Rouge Garance - Aurélie Dujarrier - E-Book

Rouge Garance E-Book

Aurélie Dujarrier

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Beschreibung

À tout juste 30 ans, Garance a un tempérament coloré comme ses robes. Elle est assistante RH à Paris. Sa direction n'a que des éloges pour elle, mais la capitale et son emploi l'ennuient. De retour dans sa ville natale, elle souhaite redonner un sens à sa vie et sa carrière. Végétarienne, elle ne s'attendait pas à être engagée dans une usine de découpe de viande, sur l'insistance de son directeur atypique, Pierre Borney. Ce quinquagénaire, privé de ses rêves, voit en la jeune femme le renouveau qu'il espérait secrètement. Garance bouscule le quotidien de toute l'usine, sa nature pétillante séduit Pierre. Mais l'irruption de Keyne, reporter de guerre et l'ex de Garance, vient troubler ce duo de cordes sensibles. Rouge Garance est l'écho de plusieurs voix. Sachant écouter tous les avis. Qui s'intéresse à ce qui nous touche de près, comme manger, se déplacer. Qui suggère la fragilité de nos amours, des routes sinueuses qu'elles prennent.

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Seitenzahl: 344

Veröffentlichungsjahr: 2023

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« Je sais que la vie vaut la peine d’être vécue, que le bonheur est accessible, qu’il suffit simplement de trouver sa vocation profonde, et de se donner à ce qu’on aime avec un abandon total de soi. »

Romain Gary

Pour chacun de vous

Mention spéciale à ma tribu

A. Le plus grand du monde. Une majuscule de fer, symbole de la capitale de l’amour. La tour Eiffel distribuait aux derniers étages des immeubles autour d’elle l’image de son sommet aussi bien que ses ondes. Et les fenêtres faisaient d’innombrables portraits de la Dame métallique. Et pourtant, Garance lui tournait le dos. Si la jeune femme était tombée sous le charme de cette vue le jour de son arrivée dans ce bureau, elle n’avait plus le temps d’y prêter attention, accaparée par une multitude de tâches. Sauf en cet instant où elle avait mis de côté ses plannings pour s’occuper d’une autre urgence : rassurer sa mère inquiète de ses silences.

Las d’être ignoré depuis quelques minutes, l’ordinateur s’endormit en affichant un écran noir. Abandonné au profit d’un appareil plus petit que lui et redoutable quand il s’agit de capter l’esprit.

Enfoncée dans son fauteuil, Garance agitait ses pouces de manière convulsive pour répondre aux nombreux messages restés sans explication. Au rythme effréné de trois lettres tapées par seconde, le smartphone avait pour lui de n’être pas chatouilleux. La suite de mots expédiée sans ponctuation ni style suffirait à donner signe de vie. C’était l’essentiel. Pas le temps d’en dire plus à sa mère, en dehors de la bonne nouvelle concernant son chat, Salem. Il avait disparu pendant deux nuits puis retrouvé au petit jour miaulant, fier de lui, à la fenêtre. Il était la présence affectueuse en cette période de célibat et le greffier méticuleux des faits et gestes de sa maîtresse. Il n’attendait que son retour le soir pour mettre fin à son supplice d’avoir la truffe plaquée contre la vitre et pouvoir enfin promener sa souplesse sur les toits. Garance s’amusait souvent à imaginer les pensées de son chat. Mais ce n’était ni le bon endroit ni le bon moment.

Elle reprit son travail. Du tableau de bord épineux des présences, en quelques instants, elle trouva la combinaison idéale. Elle aimait démêler les casse-têtes. Et le pointage kafkaïen des absences et des départs en congé du personnel fut établi tout aussi vite. Ce qui rebute d’ordinaire la grande majorité des gens, Garance l’expédiait avec zèle et facilité. La porte de son bureau s’ouvrit brusquement. La directrice des ressources humaines venait d’entrer. Cette quinquagénaire flamboyante en tailleur pantalon perpétuait avec panache le dress code des premières working girls. Sa taille si haute, augmentée par des talons aiguilles, lui donnait toutes les garanties d’être remarquée, et surtout, écoutée.

— Je viens féliciter la déesse des plannings, la Michel Ange des tableaux Excel, grande prêtresse des roulements d’équipe !

Garance ne put cacher sa mine surprise par l’entrée tonitruante de sa cheffe. Elle était connue dans le service pour être avare de compliments.

— Détendez-vous, Garance ! Je le pense vraiment, vous savez. Je suis sûre que vous ferez carrière. À condition d’être moins sensible et plus décontractée. Je vous l’ai déjà dit : pour réussir dans ce métier, il faut tout faire pour ne pas ressembler à l’idée que tout le monde se fait des DRH. Un jour, vous serez confrontée à des missions compliquées, et vous devrez garder le sourire pour éviter d’être écrasée, ma belle ! D’autant que j’ai une bonne nouvelle pour vous, un CDI. Demain, vous viendrez à mon bureau, 15 h.

Garance n’eut pas l’opportunité de lui répondre. Il ne restait dans la pièce que le mouvement d’air soulevé par la directrice en partant.

Il était passé 20 h quand l’assistante RH avait éteint son ordinateur et quitté l’entreprise. Plus d’une heure de trajet avant d’être chez elle. La rame de métro hurlait dès qu’elle prenait de la vitesse entre les stations. Garance avait déjà atteint les limites de résilience en luttant pour tenir debout. Une fatalité génétique avait arrêté sa croissance à 1 mètre 58 et que sa petite taille mettait son nez à hauteur des aisselles des voyageurs serrés contre elle. À son esprit fatigué par des colonnes et des chiffres s’ajoutait la crispation des tympans. Est-ce que le dégrippant coûtait si cher pour qu’on ne fasse pas l’entretien des rails et des roues ?

