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Rose Meredith est une fresque sentimentale et historique qui prend ses racines en 1938 et fleurit jusqu'à l'aube du deuxième millénaire. La rose est une immortelle, elle traverse le temps et les tendances des siècles, mais reste la fleur de l'amour et du destin. Quelques mois avant que le monde ne s'embrase et bascule dans la folie, une famille de Glasgow, les Byrne, subit un revers de fortune. Ils doivent quitter l'Écosse, et de la façon la plus inattendue, c'est leur domestique française, Marguerite, qui leur offrira le billet de sortie, par le biais d'un héritage. Avec à la clé, un curieux pacte. L'histoire se poursuit dans les Laurentides et à Montréal, et pendant plus de 60 ans, vous verrez cette famille prendre pays, tout comme vous serez témoins de la destinée des descendants. Les drames et la recherche du bonheur feront partie de leur itinéraire. Certains membres sombreront dans la mélancolie, alors que d'autres trouveront leur place au soleil. La vie peut être si imprévisible et nous pousser vers l'ailleurs, vers un Nouveau Monde.
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Seitenzahl: 188
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Matthew Byrne : Marchand de laine franco-écossais, grand, moustachu, cheveux noirs bouclés, yeux noirs.
Nelly O’Sullivan-Byrne: Née O’Sullivan, épouse de Matthew et mère de Meredith et de Violet, taille moyenne, cheveux blond-roux, yeux pers.
Mlle Marguerite, alias Miss Maggie : Domestique d’origine bretonne, petite taille, l’ange gardien de la famille, cheveux cendrés, yeux bleus.
Meredith Byrne : Sœur de Violet, blonde, yeux pers, sage, tranquille.
Violet Byrne : Sœur de Meredith, brune, yeux pers, espiègle, déterminée.
Alexis Beauchamp : Intendant de la maison du Carré Saint-Louis et de la fermette à Saint-Eustache. Métis franco-iroquois, cheveux noirs, yeux noirs.
Georges-Aimé Beauchamp : Fils d’Alexis, intendant aussi, puis employé et gendre de Matthew Byrne, colosse, métis comme son père, cheveux noirs, yeux bleus.
Charles-Matthieu Beauchamp : Fils au tempérament fantasque de Georges-Aimé et de Violet, ressemble à son grand-père, peintre.
Florence : Fille de G.A. et de Meredith, aura vite les cheveux blancs. Mère monoparentale de Jérémie.
François : Père de Jérémie, peintre.
Jérémie : Fils de Florence, ayant un handicap visuel, peintre en devenir.
Le journaliste
Hugo : caméraman, puis gérant d’artistes, mari de Florence.
Pasteur Porter : Pasteur anglican, ami d’enfance de Matthew Byrne. Le pasteur est grassouillet, peau rose.
PREMIÈRE PARTIE
Promenade à Deux-Montagnes, 2010
Glasgow, juillet 1938
Glasgow, juillet 1938
Glasgow, août 1938
Glasgow, septembre 1938
En direction de la France, septembre 1938
Paris, septembre 1938
Atlantique, octobre 1938
Nouvelle-Écosse, octobre 1938
Glasgow, juillet 1913
Glasgow, avril 1914
Glasgow, février 1917
Montréal, octobre 1938
Montréal, décembre 1938
Montréal, janvier 1939
Montréal, février 1939
Saint-Eustache, avril 1939
Saint-Eustache, juin 1939
Saint-Eustache, octobre 1939
Saint-Eustache, mai 1940
Montréal, août 1940
Montréal, 1er octobre 1940
Montréal, décembre 1940
Saint-Eustache, juillet 1941
Saint-Eustache, septembre 1941
Montréal, Carré Saint-Louis, 1er décembre 1941
Saint-Eustache, octobre 1944
Saint-Eustache, février 1945
Saint-Eustache, mars 1945
Saint-Eustache, mai 1945
Montréal, octobre 1945
Montréal, décembre 1945
Saint-Eustache, mars 1946
Montréal, octobre 1946
Saint-Eustache, janvier 1947
Saint-Eustache, fin juin 1947
Montréal, septembre 1947
Saint-Eustache, septembre 1947
Saint-Eustache, novembre 1947
Saint-Eustache, février 1948
Saint-Eustache, juillet 1948
Saint-Eustache, janvier 1949
Montréal, mai 1949
