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Plutôt la mort que la souillure. Telle était la devise de la reine Anne de Bretagne. Arrachée de force à son fier duché Breton, en 1488 elle est promise à l'ennemi : Le roi de France. Couronné à treize ans, sous la tutelle de son impitoyable sœur, écrasé par les complots de Cour, le jeune roi devra faire ses preuves pour garder non seulement sa couronne, mais aussi son pays qui sombre dans la guerre civile. Le destin de la France et de la Bretagne est désormais scellé. Il s'agit de défendre les vestiges de son pays, mais à quel prix ? Une chose est certaine : des têtes vont tomber, et même les liens de sang ne pourront les sauver.
À PROPOS DE L'AUTEURE
J'ai fait un rêve vraiment bizarre cette nuit... Voilà comment naissent les écrits et l'inspiration de
Sarah Georges. Elle écrit depuis l'âge de huit ans, et se tourne vers des études littéraires, car elle est passionnée de littérature classique et de mythologie, là où les frontières entre la réalité et l'imaginaire sont floues, mais légendaires.
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Seitenzahl: 375
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Sarah GEORGES
Rosier des Guerres
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-096-9ISBN Numérique : 978-2-38157-097-6
Dépôt légal : Février 2021© Libre2Lire, 2021
Le prince de France pensait souvent au jour de son couronnement.
A treize ans, l’âge de braver les interdits, de séduire les premières vierges et de rêver à des guerres de gloire.
À treize ans, lui, s’était vu couronné devant le fier et puissant royaume de France.
Son père, Louis roi de France était un homme imbattable. En bataille sur les mers, sur la terre ou dans les diplomaties du royaume.
Il voyait grand pour le prince.
Le visage encore pur, sans la moindre cicatrice, imberbe et le regard franc, le prince Charles contemplait le vieux roi.
Jalousie et défi de l’autorité s’entendaient dans sa voix encore enfantine.
Le roi Louis XI esquissa un sourire.
Il avait entendu des récits sur ses guerriers fiers et ses mers froides, aux bourrasques glaciales. C’était une terre et une femme qui éveillèrent son intérêt en dépit de ses treize ans. Ce n’était plus un garçon insouciant, mais un visionnaire. Ainsi l’avait-il décidé.
Le visage du roi Louis se figea de colère, il regarde fixement le prince et lève le menton.
Et il tourna les talons. Le prince Charles était confus, il se sentait à la fois honteux et incompris. Sa sœur aînée salua son père d’une révérence respectueuse et le roi posa affectueusement sa main sur sa joue. Son regard était rempli de fierté, Anne de Beaujeu était certes une femme, mais une forte tête capable et redoutable. Le roi disparut dans les couloirs et Anne fit son entrée.
Elle était moqueuse, hautaine, constamment supérieure au jeune prince par sa taille élancée, ses ambitions et son charisme naturel. Il l’admirait bien plus qu’il ne la détestait, en réalité.
Piqué au vif, le prince sentait son sang bouillir dans ses veines.
Anne de Beaujeu esquissa un sourire mauvais. Du haut de ses vingt ans, elle avait toujours aimé malmener son frère le prince, l’effrayer et l’abattre plus bas que terre tant elle lui était supérieure. Elle aimait le voir les joues rougies par la colère, les yeux injectés de vaisseaux de rage, la mâchoire crispée et les poings serrés.
Charles reprit lentement son souffle, répugné de savoir qu’elle dirigerait non seulement le pays qui lui revenait de droit, mais qu’elle le gouvernerait lui, comme elle gouvernait sur un serviteur. Il craignait même qu’elle ne le fasse assassiner. La princesse Anne de Beaujeu avait hérité du tempérament de son père et de la beauté de sa mère. C’était ce qui la rendait impitoyable aux yeux de tous.
La fureur du jeune prince redescendait et il la regarda un long moment. Il leva insolemment le menton.
