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Une jeune femme tente de renouer les liens avec sa grand-mère et son passé au moyen d'un objet gorgé de souvenirs...
Rouge est une jeune femme énigmatique. Désenchantée, pleine de violence et de contradictions, elle consacre son temps libre à aider Rose, sa grand-mère, qui vient de perdre son mari mais refuse d’en parler.
Pour forcer les défenses de la vieille dame, Rouge décide d’utiliser un cheval de Troie : dans le garage trône un tandem datant du siècle dernier.
Témoin de son temps, acteur principal et récurrent de leur vie, il a toujours fasciné la jeune femme. Et il a tant à raconter…
Rose accepte alors de partager ses souvenirs. Elle pense ainsi aider sa petite-fille à trouver la paix. Surtout, chaque rencontre est une occasion saisie avidement pour profiter l’une de l’autre avant qu’il ne soit trop tard.
Mais le passé comme le présent réserve, parfois, bien des surprises…
Entre histoires bigarrées et confidences essentielles, Rouge Tandem est un roman sensible qui évoque le pouvoir guérisseur des mots et conjugue l’amour à tous les temps.
Ln Caillet signe un ouvrage émouvant et très touchant, en nous dressant ce bel échange entre une petite-fille et sa grand-mère, qui naviguent ensemble dans les méandres des souvenirs familiaux afin de mieux se connaitre.
EXTRAIT
« Tu as fait les cartons ? Pourquoi ne pas m’avoir attendue ? Cela aurait été plus facile.
– Pour qui ? Pour toi ou pour moi ? demanda Rose. Pour ni l’une ni l’autre, je parie ! J’ai tout emballé et tout est parti.
– Je ne comprends pas.
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
– Comment tu peux te séparer des choses comme ça, comme si elles n’avaient jamais compté…
– Elles ne comptent plus. Je n’en ai pas besoin pour me souvenir. Tout est là, indiqua Rose, sa petite main toute ridée nichée sur son cœur. Les souvenirs matériels, tous ces objets encombrent une maison et si tu les laisses faire, ils grignotent toute la place et deviennent les maîtres et toi, l’esclave ! »
CE QU'EN DIT LA CRITIQUE
"J'ai vraiment beaucoup aimé cette tendre histoire faite de flashbacks de la grand-mère. C'est tendre, plein de bons sentiments, l'écriture est douce et agréable et surtout, on a envie de rencontrer ces deux personnages tellement bons!
Vous l'avez compris, j'ai beaucoup aimé ce roman et je vous conseille vivement de le découvrir à votre tour! Beau voyage garanti! Un livre parfait à lire sur la plage (ou au coin d'une cheminée l'hiver)." -
Les Lectures de Maryline .
"C'est une très belle histoire pour laquelle j'ai eu un gros coup de cœur. Je pense même que je prendrai du plaisir à la relire pour pouvoir être encore un peu avec ces femmes. C'est un roman qui fait du bien, qui parle de la vie, des relations amoureuses, familiales. Il est porteur de très beaux messages sur tout ça, sur le temps qui passe et la transmission aux générations d'après. "
Marie-Nel Lit
A PROPOS DE L'AUTEUR
Ln Caillet aime les mots. Clerc de notaire, avocat puis juriste d’entreprise, elle a pris conscience de leur pouvoir. Elle en explore aujourd’hui la magie en s’adressant aux lecteurs.
Elle s’est formée en 2011 à l’animation d’ateliers d’écriture à l’université de Lyon II. Elle est responsable de la manifestation littéraire Parlons Livres de Mornant depuis 2015 et cofondatrice de l’association les Plumes du Lyon qui met en valeur les auteurs des Monts du Lyonnais Mère de famille nombreuse, femme de chef d’entreprise, elle vit à Mornant, au sud de Lyon.
Rouge Tandem est son huitième livre publié.
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Veröffentlichungsjahr: 2019
Couverture et iconographie :
Alain Cournoyer / alaincournoyer.com
Photo de couverture : collection privée de l’auteur
© L’Astre Bleu Éditions, 2019
709 RD 933 – Les Leynards – 01140 GARNERANS
http://lastrebleu-editions.fr
Collection Hélium
ISSN : 2497-4811
Création des versions numériques :
IS Edition, via son label Libres d’écrire, Marseille.