Saint-Eustache, septembre 1949
Saint-Eustache, mai 1950
Saint-Eustache, juillet 1950
Saint-Eustache, août 1950
Montréal, janvier 1951
Saint-Eustache, avril 1951
Saint-Eustache, septembre 1951
Saint-Eustache, novembre 1951
Saint-Eustache, mars 1952
DEUXIÈME PARTIE
Carré Saint-Louis, mai 1972
Carré Saint-Louis, mai 1975
Carré Saint-Louis, mai 1977
Carré Saint-Louis, septembre 1977
Carré Saint-Louis, février 1980
Carré Saint-Louis, mai 1980
Carré Saint-Louis, juin 1980
Carré Saint-Louis, fin juin 1980
Peggy’s Cove, juillet 1980
Carré Saint-Louis, mai 1990
Carré Saint-Louis, juin 1990
Saint-Eustache, juin 1990
Saint-Eustache, juillet 1990
Carré Saint-Louis, août 1990
Carré Saint-Louis, août 1990
Carré Saint-Louis, septembre 1990
Saint-Eustache, octobre 1990
Carré Saint-Louis, janvier 1991
Montréal, février 1991
Carré Saint-Louis, juillet 1991
Carré Saint-Louis, février 1992
Saint-Eustache, mai 1992
Montréal, juin 1992
Outremont, septembre 1995
Carré Saint-Louis, février 1998
Carré Saint-Louis, 29 août 1998
Saint-Eustache, 2 septembre 1998
« Touch me with your naked hand or touch me with your glove »
Dance me to the end of loveLeonard Cohen
Par ce beau soir de juillet, un passant chauve et barbu d’un âge incertain promène son bouvier des Flandres au pas nonchalant. Au lieu d’emprunter un trajet connu, le passant laisse son chien le conduire ; ce dernier renifle l’air, hume une odeur fruitée et prend une direction. Ils empruntent une rue sinueuse de Deux-Montagnes, contemplent les hémérocalles et surtout les pivoines aux tiges ployant sous le poids des corolles, puis s’arrêtent devant une maison avec sa façade beige et brune et son revêtement imitation pierres des champs en fibre de verre.
L’air est chargé du pollen des fleurs, du parfum des pelouses coupées par les gens à peine rentrés du travail par l’autoroute et le train de banlieue. Çà et là, des gens font griller de la viande sur un barbecue. Il va de soi que c’est un temps propice pour une bière fraîche ou une coupe de rosé, bue sous une pergola.
— Kiwi, tu vois toutes ces roses ! C’est enivrant, commente le badaud.
Pour toute réponse, le bouvier ralentit son pas, tourne la tête, couverte d’une laine noire toute en boucles et lèche la main gauche de son maître.
Un colosse âgé, vêtu d’un bermuda, d’un tee-shirt et d’un chapeau de paille surgit de la cour avec un boyau d’arrosage à la main droite. Il retire son chapeau, s’essuie le front. Ses cheveux blancs et des yeux bleus reluisent sous la lumière.
— Eh, l’ami, que cherchez-vous ? demande le vieil homme.
— Rien de particulier, j’ai été attiré par vos fleurs.
— Comme c’est étrange, mon beau-père avait autrefois un chien pareil, un gros bébé charbonneux qui ressemblait comme lui à un ours. Il disait que son chien était un « French bouvier ».
— Il s’agit de la même race de chiens. C’est l’appellation anglo-saxonne du bouvier des Flandres. Voilà tout, précise le passant.
Le bouvier s’avance sur le stationnement et tente à deux mètres du massif floral d’identifier le parfum prédominant entre celui des églantiers, celui des rosiers rustiques en terre et celui des rosiers de thé contenus dans de grands pots.
— Et pourquoi tant de roses ? s’étonne le passant en se grattant la tête.
— Ah ! L’amour des roses me provient de ma femme, de mes femmes, disons de ma belle-famille, tente d’expliquer le vieil homme en agitant les bras comme s’il tentait de chasser le passé.
Le passant attend, curieux d’en apprendre un peu plus de son interlocuteur, pendant que le bouvier impatient veut continuer la promenade.
— Attends, Kiwi, on cause. Du calme…
— C’était une histoire digne d’un roman. Revenez quand vous voulez, marmonne le jardinier taciturne qui s’en retourne vers sa cour.
