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Quand le personnage de cette histoire s'endort à l'ombre des arbres du jardin, les plantes autour de lui commencent à lui parler...
Par une belle après-midi, assoupi, le narrateur rêve ; il est amené à déambuler dans un monde irréel où il discute avec des plantes.
Les notions d’architecture, de reproduction, de greffage… sont abordées avec diverses espèces d’arbres.
Les fleurs prennent ensuite le relais. Elles lui apprennent par exemple que la datte et l’avocat n’ont pas un noyau mais un pépin et qu’il existe des moyens pour allonger la durée de vie en vase des fleurs coupées.
Dans un potager un pied de tomate converse avec lui au sujet du comportement des semences. Le thème de la conservation des légumes retient ensuite l’attention. Bien que le froid représente le facteur le mieux adapté à cet effet, il peut aussi engendrer de véritables maladies.
À son réveil le narrateur constate qu’il a assimilé les plantes à des êtres humains, ce qui le conduit à réfléchir sur l’anthropomorphisme et sur une question à la mode : l’intelligence des plantes. Enfin il rappelle que les végétaux sont indispensables pour l’homme et doivent donc être respectés.
Entre fiction et essai, une fable originale et inspirante qui amène à s'interroger sur notre rapport à la nature.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Claude Joseph a été pendant 40 ans maître de conférences de physiologie végétale à l’université d’Orléans. Dans le même temps (pendant une dizaine d’années), il a été chargé de cours à l’université Pierre et Marie Curie de Paris et a participé aux jurys du CAPES SVT et de l’agrégation interne SVTU.
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Seitenzahl: 245
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Claude JOSEPH
RÊVERIE BOTANIQUE
Discussion avec mes arbres,mes fleurs et mes légumes
Essai
ISBN : 979-10-388-0195-0
Collection : Les Savoirs
ISSN : 2428-9450
Dépôt légal : septembre 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
En cette fin de mois de juin le soleil brille, l’air est sec et, bien qu’élevée, la température est très supportable. Les légumes de mon potager ont bonne mine parce qu’ils bénéficient de ce temps favorable et de mes arrosages quasi quotidiens. Régulièrement irrigués, mes arbres ornementaux et fruitiers ne manifestent aucun signe de souffrance : leurs feuilles bien étalées et les fruits en place n’abritent pas de ravageurs. Quant à la pelouse qui, tous les jours, reçoit une abondante quantité d’eau, elle est magnifique au regard de celles des voisins qui limitent volontairement ce traitement pourtant vital. Enfin, soignées elles aussi avec beaucoup d’attention, les fleurs des massifs, des jardinières et des pots exhibent avec une certaine fierté, me semble-t-il, leurs éclatantes couleurs. Tout ce petit monde devrait me remercier pour mon dévouement mais il est vrai qu’il n’a pas la faculté de s’exprimer. Je ne lui en veux pas même si je me sens malgré tout un peu frustré par ce manque d’échange.
Depuis son arrivée, l’été a chassé tous les nuages du ciel. Chaque jour le soleil est accompagné d’un vent léger qui agite un peu les feuillages et rend apaisant le temps qui passe. Tous les après-midi je m’installe sur une chaise longue placée sous l’albizia planté sur le gazon à quelques pas de la terrasse. Celui-ci, communément appelé « arbre à soie », haut d’une petite dizaine de mètres, manifeste – selon moi – une réelle élégance avec sa cime aplatie en parasol et ses frondaisons finement découpées. Ces dernières, qui rappellent étrangement celles du mimosa ou des fougères, créent un ombrage agréable qui laisse toutefois passer quelques rayons lumineux. Sans pour autant transmettre une chaleur pesante, ils apportent une lumière suffisante pour ne pas se sentir enfermé dans une sorte d’enceinte close. Abondantes, et décoratives, ses fleurs se présentent sous un aspect de pompon. Elles sont constituées d’une partie globuleuse de laquelle sortent de grandes étamines aux filets blancs et rouges. Elles sont utilisées en phytothérapie pour lutter contre l’insomnie, l’anxiété et la dépression. Ne serait-ce pas, par hasard, pour ces raisons que la sieste sous cet arbre semble particulièrement reposante ?
