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Tout aurait pu être rose pour les habitants de Villonne, si seulement les cafards étaient remplacés par des citrouilles et les chiens errants par des princes charmants.
Julien doit faire avec un appartement minable perché en haut d'une tour dans la zone de la cité de Villonne, une mère mourante et un frère simplet. Le changement d'une nouvelle société est en route et Julien, qui choisit son camp, se retrouve impliqué de très près dans la réorganisation de la cité. Il faut exterminer les cloportes sans état d'âme, sélectionner les plus forts et mettre les plus dociles et les plus fragiles à leur service. Telle est désormais la réalité de Villonne.
Des Elfes voudront s'échapper de ce nouvel ordre. Une jeune ébouriffée et son drôle de prince les prendront sous leurs ailes. Un vieil illuminé leur comptera une fable laissant entrevoir une issue aux allures féeriques. Sauf que, bien sûr, la réalité les rattrape. Ça n'existe pas les contes de fées... Même si, dans cette histoire aussi, on arrache des cœurs d'enfants.
Un thriller à l'ambiance noire et angoissante sur fond de dystopie... À découvrir sans attendre !
EXTRAIT
L’eau gouttait…
Julien serra les robinets au maximum, mais le goutte-à-goutte continua, imperturbable et lancinant, avec son ploc ! ploc ! dans l’évier en inox tavelé par le calcaire et rayé par le Scotch-Brite d’un milliard de vaisselles.
Il gifla le cou du mélangeur, celui-ci riposta en dégueulant une avalanche de gouttelettes, puis, marquant lugubrement les secondes, la clepsydre reprit.
Le joint était foutu… Putain de matériel… L’immeuble partait en capilotade, comme le reste.
Sur la table une blatte intrépide dardait ses antennes vers une croûte de pain. J’y vais t-y, j’y vais t-y pas ? Le poing de Julien s’abattit. Plus de blatte, pour elle, fini l’alternative, pas plus mal.
Il décolla le cadavre du tranchant de sa main, qu’il essuya sur son jeans et déposa la bouillie de blatte dans le cendrier ; il la ferait griller tout à l’heure.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
En quelques pages, le lecteur est plongé dans une nuit au climat oppressant, où manger, vivre en sécurité, sauver sa peau est devenu problématique… -
Yves Carchon, Tv locale.fr
À PROPOS DE L'AUTEUR
Originaire du Val de Loire, après une jeunesse tourangelle,
Gil Graff pose ses pénates dans le Sud. Pendant des années elle jonglera avec son poste dans la Fonction publique, la rédaction de ses romans et l’animation d’ateliers d’écriture pour des publics éclectiques : au sein de l’univers carcéral à la Maison d’arrêt des femmes de Perpignan, au Centre de détention avec les hommes, en psychiatrie avec des patients hospitalisés de jour, au lycée ou plus simplement avec les abonnés des médiathèques.
En 2015, elle plaque sa carrière professionnelle et mène désormais sa vie entre apiculture, restauration de vieilles pierres, maraîchage et… écriture, dans l’arrière-pays catalan.
Elle est l’auteur de sept romans à la lisière des genres : anticipation, social fiction, roman noir… réunis sous l’appellation « Polar ».
Toujours puisant aux sources du réel, le plus trivial souvent, Gil Graff est un auteur inclassable, au-delà des modes. Depuis des années, elle a su imposer son style : un humour baroque pour des histoires immorales, cruelles mais jubilatoires.
Pour cet auteur exigeant, littérature ne peut être que synonyme de défi.
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Seitenzahl: 511
Veröffentlichungsjahr: 2017
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En d’autres temps, Gil Graff, dont le style est aussi fluide que la silhouette, aurait eu un tout autre écho dans la littérature dite de genre. Mais la littérature de genre, comme tout le reste, et pour des raisons qui ont plus à voir avec les convenances du « marquétingue » qu’avec le goût du lecteur, est obligée de se ranger, au propre comme au figuré, dans des cases bien précises. Cette littérature de genre, historiquement, avant les calibrages obligatoires, était le domaine de toutes les libertés, de toutes les hybridations. Que l’on se souvienne d’un père fondateur, Edgar Poe, qui savait écrire des nouvelles qui instaurèrent le genre policier, le genre noir, le fantastique, l’horreur, le roman d’aventure et même la science-fiction avec « Les Aventures d’Arthur Gordon Pym ».
Gil Graff est l’héritière de cette liberté-là, oubliée aujourd’hui.
Il faut croire qu’elle a ce double tort de savoir écrire des histoires qui n’ennuient pas une seule seconde mais en plus, qu’elle a l’art de flirter, élégante comme un korrigan ironique, avec le polar, la SF, le gore… Chose plus délicate, paradoxalement, elle a su aussi, par exemple, écrire un roman gay tout en étant bien, à ce qu’il me semble, une femme.
Il n’y a pas meilleure preuve ici, pour moi, qu’elle dispose de ces qualités rares que sont l’intuition et, au sens étymologique du terme, la sympathie, la vraie, celle qui consiste techniquement, à se mettre à la place de l’autre. Il faut savoir être radicalement autre quand on écrit, sinon à quoi cela peut-il bien servir ? Que ceux qui veulent se choquer se choquent, c’est bon signe. Que les autres, dont je fais partie, saluent cette virtuosité encore trop méconnue.
Oui, finissons-en avec les cases toutes faites des grandes librairies franchisées ou celles des cerveaux de lecteurs timides qui, et c’est un comble, aiment avoir l’imaginaire… bien rangé !
Et Chronodrome n’a pas franchement – quel bonheur pour nous ! – l’imaginaire bien rangé. Il est reflet de la vision tour à tour libertaire, cruelle, inquiète, drôle et sensuelle de l’auteur. Gil Graff, si vous voulez, et dans Chronodrome plus qu’ailleurs, c’est Claudine égarée dans un Disneyland préfasciste.
On l’imaginerait bien raconter des histoires de chats que l’on caresse sur des murs de pierre chauffés par le soleil mais voilà, on n’a plus le temps, ses personnages se retrouvent dans des centres qui, derrière leurs allures tranquillement administratives, sont des gares de triages pour l’enfer. Chronodrome, qui fut publié une première fois en 2005 et qui vous est ici proposé de nouveau, sera appelé par commodité, un roman de science-fiction.
À quoi reconnaît-on un bon auteur de science-fiction ? Ou d’anticipation ? Eh bien s’il a réussi son coup, son roman de science-fiction devient, avec le temps, un roman… historique !
Il y a moins de dix ans, Chrondorome avait des allures de cauchemar, aujourd’hui on sent bien que ce qu’il raconte, que ce qu’il suppose, est presque notre présent, que l’horreur rendue sans complaisance de son sujet pourrait bien devenir notre quotidien, est déjà devenu notre quotidien.
Je m’explique : Gil Graff a le même don quand elle se glisse dans la peau d’hommes aimant les hommes que lorsqu’elle peint le futur proche. Elle dispose d’un système de détection très élaboré. Elle a ainsi compris que le futur proche, avec l’accélération démente de la technologie et de la folie idéologico-religieuse ambiante, devient assez vite notre présent. On pourra, ici, faire la comparaison entre ce qui avait été pressenti et ce qui est.
Et de cette comparaison, Gil Graff, cette Cassandre des abattoirs programmés, de la Société du Spectacle poussée à l’extrême, en ressort étonnamment grandie.
C’est bien le signe que l’on a affaire à un écrivain. Et des meilleurs.
Jérôme Leroy
L’eau gouttait…
Julien serra les robinets au maximum, mais le goutte-à-goutte continua, imperturbable et lancinant, avec son ploc ! ploc ! dans l’évier en inox tavelé par le calcaire et rayé par le Scotch-Brite d’un milliard de vaisselles.
Il gifla le cou du mélangeur, celui-ci riposta en dégueulant une avalanche de gouttelettes, puis, marquant lugubrement les secondes, la clepsydre reprit.
Le joint était foutu… Putain de matériel… L’immeuble partait en capilotade, comme le reste.
Sur la table une blatte intrépide dardait ses antennes vers une croûte de pain. J’y vais t-y, j’y vais t-y pas ? Le poing de Julien s’abattit. Plus de blatte, pour elle, fini l’alternative, pas plus mal.