ISBN (version papier) : 978-2-490021-07-9
ISBN (versions numériques) : 978-2-37692-162-2
Dépôt légal : mai 2019
Je suis un livre voyageur – Autopublication, 2017
Le collectionneur de maisons – Éditions En Volume, 2014
Le Lectivore – Éditions Kirographaires, 2013
Éditions (numériques) La Matière Noire, 2013
Natures Mortes – Éditions (numériques) Matopée, Québec, 2013
Justice, une enquête des deux Cardon, avocats à Lyon – Éditions Edilivre, 2012
Le cri de la Gargouille – Éditions Edilivre, 2011
Machines à tuer, une enquête des deux Cardon, avocats à Lyon –
Parce qu’écrire est un plaisir laborieux et exigeant,
Merci à ma famille pour son soutien indéfectible
Merci à Virgile, mon fils, pour ses conseils judicieux
Merci à Monique, ma mère, qui m’a transmis le tandem
et bien d’autres choses encore.
S’efforcer à la contemplation. Une distance nécessaire. Un art de vivre. Une façon d’être. Rouge ne manquait jamais d’appliquer ce précepte. Aussi, coincée dans les embouteillages, elle se concentra.
Des voitures devant, derrière, à côté. Un vrai cortège funéraire noyé dans les fumées des pots d’échappement. Pare-chocs contre pare-chocs. Vitre baissée, coude pointant à l’extérieur, et la nervosité jouant de la batterie sur le volant. Sous ses pieds, Rouge sentait le bitume vibrer d’impatience.
À sa droite, une Nissan Juke noire piaffait. "Piaffait" ? Le verbe avait jailli, incongru, dans la tête de Rouge. Elle regarda mieux : deux naseaux dilatés, une encolure luisante, des fers étincelants, des flancs ramassés, et cette frénésie de cheval de course derrière sa barrière.
Rouge se prit au jeu. Bientôt, les deux véhicules raclèrent d’un sabot nerveux et fouettèrent de la queue. Qui, des deux montures, gagnerait la course ? Certes, celle de Rouge, une Picasso, était moins jeune et avait moins de sang – cela se lisait clairement sur sa silhouette et sa robe vert fané – mais la jeune femme comptait sur l’expérience et les longues années de complicité pour compenser son handicap.
Quand la circulation reprit son cours, Rouge relâcha les rênes. Sa monture bondit en avant et elle l’accompagna de tout son corps. La Juke prit également un départ fougueux. Pendant quelques mètres, les deux véhicules débridés se livrèrent un corps à corps palpitant.
Rouge, accrochée à son volant, commenta d’une voix hystérique les événements :
« Casaque noire est visiblement au meilleur de sa forme ! Mais casaque verte le talonne et revient dans la course ! Casaque noire redouble d’efforts ! Casaque verte donne tout ce qu’elle a ! Seule une demi-foulée sépare les deux concurrents ! Ah, quel suspense ! »
Brutalement, la voiture noire fit une queue de poisson à la verte, l’injuria d’un klaxon tonitruant et disparut dans les fumées âcres de son pot d’échappement. Ce n’était pas du jeu !
Rouge soupira et se tourna résolument vers le paysage. Lyon s’avançait vers elle en souriant.
D’abord le soleil. Éblouissant. Puis le Rhône, sa courbe maîtrisée, son volume opaque, son aspect solide. Un canard concentré était occupé à graver une pointe de flèche sur sa surface à coups de palmes affûtées. De part et d’autre du fleuve, comme plantés au hasard d’une main d’enfant géant, poussaient une construction de containers-lego, les cheminées-fusées de la raffinerie de Feyzin, le musée-vaisseau intergalactique de Confluence et, perchée sur sa colline au-dessus de tout, la cathédrale-éléphant, ses quatre pattes de plastique dressées vers le ciel.
Et si on donnait un grand coup de pied dans cet amas de jouets pour voir ce que ça ferait ? Peut-être que le pachyderme atterrirait dans le fleuve et se gargariserait de barrissements, les fusées dessineraient des arcs-en-ciel et le vaisseau spatial se positionnerait en orbite au-dessus de la ville en émettant un air d’opéra ?
Amusée, Rouge s’arrêta à un feu. Un laveur de vitres se profila à l’horizon. Elle le vit arriver de loin avec sa bouteille d’eau et sa raclette. Elle eut beau dire non avec la bouche et non avec la tête et non avec le bras, l’homme armé d’un sourire têtu et sifflant une musique aigrelette semblait aveuglément sourd. Quand il eut terminé son travail, laissant sur le pare-brise des traînées de mousse noirâtre, il tendit une main agressive. La jeune femme pour toute réponse sourit et siffla le même air discordant. Des injures s’engouffrèrent par la fenêtre à grands claquements d’ailes. Vite, elle enclencha la première.
Se forcer à la contemplation. Une distance vitale. Une façon de survivre.
Rouge redoubla d’efforts.
À droite, la Saône et le nouveau quartier de Confluence. Là se faisaient remarquer des bâtiments rivalisant de modernité. Des jumeaux retinrent l’attention de Rouge : deux cubes tendus de toile d’araignée. L’un vert pomme, l’autre orange. Un ver trop gourmand semblait avoir dévoré les fruits de béton, creusant au passage des tunnels perturbants : étaient-ils concaves ou convexes ?
