Riff sanglant à Fri-Son - Cédric Clément - E-Book

Riff sanglant à Fri-Son E-Book

Cédric Clément

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Beschreibung

Un meurtre peu banal est perpétré dans les loges de Fri-Son. Le leader d’un groupe de death metal est retrouvé mort, décapité, à dix minutes de son entrée sur scène. C’est une vision d’horreur, même pour des gens qui jouent avec l’image du Mal. Le deuxième polar de Cédric Clément met en scène Gary Abbot, un personnage absurde, à mi-chemin entre Hercule Poirot et Jean-Baptiste Adamsberg. Le loufoque n’est jamais très loin.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cédric Clément - Après avoir commencé à écouter du metal à 15 ans, il a formé Frozen brain, et Serge, des groupes dans lesquels il a été batteur et chanteur. Plusieurs CD ont ponctué cette carrière. Parallèlement à sa vie de musicien "metal", il a organisé des soirées Metal Act. Avec l’aide d’un ami, il a également créé et animé l’émission consacrée au metal sur Radio Fribourg. Durant toute sa "carrière" au service du metal, il a fait de l’autodérision sa marque de fabrique.

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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Riff sanglant à Fri-Son

Cédric Clément

Roman

Editions Faim de Siècle& Cousu Mouche

Ce livre a bénéficié du soutien de :

Service de la culture du canton de Fribourg

Table des matières

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XIX

XX.

XXI.

XXII.

Lecture similaire

Remerciements

Un grand merci à Stéphane Schmutz / STEMUTZ.COM pour la photo de couverture, à Daniela Fankhauser et à Simone Euler, qui ont accepté d’y figurer.

Merci au gars avec le t-shirt Iron Maiden, on a bien ri.

Et un immense merci à Lonlon, un pauvre type de la banlieue de Sofia, qui a passé sa chienne de vie à rendre des services à tout le monde sans que personne ne lui dise merde: sa voisine aveugle, sa mère handicapée, son frère bipolaire, les personnes âgées dans le bus, ses compagnons soldats, qu’il a sauvés en se sacrifiant une jambe, le curé du village, et j’en passe. Mort dans l’indifférence, sans que son oreille n’ait eu l’occasion d’entendre le son du mot merci. Ou blagodaria, en bulgare.

Alors, Lonlon, de là-haut, j’espère que tu nous entendras hurler en chœur: merci.

Sinon tant pis.

«J’veux pas».

Mon fils aîné

«Ta, ta, ta, ta».

Mon fils cadet

«Tu commences ton livre comme ça? C’est nul.Tu pourras me mettre le linge dans le sèche-linge quand tu pars? Merci».

Mon épouse

I.

«I am as fast as death metal!»

–Et ça veut dire quoi? Demanda Serge à Gary, peu décidé à piocher dans ses lointains souvenirs d’anglais, surtout en fin de soirée.

–Que je suis aussi rapide que du death metal!

–Mais encore? Continua l’inspecteur accroché à son téléphone, ne voyant pas où son ami souhaitait en venir.

–Ça veut dire que ton enquête est bouclée. L’assassin a été arrêté.

–Nom de Dieu! Déjà?

–Oui, je te l’ai dit: J’ai été rapide comme du death metal. Et le contexte y était pour beaucoup.

Le meurtre, peu banal, avait été perpétré dans les loges de Fri-Son, à Fribourg, un des clubs les plus rock’n’roll qui subsistait en Europe. Le leader d’un groupe de death metal fut retrouvé mort, décapité, à dix minutes de son entrée sur scène. Ce fut une vision d’horreur, même pour des gens qui jouent avec l’image du Mal. Car l’habit ne fait pas le moine, c’est bien connu. Et Gary eut tout le loisir de le constater par lui-même.

II.

Lundi midi. Une agréable semaine de printemps commençait pour le commun des mortels. Gary Abbot s’apprêtait à fermer son agence pendant deux semaines, pour la première fois depuis plusieurs années. Quand on est un homme sur-occupé comme lui, les grandes vacances riment généralement avec week-ends prolongés à peine.