Anne de Beaujeu était touchée en plein cœur. Non seulement dans sa fierté de femme, mais aussi dans sa fierté d’aînée. Charles reprenait le dessus et elle ne le supportait pas.
Anne de Beaujeu laissa échapper un cri de colère et le regardait s’éloigner par le vitrail face à la Cour du château. Le prince Charles était élancé mais d’une maigreur inquiétante, elle savait qu’il mourait jeune. Et elle était assez intelligente pour prendre son mal en patience.
Le prince Charles avait de nombreux compagnons de jeu, et était apprécié de toute la Cour par sa répartie et son désir ardent de conquérir le monde. Mais il ne faisait confiance qu’à un seul membre de sa famille : son cousin Louis d’Orléans. Il avait dix-sept ans et s’apparentait à un frère pour le jeune prince.
Sa sincérité et la pureté de son cœur encore innocent attendrissent Louis d’Orléans qui n’avait pourtant pas la réputation d’être un enfant de chœur. Il pose un genou à terre pour atteindre la petite taille du prince et lui parle à cœur ouvert.
Charles rougit, ses mains deviennent moites et il détourna le regard alors qu’ils s’étaient remis en marche.
Louis d’Orléans songeait déjà à la prochaine femme qu’il possédera et il l’avait déjà choisie comme on choisit un simple cheval. C’était une femme plus âgée, mariée et païenne. L’interdit était pour lui le meilleur des stimulants et il voulait l’inculquer au prince Charles pour guider d’éventuels faux pas lors de son règne. Dont Louis bénéficierait de la couronne par la suite… Mais chaque chose avait son temps et chaque relation devait être entretenue avec précaution, hypocrisie et confiance.
Le roi de France, Louis XI, escorté d’armée et de conseillers était sur le royaume de Bretagne. Terre hostile, froide et violente, aux coups de vent marins redoutables et aux imprévisibles marées. Le château était bâti de pierres grises et décoré de gargouilles effrayantes pour dissuader les vautours qui tentaient d’approcher de trop près de la Bretagne.
Les deux rois se saluèrent avec respect et Louis XI aperçut pour la première fois, la duchesse Anne de Bretagne. Il fut pris tout entier malgré qu’il eût le triple de son âge.
C’était une jeune fille de quinze ans à la peau d’une blancheur parfaite, aux longs cheveux blonds et au regard émeraude. Avec la douceur d’une enfant sur le visage mais les courbes d’une jeune femme séduisante.
C’était une petite fille au grand parti.
C’était une voix à la fois ferme et pleine de magnétisme. Louis XI ne s’attendait pas à une telle réponse surtout sans avoir émis la moindre parole. Il fronça les sourcils.
Sans la moindre crainte, Anne de Bretagne répondit.
Louis XI, encerclé de gardes armés jusqu’aux dents, sur une terre encore méconnue jugea que se retirer était la meilleure solution.
Pour l’instant.
Alors, d’une révérence respectueuse, il obéit à l’insolente duchesse de quinze ans et se retira lentement.
Elle le regarda partir avec supériorité mais savait qu’elle devait avoir un second plan. Alors quand les grandes portes et le pont-levis du château de Bretagne se refermèrent à nouveau, la jeune princesse se tourna vers son vieux père.
Père et fille se regardaient franchement dans le blanc des yeux, fiers et déterminés à rester un peuple libre et indépendant.
Impressionné par tant de courage et de sacrifice pour son pays, le roi François hocha la tête avec un coup d’avance.
Mais Anne était forte. Elle enlace son père avec amour et jure.
Loin des mers froides et des fiers Bretons, Paris s’agitait. Louis XI, le roi de France était revenu bredouille et cela faisait jaser la Cour. Mais Anne de Beaujeu se délectait de cet échec, elle avait vu juste. Jamais une princesse aussi fière et puissante n’épouserait le prince Charles.
Anne n’y parvenait pas, elle se voyait déjà régner au moins cent ans.
Ces deux mots enrageaient Anne. Elle perdit son sourire et serra les dents, raide comme une colonne.