Autour d’elle, des livres ouverts remplaçaient les visages. La jeune femme enviait celles et ceux qui pouvaient lire malgré le vacarme et le manque d’espace. Ils parvenaient en dépit de l’inconfort et du bruit strident à se concentrer. Les voir réussir à se plonger dans une histoire autre que la leur, l’étonnait, elle considérait cette capacité comme un superpouvoir. Cela dit, elle en avait un aussi de superpouvoir. Celui de cumuler les doutes. Si elle les avait notés les uns après les autres, il y en aurait assez pour imprimer un roman. Et ce temps passé dans les transports en commun lui donnait tout le loisir de tourner les pages de son questionnement personnel. Elle s’habituait mal à la vie parisienne. Avec d’excellents résultats au cours de ses études, elle avait eu plusieurs propositions d’emploi à Rouen, sa ville natale, mais les refusa pour venir ici. À cette période de sa vie, elle avait voulu fuir. Ou plutôt échapper aux souvenirs d’un amour envolé. Au vrai sens du terme. Le jeune homme en cause, un oiseau rare, était d’une nature qu’on ne met pas en cage. Sa passion pour la photographie des grands espaces lointains avait pris le dessus sur leur idylle et mis un océan entre eux. Keyne, au prénom tout aussi rare, devait bondir à présent ici ou là, de continent en continent. Pendant leur histoire, il ne tenait déjà pas en place.

Et c’est justement ce qui plaisait tant à Garance. Bouger sans cesse, dormir n’importe où, souvent dans la voiture, si aucune âme charitable ne les hébergeait. Il parlait à tout le monde comme s’il les connaissait depuis toujours. Comment oublier la sensation extraordinaire quand ils étaient ensemble de vivre plusieurs choses en même temps ? Un road trip avec lui, c’était à la fois faire l’amour n’importe où (les meilleurs endroits étant évidemment ceux où ils risquaient d’être pris en flagrant délit, les ruses puériles pour l’éviter, leur désinvolture si jamais ils l’étaient), d’incroyables soirées dans des troquets perdus, la découverte au hasard des routes de paysages à couper le souffle. Le tout sans le sou, statut d’étudiant oblige. D’elle, il adorait ses robes exagérément colorées à rendre fou d’amour ou aveugle. Les éclats de rire de Garance quand la situation exigeait le sérieux, ses mines tristes quand elle était trop heureuse.

Keyne. Ce prénom insolite était une aubaine. Elle ne l’avait plus jamais entendu. Personne d’autre ne s’appelait comme cela. Elle avait mis toute sa volonté à s’empêcher de regretter l’oiseau rare. Elle devait cela à son caractère indépendant. Le pleurer indéfiniment aurait été contraire à sa nature de femme libre. Orgueil salvateur. C’était le discours qu’elle tenait aujourd’hui. Alors qu’au moment de la rupture, sa réaction n’avait pas été aussi contenue : la douleur, si vive, ne se contenta pas de mâcher son cœur, elle contamina tous les organes. Gorge nouée et estomac étranglé refusaient le passage à la moindre bouchée. Ses poumons contrits, elle respirait avec peine. Mâchoire serrée comme un étau, la voix presque inaudible. Les yeux brûlés, chaque larme, une piqûre. Cette première flèche dans une âme toute neuve avait laissé une entaille profonde. De celle qui ferait paraître insipide les autres relations amoureuses qui suivraient. Les premiers rendez-vous pouvaient être agréables au palais, puis assez vite, la disparition de saveurs et surtout de vertige.

Assourdie et secouée par la rame nerveuse, Garance luttait pour garder l’équilibre et tenir à distance les torses autour d’elle. Ce qui ne manque pas d’odeur, pensa-t-elle, c’est la chemise froissée de ce cadre exténué où son nez était collé depuis au moins cinq stations.

Il faudrait patienter encore une demi-heure avant de retrouver la plénitude de son petit appartement. Et les caresses de Salem sur ses jambes faisaient oublier presque tout sitôt la porte passée. À défaut de revoir l’oiseau, une tendre compagnie.

Ce soir-là, une fois chez elle, Garance ne changea rien à ses habitudes. Un dîner léger, préparé à la vavite, celui de Salem, dans la foulée. Puis sur le canapé, elle s’allongea, l’ordi sur les genoux, devant une série anglaise regardée pour la troisième fois. C’était un peu comme retrouver des amis, voire une famille virtuelle. Elle aimait la retenue des personnages dans la tourmente des sentiments. La même qu’elle montrait ce soir. Cette annonce de CDI par sa directrice aurait dû la transporter de fierté, de joie. Impassible, l’œil accroché à l’écran suivait la succession d’images tandis que son esprit était ailleurs.

Ce doute apparu pendant qu’elle rentrait chez elle ne la quittait pas.

Contrat à durée indéterminée. Ce terme, au contraire de la rassurer, la mettait mal à l’aise. Et afin de fuir cette angoissante perspective, elle redoubla d’efforts pour revenir dans sa série. En vain. La magie n’opérait pas, les séquences défilaient sans retenir son attention. Au bout de trois épisodes, elle considéra la tentative nulle, ferma la fenêtre de la chaîne de streaming.