Mais cette année, il avait décidé de partir dix jours, avec dans ses bagages Tintin, un de ses plus fidèles amis. Tous les deux allaient participer aux Championnats européens des frites, à Liège. Puis, prendre la direction de la Bretagne, en voiture de location, avant un retour en Suisse via l’Alsace et la forêt Noire. Tout un programme, ponctué de bains thermaux, de repas gastronomiques, de bières de toutes sortes, de grasses matinées, d’hôtels confortables et de Carambars aux fraises, la nouvelle passion de Tintin.

Gary était soulagé de laisser pour quelque temps son chat Hans-le-Rustre. Celui-ci avait développé subitement des troubles comportementaux sévères et attaquait littéralement son maître, à longueur de soirée. Lacéré, Gary s’était même surpris à espérer que son matou meure rapidement de vieillesse. Mais ce dernier n’avait que deux ans: cet heureux dénouement semblait donc peu probable dans l’immédiat. Et il n’avait pas le cœur de le liquider par un autre moyen, malgré les propositions concrètes de son ami Meinrad, qui venait de s’acheter un gros 4x4. Les vacances feraient donc le plus grand bien à leur relation fraîchement chaotique, et Gary espérait retrouver un chat métamorphosé à son retour.

Le départ était prévu mardi après-midi, le temps de régler encore quelques tâches administratives. Le coup de fil soudain de Serge fut donc accueilli un peu froidement par Gary.

–Gary? C’est Serge.

–Oui, je sais. Et ton appel m’inquiète.

–Inquiète? Tout de suite les grands mots.

–Ou les grands maux… Qu’est-ce que tu veux?

–Ecoute, j’ai besoin de ton aide.

–Je te rappelle que je pars demain, avec Tintin, pour les Championnats d’Europe des frites. Alors il serait bien que ton appel à l’aide ne soit pas trop professionnel, si tu vois ce que je veux dire.

–Désolé, mais je vais te décevoir. Voici: il y avait hier soir à Fribourg un concert de death metal. Le leader d’un des groupes a été retrouvé dans sa loge, décapité. Un carnage.

–T’es sûr que ça faisait pas partie du spectacle?

–Certain. Et les inspecteurs fribourgeois sont dépassés ces jours. Ils sont tous mobilisés pour une affaire de vol et de trafic de Gruyère AOP: 65000 meules disparues en une nuit. Entre parenthèses: c’est une information confidentielle. Sur la base de la nouvelle Loi de coopération intercantonale judiciaire, nommée maladroitement «CLITO» par des Suisses alémaniques, ils nous demandent de procéder aux prémices de l’enquête.

–Et pourquoi ne demandent-ils pas aux Bernois, ou aux Vaudois?

–Les Bernois, pour des questions de langue, et les Vaudois, pour des questions de principe. De plus, l’organisateur de la tournée étant genevois, ça leur a donné une bonne raison de nous filer la patate chaude.

–Mais vous ne pouvez pas refuser, tout simplement?

–Sur la base de la cohésion fédérale, non. Et la CLITO nous l’interdit pratiquement.

Gary soupira profondément, confus, ne voyant finalement pas où son ami voulait en venir.

–Bon, et tu attends quoi de moi?

–Nous sommes débordés, Gary. Nous avons deux solutions. Soit nous pouvons refiler le bébé avec l’eau du bain aux Neuchâtelois, sur la base de la CLITO, mais comme nous sommes déjà mandatés, nous devrions déposer une demande au Bureau fédéral en charge de l’application des dispositions alternatives et subsidiaires de la loi CLITO, ce qui prendrait vingt bons jours, le temps de se volatiliser dans la nature pour les protagonistes…

–Soit…, encouragea Gary, fatigué par les tours autour du pot.

