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Un vrai thriller psychologique : tout y est ! des personnages charismatiques, un inspecteur de police comme on les aime dans les polars, une intrigue très bien menée !
Février 2012
Caroline de Ricci est retrouvée morte aux pieds de l’hôtel W de South Beach, Miami. L’enquête, menée par l’inspecteur Lee Montego, est résolue en une semaine et le suspect condamné sans qu’une ombre ne vienne remettre en cause l’accusation. Et pourtant…
Février 2019
Lee Montego se retrouve confronté à une tout autre vérité. Enfermées sept années durant entre les pages d’un petit carnet noir, des révélations silencieuses exhument sans appel l’innocence de celui qu’il avait fait juger coupable. Et justice doit être rendue. Mais laquelle ?
Un véritable jeu de dupes où le passé et le futur se conjuguent au présent pour sans cesse en rebattre les cartes et changer les règles du jeu.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Cécile Gorgeon est co-directrice d’une agence d’études et de conseil marketing, secteur dans lequel elle travaille depuis plus de 25 ans. Bercée par Fantômette et depuis lors passionnée d’intrigues policières, c’est naturellement vers le rompol qu’elle devait faire ses premières armes.
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Seitenzahl: 372
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Cécile Gorgeon
Rodéos
Si l’amour est brutal avec vous,
soyez brutal avec lui;
écorchez l’amour qui vous écorche,
et vous le dompterez.
William Shakespeare
Roméo & Juliette
Chapitre 1
CASTING : 2019 – 2012
Retrouvailles - Février 2019
Lee Montego
Une belle journée s’annonçait. La douceur du soleil matinal de février pénétrait en faisceaux généreux dans le petit bureau d’Alton Road où Lee Montego avait finalement choisi d’installer son agence de détective privé, il y a 6 ans maintenant, après plus de 20 ans passés à la criminelle de Miami. Tranquillement étalé dans son vieux Chesterfield, Lee Montego profitait de ce moment de grâce : une ville encore silencieuse, une vue directe sur les premiers bateaux sortants en mer, la chaleur du soleil sur sa peau et le goût amer de son ristretto fraichement moulu. Il rit. Tant de délicatesse et tant de plénitude contrastaient avec son allure de vieux marin au visage tanné par le soleil, buriné par les embruns et tout simplement abîmé par la vie et ces 60 dernières années. Il rit de nouveau. Avec son physique, il avait finalement plus l’allure d’un mineur de fond que d’un marin. Et en plus, il avait le mal de mer. Mais Lee Montego aimait les bateaux. Sept ans plus tôt, alors qu’il venait de quitter la police, il s’était offert son premier : un Saga 415 acheté d’occasion, amarré dans une marina à deux blocs de son bureau, et dans lequel il passait ses week-ends, souvent ses nuits. C’était là, à la lueur de la lune, bercé par les clapotis, que Lee Montego avait dénoué nombre de ses enquêtes. C’était là aussi qu’il s’était réfugié quand, ravagé par la culpabilité et l’alcool, il avait failli sombrer, un peu comme le Costa Concordia à la même époque. Mais, n’était-ce pas une belle journée? Rien ni personne ne parviendrait à saper son moral aujourd’hui. Pas même ce souvenir douloureux.
Alors qu’il se levait pour reposer sa tasse, son téléphone sonna. C’était Norma. Aaah! Norma O’Neill! Sa pétillante assistante engagée il y a un an déjà. Surprenante Norma. Elle avait gardé, de ses années sur le trottoir, une tendance au maquillage outrageux ainsi que des partis pris coloriels capillaires assez curieux. Pour le reste, Norma avait troqué ses stilettos, bas résille et dessous panthère, pour des petites robes liberty vintage et de simples ballerines Repetto. Avec son style improbable, ses allures de Petit Poney tout droit sorti d’un manga japonais, c’était une fille brillante et maline.
Au cours de cette première année comme assistante, elle avait su se montrer perspicace et ingénieuse dans ses recherches. Elle avait démontré un talent exceptionnel et complètement étranger à Lee, celui de se métamorphoser. Elle pouvait être mille femmes différentes, imiter les accents les plus incroyables et même se transformer en jeune garçon des rues. Une qualité qui avait permis à Lee de résoudre plusieurs enquêtes et que Quinn, Capitaine à la criminelle de Miami et ancien partenaire de Lee, sollicitait de temps en temps.
Norma était un peu comme une perle précieuse, enfermée dans un coquillage au vernis arc-en-ciel, écaillé et cabossé par une vie pourrie.
«Monsieur Montego?
Elle ne s’était jamais résolue à l’appeler Lee, arguant que ce n’était pas la bonne manière de s’adresser à son patron…
— Miss Marple? Vous êtes bien matinale aujourd’hui.
Lee souriait.
Il avait la fâcheuse tendance de trouver et de donner un surnom à tout son entourage, surtout aux personnes qui comptaient pour lui.
Seulement voilà, Norma détestait qu’il l’appelle ainsi. Très jeune, elle avait dévoré tous les romans d’Agatha Christie et s’était littéralement passionnée pour ce personnage. Chaque fois qu’il l’appelait ainsi, elle bougonnait. Lee savait qu’au fond, cela lui faisait plaisir et qu’elle savait y lire sa confiance et son humeur un peu taquine. Et puis c’est vrai qu’avec ses robes aux saveurs des campagnes anglaises, Lee trouvait que, vraiment, elle portait haut le surnom de Miss Marple.
— Il y a ici une certaine Charline de Ricci qui prétend vous connaître et…»
Norma n’eut pas le temps de finir sa phrase que déjà Charline apparaissait dans l’embrasure de la porte.
Charline de Ricci. Après toutes ces années, elle n’avait pas vraiment changé. Ses traits avaient vieilli, bien sûr. Le temps n’épargne personne! Pourtant, son visage avait gardé son caractère si singulier. Ses cheveux blonds, le gris de ses yeux lui donnaient une allure scandinave, son sourire sincère et généreux la rendait simplement irrésistible, mais c’est l’intensité et la profondeur de son regard que Lee n’avait pu oublier. Ces yeux que Lee avait vus tant de fois pleurer et ce visage qui ressemblait trait pour trait à celui de sa mère, Caroline.
