Roseau - André Baillon - E-Book

Roseau E-Book

Andre Baillon

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Beschreibung

Dans Roseau le lecteur retrouve Henri Boulant, un garçon fragile, rongé par les doutes et les obsessions. Orphelin, Henri grandit dans des établissements religieux, où ses maîtres, les Pères Jésuites, lui insufflent bientôt d’autres craintes. En effet, le catholicisme auquel il est initié dans son adolescence est moins la religion de l’amour et du pardon fraternel (dont se font porte-voix ses « tantes-nonnes ») que celle de l’homme déchiré entre l’aspiration au Bien et la tentation du Malin ; la religion de la Grande Peur, la peur du péché, celui de la chair en premier. « Il faut rééditer André BAILLON », écrivait en 1950 Marie de Vivier, la poétesse bruxelloise avec qui l’écrivain a noué une liaison amoureuse durant les deux dernières années de sa vie. « Voici un maître dont on parle souvent sans l’avoir lu, faute de le trouver en librairie. À cette époque d’inflation littéraire, où l’on gaspille tant de papier pour abuser un public qui ne se laisse pas abuser et fait la grève du Lecteur, ne pourrait-on pas faire un petit effort, tant en faveur de ce public que d’un écrivain exemplaire ? »

À PROPOS DE L'AUTEUR

Lancé en 1921 par la maison d’édition parisienne Rieder et Cie, André BAILLON (1875-1932) a connu quelques années de grand succès : ses livres sont tirés à plusieurs milliers d’exemplaires et bientôt traduits en diverses langues étrangères. Ce n’est qu’en 1976 que l’éditeur bruxellois Jacques Antoine réédite Un homme si simple, préfacé par Marie de Vivier. L’une après l’autre, la plupart de ses œuvres paraissent à nouveau, en Belgique.

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2021

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ROSEAU

DANS LA MÊME COLLECTION

Patrimoine romanesque(PR)

Georges Rodenbach,Le Carillonneur,roman, 2000

Georges Rodenbach,L’Arbre,roman, 2000

André Baillon,Roseau, roman, 2001

Michel de Ghelderode,Mes Statues,document, 2001

Essais littéraires(EL)

Albert Dasnoy,Le Prestige du passé,essai, 2000

Albert Dasnoy,Les Dieux et les hommes,essai, 2000

Albert Dasnoy,Les Beaux Jours du romantisme belge,essai, 2001

Maurice Maeterlinck,La Sagesse et la Destinée,essai, 2000

Micheline van der Beken,Zola, le dessous des femmes,essai, 2000

Lucien Binot,André Baillon, portrait d'un « folie »,essai, 2001

Littérature contemporaine(LC)

Thilde Barboni,L’Exil du Centaure,roman, 2000

Jean-Louis du Roy,D’un Sang bleu, assez froid,roman, 2000

Xavier Deutsch,Victoria Bauer !,roman, 2000

Mémoires(M)

Émile Dumont,Souvenir d’un psychiatre, de 1913 à l'affaire Dutroux,mémoires, 2001

Poésie(P)

Rainer-Maria Rilke,Le Livre d'heures,poésie, 2001

André Baillon

Roseau

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6736-8

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

Cette édition a été réalisée à partir de l'édition Rieder,Paris, 1932.

En couverture : Fidelia Bridges (1834-1923),Chant d'été,1874.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

PRÉFACE

par Maria Chiara Gnocchi

André Baillon, cet inconnu ?

« Il faut rééditer André Baillon », écrivait en 1950 Marie de Vivier, la poétesse bruxelloise avec qui l’écrivain a noué une liaison amoureuse durant les deux dernières années de sa vie.