— Désolé de vous avoir importuné.
— Non, non, vous ne m’avez pas embêté. Je suis juste un peu surpris.
— À bientôt, Monsieur le solitaire.
— À la revoyure, murmure le vieil homme qui esquisse un timide sourire.
— Allez, viens, Kiwi, j’espère que nous ne l’avons pas trop dérangé dans sa routine horticole.
Le passant et le bouvier reprennent leur promenade, enivrés par cette trouvaille tant visuelle qu’olfactive. Georges-Aimé Bouchard plonge dans ses propres souvenirs et dans ceux de ses chers disparus.
— Pourquoi les gens aimés finissent-ils toujours par nous quitter ? Je n’ai jamais compris pour quelle raison la fatalité s’acharne sur certaines personnes comme la misère sur le dos du pauvre monde. Un jour, il faudra bien que cette histoire finisse par voir le jour.
Sur une colline rocheuse en retrait de Glasgow exposée aux grands vents, il est possible de contempler cette ville industrielle, les quartiers ouvriers composés de multiples immeubles alignés et adossés entre eux par des murs mitoyens, des façades de pierre et de brique, le port avec ses immenses bateaux et ses chantiers maritimes et le fleuve Clyde qui traverse la ville.
Ce lieu d’observation abrite une immense maison à étage en pierres grises avec sa fenestration en bois sombre, sa porte noire et une tête de lion proéminente en bronze comme heurtoir. Deux cheminées ornent chaque bout de la toiture. La cheminée de gauche permet d’évacuer la fumée de charbon de la cuisine et de la cave, tandis que la deuxième libère le parfum du feu de bois du grand salon attenant aux chambres du haut. Une toiture d’ardoise reluit souvent sous la pluie qui dégouline et confère à la maison un air triste par les matins brumeux.
La maison est entourée d’heureux arrangements de bruyère, de rosiers rustiques et de pins immenses, le tout savamment entretenu par un jardinier des alentours. Matthew Byrne l’assiste parfois pour certains travaux. Lorsqu’ils marchent dans le jardin, les occupants peuvent respirer l’odeur du gazon fraîchement coupé en harmonie avec les effluves de la rose et de la résine.
Par les soirs d’automne et d’hiver, Matthew Byrne scrute de ses yeux noirs derrière ses verres les cotes de la Bourse ou vérifie les listes des inventaires de laine qui seront acheminéset vendus à Londres, à Paris et à Amsterdam. Pendant ce temps, son épouse Nelly brode de la beauté sur une nappe ou bien sur un mouchoir qu’elle parfumera d’arômes provençaux. Leurs filles jumelles, Violet et Meredith, créent aussi à leur façon. La brune Violet, plus fougueuse, produit avec son violon des airs celtiques d’autrefois, à mi-chemin entre l’Écosse de son père et l’Irlande de sa mère, née O’Sullivan à Water-ford. Ses mains cavalent aussi sur le piano noir jais. La blonde Meredith, en apparence plus tranquille, connaît aussi la musique, mais préfère dessiner des portraits au fusain et à la sanguine. Elles possèdent en commun le même regard, les yeux pers de leur mère.
*
Un certain soir, quelqu’un agite le heurtoir, la bonne va répondre, prend le télégramme qu’elle s’empresse d’apporter à Matthew Byrne tout en reprenant son souffle. Le maître de la maison lit le document, puis son visage devient livide. Nelly Byrne regarde Miss Maggie avec l’air de demander la nature du message. En guise de réponse, Miss Maggie hausse les épaules. Par la suite, Matthew Byrne s’appuie sur sa canne d’ébène à pommeau de bronze et se dirige vers les portes coulissantes du salon.
— Maggie, venez m’aider.
— J’arrive, Monsieur.
— Les filles, dans vos chambres.
Une fois les portes fermées, la bonne descend l’escalier pour s’en retourner à la cuisine. La voie étant libre, Violet et Meredith s’approchent pour mieux entendre la discussion animée tenue entre leurs parents. Violet s’agenouille, remonte une gerbe de cheveux afin de se dégager une oreille qu’elle pose contre le bois, alors que Meredith s’appuie sur le dos de sa jumelle.
— Qu’est-ce qu’ils disent ?
— Papa vient de dire que ça sent la banqueroute…
— En es-tu certaine ? demande la blonde Meredith.