Norma n’avait jamais entendu parler de Charline ni de l’histoire qui les avait liés à jamais sept ans plus tôt. À cette époque, elle pensait plus à se procurer ses doses de crack qu’à parcourir la Une des journaux.
Norma avait raison d’être inquiète, non pas de l’arrivée fracassante de Charline dans son bureau, non! Elle n’était pas la première et elle ne serait sûrement pas la dernière à ignorer sa déférence, à forcer son barrage en papier de riz. C’est de la présence de vieux fantômes flottant dans l’ombre de Charline dont Norma s’inquiétait.
Charline se tenait là, immobile, silencieuse. Elle avait l’air grave et la mâchoire serrée.
Au fond de ses yeux, Lee put lire un profond tourment. Il n’aurait pas pu dire si elle allait hurler de colère, tomber en sanglots ou rester là sans rien dire, à le regarder.
Bizarrement, son corps mince et athlétique ne trahissait aucune tension. Fidèle à ses souvenirs, Charline portait des vêtements simples et confortables, ajustés et assortis avec goût. Et bien sûr, une incontournable paire de Sneackers. Elle avait le style inimitable de ces femmes qui sont belles par nature; de ces femmes qui n’ont pas l’arrogance de vouloir se contenter d’avoir été bénies par les fées dans leur berceau; de ces femmes qu’il suffit de regarder vivre pour en tomber amoureux.
Lee aimait Charline. Mais pas de cet amour-là, non, d’un amour tendre et paternel, d’un amour bienveillant et infini. S’il avait eu une fille, Lee aurait voulu que ce soit Charline. Mais Lee n’avait pas d’enfant. Il avait laissé passer sa chance il y a bien longtemps déjà et aujourd’hui il était trop tard!
Mais aujourd’hui, il avait Charline.
Perdu dans ses pensées, Lee en oubliait sa présence. Il lui sourit.
«Charlie, ma belle, comment vas…
Charlie, le surnom de Charline, était l’un des rares qui ne fussent pas trouvés par Lee. Son surnom, elle le tenait de ses parents, depuis sa petite enfance. À l’époque, du haut de ses 4 ans, baignée chaque soir par les aventures de Charlie Brown, Charline avait demandé un chien pour son anniversaire. Les dizaines de doudous canins, représentant à peu près toutes les races, y compris les plus incertaines, ne suffisaient plus à remplir l’imagination ni le cœur de Charline. Elle voulait son Snoopy. Ses parents avaient bien résisté un moment, mais ils avaient fini par céder… quand leurs deux filles s’étaient mises à partager le même rêve, 2 ans plus tard. C’est à cette époque, alors que ses parents essayaient de la faire patienter et de repousser l’échéance fatidique du compagnon à quatre pattes, que le surnom de Charlie s’était imposé. Il était devenu, pour Charline, la promesse d’avoir un jour son Snoopy à elle, comme Charlie Brown. Un Snoopy qui se sera finalement appelé Ernest et qui aura comblé les filles Ricci jusqu’à la fin de sa vie.
Mais Leene put finir sa phrase.
— Il est innocent!»
Sur ces mots, les yeux de Charline se voilèrent de larmes silencieuses, ce qui ramena Lee quelques sept ans en arrière : l’homicide, leur rencontre, Chicago, le procès, tout le battage médiatique, ses doutes, son départ anticipé de la criminelle, son incroyable secret…
Lee fit une grimace indéchiffrable.
Hors contexte, on aurait pu croire aux effets d’une mauvaise digestion. Un peu comme quand un gaz puissant, lancé tel un bobsleigh dans le tube digestif, fait une sortie de route inattendue et éclate en une douleur aigüe dans l’abdomen. Ses yeux se plissèrent jusqu’à se réduire à des trous d’épingle. Ils s’arrêtèrent sur le petit cahier noir que Charline serrait contre sa poitrine.
«Il ne l’a pas tuée, Lee!»reprit-elle de plus belle dans un cri de colère à demi étouffé par ses sanglots, en lui tendant maintenant le carnet, comme s’il lui brûlait les mains.
Lee resta immobile.
Ces quelques mots résonnaient encore et encore dans sa tête, telle une migraine insidieuse qui exhume dans chacun de ses battements sourds les confessions inavouées d’un passé trop dur à affronter.
Il n’était que 10 h, et ils avaient suffi à sonner le glas de cette belle journée.
***
Claudia de Ricci
L’état du trafic de SoBe était vraiment insupportable. Claudia avait fini par déposer Charline au pied de l’immeuble d’Alton Road, le temps de trouver à se garer. Elle sentait la douleur s’inviter progressivement dans son crâne. Ses coups de klaxon, et les insultes lancées aux automobilistes indécis, sûrement des touristes, reconnaissables dans leurs Mustangs décapotées, n’allaient rien arranger à l’affaire.
«Avorton de fond de capotes! Espèce de chiasse fossilisée, tu la bouges ta meule! Non, mais regarde-moi cette face de bidet! Pinche, avance ton tracteur!»
Claudia avait toujours eu l’art du verbe élégant et du langage particulièrement châtié. Petite, elle faisait des concours avec sa sœur aînée, à qui inventerait les gros mots les plus drôles. La plupart du temps, Charline rigolait tellement qu’elle était incapable d’en aligner plus de deux. Fatalement, Claudia, la cadette, emportait la partie.
C’était une fille incroyablement créative et talentueuse. Une qualité qui coûta rapidement cher à ses parents!
Dès son entrée à l’école maternelle, époque à laquelle tous les enfants traversent normalement leur période bonhomme, interprétation personnelle et approximative de l’anatomie humaine, Claudia prit l’appartement de ses parents comme espace privilégié de ses essais artistiques : parquet, tables, murs et même le réfrigérateur. Tout devenait prétexte à prendre pinceaux, feutres ou pastels. Carl et Caroline avaient même retrouvé un monsieur Patate sur la cuvette des toilettes et une Tête à Toto sur leur reproduction numérotée d’Anthony Tapiès. Ce jour-là, elle reçut sa première et unique fessée.