Voici un maître dont on parle souvent sans l’avoir lu, faute de le trouver en librairie. À cette époque d’inflation littéraire, où l’on gaspille tant de papier pour abuser un public qui ne se laisse pas abuser et fait la grève du Lecteur, ne pourrait-on pas faire un petit effort, tant en faveur de ce public que d’un écrivain exemplaire ?1

Lancé en 1921 par la maison d’édition parisienne Rieder et Cie, Baillon a connu quelques années de grand succès : ses livres sont tirés à plusieurs milliers d’exemplaires et bientôt traduits en diverses langues étrangères. Puis, peu à peu, c’est le déclin. Le déclin pour Baillon, qui souffre de plus en plus de crises de neurasthénie, et qui songe au suicide, s’y mesurant plusieurs fois. Le déclin pour Rieder aussi, qui connaît des conflits internes, aggravés par la crise économique de la fin des années vingt. En 1939, les Presses Universitaires de France rachètent l’ensemble du fonds ; il ne manquera plus que le deuxième conflit mondial pour jeter dans l’oubli et cette aventure éditoriale, et la plupart des auteurs qu’elle avait conduit à une plus ou moins grande notoriété.

Baillon compte parmi ces auteurs. On fera, pendant des décennies, le silence presque total autour de son œuvre.

Ce n’est qu’en 1976 que l’éditeur bruxellois Jacques Antoine rééditeUn homme si simple, préfacé par Marie de Vivier. L’une après l’autre, la plupart de ses œuvres paraissent à nouveau, en Belgique cette fois :Histoire d’une Marie,Zonzon Pépette,Délires, puis chez LaborLe Perce-oreille du Luxembourg,Par fil spécial,Histoire d’une Marie,Chalet I, que L’Éther vague (Toulouse) avait entre-temps réédité avecEn sabots. Des commentaires de plus en plus nombreux accompagnent ces publications : articles, mémoires, analyses diverses. Une biographie par Frans Denissen (tout récemment traduite en français)2vient consacrer – et relancer – ce regain d’intérêt.

Mais si depuis vingt-cinq ans Baillon fait encore parler de lui, il ne reste pas moins largement inconnu par le grand public. Qui est-ce, au juste, André Baillon ?

Tout en renvoyant à l’excellente étude de Frans Denissen, essayons de tracer un portrait synthétique. André Baillon est né à Anvers en 1875 ; orphelin de père un mois après sa naissance et de mère six ans plus tard, il est confié aux bons soins de son grand-père maternel et d’une tante très pieuse et autoritaire qui habite Termonde. Il fait ses études en tant qu’interne chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul à Ixelles d’abord, puis chez les Jésuites à Turnhout et Alost, enfin chez les Joséphites à Louvain. Ayant commencé des études universitaires à l’École des Mines, il se fait renvoyer pour mauvaise conduite et pour avoir noué une relation avec une prostituée, Rosine, qui dilapide sa fortune dans les années à venir. Baillon exerce divers métiers avant d’être engagé, en 1905, par le quotidien belgeLa Dernière heure. Entre-temps, il a définitivement quitté Rosine et s’est marié avec Marie Vanderberghe, une ancienne prostituée flamande. À part deux courts séjours à Westmalle, où il espère calmer ses nerfs en élevant des poules dans un isolement presque total, Baillon réside à Bruxelles jusqu’au début des années vingt. En 1912 il rencontre une pianiste, Germaine Lievens, à qui il adresse des lettres d’amour de plus en plus insistantes : il parvient à la conquérir un an plus tard. Profitant d’une bourse du gouvernement belge, il s’installe avec elle à Boendael (Bruxelles) au début de la première guerre mondiale : c’est pendant ces années de loisirs forcés qu’il écrit tous ses premiers chefs-d’œuvre. En 1920 il suit sa compagne qui, en quête de succès, a déménagé à Paris.

À l’âge de 45 ans, Baillon n’a publié que quelques contes, parus pour la plupart entre 1899 et 1903 dans la revue bruxelloiseLe Thyrse, à laquelle collaborent ses amis l’écrivain Gaston-Denys Périer et le peintre Pol Stiévenart. En 1920, juste au moment où Baillon quitte une première fois la Belgique, les éditions de la Soupente, fondés à Bruxelles par Georges Eekhoud, publient son premier récit long :Moi quelque part…3.Introduit et soutenu dans les milieux littéraires parisiens par des personnalités telles que Charles Vildrac, Pierre Mille, Colette et quelques autres, Baillon commence à faire parler de lui. En 1921 sonHistoire d’une Marieinaugure la collection des « Prosateurs Français Contemporains », lancée par les éditions Rieder et dirigée par Jean-Richard Bloch : les ventes sont très bonnes, la critique est favorable. À partir de ce moment, sous contrat, Baillon donne à Rieder un roman presque tous les ans, tout en publiant des articles et des contes dans la presse et dans diverses revues littéraires4. Plusieurs prix couronnent bientôt l’auteur et son œuvre.