Confortablement installé je me plonge dans un livre : tantôt un roman, à un autre moment une fiction scientifique, parfois un essai. J’aime beaucoup la lecture mais avec ces journées estivales un peu chaudes, après quelques pages seulement, le sommeil me contraint à mettre momentanément en pause cet exercice qui pourtant me ravit. Aujourd’hui je relis « la Peste » d’Albert Camus. Le parallèle avec la pandémie du coronavirus que nous avons connue à partir de 2020 est stupéfiant. Les manifestations de ces maladies sont très proches, les moyens de lutte inexistants dans les deux cas, les craintes et les angoisses générées très comparables. Rapidement ma vue se brouille, les lignes se confondent. Mes efforts à poursuivre le récit se révèlent vains. Impuissant face à cette situation qui s’impose à moi, mes paupières se ferment et je quitte ce monde inquiétant où règne la mort pour entrer dans celui plus accueillant de mon jardin.
Mon rêve m’entraîne dans cet espace dont je connais les moindres recoins. Toutes les images qui m’apparaissent correspondent à une exacte réalité. Les arbres, les fleurs et les légumes qui se présentent à moi sont tout à fait ceux que j’ai plantés. Non seulement les espèces qui surgissent dans mon esprit endormi sont identiques à celles qui occupent effectivement le terrain mais, de plus, leurs emplacements sont rigoureusement les mêmes. Dans mon imaginaire, les tomates voisinent d’un côté avec des aubergines et des poivrons et de l’autre avec des haricots verts. Dans mon potager la disposition est tout juste celle-ci. Comment un tel transfert du monde réel vers celui des fantasmes est-il possible avec tant de fidélité ? Je l’ignore et je crains de ne jamais trouver la réponse. En dehors de ces étranges similitudes, une importante différence existe entre les deux mondes : les plantes s’expriment de façon audible uniquement dans mes pensées et j’entretiens, le cas échéant, la discussion avec elles. Certains végétaux se contentent de monologues. D’autres échangent des points de vue. Quelques-uns m’interrogent. Essayons donc de dresser le bilan de ces prises de paroles fictives d’abord pour les arbres que nous appellerons ligneux – en le justifiant a posteriori – pour les fleurs ensuite et les légumes enfin.
L’albizia, sous lequel je me suis assoupi comme je le fais tous les jours, essaie d’abaisser ses branches les plus basses pour me constituer une sorte de cocon protecteur. Il m’en informe d’ailleurs.
— C’est bien parce que j’apprécie ton attitude envers nous les plantes de ce jardin que je te dorlote. Tu nous apportes sans cesse l’eau vitale ; tu entretiens régulièrement la partie du sol où nous sommes implantés ; tu ne nous maltraites jamais ; tu ne te livres pas à des tailles ou à des élagages qui mettraient à mal nos silhouettes. Il est donc bien normal qu’en retour je m’efforce de t’apporter un peu de confort. Mais tu sais, nous autres les arbres, nous sommes plus que limités dans nos possibilités d’action. Le statut d’arbre présente quelques avantages mais également de nombreux inconvénients.
Comme si j’étais habitué à discuter avec lui, je lui réponds aussitôt sans manifester une quelconque surprise à la suite de ses propos. Et pourtant, entendre parler un arbre aurait dû me surprendre. Eh bien ! non !
— Cher ami, je te suis particulièrement reconnaissant de mettre en œuvre tout ce qu’il t’est possible de faire afin de m’éviter des déconvenues. J’ai conscience du peu de moyens dont tu disposes pour m’être agréable. Je suis convaincu que tu les exploites cependant au maximum. Il n’est donc pas dans mes intentions de t’adresser un quelconque reproche à ce sujet. Cela étant, dans les paroles que tu viens de prononcer un point m’intrigue. Tu as fait référence à ton « statut d’arbre ». Mais qu’entends-tu au juste par là ?