En grandissant, Claudia s’avéra posséder bien plus qu’une créativité débridée et semblait avoir hérité de l’esprit d’analyse et du pragmatisme de sa mère. Quand elle regardait un film, elle en cherchait toujours les incohérences ou les anachronismes. Elle devint, peu à peu, fan de polars et de séries policières.
Elle déficelait sans cesse les intrigues et devinait souvent la fin. Même si elle en reconnaissait le caractère poussiéreux, Claudia adorait revoir les vieux Columbo. Elle était fascinée par la malice, l’intuition et l’intelligence de ce vieux flic aux allures de clochard. Et puis, regarder les vieux épisodes de Columbo, c’étaient des moments précieux pour Claudia. Des moments qu’elle partageait avec sa mère, où toutes deux pouvaient commenter à haute voix, des épisodes connus par cœur, sans que personne n’y trouve à redire, étant, sans doute, les deux seules fans encore vivantes de l’inspecteur à l’imperméable, dans les années 2000.
Malgré tout, entre Art et Polar, Claudia n’hésita pas.
Son style un peu brutal ne l’avait pas empêchée de bien mener sa barque et aujourd’hui, elle tenait sa propre galerie sur Melrose Avenue, à Los Angeles. Une petite galerie, certes, mais à la réputation grandissante et à la clientèle assez select. Avec ses clients, elle savait mettre les formes. Elle s’était positionnée sur le créneau d’artistes européens, faisant jouer le solide réseau qu’elle s’était construit lors de ses études, au Central Saint Martins College de Londres.
Claudia retournait régulièrement en Europe.
Elle y rencontrait des artistes, achetait des toiles ou bien y allait sans raison, juste pour le plaisir de l’ambiance de Paris, Barcelone ou Milan. De ses origines italiennes, elle gardait son tempérament fougueux et ce petit faible pour la Dolce Vita, les terrasses de café, la cuisine méditerranéenne. Tous les ans, elle y faisait aussi un pèlerinage, plutôt funèbre.
Elle retournait implacablement au café de Flore de Saint-Germain-des-Prés, chaque 15 février depuis sept ans.
Et chaque fois elle se rappelait. Elle se rappelait l’appel de Charline, ses larmes à demi étouffées.
Elle revivait dans son cœur ce jour où la vie fit d’elle une orpheline, lui montrant à nouveau son revers sombre.
Ce matin du 15 février 2012, elle n’était pas en terrasse. Les hivers parisiens sont trop gris, trop froids et trop humides pour cela. Elle était installée à sa place habituelle, collée à la fenêtre, pour regarder les passants défiler sur le trottoir. Claudia était accompagnée de ses amies, Camilla et Mary, toutes les deux rencontrées à Londres lors de ses études. Peu de gens auraient parié sur leur amitié, et pourtant! Camilla la Vénitienne était plutôt discrète et toujours impeccablement habillée, de petites marques de créateurs, italiens de préférence. Mary avait gardé de Birmingham un accent à couper au couteau, un goût pour la musique déjantée et les piercings en-veux-tu-en-voilà. Quant à Claudia, elle adoptait le look de la fille d’àcôté, privilégiant le confort de ses Air Jordan et de ses jeans branchés. Et pourtant, donc, le trio était inséparable.
Camilla et Mary avaient été formidables. Elles n’avaient pas dit grand-chose, se sentant sans ressource face aux larmes de leur amie. Elles n’avaient peut-être même pas compris d’emblée ce qui s’était dit à l’autre bout du téléphone.
Claudia n’avait pas prononcé un seul mot, son visage s’était simplement plissé et refermé sur lui-même, comme aspiré de l’intérieur. Des ruisseaux avaient empli ses yeux, terminant en cascade sur ses joues.
Camilla et Mary s’étaient occupées d’appeler oncle Victor et d’organiser avec lui le départ de Claudia pour Miami. Elles l’avaient même accompagnée et étaient restées quelques jours, l’entourant ainsi que toute la famille Ricci, de leur amitié. Longtemps, Claudia était restée inconsolable, murée dans le silence d’une forteresse impénétrable.
Avec le temps, elle s’était partiellement réconciliée avec la vie. L’héritage, dont le montant se chiffrait avec de nombreux zéros, lui avait permis d’acquérir sa galerie et son spacieux penthouse dans West Hollywood. Le reste avait été placé.
Les revenus de la galerie suffisaient à couvrir ses dépenses courantes ainsi que le salaire de son assistant Rodney.
Sa profonde tristesse s’était peu à peu transformée en une colère cynique et imprévisible.
C’est cette colère étouffée qui lui procurait d’incessants maux de tête. Tout comme celui qu’elle sentait monter aujourd’hui, alors qu’elle cherchait désespérément une place pour se garer à Miami Beach. Elle finit par en trouver une et inséra son coupé Mercedes de location avec l’agilité d’un bouledogue anglais qui fait place nette à coups de torse. Tant pis pour les bosses et les rayures, elle ferait marcher son assurance! Elle enrageait.
Avec ces problèmes de stationnement, elle allait manquer les premières réactions de Lee. Charline lui avait probablement déjà annoncé la nouvelle.
Claudia entra en trombe dans le bureau de Lee, ignorant le barrage de Norma. Elle s’arrêta net. Le temps aussi semblait s’y être arrêté. Charline était recroquevillée dans l’un des angles du vieux Chesterfield, celui-là même où Lee venait de se prélasser comme un lézard.
Maintenant, assis à son bureau, il fixait Claudia d’un œil tendre. Son visage ne trahissait aucune expression. Seule la fumée de son Cohiba Robusto, qui rendait l’air à peine respirable, trahissait la violence de ses émotions. Il ne fumait plus de cigarettes depuis longtemps, bien avant leur première rencontre. Il ne fumait de cigares qu’en de rares occasions, dans ces moments où les souvenirs pénibles refont surface, sans prévenir, dans ces moments où il n’est plus possible de les contenir dans la boite de Pandore où l’esprit, dans une ultime tentative de survie, les a enfermés à double tour.