–Soit tu vas à Fribourg ce soir, tu prends les dépositions, tu me tapes un mini-rapport de cinq pages avec tes appréciations, pour demain, et tu me refiles le bébé avec le bain. Je te l’ai dit: nous devons juste nous charger des prémices de l’enquête, c’est-à-dire faire un état des lieux et les premiers interrogatoires.

Gary ne dit rien. Il n’y avait pas de mots assez précis pour décrire à quel point tout ça l’emmerdait. Il s’autorisa une rafale de questions:

–Si le meurtre a eu lieu hier soir, la police scientifique n’est-elle pas encore intervenue? Et la levée de corps? Les musiciens? Tout est encore sur place?

–Oui et non. On a fait enlever le corps et la tête. Mais la scientifique n’a pas encore pu y aller. On ira plus tard, en fin de semaine. Quant aux protagonistes, ils sont effectivement assignés à résidence. On leur a dit de ne pas quitter les lieux avant qu’on les interroge. C’est une section en cours de répétition qui les surveille.

–Des militaires?

–Faut bien leur trouver des choses à faire, les pauvres!

Gary avait cinq secondes pour réfléchir. Il savait, au fond, que cela ne lui prendrait pas beaucoup de temps. Et Serge l’aidait beaucoup dans son travail, il devait aussi savoir lui rendre parfois la pareille.

–Ok, Serge, je te dépanne. Mais je veux pouvoir emmener Tintin avec moi. Nous logerons évidemment cette nuit à Fribourg, dans une Junior Suite. Et nous profiterons d’un bon repas gastronomique, demain à midi, avant que nous partions pour la Belgique. Le tout, aux frais de la princesse, il va sans dire.

–Bien entendu, Gary.

Les dernières formalités réglées à la va-vite, Gary emmena Tintin, tout content de commencer les vacances un jour plus tôt, et de surcroît par une enquête policière, et fila vers Fribourg, afin de remplir au plus vite les tâches élémentaires qui venaient de lui être confiées. Le voyage dura 1h25 entre Genève et Fribourg, et 50 minutes entre la sortie autoroutière de Fribourg et la salle de concert, où s’était perpétré le drame. La ville, qui avait gardé son caractère médiéval dans bien des endroits, avait la particularité d’avoir la taille d’un village et le trafic d’une mégalopole nippone.

Les deux amis eurent donc largement le temps de peaufiner leur méthode d’investigation. Ou plutôt, Tintin y travaillait, au grand désespoir de Gary:

–Je pense que je vais pouvoir t’aider dans les interrogatoires. Il suffira que je pose une question piège et inattendue, pour les déstabiliser. Ils seront ensuite prêts à être cuisinés par tes questions de détective…

–Tu entends quoi par question piège?

–Ben, par exemple: «Que pensez-vous du port du string chez les hommes?»

Gary resta perplexe.

–Ecoute, Tintin, je ne suis pas sûr que tes questions soient nécessaires. Je vais juste prendre des dépositions et, après, on rentre à l’hôtel. Au fond, je ne vais pas vraiment mener l’enquête.

Tintin parut déçu. Il ne dit plus rien sur les deux cents mètres qui les séparaient de Fri-Son. Cette prouesse était d’autant plus remarquable que la distance fut parcourue en vingt minutes.

Le club Fri-Son longeait la route et ressemblait à une vielle halle industrielle. Un immense crocodile sur la façade supérieure, peinte par un éminent artiste local, souhaitait la bienvenue aux amateurs de musiques alternatives. Tout était mis en scène de manière anarcho-helvétique: des tags partout, mais propre en ordre, dans un semi-fouillis très structuré.

III.

–Bonjour Messieurs, lança Fabrice Carlson aux deux types qui sortaient d’une voiture quelconque aux plaques estampillées GE. Vous devez être les représentants de la police genevoise?

–Tout à fait, répondit froidement Gary. Nous n’avons pas beaucoup de temps, en fait, il faudra que nous soyons efficaces. Etes-vous le patron des lieux?

–Et, mais… On se connaît, non?

–Ça m’étonnerait beaucoup, répondit Gary. Je ne fréquente ni les soirées de death metal, ni les clubs échangistes.

