Rosier des Guerres - Sarah Georges - E-Book

Rosier des Guerres E-Book

Sarah Georges

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Beschreibung

Plutôt la mort que la souillure. Telle était la devise de la reine Anne de Bretagne. Arrachée de force à son fier duché Breton, en 1488 elle est promise à l'ennemi : Le roi de France. Couronné à treize ans, sous la tutelle de son impitoyable sœur, écrasé par les complots de Cour, le jeune roi devra faire ses preuves pour garder non seulement sa couronne, mais aussi son pays qui sombre dans la guerre civile. Le destin de la France et de la Bretagne est désormais scellé. Il s'agit de défendre les vestiges de son pays, mais à quel prix ? Une chose est certaine : des têtes vont tomber, et même les liens de sang ne pourront les sauver.

À PROPOS DE L'AUTEURE

J'ai fait un rêve vraiment bizarre cette nuit... Voilà comment naissent les écrits et l'inspiration de Sarah Georges. Elle écrit depuis l'âge de huit ans, et se tourne vers des études littéraires, car elle est passionnée de littérature classique et de mythologie, là où les frontières entre la réalité et l'imaginaire sont floues, mais légendaires.

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Seitenzahl: 375

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Sarah GEORGES

Rosier des Guerres

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-096-9ISBN Numérique : 978-2-38157-097-6

Dépôt légal : Février 2021© Libre2Lire, 2021

Chapitre premier :Pouvoir et amour ne s’allient pas

Le prince de France pensait souvent au jour de son couronnement.

A treize ans, l’âge de braver les interdits, de séduire les premières vierges et de rêver à des guerres de gloire.

À treize ans, lui, s’était vu couronné devant le fier et puissant royaume de France.

Son père, Louis roi de France était un homme imbattable. En bataille sur les mers, sur la terre ou dans les diplomaties du royaume.

Il voyait grand pour le prince.

— Je dois mourir, mon fils, dit-il.

Le visage encore pur, sans la moindre cicatrice, imberbe et le regard franc, le prince Charles contemplait le vieux roi.

— Mais j’ai prévu un grand destin, pour toi. Tu es mon seul héritier mâle.
— Et pour l’autre héritier ? s’impatienta-t-il. Ma sœur Anne de Beaujeu.

Jalousie et défi de l’autorité s’entendaient dans sa voix encore enfantine.

— Tu n’as que treize ans, tu dois avoir envie de dévorer le monde. S’amuse le roi, surpris du caractère décidé du prince Charles. Mais ta sœur aînée te présidera jusqu’à ce que tu sois apte à gouverner seul. Tu ne te fieras à aucun conseiller, aucun ami, aucune femme dont tu t’éprendras, exigea-t-il, menaçant. Seulement à ton sang. Ta sœur aînée Anne fera une régente digne de France.
— Je croyais que vous aviez prévu un grand destin pour moi, grogna le prince avec jalousie, le regard noir.

Le roi Louis XI esquissa un sourire.

— La dernière terre que je pars conquérir est pour toi, fils. Mais c’est encore la princesse Anne de Bretagne qui en est la souveraine.
— La Bretagne ! s’excita le prince.

Il avait entendu des récits sur ses guerriers fiers et ses mers froides, aux bourrasques glaciales. C’était une terre et une femme qui éveillèrent son intérêt en dépit de ses treize ans. Ce n’était plus un garçon insouciant, mais un visionnaire. Ainsi l’avait-il décidé.

— Un royaume indépendant, riche et convoité, que tu posséderas. Anne de Bretagne sera ton épouse.
— Alors sa terre sera soumise à mon royaume. Perdit-il soudainement intérêt. Et si jamais elle ne m’aime pas ?

Le visage du roi Louis se figea de colère, il regarde fixement le prince et lève le menton.

— Amour et pouvoir ne s’allient pas. N’oublie jamais cela.

Et il tourna les talons. Le prince Charles était confus, il se sentait à la fois honteux et incompris. Sa sœur aînée salua son père d’une révérence respectueuse et le roi posa affectueusement sa main sur sa joue. Son regard était rempli de fierté, Anne de Beaujeu était certes une femme, mais une forte tête capable et redoutable. Le roi disparut dans les couloirs et Anne fit son entrée.

— Ton épouse portera le même nom que moi, annonça-t-elle. Une raison de plus qui te poussera à me haïr davantage.

Elle était moqueuse, hautaine, constamment supérieure au jeune prince par sa taille élancée, ses ambitions et son charisme naturel. Il l’admirait bien plus qu’il ne la détestait, en réalité.

— Je ne vous hais pas, ma sœur, s’excusa-t-il. Je veux faire mes preuves.
— Mon rôle est de préserver ta vie jusqu’à ce que tu accèdes au trône. Mais quand je te regarde, mon jeune frère, j’ai du mal à t’imaginer couronné, dit-elle froidement.

Piqué au vif, le prince sentait son sang bouillir dans ses veines.

— Tu me fais penser à une légende, reprit-elle avec une certaine malice.
— Les légendes marquent l’histoire.
— Pas toutes. Écoute celle-ci. Al était le premier compagnon conçu pour Adam par Dieu, raconta-t-elle, solennelle. Mais comme il était fait de feu et Adam de terre, ils étaient incompatibles. L’arrivée d’Ève mit Al très en colère, et c’est pour cette raison qu’il s’attaque aux femmes enceintes.
— Assez.
— Notre mère est forte. Notre père est puissant. Je suis la future régente et toi tu es comme une plaie, s’est-elle écœurée en lui adressant un regard hautain. Al détruit des embryons dans l’utérus de leur mère, provoquant ainsi des fausses-couches. Après ma naissance, la reine a fait une fausse-couche et tu as fini par naître, déplora-t-elle. Mais quarante jours après un accouchement… L’Al peut voler un bébé indésiré et le remplacer par un diablotin.
— Je ne suis pas un diablotin ! s’insurgea le prince. Je serai roi de France et vous pourrirez dans une province avec votre mari !