La santé de l’écrivain s’aggrave cependant de plus en plus. En 1923, suite à une crise de neurasthénie, il est interné à l’hôpital psychiatrique de la Salpêtrière (Paris) ; il y retournera en 1926, même si plus par intérêt documentaire – paraît-il – que par réelle nécessité.

En 1930, la vie de Baillon connaît un tournant décisif. Une jeune lectrice, Marie de Vivier, lui adresse quelques lettres pleines d’enthousiasme, et une correspondance s’engage, qui débouche bientôt dans une liaison amoureuse. Une liaison orageuse, dont témoignent plus de 300 lettres encore inédites à ce jour.

Depuis son jeune âge, Baillon a tenté plusieurs fois de se suicider ; c’est ce qui a poussé certains médecins – voire certains de ses amis – à le considérer comme un simulateur. Le 7 avril 1932, l’écrivain avale une dose létale de somnifère : cette fois, les médecins ne sauront plus le ramener à la vie.

Roseau: une gestation laborieuse

Baillon a souvent puisé les sujets de ses romans dans son expérience biographique.En sabotstrouve son inspiration dans les séjours que l’auteur a faits à Westmalle ;Histoire d’une Marieévoque la vie de sa femme, puis celle de l’écrivain qui tire de cette vie une fiction narrative ; dansPar fil spécialil est question d’un rédacteur qui travaille pour un grand quotidien ;Un homme si simpleetChalet Ilaissent la parole à un neurasthénique qui se « confesse » à son psychiatre et qui passe en revue les « petits mentaux » de la Salpêtrière… Ceci dit, aucun de ces textes ne constitue une autobiographie proprement dite (même partielle), l’auteur marquant toujours une distance ironique vis-à-vis de son histoire, de son récit, voire des narrateurs auxquels il donne tour à tour la parole. Dans sa correspondance, Baillon utilise ce mot, « mémoires », uniquement pour désigner ses derniers romans,Le Neveu de Mademoiselle Autorité(1930) etRoseau(1932), destinés à former, avec un troisième commencé beaucoup plus tôt mais que l’auteur laisse inachevé, le cycleDes Vivants et des Morts.

Si la rédaction duNeveu de Mademoiselle Autoritéprend beaucoup de temps et d’énergie à l’écrivain (il s’y met dès 1927), la gestation deRoseauest encore plus laborieuse. Baillon se sent épuisé ; comme les ventes de ses livres ont baissé et qu’il écrit de moins en moins pour la presse, des soucis financiers s’ajoutent à ses crises morales. À l’en croire, il serait sollicité par différents éditeurs, mais il ne trouverait pas l’énergie suffisante pour considérer sérieusement leurs offres. De plus, il habite Marly-le-Roi, tandis que sa bien-aimée, Marie de Vivier, vit à Bruxelles. Il lui écrit tous les jours de longues lettres passionnées. Il voudrait vivre – parfois mourir – avec elle, mais divers obstacles l’empêchent de réaliser ses désirs.

Le 5 janvier 1931, ayant terminé la première version du récit qui deviendraRoseau, il avoue être « arrivé au sommet de la côte à plat ventre ». Son travail est loin d’être terminé : ce n’est qu’en écrivant la dernière partie de son texte qu’il a trouvé le ton qu’il voudrait donner au livre tout entier. Styliste rigoureux, artisan infatigable, il réécrit une partie considérable du récit, faisant œuvre de purification.