La jeune femme se détendit et tourna la tête.
À gauche, la colline greffée d’habitations, un semis de maisons souvent anciennes, un château transformé en collège, des élèves fumant leur première cigarette, cachés par l’abribus…
« Allez, tu peux bien m’en passer une ! Fais pas le rat : ta mère en laisse traîner plein la baraque, t’as qu’à tendre la main !
– T’es sûr qu’on nous voit pas d’ici ? Faudrait pas se faire pécho par le dirlo ! Mes vieux seraient fous ! »
Rouge sourit à son imagination, aux adolescents, à sa jeunesse, et aux maisons déclinées en coucher de soleil qui animaient sa vitre. Du rose, du mauve, une touche de marron, un orange très doux, un beige tendre…
Au feu suivant, elle ferma les yeux. Les mains sur le volant et le corps ressentant chaque murmure du moteur, elle goûta les odeurs qui émanaient du panier calé sur la banquette arrière.
Poulet rôti, pommes de terre sautées, carottes cuites avec un demi-sucre et grillées juste comme il faut, tarte aux pommes saupoudrée de sablés pur beurre. Un repas simple et tendre, un refrain qui se chantonne le dimanche et se perpétue de génération en génération. Et si on changeait de menu pour une fois ? Pas question !
Soudain, un énorme choc la projeta en avant. Son front vint s’écraser sur le volant. La tôle gémit longuement. Et sa tête explosa de douleur.
*
Rouge ouvrit les yeux et secoua la tête. Sa main tâtonnante détecta une bosse en devenir. Elle regarda dans son rétroviseur.
Une vieille Polo noire remplie de jeunes était en train de manœuvrer : marche arrière rugissante, déboîtement, saut en avant et pile devant sa portière :
« Eh, pétasse ! Tu sais pas qu’il faut avancer quand c’est vert ? Où t’as appris à conduire ? Dans le cul de ta mère ?! »
De toutes les fenêtres de la Polo jaillissaient des têtes hirsutes de gamins hystériques. Ils étaient au moins sept dans une voiture à cinq places, et qui sait s’il n’y en avait pas tapis dans le coffre ou servant de repose-pieds ! Tous avaient le regard noir et la bouche déformée. Difficile de distinguer les filles des garçons.
Probablement à cause du choc, Rouge n’entendait plus rien mais voyait la scène très nettement au ralenti. Intéressée, elle fixait maintenant son attention sur les bouches en mouvement. Certaines la fascinaient : au creux de la langue miroitait une goutte dorée…
Soudain trois garçons sautèrent de la Polo et encerclèrent sa voiture. Ils se mirent à secouer l’habitacle. Violemment. Rouge, ballotée à l’intérieur, était toujours privée de son. Elle voyait les visages des jeunes : hilares. Les corps des trois autres barbares brutalisant son véhicule, trop proches, collés à la carrosserie, étaient amputés de leur tête. La peur. Il n’y avait plus que la peur dans la Picasso de Rouge.
Puis une voix venant de nulle part :
« Réagis ! Tu n’es pas une victime ! »
D’un coup, le son revint dans les oreilles de Rouge : une cacophonie de hurlements, d’insultes et de klaxons. Et une colère formidable l’électrisa.
Elle ouvrit la portière et sortit de la voiture.
Dans la Polo, les jeunes virent se dresser une femme d’un mètre quatre-vingts vêtue de jeans moulants et d’un blouson de motard noir usé. Le pantalon soulignait ses muscles longs et saillants et ses jambes interminables. Le cuir lui dessinait un buste en V. Aux extrémités de ce corps déployé, des chaussures de sécurité juraient avec un visage fin et racé. Là, sous une coupe courte de cheveux bruns, deux yeux bleu glacial dévoraient la peau blanche. Des sourcils épais froncés, la bouche dure et l’étau d’une mâchoire carrée ne permettaient plus de douter : la femme était sportive ; la femme était en colère ; la femme aurait pu être très belle si elle avait été vulnérable.
Sous le regard ébahi des agresseurs juvéniles, elle se positionna, jambes fléchies, bras levés asymétriques, poings à demi-serrés : elle était prête au combat.
Les jeunes hésitèrent : fallait-il rire ou pleurer ? Mais les voitures autour rageaient d’inertie et l’issue était incertaine. Ils décidèrent de lâcher l’affaire, non sans, au préalable, avoir montré qui était le maître de la situation.
Ainsi, sur les trois descendus à terre, l’un secoua ses hanches dans une parodie d’érotisme vulgaire, l’autre, d’un doigt, trancha sa propre gorge et le troisième transforma sa main en pistolet, la visa et souffla sur son canon improvisé.