Anne de Beaujeu esquissa un sourire mauvais. Du haut de ses vingt ans, elle avait toujours aimé malmener son frère le prince, l’effrayer et l’abattre plus bas que terre tant elle lui était supérieure. Elle aimait le voir les joues rougies par la colère, les yeux injectés de vaisseaux de rage, la mâchoire crispée et les poings serrés.

Charles reprit lentement son souffle, répugné de savoir qu’elle dirigerait non seulement le pays qui lui revenait de droit, mais qu’elle le gouvernerait lui, comme elle gouvernait sur un serviteur. Il craignait même qu’elle ne le fasse assassiner. La princesse Anne de Beaujeu avait hérité du tempérament de son père et de la beauté de sa mère. C’était ce qui la rendait impitoyable aux yeux de tous.

— Mais tu n’es pas un roi. Et tant que je serai en vie, la France m’appartiendra, décida-t-elle, déterminée.

La fureur du jeune prince redescendait et il la regarda un long moment. Il leva insolemment le menton.

— Vous n’êtes pas un homme. Jamais mon pays ne se soumettra à une femme qui règne seule. J’irai plus loin que vous, jura-t-il solennellement.

Anne de Beaujeu était touchée en plein cœur. Non seulement dans sa fierté de femme, mais aussi dans sa fierté d’aînée. Charles reprenait le dessus et elle ne le supportait pas.

— Tu es loin d’être un homme, misérable, cracha-t-elle. Jamais une reine aussi puissante et indépendante comme Anne de Bretagne, ne consentirai à épouser un pareil vaurien.
— Alors priez pour que ce souhait se réalise. Ainsi que vos conspirations à mon égard, masœur. Le jeune prince se retira avec insouciance sans même se prosterner ou faire la révérence.

Anne de Beaujeu laissa échapper un cri de colère et le regardait s’éloigner par le vitrail face à la Cour du château. Le prince Charles était élancé mais d’une maigreur inquiétante, elle savait qu’il mourait jeune. Et elle était assez intelligente pour prendre son mal en patience.

Le prince Charles avait de nombreux compagnons de jeu, et était apprécié de toute la Cour par sa répartie et son désir ardent de conquérir le monde. Mais il ne faisait confiance qu’à un seul membre de sa famille : son cousin Louis d’Orléans. Il avait dix-sept ans et s’apparentait à un frère pour le jeune prince.

— Si tu avais consenti à épouser ma sœur Anne, tu serais le régent en attendant que je sois apte à gouverner. Trépigne le prince. Être sous ses ordres me révulse, pourquoi as-tu refusé un tel privilège !
— Louis d’Orléans, jeune et tout aussi amusé ne retient pas le sourire sur son visage.
— Parce que Anne n’est pas une femme que l’on peut aimer. Ou contrôler.
— Le roi dit que l’amour et le pouvoir ne s’allient pas, se souvint Charles. Qui pourrais-tu aimer ?
— Le monde se dérobe incontinent à qui trop se fie. Alors je préfère me fier uniquement à moi-même. Tu devrais le faire également, ajouta-t-il.
— Je me fie à toi, dévoila le jeune prince avec la fragilité d’un enfant, ce qu’il était mais que tout le monde oubliait. Je te fais confiance.

Sa sincérité et la pureté de son cœur encore innocent attendrissent Louis d’Orléans qui n’avait pourtant pas la réputation d’être un enfant de chœur. Il pose un genou à terre pour atteindre la petite taille du prince et lui parle à cœur ouvert.

— Ne doute pas de toi et de ton destin à cause de la cruauté et de l’ambition féminine. Ta force de caractère se révélera, n’aie crainte.
— Je refuse d’être un homme cruel.
— Tu seras un homme bien assez tôt. As-tu déjà vu une femme nue ? plaisanta-t-il.

Charles rougit, ses mains deviennent moites et il détourna le regard alors qu’ils s’étaient remis en marche.

— Si jamais j’ose contempler une femme de la cour, père dit que mes yeux se consumeront.
— Les femmes de la cour ? Je te parle de vraies femmes, altesse. Celles du peuple. Un jour je t’emmènerai dans les bains publics, tu comprendras.

Louis d’Orléans songeait déjà à la prochaine femme qu’il possédera et il l’avait déjà choisie comme on choisit un simple cheval. C’était une femme plus âgée, mariée et païenne. L’interdit était pour lui le meilleur des stimulants et il voulait l’inculquer au prince Charles pour guider d’éventuels faux pas lors de son règne. Dont Louis bénéficierait de la couronne par la suite… Mais chaque chose avait son temps et chaque relation devait être entretenue avec précaution, hypocrisie et confiance.

Chapitre 2 :Se soumettre est un déshonneur

Le roi de France, Louis XI, escorté d’armée et de conseillers était sur le royaume de Bretagne. Terre hostile, froide et violente, aux coups de vent marins redoutables et aux imprévisibles marées. Le château était bâti de pierres grises et décoré de gargouilles effrayantes pour dissuader les vautours qui tentaient d’approcher de trop près de la Bretagne.

Les deux rois se saluèrent avec respect et Louis XI aperçut pour la première fois, la duchesse Anne de Bretagne. Il fut pris tout entier malgré qu’il eût le triple de son âge.

C’était une jeune fille de quinze ans à la peau d’une blancheur parfaite, aux longs cheveux blonds et au regard émeraude. Avec la douceur d’une enfant sur le visage mais les courbes d’une jeune femme séduisante.

C’était une petite fille au grand parti.

— Je refuse votre requête, déclara-t-elle.

C’était une voix à la fois ferme et pleine de magnétisme. Louis XI ne s’attendait pas à une telle réponse surtout sans avoir émis la moindre parole. Il fronça les sourcils.