Le canapé, une fois déplié, devint son lit. Ou plutôt un navire où avait embarqué son agitation. Aucune position ne parvint à convier le calme et le sommeil. Rien n’effaçait de sa tête les mots Contrat à durée indéterminée. Ce contrat fixerait tout ce qu’était sa vie. Indéterminé, le temps à vivre dans cette ville, où, si l’on s’y fait bousculer par des courants de foule, on ne rencontre finalement que peu de gens. Et combien promenaient leur tristesse sur de longs parcours de solitude ?

Et surtout, Paris était exigeante. Toute l’année, ses rues fourmillent, l’été, grouillent de visiteurs. Elle est comme une compagne survoltée, elle ne fait jamais de pauses. Si on la suit, on finit étourdi et fauché. Ou bien, on lève le pouce, on dit stop le temps de reprendre son souffle, et Paris vous reproche votre paresse et votre avarice. Paris est impatiente. Surmenée le jour, exaltée la nuit. Boulimique de nouveauté, une floraison en continu de spectacles, d’événements, et d’expositions. C’est impossible de tout voir. Et pourtant, il faut avoir tout vu ! Si vous manquez à l’appel de la curiosité, nul doute, on vous le fera remarquer : « c’est dommage, tu l’as raté, c’était le dernier jour hier. Absolument extraordinaire ! » Alors que montrer un visage au teint pâle, des cernes bien marqués, une faiblesse générale (car vous n’avez pas mangé pour être à l’heure) sont autant de signes qui attestent de votre assiduité à tout voir. Garance avait essayé de tenir la cadence au début. Puis elle avait mis un genou à terre, résignée à ne pas suivre Paris dans sa course folle. Et la campagne où elle était née lui manquait.

Quand elle comprit que le sommeil ne lui rendrait pas visite cette nuit, elle se résolut à mettre de côté les problèmes et tirer profit de l’insomnie pour réfléchir à son avenir. Elle n’avait pas trente ans, il était donc devant elle.

14 h 55, il ne restait que cinq minutes avant son rendez-vous, Garance quitta son bureau pour rejoindre celui de la DRH. La jeune femme dissimulait mal sa nervosité. Au contraire de son efficacité habituelle au bureau, elle avait passé toute sa matinée sur un seul planning. Il lui avait été impossible de se concentrer. Elle avait beau être sûre de prendre la bonne décision, il fallait auparavant passer ce cap escarpé. Elle avait peur. Peur de sa réaction. Consciente qu’elle s’apprêtait à faire le contraire de ce que la DRH attendait d’elle et la décevoir. Elle craignait de mal s’exprimer, de ne pas trouver les mots pour expliquer son choix. La bonne entente entre elles avait pesé dans la balance. Garance admirait sincèrement cette femme à la cinquantaine dynamique et rayonnante. Il y avait entre elles deux une complicité au-delà de l’ordinaire cordialité en entreprise. L’assistante frappa à la porte et entra.

— Je suis désolée Garance, j’ai peu de temps pour vous. Ce n’est pas si grave, tout ce que j’ai à vous annoncer est très positif. Bilan plus que satisfaisant, qualité relationnelle excellente, performance et adaptabilité, rien à redire ! Dès le mois prochain, vous êtes en CDI.

Pendant son discours, la DRH n’avait pas quitté des yeux, son écran, mais quand elle leva la tête et vit la mine affectée de Garance, elle fronça les sourcils.

— Mais enfin, que vous arrive-t-il ? Je vous communique une bonne nouvelle, alors, pourquoi prendre cet air-là ?

Garance savait qu’il n’y avait pas d’autre choix que d’aller droit au but. Elle annonça clairement, avec calme, qu’elle ne resterait pas dans cette entreprise. Avant d’en donner la raison, elle voulut exprimer sa gratitude envers la directrice, et la remerciait en toute sincérité pour sa confiance et bienveillance. Elle insista sur le fait que, pour elle, ce fut une chance d’avoir débuté sous sa direction. Elle aurait aimé poursuivre cette collaboration, mais elle avait aussi d’autres souhaits concernant sa carrière. Depuis son embauche, elle n’avait eu aucun contact direct avec les salariés, le siège et l’entrepôt étaient éloignés. Des noms sur les plannings, mais jamais de visages.

Ses missions étaient de ce fait toutes d’ordre administratif, une réalité à mille lieues de ce qu’elle avait imaginé en choisissant ce métier. Sa décision n’était pas adoptée sur un coup de tête, elle y avait mûrement réfléchi. Elle espérait que la directrice ne prenne pas pour de la naïveté ce qui était une véritable conviction. Son projet était qu’en postulant dans une structure moins importante, comme une PME, elle aurait la possibilité d’être plus proche des équipes. Garance eut le courage d’aller jusqu’au bout de son argumentaire. Au risque de passer pour une utopiste, et de ternir l’image que se faisait d’elle sa supérieure. Elle confia ses recherches sur les nouvelles façons d’aborder le domaine des ressources humaines, et, comment en théorie, elles pouvaient évoluer. C’est là que la directrice se leva pour marquer la fin du temps imparti à Garance.

— Je vous remercie. Je parle de votre témoignage de gratitude. Quant au reste, je vais être franche et certainement plus réaliste. Je ne sais pas ce qui a, pardonnez-moi l’expression, déconné chez vous ! C’est le monde à l’envers ou alors une mauvaise influence des réseaux ! La proximité avec les salariés, c’est cela ? Mais à quoi vous attendez-vous ? C’est effrayant de candeur… non vraiment, c’est une pensée qu’on a au lycée ! Tout va bien pour vous, vous obtenez un CDI et vous foutez le camp… Vous parliez d’une décision mûrement réfléchie, j’espère que vous savez en effet ce que vous faites. Autrement, j’en suis vraiment désolée pour vous.