Sa sœur Anne l’avait en écœurement, aussi elle quitta la pièce d’une démarche hautaine et glaciale. Le roi l’ignora et posa la main sur l’épaule frêle du jeune prince.
Charles avait vu son admiration s’enflammer en profonde colère. Il bondit sur ses pieds, le cœur battant la chamade.
Stratège mais curieux, le roi se frotta la mâchoire et posa les yeux sur son jeune fils. Fou de rage, humilié et déterminé à reprendre la bataille de la Bretagne.
Charles n’en démordait pas, et le jeune prince répondit fermement.
Louis XI regarda par le vitrail de sa chambre et joignit ses mains derrière son dos.
Anne de Beaujeu avait tout écouté en douce. Elle aurait protesté si elle avait été un homme. Mais devant de tels enjeux politiques, elle préféra garder le silence et se retirer, frustrée. Mais quand elle croisa le regard de son père, son entêtement fût plus fort que sa raison, elle se posta devant lui.
Il marchait vite, d’un pas militaire. Anne de Beaujeu regardait son père s’en aller et murmura cruellement.
Louis d’Orléans avait entendu cette phrase interdite qui pouvait être punie de torture et de mise à mort. Les deux cousins se toisèrent du regard, Louis savait qu’il pouvait avoir de l’emprise sur Anne grâce à ses dires. Mais il savait aussi que s’en faire une ennemie était trop risqué pour le moment. Alors le duc d’Orléans garda le silence et suivit les traces du roi.
Anne de Beaujeu expira l’air qui brûlait ses poumons et suivait le prince Charles du regard avec un dégoût immonde et une envie dangereuse d’être à sa place. Il l’ignora comme si elle ne fût qu’une pierre sur son chemin.
Sous l’immense toit de la cathédrale de Rennes, Anne de Bretagne et Maximilien Ier se tenaient les mains face à l’autel. Sous le divin Crucifié et dans le secret d’une nuit interdite. Le père de la jeune duchesse, le roi François II manquait à l’appel et Anne avait un étrange sentiment. Son cœur battait trop vite et sa gorge était nouée. La Bretagne était d’un calme inhabituel et la jeune duchesse se mit à regarder autour d’elle. Elle visait les vitraux de la cathédrale car elle entendait des voix à l’extérieur.
Louis XI, roi de France, fracassa la porte de la cathédrale, escorté de son armée française qui tenait fermement le roi de Bretagne avec un couteau sous la gorge.
Il était entouré de Louis d’Orléans et du jeune prince Charles. Quand il regarda Anne de Bretagne pour la première fois, il en eut le souffle coupé. Elle ressemblait à une guerrière viking avec sa peau blanche, ses cheveux blonds et son regard de pierre. Elle comprit qu’il était le jeune prince et lâcha les mains de Maximilien. Elle s’élança vers son père qui était en sang, à l’agonie mais Louis d’Orléans opposa un solide barrage.
Louis XI présenta aux deux mariés interdits, un document signé et marqué du sceau du pape. Désespérée, Anne jeta un regard suppliant à son père mourant. Il n’était plus conscient et du sang s’échappait de sa bouche, son nez et l’un de ses yeux étaient crevés. La jeune duchesse redressa lentement son dos, releva doucement le visage et parla :
Mais elle préférait se sacrifier pour sauver sa nation et son père. Louis le roi de France, approuva en silence et tendit sa main.
Ces mots poignardèrent Anne de Bretagne en plein cœur. Elle lui jeta un regard foudroyant qui fit taire le jeune prince. La duchesse marchait aux côtés de ses ennemis et s’arrêta brutalement devant son père. Elle se jeta dans ses bras, tachant sa robe de mariée de sang et releva doucement son visage endolori.
Sans aucune déception ou colère dans ses yeux, il voulut l’embrasser et lui dire qu’il était fier d’elle. Mais la douleur et le sang dans sa bouche l’empêchaient d’émettre le moindre son. Il abaissa légèrement son front en signe d’accord et elle le lui embrassa comme un adieu.