— Vous devez vous marier, duchesse, et unir votre pays à la France pour préserver votre nation.
— Est-ce une menace ?
— La France est tellement puissante. Se vante perversement Louis XI. Je ne voudrais pas réduire une terre à feu et à sang juste parce que vous refusez ma requête.
— La Bretagne est une terre indépendante, clama-t-elle, le menton haut. Elle ne sera pas soumise à la grandeur de la France, peu importe sa puissance… la Bretagne y résistera, jura-t-elle férocement.
— Mon fils possède encore la pureté de l’âme que moi, je n’ai plus. Si jamais vous ne me suivez pas, duchesse, vous vivrez comme moi. Sans plus aucune pureté. Êtes-vous réellement prête pour ça ?

Sans la moindre crainte, Anne de Bretagne répondit.

— Je suis prête à tout pour défendre mon duché, ma nation et ma terre. Partez.

Louis XI, encerclé de gardes armés jusqu’aux dents, sur une terre encore méconnue jugea que se retirer était la meilleure solution.

Pour l’instant.

Alors, d’une révérence respectueuse, il obéit à l’insolente duchesse de quinze ans et se retira lentement.

Elle le regarda partir avec supériorité mais savait qu’elle devait avoir un second plan. Alors quand les grandes portes et le pont-levis du château de Bretagne se refermèrent à nouveau, la jeune princesse se tourna vers son vieux père.

— Ton indocilité sied à l’image de ton royaume, ma petite fille, la félicita-t-il avec tendresse. Reste indépendante, je couvrirai tes arrières tant que je peux.
— Protégez la Bretagne, père. Ma terre est mon âme. Se soumettre est un déshonneur.
— Telle est notre devise. Plutôt la mort que la souillure.

Père et fille se regardaient franchement dans le blanc des yeux, fiers et déterminés à rester un peuple libre et indépendant.

— Il reviendra, père. Je dois épouser un autre homme avant que le roi de France ne revienne à la charge.

Impressionné par tant de courage et de sacrifice pour son pays, le roi François hocha la tête avec un coup d’avance.

— Tu épouseras par une Union personnelle, premières noces et par procuration, Maximilien Ier, veuf et titré roi des Romains. Ce faisant, tu deviendras reine, ma fille. Conformément à ma politique, ajouta-t-il, coupable. Mais ce mariage est une nouvelle provocation à l’égard du camp français car il viole un traité.
— Je suis prête à courir le risque.
— Maximilien est un homme vieux, et tu es si jeune. Puisses-tu trouver un jour, la force de me pardonner. Ma petite fille, s’attrista-t-il en lui caressant la joue, brisé.

Mais Anne était forte. Elle enlace son père avec amour et jure.

— Je défendrai l’indépendance de notre terre. Quoiqu’il en coûte, majesté.

Loin des mers froides et des fiers Bretons, Paris s’agitait. Louis XI, le roi de France était revenu bredouille et cela faisait jaser la Cour. Mais Anne de Beaujeu se délectait de cet échec, elle avait vu juste. Jamais une princesse aussi fière et puissante n’épouserait le prince Charles.

— Ravale ton sourire mesquin, lui ordonna le roi.

Anne n’y parvenait pas, elle se voyait déjà régner au moins cent ans.

— Charles se mariera en temps et en heure, je peux assurer l’avenir de la France pour le moment.
— Je ne suis pas encore mort, grince Sa Majesté le roi Louis, furieux. Calme tes ardeurs, ma fille. Charles a un avenir aussi prometteur que le tien. C’est un héritier mâle.

Ces deux mots enrageaient Anne. Elle perdit son sourire et serra les dents, raide comme une colonne.

— Vous avez demandé à me voir, père ? dit le prince Charles en arrivant.

Sa sœur Anne l’avait en écœurement, aussi elle quitta la pièce d’une démarche hautaine et glaciale. Le roi l’ignora et posa la main sur l’épaule frêle du jeune prince.

— Quelque chose se prépare.
— Vous êtes revenu seul. Anne de Bretagne a résisté, comprit Charles, impressionné.
— Anne, ainsi que la Bretagne, t’appartiendront mon fils. Tu as la parole du roi de France.
— J’admire sa résistance.
— Votre majesté ! s’écria le cousin Louis d’Orléans en faisant irruption. Altesse, salua-t-il, j’ai de graves nouvelles. La duchesse Anne de Bretagne trahit la France en ce moment même. Elle essaie une dernière tentative pour échapper au mariage avec le prince Charles, elle fuit pour se marier avec un autre prétendant.
— Comment prouver la véracité de tes dires ? se méfia grandement le roi Louis XI.

Charles avait vu son admiration s’enflammer en profonde colère. Il bondit sur ses pieds, le cœur battant la chamade.

— Anne de Bretagne a refusé de m’épouser non pas pour défendre son pays mais pour appartenir à un autre ! s’emballa-t-il avec l’impulsivité d’un enfant. Père, je le crois.
— Majesté, nous devons agir vite, pressa Louis d’Orléans.
— De qui s’agit-il ? demanda le roi.
— Maximilien Ier, votre majesté. Il réunit sous sa couronne plusieurs comtés ainsi que l’Autriche. Il est l’empereur des Romains, annonça-t-il.

Stratège mais curieux, le roi se frotta la mâchoire et posa les yeux sur son jeune fils. Fou de rage, humilié et déterminé à reprendre la bataille de la Bretagne.

— Que ferais-tu, si tu étais le roi ? interrogea-t-il son fils pour le mettre à l’épreuve.

Charles n’en démordait pas, et le jeune prince répondit fermement.

— J’assiégerais la Bretagne, escorté de toute l’armée de France. Jusqu’à ce que la princesse ploie le genou face à nous.
— Se battre sur la terre de l’ennemi est dangereux.
— Le prince Charles a raison, approuva Louis d’Orléans. Sachez que les alliés de la Bretagne sont occupés sur un autre front.
— Lequel ?
— Grenade.

Louis XI regarda par le vitrail de sa chambre et joignit ses mains derrière son dos.

— Nous attaquerons la Bretagne en assiégeant la ville où se trouve la duchesse Anne, et nous devons agir avant que son mariage ne soit consommé. Que l’on convoque toutes les troupes, nous partons sur-le-champ, déclara le roi. Mais avant tout, nous devons obtenir l’approbation du pape.