Puis ils s’entassèrent à nouveau dans la Polo qui démarra en trombe dans un rugissement de pneus. À un train d’enfer, elle zigzagua entre les véhicules, faisant jaillir sur son passage appels de phares et klaxons retentissants. À travers les quatre fenêtres ouvertes s’échappaient des hurlements de bêtes et des doigts d’honneur en érection. Quand la voiture barbare s’effaça de l’horizon, elle laissa dans son sillage deux traînées nauséabondes sur le bitume et Rouge, jambes fléchies et poings en avant.
La jeune femme mit quelques secondes avant de se détendre. Elle se força à se redresser. Desserrer les poings. Dénouer le cou et relâcher les bras le long du corps. Respirer. Les yeux toujours rivés sur le bout de la rue où la Polo noire avait disparu, elle écouta son cœur ralentir. L’adrénaline lui picotait les doigts. Elle les frotta sur son jean.
Elle s’avisa enfin qu’elle était seule au milieu de la route, des véhicules, et du mécontentement des conducteurs. Un zeste de colère flamba dans sa poitrine lui chauffant instantanément la tête. Elle le maîtrisa d’un haussement d’épaules. Quand elle réintégra l’habitacle de sa voiture, referma la portière et tourna la clé de contact, il ne lui restait au cœur qu’une formidable frustration.
*
Rouge reprit la route.
Suivant toujours obstinément le tracé de la Saône, ses yeux cherchaient quelque chose. L’île Barbe apparut dans sa parure d’automne. S’efforcer à la contemplation ? Une distance nécessaire ? Un art de vivre ? Une façon d’être ? Foutaise ! Elle se gara sur une place de stationnement en épis et coupa le moteur.
D’un poing rageur, elle assassina son volant en rugissant. Elle renversa la tête sur son dossier et se tâta délicatement le crâne. Une bosse incandescente lui mangeait le front.
Elle jeta un œil sur le siège passager. Puis deux : son sac à dos rouge pur Eastpack se tenait bien droit. Comme une borne ou un passager un peu tendu. Mais aussi son sac tout-terrain, son témoin, son complice, son kit de survie…
D’une main pressée, elle fit jouer la fermeture éclair et plongea dans l’ouverture. Ses doigts avides tâtonnèrent. Ils tremblaient trop. Le sac semblait sans fond. Enfin, Rouge reconnut son carnet de notes à spirales et le stylo Bic quatre couleurs. Elle s’en empara, se renversa sur son siège et se mit à écrire à toute allure :
♦ Vous êtes le héros de l’histoire. Vous avez pour mission de traverser la ville de tous les dangers et… d’en ressortir vivant ! Êtes-vous prêt ? Êtes-vous assez fou ? En avez-vous marre d’être une victime ? Si la réponse est NON, sautez les quatre prochains paragraphes. Rendez-vous au cinquième. Si la réponse est OUI, alors vous pouvez lire la suite.
♦ La première épreuve consistera à longer les bords du fleuve sans vous laisser charmer par l’eau qui dort. Trop facile ? Attendez de rencontrer le monstre qui se tapit et vous guette ! Car ce que vous prenez pour une courbe liquide est un serpent aveugle dont la seule, mais redoutable arme, est une peau en miroirs émeraude hypnotiques. Beaucoup ont succombé à son pouvoir ensorceleur et ont péri noyés dans l’habitacle de leur voiture sous un misérable mètre d’eau noire. Et vous ? Saurez-vous résister à la tentation ?
♦ La seconde épreuve, si vous n’y prenez garde, viendra rapidement vous terrasser : du haut de remparts d’acier, la Ville veille à sa sécurité. Quitte à en mourir, elle conserve dans son ventre des acides délétères. Elle n’attend qu’un ordre, un vent contraire, une contrariété, pour déverser sa bile incandescente à travers ses canons disproportionnés et vous liquéfier sur place. Pas sûr que vous puissiez les éviter et encore moins en ressortir indemne ! Peut-être juste atrocement défiguré…
♦ Si, par extraordinaire, vous survivez, le plus dur reste à venir. Un monstre d’airain forme l’ultime rempart de cette ville de tous les dangers. Vous le croyez endormi sous sa carapace désarticulée, mais chaque facette est un œil qui, mine de rien, vous scanne, vous neutralise et vous irradie. S’il le décide, vous imploserez. Quoi que vous fassiez, où que vous vous trouviez, vous ne pouvez lui échapper. La troisième et dernière épreuve consistera donc à affronter cette entité et à répondre à son unique mais redoutable question : « Qui suis-je ? »
♦ Attention ! Si vous vous trompez, c’est la mort assurée ! Alors, êtes-vous prêt à tenter l’aventure ?