Et pendant qu’elle marchait escortée d’une immense armée, entre des hommes qui étaient ses ennemis, Anne de Bretagne quittait son précieux duché pour s’unir à une terre qu’elle avait en horreur. Elle ressassait dans son esprit nerveux, l’ignominie du pape qui avait autorisé cette razzia sauvage.
Louis d’Orléans prit soin d’accompagner le roi François jusqu’au trône afin qu’il ne mourût pas, il fit appeler des serviteurs et lui adressa un regard étrange, à la fois de désolation et d’apitoiement.
Le roi de Bretagne regardait sa fille se faire enlever, impuissant, au bord de la mort, sans pouvoir ne serait-ce que crier son nom une dernière fois.
Le prince Charles, fasciné par la beauté de la duchesse, la contemplait comme si elle était une déesse prisonnière. Il éprouva une certaine pitié et un remords insurmontable quand il remarqua qu’elle pleurait en silence.
Charles déglutit difficilement. Il sentait le regard foudroyant de sa promise sur son dos, alors il se tourna vers Louis d’Orléans. Son cousin se contenta de lui adresser un regard de compassion et cela suffisait au jeune prince pour garder le silence et retenir ses larmes.
C’était la première fois qu’il était confronté à un semblant de guerre. Il avait vu les armes, les troupes et les sujets paniquer, supplier pour leur vie et l’indépendance de leur terre.
Cela avait suffi à lui remuer les tripes.
Les troupes françaises, les carrosses et les hommes revenaient de Bretagne. Toute la France regardait le roi rentrer au pays. Et tous les sujets restaient silencieux, avec l’envie irrépressible de découvrir qui il cachait dans ce carrosse aux rideaux opaques. Les enfants cessèrent brutalement de pleurer, les forgerons ne frappaient plus le métal, les marchands étaient sérieux et concentrés, les femmes, même les plus légères se tenaient droites.
Pas un oiseau ne piaillait, pas un chat ne traversait la rue, aucun chien n’aboyait.
C’était la royauté qui traversait le pays pour revenir au château.
Louis d’Orléans remarqua Selene, la femme païenne qu’il convoitait au bras d’un homme riche. Il ne se gêna pas pour la déshabiller du regard. Elle baissa les yeux et son époux resta de marbre. Le prince Charles fut choqué d’une telle audace mais il connaissait l’instinct séducteur de son cousin Louis.
Anne de Beaujeu était assise sur son trône, situé à gauche de celui de son père. Elle attendait en compagnie du conseil royal, le retour du roi. Pas un n’osait la regarder dans les yeux tant Anne était impérieuse et cruelle. Tous étaient à ses pieds et prêts à exécuter le moindre de ses ordres. Le pont-levis s’abaissa, la cavalerie entra en première, suivie des carrosses. Anne de Beaujeu allongea le cou.
Et Anne de Bretagne sortit son pied délicat, puis son corps mince du carrosse. Elle découvrit une ville immense, pleine de cimetières et de sujets qui la dévisageaient. Les deux Anne se jaugèrent frontalement par un regard direct, haineux et digne des plus grandes souveraines que le monde ait connues.
Les deux femmes étaient de fortes têtes. Et surent instantanément qu’elles seraient deux grandes ennemies.
Anne de Bretagne obéit en silence, sans jamais baisser les yeux face à Anne de Beaujeu. Le prince Charles ne put s’empêcher de remarquer leur duel et cela le confortait dans l’idée que la duchesse était bel et bien la femme faite pour lui. La seule qui serait capable de tenir tête à sa sœur aînée. Il lui tendit son bras qu’elle prit mécaniquement sans même lui adresser un regard en coin.
Les deux promis avancèrent comme un jeune couple royal jusqu’à la salle du trône. Là, toute la cour chuchotait, les conseillers parlementaient et quand Louis XI se présenta, le silence s’abattit. Il ouvrit grand les bras et parla d’une voix claire.