Anne de Beaujeu avait tout écouté en douce. Elle aurait protesté si elle avait été un homme. Mais devant de tels enjeux politiques, elle préféra garder le silence et se retirer, frustrée. Mais quand elle croisa le regard de son père, son entêtement fût plus fort que sa raison, elle se posta devant lui.

— Emmenez-moi avec vous, je veux assister aux exploits de guerre de mon pays, ordonna-t-elle.
— Tu te méprends encore, Anne, gronda-t-il gravement. Ce destin est celui de ton frère. Le tien arrivera bien assez tôt. Hors de ma vue.

Il marchait vite, d’un pas militaire. Anne de Beaujeu regardait son père s’en aller et murmura cruellement.

— Alors hâtez-vous de mourir, père. Car mon destin en dépend.

Louis d’Orléans avait entendu cette phrase interdite qui pouvait être punie de torture et de mise à mort. Les deux cousins se toisèrent du regard, Louis savait qu’il pouvait avoir de l’emprise sur Anne grâce à ses dires. Mais il savait aussi que s’en faire une ennemie était trop risqué pour le moment. Alors le duc d’Orléans garda le silence et suivit les traces du roi.

Anne de Beaujeu expira l’air qui brûlait ses poumons et suivait le prince Charles du regard avec un dégoût immonde et une envie dangereuse d’être à sa place. Il l’ignora comme si elle ne fût qu’une pierre sur son chemin.

Chapitre 3 :Sous l’ordre du Pape

Sous l’immense toit de la cathédrale de Rennes, Anne de Bretagne et Maximilien Ier se tenaient les mains face à l’autel. Sous le divin Crucifié et dans le secret d’une nuit interdite. Le père de la jeune duchesse, le roi François II manquait à l’appel et Anne avait un étrange sentiment. Son cœur battait trop vite et sa gorge était nouée. La Bretagne était d’un calme inhabituel et la jeune duchesse se mit à regarder autour d’elle. Elle visait les vitraux de la cathédrale car elle entendait des voix à l’extérieur.

— Et si nous étions découverts ! paniqua-t-elle.
— Alors nous devrions nous hâter. Marions-nous, s’alerte l’empereur des Romains avec le calme d’un homme sage.
— Nous ne pouvons sans la présence du roi.
— Le roi est là ! résonna une voix.

Louis XI, roi de France, fracassa la porte de la cathédrale, escorté de son armée française qui tenait fermement le roi de Bretagne avec un couteau sous la gorge.

Il était entouré de Louis d’Orléans et du jeune prince Charles. Quand il regarda Anne de Bretagne pour la première fois, il en eut le souffle coupé. Elle ressemblait à une guerrière viking avec sa peau blanche, ses cheveux blonds et son regard de pierre. Elle comprit qu’il était le jeune prince et lâcha les mains de Maximilien. Elle s’élança vers son père qui était en sang, à l’agonie mais Louis d’Orléans opposa un solide barrage.

— Halte.
— C’est un viol du traité royal ! clama le roi de France. Par cette union interdite, la jeune épouse menace le royaume de France en ayant adhéré à la ligue que forment les rois d’Angleterre, d’Aragon et des Romains. Ce mariage réintroduit un ennemi de la France en Bretagne. Ce que notre politique a toujours tenté d’éviter depuis des siècles, termine-t-il lourdement.
— Mon armée contrera votre attaque. Jura l’empereur romain.
— Vos troupes sont sur des fronts différents, vous êtes pris au piège. Sans allié et sans défense. L’armée de France encercle chaque port, chaque rue et chaque sentier de Bretagne, explique Louis XI. Si vous ne suivez pas mon escorte, duchesse Anne, la Bretagne sera réduite à feu et à sang.
— Vous ne pouvez pas m’enlever par la force comme des barbares ! s’écria-t-elle. Il vous faut une autorisation du pape.
— Nous sommes ici sous l’ordre du pape.

Louis XI présenta aux deux mariés interdits, un document signé et marqué du sceau du pape. Désespérée, Anne jeta un regard suppliant à son père mourant. Il n’était plus conscient et du sang s’échappait de sa bouche, son nez et l’un de ses yeux étaient crevés. La jeune duchesse redressa lentement son dos, releva doucement le visage et parla :

— Libérez mon père. Je me soumettrai. Et j’épouserai le prince de France, capitula-t-elle, brisée, le cœur en miette, la fierté écrasée.

Mais elle préférait se sacrifier pour sauver sa nation et son père. Louis le roi de France, approuva en silence et tendit sa main.

— Les sacrifices sont toujours de sages décisions. C’est leur prix qui les rend si précieux. Vous avez sauvé des milliers de vies et un royaume tout entier en vous unissant à la puissance de la France, duchesse, dit-il.
— Vous serez deux fois reine, lâcha brutalement Charles, resté silencieux jusqu’à présent.

Ces mots poignardèrent Anne de Bretagne en plein cœur. Elle lui jeta un regard foudroyant qui fit taire le jeune prince. La duchesse marchait aux côtés de ses ennemis et s’arrêta brutalement devant son père. Elle se jeta dans ses bras, tachant sa robe de mariée de sang et releva doucement son visage endolori.

— Pardonnez-moi, père.

Sans aucune déception ou colère dans ses yeux, il voulut l’embrasser et lui dire qu’il était fier d’elle. Mais la douleur et le sang dans sa bouche l’empêchaient d’émettre le moindre son. Il abaissa légèrement son front en signe d’accord et elle le lui embrassa comme un adieu.

— Relâchez le roi François, autorisa Louis XI. Nous nous reverrons.

Et pendant qu’elle marchait escortée d’une immense armée, entre des hommes qui étaient ses ennemis, Anne de Bretagne quittait son précieux duché pour s’unir à une terre qu’elle avait en horreur. Elle ressassait dans son esprit nerveux, l’ignominie du pape qui avait autorisé cette razzia sauvage.

— Sous l’ordre du pape, répéta-t-elle, en état de choc, entre la fureur et l’impuissance.