Malheureusement, toutes ces difficultés font sentir leur poids : le récit deRoseauest plus faible que ceux qui le précèdent. Le « style Baillon » est toujours reconnaissable, mais il a l’air de se chercher avec peine, et de se figer parfois en quelques formules toutes faites. Plutôt qu’à son roman, l’écrivain se « donne » à Marie de Vivier : c’est dans la correspondance avec celle-ci qu’il voit son ŒuvreUltime.

Une fois son texte définitivement prêt, Baillon voudrait en placer des extraits dans des revues littéraires. Il se propose d’écrire à Jean Paulhan, directeur deLa Nouvelle Revue Française, qu’il connaît personnellement et qui l’avait autrefois sollicité ; il pense également àLa Revue de France,àLa Revue de Pariset même, un peu à regret, àGringoire. Aucune revue n’accepte ses offres ; l’éditeur se montre pressé :Roseauparaît d’emblée en volume, en février 1932.

Roseau-moi, roseau-eux

DansRoseaule lecteur retrouve Henri Boulant, le protagoniste duNeveu de Mademoiselle Autorité5: un garçon fragile, rongé par les doutes et les obsessions. Orphelin, Henri grandit dans des établissements religieux, où ses maîtres, les Pères Jésuites, lui insufflent bientôt d’autres craintes. En effet, le catholicisme auquel il est initié dans son adolescence est moins la religion de l’amour et du pardon fraternel (dont se font porte-voix ses « tantes-nonnes ») que celle de l’homme déchiré entre l’aspiration au Bien et la tentation du Malin ; la religion de la Grande Peur, la peur du péché, celui de la chair en premier6. Alors que d’autres collégiens réagissent grâce à « la toile cirée de leur indifférence », le petit Boulant prend tout au pied de la lettre, et succombe sous un fardeau trop lourd. Renvoyé d’un premier collège à cause d’une amitié trop intime aux yeux des Pères, il en quitte un deuxième suite à une crise de nerfs, conséquence extrême des railleries de ses camarades qui le rejettent à cause de ses cheveux roux. Ce n’est qu’à sa troisième expérience collégiale qu’il trouve quelques formes de bonheur, grâce à une plus grande liberté, aux premiers émois amoureux, à la découverte d’une vocation professionnelle – même si elle ne sera pas définitive.

Explicitement lié auNeveu de Mademoiselle Autorité,Roseaurenvoie également à d’autres romans du même auteur (qui considérait l’ensemble de ses livres comme un « tout ») : l’expérience de la confession ratée (voire impossible) avait déjà paru dansEn sabots,Un homme si simple,Délires; certains personnages au sourire inquiétant ne sont pas sans rappeler le Dupéché duPerce-oreille du Luxembourg(et toutes ses variantes);Un homme si simpleetChalet Iracontent plus diffusément « l’histoire d’hôpital » (l’internement à la Salpêtrière) que le narrateur dit être à la base de ce récit, etc.

Ce n’est que relativement tard, quelques mois avant la parution du volume, que Baillon choisit un titre pour ce qu’il a longtemps appelé, simplement, « le tome II duNeveu de Mademoiselle Autorité»7. Pour le choix du titre, comme d’ailleurs pour la rédaction de certaines parties du récit, l’écrivain demande conseil à son âme-sœur, Marie de Vivier8. Au cours de juillet 1931, il précise qu’il cherche quelque chose « autour de l’idée «Seul» » : « Seul, ce mot doit dominer dans le titre » ; plus tard, craignant « avoir trop l’air de pleurer sur [s]oi-même », il propose comme titre le refrain de tante Louise : « C’est positif ! ». Au dernier moment, son choix se fixe surRoseau.

Roseauétait un titre, un mot, une image qui hantait depuis longtemps l’imaginaire de Baillon. DansLe Neveu de Mademoiselle Autorité, le roseau fait son apparition dès les toutes premières pages du roman, là où le narrateur se présente et essaie de se définir :

Un roseau. De la vase comme nourriture ; des coups de vent pour le dehors. Peu de chose.