La foule applaudit. On levait des coupes de vin à leur bonheur en leur souhaitant un règne prospère, ainsi qu’une longue lignée de descendants mâles. Anne de Beaujeu buvait, sans jamais lever sa coupe, ni même croiser le regard de son misérable frère. Son père remarqua sa terrible hostilité et lui prit la main.
Elle battit des cils, ramenée à la réalité et s’efforça de sourire à son père.
Louis, qui connaissait parfaitement l’ambition de sa fille adorée, avait déjà prévu les droits de la duchesse afin qu’ils ne dépassent pas le pouvoir d’Anne de Beaujeu. Il l’embrassa sur le côté de la tête et reprit la parole.
Sa fille, satisfaite, sourit légèrement et leva sa coupe sous le visage décomposé de Anne de Bretagne.
La duchesse, obligée et humiliée, devait lever sa coupe au risque de se faire couper la main. Elle fixa le vin rouge dans son verre et pria pour qu’il soit empoisonné. Tremblante, elle leva la coupe.
La cour festoya toute la nuit jusqu’au petit matin, et quand Anne de Bretagne fût conduite dans ses appartements, elle s’approcha dangereusement de la grande fenêtre. Debout contre la petite balustrade, elle se tenait au mur de pierre et se demandait si se suicider serait lâche ou honorable. Elle songeait à la devise de son pays.
Plutôt la mort que la souillure.
Anne de Bretagne souhaitait sa mort au plus haut point et elle se jura d’y contribuer. Alors en reprenant ses esprits, sa force et son courage, elle revint sagement sur le sol et releva le menton. Le roi hocha la tête face à cette jeune battante au cœur pur, et lui fait la révérence.
Il s’en alla et Anne essuya ses larmes d’un revers de la main.
Elle vit dans le reflet du vitrail, un jeune garçon en train de l’observer. Le jeune prince Charles la contemplait avec tristesse et crainte. Mais il trouva le courage de s’approcher d’elle.
Charles n’insista pas et tourna les talons à sa prisonnière.
Il se dirigea vers les jardins royaux pour y trouver son cousin Louis d’Orléans. Mais en contournant les fontaines, les bosquets et les érables où il avait l’habitude de se cacher en très bonne compagnie, Charles ne trouva rien. Du moins rien qu’il ne voulut croiser sur son chemin. Sa sœur Anne de Beaujeu était là et semblait l’attendre. Belle, glaciale, impérieuse et disciplinée. Charles se crispa tout entier, dans un sentiment de colère, d’impuissance et de soumission forcée.
Puis sa voix prit une froideur terrifiante, sèche et intransigeante, elle fixa le prince avec haine.
Terriblement effrayé par cette menace et le ton glacial d’Anne, Charles n’osa pas remuer les lèvres pour lui répondre.
Il était parti en prenant ses jambes à son cou comme une bestiole effrayée. Anne de Beaujeu devait se montrer ferme et sans pitié pour endurcir le futur régent et elle savait que plus tard, cela lui sauverait la vie.
Et elle disparut dans ses quartiers. Le roi Louis XI savait que régner sur un royaume aussi vaste et puissant que la France était tâche difficile mais ses enfants étaient encore moins dociles qu’une guerre civile. Charles était un jeune prince sensible et entêté, et Anne une ambitieuse dangereuse et rancunière. Il devait faire preuve de rigueur et de subtilité pour les contrôler.
Les fiançailles entre le prince Charles et la duchesse Anne de Bretagne avaient été célébrées. Tout était grandiose, démesuré et le peuple dansait, chantait, s’enivrait pour les jeunes mariés, des milliers de colombes avaient été lâchées, des étalons blancs offerts en cadeau, des armes pour le jeune prince et des parures étincelantes pour la duchesse, devenue la très puissante Anne de France.
Les pauvres, les marchands et les brigands se mélangeaient et hurlaient à la gloire du jeune couple. Même les païens célébraient l’événement.