Il décolla le cadavre du tranchant de sa main, qu’il essuya sur son jeans et déposa la bouillie de blatte dans le cendrier ; il la ferait griller tout à l’heure.
Julien alla se poster devant la fenêtre, il faisait chaud, bien trop pour ce mois de novembre et il pleuvotait. L’horizon de béton était de toute façon gris et sale, quel que soit le temps. De son dixième étage, il contempla la cour de l’immeuble. Sinistre. Des petits gosses se chamaillaient dans un bac à sable miteux empuanti par les déjections tant canines que félines. C’était bien ; ainsi les enfants apprenaient très tôt le goût et la couleur de merde, s’y vautrer dès leur plus jeune âge était une façon comme une autre de se vacciner pour l’avenir, de faire de la sanie une odeur amie.
Julien, qui n’avait pas encore vingt ans, chercha à distinguer sa fille Houria parmi les nains querelleurs. La gosse aurait deux ans bientôt. Il crut reconnaître la petite sous un K-way rouge. Il eut confirmation d’être parvenu à l’identifier, lorsqu’il aperçut Farida s’échapper d’un groupe de pipelettes pour retenir l’enfant qui venait de décider de massacrer un petit mongolien à coup de pelle merdeuse.
Il n’y avait que Farida et lui à savoir qui était le père de la môme. Kader était stérile, Farida en était certaine, de son côté rien ne clochait ; après maints examens, le médecin le lui avait assuré. Elle en avait eu assez de se prendre des coups à chaque menstrues, puis avait craint d’être déconsidérée par « la famille ». Kader userait plusieurs femmes avant que l’on ose seulement suggérer que, peut-être, l’anomalie vienne de lui. Alors elle avait demandé ce petit service à Julien.
T’es un super beau mec, Julien, tant qu’à faire ; puisque je peux choisir…
Trois coups de reins, une giclée, il ne pouvait pas lui refuser ça…
Qu’est-ce qu’il fait ce con, bougonna-t-il en se mordillant le tour de l’ongle du pouce. Cela faisait maintenant plus d’une demi-heure qu’il avait envoyé David lui acheter des clopes.
Au fond de l’appartement il entendit sa mère tousser et cracher.
Ça sent le sapin, pensa-t-il.
Il quitta la fenêtre et se tourna vers le couloir :
— Ça va m’man ?
— Viens mon chéri, réclama-t-elle aussitôt. Sa voix essoufflée était fantomatique, triste présage.
Julien soupira : bien fait pour moi, je n’avais qu’à la fermer.
La chambre de sa mère puait la maladie. Il fronça le nez avant d’entrer dans la pénombre. Il s’assit sur le bord du lit et prit la main décharnée qui reposait sur la couverture pour l’emprisonner dans les siennes. Après une profonde inspiration, comme s’il s’apprêtait à plonger dans un cloaque nauséabond, qu’il dissimula en baissant un peu trop la tête, il déposa un baiser sur les phalanges osseuses. Il trouvait que ce geste affectueux faisait bien dans le paysage…
Combien de temps encore à supporter ça ?
Le crâne glabre et blafard de sa mère lui inspirait une véritable répulsion, mais, afin de parfaire le tableau « fils au chevet de la mère malade », il tendit la main et le caressa doucement.
— C’est bientôt la fin je crois, murmura-t-elle.
Il ne chercha pas à démentir. Ratatinée comme elle l’était, c’était une suite logique.
— Tu as peur ? s’enquit-il à mi-voix, réellement intrigué par ce qu’elle devait ressentir.
— Non, enfin pas pour moi, je me fais du souci pour toi et pour ton frère. J’aurais dû le placer, qu’est-ce que tu vas faire de lui ?
— Ça va m’man, on s’en sort…
Julien n’avait pas hérité des vertes prunelles maternelles, son regard brun (peut-être ce qui avait fait pencher le choix de Farida) ne s’adoucit pas d’un iota tandis qu’il lui souriait.
— Je suis si fatiguée, tu sais, gémit-elle.
Dans son for intérieur Julien se dit qu’elle « piaulait » et que ça le gonflait.
— Tu es beau, mon fils, reprit-elle de façon plus dynamique comme si elle avait perçu ses pensées. Tu es même la plus belle chose qui m’a été donnée. Pour ton père… Tu as bien fait Julien, sois en certain, tu as bien fait.
— Parle pas de ça !
Il lâcha la main d’oiseau et se leva brusquement, conscient que faire l’acteur trop longtemps c’était pas son truc. Non, lui c’était le genre court métrage.
— Oui, oui, je me tais, s’empressa-t-elle de le rassurer. Où est ton frère ?
Julien reprit position, du bout des fesses, sur le bord du lit. Malgré cette précaution, le corps frêle roula contre sa cuisse.
— Je l’ai envoyé faire une course, il ne va pas tarder.
Il sursauta lorsqu’on cogna à la porte de l’appartement.
— Ce doit être le médecin, souffla sa mère.
Julien perçut du soulagement dans sa voix.
— Certainement, David ne frappe jamais. S’il n’a pas sa clé, ce con donne des coups de pieds dans la porte, ajouta-t-il méchamment.
Sa mère en était au stade ultime d’un cancer ; c’était une femme qui attirait les emmerdements. La tumeur était d’abord apparue dans un de ses seins : soins, rémissions, rechutes, l’infernale ronde avait commencé, puis les métastases avaient migré et atteint plusieurs organes. Il n’y avait pas de place en unité de soins palliatifs, donc Julien se cognait le plaisir de la voir mourir lentement à la maison. Le médecin la shootait à la morphine matin et soir. Une aubaine pour le toubib, cette patiente en phase terminale : il venait, déballait son petit matériel, piquait, réclamait une étiquette de l’AMG (vive l’aide médicale gratuite) afin de se faire payer, puis partait, une vraie rente… Idem en ce qui concernait l’infirmière qui venait chaque matin pour les soins corporels : une petite douche génito-anale, un coup de gant de toilette, une étiquette AMG et hop ! Pour l’un comme pour l’autre, pas besoin de questions oiseuses ni de discours réconfortants, c’était une affaire réglée d’avance.
Ce corps en partance était un vrai commerce.
Il laissa le médecin et sa mère dans la chambre. Était-ce à cause du lieu, il y avait dans ces rendez-vous médicaux quelque chose de vaguement sexuel. De fait il entendit sa mère gémir.
Julien retourna à la cuisine, les blattes avaient profité de son absence pour tenter une sortie et, pour l’heure, se livraient à une sorte de rallye désordonné sur la table en formica.
Lorsque le médecin, sa tâche accomplie, passa dans le couloir, il eut la vision d’un grand gaillard qui assenait son poing sur des cafards. Le toubib eut un froncement de sourcils et une moue écœurée : Hygiène, hygiène… Il trouva l’étiquette qui facturait sa visite punaisée sur la porte. Son passage bi-quotidien dans cet appartement lui fichait presque la nausée, c’était déprimant de malheur et de misère.
La sortie du praticien coïncida avec l’entrée de David. Celui-ci se dépêcha d’avaler le bonbon qu’il avait dans la bouche avant que son frère ne s’avise de sa présence ; peine perdue.
— Qu’est-ce que tu foutais, gros con ? Et qu’est-ce que tu as dans la bouche ?
— Rien, répondit David aux deux questions en faisant le gros dos.
— Viens ici ! lui enjoignit Julien en désignant le sol à quelques centimètres de ses pieds.
David roula de gros yeux d’un vert délavé et regarda son frère « par en dessous » puis, en souriant niais, tendit, comme une humble offrande, le paquet de cigarettes qu’il avait eu pour mission d’aller acheter.
Julien n’esquissa aucun geste, son doigt restait pointé sur le sol.
David s’approcha, la moue chagrine : il allait se faire gronder.
— Souffle ! lui ordonna Julien.
David envoya une haleine sucrée dans le visage de son frangin.
Il reçut en retour une énorme beigne qui le fit reculer d’un pas en titubant, puis il se mit à chougner en se protégeant le visage de son avant-bras replié.
— Espèce de débile, tu as volé ? Je sais que tu avais juste de quoi pour les clopes, réponds ou je te massacre, tu as chouravé ?
David acquiesça et se mit à pleurer plus fort.