— Cesse de parler si tu veux connaître la suite… souligne la brune Violet.
Au même moment, la bonne monte à pas de loup l’escalier aux marches en marbre blanc et se place juste derrière les deux adolescentes.
— Comment des jeunes filles de bonne famille peuvent-elles écouter aux portes ?
— Vous vous méprenez, Miss Maggie, Meredith avait perdu sa bague, je l’aidais à la retrouver, tout simplement.
— Pour l’instant, je vous laisse le bénéfice du doute, mais je demeure convaincue que le mensonge finira par vous perdre un jour Violet, semonce la bonne, face aux jeunes filles qui rougissent de honte.
Puis les deux portes lourdes sont glissées et laissent passer une Madame Byrne furieuse.
— Allez dans vos chambres, que je ne vous revois plus jouer à ce petit jeu de gamines. Voyons, vous avez passé l’âge, Mesdemoiselles. Miss Maggie, vous êtes vraiment incapable de surveiller mes deux polissonnes.
— Madame… dit la bonne en inclinant la tête.
— Mère, c’est Meredith qui voulait savoir.
— Ce n’est pas vrai.
— Chérie, qu’est-ce qui ne va pas ? demande Matthew Byrne, assis dans son fauteuil couleur tabac.
— Rien, j’embrassais nos filles qui allaient se coucher, répond l’épouse qui les chasse en leur pointant leurs chambres.
Miss Maggie contourne la dame de la maison et retourne servir du thé à Monsieur Byrne en silence. Nelly Byrne s’assied dans son fauteuil non loin de son mari, la lumière du lustre fait reluire sa chevelure d’un riche blond-roux.
— Maggie, pardonnez-moi mon manque de sang-froid.
Matthew Byrne feint de ne pas avoir compris la scène de l’espionnage des filles et la colère de son épouse.
— Madame, si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’avez qu’à sonner.
— Restez, Miss Maggie, car j’ai des choses sérieuses à vous dire et que, de toute façon, vous faites partie de la famille.
— Mon mari, je n’aime vraiment pas cette réunion qui n’augure rien qui vaille…
— Bon, je me lance dans la fosse aux lionnes, ajoute Matthew Byrne qui tente de faire un brin d’humour, se lève et se met à claudiquer.
— Quelle catastrophe allez-vous nous annoncer ?
— On ne vend plus de laine comme avant. Les capitaux de la société s’épuisent… Nous sommes encore en pleine crise économique.
— N’y a-t-il pas des rumeurs de guerre sur le continent ? Ce serait de quoi relancer la fabrication d’uniformes pour nos soldats… souligne Nelly.
— Oui, vous avez raison.
— Mais il y a de petits pépins qui s’ajoutent…
— Comme quoi ? Précisez, mon mari.
— J’ai des associés qui ont gagé un peu trop fort au poker et qui ont perdu gros, très gros, même…
— … incluant les parts de leurs associés, murmure Miss Maggie en regardant Nelly Byrne.
— Chérie, Miss Maggie a tout compris. C’est cela.
— De mieux en mieux, Matthew… Vos associés sont des canailles… N’allez pas me dire que vous avez besoin de changer d’air…
— On y sera bien forcés, puisque la guerre surviendra sous peu, et puis j’en ai plus qu’assez des cieux pluvieux de la Grande-Bretagne.
— Vous avez perdu la tête, mon mari.
— Feu mon père disait toujours que la nuit porte conseil. On y verra plus clair demain matin.
Miss Maggie incline légèrement la tête et quitte le salon, alors que Matthew et Nelly Byrne terminent leur thé en silence sans se regarder, elle fixant les fleurs, et lui, les oiseaux du tapis persan.
*
Je m’appelle Marguerite, mais tout le monde m’appelle Miss Maggie. Je suis née en Bretagne, plus précisément à Dinan, sur un bateau qui mouillait dans les eaux noires et froides de la Rance. Mes parents rendaient visite à une cousine…
Mes parents se sont dit que j’aurais le voyage dans le sang. Je ne sais pas, peut-être que oui, au fond. À l’école, une institutrice m’avait lancé que j’avais la mer et les flots bleus dans mon regard de petite fille boulotte et rêveuse.