♦ Non ? C’est bien ce que je pensais. Rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul à préférer baisser la tête et rebrousser chemin. Victime de votre peur, mais toujours vivant ? Le croyez-vous vraiment ?
Puis, plus bas, après une hésitation, Rouge inscrivit : 2842BA69.
Sur un soupir de soulagement, elle referma d’un geste sec son calepin, le jeta avec le stylo dans son sac à dos et remit le contact. Œil dans le rétro. Marche arrière. Stop. Marche avant. Direction Collonges-au-Mont-d’Or. Terme du voyage.
Rouge appuya sur l’accélérateur. L’heure n’était décidément plus à la contemplation.
Collonges-au-Mont-d’Or n’était pas un village facile à vivre., Situé le long de la Saône, il fallait d’abord grimper pour y accéder. Ensuite, pour Rouge, Collonges souffrait d’un défaut fondamental de structure : où était le centre du bourg ? À côté de la boulangerie et du tabac-presse ? Là, quelques maisons se tenaient effectivement chaud. Autour de la mairie, des écoles primaires et de l’église situées un kilomètre plus haut ? Il semblait que le village, entre ses deux cœurs, ne pouvait choisir.
Rouge s’arrêta au premier. Elle trouva par miracle une place de stationnement à l’endroit où elle le désirait. Elle coupa le moteur et regarda de l’autre côté de la rue. Une maison au crépi violine patiné par l’usure se tenait bancale. Imbriquée en bordure de trottoir, la bâtisse paraissait se camper à peu près droit grâce au support indéfectible des bâtiments mitoyens. Une marquise coiffait sa porte ; au-dessus, deux étages greffés d’un couple de fenêtres s’empilaient, le tout surmonté d’une lucarne et d’un toit ourlé d’un chéneau duquel des herbes folles et des amas de mousse débordaient.
Il faudra que je monte pour nettoyer tout ça, pensa Rouge en scrutant cette friche de ciel. Puis son regard glissa sur les fenêtres du deuxième étage : les volets de bois pendaient misérablement sur leurs gonds. Tout était fatigué.
Soudain, un éclat de soleil illumina une vitre et elle crut voir dans son cadre une toute petite fille aux longs cheveux bruns et aux yeux bleus démesurés lui faire un signe joyeux de la main. Rouge cligna des yeux et le fantôme disparut pour réapparaître un étage en dessous. La friponne avait grandi. Désormais, elle arborait fièrement une coupe de garçon hirsute, ses pommettes saillaient sur un visage carré équilibré par un nez long, fin et légèrement busqué. Ce n’était plus une enfant aux traits doux et ronds. Elle devait avoir quinze ou seize ans.
L’âge rebelle ! Pauvre Rose, j’ai dû la faire tourner en bourrique.
Voyant le rideau de la fenêtre du rez-de-chaussée frissonner, elle se décida enfin à sortir de la voiture.
Qu’est-ce que je vais lui dire ? Comment l’aider ?
Elle fit le tour de son véhicule pour prendre son panier à provisions et son sac à dos. Elle s’arrêta pour contempler l’état de son hayon. Défoncé. La voiture de Rouge, une Picasso vert d’eau achetée d’occasion, affichait deux cent mille kilomètres au compteur. Depuis son acquisition, un gamin avait gravé une tête de Monsieur Patate sur la portière avant gauche, un autre lui avait rayé tout le flanc droit avec le guidon de sa trottinette et une petite route de montagne en Ardèche avait laissé un souvenir inoubliable sur le pare-chocs avant.
Rouge demeurait impassible devant la décrépitude de son véhicule. Pour elle, ce n’était qu’un moyen de locomotion dont l’entretien permettait juste qu’il ne tombe pas en panne. Elle le nettoyait rarement, se contentant de débarrasser l’intérieur de ces prospectus et tickets de stationnement qui menaçaient régulièrement de le transformer en poubelle. Mieux, son aspect extérieur n’était pas pour lui déplaire : sa voiture à elle avait une vie ! Et ce Monsieur Patate ciselé délicatement au tournevis, cette route sinueuse gravée par le guidon et cet arbre qui avait marqué en creux son pare-chocs étaient autant de souvenirs écrits. Des histoires partagées, racontées à grand renfort de carrosserie.
De l’autre côté de la rue, la porte de la maison violine s’entrebâilla.
Qu’est-ce que je vais lui dire ? Comment l’aider ?
*
« Qu’aurais-tu fait si les gamins t’avaient agressée ? »
Rouge grimaça dans le miroir en appliquant un gant de toilette rempli de glaçons sur son front.
« Je les aurais massacrés… et ils m’auraient massacrée.
– Alors, heureusement qu’ils sont partis. »
Rouge se retourna.