— Donne ! hurla Julien
David se mit à vagir, le visage toujours caché derrière son bras. Au bout de quelques secondes, il finit par l’abaisser et, en tremblant, sortit de son blouson un énorme paquet de fraises « Tagada », puis, dans la foulée, un livre de « terreur » pour enfants : « À partir de 9 ans » comme cela était stipulé en lettres de sang sur la jaquette.
L’instant d’après une avalanche de claques lui pleuvait dessus, bonbons et livre tombèrent sur le sol.
Si Julien était grand, David lui rendait encore quelques centimètres. Il frisait les deux mètres (tous deux tenaient de leur père), David était plus lourd, parce que plus gras, que Julien, il aurait donc pu aisément se défendre, mais cette idée ne l’effleurait même pas. Julien était son grand frère, Julien était celui qui savait, celui qui prenait soin de lui. Et puis, de toute façon, David ne savait pas, ne voulait pas taper qui que ce soit.
— Môman ! appela David, en se vautrant comme ses trésors sur le sol carrelé.
— Fous-lui la paix à la mère, elle a sa dose. Gros con ! Combien de fois je t’ai dit de ne pas voler ! Si tu te fais prendre, tu iras à la police et après on te conduira chez les fous. Remarque… Comme ça je serai bien débarrassé, ajouta Julien avant de clore la correction d’un coup de pied dans le postérieur de son frère.
Celui-ci se mit à gémir comme un chiot.
— Nan, Julien, je veux pas aller chez les fous, pas les fous, pas les fous ! La supplique devenait une litanie.
— Alors, arrête tes conneries, imbécile ! Ramasse tes cochonneries et fiche le camp dans ta chambre.
— D’accord ! clama David, il s’empressa de récupérer ses sucreries et son bouquin. Avant de s’en aller, il tenta un timide sourire de réconciliation, il n’eut pas de retour. Le cœur gros, il disparut tout penaud dans sa chambre.
Resté seul, Julien ouvrit le paquet de cigarettes et s’en alluma une. Comme il inhalait avec délice la première bouffée, le découragement lui tomba dessus.
Vraiment, c’était pas une vie… À dix-sept ans, David avait l’âge mental d’un enfant de huit ou neuf ans et encore, un gosse pas très futé. Autrefois, lorsque leur père les battait, eux et leur mère, Julien braillait, essayait de parer et même quelquefois de rendre les coups (c’était un as du coup de pied furtif dans le tibia). David, lui, se bouchait les oreilles pour ne pas entendre les injures et se roulait en boule dans un coin ou sous la table (une mocheté Henry II qui refit sa vie dans un dépôt-vente), il gémissait jusqu’à tomber dans une sorte de prostration. Il lui fallait ensuite plusieurs heures avant d’émerger de cet état catatonique.
— Les cris me font mal, avait-il un jour confié à Julien.
— Mal ? Tu veux dire peur ?
— Aussi, mais surtout ça me fait mal sous la peau. Comme si mes nerfs se mettaient à faire des nœuds ou devenaient des piquants, ça me fait très mal.
Julien avait été étonné, mais pas plus que ça, il savait que son jeune frère était un peu cinglé. Le pauvre garçon avait triplé le cours préparatoire et, à l’issue de ces trois années, il n’avait toujours pas appris à lire, enfin il déchiffrait, mais si laborieusement que les mots même devenaient incohérents. C’était une véritable souffrance que de l’entendre ânonner à haute voix : il ne savait pas faire autrement que de brailler les syllabes. Il avait été envoyé dans un centre d’études spécialisées, en « perf », comme avait dit la psychologue scolaire où il avait végété quelques années sans rien perfectionner du tout. Il était sorti de cette voie de garage à seize ans, sans aucune perspective à l’horizon. Il n’y avait déjà pas de travail pour les sains d’esprit, alors les débiles…
À présent, les seules choses qui menaient David étaient les histoires que lui lisait son frère (d’où le livre volé), les dessins qu’il faisait après les avoir entendues, la bouffe et son amour pour Julien. Même leur mère passait au second plan. Il était un peu caractériel et fort en plus, mais il n’était pas méchant, sa violence ne s’exerçait que sur les objets ou sur lui-même. Avec tout ça, il était évident qu’il ne pourrait jamais vivre seul ni subvenir à ses besoins. Alors quoi ? Le placer ? Pour l’instant Julien refusait de l’envisager.
Sa cigarette était terminée, le jour déclinait, il se secoua : il devait faire la popote.
Il est même pas fichu de se faire à bouffer tout seul, maugréa-t-il en allant inspecter le contenu du frigo.
— Ça te ferait rien de fermer la bouche quand tu manges !
David se redressa au-dessus de son assiette et s’appliqua à mastiquer en silence.
— Essuie-toi la bouche avant de boire dans ton verre, merde ! T’es dégueulasse !
David prit sa serviette et s’exécuta.
— T’es toujours fâché après moi hein ?
— Je suis toujours fâché après toi parce que tu n’écoutes rien de ce que je te dis, des fois je me demande si ta tête n’est pas qu’une boîte vide.
L’image fit sourire David.
— Ça te fait rire en plus, finis ton assiette et va te mettre en pyjama, je te lirai ton histoire après.
Julien se dit qu’à quelques blocs de là, Farida disait peut-être la même chose à sa fille…
Après avoir fait la vaisselle puis donné un coup de balai dans la cuisine, Julien alla comme promis lire une histoire à David. Le livre en cours comptait l’histoire d’une poupée vampire dont les intentions cruelles, envers l’enfant à qui elle appartenait, étaient devinées par un brave nounours promis à être bientôt mis au rebut au fin fond du grenier de la maison (Julien se dit que cela se passait donc chez des riches, sinon l’ours aurait été mis au rencard dans la cave située au sous-sol de l’HLM).
Durant le récit, David était à sa table et dessinait ; les crayons de couleurs semblaient disparaître entre ses gros doigts. Ainsi occupé à dessiner, Julien se fit la réflexion, comme souvent à ce même moment, que son frère avait l’air presque normal, la bouche était peut-être un peu trop entrouverte, mais cela pouvait passer pour un signe de concentration.
Le livre refermé à la fin du chapitre (en plein suspense, le nounours ayant perdu une oreille au cours d’une bagarre avec la méchante poupée), Julien alla jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule de son frère. La poupée qu’il avait dessinée était bien plus terrifiante que celle qui illustrait la couverture du livre, quant à la brave peluche qui se sacrifiait ainsi pour la petite pécore qui le délaissait, Julien vit que David l’avait dotée de prunelles d’un vert délavé…
Après le frère, la mère ! marmonna-t-il en se dirigeant d’un pas traînant vers la chambre du fond.
Rite immuable : chaque soir, il s’asseyait près de la malade sur le rebord du lit et il lui détaillait ce qu’il allait faire le lendemain ; des trucs anodins : la lessive, quelques courses… Et toujours elle répondait dans un murmure essoufflé : c’est bien, c’est bien.
Souvent, en gagnant enfin sa chambre ou en allant faire un tour dehors, selon son humeur et le temps, Julien se disait qu’il devrait faire un effort pour être plus gentil avec elle, disons plus prévenant. Ils avaient sûrement des choses à se dire avant qu’elle trépasse…
Ce soir-là, quand il partit se coucher, il se rappela qu’il n’était pas descendu à la boîte aux lettres. Il attendait la déclaration trimestrielle de ressources à remplir puis à renvoyer à l’organisme qui leur versait leur allocation de RMI, il avait horreur de s’occuper de ce papelard : apposer lui-même 0 ou aucun revenu sur les lignes le consternait.
Le papier attendu n’y était pas, en revanche la cellule d’insertion dont ils dépendaient, David et lui, les invitait à se présenter dans les quatre jours. En tout petit, en bas, il y avait écrit :
La non-présentation des sus-nommés entraînera la radiation pure et simple sur la liste des bénéficiaires du RMI.
Julien remonta les dix étages par l’escalier afin de s’imaginer qu’il faisait un peu de sport, il voulait voir dans ce papier une bonne nouvelle. Enfin, peut-être que, dans sa vie triste et grise, tout allait changer !