Louis d’Orléans prit soin d’accompagner le roi François jusqu’au trône afin qu’il ne mourût pas, il fit appeler des serviteurs et lui adressa un regard étrange, à la fois de désolation et d’apitoiement.

— Occupez-vous du roi. Ne le laissez pas mourir, a-t-il dit à l’empereur romain.

Le roi de Bretagne regardait sa fille se faire enlever, impuissant, au bord de la mort, sans pouvoir ne serait-ce que crier son nom une dernière fois.

Le prince Charles, fasciné par la beauté de la duchesse, la contemplait comme si elle était une déesse prisonnière. Il éprouva une certaine pitié et un remords insurmontable quand il remarqua qu’elle pleurait en silence.

— Ta stratégie s’est avérée victorieuse, mon fils, le félicita son père. Je n’aurai pas entendu meilleur plan de mes conseillers. Tu feras de grandes choses, aie foi en toi.
— Mais père, j’ai l’impression que je fais le Mal, ainsi.
— Durant ton règne, tu seras amené à faire des choses que tu ne souhaiterais pas à ton pire ennemi. Mais pour gagner des guerres, des terres indociles et des épouses, il te faudra être brave. Tu l’as été jusqu’à maintenant. À présent, cesse de te lamenter, je te l’ordonne.

Charles déglutit difficilement. Il sentait le regard foudroyant de sa promise sur son dos, alors il se tourna vers Louis d’Orléans. Son cousin se contenta de lui adresser un regard de compassion et cela suffisait au jeune prince pour garder le silence et retenir ses larmes.

C’était la première fois qu’il était confronté à un semblant de guerre. Il avait vu les armes, les troupes et les sujets paniquer, supplier pour leur vie et l’indépendance de leur terre.

Cela avait suffi à lui remuer les tripes.

Chapitre 4 :La nouvelle reine de France

Les troupes françaises, les carrosses et les hommes revenaient de Bretagne. Toute la France regardait le roi rentrer au pays. Et tous les sujets restaient silencieux, avec l’envie irrépressible de découvrir qui il cachait dans ce carrosse aux rideaux opaques. Les enfants cessèrent brutalement de pleurer, les forgerons ne frappaient plus le métal, les marchands étaient sérieux et concentrés, les femmes, même les plus légères se tenaient droites.

Pas un oiseau ne piaillait, pas un chat ne traversait la rue, aucun chien n’aboyait.

C’était la royauté qui traversait le pays pour revenir au château.

Louis d’Orléans remarqua Selene, la femme païenne qu’il convoitait au bras d’un homme riche. Il ne se gêna pas pour la déshabiller du regard. Elle baissa les yeux et son époux resta de marbre. Le prince Charles fut choqué d’une telle audace mais il connaissait l’instinct séducteur de son cousin Louis.

Anne de Beaujeu était assise sur son trône, situé à gauche de celui de son père. Elle attendait en compagnie du conseil royal, le retour du roi. Pas un n’osait la regarder dans les yeux tant Anne était impérieuse et cruelle. Tous étaient à ses pieds et prêts à exécuter le moindre de ses ordres. Le pont-levis s’abaissa, la cavalerie entra en première, suivie des carrosses. Anne de Beaujeu allongea le cou.

Et Anne de Bretagne sortit son pied délicat, puis son corps mince du carrosse. Elle découvrit une ville immense, pleine de cimetières et de sujets qui la dévisageaient. Les deux Anne se jaugèrent frontalement par un regard direct, haineux et digne des plus grandes souveraines que le monde ait connues.

Les deux femmes étaient de fortes têtes. Et surent instantanément qu’elles seraient deux grandes ennemies.

— La France vous rendra puissante, promit Louis XI. Ne rejetez pas une terre aussi dévouée à la royauté. Marchez aux côtés du futur roi, duchesse.

Anne de Bretagne obéit en silence, sans jamais baisser les yeux face à Anne de Beaujeu. Le prince Charles ne put s’empêcher de remarquer leur duel et cela le confortait dans l’idée que la duchesse était bel et bien la femme faite pour lui. La seule qui serait capable de tenir tête à sa sœur aînée. Il lui tendit son bras qu’elle prit mécaniquement sans même lui adresser un regard en coin.

Les deux promis avancèrent comme un jeune couple royal jusqu’à la salle du trône. Là, toute la cour chuchotait, les conseillers parlementaient et quand Louis XI se présenta, le silence s’abattit. Il ouvrit grand les bras et parla d’une voix claire.

— La Bretagne et Paris font partie du même camp ! par l’union de ces deux enfants, présents. Le prince Charles ! et la duchesse, Anne de Bretagne !

La foule applaudit. On levait des coupes de vin à leur bonheur en leur souhaitant un règne prospère, ainsi qu’une longue lignée de descendants mâles. Anne de Beaujeu buvait, sans jamais lever sa coupe, ni même croiser le regard de son misérable frère. Son père remarqua sa terrible hostilité et lui prit la main.

— Ton heure viendra.

Elle battit des cils, ramenée à la réalité et s’efforça de sourire à son père.

— Je sais. Mais cette inconnue a plus de pouvoir que moi, désormais, cracha-t-elle sèchement.

Louis, qui connaissait parfaitement l’ambition de sa fille adorée, avait déjà prévu les droits de la duchesse afin qu’ils ne dépassent pas le pouvoir d’Anne de Beaujeu. Il l’embrassa sur le côté de la tête et reprit la parole.

— La jeune duchesse Anne de Bretagne, âgée de quinze ans seulement, se voit dépossédée de tous ses droits et pouvoirs en terre française y compris dans l’enceinte du château, annonça-t-il avec diplomatie.

Sa fille, satisfaite, sourit légèrement et leva sa coupe sous le visage décomposé de Anne de Bretagne.

— Au mariage ! salua-t-elle avec provocation.

La duchesse, obligée et humiliée, devait lever sa coupe au risque de se faire couper la main. Elle fixa le vin rouge dans son verre et pria pour qu’il soit empoisonné. Tremblante, elle leva la coupe.

