelques collégiens des classes supérieures. Les terminales se tenaient à l’écart. Trop adultes déjà pour ces enfantillages.
Vincent traversa la cour. Une boule roula à ses pieds. Il se baissa. La neige était lourde, gorgée d’eau. Il la pétrit un instant avec sa paume puis l’expédia vers le groupe de lycéens, pensant qu’un des garçons la rattraperait au vol. Mais aucun d’eux n’esquissa le moindre geste et la boule vint s’écraser dans le dos d’une des jeunes filles. Touché! Nina se retourna. Une stupéfaction intense se peignit sur son visage quand elle découvrit son professeur. Vincent s’approcha.
— Je suis désolé. Il semble que la neige ait sur moi des effets régressifs…
— Ça ne fait rien.
Son haleine tiède s’échappait de ses lèvres entrouvertes. Un bonnet de laine, bleu et hérissé comme un chardon, était posé sur le sommet de sa tête. Vincent se demanda par quel miracle il tenait sur ses cheveux lisses et brillants. Les yeux de la jeune fille n’étaient pas noirs, comme ceux des autres Franco-Japonais, mais plutôt noisette. Quoique pas régulièrement. C’était un mélange de bleu, de vert et de brun.
— Je vous assure que vous ne m’avez pas fait mal…
Elle s’agitait, gênée par le regard insistant de Vincent.
— Bien, bien ! Alors aucune excuse pour être en retard à mon cours.
Elle s’inclina légèrement et le regarda s’éloigner. Mei lui donna un léger coup dans les côtes et lui souffla à l’oreille :
— Devenir fan ?
— Tu as oublié d’être drôle aujourd’hui, tu sais !
— Allez quoi ! C’est le prof le plus hot qu’on ait jamais eu ! Tu regrettes le père Lachèze ?
Elles avaient commencé l’année de première avec Bernard Lachèze, un homme rond et débonnaire, qu’elles aimaient bien même s’il s’assoupissait pendant ses cours. Mais jamais il ne les aurait préparées comme il fallait aux épreuves du bac. Vincent Peyrac, lui, assurait !
— Et puis, qu’est-ce qu’il est sexy ! Alors, tu like ?
En riant, Nina leva le pouce pour imiter la petite icône Facebook.
— OK, OK ! J’aime !
Vincent démarra son cours par la lecture d’un extrait de Belle de jour. Un couple se battait à coup de boules de neige. Commencé comme un jeu, l’affrontement tournait à la bataille rangée et révélait la complexité des relations qu’entretenaient Séverine et Pierre. Ce passage se prêtait bien à un travail sur la méthodologie du commentaire de texte. Et puis c’était un petit clin d’œil inopiné à l’incident de ce matin.
— Quels champs lexicaux peut-on relever dans cet extrait ?
La question résonna dans la salle. Quelques yeux se baissèrent. D’autres fixèrent le plafond. Il y eut des grincements de chaise. Même lorsqu’il ne neigeait pas, Vincent avait toujours le plus grand mal à chauffer l’atmosphère.
— Allez ! Lancez-vous ! Ce que je vous demande n’a rien de difficile ! Kessel est un écrivain qui pèse ses mots au trébuchet !
Une main se leva.
— Merci Nina. Merci… de rompre la glace.
Il y eut quelques rires. Vincent se sentit autorisé à poursuivre sur le même ton.
— Et je suis heureux de constater que l’incident de ce matin n’a pas jeté un froid sur nos bonnes relations.
Mei échangea un sourire avec Nina qui jeta un regard entendu à Yûta. Ces trois-là se connaissent bien, pensa Vincent. Il les croisait souvent ensemble. Nina fit plusieurs remarques que son professeur approuva.
— Cette boule de neige n’a pas gelé non plus tes facultés d’analyse. Veuillez noter ce que vient de dire votre camarade. Ensuite, soulignez ou entourez dans le texte tous les verbes, noms ou expressions qui s’y rapportent. Oui, Yûta ?
— Un trébuchet, c’est pas une machine de guerre du Moyen-Âge ?
— Très bonne remarque ! Il y a en effet plusieurs acceptions pour ce mot.
C’était parti. Le cours prenait son envol. Tous ses élèves maîtrisaient évidemment le français, mais à des degrés divers. Les expressions peu usitées étaient des pièges que les bilingues ne savaient pas toujours éviter. Vincent ne vit pas filer les deux heures de cours. La sonnerie de 10 heures le fit grimacer. Il devrait comme d’habitude mordre sur la récréation pour remplir le cahier de textes. Et réduire d’autant son temps de pause et celui de l’élève responsable, Nina en l’occurrence. La jeune fille patientait debout devant le bureau. Yûta et Mei l’attendaient à la porte. Vincent leva la tête et lui tendit le cahier complété.