Heureusement ? Pas sûr !
En face d’elle, les bras croisés sur les vestiges d’une poitrine nourricière, se tenait une très vieille dame à l’air gentiment réprobateur.
Comme quand j’avais dix ans…
La très vieille dame était minuscule, frêle, voûtée, à la limite de casser. Rouge la dépassait de plusieurs têtes mais n’éprouvait aucun sentiment de supériorité. Il émanait de cet être vénérable une telle force ! Elle semblait tout surplomber. Il en avait toujours été ainsi même si, depuis des années, Rouge courbait l’échine pour la regarder.
« Ne t’inquiète pas pour moi, MaRose.
– Oh, je ne m’inquiète pas. »
Rose se détourna, quitta la salle de bains et entra dans la cuisine attenante. Située à l’arrière de la maison, la pièce était petite, carrée, avec des murs peints en jaune et de la faïence ivoire à mi-hauteur. L’espace était mangé par une grosse table ronde en bois massif cirée deux fois par jour. « C’est la table de ton arrière-arrière-grand-mère ! Qui sait ce qui s’est passé dessus ! » Les éléments de cuisine se pressaient comme ils pouvaient le long des parois. La pièce était éclairée d’une porte-fenêtre ouvrant sur un jardin secret. Il était bien caché derrière la maison par de hauts murs de pierre. Personne dans la rue ne pouvait se douter de son existence.
Rouge avait suivi la vieille dame. Rose s’affairait devant la machine à café. Son dos voûté, avec les deux bras greffés autour qui s’agitaient au-dessus du plan de travail, faisait penser à la carapace d’une tortue. Aujourd’hui, elle était vêtue d’une tunique bleu nuit à pois dorés sur un large pantalon noir. En fait, elle était immuablement vêtue d’une tunique à poches profondes dans lesquelles Rouge trouvait toujours plein de trésors. Seuls la couleur et les motifs variaient avec les jours, les saisons et les années. Sans doute Rouge tenait-elle de Rose cette façon de s’habiller : considérer le vêtement comme un uniforme, un prolongement de soi, en choisir un parfait, en acheter de multiples exemplaires et se reconnaître tous les matins, car la seconde peau n’avait pas changé.
Rouge se détourna de sa grand-mère et s’approcha de la porte-fenêtre. Dehors, le jardin semblait abandonné : des carrés soigneusement délimités ne dépassait aucune plantation. Les fleurs étaient toutes mortes, les légumes arrachés. La terre avait été retournée avec violence au vu de l’épaisseur des mottes sculptées. En témoignait le trident fiché droit dans le sol ravagé. Tout n’était que dégradé de marron et capitulation. La faute à l’automne ? Pas sûr.
Le bruit de la cafetière qui s’ébroue et soupire. Les gouttes tombant de haut, une, deux, trois, vingt, quarante. L’odeur riche, puissante, enivrante du café. Le chuintement de la porte du réfrigérateur et le frisson cliquetant des bouteilles de lait à l’intérieur. L’eau qui jaillit et se tait brusquement. Pardon. Je vous ai dérangées. Le souffle d’une nappe déployée. Le tintement d’une tasse dans sa soucoupe. Une tasse sans sa sous-tasse serait un sacrilège. Le raclement d’une chaise. Le crissement de la paille sous le poids d’un corps.
Rouge saisit la cafetière pleine et rejoignit Rose à table. Elle remplit les tasses et posa précautionneusement la cafetière sur le dessous-de-plat en fer forgé. Ce dernier représentait deux lettres enlacées : un R et un G. Rouge les connaissait par cœur – chaque volute, chaque torsion à la fois délicate et robuste, le renflement des soudures – pour les avoir si souvent caressées.
« J’ai cru que tu ne te déciderais jamais à rentrer, dit Rose en soufflant sur sa tasse.
– Tu m’as vue devant la maison ?
– Je reconnais le bruit de ta guimbarde à l’autre bout de la rue » répondit Rose en redressant le buste.
Rouge contempla cette fierté en souriant tristement.
Puis, sans hésiter :
« Je réfléchissais à ce que j’allais pouvoir te dire. »
Rose ne parut pas surprise par cette franchise.
« Et ?
– Et je ne sais toujours pas.
– Alors, ne dis rien. »
Rouge soupira et regarda autour d’elle. Le dessus du bahut. Les murs. Des choses manquaient.
« Tu as fait les cartons ? Pourquoi ne pas m’avoir attendue ? Cela aurait été plus facile.
– Pour qui ? Pour toi ou pour moi ? demanda Rose. Pour ni l’une ni l’autre, je parie ! J’ai tout emballé et tout est parti.
– Je ne comprends pas.