La cour festoya toute la nuit jusqu’au petit matin, et quand Anne de Bretagne fût conduite dans ses appartements, elle s’approcha dangereusement de la grande fenêtre. Debout contre la petite balustrade, elle se tenait au mur de pierre et se demandait si se suicider serait lâche ou honorable. Elle songeait à la devise de son pays.

Plutôt la mort que la souillure.

— Si jamais vous osez sauter, duchesse, prévint une voix grave dans son dos, votre âme damnée verra la Bretagne en feu depuis l’enfer.
— Vous m’avez dépossédée de tous mes pouvoirs, de tous mes droits par pure vengeance. Vous n’êtes pas un roi, mais un tyran sans cœur et sans honneur, couard face au pouvoir de la Bretagne, aboya-t-elle, sans même craindre la fureur du roi Louis XI.
— Ne vous demandez-vous pas pourquoi je vends mon fils à votre terre ? vous croyez que je le fais par cruauté ? Par sentiment ? Je le sacrifie. Pour que notre haine mutuelle ne fasse pas de bain de sang, je sais de quoi la Bretagne est capable. Ne soyons pas ennemis. Je sacrifie autant de choses que vous, se désola-t-il. Ne fassiez rien qui puisse condamner ce qu’il reste de votre pays.

Anne de Bretagne souhaitait sa mort au plus haut point et elle se jura d’y contribuer. Alors en reprenant ses esprits, sa force et son courage, elle revint sagement sur le sol et releva le menton. Le roi hocha la tête face à cette jeune battante au cœur pur, et lui fait la révérence.

Il s’en alla et Anne essuya ses larmes d’un revers de la main.

Elle vit dans le reflet du vitrail, un jeune garçon en train de l’observer. Le jeune prince Charles la contemplait avec tristesse et crainte. Mais il trouva le courage de s’approcher d’elle.

— Ce ne sont que des mots, mais… je vous prie de pardonner la conduite du roi. Ses ordres et ses confiscations à votre égard. Vous ne méritez pas ce qui vous arrive, lâcha-t-il avec sincérité.
— Retirez-vous ! le coupa-t-elle violemment en ajoutant à contrecœur : Altesse.

Charles n’insista pas et tourna les talons à sa prisonnière.

Il se dirigea vers les jardins royaux pour y trouver son cousin Louis d’Orléans. Mais en contournant les fontaines, les bosquets et les érables où il avait l’habitude de se cacher en très bonne compagnie, Charles ne trouva rien. Du moins rien qu’il ne voulut croiser sur son chemin. Sa sœur Anne de Beaujeu était là et semblait l’attendre. Belle, glaciale, impérieuse et disciplinée. Charles se crispa tout entier, dans un sentiment de colère, d’impuissance et de soumission forcée.

— Je savais que tu viendrais pleurnicher sur l’épaule de ton cousin, l’attrapa-t-elle. Ton cœur est tellement prévisible. Parce qu’il est encore candide, se moqua-t-elle avec une certaine pointe d’attendrissement refoulée.
— Ma sœur, salua-t-il, soumis au protocole royal.
— Je t’ai entendu parler à ta promise.
— Tes espions ne te suffisent plus, ton cœur à toi est obsédé par l’angoisse, ma pauvre sœur. Enfin, il faudrait encore que tu possèdes un cœur pour ressentir des choses… cette remarque désobligeante blessa Anne de Beaujeu mais elle garda parfaitement la face.
— La royauté et les sentiments sont deux ennemis, dit-elle très sérieusement.

Puis sa voix prit une froideur terrifiante, sèche et intransigeante, elle fixa le prince avec haine.

— Tu as du sang de roi. Tu es un prince. Si jamais tu te méprends à t’excuser à nouveau pour les beaux yeux de ta promise ou ceux de tes ennemis, crois-moi, mon frère, siffla-t-elle violemment, que ce sera les derniers mots que tu diras. As-tu compris ?

Terriblement effrayé par cette menace et le ton glacial d’Anne, Charles n’osa pas remuer les lèvres pour lui répondre.

— As-tu compris ! l’a-t-elle forcé à répondre, furieuse.
— Oui. Chère sœur.
— À présent, cours dans les jupons de Louis ou d’une catin, peu m’importe. Hors de ma vue.

Il était parti en prenant ses jambes à son cou comme une bestiole effrayée. Anne de Beaujeu devait se montrer ferme et sans pitié pour endurcir le futur régent et elle savait que plus tard, cela lui sauverait la vie.

— Tu fais bien de le reprendre, approuva le roi Louis XI. Charles est encore un enfant et croit toujours en la bonté des humains. Mais demain il se mariera.
— Je ferai un bien meilleur régent que lui, père, et vous le savez. Vous pouvez contourner les règles, sous-entendit-elle, déterminée à prendre le pouvoir.
— Charles est mon seul héritier mâle. Mais tu restes le seul enfant que j’aime avec tendresse et une admiration sans fin, ma chère Anne, révéla-t-il.
— Il lui caressant la joue en véritable père éprouvé.
— Tu as toujours été ma favorite.
— Cela ne suffit pas.

Et elle disparut dans ses quartiers. Le roi Louis XI savait que régner sur un royaume aussi vaste et puissant que la France était tâche difficile mais ses enfants étaient encore moins dociles qu’une guerre civile. Charles était un jeune prince sensible et entêté, et Anne une ambitieuse dangereuse et rancunière. Il devait faire preuve de rigueur et de subtilité pour les contrôler.

Chapitre 5 :Le mariage et la souillure

Les fiançailles entre le prince Charles et la duchesse Anne de Bretagne avaient été célébrées. Tout était grandiose, démesuré et le peuple dansait, chantait, s’enivrait pour les jeunes mariés, des milliers de colombes avaient été lâchées, des étalons blancs offerts en cadeau, des armes pour le jeune prince et des parures étincelantes pour la duchesse, devenue la très puissante Anne de France.

Les pauvres, les marchands et les brigands se mélangeaient et hurlaient à la gloire du jeune couple. Même les païens célébraient l’événement.