Morte, défunte, décédée, raide… Ainsi la grande scène d’adieu qu’il avait parfois imaginée, pour venir compenser son manque de chaleur, n’aurait jamais lieu, ou plutôt, mine de rien, elle avait eu lieu la veille. Il chercha à se rappeler ses dernières paroles : il faudra que je fasse une machine et j’en profiterai pour laver tes draps, auxquelles elle avait répondu son sempiternel : c’est bien, c’est bien…
Ben merde alors !
Julien resta plusieurs minutes à contempler le corps décharné et blafard ; elle semblait s’être débattue avant de « passer », peut-être avait-elle voulu l’appeler ? Un truc important à mettre à la machine et qu’il ne fallait pas qu’il oublie ? Il s’en voulut aussitôt de son cynisme. Draps et couvertures étaient épars, rejetés au loin sur la carpette, et la chemise de nuit était retroussée haut sur son ventre.
Il avisa, malgré lui, le sexe pauvrement touffu et pourtant ébouriffé de sa génitrice, il trouva le spectacle navrant. Ainsi, pour David et lui, tout avait commencé ici…
Il entendit son frère remuer dans la chambre. Comme chaque matin, l’imbécile heureux allait débouler pour venir embrasser sa môman.
Julien retrouva aussitôt l’usage de ses mouvements. En trois enjambées, il fut près du lit, rabattit chastement la chemise de nuit, puis ramassa la literie qu’il jeta sur le corps sans vie. Lorsque sa main entra en contact avec la peau glacée du cadavre, il eut un geste de répulsion ; il n’était donc qu’un salaud ? Tout de même, ce corps était celui de sa mère.
Il perçut une joyeuse galopade, puis David le bouscula en braillant :
— J’ai bien dormi maman !
L’idiot commença à cloquer ses gros bécots sur le visage de la morte, ses embrassades rejetèrent la tête de leur mère en arrière. Les lèvres s’entrouvrirent et exhalèrent les restes d’une haleine pestilentielle.
Julien eut un hoquet, son estomac joua au yoyo.
David recula, il resta figé une seconde puis comprit.
— Môman ! Ma pauvre môman !
Nonobstant l’odeur nauséabonde, il tomba à genoux et déposa des petits baisers autour des lèvres mi-closes en gémissant comme un caniche.
Julien courut dégueuler.
Comme souvent, il fut catalogué « mauvais fils ».
Après avoir appelé le médecin et prévenu la voisine la plus proche, il s’enferma dans sa chambre, refusant catégoriquement de s’occuper de quoi que ce soit. C’est au travers de la porte qu’il apprit que, dans un premier temps, sa mère allait être transportée dans la chambre funéraire du crématorium tandis que la crémation elle-même aurait lieu dans la soirée.
Les voisines entouraient un David pleurnichard, mais qui, malgré tout, restait auprès de sa « pôvre môman » tandis qu’elles s’activaient à remettre la chambre en ordre. L’idiot, tout en reniflant, essayait d’aider, les guidant jusqu’aux placards contenant les effets de la défunte. Et les commères de se consulter pour quels vêtements choisir afin d’affubler le cadavre correctement. Celui-ci, une fois vêtu, fut vite emmené. Malgré l’automne, il faisait chaud, il ne fallait pas traîner.
Dans la matinée Farida vint gratouiller à la porte de Julien.
— Tu veux que je te colle le deuxième maintenant ? aboya-t-il, claquemuré dans sa carrée.
Elle s’enfuit le rouge aux joues, en espérant qu’aucune des voisines présentes n’avaient saisi le sens de ses paroles. Les bonnes femmes continuaient d’entourer David. Ce matin, décidément, il n’était plus l’idiot du dixième, mais « un brave garçon ». Aux travers de leurs bribes de conversations, Julien comprit qu’on le taxait, lui, d’être un sale petit con sans cœur.
Il se retint pour ne pas aller savater leur ventre flétri ou botter leur gros cul flasque de ménagères bien pensantes détentrices de tout un tas de vérités sur les façons de faire des économies au supermarché, de leur science sur les machines à laver et de la manière d’éduquer les enfants entre deux feuilletons télévisés, car même si elles avaient pondu des voleurs ou des toxicos, elles n’avaient sûrement rien à se reprocher. Des connasses qui avaient glané et appris dans les Sitcoms de la télé un tas de proverbes et de lieux communs qui leur servaient de conversations savantes. Des femmes vieilles d’un fatalisme chopé dès leurs premières règles.
Ces bourriques pouvaient bien déblatérer sur son compte. Lui, à quatorze ans, il avait tué pour sa mère. Il avait occis le croque-mitaine, le papa géant aux gros poings, un sale boulot épuisant.
S’il avait l’allure et le passé d’un rugbyman, Julien n’avait jamais vu son père taquiner le ballon de près ou de loin. En revanche, celui-ci suivait tous les matches à la télévision. C’était un vrai supporter qui devenait hargneux lorsque son équipe favorite était menacée et que dire lorsqu’elle perdait… David en avait fait les frais alors qu’il n’avait que cinq semaines, une colique l’avait fait brailler lors d’une demi-finale. À bout de nerfs, le père avait « bousculé » le nourrisson afin de lui apprendre à se taire lorsque papa faisait du sport. Le fragile petit crâne avait cogné un peu trop fort contre le bois du lit : quinze jours de coma. Était-ce à cause de cela qu’il était resté idiot ? Certainement, mais personne n’aurait osé le laisser supposer à haute voix, David n’était même pas au courant de « l’incident ».
Leur père était un cogneur, il tabassait régulièrement leur mère, il était sans travail depuis des années, mais il voulait être respecté comme un patriarche, quoi : c’était lui l’homme, il avait les couilles de ne pas aller bosser comme une crevure parce que le SMIC et le RMI c’était du kif : la besogne en moins ! Ah non, il n’était pas si con, à moins de dix mille balles par mois et des politesses, il ne léverait pas son cul ! « Et la reine d’Angleterre, elle le ferait votre boulot de merde ? », déclarait-il aux conseillers de l’ANPE qu’il lui arrivait de croiser dans le centre communal d’action sociale.
Puisqu’il était un pauvre type hors de chez lui, il fallait qu’il règne en maître dans son fief ; son F4 exposé plein sud dans la zone.
Généralement, après avoir assené gifles et coups de poings à sa moitié, il se calmait et les garçons n’écopaient que de taloches comme reste de sa mauvaise humeur.
Et puis, un jour, la scène de ménage avait dégénéré, cette fois-ci rien n’avait semblé calmer leur père, ses coups tombaient indifféremment sur femme et enfants ; il broya même une chaise. Tout d’un coup, il était resté une seconde immobile : la tête inclinée, comme si on lui chuchotait à l’oreille, l’instant d’après il avait entraîné tout le monde dans la chambre conjugale : une seule main lui avait suffi pour empoigner les chevelures de ses fils alors âgés respectivement de douze et quatorze ans. Une fois tous réunis dans la chambre, il avait verrouillé la porte de la carrée, s’était planté devant et avait déclaré :
— Et maintenant, les garçons, regardez bien comment on corrige une femme qui ne vous respecte pas, la seule vraie punition du soldat au vaincu : je vais l’empaler !
En quelques gestes brusques et précis qui trahissaient une longue habitude (Julien avait l’impression de le voir plier une chaise de camping), leur mère s’était retrouvée immobilisée à genoux, déculottée les fesses en l’air, la face appuyée sur la moquette, plaquée au sol par les grosses paluches qui ne servaient à rien dans la vie si ce n’est faire mal. Devant ses fils tétanisés par l’horreur, en soudard, déchirant ce qui refusait de s’ouvrir, il l’avait forcée en éructant ses commentaires.
— L’homme c’est moi, elle se la prend dans son cul bien profond, je lui bourre les intestins, elle comprend maintenant qui qu’est le maître !
David avait fermé les yeux et se bouchait les oreilles.
Julien avait regardé, entendu, il avait vu sa mère humiliée, mais muette, qui tentait de se cacher le visage ; elle avait réussi à libérer un de ses bras de la clé qui l’entravait, ses longs doigts fins sur l’un desquels une alliance brillait, tremblaient. Son corps malade déjà trop maigre tressautait sous l’assaut.
Julien s’était dit que là, ils avaient touché le fond du sordide, que si l’instant était odieux, la vie qui viendrait après ne pourrait être que du même tonneau, il fallait y mettre un terme. Il avait guetté le moment.