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
– Comment tu peux te séparer des choses comme ça, comme si elles n’avaient jamais compté…
– Elles ne comptent plus. Je n’en ai pas besoin pour me souvenir. Tout est là, indiqua Rose, sa petite main toute ridée nichée sur son cœur. Les souvenirs matériels, tous ces objets encombrent une maison et si tu les laisses faire, ils grignotent toute la place et deviennent les maîtres et toi, l’esclave ! »
Les yeux de Rouge se posèrent sur le bahut et une vieille horloge de marbre vert apparut un instant pour disparaître ensuite. Sur le mur au-dessus de la tête de Rose se redessinèrent les contours tremblés d’un abécédaire au point de croix encadré d’une délicate tresse de fer forgé. Puis le mirage s’évanouit.
« Tu n’en voulais pas, n’est-ce pas ? demanda Rose le regard inquiet. Tu m’as dit que tu n’en voulais pas.
– Ne te tracasse pas. Je ne voulais rien. Rien, sauf le tandem. »
Rose hocha la tête.
« Il est dans l’atelier. Il t’attend. »
Rouge ressentit soudain le besoin de vérifier. Non qu’elle doutât de Rose, mais le vide de la cuisine – sans parler de celui de la maison tout entière que Rouge pressentait – l’oppressait. Il fallait se rassurer. Aller voir. Toucher.
*
Les deux femmes se levèrent en silence et traversèrent le hall d’entrée jusqu’à une porte. Rouge l’ouvrit, tourna un commutateur en porcelaine : deux grands néons zébrèrent de leur lumière violente le plafond d’une large pièce complètement vide. Ses murs blancs, salis, meurtris, juraient qu’ils avaient été habités, utilisés et aimés jadis. Mais où étaient passés les grosses machines pleines de graisse noire, les copeaux qui formaient un tapis odorant sur la chape de béton et les étagères regorgeant de ferraille, les chalumeaux, les établis croulant sous les outils ?
Rouge réprima toutes ces questions – Les souvenirs matériels, tous ces objets encombrent une maison, et si tu les laisses faire, ils grignotent toute la place et deviennent les maîtres et toi, l’esclave ! – et se concentra sur le mur du fond.
Là, trônant dans tout ce vide, accroché à des patères, se trouvait le tandem. Le seul souvenir que Rouge voulait conserver.
Pourtant, ce n’était qu’un vieux cycle à deux places, tout rouillé. La peinture vert sapin depuis longtemps s’était éteinte. Le cuir des deux selles et des sacoches s’était racorni à tel point que les graisser ne suffirait pas à les sauver. La chaîne pendait lamentablement. Le guidon était tordu et la roue avant complètement voilée. Des rayons étaient arrachés çà et là. Le choc avait dû être violent. Le tandem ne roulait plus depuis longtemps et ne roulerait certainement plus jamais.
D’une main amoureuse, Rouge caressa les tubes, s’arrêtant sur les pneus avachis et craquelés, comme vernis par le temps. D’un doigt indifférent à la poussière, elle en redessina le cadre, s’attardant sur les inscriptions, relisant en braille une histoire dont elle faisait partie mais qui la dépassait largement. Le vénérable n’avait-il pas près de quatre-vingts ans ? Quatre-vingts ans… Qu’avait-il vécu avant Rouge, sans Rouge, malgré Rouge ? Qu’avait-il partagé avec Rose, pour Rose, grâce à Rose ?
Comment l’aider ? La faire parler. Trouver un prétexte.
Le tandem ! Le tandem sera mon cheval de Troie !
Rose la regardait faire sans rien dire, à la fois respectueuse et curieuse : quelle flamme magnifique brûlait subitement dans les yeux si bleus de sa petite-fille !
« Il peut rester ici ? demanda soudain Rouge d’une voix enrouée. J’ai besoin qu’il reste ici un moment.
– Il peut rester ici autant que cela sera nécessaire.
– Tu es sûre ?
– Si c’est important pour toi, il restera.
– Et l’histoire de tous ces objets qui mangent les murs, envahissent la maison et finissent par en devenir maîtres ?
– C’est mon histoire. Pas la tienne. »
Les deux femmes quittèrent l’atelier : l’une derrière l’autre, pas à pas, les yeux rivés sur leurs pieds. De retour dans la cuisine jaune, elles s’assirent en chiens de faïence. La cérémonie du café reprit, tasse dans une main, soucoupe dans l’autre, chaque femme installée dans son propre silence.
Rose soudain soupira et se leva. Elle ouvrit le réfrigérateur et se pencha pour saisir la bouteille de lait. La porte tarda à se refermer.
Quand elle rejoignit Rouge, elle remarqua :
« Tu m’as encore apporté trop de provisions ! Que suis-je censée faire de tout ça ? Nourrir un régiment ?