Louis d’Orléans, qui préférait se mêler au peuple plutôt qu’aux hypocrisies de la cour, avait retrouvé la mystérieuse païenne du nom de Selene. Elle s’était isolée dans un bois, avait allumé un cierge pour le mariage royal et malaxait des pierres en récitant des prières.
En effet, c’était une très belle femme. D’une trentaine d’années, aux formes généreuses, le visage mélancolique et impénétrable avec de grands yeux étirés en amande, d’un bleu perçant. Ses cheveux étaient très bouclés, et d’un roux flamboyant, comme le soleil rouge au crépuscule du soir. Son avant-bras était marqué d’un tatouage en forme de clef.
Selene baissa sa manche pour cacher son tatouage et observa Louis. Il pouvait devenir un puissant allié, ou un ennemi redoutable si elle refusait ses avances.
Flatté, Louis d’Orléans, grand joueur et séducteur obéit aux ordres de la belle. Il posa son épée au sol ainsi que sa cotte de mailles, laissant entrevoir une légère tunique qui faisait apparaître ses muscles saillants. Selene pouvait sentir la chaleur émaner de son corps et tentait d’y résister.
Amusé et peu averti d’un premier refus venant de la part d’une femme, Louis d’Orléans laissa échapper un sourire en coin sur ses lèvres.
Et il l’abandonna dans les bois, encore sonné du tout premier refus de sa vie. Louis d’Orléans était un jeune homme séduisant, galant et beau parleur, avec des cheveux bruns coiffés en arrière, un nez aquilin et une bouche joueuse. Il portait un collier de barbe qui donnait à son visage, un air d’effronté auquel aucune femme ne résistait. Aucune sauf l’impénétrable Selene.
Soudain, les cloches noires sonnèrent. Avec un tintement de lourdeur funeste, une sensation d’écrasement recouvra le pays.
Tout le royaume entier se figea.
Des cruches de vin se brisent au sol, les femmes cessaient de chanter, les hommes ne tapaient plus du poing sur la table et même le vent devient inexistant. Seul le son des cloches noires résonnait. Et elles n’étaient sonnées qu’en cas d’annonce funèbre, de la plus haute importance.
La mort d’un membre royal.
Louis d’Orléans songea au pire et surtout au jeune Charles. Il se précipita au château.
Le jeune prince et fiancé se tenait aux côtés de sa sublime promise, tous deux assis autour du roi et face à Anne de Beaujeu. Toutes les femmes nobles avaient la main sur le cœur, les larmes aux yeux alors que leurs hommes joignent leurs mains.
Louis XI avait le torse complètement avachi sur la table royale, le visage écrasé sur la faïence, les yeux grands ouverts et la bouche figée avec un filet de sang.
Dans la panique, tous obéirent, mais Anne de Beaujeu, elle, regardait fixement Anne de Bretagne couronnée Anne de France. La jeune promise tourna légèrement la tête et lui adressa un regard énigmatique, sa coupe à la main. Charles la lui retira vivement et Anne de Beaujeu continua son duel. Elle comprenait que ses soupçons étaient fondés et que Anne de Bretagne avait empoisonné le vin du roi pour se venger.
On débarrassa la cour de ce macabre spectacle et le prince Charles, tentait de calmer sa respiration. Quand le brancard du roi cogna accidentellement Anne de Beaujeu, laissant retomber mollement le bras du défunt sur elle, son regard se figea d’horreur. Elle se leva avec une grande terreur sur le visage.
Soudain, elle s’enfuit en courant vers l’église la plus proche. Elle courait follement, sans se retourner, se mêlant à une foule choquée et peu réactive tant l’annonce était brutale. La dame de Beaujeu se heurtait à des forgerons, des filles de joie et de pauvres orphelins quand soudain, elle se précipita dans l’église. Anne tomba à genoux face au plus grand vitrail, joignit ses mains tremblantes et récita ses prières pour calmer son choc émotionnel.
