Rien ne m'empêchera - François Daragnès - E-Book

Rien ne m'empêchera E-Book

François Daragnès

0,0

Beschreibung

Je ne sais plus exactement quel était le but premier de ce livre quand je l’ai commencé. Il en ressort aujourd’hui un témoignage sur deux moments marquants de ma vie : ma jeunesse heureuse, qui rend hommage à mes parents, et mes premiers pas d’adulte qui ont parfois viré au cauchemar. Les deux parties sont liées par un paradoxe que j’essaye d’expliquer dans ces quelques lignes. J’ai désiré intégrer, à la suite de mon récit, un témoignage de mon père dans ses années de guerre. Comme moi, il a voulu que ne ressorte et ne reste qu’un sentiment de bonheur malgré les vicissitudes de la vie. Cette œuvre familiale ne serait complète sans un poème écrit par ma mère, Madeleine, suivi de mon recueil de poésies.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 97

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



A mes parents
Marc et Madeleine

Sommaire

I

II

III

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

« Autour il y avait la guerre »

FRANÇOIS DARAGNÈS

La poésie

Surprise

A cet enfant

Au bout d'une vie

D'amitié

Backroom

Détresse

Enfin

Jaloux

J'aurais tant aimé

Jeune con

K.O. Indigo

La vie sans E

Les voiliers

Oraison

Petit voleur

Première rencontre

La solitude

Ton petit corps

Une chance

C'est sûr, c'est de l'amour

Reconnaissance

Sans amour

I

- « Tu commences l’anguille!

- Pardon?

- Tu commences l’anguille!

- Je commence quoi? »

Impossible de comprendre ce qu’essayait de me dire Alain, mon premier patron, au travers ce vieil interphone grésillant. Las de se répéter, il me convoqua dans son bureau pour me dire de vive voix, mi-amusé mi-irrité par l’annonce gâchée, que je commençais lundi.

Un mois plus tôt, mon père m’avait donné le choix. Choix qu’il avait d’ailleurs dû prendre lui-même après dix secondes de réflexion. Je n’avais pas encore quinze ans et après trois années graduellement et dangereusement déficitaires en éducation scolaire (et malgré l’obtention de mon BEPC à la surprise générale), mon père, en ce début d’été 1987, me demanda ce que je comptais faire à la rentrée de septembre. En d’autres termes, et d’une façon aussi abrupte que soudaine, aller bosser ou retourner à l’école?

- « Mais qu’est-ce que j’en sais moi? C’est quoi cette question d’adulte? »

Comme tous les gamins de mon âge, je n’avais eu à ce jour qu’à répondre à des questions aussi difficiles que « fraise ou citron? », « rouge ou bleu? », « droite ou gauche? ». La première vraie et sérieuse question de ma vie me laissa sans voix pour trouver la mienne. La mort dans l’âme, je léguai mon avenir à mes parents qui, en personnes responsables, mirent définitivement mes neurones trop dilettantes au repos. Et c’est sur cette sage décision que je suis parti, à l’aube de mes 15 ans, apprendre un métier… mais lequel?

Août 87, il fait beau, il fait chaud et même très chaud. Je suis au milieu de cette place sans arbre, sans fontaine et sans âme. Il est 16 h et c’est ma première coupure. Une coupure, en jargon hôtelier, c’est cet espace de temps libre entre deux services, généralement entre 15 h et 18 h. Mais, sur cette place harassante d’ennui où les heures immobiles semblaient attendre un peu de vent pour défiler, ce fut là aussi ma première vraie coupure avec une vie désinvolte d’une jeunesse heureuse, le grand écart, sous un soleil de plomb, entre l’enfance et l’âge d’être adulte. Le vent ne vint pas, les heures sans fin m’étouffèrent. Absorbant un malaise, je régurgitai un cri : « Papa, viens me chercher! ». Et tout en poussant ce premier cri dans ce monde nouveau, j’ai enterré là ma jeunesse et son insouciance sous de petits cailloux et le sable d’une place d’un village tarnais.