La directrice montra qu’elle ne lui gardait pas rancune et lui remit une lettre de recommandation élogieuse. En plus de donner sa démission, Garance décida qu’elle quitterait Paris. Point de chute : Rouen, sa ville natale. Au contraire d’un pas en arrière, elle souhaitait vivement ce retour à la source. À aucun moment, elle ne regretta ce brusque changement de vie. Sa mère, redoutant qu’une douce utopie égare sa fille, ne le comprenait pas. Ni Salem. Les colonnes de cartons qui occupaient désormais l’appartement monopolisaient son territoire et ses escapades sur les toits devinrent plus nombreuses, ses absences plus longues. Garance tenta de le rassurer, persuadée qu’il comprenait ses paroles, mais comme elle, il avait pris sa décision. Il demeura introuvable le jour du déménagement. La jeune femme s’empêcha de s’en émouvoir outre mesure, et de considérer cette peine tel un mauvais présage de son avenir. Après tout, elle avait agi en toute liberté. Salem aussi. Il avait choisi de rester. Elle n’avait pas peur de partir.

Garance ne tremblait pas, mais frissonnait. Sa robe fleurie et légère ne protégeait pas ses jambes hâlées de l’air froid qui circulait dans cette pièce. Assise au bout d’une table immense laissant peu d’espace entre elle et les murs blancs, elle ne quittait pas des yeux le crayon posé devant elle. Elle avait renoncé à porter son tailleur jupe et chemisier chic, ils ne lui avaient pas porté chance lors des quatre précédents entretiens d’embauche !

Tout à l’heure, quand elle avait accroché son vélo aux abords de l’usine, la clé du cadenas glissait entre son pouce et l’index, la peau huilée et moite par la chaleur écrasante. Une fois la porte d’entrée passée, la chute vertigineuse de température l’avait saisie et avait figé sa clarté d’esprit et son aisance habituelle.

Monsieur Devon, sous-directeur général, redoutablement silencieux depuis uelques minutes, et tenant ferme une feuille, faisait face à cette image de poupée en porcelaine. Garance sursauta lorsqu’il fit raisonner de manière fulgurante le mot « bien ! » au-delà des murs de la pièce. Peut-être souhaitait-il être entendu de tout le personnel de l’usine, se demanda Garance.

— Vous n’avez rien répondu sur les différentes découpes de viande. Et, sur le schéma d’un bœuf, vous n’avez inscrit aucune pièce au bon endroit. Dites-moi, vous faites la différence entre un rumsteck et une entrecôte ?

— Oui, bien sûr, répondit Garance, en croisant ses jambes sous la table pour redonner de la flexibilité à son attitude. Il y a un os au deuxième morceau.

— Tout à fait.

Un long soupir s’échappa de ses narines. Il ne releva pas ouvertement que la candidate avait réagi au premier degré à une question qui était au deuxième, et formulée pour se moquer d’elle. Mais son idée était faite sur cette candeur trop colorée et fleurie pour travailler ici. Il se sentit malgré tout obligé de poursuivre l’entretien, par une conscience professionnelle sans faille qu’il exigeait de lui-même.

Il déposa avec précaution le document renseigné par Garance sur lequel ses réponses en de rares touches d’encre bleue avaient perdu la bataille face à la typographie noire des questions. Sans compter les ratures sur le dessin de l’animal, transformant un bovin en zèbre mal rayé.

Cela ne l’amusa guère. Il n’avait aucun goût pour les zoos, leur reprochant de nourrir à l’année des bêtes inutilement.

Le sous-directeur avait ses coudes enfoncés sur le plateau de bois mélaminé, se prolongeant par les manches de son costume gris. Ses mains tendues encadraient de façon symétrique son visage. Ses doigts raides posés sur les branches de ses lunettes, les sourcils seuls ont bougé pour remonter vers la racine de sa chevelure dense pour un homme de son âge. Cette expression avait imprimé des plis à son front. Son regard quitta le questionnaire pour revenir à Garance.

— Madame, j’aimerais à présent que vous me parliez de vos motivations au poste à pourvoir, ici, chez Borney & Fils, entreprise de découpe et de conditionnement de viande.

La postulante choisit de prendre la même posture que son interlocuteur, ce mimétisme est toujours une bonne option, à la différence près qu’aucune monture ne chaussait son nez. Sa pensée rejeta la seule réponse vraie, à savoir que sa mère lui avait conseillé de se rendre à cet entretien, au moyen de l’argument incontournable : « au cas où ».

La climatisation était la responsable de son manque de souplesse, et non la peur de ne pas réussir encore une fois une entrevue. Elle comprenait bien l’embarras de monsieur Devon devant une personne ignorant presque tout de la vente de viande en gros. Garance remarqua les prémices de l’impatience chez son interlocuteur, elle s’apprêtait à resservir à peine reformulées les motivations données deux semaines plus tôt aux recruteurs d’une société de e-commerce. Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche, interrompue dans son élan par l’ouverture brusque de la porte. M. Devon se leva dans l’instant, présenta sa main à l’homme qui venait d’entrer, accompagna le geste par la parole.

— Bonjour, monsieur Borney. Madame est ici pour le poste d’assistante RH.

— Je suis au courant Patrick.

Monsieur Devon baissa les yeux. Il regrettait ce prénom, il ne va pas selon lui avec le sérieux de son caractère et de son apparence. Difficile d’impressionner après cela. Quant à ses initiales, il ajoutait au milieu celle de son deuxième nom de baptême, Gérard, lorsqu’il devait parapher des documents. Ce qui donnait PGD, il y voyait là le signe annonciateur d’un futur professionnel qu’il convoitait en secret.