Comme son père se cabrait en grimaçant son plaisir vers le plafond gris et fissuré, il avait su que l’instant était à lui. Il avait pris son élan, calculé avec une lucidité presque sereine, et avait shooté comme dans un ballon dans la tempe de son père. But !
Après un claquement de dents, le bonhomme s’était affaissé et avait basculé sur le côté entraînant sa chétive monture qui avait osé couiner lorsque ses reins avait supporté d’un coup le poids du « maître ».
David s’était recroquevillé sous la table de nuit. « Pas moi papa, pas moi ! », pignait-il en s’efforçant de disparaître sous la moquette.
Julien n’avait pas saisi immédiatement le sens de ses paroles, il devait y repenser plus tard. Avec des gestes gourds et l’impression que ces tripes se liquéfiaient dans son ventre, il avait aidé sa mère à s’extraire de sous son tourmenteur.
— C’est fini, m’man, c’est fini, répétait-il tandis qu’elle rabattait sa jupe. Du sang ruisselait le long de ses cuisses.
— N’aie pas peur, ce n’est rien, j’ai mes règles, murmura-t-elle dans un souffle.
Gêné, Julien la vit repêcher, près du lit, une culotte sur le fond de laquelle adhérait une serviette hygiénique tachée.
Son père geignait, bite au vent, le gland flapi était strié de filets bruns : de la merde. Julien ferma les yeux sur ce détail qui s’imprima à tout jamais dans sa mémoire : un dimanche soir sur la terre, à Villonne, dans la cité du Sanitas, les Terriens règlent leurs comptes.
Il devina sa mère à ses côtés, il osa enfin la regarder, elle avait les lèvres éclatées et un œil terriblement poché, sa joue droite était gonflée, la pommette qui virait au pourpre gardait l’empreinte des fibres de la moquette.
Julien retint un sanglot, il aimait mais en même temps il haïssait cette femme, cette victime, cette vaincue qui s’obstinait à vivre avec ce type odieux. Ce mec veule, ce blaireau, elle en avait fait leur père, comment ? Pourquoi avait-elle osé leur imposer cela ? Juste histoire de ne pas être toute seule dans la mouise ?
Les femmes battues sont des connes et des lâches, ça, Julien en était intimement convaincu.
Dans les appartements voisins, les postes de télé braillaient au même diapason : un match de rugby, non… « Le match » celui de la finale du championnat de France… Comment il disait l’autre con ? Le sport des voyous et des seigneurs.
C’était justement la retransmission de cette finale qui avait été la raison de la discorde : le poste de télé était en panne, la mère l’avait ramené au supermarché où elle l’avait acquis depuis peu, lors des soldes. Malgré les promesses du type du service après-vente, il n’était pas encore réparé, elle était donc rentrée bredouille sans le précieux poste ni aucun en échange ; cela ne se faisait pas pour les articles achetés en promotion. C’est donc vrai qu’elle était idiote cette femme, du genre à chercher des prétextes pour se faire cogner… Le père geignit un peu plus fort, sa main griffa la moquette.
Julien avait serré les dents : la conclusion s’imposait, il fallait le finir.
Côte à côte, la mère et le fils réfléchissaient en silence, David continuait de piauler, troublant leur réflexion.
— Tais-toi David ! dirent-ils à l’unisson.
— Je sais quoi faire, affirma soudain sa mère, peut-être pour la première fois de sa vie. Une seconde, Julien se demanda dans quelle mélasse elle allait encore se jeter, elle partit d’un pas chancelant vers la salle de bains.
Il entendit qu’elle ouvrait en grand les robinets de la baignoire.
— OK, avait-il murmuré en comprenant la tactique qu’ils allaient adopter.
Il avait commencé à déshabiller le père en priant pour qu’il reste encore quelque temps dans le coltard. Sur la tempe du gisant, une marque bleuissait, il se dit que c’était de bon augure.
Le plus dur n’avait pas été de le traîner jusqu’à la salle de bains, ce qu’ils firent en l’attrapant chacun par un pied sans se soucier de la tête qui cognait contre les murs durant la manœuvre, mais cela avait été toute une gymnastique pour le hisser dans la baignoire. Le bonhomme pesait son poids, sa masse leur glissait entre les doigts. Julien avait été pris d’une haine sans nom pour ce corps qui lui demandait tant d’efforts, ses muscles d’adolescents tressautaient, il avait envie de gifler sa mère devant son peu d’efficacité pour l’aider. À son avis, elle faisait montre d’une mollesse irritante. Enfin, en s’escrimant, ils y étaient arrivés.
Le contact avec l’eau tiède avait un peu réveillé le bonhomme, il avait même papillonné des paupières. À ce moment, tout l’immeuble avait résonné des cris des téléspectateurs. Sa mère, le visage fermé, avait allumé le poste de radio branché sur secteur, l’avait ôté de la tablette sur laquelle il était posé, puis avait réglé le tuner sur la station qui retransmettait le match.
— C’est magnifique ! hurla le speaker.
Au même instant le posta tomba dans la baignoire.
Rideau. On ne fait pas d’enquête sur la mort d’un pourri.
Julien haussa les épaules ; les voisines pouvaient bien dauber sur son compte.
Il haïssait cet immeuble, il exécrait les pères au chômage attelés à leur femme soumise grise et laide de fatalité, les petites vies médiocres faites de misères crasses.
Julien était facho et ne le savait pas.
La mort de sa mère le libérait d’un grand poids. Restait David, David ne pourrait sans doute jamais être autonome. En définitive, David était une autre victime gémissante collée à ses baskets, oui, mais c’était aussi son frère…
Il sortit enfin de sa chambre et alla dans la cuisine. David leva le nez de sur son bol (en mal d’occupation, mais avec ce besoin de rester à renifler les effluves de la mort, « du drame » deux voisines s’étaient finalement « dévouées » pour nourrir ce grand gaillard en pyjama) et lui fit un magnifique sourire. Confiance… David avait confiance en lui, Julien était là, donc tout allait bien.
Le chagrin n’avait pas coupé l’appétit de l’idiot, au grand dam des deux bonnes femmes qui avaient entendu dire quelque part que l’on préparait du « thé » à la famille du défunt. Il avait réclamé sa mistouille habituelle : « un super petit-déjeuner à la David ». Il avait mélangé corn flakes, confiture, chocolat en poudre et lait dans un même récipient. Entre deux cuillerées de cette infâme bouillie, il alternait lampée de jus d’orange tétée à même la brique et gorgée de café prise de manière plus civilisée dans un bol marqué à son nom.
Sans un mot, Julien sortit une tasse d’un placard et prit place en face de son frère, il tendit la main vers la cafetière mais suspendit son geste pour déclarer :
— Je ne sais, mesdames, comment vous remercier pour votre assistance de ce matin, maintenant l’heure est venue pour mon frère et moi de nous recueillir et pleurer notre mère…
Un silence contrit, troublé par les scronch, scronch de David, qui mangeait bruyamment, accueillit ses propos, le temps que les deux femmes assimilent ce qu’il venait de dire exactement. Cela prit une bonne minute, puis, dans leur simple cerveau de boudins en savates, elle saisirent, vaguement, qu’il leur suggérait de déguerpir.
Julien avait fermé les yeux, il entendit les pas qui s’éloignaient, des chuchotis vexés, puis enfin la porte de leur appartement qui se refermait. Il rouvrit les yeux et soupira de contentement.
— Tu leur as fait peur, déclara David en suçant sa cuillère.
— Mais non, je leur ai juste dit de nous laisser, dit Julien en remplissant sa tasse.
— Tu leur as fait peur, j’te dis ! contra David.
— Et alors, qu’est-ce qu’on en a à foutre, on est plus tranquille comme ça, non ?
— Ouais ! jappa David avec conviction. Mais bon, lui, au fond il aimait bien que les dames s’occupent de lui.
Il se torchonna le museau avec un Sopalin et attendit que son frère ait fini son café puis allumé une cigarette avant de demander timidement.
— On va aller la regarder brûler maman ?
— Oui, et après ce sera fini, on n’en parlera plus d’accord ? Tout ce qu’on a vécu de moche jusqu’ici, il va falloir l’oublier.
— Ah bon ?
— Oui !
Julien sortit de sa poche une feuille pliée en quatre.