Je revois la cuisine, la cour ombragée par ces hauts murs de pierre que l'on ne pouvait qu'imaginer sous la montée de lierre, la fraîcheur qui en résultait et le calme tranquille de ce petit restaurant. Au cours de cet été 87 donc, mes parents, nouveaux maitres de mon avenir, m’avaient dégoté un apprentissage en cuisine. Bien sûr, ils m’avaient demandé mon avis. Mais ils avaient dû prendre encore une fois pour moi la décision après dix nouvelles secondes de réflexion et un hochement de tête mollement positif de ma part.

Aux périodes marquantes s’associent en résonnance des paroles : celles de mon père qui me questionna sur mes envies alors inexistantes. Aux périodes marquantes s’associent en résurgence des images : celles de cette place déserte où mourut subitement mon enfance après tout juste trois jours d’essai dans ce restaurant. Restaurant tenu par deux frères particulièrement gentils qui n’émirent aucun reproche sur ma première réalisation culinaire pourtant bien simple : des poissons panés. Plat servi en deux fois… poissons d’un côté, panure de l’autre!

Il y avait, juste au-dessus de la cuisine, une chambre que je partageais avec l’apprenti serveur qui, comme moi, ne pouvait rentrer chez lui tous les soirs. Mes parents devaient venir me chercher pour le week-end. Mais le week-end arriva un mercredi et je décidai de stopper – au grand soulagement des gastronomes – ma collaboration avec les fourneaux de la cuisine professionnelle.

Mon père vint me chercher. Je le revois, désemparé par l’incertitude de mon avenir et mon incapacité à m’investir. Que faire? Nouvelles questions, nouvelles craintes de pouvoir un jour finaliser correctement mon éducation. Heureusement, la chance, qui m’a toujours accordé sa bienveillance, allait dissiper tout cela. En effet, à la même période, ma mère gardait les enfants d’un couple qui gérait un supermarché sur Albi (ville qui m’a vu naître et que j’espère pour vos yeux vous connaissez). Ils me proposèrent une place d’apprenti boucher. Boucher? Pourquoi pas! Me voilà reparti pour un deuxième essai professionnel qui fut rapidement et mutuellement concluant. Et alors que je m’appliquais derrière l’étal, l’interphone, qui nous reliait au bureau d’Alain, sonna. Et c’est ainsi qu’une voix inaudible m’annonça que je commençais l’anguille.

Fini la théorie, le théorème de Pythagore et autres leçons pompeuses. Je pars maintenant calculer la longueur du carré d’agneau, l’épaisseur du rond de gîte, fractionner avec ma feuille les côtes, diviser les régions du charolais, apprendre la géographie du bœuf, les origines de la bête.

De ces deux années d’apprentissage, j’ai gardé beaucoup de bons souvenirs, un métier que je n’ai jamais vraiment maîtrisé et un sentiment de solitude. Non pas une solitude physique, car je passais beaucoup de temps au travail au milieu de gens que j’appréciais. Quant à mes repas et mes repos, ils se faisaient en famille. Mais, dans ce monde d’adultes où je fus propulsé si jeune, les amitiés non particulières dans une adolescence singulière n’eurent pas lieu.

II

Je ne peux me souvenir à quelle période mes yeux dévièrent, dans les rayons de la presse, des revues de charme « classiques » vers celles plus orientées de « garçon à garçon ». Je ne savais même pas que ces revues existaient, mais mon corps les devina et, d’un frisson troublant, elles attirèrent mon regard. Mon désir déjà agonisant pour ces femmes dévêtues, soudain se raviva, me troubla et m’engloutit dans un flot de questions. Bizarrement, cette déferlante m’oxygénait car, revenu à la surface, je voyais la vérité, ne l’acceptais et replongeais. Des bancs entiers de réponses s’évanouissaient, mon désarroi grandissait, je m’accrochais à rien, flottais des mois entiers, nageais vers des mirages de plus en plus lointains. Parfois, je reprenais espoir dans des infos « pêchées » au gré des arrivages, au cours d’émissions cathodiques où ce sujet spécifique était abordé et qui m’apportait de vagues réponses. On y dissertait d’expériences proscrites, d’essai, de jeu, de découverte qui – rassurez-vous, jeunes gens! – ne seront pas forcément révélatrices pour tous les ados fragilisés espérant une issue… « naturelle ». Mais si ces débats d’ébats me ballotaient d’espoir en désespoir, tout ça fut bien vite noyé dans mon âme de fond qui balayait les indices et mes illusions.