— Ah ! Voilà une question bien épineuse ! Pour essayer d’y répondre, il faut en premier lieu savoir ce que l’on entend par « arbre ». Ensuite, les conséquences de ce point de vue pourront nous aider à préciser la notion de « statut d’arbre ». Suis-je clair ?
— Oui à peu près. Commençons donc, comme tu le suggères par la définition de ce terme. Je t’avoue que celle-ci ne me semble pas poser de véritables problèmes dans la mesure où chacun est capable de répondre. Des arbres, il y en a tout autour de nous et par conséquent il n’est pas très difficile d’en énoncer les caractères essentiels.
— Que nenni ! Essaie de demander aux personnes qui t’entourent de te donner cette définition. Tu seras surpris par l’hétérogénéité des réponses. En effet, ni les scientifiques, ni les profanes ne sont d’accord sur ce point.
— Peux-tu préciser ta pensée ?
— Oui ! Je te rappellerai d’abord que des peintres ont consacré une partie de leur vie à essayer de nous représenter. Ils voulaient non pas reproduire ce qu’ils avaient sous les yeux en nous observant mais ils souhaitaient exprimer sur leurs toiles ce qui leur paraissait essentiel en nous. Ils ont éprouvé bien des difficultés pour y parvenir et d’ailleurs ont-ils vraiment réussi ?
— Je ne te suis pas très bien. Peux-tu développer ce point plus clairement ?
— Pas de problème ! Je prendrai deux exemples. Pieter Cornelis Mondriaan est un peintre d’origine néerlandaise qui, vers ses 40 ans, s’est installé à Paris. Il a pris à ce moment le nom de Piet Mondrian en supprimant un « a » de son patronyme pour témoigner de son intégration dans la capitale française. Cet artiste, surtout considéré comme l’un des pionniers de l’art abstrait, est également connu pour ses très nombreuses représentations d’arbres. Celles-ci révèlent les divers courants qui l’ont influencé mais aussi les difficultés qu’il affronte pour exprimer l’essence même de ces végétaux particuliers. Ainsi, « l’Arbre rouge » montre-t-il sur un fond bleu un tronc cintré riche en nœuds dont les branches recourbées simulent des griffes. « l’Arbre gris », monochrome, dévoile une volonté de simplification et un désir de mise en évidence des caractéristiques géométriques du sujet. Enfin, sur « le Pommier en fleurs », seuls les adeptes de l’abstraction verront un arbre qui sera le grand absent aux yeux de beaucoup d’autres. En effet, la toile montre des lignes verticales, horizontales et courbes qui pourraient faire penser à de très nombreuses ramifications. Par conséquent, pour Piet Mondrian qu’est-ce qui est important dans un arbre ? Il ne semble pas que le peintre ait été en mesure de répondre à cette interrogation.
— Je commence à saisir ce que tu voulais me démontrer. Mais poursuivons : tu m’as annoncé un second exemple pour justifier ton embarras à définir l’arbre.
— J’y arrive ! Je vais te parler maintenant d’Alexandre Hollan. Né à Budapest, il fuit cette ville en raison de la révolte populaire menée contre ses dirigeants communistes sous la pression de Moscou et se réfugie en France en 1956 où il vit depuis. Peintre-philosophe, il s’interroge, via ses toiles, à propos du lien qui peut exister entre l’Homme et la Nature. Ainsi l’arbre, image de la relation existant entre la terre et le ciel, devient-il peu à peu l’un des deux thèmes principaux de ses créations, l’autre ayant trait aux « vies silencieuses » c’est-à-dire des natures mortes. En ce qui concerne le premier d’entre eux, il confectionne des toiles de surfaces imposantes. Elles résultent par exemple d’observations des sujets à différentes heures de la journée pour en recueillir toutes les impressions, ce qu’il appelle leur « vie invisible ». Une exposition de ces œuvres a eu lieu au musée Fabre de Montpellier (12 décembre 2018 – 10 mars 2019) sur le thème : « L’invisible est le visible ». Par conséquent, lui aussi peine à représenter l’arbre parce qu’il hésite à propos de ses caractères les plus fondamentaux, les seuls – selon lui – qui méritent d’être montrés sur une toile.