C’est de ce roseau qu’il s’agira : le roseau-moi, les roseaux-eux, car vit-on jamais roseau pousser seul ?9

Un roseau : « peu de chose ». Une plante très simple, très mince, particulièrement exposée à la violence des agents extérieurs. Et pourtant pas aussi faible qu’en l’apparence : l’opposant au chêne, La Fontaine a bien décrit sa capacité de résistance. Mais plus qu’au roseau de La Fontaine, le roseau de Baillon renvoie au « roseau pensant » de Pascal : à la sortie deRoseau, l’auteur propose justement à l’éditeur la bande d’annonce suivante : « Roseau oui – mais pensant ».

Dans ce récit, on fait également allusion au roseau dans la main du Christ (symbole négatif d’un pouvoir que d’autres lui refusent) et en même temps aux roseaux révélant aux quatre vents la tare physique du roi Midas (cf. p. 123). Pour ce qui concerne le roseau dans la main du Christ, on se bornera à rappeler que le protagoniste deRoseause dit « le pénitent […] des fautes dont on n’est pas coupable » (p. 49), et que Baillon se décrit volontiers avec une couronne d’épines lui cerclant la tête. Quant à l’évocation de la tare du roi Midas, nous verrons par la suite que ce texte se veut aussi une dénonciation des fautes des « maîtres », des puissants, perpétrée par les plus dociles10.

En fait, l’idée d’un livre où il serait question de roseaux pensants est vieille, chez Baillon, d’une dizaine d’années au moins. Une lettre à Jean-Richard Bloch du 25 août 1921 l’atteste : après avoir fait allusion au conte qui prendra le titre « Des mots » (Histoire d’une Marievient de sortir), Baillon annonce un nouveau texte, ou peut-être un recueil :

J’ai aussi toute une série d’histoires de maboules : « Roseaux pensants ».

Pense-t-il déjà à ses souvenirs d’enfance ? C’est improbable. S’agit-il d’un recueil de contes, un des premiers textes qu’il avait donné à lire à son arrivée à Paris ? Il est difficile de donner une réponse univoque à ces questions, mais une chose est certaine : l’image du roseau, à la fois faible et obstiné, image d’un pouvoir dérisoire, douloureux, mais qui dénonce en même temps d’autres(faux) pouvoirs, s’accorde très bien tant à la figure de Baillon qu’à celle de la plupart de ses héros.

« Les causes, les causes ! »11

Dans le prologue duNeveu de Mademoiselle Autorité, le narrateur explique de façon assez claire le but de son entreprise d’écriture : il s’agit de remonter aux origines afin de découvrir comment il est devenu un « être mou, timide, malade des nerfs, entraîné dans je ne sais quel torrent de vices »12. « Origines » en tant que commencements, mais en tant quecausesaussi : le cycleDes Vivants et des Mortsserait par conséquent moins une représentation nostalgique qu’unerecherchepoursuivant un objectif bien précis (rappelons que le narrateur deRoseauinsiste sur le fait qu’il écrit ses mémoires à la suite d’une « histoire d’hôpital »).

Toujours dans le prologue duNeveu, il est question d’une escarbille qui s’envole, un jour, de l’usine du grand-père d’Henri, et qui est à l’origine d’un grand incendie. Une escarbille parmi tant d’autres : une « cause » potentielle, négligeable à l’apparence. Tout comme une escarbille « fut étincelle dans une cheminée, étoile dans le ciel, ver luisant dans la paille d’un grenier »13, toute cause crée un effet, qui devient à son tour la cause produisant un autre effet, et ainsi de suite. Cette dynamique intrigue particulièrement le narrateur, qui essaie de rétablir ces chaînes causales et se demande souvent, inversement, ce qu’il serait devenusitel ou tel événement n’avait pas eu lieu. Ainsi, dansRoseauil établit une chaîne de cause à effet qui va des saignements de nez de son copain Joseph, à l’amitié entre les deux garçons, à son renvoi du collège, à l’abandon à la fois de son amour pour Joseph et de sa vocation religieuse.