Monsieur Borney demanda le curriculum vitae au sous-directeur et le parcourut avec une rapidité étonnante.

— Votre profil est très intéressant. Et la lettre de recommandation vous présente avec beaucoup de qualités professionnelles. Vous êtes certainement la personne que nous recherchons.

Monsieur Devon se dépêcha de remettre entre ses mains le questionnaire comportant le dessin du bœuf aux légendes raturées, ce qui le fit sourire. Cette fois, Garance remarqua l’appréciation narquoise du sous-directeur vis-à-vis de ses réponses. Cela déclencha chez elle l’envie d’en découdre. Prête à tout maintenant pour réussir son entretien, elle se lança sans réserve dans la bataille entre elle et M. Devon. Ne serait-ce que pour faire un pied de nez à ce vaniteux.

— Peu importe, déclare M. Borney. L’emploi de madame consiste à gérer les ressources humaines, pour le reste, ce n’est pas son domaine.

— Monsieur le directeur, je peux vous voir dans la salle à côté une minute ? demanda M. Devon à voix basse, se sentant perdre du terrain.

— Madame, vous souhaitez travailler ici ?

Garance le savait. Ce qu’elle allait dire serait déterminant pour la suite. Elle mit toute sa franchise et son courage sur la table, et répondit sans hésiter. — Absolument, monsieur Borney. Je suis extrêmement impliquée dans tout ce que je fais. Vos salariés seront au cœur de mes préoccupations. J’ai d’ailleurs la conviction qu’une appréhension plus moderne pourra faire évoluer les rapports entre le personnel et la direction.

M. Devon, tout en lissant avec son petit doigt la broussaille hirsute de son sourcil, ne la laissa pas poursuivre.

— Chère Madame, nous parlons de ressources et non « de relations » humaines.

— La chose est entendue. Vous commencez lundi matin, huit heures, lança M. Borney, la main déjà posée sur la poignée de porte pour sortir.

Garance eut peu de temps pour l’observer. Et les quelques indices attrapés à la volée la laissaient perplexe. À son arrivée, le directeur imposa tout de suite l’adresse, les yeux dans les yeux, les siens de couleur acier, exprimant aussi la solidité de cette matière. À son départ, elle l’aperçut de dos, une vareuse marine, un jean noir, à ses pieds des sabots. La moquette anthracite sur tout le sol du premier étage étouffait le bruit singulier des semelles de bois. M. Devon n’avait parlé que de viande lors de l’entretien, pourtant, M. Borney avait tout du marchand de produits de la mer, et revenant de la criée ! S’il se vendait aussi du poisson chez Borney & Fils, ce détail lui avait échappé encore. Elle alla plus loin au sujet du directeur. Pourquoi cette allure de marin échoué, comme s’il était privé de bateau ? L’entremise brusque de M. Devon entre Garance et ses pensées fit éclater la bulle de ses divagations.

— Bien. D’après monsieur le directeur, vous êtes habilitée à prendre le poste d’assistante aux relations… pardon — il ne put réprimer un raclement de gorge, — aux ressources humaines à l’essai. Cela vous laisse quelques jours pour vous y préparer, et apprendre notamment quelques notions en boucherie. Je ne vous raccompagne pas, j’ai une autre réunion qui commence. Au revoir, madame.

Garance ne souhaitait pas s’éterniser non plus. Le froid de la pièce engourdissait ses extrémités. Elle ne voulut pas relever sur le moment que le sous-directeur avait fait mention d’assistante RH « à l’essai », elle serait donc assise sur un siège éjectable. C’est là, elle l’avait deviné, une façon de marquer son désaccord avec son supérieur. Le moyen d’exercer un pouvoir durement acquis après des années de rigueur au travail, de salive ravalée, et ainsi, de reprendre la main sur une décision prise contre sa volonté. À présent, il avait gravi tous les échelons, rien ne le ferait quitter « son » entreprise. Alors, ne pouvant pas aller plus haut, il voulait étendre son ambition de toute la largeur possible. Cela, Garance l’avait « bien » compris. Sur le point de sortir de la salle de réunion, elle reçut un appel de son amie d’enfance, la confidente notamment de ses précédentes défaites.

— Alors, ça s’est bien passé cette fois ?

— Je suis prise. Après une lutte sévère avec le sous-directeur. Mais j’ai réussi !

— Ah ! Très bonne nouvelle ! Enfin ! Mais par qui ? — Borney & Fils, découpage et conditionnement de viande. Un grossiste.

— Toi, dans un entrepôt de carcasses à débiter, tu plaisantes ?

— Pas du tout.

Garance raccrocha vite, elle lui raconterait tout ce soir avant la séance de cinéma. Elle s’engagea prestement dans les escaliers vers la sortie, encombrée d’un sac protégeant son ordinateur. Lequel n’avait pas été ouvert pendant tout l’entretien : exit les démonstrations de graphique, d’analyses des évaluations, de plannings des congés payés, des rapports professionnels. Tous les échantillons de l’expérience acquise après trois ans dans une grande entreprise parisienne.

La capitale qu’elle avait quittée sans regret et le sacrifice de son emploi valaient la peine. Elle était pleine d’espoir. Ravie de son retour dans sa ville natale, elle était bercée par les vagues de conseils de sa mère et son enseignement perpétuel sur le concret de la vie : se loger, manger, régler ses factures. Juste avant que Garance n’ouvre la porte principale et d’être bientôt happée par la fournaise qui régnait sur le parking, une ombre se glissa entre l’été précoce du dehors et l’hiver artificiel du dedans. Le directeur la retint par l’épaule.