–Oui, mais vous avez enquêté une fois dans mon bureau! Lorsque vous recherchiez un gars mort dans un ascenseur. Je suis Fabrice Carlson, patron de Puma Records!

Gary ne dut pas chercher longtemps dans ses souvenirs pour retrouver une trace de ce personnage particulier, inondant son entourage de gentillesse et de bonheur, tel un bisounours. Ce gars était la bonté en personne et Gary avait de la peine à comprendre ce qu’il faisait dans le milieu du heavy metal.

–Fabrice! quelle bonne surprise! A force d’être mêlé à des affaires de meurtres, je vais finir par croire que vous êtes un personnage louche!

Ils se mirent à rire. Tintin, spectateur jusqu’à cet instant, les interrompit par une question à l’attention de Carlson:

–Utilisez-vous toujours des combinaisons mêlant chiffres et lettres dans vos mots de passe?

Les regards se tournèrent vers l’ami de Gary. Ce dernier lui lança un regard noir qui en disait long. Il saisit Fabrice par le bras et, d’un geste de la main, l’encouragea à le suivre vers la salle de concert.

–Tout le monde est à l’intérieur?

–Oui, nous avons reçu l’interdiction de quitter les lieux. Seul le représentant de Fri-Son a pu s’absenter. Je crois qu’il est un peu choqué! Et pour être franc, je le comprends.

–Le type a été décapité, c’est ça?

–Oui. Il y avait du sang plein la paroi. Et la tête un peu plus loin.

–Qui l’a retrouvé?

–Nounou. C’est l’homme à tout faire de God Electrified.

–God quoi? demanda Tintin.

–Electrified. C’est le groupe qui assure la tête d’affiche de la tournée. Quatre gars super-sympas. Enfin, à 75%.

–Comment ça? Rebondit Gary. Il y en avait un qui ne l’était pas?

–Ben oui, le leader, John. Un fumier, arrogant, prétentieux et capricieux. Egocentrique, colérique, raciste, macho, moralisateur, moqueur, etc. On a fait une fois les comptes: on lui a trouvé plus de 300 défauts. C’est pas compliqué, personne ne pouvait l’encadrer.

–Même vous? C’est étonnant, vous n’avez pas l’air capable de détester quelqu’un.

–Oui, c’est rare, en effet. Mais bon, là, c’est un cas extrême. Un fumier, je vous jure. Par contre, il excelle dans ce qu’il fait. Ou dans ce qu’il faisait, plutôt. Car maintenant, il n’a plus vraiment la tête sur les épaules.

Il se mit à rire. Tintin en rajouta:

–Tête qui roule n’amasse pas mousse.

Deuxième regard noir de Gary. Alors que les trois hommes pénétrèrent dans le club, le détective demanda, sous forme de conclusion:

–Il y avait donc beaucoup de monde qui souhaitait le voir mort!

–Un paquet, s’amusa Carlson. Le voir mort, c’est peut-être un peu fort. Mais personne ne va pleurer sa disparition, c’est sûr.

Gary aimait cette ambiance. Un homme détesté de tous et assassiné dans un lieu sentant la fumée froide, où les restes de bière collaient aux semelles et où de grands noms s’étaient succédé. Si personne ne pouvait accéder aux loges et aux backstages en général, depuis l’extérieur, ce que le détective vérifierait, cela faisait un huis clos rock’n’roll inédit. Gary ressentit soudain le besoin de découvrir la vérité.

Il se mit à sourire discrètement, tout en pénétrant dans la cuisine des backstages, où était attablée une bande de jeunes au regard hagard, aux cheveux gras et aux t-shirts noirs remplis de logos illisibles. Gary les salua, mais personne ne répondit.

Il y eut un silence pesant de quelques secondes, puis Tintin demanda si quelqu’un avait des rollers aux pieds à sa naissance. Il reçut comme réponse de son ami le troisième regard noir du jour et la représentation faciale de l’incompréhension de la part des types assis.