— Désolé d’avoir fait attendre ton petit groupe. Plutôt hermétique d’ailleurs ce groupe. Dis-moi… La classe paraît assez cloisonnée, d’une manière générale. Les élèves franco-japonais restent entre eux. Tu as une explication ?
Nina haussa les épaules.
— Qui se ressemble s’assemble, non ?
— Navrante banalité ! Tu n’aurais pas autre chose ?
Elle le fixa dans les yeux.
— Les Français restent combien de temps ici ? Trois ans, quatre dans le meilleur des cas. Puis ils partent et on ne les revoit jamais.
— Je comprends.
— Pardon d’être impolie, mais je ne crois pas que vous compreniez.
Vincent ouvrit la bouche pour protester, mais Nina ajouta :
— Rien ne dure. C’est cela qu’il faut comprendre. Tous ces mots avec un grand A : Amitié, Amour, je n’y crois pas !
Elle lança son sac sur son épaule.
— « Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. » C’est de La Rochefoucauld. Je ne vous apprends rien.
Sa main voleta dans l’air.
— La vérité, c’est qu’on est toujours seul. Chacun suit son chemin.
Il la regarda, troublé.
— Tu as une idée du tien ?
— Hélas, non, monsieur, aucune !
Vincent regarda s’éloigner la jeune fille. Ses longs cheveux brillants. Sa courte jupe, portée sur un jean étroit. Une gamine sans hanches, sans fesses, d’une minceur saine et élégante. Elle lui parut suffisamment armée pour emprunter n’importe quelle voie. Et quelle maturité déjà chez une fille de seize ans ! Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il n’avait que quelques minutes pour avaler un café et descendre à l’auditorium. Il avait invité un géographe de l’université de Waseda à venir donner une conférence aux deux classes de cinquième. Le conférencier préférait parler devant un large auditoire. Alors Vincent avait convaincu, sans trop de difficulté, Naomi de lui céder son heure de cours et de joindre leurs deux classes. Les élèves avaient accueilli la nouvelle avec enthousiasme.
Les Mondes de Jules Verne. C’était le titre de la conférence. Une approche assez neuve. Et ce géographe semblait être un conteur né. Vincent ne put réprimer un sourire en repensant au mail reçu de Naomi, la veille. Elle n’avait pas bien compris le thème de la conférence et avait écrit : « Merci, Vincent, de bien vouloir m’éclaircir à ce sujet. » Elle lui rappelait aussi que, pour pénétrer dans l’auditorium, il n’était pas nécessaire de déchausser à la japonaise. Vincent adorait les petits écarts linguistiques de Naomi. Il les trouvait délicieux et rafraîchissants. À l’image de Naomi elle-même, qu’il aperçut, dévalant d’un pas vif, l’escalier en face de lui.
— Je suis retardée, comme d’habitude ! Excuse-moi, Vincent ! Ce n’est pas dans les habitudes japonaises !
Elle lui adressa un large sourire dont Vincent pensa qu’il ne devait pas non plus être très japonais.
— Aucun souci. Notre conférencier est en retard lui aussi, à cause de la neige. Nous avons même le temps d’aller prendre un café.
5
Finalement, la neige avait tenu. Pendant toute la première semaine de février, Tokyo avait grelotté sous les flocons et les assauts du vent du nord. Élisabeth détourna le regard du ciel plombé et enveloppa plus étroitement le plaid autour de ses jambes. Cela faisait trois jours qu’elle n’avait pas mis le nez dehors. Le coiffeur était passé ce matin. Elle aurait voulu couper ses longs cheveux, devenus trop difficiles à entretenir. Mais Vincent aimait y enfouir son visage, y respirer toutes les odeurs emprisonnées. Celle des violettes de son shampoing. Celle de l’air iodé, autrefois, quand elle rentrait d’une promenade sur la plage. Quels parfums de Tokyo sa chevelure retenait-elle ? Celui de l’encens qui brûlait dans le petit temple d’à côté ? Celui des patates douces qui cuisaient dans un brasero, devant le supermarché ? Il n’y avait pas si longtemps, elle avait eu peur que Vincent n’y découvre l’odeur mentholée des cigarettes de Franck. Il n’y avait pas si longtemps, elle avait un secret. Il n’y avait pas si longtemps… Sept mois. Une éternité.