— Alors, je peux compter sur vous ?

— Vous pouvez me faire confiance, monsieur Borney.

— Pierre. Pierre Borney.

Un directeur ayant de l’humour, qui se présente à la manière de James Bond, c’est pour le moins inhabituel, mais c’est tout de même amusant, se dit Garance. En outre, il fallait au moins ça pour contrebalancer l’impression d’avoir eu affaire à Dr NO pendant son entrevue. Et finalement, c’était peut-être un bon présage, se souvenant d’avoir vu toute la série de films avec son père, grand fan, quand elle était petite. Il avait la collection complète. Elle n’avait jamais compris pourquoi, lui, agent d’entretien des espaces verts, et s’occupant de son jardin le soir, avait été si fasciné par un personnage aux antipodes du mode de son existence. Et lorsqu’elle avait été assez grande pour le lui demander, il avait succombé brutalement à une maladie. Peu importait si James Bond n’avait rien de commun avec l’image de son père. L’espion anglais était rattaché au souvenir affectueux dans la mémoire d’une jeune fille trop tôt privée d’un être cher et de sa présence irremplaçable. Garance perpétuait les deux passions de Dino Moretti : le cinéma et la bicyclette.

Sortie la première du bâtiment, elle rejoignit au plus vite son vélo, mais prit exprès du temps à enlever l’antivol. Elle laissa le directeur, capitaine de ce bateau où elle allait embarquer lundi matin, partir avant elle pour qu’il ne voie pas sa future grimace quand elle poserait ses fesses sur la selle brûlante devenue un antique fer à repasser, tout juste soulevé de la braise.

L’usine était située dans une zone industrielle en périphérie de Rouen, à trente minutes du centre où elle habitait. Les premiers coups de pédales furent enroulés de manière très enthousiaste.

Elle a réussi son entretien, elle s’en félicite ! Ce succès effaçait toutes les déconvenues précédentes et la série noire de lettres intitulée « Nous sommes au regret de… ». Un sentiment de plénitude s’empara d’elle : en fuite la peur des fins de mois difficiles, des économies qui suffisent à peine pour payer son loyer. Le choix de la liberté en démissionnant avait omis la perspective d’absence de revenu. Et, bien que l’air ne soit pas à proprement parler pur et frais, loin de là, elle respirait à pleins poumons, soulagée.

La succession d’entrepôts longés par la cycliste laissait place à des immeubles aux balcons encombrés et des maisons sans jardin. La circulation se densifiait sur la route droite et ponctuée de feux rouges. Elle dut poser le pied à terre plusieurs fois, ces pauses altéraient sa gaieté et lui donnèrent le temps de réfléchir. Elle pense à sa mère, elle allait pouvoir lui annoncer la nouvelle. Elle avait fait cet entretien avec seulement l’idée de la rassurer et montrer sa bonne volonté à trouver un emploi. Les choses étaient allées plus loin, avait-elle bien mesuré les conséquences ? Dans quoi me suis-je embarquée ? Sur le moment, sa victoire sur Monsieur Pince-sans-rire l’avait grisée, fait rare à marquer d’une croix blanche sur toutes les autres batailles perdues face aux esprits rabat-joie. Ce sous-directeur, vieux jeu et rigide, ne l’aiderait pas à la mise en application de ses concepts « avantgarde ». Restait à présent le sentiment d’avoir foncé tête baissée, sans avoir le recul nécessaire.

Ce petit doute pernicieux et persistant à chaque coup de pédale serait de courte durée, elle était convaincue qu’il disparaîtrait dès qu’elle serait devant sa mère. Qui ne manquerait pas de le dissiper, ne serait-ce que par la satisfaction de voir sa fille reprendre sa vie, sa carrière, en main ? Elle ne put cependant se débarrasser de l’idée d’avoir commis une erreur. Elle, dans une usine de découpe de viande, une place forte des pensées conservatrices, le dernier endroit où proposer une nouvelle conception de management ! Alors qu’allait-elle faire ? Refuser ce poste et risquer de décevoir sa mère ? Peut-être il le faudrait. Elle lui parlerait avec sincérité et sa mère comprendrait. Encore cent mètres avant le domicile maternel, et le monologue dubitatif prendrait fin dès qu’elle aura franchi la petite barrière blanche de la maison où elle avait vécu enfant.

— Mais c’est toi-même qui m’as conseillé d’y aller !

— Oui, parce que c’est toujours bien de se motiver, de se confronter aux réalités professionnelles. De là à y travailler, non. Enfin, je veux dire, pas dans cette entreprise-là. Mme Moretti remuait nerveusement les légumes dans la poêle, tournant le dos à sa fille, qui elle, était appuyée au placard à balai de la cuisine et fixait ses pieds parfaitement joints.

Garance, éberluée, ne trouvait pas le moyen de démêler l’amas de mots agglutinés dans sa bouche pour répondre à sa mère. Déçue en outre de ne pas recevoir une pleine brassée de fierté maternelle.

— Écoute, ma chérie, ça n’enlève rien à ta prouesse, tu as réussi à décrocher cet emploi, j’en suis heureuse, n’en doute pas. Je m’étonne seulement qu’on ait cette discussion. Tu dois bien voir de toi-même que c’est impossible d’y travailler. Gérer des équipes de bouchers, comment voulez-vous vous comprendre ? C’est déjà compliqué, j’imagine, d’être aux ressources humaines, avec un fossé pareil entre eux et toi, tu t’envoies de plein gré à l’abattoir. — Très drôle.