— Je veux bien admettre qu’un artiste ait du mal à définir une entité concrète comme l’est une plante, un peu particulière certes dans le cas présent, mais il doit bien exister des professionnels ou des écoles de pensée capables de le faire de manière très rigoureuse. Je pense notamment aux scientifiques mais aussi aux hommes de terrain comme les spécialistes de la forêt.
— Tu as au moins partiellement raison en ce sens que l’arbre est d’abord et avant tout un être biologique et répond, à ce titre, à des critères clairement établis. Mais en outre, dans la mesure où il est implanté dans un environnement humain, la façon dont il est perçu et même utilisé par l’homme ne doit pas être totalement absente du concept.
— Bien, commençons par l’aspect naturaliste.
— Eh bien disons que c’est un végétal de grande taille, de longévité importante présentant une organisation et une anatomie spécifique. La tige principale appelée « tronc » donne naissance à des ramifications nommées « branches ». Elle est rigide grâce à la mise en place d’un tissu original : le bois. Voilà pour la partie visible. Il ne faut pas oublier que dans le sol existe un système racinaire très développé dont le volume correspond selon les auteurs au tiers ou à la moitié voire à la quasi-totalité de l’appareil aérien.
— Et pour ce qui concerne les considérations liées à l’homme ?
— On ne peut pas ignorer ses fonctions dans le paysage : l’ornementation et l’ombrage qu’il génère et la dépollution qu’il favorise en absorbant le gaz carbonique et en rejetant de l’oxygène. Par ailleurs, il constitue une source de bois utilisable dans la construction et le chauffage. N’oublions pas qu’il peut aussi fournir divers produits en particulier des fruits : certaines de ses espèces sont cultivées à cet effet. De plus, il est l’un des acteurs principaux des contes et légendes et un symbole important dans de nombreuses religions.
— Tu me livres là un certain nombre d’informations intéressantes mais pour comprendre au mieux, j’aimerais revenir sur quelques points.
— Je t’écoute !
— Quand tu affirmes sur un ton que j’estime un peu catégorique : « Végétal de grande taille », que veux-tu dire exactement ? Cette notion est pour moi vague au plus haut point.
— Tu as raison ! Il s’agit là d’une sorte de principe. En biologie les comparaisons les plus fréquentes s’effectuent par rapport à l’homme. Un arbre est alors une structure bien plus haute qu’un homme se tenant debout. Tu pourrais me rétorquer que là encore je ne suis pas très précis. Je te répondrais alors que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, que l’on appelle la FAO à cause de son intitulé anglo-saxon fournit des données explicites à ce sujet. Elle fixe à 5 mètres de hauteur minimum la taille d’un arbre ; en dessous de cette limite elle parle d’arbuste.
— Voilà un renseignement clair !
— Sans aucun doute ! Mais ce n’est pas pour autant que la définition botanique lève toute ambiguïté.
— Je ne te suis plus !
— Je m’explique ! Dans la définition biologique j’ai fait allusion à l’existence d’une tige modifiée, le tronc, rigide grâce à la présence d’un tissu particulier le bois. Or ce dernier est produit par une assise cellulaire particulière disposée en couronne sous l’écorce et qui porte le nom de cambium ou d’assise génératrice libéro-ligneuse. Or les angiospermes, c’est-à-dire les plantes à fleurs, ne présentent pas toutes cette assise. Seules les dicotylédones qui sont celles dont l’embryon dans la graine possède deux cotylédons (futures premières feuilles qui apparaissent dès la germination) en sont pourvues. Chez les monocotylédones (un seul cotylédon chez l’embryon) elle est absente. Par conséquent les palmiers, les bambous, les bananiers … qui sont des monocotylédones ne possèdent pas de tronc au sens botanique du terme et ne sont pas considérés comme des arbres.
— Ah ! Je commençais à voir un peu clair et là tu compliques tout avec tes mono et dicotylédones. Si je t’ai bien compris, les palmiers qui bordent la promenade des Anglais à Nice n’ont pas de tronc. À quoi correspond alors cette grande tige raide de plusieurs mètres de hauteur qui porte à son sommet une couronne de feuilles ?