Désireux de ne pas perdre trop de temps, Gary fit évacuer les lieux afin d’utiliser le bout de table encore épargné par les souillures diverses comme bureau d’investigation. Il balaya d’un revers de la main des restes de chips paprika et ouvrit son portable.

Il demanda à Fabrice Carlson de rester avec lui. Les interrogatoires pouvaient commencer.

IV.

Gary invita Fabrice à s’asseoir en face de lui et remercia Tintin qui lui avait déposé une bière sous le nez. L’ami de longue date n’avait pas tardé à trouver la cachette secrète remplie de boissons houblonnées. A vrai dire, la cachette en question avait la forme d’un frigo, mesurait dans les 1 m 80 de haut et devait peser 230 kg. Difficile de passer à côté.

–Mon cher Fabrice… dit-il avant de se faire interrompre.

–Vous pouvez m’appeler Grégory.

–Pourquoi?

–Ben, parce que c’est mon surnom. Tout le monde m’appelle Grégory dans le milieu. Vous avez sûrement un surnom, vous aussi, non?

–Non, fit Gary, un brin surpris.

–Mais vous, Tintin, c’est votre surnom?

L’ami de Gary lui répondit vaguement que son cas était un peu particulier dans la mesure où plus personne ne se souvenait vraiment de son vrai nom, son surnom avait un peu pris la fonction de patronyme principal. La discussion déviant ensuite sur la signification précise du mot patronyme, le détective privé se permit d’interrompre ce qu’il considérait être une perte de temps:

–Si ça ne vous fait rien, vous reprendrez vos débats un peu plus tard. Fabrice, continua-t-il en intensifiant sa prononciation pour lui signifier définitivement que l’option Grégory ne l’intéressait pas, pouvez-vous me présenter le cadre global qui nous occupe: qui sont les groupes, qu’est-ce que c’est que cette tournée, les protagonistes, etc.

–La tournée a débuté il y a un mois environ. Nous avons fait vingt dates, réparties entre seize pays européens. Les salles sont en général combles, sauf ici. Mais d’habitude, les capacités n’excèdent pas 300 places alors que là, à Fri-Son, il y avait 500 personnes et nous aurions pu en mettre facilement le double. Cette salle est bien plus grande que les clubs où nous nous produisons habituellement.

–Quels sont les groupes?

–La tête d’affiche, c’est God Electrified, le groupe de John. Le macchabée. Ils sont Belges mais pas spécialement fiers de l’être. En fait, si ce pays devait exister, ils se considéreraient plutôt comme des ressortissants de la Satanie.

Il se mit à rire, suivi par Tintin. Mais pas par Gary. Carlson continua:

–C’est un groupe qui se dit satanique. Mais comme la plupart des formations de ce genre, ils n’en ont rien à secouer de tout ce folklore. Ce qu’ils aiment, c’est le poker, la bière et les filles faciles. C’est cliché, mais c’est vrai. Voyez-vous, l’utilisation du Mal fait vendre, bizarrement. Surtout que les fans s’en foutent complètement aussi. Allez comprendre.

–Et le deuxième groupe?

–Ben c’est l’inverse.

–L’inverse de quoi? Encouragea Gary.

–L’inverse de l’autre groupe, à tous les niveaux. Ils n’aiment ni la bière, ni le poker, ni les filles faciles. Ils se considèrent comme un groupe catholique! Et, encore une fois à l’inverse de God Electrified, ils y tiennent beaucoup et attachent de l’importance à leur message.

–Message qui est…?

–Je sais pas, ça doit être lié à l’Evangile.

–Selon saint Jean, ou saint Matthieu? demanda Tintin.

–Aucune idée, je ne les connais pas vraiment. J’ai toujours ressenti de l’angoisse à la vue des bibliothèques.