Garance, dans les dernières minutes de son trajet, avait pensé tout un discours sur les raisons qu’elle donnerait à sa mère pour refuser cette embauche. Prise à contre-pied, comme si on lui avait volé ses propres répliques, elle dut subitement en trouver d’autres. Elle refusait d’être confinée dans une case hermétique, dont les murs seraient cimentés par ses convictions personnelles et l’empêcheraient d’en sortir. Tout cela était incompatible avec le mot qu’elle plaçait au-dessus de tous les autres : Liberté. Pas question de se priver de circuler n’importe où, de rencontrer n’importe qui, y compris tous les « pas d’accord avec elle ». Aucun barrage à sa liberté de mouvement n’était admis, quitte à prendre la direction opposée à sa destination première. Ce principe fit surgir une contre-argumentation pas tout à fait maîtrisée.

— Je refuse d’être enfermée dans une case. Je trouve intéressant au contraire de ne pas s’arrêter à des aspirations personnelles en s’excluant des milieux qui n’y correspondent pas. Alors, quoi ? Le RH de chez Michelin collectionne les pneus ? Celle ou celui chez Microsoft ou Apple est forcément un geek ? RH chez Carrefour, on hait forcément les jardins-potager et tout ce qui n’est pas emballé sous plastique ? RH chez Biocoop, on n’a pas le droit d’avoir sa moto adorée de collection dans son garage, qui pétarade gris CO2 quand on la démarre ? Je ne mange pas de viande, ça m’avancerait à quoi de dévorer des escalopes de dinde pour faire un planning et gérer les effectifs ? Le refus d’une augmentation passera mieux si je dis en fin de discours « Je me régale avec un simple steak haché, et vous ? ». Ou bien « Entre carnassiers, on ne peut que se comprendre ! »

Sans doute, Garance était allée plus loin dans son argumentation que sa véritable pensée ; sa verve avait été augmentée par la déception de ne pas se sentir à la hauteur. Son père n’était plus là pour lui donner conseil, parti trop tôt, il y avait longtemps déjà. Elle avait tout juste dix-neuf ans quand elle s’était retrouvée seule avec sa mère.

— Tu divagues, ma chérie. Tu aimes un peu trop les fleurs pour avoir une idée de la réalité qui t’attend. Si ton père était encore là, il penserait comme moi. Mais sinon, fais selon tes souhaits. À trente ans, je n’ai plus à te dire ce que tu dois faire.

La décision de Garance était arrêtée. Les trois jours avant sa prise de poste, la jeune femme avait consciencieusement répertorié les différents métiers en boucherie. Tout est sur le net. Et, même si c’était un comble pour elle, elle avait appris où se trouvaient les différents morceaux sur le bœuf. Elle s’attendait au dégoût à chaque nouvelle recherche, heureusement, c’était souvent représenté par des dessins, semblables au schéma de son entretien. Un sursaut d’amour-propre la poussait à le connaître par cœur, et la perspective de prendre sa revanche face à M. Devon la motivait. Au milieu de ses recherches, le doute énorme ressurgit, et sans, dans le même temps, repenser à son ambition de faire évoluer les choses, elle lui aurait obéi.

Le fameux lundi matin était arrivé, et Garance aurait voulu que le chemin fût plus long avant de parvenir à l’usine. Trop tard pour faire demi-tour, M. Devon et le directeur en personne l’attendaient sur le parking. Le double accueil respectait la physionomie de chacun. Le premier, raide et tranchant comme le pli de son pantalon de costume gris, le deuxième, souriant comme un Robinson heureux qu’on vienne repeupler son île. Le binôme hétéroclite la conduisit dans les bureaux. Cette fois, Garance avait pensé à bien se couvrir, elle devait faire bonne impression, et la crispation due au froid aurait annihilé ses efforts pour être agréable aux individus qu’elle rencontrerait. Première embûche dépassée !

La visite s’arrêta là pour le sous-directeur qui resta dans son office après l’avoir montré. Était-ce pour signifier qu’il considérait l’arrivée de l’assistante RH comme un événement de peu d’importance, ou une façon ostentatoire de marquer son désaveu au choix de son supérieur ? Garance opta pour la première, Pierre Borney, la deuxième. Les deux options étaient vraies.

Avec une grande appréhension, la jeune femme suivit le directeur jusqu’au labo de découpe. S’équiper de la blouse et la charlotte réglementaires était peu de chose au regard de la peur d’être confrontée à la chair vive en rang serré sur des crochets. Faire bonne figure à ses futurs interlocuteurs entourés de carcasses, elle ne savait pas combien de temps elle pourrait contrôler son expression faciale. M. Borney l’avait-il deviné ? Ses efforts de maîtrise de soi inefficaces ? Le parcours fut bref, les présentations sommaires. Le directeur limita l’exposition de sa nouvelle recrue à l’odeur âcre et ferreuse présente dans tout l’espace et à l’excès de ce rouge carmin. Lui est habitué, mais il ménage la sensibilité de l’assistante, il n’est pas question de l’effrayer dès sa première journée. Il sait le caractère spécial, et même tabou en société, de son activité. La dernière recrue, un jeune homme arrivé très motivé pourtant, avait tenu trois mois…

Une fois remonté dans les bureaux, il laissa Garance découvrir son espace de travail. Puis il revint à midi et l’invita à déjeuner.