— C’est ce que l’on appelle un stipe. Celui-ci est en fait constitué par le recouvrement de la longue partie basale des feuilles successives. Si tu faisais une coupe transversale dans cet organe tu ne trouverais pas de bois avec des cernes de croissance comme dans celle effectuée sur un arbre mais une sorte de moelle qui remplit le centre.
— Vous autres les plantes vous possédez une structure bien complexe ! Cela étant je constate que, probablement pour ne pas m’embrouiller davantage, tu n’as jamais fait allusion aux conifères. Sont-ce des mono ou des dicotylédones ?
— Excuse-moi mais je risque de te décevoir : ce ne sont ni les unes ni les autres.
— Comment cela ? Le sapin de Noël que j’ai planté un peu plus loin il y a quelques années n’est-il pas un arbre ?
— Mais si ! Parce que possédant un cambium, il fabrique du bois. Aussi sa tige est-elle lignifiée, ce qui signifie constituée de lignine, un des composants du bois. Par conséquent, cette tige répond bien à la notion de tronc. J’ajoute que cette présence de lignine justifie le substantif et le qualificatif de « ligneux » donné traditionnellement aux végétaux qui en contiennent en grande quantité tels les arbres et les arbustes par exemple.
— Bon ! Si je récapitule, on trouve des arbres uniquement chez les angiospermes dicotylédones et chez les conifères. Est-ce bien cela ?
— À peu près parce que chez les gymnospermes, le groupe botanique auquel appartiennent les conifères comme tu les appelles, il y a d’autres familles dont les représentants sont également des arbres. Si tu veux, pour faire simple et juste, les arbres sont soit des angiospermes dicotylédones, soit des gymnospermes. Mais attention, si les dicotylédones possèdent bien toutes un cambium, elles ne sont pas pour autant des arbres. Ainsi, à partir de son assise génératrice libéro-ligneuse, la tomate par exemple met en place du bois dans sa tige et ses rameaux, ce qui lui permet de se maintenir – un peu – à la verticale ; il est malgré tout indispensable de la fixer à un tuteur. Ce n’est pas un arbre parce qu’elle n’atteint jamais les 5 mètres en hauteur. Comme toutes celles qui se trouvent dans cette situation, elle est rangée parmi les plantes herbacées. En bref, chez les angiospermes on distingue les herbacées, les arbustes et les arbres ; c’est simple, non ?
— Simple non, mais plus clair dans mon esprit oui ! Toutefois, au risque d’ajouter à la confusion, j’aimerais en savoir un peu plus sur le tronc, cet élément primordial si j’ai bien suivi. Comment croît-il et comment se ramifie-t-il ? Ces processus répondent-ils à des lois ou sont-ils effectués selon un mode aléatoire ?
— En biologie du développement rien n’est aléatoire. L’acquisition de la silhouette d’une plante n’est en rien anarchique. Considérons le cas du lilas qui se trouve devant nous. Le bourgeon qui se trouve à l’extrémité de chaque rameau peut se scinder en deux et donner ainsi naissance ensuite à deux rameaux disposés en V. Mais ce bourgeon terminal végétatif peut tout aussi bien se transformer pour devenir floral. Il évolue alors en une inflorescence (nom donné à un regroupement de fleurs). Quand celle-ci meurt, la partie terminale du rameau ne comporte plus son bourgeon puisqu’il s’est modifié. Or sur toutes les ramifications, à la base des feuilles se trouve un bourgeon qualifié d’axillaire. Chez le lilas, les feuilles ont une disposition diamétralement opposée. Après la floraison, les deux bourgeons les plus proches de l’ancien terminal débourrent en même temps et avec la même vigueur. Chacun d’eux donnera naissance à une pousse identique, ce qui constituera une nouvelle structure en V. Cette plante, comme un certain nombre d’autres, se ramifie uniquement selon ce schéma (qualifié de dichotomie par les spécialistes) ; il est incapable de fonctionner différemment. Tous les lilas présentent par conséquent une morphologie comparable, caractérisée par ce type de ramification.