Elle revoyait la main de ce crétin. Ses doigts larges et carrés sur la couverture du manga. Son alliance en platine. Elle entendait ses commentaires. Oh, elle savait bien pourquoi elle lui avait prêté Quartier lointain ! C’était pour faire l’intelligente. C’était pour paraître cultivée. Comme si ces qualités avaient jamais compté pour Franck.
— Aimé ce bouquin ? Tu parles ! Je l’ai a-do-ré ! Toi aussi, tu as été troublée quand tu l’as lu, non ?
— Troublée ?
— Oui, par toutes ces similitudes… avec notre histoire !
Elle avait fouillé sa mémoire – quelques dessins au tracé net avaient défilé, déroulant la vie d’un Japonais d’âge mûr qui, le temps d’un songe éveillé, revient sur les heures les plus sombres de son adolescence – sans y trouver la moindre similitude avec leur rencontre.
— Comment ? Mais ce rendez-vous accepté si facilement… Cette pluie battante, le jour de leur premier baiser…
Il n’avait rien compris. Il avait pris ce qui lui convenait, des détails insignifiants, sans lien avec l’histoire. Et cette voix ! Des similitudes avec notre histoire. Atroce ! D’ailleurs, avait-elle pensé, s’il n’avait pas plu ce jour-là…
— Il faut que je rentre. Mon mari m’attend.
Elle avait noté avec satisfaction le visage rembruni de Franck et lui avait repris le manga des mains.
— J’aurais voulu le garder.
— Impossible. Mon mari s’apercevrait tout de suite qu’il manque dans la bibliothèque.
— Ton mari, ton mari… Il t’a eue pour lui tout seul pendant trop longtemps. Tu as le droit de vivre ta vie, à présent.
C’est-à-dire de le tromper avec toi, avait-elle continué mentalement. De t’entendre me dire des banalités. De supporter ton humour bancal. Mais qu’est-ce qu’elle faisait là ? Elle l’avait laissé régler la note du restaurant en rêvant qu’elle en profitait pour s’enfuir. Elle l’avait pourtant raccompagné jusqu’à sa voiture. Quelle idiote !
— Écris-moi un mail. J’adore tes mails !
Démarre ! File ! Mais elle avait gardé le sourire, s’était forcée à se pencher pour poser un bref baiser sur ses lèvres. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle cherchait ? Si elle était dans ce fauteuil aujourd’hui, c’était à cause de lui. À cause de ce Franck qu’elle avait été trop lâche pour affronter. Pourquoi avait-elle accepté d’autres rendez-vous ? Elle avait un mari, un travail, un enfant… C’était vrai que, si elle en croyait les magazines féminins, il manquait à cette liste un amant ? Était-ce pour cela qu’elle avait revu Franck ? C’était tellement absurde.
— Je termine par un voile de laque sinon le brushing ne tiendra pas. Le temps est à l’orage.
Elle avait souri, sans rien écouter. L’orage. La pluie. Une constante dans sa… – liaison était trop fort, enfin, prématuré – son amitié amoureuse avec Franck ? Pour lui, les choses étaient claires : il la voulait dans son lit et le plus tôt serait le mieux. C’était d’ailleurs pour aujourd’hui.
Elle l’avait rencontré à la fête des cinq ans de l’École de piano. La directrice avait invité tout le monde pour ne froisser personne. Elle allait vers chacun et posait, et oubliait, sur une table ou sur une étagère, son verre de champagne. Puis elle avait réclamé le silence pour présenter Franck, the décorateur. Celui à qui on devait le surprenant, et si artistique, camaïeu de violet qu’était devenue l’école de musique. Il avait accueilli les compliments comme un dû, un sourire suffisant sur les lèvres. En mauve toute, et assortie aux murs, la directrice s’était alors tournée vers Élisabeth.
— Ma chérie, installe-toi au piano, veux-tu ? Moi je ne pourrai pas jouer, je suis trop excitée ! Un peu de silence, s’il vous plaît ! Le talent d’Élisabeth, vous le connaissez déjà, c’est l’acoustique de la salle que je veux vous faire apprécier. Franck a fait des merveilles avec ce parquet, avec ces panneaux… Écoutez ! Écoutez !