Il l’emmena à l’une de ses adresses favorites, en centre-ville. L’accès à la rue du restaurant était momentanément interdit à la circulation, se trouvant sur le parcours de manifestants venus nombreux. Remontant le cortège à contre-courant, ils s’abstinrent du moindre échange entre eux, ni l’un ni l’autre ne souhaitait commenter cette actualité.

La gérante les plaça à une table pour deux à l’écart, avec un sourire complice à l’adresse de M. Borney, contente pour lui de ne pas le voir arriver seul cette fois. Il remarqua cette méprise empreinte de bienveillance en espérant que Garance l’avait ignorée. Ce fut le cas, son attention était accaparée par les détonations par intermittence et les sirènes enveloppant les slogans clamés de la foule. Au travers des vitres de l’établissement, la vue sur la rue était brouillée par des fumeroles, le ciel pourtant était bleu.

— Je vous conseille, si vous me le permettez, le bœuf bourguignon. La dame qui nous a accueillis le fait elle-même, et c’est un incontournable. Elle est une de nos clientes.

Pierre Borney l’avait proposé avec peu d’assurance. Son invitée lui avait donné de rares occasions de faire entendre sa voix depuis leur arrivée. Il n’était pas non plus du genre à briser la glace avec aisance et à bousculer une douceur presque muette lui faisant face. Il s’était peut-être un peu emballé vite, cette invitation était sans doute trop rapide. Sa convive devait être sur la réserve, ne sachant rien de lui ni comment aborder tel ou tel sujet. Il n’aurait pas dû se précipiter. À sa décharge, se défend-il, il l’avait fait dans le but de faire à Garance un bon accueil dans son équipe de management. Pour corriger aussi l’impression de congère stricte donnée par Patrick, et faire amende honorable à sa place. Il comptait également sur la magie de la recette, véritable fée sur les papilles, pour mettre en confiance la jeune femme, dont le regard exprimait l’inquiétude.

Garance n’osa pas repousser la suggestion de son chef. Et la commande fut faite. Ce n’était pas la première fois qu’elle était confrontée à ce genre de situation, mais l’extrême gêne était la même. Depuis des années, elle ne se privait plus de refuser des plats à base de viande, et tant pis si elle vexait les cuisiniers, et tous les cordons bleus. Cependant, elle se retrouvait à présent dans un contexte identique à celui d’un épisode douloureux, elle avait quatorze ans.

C’était son premier babysitting, elle s’occuperait d’une petite fille de quatre ans. Avant de les quitter pour la soirée, la mère avait préparé le dîner, deux steaks hachés accompagnés de coquillettes, et servis dans deux assiettes. Garance vint s’asseoir à table sans rien dire, craignant d’être impolie et mettre mal à l’aise des parents qu’elle rencontrait pour la première fois. Mais elle scrutait le plat sans y toucher.

La petite à ses côtés fit un caprice et refusa de manger le steak. « Si tu es grande, dit la mère, tu dois manger ta viande. Regarde Garance, elle ne fait pas la difficile, c’est une grande fille ! » Mère et fille la fixèrent. Au comble de la gêne, elle prit en hâte une bouchée du haché, jusqu’à l’avaler en entier, elle n’envisagea pas contredire l’autorité maternelle et la vexer. Et pourtant, elle mourrait d’envie de dire : « Oh bah moi non plus je n’en veux pas, qu’est-ce qu’il y a comme dessert ? » Elle regrette encore aujourd’hui de s’être tue. Elle avait eu mal au ventre toute la nuit. Des allées et venues aux toilettes une fois la petite couchée. Non pas par conviction envers les animaux, mais parce que c’était une nourriture méconnue à son système digestif !

C’était à peu près la même chose ici, jeune embauchée, son employeur en face d’elle. Plutôt que lui dire la vérité, autant démissionner tout de suite, se convainc-t-elle. Tant pis si elle avait travaillé d’arrache-pied à posséder le rudiment lexical de boucherie. Cela dit, c’est dommage, pour une fois que la tête de la direction n’a pas l’air imbuvable, et même assez sympathique, se dit-elle. Malheureusement, les plats furent servis avant d’avoir réussi à trancher son dilemme. Garance voulut gagner du temps.

— Quels sont les premiers dossiers à traiter ?

— Eh bien, vous me prenez de cours, j’allais vous souhaiter bon appétit. Pour vous répondre, je pense qu’un peu de temps vous sera nécessaire. M. Devon vous fera un briefing. (Pierre sourit) Pardon je déteste ce mot, mais bon, je n’en ai pas trouvé d’autre pour le moment. Donc, je disais un briefing sur les dossiers les plus urgents. En ce qui concerne les salariés, rien de « brûlants ». La plupart travaillent là depuis plusieurs années, tout le monde se connaît bien. Et pour faire remonter ce qu’il y aurait à dire, M. Savatou et Mme Jawara sont les délégués syndicaux. Nous sommes une PME, ce ne sont pas les mêmes enjeux que dans votre précédente entreprise plus grande. J’espère que vous ne vous ennuierez pas chez nous !

Pendant que Pierre Borney parlait, Garance avait trouvé de quelle façon elle lui annoncerait sa démission, n’écoutant qu’à demi, puis soudainement rattrapée par ce trait d’humour en fin de discours. Elle savait peu de chose sur lui, cependant, il avait répété ces signes d’un esprit en décalage assez de fois pour faire une première conclusion. Il semblait autant à sa place comme directeur qu’elle, une végétarienne travaillant pour un boucher. Et ce point commun la toucha.

— Vous ne mangez pas ?

— Pardon ? Oui, oui, je… je commence.