— Cela vaut-il seulement pour le lilas ou bien toutes les plantes sont-elles soumises à des règles de fonctionnement aussi strictes ?
— Ah oui ! Toute la physiologie végétale obéit à des lois draconiennes. Pour rester dans le domaine de la morphologie et pour se limiter à l’exemple de la ramification dichotomique je te citerai celui du gui. Quant aux arbres, dans les années 1970, une nouvelle discipline, l’architecture végétale, a connu un essor considérable. Claude Édelin, un chercheur du CNRS de Montpellier la définit comme « la nature et l’agencement relatif de chacune [des] parties [de la plante] ; elle est, à tout moment, l’expression d’un équilibre entre des processus endogènes de croissance et des contraintes extérieures exercées par le milieu ». Dans le même laboratoire, Daniel Barthélémy considère qu’elle est le fruit de « l’observation de quelques caractères simples ayant trait, au mode de croissance et de ramification, à la différenciation morphologique des axes et à la position de la sexualité ». Elle aboutit à la description de modèles qui prennent en compte tous ces facteurs. Bien qu’en théorie leur nombre puisse être très élevé, il apparaît que seules 24 combinaisons suffisent à associer tous les végétaux à l’un de ces modèles. Tous les albizias, et moi par conséquent, entrons dans l’un d’eux. Je ne te détaille pas pour le moment les critères retenus et auxquels nous répondons pour ce faire. J’y reviendrai un peu plus tard le cas échéant. Mais si tu souhaites en savoir davantage sur nos caractéristiques, je te suggère d’assister aux échanges que nous avons dans notre communauté locale de ligneux.
— Oh ! Je ne vais pas les manquer ! Ils me sont si aimablement proposés ! Cependant je me pose quelques questions. Je te rappelle tout d’abord que la réflexion que nous venons d’avoir résulte de ce que tu as appelé ton « statut d’arbre ». Or tu ne me l’as pas encore clairement défini ! Par ailleurs, tu me dis vouloir « échanger » avec les autres arbres mais jusqu’à présent je n’ai jamais entendu de telles … comment dirais-je ? … conversations.
— Pour ce qui est de notre communication entre végétaux, elle n’est perceptible que via un code que je t’ai confié avec la plus grande discrétion lorsque nous avons entamé notre dialogue. Donc tu seras désormais un nouveau participant à nos discussions entre végétaux. De plus, au sujet de mon statut d’arbre, tu comprendras la signification de cette expression dès que le débat sera ouvert. Bien entendu, faute de pouvoir nous déplacer, pour nous faire entendre à distance, nous allons « élever la voix » comme vous dites, vous autres humains. Mais comme tu le constateras dans un instant, tout va se dérouler sans aucun problème et avec beaucoup de cordialité et de chaleur que je n’ose pas qualifier d’humaine.
***
Avant de s’adresser à ses homologues, l’albizia continue de converser avec moi.
— Tu le sais sans aucun doute, dans notre vaste famille des ligneux, il est de coutume de distinguer trois groupes : les ornementaux, les fruitiers et les forestiers. Pour ma part j’appartiens à la première de ces catégories.
— Qu’entends-tu au juste par « arbres ornementaux » ?
— C’est à la fois très simple et bien compliqué. Il s’agit d’arbres – voire d’arbustes – qui, comme leur dénomination l’indique, remplissent une banale fonction de décoration. À cet effet ils sont implantés dans les espaces publics des villes, des campagnes et des montagnes. On les trouve donc dans les rues, dans les parcs et jardins et sur les places. Par ailleurs les lieux privés en sont également richement dotés. Outre l’embellissement des sites, ils apportent ombrage et rafraîchissement. Certes, ils n’assument pas de rôles « prestigieux » mais que serait un jardin sans arbres d’ornement ? Vraisemblablement un endroit un peu triste.