Sur son bureau, reposait le Moleskine, solennel dans son habit de funérailles, le fameux Moleskine de Caroline, déposé dans la boite aux lettres de Charline quelques jours plus tôt.
Sur l’enveloppe, aucune mention de l’expéditeur, seulement le nom de Charline de Ricci. Et au dos ces quelques mots : à n’ouvrir qu’en présence de Claudia.
Lee n’avait pas besoin que les filles Ricci en disent davantage. Il n’aurait même pas eu besoin du préambule de Charlie, lui rappelant les conclusions hâtives et erronées de l’enquête. Il le savait déjà. Il avait voulu qu’il en soit ainsi. Mais aujourd’hui, sur son bureau, reposait le manifeste indiscutable de l’innocence d’un homme qu’il avait fait juger coupable sept ans plus tôt.
***
Adam Becker
Adam avait été bel homme. Pas du genre gendre idéal à la Clive Owen ou Ryan Gosling, non, plutôt du style gueule cassée, mauvais garçon en col blanc totalement irrésistible, plutôt sorti d’un roman de Bret Easton Ellis que d’une comédie romantique. Aujourd’hui, il avait 55 ans et les dernières années passées derrière les barreaux avaient eu raison de sa superbe. Il avait pris soin de muscler son corps, tous les jours, à la salle de sport du pénitencier, gardant presque intacte son allure athlétique. Mais il se trouvait vieux et fatigué. Le brun de ses cheveux était couleur cendre désormais. Les traits de son visage s’affaissaient chaque jour un peu plus. L’enfermement l’avait ainsi peu à peu privé de sa superbe. Il était et se sentait désormais gris, gris comme les murs de béton de sa cellule.
Avant sa condamnation, Adam s’était toujours considéré au-dessus du lot. Malin, malicieux, pragmatique, tout lui souriait. Tout lui avait toujours souri. Il avait épousé Fiona, une vraie machine de guerre, brillante et ambitieuse, le genre de femme qui pourrait l’entretenir et lui assurer un niveau de vie plus que confortable, le genre de femme plus préoccupée par sa propre carrière que par la réussite de son mari ou l’éducation de ses enfants. Il n’aurait pas rêvé mieux. Si Adam avait fait des études brillantes, lui promettant un bel avenir, il préférait l’argent facile et détestait travailler : métro, boulot, dodo, non merci! Il laissait cela aux imbéciles. Sa rencontre avec Fiona, dans un bar branché de Singapour, avait été un cadeau du destin et signé la fin des arnaques à la petite semaine. Elle n’était pas vraiment belle, mais suffisamment jolie. Ils avaient appris à vivre ensemble malgré la distance, elle à New York, lui à Singapour. Ils s’étaient laissé beaucoup d’espace dès le début de leur histoire. C’était bien comme ça. Avec le temps Fiona s’était fait de sacrées relations dans le show-business et le monde des affaires. Ça lui plaisait. Leur amour était transactionnel. Ils ne se l’étaient jamais vraiment dit, mais tous les deux le savaient. Elle fermait les yeux sur ses écarts, Adam n’ayant jamais été un mari fidèle.
Tant qu’il restait aimant, disponible et qu’il s’occupait de faire fructifier leur patrimoine immobilier, ça lui convenait. Leur couple fonctionnait bien. Drapés dans un semblant de coolitude branchée, ils partageaient, tous les deux, la même ambition dévorante et un mépris profond pour les gens ordinaires.
Bien sûr, Fiona ne serait pas l’amour de sa vie. Il le savait depuis toujours. Elle était trop égocentrée, trop cérébrale pour refermer le trou béant laissé par une mère rigide et handicapée du cœur. Trop préoccupée, comme lui, à cocher les cases d’un alibi de vie en papier mâché. De toute façon, l’amour n’avait jamais été au programme, pour lui non plus. Adam n’était pas un romantique, aucune honte à cela!
Fiona lui avait donné Ana, sa fille. La naissance d’Ana avait scellé le commencement d’une vie commune et conjugale, plus compliquée. Il pouvait vivre loin de Fiona, voire il préférait, mais pas d’Ana.
Ils emménagèrent ensemble à Paris, puis Adam suivit sa femme tout autour du monde, au gré de son ascension sociale et professionnelle, comme un chien suit son maître, enchaîné par la laisse invisible de sa cupidité. Pas d’ego mal placé dès lors qu’il s’agissait de ses intérêts financiers, au contraire!
Il chérissait cette vie de nomade comme autant de pots de confiture à étaler sur son compte Facebook, d’opportunités d’étendre son réseau, d’improviser des magouilles, puis de disparaître. Quant à trouver un job, ce n’était pas vraiment un problème. L’immobilier, c’est sans frontière.
La roue tourne toujours.
Difficile de savoir quand tout cela avait fini par basculer. Était-ce à la mort de Caroline? Un peu avant? Quand il s’était fait démonter la gueule au sortir d’un club en novembre 2011? Cette nuit-là, il avait bien failli y passer. Embarqué comme un poids plume dans le coffre d’une voiture par deux types, il avait été incapable de se défendre. Ses cours de boxe et de Krav Maga ne lui avaient servi à rien. Alcool, poppers et rails de coke l’avaient rendu totalement inoffensif. Et la petite pipe de la serveuse avant de quitter la boite avait enterré toute velléité de résistance. Cela avait été facile pour les deux gars. Ils avaient pu bien s’amuser. Ils l’avaient d’abord sorti du coffre et jeté au sol dans une impasse puant les poubelles, l’alcool frelaté et la bouillie de tacos et d’enchiladas à moitié digérée. Ils l’avaient chauffé à coups de pied méthodiques et précis, jusqu’à le mettre dans un état végétatif avancé. Puis, ils l’avaient redressé, Adam titubait d’ivresse et de douleur. Le plus grand lui avait craché au visage. Ensuite, chacun leur tour, ils s’étaient renvoyé son corps inerte et chancelant à coups de batte de base-ball, comme une balançoire dans une cour de récré. Après plusieurs coups musclés, aucune partie de son torse ne leur avait échappé, l’un d’eux porta un dernier coup dans ses jambes. Adam s’effondra comme une merde au fond de la cuvette, une merde de lendemain de cuite, grasse et dégoulinante. Il se souvenait parfaitement des ombres et des odeurs. Il n’avait pas été en état de lutter ni de fuir ou d’ouvrir complètement ses yeux, pourtant épargnés par ces deux enragés, même quand l’un d’eux s’était approché à quelques centimètres de son oreille et lui avait murmuré quelques mots.