Élisabeth s’était assise devant le Blüthner, un trois quarts de queue dont les touches possédaient un grain inimitable. Elle avait choisi la Toccata de Ravel, un morceau avec des mouvements répétitifs et courts. Elle avait particulièrement bien joué. Concentrée, les épaules tendues, la nuque légèrement cassée. Abandonnée à la caresse des touches sous ses doigts. Plus tard dans la soirée, les trois autres professeures de l’école l’avaient complimentée. Du bout des dents, comme il se doit. Le fait qu’elle ait été choisie par la directrice suffisait ; elles n’allaient pas en rajouter.
— Alors, Élisabeth, ta fille ?
— Elle a choisi Aix-en-Provence.
— Voilà ! Elle s’envole ! Nous t’avions prévenue ! Et tu verras… au début elle rentrera chaque week-end, mais ça ne durera pas ! Et puis elle aura un petit ami… Pauvre Élisabeth ! Tu vas te sentir bien seule dans ta grande maison…
C’est à cet instant qu’elle avait croisé le regard de Franck. «Ne les écoute pas, semblait-il dire. Viens vers moi ! Ta vie ne s’arrête pas parce que celle de ta fille commence. Tu es toujours jeune, belle. Et à présent, tes jours t’appartiennent.»Après coup, elle devait s’avouer avoir beaucoup fantasmé sur ce regard. Mais sur le moment, elle avait eu besoin d’y croire. Franck avait manœuvré pour lui apporter une coupe de champagne et elle avait planté là ses collègues.
— À quoi pensiez-vous en jouant ? Vous regardiez à peine vos mains. Et vous n’aviez même pas de partition.
— Je joue de mémoire. Les yeux fermés parfois. Il paraît que c’est dans le noir que je joue le mieux.
Il n’avait rien répondu et ce silence l’avait impressionnée. Elle avait pu le remplir à son gré de réflexions profondes. Elle n’avait pas su interpréter le sourire de Franck. Elle s’était elle-même dupée. Car Franck avait mis sur ces mots d’autres images… À leur deuxième rencontre, il lui avait dit combien il était impatient et curieux de jouer avec elle dans le noir… Ils avaient couru jusqu’à sa voiture, serrés l’un contre l’autre sous le même parapluie. Franck n’avait eu qu’à se pencher pour l’embrasser. C’était à cause de la pluie que tout avait commencé. Et c’était à cause de la pluie que tout était arrivé.
— Le salon Dessange vous en prêtera un.
— Hum, pardon ?
— Un parapluie ! Pour protéger vos cheveux… Le salon vous en prêtera un.
— Merci, Samuel. Mais ce ne sera pas nécessaire.
Dans cinq minutes, Franck serait là. Avec un parapluie. Méthodique, prévoyant, il ne confiait rien au hasard. Il avait calculé son propre mariage. Dressant des listes écrites d’arguments, pesant le pour et le contre avant de décider que la femme qu’il avait pressentie répondait bien aux critères qui en feraient la mère de son fils.
Bien sûr il y avait eu l’émotion du premier baiser. Ce contact avec une bouche inconnue. Le goût de la nouveauté après tant d’années. Mais ce plaisir-là s’était vite émoussé. Franck s’était raconté sans qu’elle le lui demande. Elle savait que lorsqu’il se rendait à Lille, il fixait ses déjeuners professionnels au Panda Wok, rue du Sec-Arembaut. Pour le seul plaisir de faire un bon mot : « Treize heures pétantes, rue du Sexe-à-Rambo, vous trouverez facilement !» Elle savait qu’il n’était jamais à l’heure, pour donner l’image d’un jeune entrepreneur overbooké et surtout pour placer une réplique, censément drôle, du genre « désolé de vous avoir fait attendre, mais je ne porte jamais de montre. Je décide de l’heure qu’il est ! » Elle devenait idiote. Est-ce qu’on prenait un amant pour avoir avec lui des discussions élevées ? Franck lui plaisait. C’était un beau garçon, plus jeune que son mari, qui assurerait au lit. Alors quoi ? Puis elle l’avait aperçu qui arpentait le trottoir d’en face, son parapluie sur l’épaule. La pluie ne tombait pas encore. Tous les vingt pas, Franck faisait un brusque demi-tour. Comme s’il montait la garde. Comme s’il voulait l’empêcher de s’échapper. C’est à cet instant qu’elle avait pris la décision la plus idiote de toute sa vie.
— Samuel, il faut que vous m’aidiez !
— Allez-y, madame Peyrac, c’est le moment. Ne vous retournez pas, sinon il risque de vous apercevoir. Quoique, avec ce déguisement…
Le coiffeur lui avait prêté une blouse blanche et un immense parapluie aux couleurs du salon de coiffure.