Je viens de la petite bourgeoisie locale. Mon père était marchand et tenait une boutique dans une vieille maison ancestrale de style anglo-normand, tout en poutres en bois sombre aux murs extérieurs recouverts de crépis blanc entre les colombages. Bref, nous suivions le courant des générations sans trop nous poser de questions, convaincus de détenir les clefs des traditions et la prospérité dans les draps et les nappes brodés que vendions et dans la dentelle que nous pliions. Mon frère cadet donnait un coup de main, quand il ne nous faussait pas compagnie, attiré par le fumet d’un bouilli ou d’une quelconque pâtisserie à peine sortie du four.
Quant aux Byrne, je suis leur bonne depuis une quinzaine d’années. En fait, ils se sont connus à Paris, où Madame Nelly, née O’Sullivan, et Monsieur Byrne ont appris le français, se sont mariés chez les anglicans. Étant quelque peu nostalgiques des îles britanniques, ils ont décidé d’effectuer leur voyage de noces à Dinan. Nous avons le même âge. Ils sont entrés dans le commerce de mon père pour y acheter un peu de literie, puis ils m’ont offert assez spontanément de les suivre. Ils ont tellement fait bonne impression à mon père qu’ils logèrent sous son toit une semaine, avant notre départ pour l’Écosse. Je ne regrette rien. De toute manière, je savais pertinemment que le magasin passerait un jour de ses mains à celles de mon frère. J’ai souvent ressenti que je devais quitter ce nid provincial pour d’autres cieux. Mon baluchon fut vite fait.
Glasgow, juillet 1938
Nelly Byrne se promène au jardin, les pans de sa robe vert émeraude produisent un frottement au gré de ses déplacements dans la roseraie, dont de nouveaux bourgeons floraux sont sur le point d’éclore. Le soleil perd de son éclat et le ciel tout bleu se couvre de pelotes de laine grisâtre. Son époux interrompt la quiétude du moment.
— Matthew, vous me tenez compagnie ou venez-vous m’embêter avec votre histoire de banqueroute ?
— Vous doutez… suggère-t-il en retirant son feutre noir avec le sourire de celui qui vient de se faire prendre en défaut.
— Ah, la belle affaire ! Pendant des mois, vous ne dites rien, puis vous sortez le chat du sac. Au rythme où vont les choses, les huissiers débarqueront dans notre home d’ici un mois.
— Vous comprenez vite, trop vite, ma chère…
— Je suis ici, j’y reste.
— Les vents nous sont contraires, comprenez-le, que cela vous plaise ou non.
Attirées comme des abeilles par un soupçon de confiture aux framboises sur un scone, les deux jumelles accourent, Violet bruyamment, et Meredith tout doucement. Madame Byrne camoufle difficilement le fait d’avoir été dérangée dans sa promenade matinale, soit son moment de contemplation de la journée.
— Quelle tête vous faites, mère ! Ça sent les adieux, commente Violet avec un air de fausse ingénue.
— Devrons-nous quitter ? demande candidement Meredith.
Le père lève les bras, puis pointe théâtralement sa main droite en direction de Glasgow en contrebas…
— La ville, la rivière Clyde, puis le monde.
— Nous sommes bien ici, répondent en chœur les deux jumelles.
— Vous voyez, mon mari, que je ne suis pas la seule à penser ainsi…
— Vous êtes aussi cloîtrées dans cette maison, mes filles, que si vous étiez dans un monastère de moniales de l’Irlande catholique de votre mère. Le monde est si vaste. Votre mère a quitté l’Irlande, et Miss Maggie, la France. Votre maison n’est pas là où vous habitez, mais ce qui vous habite…
— Tout ce que je sais, c’est que riches ou pauvres, nous dépendons du Ciel qui nourrit les oiseaux et nous donne notre pain quotidien, ajoute la mère.
Le père claudiquant s’éloigne avec ses deux filles qu’il tient par les épaules, à l’heure où Nelly poursuit sa promenade au jardin. Soudainement surgit la bonne ronde tout essoufflée avec une lettre qu’elle tend aussitôt à sa maîtresse qui s’empresse de la lire…
— Dieu soit loué, s’exclame Nelly en étreignant spontanément Miss Maggie.
— Je vais continuer à vous aider comme je l’ai toujours fait. Pour l’instant, c’est motus et bouche cousue toute la journée.
— Chut ! murmure Nelly, reconnaissante, les yeux pleins d’eau.