Louis d’Orléans, qui préférait se mêler au peuple plutôt qu’aux hypocrisies de la cour, avait retrouvé la mystérieuse païenne du nom de Selene. Elle s’était isolée dans un bois, avait allumé un cierge pour le mariage royal et malaxait des pierres en récitant des prières.

— Tu ne pries pas notre seigneur Jésus Christ ? lui demanda curieusement Louis en s’approchant.
— Je vous reconnais, répondit-elle brutalement.
— Terriblement méfiante, prête à lui jeter l’une de ses pierres, elle ajoute.
— Je suis mariée et païenne, vous n’imaginerez même pas cet interdit dans vos pires cauchemars, prévint-elle.
— Je parlerai plutôt de fantasme. Vous avez un visage que l’on n’oublie pas, Selene.

En effet, c’était une très belle femme. D’une trentaine d’années, aux formes généreuses, le visage mélancolique et impénétrable avec de grands yeux étirés en amande, d’un bleu perçant. Ses cheveux étaient très bouclés, et d’un roux flamboyant, comme le soleil rouge au crépuscule du soir. Son avant-bras était marqué d’un tatouage en forme de clef.

— Votre place est à la cour, et non dans les bois des païens.
— Vous m’ôtez les mots de la bouche, répondit-il d’une voix confiante et attirante.

Selene baissa sa manche pour cacher son tatouage et observa Louis. Il pouvait devenir un puissant allié, ou un ennemi redoutable si elle refusait ses avances.

— Vous ne savez rien de notre monde, vous, les nobles de la cour. Oubliez-moi, décida-t-elle lourdement, trop méfiante.
— Je côtoie les bas-fonds plus que l’enceinte du château. Je sais que tu me vois chaque nuit. Je te veux, Selene, confia-t-il en faisant un pas en avant.
— Désarme-toi ! exigea-t-elle. Je sais que tu fais partie de la cavalerie.

Flatté, Louis d’Orléans, grand joueur et séducteur obéit aux ordres de la belle. Il posa son épée au sol ainsi que sa cotte de mailles, laissant entrevoir une légère tunique qui faisait apparaître ses muscles saillants. Selene pouvait sentir la chaleur émaner de son corps et tentait d’y résister.

— M’autorises-tu à honorer ta nuit, maintenant ? lui souffla-t-il dans le cou, en effleurant ses hanches de ses mains expérimentées.
— Non, se reprit-elle. Je suis fidèle. Et honnête. Laissez-moi.

Amusé et peu averti d’un premier refus venant de la part d’une femme, Louis d’Orléans laissa échapper un sourire en coin sur ses lèvres.

— Une femme honnête prierait à l’église, lui glissa-t-il dans le cou avant de s’écarter.
— Vous priez, vous ? lui lança-t-elle, curieuse.
— Uniquement pour que vous m’apparteniez.

Et il l’abandonna dans les bois, encore sonné du tout premier refus de sa vie. Louis d’Orléans était un jeune homme séduisant, galant et beau parleur, avec des cheveux bruns coiffés en arrière, un nez aquilin et une bouche joueuse. Il portait un collier de barbe qui donnait à son visage, un air d’effronté auquel aucune femme ne résistait. Aucune sauf l’impénétrable Selene.

Soudain, les cloches noires sonnèrent. Avec un tintement de lourdeur funeste, une sensation d’écrasement recouvra le pays.

Tout le royaume entier se figea.

Des cruches de vin se brisent au sol, les femmes cessaient de chanter, les hommes ne tapaient plus du poing sur la table et même le vent devient inexistant. Seul le son des cloches noires résonnait. Et elles n’étaient sonnées qu’en cas d’annonce funèbre, de la plus haute importance.

La mort d’un membre royal.

Louis d’Orléans songea au pire et surtout au jeune Charles. Il se précipita au château.

Le jeune prince et fiancé se tenait aux côtés de sa sublime promise, tous deux assis autour du roi et face à Anne de Beaujeu. Toutes les femmes nobles avaient la main sur le cœur, les larmes aux yeux alors que leurs hommes joignent leurs mains.

Louis XI avait le torse complètement avachi sur la table royale, le visage écrasé sur la faïence, les yeux grands ouverts et la bouche figée avec un filet de sang.

— Sa Majesté le roi de France Louis XI est mort par empoisonnement, annonça le médecin du roi.
— Jetez tous votre coupe, ordonna Charles sous le choc. Videz vos coupes !

Dans la panique, tous obéirent, mais Anne de Beaujeu, elle, regardait fixement Anne de Bretagne couronnée Anne de France. La jeune promise tourna légèrement la tête et lui adressa un regard énigmatique, sa coupe à la main. Charles la lui retira vivement et Anne de Beaujeu continua son duel. Elle comprenait que ses soupçons étaient fondés et que Anne de Bretagne avait empoisonné le vin du roi pour se venger.

On débarrassa la cour de ce macabre spectacle et le prince Charles, tentait de calmer sa respiration. Quand le brancard du roi cogna accidentellement Anne de Beaujeu, laissant retomber mollement le bras du défunt sur elle, son regard se figea d’horreur. Elle se leva avec une grande terreur sur le visage.

Soudain, elle s’enfuit en courant vers l’église la plus proche. Elle courait follement, sans se retourner, se mêlant à une foule choquée et peu réactive tant l’annonce était brutale. La dame de Beaujeu se heurtait à des forgerons, des filles de joie et de pauvres orphelins quand soudain, elle se précipita dans l’église. Anne tomba à genoux face au plus grand vitrail, joignit ses mains tremblantes et récita ses prières pour calmer son choc émotionnel.

L’aînée digne et insensible venait de perdre son père, la seule personne capable de comprendre son cœur et son esprit. Elle avait l’impression que le monde se dérobait sous ses pieds mais elle savait qu’avec la mort de son père, elle serait régente jusqu’à ce que Charles soit en âge de régner. Alors peu à peu, avec le temps, la patience et la raison qui lui revenait, elle sécha ses larmes, releva lentement la tête et un genou après l’autre, et se remit debout.