C’est l’auteur lui-même qui met en avant cette recherche des causes, en citant en exergue une phrase de Leonhard Frank :

Dans le train il rêve : des jeunes gens tels que lui s’en vont, prodigieuse expérience, vers les villes natales abhorrées, pour explorer à fond leur enfance et y trouver le couteau qui a fait d’eux tous des « énervés ».14

Roseauconstituerait donc la deuxième étape d’un même parcours : de l’incendie à l’escarbille, des effets aux causes, de l’hôpital aux « villes natales abhorrées », à la recherche d’un « couteau » qui puisse rendre compte d’un état de choses présent15.

Mais quel est le couteau qui a fait d’Henri Boulant un « énervé » ? D’un côté, le narrateur insiste sur les tares héréditaires que sa famille pourrait lui avoir transmises : cherchant à expliquer, sinon à justifier son anxiété et ses scrupules, il évoque la corde de violon au cou de sa grand-mère maternelle, les craintes inexplicables de son oncle Jacques, les petites manies de son grand-père paternel… De l’autre côté, à la nature s’ajoute inévitablement la culture, et donc l’éducation. À ce propos, il est peut-être utile d’analyser plus en profondeur l’épigraphe àRoseau16.

La phrase citée vient d’un roman de Leonhard Frank que les éditions Rieder traduisent en 1927 sous le titreMonsieur Mager assassiné17. Le titre français n’est pas fidèle à l’original : le titre allemand,Die Ursache, signifie « la cause », mieux : la cause première, originelle. Dans ce roman, il est question d’un jeune poète qui, hanté par le souvenir d’une humiliation subie dans son enfance, revient dans sa ville natale étrangler son ancien instituteur. Lors du procès qui suit son arrestation, le personnage réclame son innocence en affirmant que le maître lui aurait imprimé dans l’âme une marque indélébile,causede toutes ses actions successives. L’accusé ne sera pas moins condamné à mort et exécuté.

Sans pouvoir nous attarder ici sur tous les jeux intertextuels qui se mettent en place entre le texte de Frank et celui de Baillon (cela nous emmènerait sans doute trop loin), certaines correspondances doivent retenir notre attention.

Ayant subi un affront de la part de la personne qui était censée l’éduquer, le protagoniste deMonsieur Mager assassinétraîne depuis l’enfance toute une série de petites et grandes obsessions qui se manifestent à un niveau tant psychique que physique. La seule issue pour lui est d’étrangler – littéralement et symboliquement – le maître, qui représente à ses yeux tous les « destructeurs d’âmes » qui lui ont empêché de vivre une vie sereine. Insistant sur sa propre lucidité (« Je suis tout à fait normal, docteur. Je veux dire, je ne suis pas plus fou que… vous par exemple… et des millions d’autres »)18, le protagoniste indique de façon très ponctuelle le processus qui l’a conduit à son état actuel :

« Une menace terrible est inscrite au ciel, visible de toute part : c’est le mot CAUSES formé par les miasmes qui se dégagent de l’école, de la fausse éducation, des parents, de la fausse dévotion, du mensonge, de toute cette morale européenne qui pue comme une bête féroce, sournoise, malade. […] »19

Les manies d’un grand-père : la nature. La « fausse dévotion » inculquée par les maîtres (de Frank mais de Baillon aussi) : l’éducation. C’est précisément sur ces deux données complémentaires que Baillon met l’accent dans la présentation qu’il rédige pour la promotion éditoriale deRoseau20, suggérant que, parfois, la fragilité de la première rend imprévisibles les effets de la seconde :

On […] retrouvera entre ses quatorzième et dix-huitième années certain Henri Boulant que l’on a déjà vu plus vieux et plus jeune, être inquiet, scrupuleux, dont les réactions imprévues décourageront les psychiatres plus tard : « Avec des terrains pareils, rien à faire ».

Tel terrain, bien labouré, ratissé, conforme, vous y plantez ou semez un châtaignier, des choux, des carottes ; soyez tranquilles, le moment venu, vous aurez des châtaignes, des carottes, des choux. Mais si vous avez à faire à un « terrain pareil » votre chou risque de tourner en champignon, votre châtaignier en allumette, et de vos espoirs de carotte naîtra peut-être une décevante digitale, aux belles fleurs vénéneuses mais riches en miel. « Rien à faire. » Question de chimie, de soleil, de culture ; ou, si l’on préfère un synonyme approximatif : d’éducation. Ce n’est sans doute pas sans intention que l’épigraphe de ce livre parle de certains jeunes gens explorant à fond leur enfance pour y trouver le couteau qui a fait d’eux des énervés.