Puis la bonne laisse sa maîtresse à sa méditation pendant qu’elle regagne la maison.
*
Cher cousin Guillaume si attentionné et si empressé, au point où je pris peur lorsque tu me fis la cour. Nous étions jeunes et candides, tu m’amenais danser au bal musette et tu me raccompagnais un peu avant minuit. Père guettait à la fenêtre, nous laissait causer un instant, puis ouvrait la porte. Je repoussai tes avances et ne répondis pas à ta demande. Pour panser tes plaies, tu partis du jour au lendemain avec une note griffonnée sur un bout de papier à l’attention de papa, ton oncle paternel : 28, rue des Rosiers, 4e arrondissement, Paris. Adieu.
Je t’écrivis trois fois pour prendre de tes nouvelles. Mes missives restèrent lettre morte, puis j’ai renoncé à te revoir. Papa ne cessait de me répéter qu’il t’aurait bien aimé comme gendre, jusqu’au jour où je brûlai avec un fer la plus belle nappe de l’inventaire pour signifier que j’en avais assez entendu.
Et te revoilà, vingt ans plus tard, par ce courrier parfumé :
« Très chère Marguerite,
Je romps mon très long silence. Je te prie d’accepter mes excuses… Tant de temps perdu, je te le concède. Au moment où tu liras ma lettre, je serai probablement déjà mort depuis peu. Sache que je ne me suis jamais marié, mais que j’ai réussi dans le commerce de la fourrure au Canada. Nous nageons tous de près ou de loin dans le commerce, notre famille, celle des Byrne. J’ai fait mon enquête. Je te suivais de loin.
D’ici peu, tu recevras des nouvelles de Maître Pierre Bourdelle, notaire, un voisin et ami de la rue des Rosiers, à Paris.
Je ne m’éterniserai pas. En bref, voici dans les grandes lignes mon testament : ton frère héritera une fort jolie somme. Cependant, je te lègue mon appartement de la rue des Rosiers, où j’ai toujours vécu depuis mon départ de Dinan, sans oublier une maison bourgeoise dans le Quartier latin à Montréal, au Canada, plus précisément au Square Saint-Louis. C’est très beau en octobre, quand les érables gigantesques se couvrent d’une livrée colorée. Pour terminer le tout, tu hériteras aussi d’une maison à la campagne avec une terre et des bâtiments de ferme. C’est juste au nord de Montréal, à Saint-Eustache.
Mon dernier souhait serait que tu en fasses bénéficier la famille Byrne, tes patrons. Un jour pas si lointain, les temps seront durs, même pour les riches, surtout pour eux.
Ton cousin qui t’aime, t’aimait et t’aimera toujours.
Guillaume »
*
Matthew Byrne trône dans la salle à manger sur sa chaise, dont le dossier est orné de têtes de lions sur le point de rugir, tout au bout de la table d’acacia, tandis que Nelly, assise à l’autre bout, surveille leurs filles placées de part et d’autre de la table. Pendant ce temps, Miss Maggie ouvre la porte du monte-charge et en sort une soupière blanche, dont les fleurs et les bordures dorées s’agencent avec la théière et les tasses reposant sur un guéridon. La servante sourit discrètement à sa maîtresse. Monsieur s’étonne de cette bonne humeur.
— Vous me semblez bien joyeuse aujourd’hui, Marguerite, et vous aussi, ma douce épouse.
— Rien de bien particulier, répond Nelly qui échange un sourire complice avec la domestique.
— En tout cas, on préfère cela à votre mauvaise humeur des derniers jours, lance Violet.
La chaise du père frotte bruyamment sur le plancher aux lattes de bois ciré. Le père se lève en silence, le visage pourpre, avant d’asséner une claque à l’arrière de la tête de Violet qui grimace et s’excuse du bout des lèvres.
— Violet veut dire que l’on préfère voir mère en sourires plutôt qu’en soucis.
— Je préfère ta façon de formuler les choses, Meredith. C’est nettement plus diplomate et poli.
— C’est mieux… Elle a toujours raison, et moi, comme d’habitude, j’ai toujours tort, marmonne Violet.
La famille ignore le commentaire impoli et continue de manger le potage Crécy. Une fois que le rôti de bœuf, les asperges nappées d’une sauce dijonnaise et les carottes nantaises ont été dégustés, Miss Maggie indique le salon à la mère.