— Tiens, tu vois, ça c’est une convocation de la cellule d’insertion, il y nos deux noms dessus, on va s’occuper de nous, moi, ils vont sans doute m’aider à trouver du travail, et toi… Éh bien, il doit y avoir une solution pour toi… Enfin, on quittera cet endroit pourri.
— C’est chez nous, l’interrompit David.
— Peut-être, mais c’est moche ici, j’en ai marre des voisins abrutis qui s’engueulent le soir, de ces gosses morveux qui traînent dans les couloirs en se prenant pour des durs.
— Y en a des gentils.
— Toi, dès que quelqu’un ne te tape pas dessus, tu crois qu’il est gentil… Et puis même, on s’en fout qu’ils soient gentils, moi ce que je vois c’est qu’ils sont cons, résignés.
Julien se pencha sur la table et, attrapant les cheveux de son frère au-dessus du front, il força celui-ci à le regarder.
— T’as pas envie d’oublier ce que le père t’a fait ? demanda-t-il.
David se dégagea et baissa la tête, ses gros doigts jouaient avec une miette de pétale de maïs. Bientôt, il se mit à pleurer en silence, de grosses larmes roulaient sur ses pommettes et tombaient sur la table.
— Je voulais pas te faire pleurer, dit Julien, alors qu’en réalité c’est ce qu’il avait cherché.
Les larmes de l’innocent lorsqu’il abordait ce sujet délicat lui étaient motif de se sentir héroïque. Il avait défendu sa mère et son frère, il avait tué pour son frère, celui-ci n’avait pas le droit de ne pas être d’accord avec lui : il lui devait bien ça ! Il se leva et commença de débarrasser la table.
— David, fais-moi confiance, maintenant ce sera mieux, je vais prendre nos affaires en main. Et ne me dis plus jamais que tu aimes ce coin.
David s’essuya les yeux en reniflant, puis acquiesça.
La crémation eut lieu, si David pleura à gros bouillon, Julien n’eut pas loisir de s’attendrir, il avait entendu combien cela coûtait, la somme tournoyait dans sa tête. Putain de vie, même pas moyen d’être triste tranquille. Une fraction de seconde, il entrevit la vérité : si l’argent avait pour lui tant d’importance en un tel moment, c’est qu’en réalité il avait bien peu de chagrin. Tandis que les ossements carbonisés passaient dans le mixeur afin d’être réellement réduits en cendres, Julien élaborait déjà le discours qu’il allait devoir servir à l’assistante sociale du quartier afin qu’elle impute les frais de la crémation sur le budget du service social. Tiens, il emmènerait David pour effectuer la démarche, les inévitables larmes de l’idiot attendriraient…
Dans le bus qui les ramenait dans leur cité, David cessa de pleurnicher pour s’intéresser au trajet. Il aimait bien traverser la ville, confortablement assis, ce qui n’avait pu être le cas à l’aller, le bus étant alors bondé, ils s’étaient retrouvés tous deux coincés debout dans l’allée centrale avec pour tout paysage, sous leur nez, des flots de cuirs chevelus plus ou moins gras.
David pouvait donc profiter de la balade. Pour sa part, Julien tenait gauchement sur les genoux le réceptacle contenant les cendres maternelles. Lorsqu’on le lui avait remis, il avait appris qu’il pouvait aussi louer « un tiroir » afin de le déposer. Il avait réagi au terme « louer » (encore du fric) et avait dénié la proposition, la « boîte » farouchement serrée sous le bras. Cela lui faisait tout drôle de porter ce « colis », on aurait dit une sorte de thermos géant, il osait à peine le toucher.
— Il y a des gens qui se battent ! s’exclama David en appuyant son index sur la vitre du bus.
Julien se pencha au-dessus de son frère. Effectivement, il vit au loin, sur le pont Wilson, une foule désordonnée, on ne pouvait entendre les cris qui émanaient du troupeau mais il aperçut des jets de pierres envoyés sur les forces de l’ordre qui avançaient en rangs serrés. L’instant d’après, les deux camps se fondirent en une seule grosse mêlée, et ce fut la pagaille.
— Évidemment, toutes ces nouvelles mesures, ça ne plaît pas à tout le monde, lança un individu dans le bus.
Julien déposa l’urne aux pieds de son frère en lui faisant signe de la surveiller. Il remonta l’allée jusqu’au siège d’où il lui semblait que les propos avaient été lancés. Là, il avisa un vieillard qui scrutait au loin un nouvel attroupement.
— Quelles mesures ?
Le vieillard se retourna, bigrement vite pour une personne âgée ; il toisa le grand gaillard avec étonnement.
— Quelles mesures ! Tu me demandes ? Mais mon garçon, dans quel monde vis-tu ?
— Dans la cité du Sanitas, répondit Julien à brûle-pourpoint.
Le vieillard retint un sourire moqueur, en réalité il n’avait pas attendu de réponse à sa question, qui se voulait juste une figure d’exclamation.
— Éh bien, malgré tout, ce quartier n’est pas si éloigné de la civilisation, je pense que vous devez capter correctement la télé et la radio, (au mot « radio » Julien tiqua et inconsciemment serra les poings). Bref tu as dû entendre ce qu’ils ont dit dernièrement : trancher dans le vif : séparer le bon grain de l’ivraie.
— Je ne comprends pas ce que vous dites, lâcha Julien avec humeur.
— Je vais faire plus simple alors, dit le vieux. Dans l’espace, avec son index tout fripé, il tira une ligne puis pointa son doigt de part et d’autre : les bons d’un côté, les mauvais de l’autre.
— Et alors, c’est plutôt bien !
Julien haussa les épaules, il ne voyait en quoi cela pouvait affoler les gens ni les inciter à faire des manifs, puisque ces attroupements finalement c’était ça, des manifs.
Le vieux le toisa un moment. Soudain, durant son examen, Julien se mordit les lèvres pour ne pas rire : Picsou ! Le vieillard ressemblait à Picsou le canard, il n’avait pas de chapeau claque, mais une espèce de casquette qui pouvait faire illusion.
— Toi, par exemple, demanda le vieux, de quel côté tu te situerais ?
— Moi, ben moi, je dis qu’y en a marre du bordel, je veux travailler, avoir un logement convenable et être peinard, ouais ! Voilà ce que je veux, ne plus être emmerdé par les cons, et pis tout ça quoi… termina-t-il en faisant un geste vague qui englobait le reste du monde.
— Je pense que tu vas arriver à être du bon côté, alors.
Ce verdict n’avait pas l’air de réjouir le vieil homme, qui imperceptiblement, s’écarta de Julien. Ce faisant, il aperçut David qui, en admiration devant une moto qui longeait leur véhicule, mimait le bruit supposé de l’engin en collant sa bouche contre la vitre du bus.
Picsou se tourna à nouveau vers Julien.
— Lui, en revanche, je me demande s’ils ont pensé à un endroit où le mettre.
— C’est mon frère.
— Ça se voit, rassure-toi, il te ressemble.
Julien fronça les sourcils et guigna le vieux. Il se demandait s’il devait être fâché, c’est vrai qu’en dehors de la couleur de leurs yeux, son frère et lui avait la même teinte de cheveux blond foncé et, à quelques centimètres et kilos près, leurs corpulences les désignaient sûrement comme frères.
— Tu sais, je pourrais te péter la gueule vieux schnoque, lâcha-t-il à tout hasard.
— Mais, je n’en doute pas.
— Alors pourquoi tu me provoques comme ça !
— Je ne t’ai pas provoqué, affirma le vieux d’un ton mesuré, et il se rencogna dans son siège.
Julien apprécia que l’autre ait soudain perdu de sa superbe. Il y avait de quoi être fier à foutre la pétoche à un presque centenaire, il décrispa les muscles de sa mâchoire, hocha la tête et, pour finir, retourna s’asseoir près de son frère.
— Arrête ça, dit-il à celui-ci qui continuait ses vroum, vroum baveux.
— Quoi ? s’enquit David en essuyant ses lèvres humides de salive d’un revers de main.
— Tiens-toi tranquille au lieu de faire le taré.
Le crématorium était excentré de la ville de plusieurs kilomètres. Soudain, Julien nota les changements intervenus depuis la fois où il avait fait le trajet avec sa mère, quand ils étaient venus en finir avec son père. Tiens, au fait, qu’était-il advenu de ces cendres à celui-là ?