Il y a des causes auxquelles il est difficile de remonter, étant donné certains « terrains » aux traits insolites. Il y en a d’autres qui sont facilement identifiables : le narrateur est là pour les démasquer. De son côté, le protagoniste du roman de Frank avoue bien son meurtre mais, par l’identification des causes, il réclame son innocence et pointe le doigt contre lesvraiscoupables, les « destructeurs d’âmes » qui ont déclenché le processus à l’origine de son acte. Le narrateur deRoseaune s’éloigne pas beaucoup de ce modèle : « pénitent exaspéré » habitué à prendre sur son propre compte les péchés d’autrui, il ne crie pas moins «Absolve !» en se désignant comme victime, et donc en se disculpant :

On est le pénitent de ses fautes ; le pénitent aussi des fautes dont on s’est pas coupable. (p. 43)

« Je est un autre » et d’autres meurtres

Par son exergue, Baillon suggère un premier jeu intertextuel entre son roman et celui de Leonhard Frank. Un autre texte, cité cette fois à l’intérieur du corpus textuel proprement dit, interagit avec le récit premier : c’est la pièceLes Enfants d’Édouard(jouée par les rhétoriciens de Turnhout à l’occasion de la fête du P. Recteur), où il est question des deux fils du roi Édouard, enfermés dans une tour qui leur sert de prison. Assistant à la représentation, le jeune Boulant retient surtout l’accusation de l’aîné à son tuteur : « Vous devriez être mon père et vous êtes… mon bourreau. » (p. 44)21.

Nous voyons donc qu’il se dégage deRoseau, de façon de plus en plus claire, un cri d’accusation bien précis, adressé en premier lieu aux Pères Jésuites, qui exercent pour Henri Boulant le triple rôle d’éducateurs spirituels, de professeurs et de « père(s) » tout court, le garçon étant orphelin et vivant en collège pendant les onze ans de son enfance et de son adolescence.

Ce n’est pas la première fois que Baillon met en scène dans ses livres un individu sur lequel pèse, opprimante, l’éducation reçue par des « maîtres » (que ceux-ci appartiennent à une institution familiale, scolaire ou religieuse) ; il est intéressant, à ce propos, de relire un extrait deL’autre évangile, un des premiers essais littéraires de Baillon, écrit autour de 1896 et jamais publié du vivant de l’auteur :

Cent maîtres t’ont asservi ; cent maîtres te dominent : ils sont autour de toi ; ils sont en toi qui pour t’opprimer crispent vers toi leurs mains de rapines.22

Étouffé par d’innombrables maîtres, le protagoniste de ce premier texte règle ses comptes avec son milieu familial, le catholicisme et la société en général en adoptant une attitude cynique et blasphématoire. Quelques trente-cinq ans plus tard, dans le cycleDes Vivants et des Morts, André Baillon évoque les mêmes oppressions et, tout en mettant en scène un personnage plus docile et moins ouvertement iconoclaste, il entreprend tout de même une certaine révolte contre les maîtres redoutés23. Ils l’ont tenu pendant des années24, « crisp[ant] vers [lui] leurs mains de rapines » ; à son tour, maintenant, de les « étrangler ».

Comment prend-il sa revanche ?

Jésuite manqué, il étrangle symboliquement ses tuteurs spirituels en dénonçant les dangereuses conséquences d’une éducation religieuse fondée sur la peur du péché.

Littérateur avéré, il ne tue pas moins ses maîtres : non seulement il déçoit toutes leurs attentes quant à sa vocation, mais surtout, se faisant narrateur, Henri Boulant fait de son récit le terrain de la révolte – ce même récit où la passivité domine en apparence. Après tout, ce livre n’est-il pas, précisément, l’histoire d’un « oui » qui devient un « non » (cf. « Rappel », p. 31) ?