— Ainsi que tu me l’as souligné il y a un instant, tu es un des éléments de cet ensemble. Sur le terrain ici, il y a quelques autres espèces de ce genre. Je pense à l’arbre de Judée ou gainier dont le nom savant est Cercis. C’est vrai qu’il est là uniquement pour sa beauté : il ne remplit aucune autre mission. Tout le monde dans cette maison l’admire, le respecte et considère qu’il manquerait une note de gaieté s’il n’était pas là. Arbre au feuillage caduc et au tronc tortueux comme le sont également ses branches, il mesure environ cinq mètres de hauteur. Ses fleurs d’un rose pourpre vif apparaissent en grappes avant les feuilles sur les rameaux et sur le tronc : originalité et splendeur ! Celles-ci se transforment en fines gousses qui subsistent après la chute des feuilles. Ces dernières, plus ou moins rondes ou cordiformes séduisent l’observateur avec leur face supérieure d’un vert pâle mat et l’inférieure d’un vert bleuté.
— Je l’aime beaucoup ! Les couleurs de nos fleurs s’harmonisent parfaitement. Lorsque nous échangeons, je lui trouve un soupçon de malice : j’apprécie beaucoup ce trait de caractère. Ce que tu dis à son sujet peut l’être tout aussi bien à propos du paulownia, un des rares arbres à fleurs bleues.
— Tu as tout à fait raison ! Je constate que nos points de vue sur ces arbres d’ornement sont parfaitement identiques. Passons donc, si tu le veux aux fruitiers.
— Excellente idée ! En premier lieu je te rappellerai que contrairement à nous autres, éléments avant tout de décoration, ces fruitiers sont pour vous les humains des plantes d’une grande utilité. Ils produisent bien sûr en priorité des fruits mais lorsqu’ils sont âgés et que leurs rendements diminuent beaucoup, ils sont éventuellement dirigés vers l’ébénisterie. Un guéridon en poirier est toujours une pièce splendide ; quant aux meubles en merisier, ils font, presque constamment, l’admiration de leurs propriétaires et de leurs visiteurs.
— Sur ce terrain j’ai planté deux types de fruitiers : les uns avec des tiges se développant sans contrainte et d’autres que j’ai palissés.
— Pourquoi choisir deux méthodes de conduite de culture ?
— Tout bonnement parce que toutes les espèces ne se prêtent pas bien à une croissance dirigée et ensuite parce qu’avec celles qui l’acceptent volontiers, le gain de place est important.
— Je commence à comprendre pourquoi le cerisier et le mirabellier poussent en toute liberté tandis que les pommiers et poiriers ont leur tronc et leurs branches maintenus sur des fils de fer horizontaux et verticaux. Mais donne-moi des informations sur cette dernière modalité de développement. Comment as-tu exactement procédé ?
— Oh ! C’est très simple ! Il y a bien longtemps je me suis procuré de jeunes scions.
— Excuse-moi, je t’arrête tout de suite. Un scion ? Qu’est-ce à dire ? Et pourquoi partir d’un « jeune scion » ?
— Oui ! J’ai souvent cette fâcheuse tendance à oublier que certains termes techniques ne sont pas connus de tous. Un scion c’est une tige portant peu ou pas de ramifications et qui a différencié un système racinaire. Plus le scion est jeune, plus les ébauches de branches sont rares. Toutefois, des bourgeons doivent être présents en nombre important. C’est à partir de ceux-ci que la forme sera imposée. Je m’explique. On accroche dès leur apparition les branches sur des fils horizontaux et on les y maintient au fur et à mesure de leur croissance. Lorsque l’on estime que leur longueur est suffisante on les dirige verticalement toujours en les attachant sur des fils. Au moment de la taille hivernale on élimine toutes les ramifications surnuméraires qui ont tendance à se mettre en place parce que imposer une forme à un arbre a des conséquences sur sa morphologie ultérieure.
— Que j’aime t’entendre parler ainsi de mes voisins ! Mais dis-moi, pourquoi chercher à se procurer des « jeunes scions » pour effectuer ce travail ? Ne serait-il pas plus simple de récupérer les pépins de pommes ou de poires et de les semer pour obtenir un scion très jeune ?
— Eh bien non ! Les arbres fruitiers n’aiment pas un certain nombre de sols. C’est principalement pour cette raison qu’on les greffe sur un système racinaire (on dit un porte-greffe) qui, lui, est adapté à tel ou tel terrain.