Je dus me résigner, je l’étais. J’avais perdu le combat… non! Je l’avais gagné car, acceptant la vérité, je m’étais libéré.

Je fis les derniers mètres dans cette amertume, avalai ma rancœur, me tins debout sur la rive face à ma vraie nature. Je me retournai alors vers cette mer qui avait failli m’engloutir… ce n’était qu’un verre d’eau!

Au début, je ne vis rien. J’avançais dans cette nature nouvelle sans y croiser un congénère, une âme sœur. M’étant apprivoisé, je cherchais maintenant la tribu des gens qui me ressemblent, des spécimens pareils. Mais ici rien qui se dandine à l’horizon car, dans cette jungle sociale où les hyènes homophobes n’assument leur virilité en ne chassant qu’en groupe, ceux qui s’affichent trop ouvertement ont parfois du courage. Alors on vit caché ou tout simplement tranquille. On en aurait vu un par ici, un autre chez un proche voisin. Moi, je cherchais. Mais la plupart désertent ces forêts pour des cités lointaines où les civilisations modernes ont déboisé les clichés. S’assumer, c’est aussi fuir.

Ici, personne à qui parler, car du sujet, j’avais banni ma famille. Je croyais être seul et je le fus longtemps par ma seule volonté et par mes craintes qu’elle n’avait pas méritées. Ils étaient pourtant là mes alliés, ceux qui n’allaient jamais cesser de m’aimer. Je ne pensais pouvoir trouver qu’un soutien extérieur, il me suffisait de les appeler.

Mais je ne savais même pas qu’il fallait se battre. Je pensais juste qu’il fallait attendre tout simplement ce qui m’était dû : l’amour. Ce n’était qu’une histoire de patience. J’étais grand et fort. Je ne sous-estimais rien, je ne voyais rien, c’est tout. Vivant dans un monde chimérique, je ne sentais pas les claques de la vie. Il n’y avait pas de problèmes, que des solutions.

Alors volontairement, quasi naturellement, j’avais exclu ma famille de toutes confidences. Dans cette « double » vie que je me prévoyais, dans cet avenir que je voyais solitaire, je les avais réduits à l’état de figurants. Ils avaient, dans cette autre partie de mon existence, disparu. Cinq êtres devenus, comme dans ces illusions picturales où se cachent dans le feuillage des personnages, un arbre et une fleur entourés d’un champ si roux, un simple décor.

Qu’avais-je à craindre d’eux? Un rejet? Oui, je le croyais. Aujourd’hui, tout cela pourrait me sembler ridicule, mais c’est bien cette peur qui me fit vaciller.

Oh et puis je m’en fous! Qu'ils me rejettent s’ils le veulent. À vingt ans, j’aurai mon petit copain, une vie tranquille et heureuse, je n’aurai plus besoin d’eux… Il y a des pensées qui marquent!

Alors, seul dans ma chambre, mon refuge, armé de cette phrase – mon ambition – et d'un sentiment d'invincibilité, je suis parti à la conquête des sommets du bonheur. Je suis parti comme on fait une fugue, un petit balluchon ridicule rempli du strict nécessaire à rien, une prétention légitime, la tête haute et la queue entre les jambes. On tourne à droite à l’angle de la rue, puis c’est toujours tout droit. C’est facile, le bonheur, c’est toujours tout droit. Ceux qui le loupent, ceux qui passent à côté ne doivent pas être très doués. Ils ont bifurqué à la première occasion. Ils ont choisi un chemin escarpé là où il suffit de suivre la route, celle qui est toute droite. Ah les imbéciles! Mais moi je sais, je connais le chemin. Et si seulement il n’y avait pas eu ce soleil aveuglant, cet avenir prometteur que je m'offrais sur un plateau sans condition aucune, je l’aurais certainement vu ce mur. Lui aussi était tout droit. J'y fonçais en roue libre, illusion au vent. Je n'étais plus qu'à sept ans de l'impact, sept ans d'un long effilochage onirique.

C'est donc vers 15-16 ans que je décidai de devenir alpiniste. Je croyais grimper vers les cimes du bonheur, mais je descendais en enfer. C'étaient des montagnes en trompe le cœur. Et comment pouvais-je deviner avec le ciel si bleu pour seul horizon, et alors même que l'air se raréfiait, que le sommet était un gouffre, et les neiges… du soufre.

III