Là où s’étalaient autrefois des friches et des champs de vignes, ce n’était que projets ou début de travaux. Une forêt de pancartes proclamait l’ingéniosité des réalisations en devenir, les affiches étaient à peu près toutes du même tonneau : un couple et un enfant souriant béatement devant une villa, et, sous le dessin, en lettres roses, pour faire comprendre qu’en cet endroit béni, ainsi serait l’avenir : Soyez les premiers à venir habiter la cité nouvelle, dépôt des candidatures en mairie. Candidatures comme pour un jeu. Même Julien, qui n’était pas très subtil en vocabulaire, releva le terme employé.
David, lui, était ravi par la danse des tractopelles qui amenaient les palettes de parpaings, cette cité future avait, à son avis, les apparences d’un immense jeu de Lego.
Le vieil homme descendit bien avant eux, dans le centre du vieux Villonne. Une fois sur le trottoir, tandis que le véhicule redémarrait, il les regarda longuement à travers les vitres du bus, mais Julien n’en fit pas cas. Il s’imaginait propriétaire d’une villa proprette en train de tondre son gazon et de tailler sa haie.
Les blocs grisâtres de leur quartier HLM lui parurent d’autant plus sinistres, il se fit la promesse d’aller très bientôt s’enquérir des modalités, voire des « conditions », pour « candidater » avec une chance de succès dans la future cité nouvelle. Un job, ça c’était l’évidence, il lui fallait un job lucratif très vite.
Le bus les déposa non loin de leur bâtiment.
C’est lorsqu’il glissa ses mains dans ses poches à la recherche de ses cigarettes que Julien réalisa qu’il avait oublié l’urne funéraire dans le bus. Il se retourna et fit quelques pas précipités, puis ralentit pour s’immobiliser tout à fait, à quoi bon ; le véhicule était loin déjà.
— Eh ! merde, soupira-t-il.
— T’as oublié maman ! l’accusa aussitôt David, où qu’on va la retrouver maintenant ?
— Au terminus certainement, t’inquiète j’irai voir demain.
Son demain ne ressemblait pas à l’affirmation du jour d’après mais plutôt à… un jour…
Ils arrivèrent devant « l’espace vert » ; une bande de gazon pelé (un vrai crottoir pour les clebs) de deux mètres de large qui serpentait le long des blocs de béton.
Sous le porche qui menait dans la cour, là où était le bac à sable merdique et les quelques jeux délabrés pour les mioches, une dizaine de femmes discutaient avec animation.
Lorsqu’elle aperçut Julien, Farida s’échappa du groupe et se précipita vers lui, elle tenait Houria dans ses bras. Ils s’étaient promis de s’éviter en public, mais pour l’instant, en ce qui concernait Farida, le devoir de discrétion semblait oublié. Elle déposa la petite à terre, celle-ci se mit aussitôt à protester en s’agrippant à la jupe de sa mère. Farida, qui s’affairait à fouiller ses poches, gênée par les petites mains qui s’emmêlaient avec les siennes, gifla la gamine qui, pour le coup, se mit à hurler. Au son de la claque puis des cris, David rentra la tête dans les épaules et amorça le geste de se boucher les oreilles mais, finalement, il se ravisa et arrangea tour le monde en soulevant la petite dans ses bras. Les pleurs cessèrent aussitôt. Dans ses grosses pattes, l’enfant paraissait minuscule, il la jucha sur ses épaules, et décida bien à propos de l’emmener « promener » dans la cour. Lorsqu’il franchit ainsi le porche avec Houria, Julien entendit les mômes qui jouaient là accueillir son frère avec des cris de joie.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il craignait que la gosse soit l’objet de sa précipitation. Il avait bien dit à Farida qu’il se cantonnerait à tout jamais dans le rôle de donneur de sperme, qu’il ne fallait sous aucun prétexte qu’elle vienne lui pourrir la vie avec des niaiseries du genre premiers mots, dent qui pousse et caca dans le pot. Et pour ce qui était du fric, elle pouvait toujours s’accrocher : merde, il y avait Kader pour ça !
Farida lui tendit des feuilles estampillées par la mairie de Villonne.
— Tu peux me les lire, s’il te plaît, on a tous reçu les mêmes, il y a des mots qu’on ne comprend pas, avoua-t-elle.
Julien se fit soudain l’impression d’être un ingénieur (et cela ne lui déplaisait pas). Sous le regard soucieux de Farida, il prit connaissance des imprimés.
La page de garde avisait les destinataires que si le dossier joint n’était pas dûment rempli et renvoyé sous huitaine avec les documents demandés, toutes les ressources (y compris les salaires si cela était le cas) seraient suspendues dans l’attente de la régularisation de la situation. Les feuillets se révélaient un long questionnaire portant sur l’origine de la personne, sa religion, la raison de sa présence sur le territoire français, et plus particulièrement Villonne. D’après ce qu’il parcourut rapidement, les renseignements concernaient également les parents et les grands-parents.
— Alors, ça veut dire quoi exactement, s’impatienta Farida.
— Ben, c’est clair, il faut que toi et Kader répondiez à toutes ces questions, sinon ils vont vous couper les allocations.
Farida lui reprit les feuilles en soupirant :
— C’était bien ce qu’on avait compris… Les étrangers, je veux bien, mais moi je suis française, je suis née ici, j’ai demandé la nationalité française dès que j’ai eu l’âge, alors quoi ?
— Alors, je suis désolé mais t’as pas vraiment la touche d’une française, enfin je veux dire t’as pas le type européen. Pis de toute façon, moi, les bougnoules j’en ai rien à foutre, je vais même te dire qu’ils me pompent l’air, il n’y a que leurs femmes qui sont bonnes !
Il avait entendu cette répartie dans un bar et comme il l’avait trouvée particulièrement appropriée à son cas, il s’était empressé de la retenir afin de pouvoir la ressortir.
— J’trouve que t’es vraiment devenu con, tu sais, lâcha Farida blessée. Elle se drapa dans la dignité de sa veste en jeans avant de continuer : toutes mes condoléances pour ta mère, je suis…
— Laisse tomber, maugréa Julien, excuse-moi, je sais pas pourquoi j’ai dit ça mais, en ce moment, je hais la misère et tout ce qui va avec… Et puis ne me parle pas de ma mère. Je vais te dire : je ne la regrette pas, tous ces derniers mois je l’ai assistée, jour et nuit, des fois elle se chiait dessus, alors oui je suis content que ça soit fini, je vais pouvoir vivre. Et puis, surtout, j’ai jamais compris pourquoi elle s’était fait engrosser par mon connard de père, non, je ne vois pas : quand un type est nul et en plus vous tape dessus, le mieux est de se tirer. Eh bien non, elle, cette imbécile, elle a fait deux mômes avec, est-ce qu’elle a pensé une seconde comment serait la vie pour ses gosses ? Et toi Farida ? T’es aussi conne qu’elle, t’es venue me sucer et me faire bander pour avoir un môme sinon tu serais peut-être foutue à la porte, tu t’es jamais dit que c’est ce qui aurait pu t’arriver de mieux ? Je sais, comme tous ici, que Kader te cogne et toi, connasse, au lieu de te tirer, tu fais des yeux de génisse et tu invoques le respect dû à tes parents pour te faire coller un mouflet par Julien, l’étalon du Sanitas : c’est pas de la misère, ça !
Farida allait répondre, mais David revenait déjà vers eux avec la petite.
— Elle veut faire caca, je crois, dit-il en la rendant à sa mère.
Les préoccupations maternelles prirent le dessus chez la jeune femme, elle essuya une larme de rage, serra sa fille sur son cœur et partit en embrassant goulûment les joues rondes du bébé.
— Tu sais qu’il y a des fois où tu tombes bien, dit Julien à David. Il avait un peu honte des saloperies qu’il avait dites. Dans la mémoire de Farida, il venait de saccager le souvenir tendre et merveilleux de l’étreinte qui avait conçu Houria. Lui-même était sur le point de pleurer.
— Oui, je suis le tonton de Houria, gloussa David.
— Qui t’a dit ça ? demanda Julien aussitôt sur la défensive.
— La petite, elle m’a appelé tonton.
— Pour les petits, tous les gentils messieurs sont des tontons, affirma Julien.