Adam avait été incapable de les identifier, incapable de se souvenir de ce qu’ils lui avaient dit. Avec le temps, quelques bribes revenaient de-ci de-là. Sa seule certitude était qu’ils étaient étrangers, latinos ou Italiens. Cela n’aida pas la police qui ne trouva aucune piste.
Après deux mois de convalescence, il reprit doucement son boulot officiel à l’agence. Dans le doute, il mit entre parenthèses ses autres affaires. Et puis, moins d’un mois plus tard, il y eut le retour fracassant de Caroline.
Au début de l’affaire Caroline de Ricci, Fiona avait été dans les meilleures dispositions possibles. Elle l’autorisait à voir sa fille, avait même fait appel aux meilleurs avocats de Floride pour le défendre. Avait-elle cru en son innocence? En tout cas, elle était restée digne jusqu’au bout. Ce n’est qu’à l’issue du procès, avec les scandales et toutes les révélations qui suivirent sur son histoire avec Caroline, que c’en fut terminé. Fiona ne supporta pas l’humiliation. Un choc de magnitude 10 sur l’autel de sa réussite.
Régulièrement et encore aujourd’hui, il écrivait des lettres à Ana. Mais celles-ci restaient sans réponse. Il regrettait de ne pas avoir suffisamment profité d’elle à l’époque où il le pouvait encore. Il s’en voulait de lui avoir préféré des nuits tapageuses et des voyages à l’autre bout du monde. Souvent, pour évacuer sa colère et ses regrets, il cherchait la bagarre avec d’autres détenus. Une fois au trou, il finissait par se résigner, imaginant sa fille heureuse et à l’abri du besoin. C’était important pour Adam. L’argent! Pendant longtemps l’argent fut une obsession pour lui. Il grattait, manigançait, accumulait, investissait, profitait…. Sa femme, ses amis, ses choix professionnels… Toute sa vie n’avait jamais été dictée par autre chose que par ça. Et voilà qu’à présent, tout cet argent lui était inutile. Lui qui pensait jouir d’une retraite tranquille à 45 ans finirait finalement ses jours dans une maison de retraite bas de gamme pour délinquants et meurtriers de bas étage.
Comment était-ce possible? Que s’était-il passé? Comment lui, Adam Becker, pouvait-il moisir à la prison de Starke? Qu’avait-il bien pu manquer? Ces questions le hantaient chaque jour depuis sept ans. Il avait beau les retourner dans son esprit tordu, il n’en trouvait pas les réponses. Mais chaque fois, inlassablement, elles lui rappelaient le souvenir de Caroline. Chaque instant de chaque jour depuis sept ans. Son visage et son sourire, la douceur incroyable de sa peau, le parfum de ses cheveux, la chaleur de sa nuque… Caroline avait fait battre son cœur comme jamais. Avec elle, il avait simplement appris à être heureux et à profiter de l’instant présent. Quand il était avec elle, il n’était plus le même homme. Il troquait son masque de Bad Boy contre un visage au sourire sincère, au regard tendre et amoureux, sans pudeur. Il lui avait confié ses failles, ses peurs et lui avait donné les clés de son cœur. Caroline l’écoutait, le comprenait et jamais ne le jugeait. Dire que toute sa vie, il avait couru après le bonheur. Personne ne lui avait jamais donné le mode d’emploi.
Adam avait simplement adoré tous ces moments de partage qui rendent la vie des gens normaux si formidable.
Il avait adoré leurs escapades, leurs séjours dans des hôtels somptueux et leurs longues balades silencieuses. Il l’avait aimée avec passion des nuits durant, se rappelant la moiteur et la chaleur de sa peau contre la sienne, l’odeur de ses cheveux humides après l’amour… Caroline était magnétique. Dans une cage d’escalier, dans un immeuble inhabité, en plein désert californien ou dans le confort du lit King Size d’un hôtel de luxe, chaque fois, Adam et Caroline avaient fait l’amour avec la même intensité, comme deux adolescents dévorés par un désir brûlant et insatiable. Et quand ils finissaient par s’endormir l’un contre l’autre, leurs silhouettes s’épousaient dans une ligne à la courbe parfaite dont les contours rappelaient le symbole Thaï Chi.
Et puis, il y avait eu leurs disputes : chien contre chat, Yin contre Yang, de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Caroline ne supportait plus ses mystères ni ses mensonges. Elle devenait suspicieuse, possessive et jalouse. Elle aurait voulu en faire un homme bien, comme son foutu Carl! Mais Adam ne serait jamais ce type d’homme, c’était plus fort que lui. C’était dans sa nature.
Oui, Caroline avait fait battre son cœur pour la première fois, battre d’amour et de passion, mais aussi de rage et de chagrin. Quand elle l’avait quitté, il s’était arrêté de nouveau, non comme le dernier soupir qui vient délicatement libérer l’homme de ses souffrances, mais comme une lente agonie qui sembla durer une éternité. Il ne l’avait pas retenue, il était bien trop fier. Il l’avait laissée partir. Il avait été lâche et il le savait. Il l’avait bien cherché et il le savait aussi.