Tout le monde se tut. Gary découvrait un univers qui le dépassait passablement. Tintin essayait d’ouvrir une nouvelle bière en utilisant sa narine comme bras de levier. Le sang finit par gicler de son épiderme nasal, au grand dam de Gary, qui commençait à regretter de l’avoir emmené. Après avoir expliqué au blessé où il pouvait trouver du désinfectant et un sparadrap, Fabrice continua ses présentations.

–Le groupe à tendance catholique s’appelle Fleur. Oui, je sais, ça surprend. Ils ont une approche romantique de la déchéance humaine et comparent la pollinisation du monde à la diffusion de la bonne parole évangélique. Enfin, je dis ça, j’en sais rien si c’est vrai. C’est ce qu’ils marquent dans leur press-book.

–Et le message passe auprès du public? Gary n’en revenait pas.

–Oui. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, les fans se foutent complètement des messages des groupes. Ce qu’ils veulent, c’est que ça chie. Après, le reste… ça leur passe par-dessus la tête. Et il faut bien admettre que Fleur, ça démerde! A tel point que c’est tout autant violent que God Electrified. On a d’ailleurs hésité à les faire tourner ensemble.

–Pourquoi?

–A cause de la rivalité idéologique. Mais ce sont les groupes les plus populaires de notre label. Soit on faisait deux tournées à perte, soit une seule avec du bénéfice. Sauf que, au regard des circonstances, on n’a peut-être pas gagné au change.

–C’est-à-dire?

–La mort de John a pour conséquence que la tournée tombe à l’eau et le bilan final risque d’être négatif. Notre seul espoir de faire du bénéfice, c’est que l’on vende un paquet de t-shirts à l’effigie de John. On a eu fin nez de négocier tous les droits sur le merchandising avant la tournée!

Fabrice se mit à rire en se tapotant le bout du pif avec son index jauni par le tabac.

–Vous savez que ça vous donne un bon mobile, ça, lui fit remarquer Gary Abbot.

Le manager devint pâle, et balbutia ces mots:

–Comment ça… Qu’est-ce que vous voulez dire par là?

–Je ne veux rien dire. Je constate juste qu’en négociant les droits sur la commercialisation de l’image de John et du groupe avant la tournée, la meilleure chose qui pouvait vous arriver, si on considère la réussite économique de votre label, c’est la mort du leader. Mort qui plus est théâtrale et, comment dire ça, très metal! Aussi, tant que votre innocence n’aura pas été prouvée, vous êtes un coupable potentiel, mon cher Fabrice. Votre mobile est excellent. Désolé.

V.

Tintin revint avec un gros sparadrap collé au milieu du visage, quelques taches de sang sur le t-shirt, une bière dans chaque main et le sourire satisfait du type qui n’a plus mal, après avoir eu vachement mal. Sa béatitude contrastait avec l’ambiance tendue qui régnait autour de la table remplie de verres en plastique vides et de déchets de nourriture, aussi variés qu’inattendus: queues de crevettes, cacahuètes, peaux de mandarine, os de côtelettes, spaghettis, chips paprika en miette et muffin aux myrtilles.

«J’ai croisé des gars qui m’ont aidé à me coller ce truc sur le visage! Un brin flippants au départ, mais hypersympas à l’arrivée. Quelqu’un veut une bière?»

Les deux hommes assis avaient à peine remarqué l’arrivée de Tintin. Gary lui fit un signe de la main en guise de refus, et enchaîna, en scrutant le fond des yeux de Fabrice, à la recherche d’un détail quelconque:

–Parlez-moi du lieu, les loges, la scène. Parlez-moi des gens qui étaient là hier soir. Parlez-moi des membres des groupes, et de leur staff.

–Parlez-moi d’amour, se mit à chanter Tintin, sur l’air de la Javanaise. Il avait dû confondre. Gary lui lança un énième regard noir, et se tourna vers Carlson:

–Bon, concernant le lieu, commença le Tour Manager, nous sommes ici à Fri-Son.

–Oui, ça je le sais, s’impatienta le détective: il n’était pas venu dans ce lieu pour s’y éterniser. Soyez bref et précis, s’il vous plaît, Fabrice.