— Tu admettras que nous autres ornementaux ne sommes pas si exigeants et qu’à ce titre nos propres racines conviennent partout. Bien ! Une fois qu’ils sont greffés, ces arbres vont fleurir puis produire des fruits. À ce sujet, je t’ai vu par le passé cueillir des pommes et des poires vertes, c’est-à-dire non arrivées à maturité. Était-ce là une erreur, ou non, de ta part ?
— Pas du tout ! On distingue deux catégories de fruits : les savants les qualifient de climactériques et de non climactériques. Les premiers ne mûrissent pas convenablement sur leur pied mère contrairement aux seconds : il faut donc les récolter avant qu’ils soient mûrs à l’inverse des autres. Or les poires et les pommes sont des fruits climactériques à l’opposé des cerises par exemple. C’est pour cette raison que tu m’as aperçu cueillir des pommes et des poires immatures. Il suffit d’attendre un peu pour que, sans traitement particulier, ces fruits deviennent bons à déguster.
— Mais comment savoir qu’un fruit est ou non climactérique ?
— Ce sont les travaux antérieurs des chercheurs qui nous l’ont appris.
— N’y a-t-il pas malgré tout un critère simple qui permette de s’y retrouver ?
— Hélas non ! On a bien dit que les fruits climactériques étaient les fruits à pépins et que les autres étaient ceux qui possèdent un noyau. Ce critère n’a aucune valeur ! Le raisin et les agrumes contiennent des pépins et ne sont pas climactériques alors que l’abricot et la pêche, fruits à noyau, le sont. Quant à la banane qui n’a ni pépin ni noyau, elle l’est. Il faut donc se référer aux dires des spécialistes. Toutefois pour dire vrai, il existe bien un facteur distinctif entre ces deux groupes : la production d’éthylène. Les fruits climactériques en produisent en grandes quantités lors de leur maturation, ce qui n’est pas le cas des autres. De plus, au cours de cette phase de développement particulière (la dernière en fait ! ), uniquement chez les fruits climactériques, la respiration augmente considérablement pendant un temps bref : on parle de « crise respiratoire ».
— Oui ! Tu avoueras que mesurer le volume d’éthylène rejeté ou quantifier la respiration n’est pas à la portée du premier venu. Par conséquent je retiens qu’il n’existe pas de moyens usuels pour déterminer si un fruit est climactérique ou non. Et peu importe après tout !
— Avec ta conclusion pleine de bon sens mais un peu décourageante, je crois que nous en avons terminé à propos des productions fruitières de ces arbres. Je te rappelle qu’en dehors de cette caractéristique que l’homme apprécie et exploite, tu avais fait allusion à un autre intérêt de ces arbres : leur bois. Peux-tu en dire un peu plus ?
— Résistants et surtout esthétiques, les bois des fruitiers se prêtent admirablement à la confection du mobilier. Celui-ci peut être alors réalisé entièrement à partir d’eux : on parlera dans ce cas de « meubles en bois massif ». Mais une mince couche plaquée sur une essence banale, voire sur un aggloméré, permettra malgré tout de mettre en valeur la beauté du fruitier. J’ajoute qu’en plus des meubles, des instruments de musique sont fabriqués à partir de ces matières premières.
— Toutes les espèces sont utilisées à ces fins ?
— Non bien sûr ! Tout dépend du but fixé ! Ainsi le merisier est-il d’abord choisi pour sa couleur. D’un brun clair un peu rougeâtre, il convient à la confection de tout type de meubles : buffets, tables, lits en particulier de style Louis Philippe, … Particulièrement résistant à l’épreuve du temps le noyer, d’un marron assez prononcé et parfois même sombre et avec une veinure bien marquée, a été dans l’histoire le matériau principal de l’ébénisterie de luxe et des parquets. Le châtaignier réputé pour sa souplesse est beaucoup employé en charpenterie d’autant qu’il est considéré comme un rare support sur lequel la poussière ne se dépose pas.
— Et pour ce qui est des instruments de musique ?