Caroline avait, une fois pour toutes, tourné la page et refermé le livre de leur histoire. Et lui avait choisi de vivre avec, de vivre sans elle. Et puis, il y a 8 ans, Caroline était revenue hanter sa vie, hanter ses jours et ses nuits pour ne plus jamais repartir.
Depuis, il repassait en boucle le film de leur histoire, ses débuts, ses fins et leurs incessantes retrouvailles, jusqu’à la dernière.
***
Séparations - Février 2012
Simon Roméo
Il était presque midi lorsque l’iPhone de Simon se mit à hurler I will survive, version vieux synthé des années 80, le tirant d’un sommeil agité, mais duquel il n’avait pas envie de sortir. Pas tout de suite. La soirée de la veille s’était avérée épuisante. Long Island à gogo, MDMA et autres substances l’avaient, encore une fois, conduit à des dérives sexuelles dont il ne lui restait que de vagues souvenirs et une haleine effroyable. Simon vérifia d’un coup d’œil qu’il était bien seul sous la couette. Il n’aurait pas eu le courage d’allonger deux mots polis ce matin, encore moins celui de se comporter en mauvais garçon et de mettre dehors celui qui aurait partagé sa couche, même pour quelques heures. Il était bien tout seul. Preuve ultime s’il en fallait, Simon se rendit compte qu’il portait son vieux pyjama Calvin Klein bleu marine, élimé un peu partout, chose juste inconcevable s’il était rentré accompagné. Simon soupira de soulagement et s’étira de tout son long avant de remonter la couette sous son nez. C’était l’hiver à New York. Même si cet hiver s’avérait bien moins rude que les années précédentes, cela suffisait pour qu’il décide de passer cette journée la tête enfouie dans ses oreillers. Mais Gloria Gaynor continuait de s’égosiller sur son Smartphone. Inutile de regarder l’appel entrant, c’était Caroline. Simon avait personnalisé les sonneries de chacun de ses contacts téléphoniques, cela lui évitait d’avoir à courir après son téléphone pour des appels qui n’en valaient pas la peine. Mais jamais il ne laisserait passer un appel de Caroline : son Grand Amour. Ils s’étaient rencontrés en 2002 lors d’une soirée déguisée chez un ami de son frère Victor. Lui était en préservatif, enrobé des pieds à la tête d’un film cellophane et chevillé de deux ballons de foot.
Elle arborait un magnifique déguisement d’Amanite des Césars, ce gros champignon des bois qui pousse dans des climats méditerranéens. Ils s’étaient immédiatement et réciproquement amusés du ridicule de leurs déguisements. Un vrai coup de foudre!
Depuis, ils ne s’étaient plus vraiment quittés.
Toute sa vie, Simon se rappellerait cette première soirée, leurs fous rires, leurs mauvaises blagues, leurs chorégraphies improvisées sur de vieux tubes de Michael Jackson.
On aurait dit des amis de toujours se retrouvant, après des années de séparation, complices, irrévérents, inséparables et cruellement seuls au monde, rien ni personne ne comptant plus.
Ils s’étaient revus quelques jours plus tard autour d’un café qui avait duré jusqu’au milieu de la nuit. Ils s’étaient raconté leurs vies, leurs blessures et les cicatrices que celles-ci avaient laissées. Ils avaient ri, pleuré et même embrassé les longs silences venus rythmer cette nouvelle rencontre.
Ce jour-là, dans un bistrot parisien de la rue de Rivoli, ils avaient scellé une amitié indéfectible, indéfectible en dépit des intempéries et des épreuves qu’ils auraient à traverser ensemble, comme des trahisons de Simon.
Caroline lui avait-elle vraiment pardonné?
Il se plaisait à penser que oui. Il s’en sentait éternellement redevable, reconnaissant.
«Ciao Amoooore, dit Simon dans un bâillement lascif.
Simon était un Italien pure souche. Il était originaire des Pouilles, cette région pauvre située dans le talon de la botte de l’Europe. Il avait quitté le foyer familial très jeune pour suivre des études supérieures en France puis aux États-Unis.
Il avait souhaité vivre son homosexualité librement et éviter qu’elle ne pèse sur sa famille. Les réputations, surtout mauvaises, vont si vite à se faire.
De ses origines italiennes, Simon avait gardé un physique méditerranéen, un accent très prononcé et d’improbables expressions, traduites littéralement de l’italien.
Simon et Caroline avaient pour habitude de ponctuer toutes leurs conversations par des Amore, Chéri et autres niaiseries. Cela avait le don d’exaspérer leur entourage, de déstabiliser les personnes qui ne les connaissaient pas et de leur prêter une relation amoureuse qu’aucun des deux n’avait jamais envisagée.
— Ciao Bello. Come stai ?répondit Caroline qui, en dépit de ses origines siciliennes, connaissait peu de mots d’italien.
Mais elle adorait cette langue et regrettait que son père ne lui ait pas transmis cet héritage familial.
— Ça va, ça va ma chérie. Tu m’as manquée, Choupinette.
— Toi aussi, Tchoupito, tu m’as beaucoup manqué! Et Lorenzo? Comment ça va?
Lorenzo était le bellâtre que Simon avait présenté à Caroline lors des dernières fêtes de fin d’année. Leur histoire avait l’air sérieuse, en dépit des dérapages réguliers de Simon.
— Écoute, je n’ai pas de nouvelles. Je crois qu’il est en Europe en ce moment alors j’en profite un peu. Tu sais, on se laisse beaucoup de liberté tous les deux. On a prévu de passer la Saint Valentin ensemble, je vais lui préparer un petit truc sympa à la maison. Simon restait un indécrottable mondain, un habitué des soirées underground de New York, Paris ou Berlin. Mais, au fond de lui, ce qu’il chérissait le plus, c’était la compagnie de quelques proches, de bons vins et une cuisine italienne faite maison.
— Justement. Je voudrais passer la semaine prochaine. J’ai besoin de te voir seul, c’est important. Tu seras là?
— Oui, bien sûr, chérie. Je rentre sur Paris à la fin du mois. Je pensais t’y retrouver, mais si tu es à New York, chérie, alors viens à la maison.