L’aînée digne et insensible venait de perdre son père, la seule personne capable de comprendre son cœur et son esprit. Elle avait l’impression que le monde se dérobait sous ses pieds mais elle savait qu’avec la mort de son père, elle serait régente jusqu’à ce que Charles soit en âge de régner. Alors peu à peu, avec le temps, la patience et la raison qui lui revenait, elle sécha ses larmes, releva lentement la tête et un genou après l’autre, et se remit debout.
Le visage suffisant d’Anne de Bretagne se dessinait derrière ses paupières. La dame de Beaujeu serra les poings et ouvrit les yeux.
Un religieux caché dans le confessionnal entendit ces paroles infâmes et interdites et Anne le savait. Elle l’observa à travers la paroi grillagée d’un regard de lionne. Le religieux était réduit au silence, sous peine de mort.
Le prince Charles n’était pas affecté par la mort du roi de France. Mais par le meurtrier qui avait commis cet acte immonde, dans son propre château en toute impunité et avec la ruse d’un renard… ou d’une hermine… symbole royal de la Bretagne.
Il ouvrit la chambre de la duchesse, assise face à la fenêtre, caressant une fourrure immaculée. Il resta un court instant à la contempler en silence. Âgé de treize ans et elle de quinze, il avait pourtant l’impression qu’un fossé les séparait.
En un regard les deux promis s’étaient compris et Charles savait qu’elle avait empoisonné son père, le roi de France. Il aurait pu la condamner à mort, la répudier et attaquer son duché pour un tel acte. Mais il n’en fit rien, le prince garda le silence et plissa légèrement les yeux.
Anne de Bretagne se leva pour l’observer de plus près.
Elle décida de l’examiner.
Il se laissa faire.
Même s’il l’avait enlevée de force à sa terre natale, même s’il était le fils d’un roi détestable et le futur régent d’une terre ennemie, le prince Charles était un beau jeune homme. De stature fragile, certes, mais avec un visage plaisant, de grands yeux d’un brun clair et des boucles indisciplinées qui retombaient sur son front.
En d’autres circonstances, dans une autre vie, elle aurait pu l’aimer. Non pas pour son pouvoir ou sa beauté mais pour son cœur pur.
Lui, était déjà fou de sa promise depuis le premier regard.
Vu son état nerveux, Charles décida d’obéir et quitta sa fiancée.
Anne de Beaujeu aurait voulu la gifler, la poignarder et jeter ses restes aux porcs. Mais elle se reprit et fit un pas de plus vers elle, plus grande, plus puissante et plus forte qu’elle ne le serait jamais.
Sans la moindre peur, mais provocatrice et effrontée, la jeune duchesse répondit insolemment en levant un sourcil.
Anne de Bretagne ne répondit pas, elle se contenta d’esquisser un sourire vainqueur et attend. La dame de Beaujeu lui jeta un regard noir et tourna violemment les talons.
Jusqu’à ce que Charles soit en âge de régner, elle était la couronne de France.
Elle était sacrée reine de France, et entendait bien redresser l’honneur de son pays pour abattre celui de la Bretagne.
Louis d’Orléans ajustait sa cotte de mailles pendant que la servante qu’il venait de posséder se rhabillait avec hâte. Sans même un regard, il s’en alla sachant parfaitement qu’il ne lui accorderait plus le moindre intérêt. Il retrouva son cousin dans la cour, en train d’essayer de manier l’épée.
Louis d’Orléans voyait en cette faiblesse, une possibilité d’accroître son pouvoir à la cour s’il était dans les bonnes grâces du prince. La dame de Beaujeu était trop cruelle et trop insensible pour qu’il s’y intéresse et pour qu’elle le considère sans se méfier. Alors il choisit de miser son apogée sur son cousin le jeune prince Charles.
Louis d’Orléans savait se montrer patient, alors il s’agenouilla pour la ramasser et empoigna le pommeau.
Amusé et gêné, Charles enfouit son menton dans son cou avec un sourire timide.