Dans les années vingt et trente, il n’était pas spécialement original ni d’écrire des souvenirs d’enfance et de jeunesse (plus ou moins romancés), ni de les développer dans un cycle narratif comportant plusieurs volumes25. Mais tout en suivant ce qui aurait pu paraître une convention, Baillon s’en éloigne nettement, déjouant les attentes du lecteur. Et des Autorités – de toutes sortes.

Pour raconter les années passées dans les collèges des Jésuites, dans les écoles des grands maîtres de la rhétorique, Baillon donne la parole à un narrateur qui évoque ses souvenirs de façon désordonnée, parfois décousue26. Fatigue de l’écrivain ? Hâte de tout remettre à l’éditeur ? Il faut sans doute tenir compte de cela aussi. Mais une certaine esthétique du fragment, du morcellement, n’a jamais été absente de ses œuvres. Et si, dansLe Neveu de Mademoiselle Autorité, le narrateur commente ouvertement sa façon de présenter ses souvenirs « par petits tiroirs »27, l’aveu d’un choix délibéré (ou du moins conscient) pourrait se cacher derrière l’épisode de l’échec à la joute oratoire raconté dansRoseau– et dans le commentaire sournois qui le suit :

– Vous avez, dit le P. Directeur de notre Académie, présenté vos preuves en ordre dispersé. Vous auriez dû les faire avancer en une synthèse solide.

C’est bien possible. (p. 116)

« C’est bien possible » : malgré sa docilité, le Neveu a choisi de dire non à Mademoiselle Autorité. À la sacro-sainte « synthèse solide » aussi, et c’est ce que Baillon dit clairement à Marie de Vivier, au moment même de la rédaction deRoseau:

Je ne sais si pour le moment tu réussiras un livre tout à fait construit. C’est une question de stabilité dans l’esprit, etd’ailleurs elle n’est pas nécessaire. Un livre peut tenir très bien en impressions, en souvenirs jaillis brusquement, présentés en désordre, avec des esquisses et des portraits […].28

Par la construction globale de son œuvre, par ses attaques plus ou moins directes à certains clichés littéraires et à certaines « manières » qui ne lui conviennent pas (« Le lyrisme ne se porte plus. Que l’on me pardonne mon pauvre petit coup d’aile. », p. 126), par son langage irrespectueux des codes, par sa façon de s’adresser au lecteur, Baillon étrangle ses maîtres – passés et présents.Roseaurecèle des clins d’œil de toutes sortes, cachés derrière un sourire que le lecteur connaît bien.

Mieux : sur lequel le narrateur attire lui-même l’attention dès le début de la narration, dans les tout premiers paragraphes du « Rappel ». ReliantRoseauauNeveu de Mademoiselle Autorité, ce rappel inscrit le récit dans un projet global que le narrateur avait appelé « écrire ses mémoires »29. Or, les premiers paragraphes de ce rappel invitent précisément le lecteur à se méfier des conventions qui sont à la base de toute écriture autobiographique (même au sens large). On assiste en effet à la mise en doute de l’instance narrative qui constitue la base, le point de départ obligé de ce type de récits, à savoir la figure du « je » qui prend en compte la narration :

Je vais raconter maintenant comment je répondis non à ce oui.

Le P. Bruno, mon conseilleur, était un Père Jésuite, naturellement. Je ? Suivant la grammaire, la personne qui parle. Il y avait un petit je. Fier de ne peser que vingt-huit kilos, il s’aventurait sur une glace légère: « Personne n’osera me suivre » et personne n’osait en effet. Il y a un autre je. Celui qui écrit Je. Ce Je – on peut s’en rappeler – rassemble ses souvenirs à la suite d’une histoire d’hôpital : un remous de mémoire. (p. 31)

Suit un petit « poème d’hôpital », où des jeux phonétiques (« kiri / qui rit ? ») jettent des doutes sur l’entreprise d’écriture dans son ensemble, celle-ci ne pouvant se fonder que sur un langage tout aussi ambigu30. L’auteur poursuit :