— Oui. Je préfère, cela ne peut pas vraiment attendre la fin du mois. Il faut que je te voie.
— Oh là là!!! Tu m’intrigues là! Dois-je m’inquiéter? Tu as des ennuis, amore? Tu n’es pas malade au moins?
— Tchoupito, j’ai un service à te demander, un service que tu ne peux pas me refuser, un service que je ne peux demander qu’à toi.
Le ton de Caroline avait perdu de sa légèreté et de la douceur avec laquelle elle s’adressait toujours à Simon.
— Mais tu me fais peur, chérie.
— Mais non, ne t’inquiète pas!
— Oh d’accord, je vois. Tu veux me parler de notre amour, tu voudrais que je te fasse des enfants. C’est ça?! Je te préviens, je ne sais pas faire les filles. Je ne fais que des garçons et tous homos! dit-il de la voix haute et enfantine qu’il avait l’habitude de prendre chaque fois que du stress se manifestait.
Chaque fois que Simon voulait éviter des conversations sérieuses, il les détournait en utilisant cette voix de petit garçon qui n’a pas encore mué.
— Oui, oui, c’est exactement ça!!! renchérit Caroline, un sourire tendre dans la voix – cette blague, elle l’avait entendue des centaines, voire des milliers de fois – faut que je te laisse, amore. Je t’enverrai un message pour te dire à quelle heure j’arrive. Je n’ai pas encore pris mon billet. Si tu veux, on se retrouvera quelque part pour dîner? Ou alors tu me fais tes pasta al forno que j’adore? Ou si tu n’as pas le temps, on se fera le traiteur italien? En fait c’est ça, je voudrais que l’on se fasse une dînette chez toi, rien que nous deux. Je passerai chez le traiteur en arrivant de l’aéroport et je viendrai avec le vin et le dîner, genre gros plateau de fromages et charcuterie italienne avec deux bouteilles de Fontalloro. Tu te charges de nous trouver du bon pain. Ça te va?
Caroline avait souvent l’habitude de faire les questions et les réponses. Non pas qu’elle soit péremptoire dans sa manière d’être et de penser, mais plutôt parce qu’elle étudiait à haute voix toutes les alternatives et partageait en direct le fruit de ses pensées. Simon s’en amusait beaucoup.
Cela faisait partie des choses qui la rendaient si attachante à ses yeux. Il aimait ses silences comme ses monologues imbitables qui, de toute façon, ne duraient jamais bien longtemps.
— C’est parfait amore.
— Alors à la semaine prochaine, Tchoupito. Baci.
— Baci amore», répondit-il avant de raccrocher.
Il se laissa retomber dans les plumes de ses oreillers, réfléchit à ce que lui venait de lui dire Caroline. Que pouvait-elle avoir de si important à lui demander? Malgré lui, cela l’inquiétait.
La venue de Caroline dépassa, de très loin, tout ce qu’il aurait pu imaginer. Elle fut un véritable ouragan de bonne humeur et d’énergie.
Des heures durant, ils avaient revécu leurs meilleurs et leurs pires souvenirs, leurs années folles de dévergondage où chacun avait réappris à l’autre ce que c’est qu’être heureux. Ils avaient bu plus que de raison et ri de bon cœur. Simon avait fait sa folle, ce que Caroline adorait. Le matin de son départ pour Miami, ils avaient eu une discussion plus sérieuse, même un peu orageuse. Elle n’avait pas eu besoin d’être menaçante ni agressive. Elle n’avait même pas eu besoin de lui rappeler pourquoi. Il était temps pour lui de payer sa dette envers elle, et il le ferait selon les règles qu’elle avait fixées, non que Simon fût le plus fiable des hommes, mais simplement par amour pour elle.
Quand elle fut partie, il réalisa qu’en plus d’un petit carnet noir noué d’un élégant ruban gris, cette dernière rencontre lui avait laissé un grand vide et un goût amer.
Ses consignes étaient claires et il les suivrait, l’âme et le cœur déchirés.
***
Caroline de Ricci
Caroline avait toujours aimé les hôtels de luxe. Lorsqu’elle travaillait, elle avait trop souvent eu l’occasion d’y séjourner quelques jours, prenant du coup de mauvaises habitudes. Le Spa du Corynthia ou la chambre du Bulgari à Londres, le bar de La Mamounia à Marrakech, le Bazaar du SLS de Los Angeles, le design de l’hôtel Unique de Sao Paulo, la piscine du Ohla de Barcelone… que de beaux souvenirs.
Avec le temps, elle était devenue de plus en plus exigeante sur la qualité de l’accueil, les personnalités dégagées par ces impressionnants lobbies, le confort des chambres et tous les services proposés par ce type d’établissement. Parmi tous les hôtels de luxe qu’elle avait pu fréquenter dans sa vie, Caroline avait gardé un faible pour ceux de la chaîne W.
Elle les trouvait plutôt conformes à l’idée qu’elle se faisait d’un luxe accessible. Elle aimait ce parti pris architectural, ce design moderne, créatif, cette interprétation contemporaine de la culture locale.
Hong Kong, New York, Barcelone, Chicago, Londres, Istanbul… la liste était longue. Et elle se réjouissait d’en voir fleurir un peu partout dans les plus grandes capitales du monde entier.
Ce matin-là, elle était installée sur la terrasse de sa suite du W de South Beach, savourant la chaleur encore innocente du soleil sur sa peau. Elle se félicitait d’avoir quitté le froid hivernal de Chicago et de New York pour les températures clémentes de Miami.
Ses cheveux bruns maladroitement tirés en ce qui aurait pu avoir l’air d’un chignon retombaient de part et d’autre de son visage et sur sa nuque longue et altière. Légèrement vêtue d’un tee-shirt triple XL qui lui arrivait mi-cuisse, cachée derrière une paire de Ray Ban aux reflets bleu électrique et chaussée d’une vieille paire de Converse, Caroline faisait davantage penser à une ado qu’à une femme de 48 ans. Elle ne faisait pas son âge en dépit des kilos perdus ces derniers mois et de ses traits fatigués. Elle avait gardé un physique agréable, mélange étonnant de fougue, de glamour et de tendresse. Mais c’était avant tout de son esprit libre et rebelle, de son optimisme et de son énergie inépuisable qu’émanait cette éternelle jeunesse.