— Samuel, je suis tellement…
— Pas moi ! Je m’amuse comme un fou ! Allez-y ! Maintenant !
Elle s’était élancée, aiguillonnée par le piquant de la situation, stimulée par l’adhésion totale du coiffeur à l’exposé rapide de la situation : elle avait accepté un déjeuner sur un coup de tête. Et elle n’était plus du tout sûre d’en avoir envie. Samuel et elle avaient retrouvé en quelques minutes, intact et rafraîchissant, le plaisir enfantin de jouer un bon tour. Elle avait tourné l’angle de la rue. Elle était sauvée.
Aussitôt son sourire s’était effacé. Elle s’était conduite comme une imbécile. Il aurait été plus simple de s’expliquer avec lui, non ? Il l’avait sans doute aperçue derrière les grandes baies vitrées du salon. Mais que lui aurait-elle dit ? La vérité ? «Mon petit Franck, tu me plais beaucoup, mais ta conversation m’assomme. J’avais cru mettre de la passion et de la fièvre dans ma vie. Je me suis trompée.» Mais il croyait lui apporter tout ça. Et c’était sa faute. Ces mails délirants qu’elle avait écrits ! Bien à l’abri derrière l’écran de son ordinateur, elle avait joué à tromper son mari avec un amant merveilleux. L’escalade était devenue exponentielle. Plus elle se dérobait, plus il se faisait pressant. Il fallait qu’il la possède ! Le jeu devenait excitant pour lui, dangereux pour elle. Pourquoi s’était-elle fourrée dans un tel pétrin ? Il fallait qu’elle trouve une issue. Coucher aurait été la solution. Elle aurait perdu une partie de son attrait. Elle aurait ajouté son prénom au bas d’une liste. Leur liaison serait devenue banale, routinière. Il aurait été le premier pressé d’y mettre un terme. Pourtant, elle n’était pas revenue sur ses pas. Pas assez courageuse. Seulement assez lucide pour se moquer d’elle-même. De cet après-midi de travail perdu. De sa stupidité. Elle avait couru s’enfermer toute seule dans une salle de cinéma. C’est en rentrant chez elle, après la séance, qu’elle avait eu son accident.
6
La porte du cafése referma sur le fracas de la rue. La patronne lui sourit. Un accueil muet que Vincent apprécia. Il prit place au comptoir. Devant lui, une hotte en cuivre avalait la vapeur qui montait des bouilloires. Le hasard et la nécessité d’acheter du matériel audio lui avaient fait découvrir, deux semaines auparavant, ce minuscule café du très chic quartier de Ginza. On y servait tous les cafés du monde et seulement du café. Il avait pris l’habitude d’y venir après ses cours. Il corrigeait des copies ou peaufinait une note de lecture. Il aurait protesté si on lui avait dit qu’il retardait ainsi le moment de rentrer chez lui. N’importe quoi ! C’était l’atmosphère du lieu, les arômes de café qui l’attiraient au Bechet. Et rien d’autre. Il s’absorba dans la lecture de la carte qu’il aurait pourtant pu réciter. Guatemala, Haïti, Tanzanie… Ces noms n’éveillaient pas d’images, mais laissaient sur sa langue leur saveur acidulée, fruitée ou teintée d’amertume. Il se décida pour un moka d’Éthiopie. La patronne se tourna vers une impressionnante collection de tasses, avant d’opter pour une porcelaine bleu pâle : un choix qui laissa Vincent perplexe. La forme de la tasse, sa couleur ajoutaient à la dégustation du café, c’était indéniable, mais à ces liens subtils, il n’avait pas encore trouvé d’explication. Le café d’Éthiopie, fraîchement moulu, exhala son parfum acidulé. La jeune femme fit tomber la mouture dans un filtre conique à manche de cuivre. Avec un filet d’eau frémissante, elle y traça des sillons réguliers. Vincent aimait ces gestes rituels dont le souvenir était lié pour lui à l’année de son service militaire. La patronne posa la commande de Vincent sur le comptoir. Dans le bleu pâle de la tasse, le moka d’Éthiopie était d’un noir intense. Vincent respira les notes cacaotées. La première gorgée lui rappela le goût biscuité des fruits secs. La seconde ajouta une touche de pomme verte. Ce café était bon, très bon même. Vincent ferma les yeux, emporté par les souvenirs.
Lille. Les bureaux de l’hôpital militaire. Il préparait le café, un mélange de moka d’É