— Ouais, consentit David
— Allez viens, on rentre.
— Ouais !
— On va se faire un bon dîner, mais avant on va nettoyer toute cette baraque.
Julien se voyait déjà vider la chambre de sa mère de toutes ses affaires, puis mettre le tout dans d’immenses sacs qu’il descendrait sur le trottoir avec les poubelles.
— Ouais, nettoyer, ouais, fit David en écho.
— Tais-toi, t’es lourd !
— Ouais !
Julien fit mine de lui donner une claque et David partit comme une flèche vers les ascenseurs en criant :
— Je suis prem’ en dessous de zéro et avant ton ombre !
Finalement, la pauvre femme possédait peu de choses ; lorsqu’il eut vidé les placards de la chambre et de la salle de bains de tous les vêtements et accessoires, le couloir ne fut que faiblement encombré de deux grands sacs poubelles.
Voilà, l’identité de cette femme, enfin son « passage » sur terre se résumait à ces deux sacs dont l’un était à peine comblé. Il ne vint pas à l’idée de Julien que David et lui étaient des « traces » plus tangibles de son existence. Pour l’heure, Julien était frustré, le fait de jeter lui plaisait, tant les pauvres gardent toujours tout. Alors il fit le tour du F4 et destina également à la poubelle les objets qui, sans lui avoir appartenu en propre, étaient pourtant ceux qu’ils trouvaient « signés ». Des bibelots qui changeaient de couleur selon le temps, des livres de bonnes femmes ; des autobiographies qu’il l’avait vue lire en soupirant, des destins de femmes, des détresses de pauvresses encore plus malheureuses qu’elle, mais qui au moins avait su en faire du fric. Du malheur inventé de toutes pièces ; le malheur ne s’écrit pas, ne se raconte pas, il se vit, se subit.
Bref, il fit le tour des babioles à quatre sous qu’elle avait ramenées de ses périples dans les foires aux soldes et autres Farfouilles. La pauvre avait cru ainsi égayer un peu son logis ; elle n’avait fait que l’appauvrir un peu plus en l’encombrant de pacotilles.
David ouvrait de grands yeux étonnés, caché dans la cuisine où il faisait semblant de participer en promenant un balai, ce nettoyage par le vide l’effrayait. Il se dit que si son frère avait trouvé un sac assez grand pour le contenir, Julien aurait été capable de le jeter aux ordures avec le reste.
— Des cochonneries tout ça ! s’exclama Julien en passant devant lui les mains chargées de boîtes à thé décorées de fleurettes ; des trucs offerts lors d’achats par correspondance.
David se retint de pleurer, c’était dans ces boîtes, que lui trouvait jolies, que sa mère rangeait autrefois les « bonbons » qu’elle lui achetait en cachette.
Il entendit d’ailleurs un ching ! familier. Dans l’une des boîtes, il devait rester un bonbon oublié. Bah ! Autant se résigner, il ne devait plus être bon.
— Et puis de l’air putain, de l’air ! s’exclama Julien, et soudain il courut ouvrir en grand les fenêtres de l’appartement. Il se mit à ricaner et alla dans le couloir où il noua les sacs fermement. Au lieu de les descendre par l’escalier dans une cavalcade effrénée comme il s’était plu à s’imaginer le faire, il les balança carrément par la fenêtre de la cuisine.
David eut peur : les gens en bas allaient leur crier dessus, il lâcha son balai pour aller se réfugier dans sa chambre.
Julien, lui, poussa un soupir satisfait et se laissa choir sur l’un des tabourets que David avait éloignés de la table pour passer son balai. Il alluma une cigarette et se perdit dans la contemplation d’une blatte qui cheminait en bas du mur le long de la plinthe disjointe, sale bête ! Julien s’imagina qu’elle faisait le guet ; elle attendait qu’il éteigne, alors elle donnerait l’alerte et toutes ses copines viendraient festoyer dans la cuisine. Il y avait toujours des micro-miettes de pain à boulotter, peut-être même qu’elles se repaissaient de toutes ces petites choses que sèment les corps humains, cheveux, particules de peaux mortes, rognures d’ongles, boulettes de crottes de nez roulées discrètement puis éjectées d’une pichenette sournoise. Ouais, pas de doute, ces bestioles les mangeaient, eux les humains, si ça se trouvait ils n’étaient sur terre que pour ça, pour nourrir les blattes… À savoir si le roi du monde n’était pas en fait un gros cafard…
Sa cigarette qui s’était consumée pendant ses divagations lui brûla les doigts. Il se leva et alla jusqu’à la fenêtre pour jeter le mégot, cela lui fit repenser aux sacs qu’il avait défenestrés, il se pencha pour voir où ils avaient atterri.
Ce pauvre David était bien bête de craindre une engueulade. Julien constata qu’un petit groupe de gens se partageait tout bonnement le contenu des sacs. Il s’accouda plus commodément à la fenêtre, il faisait curieusement doux pour cette fin novembre. La nuit était tombée. Malgré tout, des gamins en tee-shirts dépenaillés jouaient encore le long des trottoirs, on se serait cru en été, un été interminable, un été en pente douce, peut-être qu’on entrait dans une nouvelle ère ? Nouvelle ère, nouvelle cité, nouvelle vie, il semblait qu’en ce moment Julien aspirait à tout ce qui était nouveau.
Il avisa un vieux camion Mercedes déglingué qui venait de s’arrêter devant le parking. Le propriétaire du fourgon avait choisi de stationner n’importe comment, au mépris de trois autos qui étaient maintenant dans l’impossibilité de s’extraire de leur sage position en épi.
Il vit le cinglé du rez-de-chaussée descendre du véhicule, le bonhomme maigre et court sur pattes adoptait néanmoins une démarche de primate, il s’imaginait sûrement ainsi rouler les mécaniques. Il se racontait dans la cité qu’il avait fait quinze années de prison pour avoir suriné un gus. C’était à se demander comment il avait pu trouver le temps d’engendrer huit gosses, des marmots sales et méchants comme des teignes qui lui ressemblaient tous : des demi-nains simiesques. L’abruti qui survoltait par sa présence la smala débile, que sa pauvre femme toute tordue de misères arrivait tant bien que mal à tempérer durant ses absences, revenait au bercail après trois mois sans doute passés à l’ombre. Le calme du voisinage allait être perturbé… Julien serra les poings ; en ce moment, fallait pas le faire chier…
Dans le bâtiment, les télés commençaient à s’allumer une à une, à croire que l’immeuble hébergeait une cohorte de durs de la feuille. Dans les couloirs, on entendait la course des gosses affamés qui rentraient s’empiffrer de nourritures fades et bon marché. Le rebond sourd et entêtant d’un ballon résonnait dans la cage d’escalier depuis un bon quart d’heure. Excédé, Julien quitta la fenêtre. Dans l’appartement le bim bam ! du ballon cognait comme une migraine. Julien ouvrit la porte du palier à la volée et invectiva au hasard le dribbleur acharné. Une clameur indignée s’éleva du rez-de-chaussée, une salve d’insultes monta dans les étages, puis la porte de l’immeuble claqua, et il n’y eut plus que les rires hystériques des gamines qui perdaient leur innocence dans les locaux des vide-ordures. Dans un appartement, quelque part dans l’immeuble, un couple se disputait, les pleurs d’un bébé couvraient les paroles de l’homme et de la femme. Un chien aboyait, on l’entendait gratter frénétiquement contre une porte.
J’te foutrais le feu à tout ça ! marmonna Julien en refermant la porte. En se retournant, il se cogna contre David.
— Qu’est-ce que tu veux, toi ?
— J’ai faim, chuchota son frère dans la pénombre.
Lorsqu’en haut, les hurlements de la femme couvrirent soudain ceux du bébé, David rentra la tête dans les épaules et se pressa les mains sur les oreilles.
Julien rouvrit la porte à la volée
— Mais bordel de merde ! gueula-t-il dans l’escalier, vous n’allez pas la fermer oui ? On est en deuil nous ! Il tendit l’oreille en fronçant les sourcils, s’il y en avait qui lui répondait pas comme il fallait, ça allait saigner… Aucun cri ne lui fit écho, le bébé continua de pleurer et le chien à gratter contre la porte : des innocents, pas de bravade là-dedans. Julien rengaina sa rage et réintégra l’appartement.