Ce matin-là, sur sa terrasse du W de South Beach, Caroline semblait sereine et heureuse. Elle étendit ses jambes et posa ses pieds sur la rambarde, position cool et confortable, conforme à son style décontracté, mais qui aurait donné une vue directe sur la culotte qu’elle ne portait pas en cas de vis-à-vis. Aucun risque que Sharon Stone lui fasse un procès, l’immeuble le plus près étant à quelques dizaines de mètres.
Elles sont dorées juste ce qu’il faut, se dit-elle.
Elle tenait ce teint méditerranéen de ses origines siciliennes et cette facilité déconcertante à bronzer, sans jamais prendre de coups de soleil, ce qui avait si souvent agacé ses copines.
Caroline veillait toujours, néanmoins, à protéger sa peau, d’abord parce qu’elle adorait les produits solaires avec leur odeur de sable chaud, enfin et surtout parce qu’elle ne voulait en rien ressembler aux faces de Sharpei croisées sur Palm Beach et autre Pacific Palissade. Elle rit de bon cœur! Si son bronzage était parfait, ses jambes n’étaient pas épilées.
Quelle importance ! se dit-elle.
En revanche, sa manucure, fraîche de la veille, restait intacte, rouge cardinal, brûlant et d’une profondeur presque glaciale. Caroline sourit. Elle aimait les contradictions. Elle s’alluma une cigarette.
Elle repensait à sa vie : si elle n’avait pas été facile, elle avait eu la chance de connaître l’Amour, de l’avoir vécu pleinement et d’avoir su profiter de chaque instant de bonheur qui lui avait été donné.
Il y avait ses filles, si belles, si différentes. Il y avait eu Carl, son amour véritable qui avait duré près de 20 ans sans aucune ombre au tableau.
Carl et Caroline s’étaient rencontrés dans un club de tennis près de Portland en 1984, le Portland froid et pluvieux du Maine. Ils étaient tombés amoureux dès le premier set. Lui était fasciné par son sourire, s’amusait de son franc-parler. Elle se perdait dans le vert de ses yeux, se laissait emporter par son esprit insouciant et léger, et voyait en lui cet homme fidèle et généreux qu’il s’avéra être toutes les années suivantes. Ils finirent leurs études, arrêtèrent le tennis et s’installèrent dans un bel appartement près de l’hôpital où Carl commença à exercer. Quant à Caroline, elle trouva rapidement un poste aux ressources humaines d’une grande marque de cosmétiques américaine, B.Factor.
Un matin de mai 2001, Carl l’avait quittée, sans rien dire, sans au revoir, sans lui dire qu’il l’aimait, une dernière fois. Il venait tout juste d’avoir 40 ans.
Médecin au Shriners Hospital pour enfants de Chicago, ville que tous deux adoraient et où ils avaient décidé de s’installer après la naissance de Charline, Carl s’était fait poignarder sur le parking de l’hôpital, par un clochard en manque de crack, d’après la police.
Il succomba à ses blessures, avant d’atteindre le bloc opératoire.
Caroline ne se remit jamais vraiment de sa mort.
Elle ne l’accepta pas, et c’était encore le cas aujourd’hui.
Bien sûr, elle avait réappris à vivre, pour Charline, pour Claudia. Bien sûr, elle avait connu d’autres hommes.
Aujourd’hui, elle le savait, son cœur ne laisserait plus entrer personne.
Elle regarda l’intérieur de sa suite, lumineuse, spacieuse et décorée comme elle le voulait avec ses jolis cadres, ses bibelots designs déjà ringards et donc indémodables, ainsi que cette table basse transparente, aérienne à souhait. Elle s’amusa de cette idée que tout fût si bien pensé.
11 heures 30, déjà? se dit-elle.
Il était temps de se préparer. Elle ramassa son petit déjeuner, le déposa sur la table basse, puis s’assit sur le lit, se détacha les cheveux, se mit pieds nus et se releva, direction la salle de bain. Quelques minutes plus tard, on entendait l’eau couler dans la baignoire, à peine masquée par un vieux tube des années 90 qu’elle massacrait sans complexe.
Lorsqu’elle lui ouvrit la porte, une heure plus tard, elle était prête à l’affronter une dernière fois. Leurs dernières entrevues, de plus en plus violentes, n’avaient fait que la conforter dans sa décision de mettre un terme à son arrogante impunité. Elle n’était pas certaine d’en sortir victorieuse, mais le jeu en valait la chandelle. Et Caroline était joueuse.
Il entra sans un mot. Contrairement à ses habitudes, il était en avance. Mais fidèle à lui-même, il semblait de très mauvaise humeur.
«Caroline, peux-tu me dire ce qui se passe?» lui dit-il, avant même de lui dire bonjour.
Il ne vît pas le visage satisfait de Caroline quand elle referma la porte derrière lui. Lui était venu pour en découdre, elle voulait lui donner son solde de tout compte.
***
C’est ce jour-là que Lee rencontra Caroline pour la première fois. Sur la 22ème rue de SoBe, un 14 février 2012 à 13 h 05 selon le registre officiel.
Il la prit d’abord pour un ange avec ses cheveux bruns étalés en cascade autour de son visage impassible, ses yeux noirs fixant le ciel et l’arche de sang séché de part et d’autre de sa nuque.
Elle était simplement vêtue d’une petite robe marine en jersey léger qui semblait s’être délicatement reposée sur ses cuisses. Ses chaussures, en revanche, avaient moins bien vécu l’expérience gravitationnelle infligée par la chute. La gauche était tombée près de la main de Caroline; quant à la droite, elle gisait à plusieurs mètres de là. Lee la trouva très belle.