Le visage suffisant d’Anne de Bretagne se dessinait derrière ses paupières. La dame de Beaujeu serra les poings et ouvrit les yeux.

— Vengeance sera offerte à l’âme du défunt roi de France, jura-t-elle fermement.

Un religieux caché dans le confessionnal entendit ces paroles infâmes et interdites et Anne le savait. Elle l’observa à travers la paroi grillagée d’un regard de lionne. Le religieux était réduit au silence, sous peine de mort.

Le prince Charles n’était pas affecté par la mort du roi de France. Mais par le meurtrier qui avait commis cet acte immonde, dans son propre château en toute impunité et avec la ruse d’un renard… ou d’une hermine… symbole royal de la Bretagne.

Il ouvrit la chambre de la duchesse, assise face à la fenêtre, caressant une fourrure immaculée. Il resta un court instant à la contempler en silence. Âgé de treize ans et elle de quinze, il avait pourtant l’impression qu’un fossé les séparait.

— Là d’où je viens, je chassais au faucon, parla-t-elle toujours dos au roi et d’un calme effrayant. Lors d’une chasse, j’ai vu une hermine ; traquée par les chiens, préférer mourir que de se salir en traversant une mare boueuse. J’ai été fascinée, se confia-t-elle en plantant son regard émeraude dans celui du prince. Je lui laissai la vie sauve et fis de l’hermine mon emblème.
— Plutôt la mort que la souillure, se souvint-il. Je comprends, ce soir.

En un regard les deux promis s’étaient compris et Charles savait qu’elle avait empoisonné son père, le roi de France. Il aurait pu la condamner à mort, la répudier et attaquer son duché pour un tel acte. Mais il n’en fit rien, le prince garda le silence et plissa légèrement les yeux.

— Je vous pardonne, ajouta-t-il courageusement et avec une sincérité qui déstabilisa la jeune duchesse.

Anne de Bretagne se leva pour l’observer de plus près.

Elle décida de l’examiner.

Il se laissa faire.

Même s’il l’avait enlevée de force à sa terre natale, même s’il était le fils d’un roi détestable et le futur régent d’une terre ennemie, le prince Charles était un beau jeune homme. De stature fragile, certes, mais avec un visage plaisant, de grands yeux d’un brun clair et des boucles indisciplinées qui retombaient sur son front.

En d’autres circonstances, dans une autre vie, elle aurait pu l’aimer. Non pas pour son pouvoir ou sa beauté mais pour son cœur pur.

Lui, était déjà fou de sa promise depuis le premier regard.

— Dehors ! ordonna la voix grave de la dame de Beaujeu.

Vu son état nerveux, Charles décida d’obéir et quitta sa fiancée.

— Vous ! lança-t-elle en pointant la duchesse du doigt.
— Abaissez votre main sur-le-champ, exigea-t-elle.

Anne de Beaujeu aurait voulu la gifler, la poignarder et jeter ses restes aux porcs. Mais elle se reprit et fit un pas de plus vers elle, plus grande, plus puissante et plus forte qu’elle ne le serait jamais.

— Je vais vous dire une chose, duchesse. L’hermine n’est rien d’autre qu’une bête constamment en fuite. Mais moi je vous traquerai jusqu’à votre mort, pas frontalement, promet-elle vicieusement. De manière diplomatique. Vous avez empoisonné l’unique coupe du roi de France. Vous serez punie en conséquence. Tant que mon cœur battra, je vous détruirai.

Sans la moindre peur, mais provocatrice et effrontée, la jeune duchesse répondit insolemment en levant un sourcil.

— Alors surveillez vos coupes, dame de Beaujeu. L’assassin pourrait encore frapper.
— Dame de Beaujeu ? répéta Anne, amusée. Je suis la régente de France ! jamais vous n’égalerez mon pouvoir, ou ma rancune. Ne l’oubliez jamais.

Anne de Bretagne ne répondit pas, elle se contenta d’esquisser un sourire vainqueur et attend. La dame de Beaujeu lui jeta un regard noir et tourna violemment les talons.

Jusqu’à ce que Charles soit en âge de régner, elle était la couronne de France.

Elle était sacrée reine de France, et entendait bien redresser l’honneur de son pays pour abattre celui de la Bretagne.

Chapitre 6 :Complots d’ordre royal

Louis d’Orléans ajustait sa cotte de mailles pendant que la servante qu’il venait de posséder se rhabillait avec hâte. Sans même un regard, il s’en alla sachant parfaitement qu’il ne lui accorderait plus le moindre intérêt. Il retrouva son cousin dans la cour, en train d’essayer de manier l’épée.

— C’est lourd ? devina-t-il à la manière dont le jeune prince se démenait pour tenir en équilibre.
— Les médecins, le Conseil et Anne disent que je ne serai qu’un intellectuel. Que jamais je ne ferai un bon roi car je ne pourrai pas guerroyer à cause de ma santé ! cracha-t-il, furieux et blessé dans son ego.

Louis d’Orléans voyait en cette faiblesse, une possibilité d’accroître son pouvoir à la cour s’il était dans les bonnes grâces du prince. La dame de Beaujeu était trop cruelle et trop insensible pour qu’il s’y intéresse et pour qu’elle le considère sans se méfier. Alors il choisit de miser son apogée sur son cousin le jeune prince Charles.

— Puisque tu n’as ni maître d’armes ni père pour t’apprendre à te battre, je me dévoue, décida-t-il.
— Regarde-moi. Tu perds ton temps, s’agaça le jeune prince en jetant son épée, énervé.

Louis d’Orléans savait se montrer patient, alors il s’agenouilla pour la ramasser et empoigna le pommeau.

— À ton tour de me regarder, altesse. Manier l’épée est un art qui demande de la discipline. De la précision. De l’obstination et de la diversion, ajouta-t-il légèrement. C’est comme séduire une femme.

Amusé et gêné, Charles enfouit son menton dans son cou avec un sourire timide.

— Je ne connais encore rien de cet art.
—