– Commence par toi. Tu congèleras. Je ne reviens pas avant le week-end prochain.
– Je peux faire mes courses, tu sais.
– Je sais. »
Rouge regarda furtivement les étagères et, à travers la porte vitrée, le garde-manger : vides. Vide était également le réfrigérateur avant qu’elle ne le remplisse en arrivant.
« Je connais le montant de ta retraite et tu ne veux pas que je te donne de l’argent, dit-elle d’un air de reproche.
– Il ne manquerait plus que ça !
– Écoute, on en a déjà discuté : c’est normal que les plus jeunes prennent soin des plus vieux. Chacun son tour !
– Je ne veux pas en entendre parler, ordonna Rose en se levant pour débarrasser sa tasse.
– Je sais » répéta Rouge d’un ton las en la regardant faire semblant de s’affairer.
Une tasse rincée en deux coups de poignet sous l’eau froide, un coup d’éponge sur le plan de travail immaculé, un coup de torchon sur la machine à café…
« Je sais et tu ne me laisses pas le choix ! Je t’apporte à manger. C’est bien fait pour toi !
– Et tu me connais suffisamment pour savoir que je ne vais pas gaspiller ! »
Rouge éclata de rire. Rose réprima un sourire.
« Exactement ! Je me souviens des « finis ton assiette », « ne joue pas avec la nourriture » … »
Puis, retrouvant brusquement son sérieux :
« … et tu as encore maigri…
– Et le travail, ça va ? »
Rouge grimaça sous la diversion mais répondit quand même.
« Ça va.
– Tu fais quoi en ce moment ?
– Je travaille dans un garage.
– Dans les bureaux ?
– Dans le cambouis. J’ai la tête dans le moteur toute la journée.
– Après ton poste de secrétaire médicale, ça doit te changer !
– C’est pour ça que je le fais. »
Rose égrena le chapelet de ses doigts :
« Apprentie boulangère, femme de ménage, serveuse, aide scolaire, maçon, aide à domicile, rémouleur, soigneur dans un zoo, maintenant garagiste… ta capacité d’adaptation me laisse sans voix. Certains des métiers que tu as exercés n’ont même pas de féminin ! »
Rouge la regarda. Comme elle aimait l’admiration qu’elle lisait sur ce visage strié de rides de bas en haut et d’une oreille à l’autre, dans ces yeux bleu vert dilué qui brillaient sous des paupières fanées. Comme elle aimait ce visage.
« La plupart du temps, je n’étais qu’une aide. Je n’ai pratiquement jamais eu le titre qui va avec la fonction ! Cela doit te décevoir que je me sois arrêtée après le bac. On n’en a jamais vraiment parlé…
– Tu sais bien que non. Mais je ne comprends pas : que cherches-tu ?
– Je ne sais pas. Après quelques mois, j’ai l’impression d’avoir fait le tour et du coup, ça ne m’intéresse plus. Il faut que je change.
– Quelle génération !
– Tu crois que c’est un problème de génération ?
– Un problème, je ne sais pas. C’est très bien de changer. C’est très bien de chercher. Mais il faut trouver un jour. Vous me semblez tous courir après quelque chose…
– Le boulot parfait ? Quelque chose qui me remplisse ? Quelque chose qui ait du sens ? Je ne sais pas.
– Et l’écriture ? Tu en es où ?
– L’écriture ?
– Tu écris toujours ? »
Rouge considéra son sac à dos jeté sur le sol de la cuisine et à travers la toile rouge, le carnet à spirales.
« Je prends des notes.
– Ah ! Tes carnets de notes ! Il y en avait partout dans la maison ! Dans ta chambre, au salon, sous les canapés, jusque dans les toilettes !
– Tu n’as jamais rien dit, protesta Rouge.
– Il ne manquerait plus que ça ! J’ai adoré regarder vivre tes carnets. Tu étais toujours en train de gribouiller. À la maison, dans la rue, même pendant les heures d’école ! J’entends encore ta maîtresse s’en réjouir et s’en plaindre. J’étais persuadée que tu allais en faire ton métier. Mais non.
– On ne vit pas de son écriture, tu le sais.
– Je sais, mais c’était si fort en toi.
– Il faut croire que ce n’était pas suffisant.
– Même ça, ça ne te fait plus rêver ?
– Est-ce que j’ai jamais rêvé ?
– Oh oui ! Tout le temps ! Je n’ai jamais connu quelqu’un de plus rêveur ! Quand tu étais petite, tu inventais des histoires à dormir debout : pas des princesses et des dragons, non ! Toi, c’était plutôt des aventures rocambolesques avec des monstres improbables, des épreuves insurmontables, et tu en sortais toujours vainqueur !
– L’aventure dont vous êtes le héros…
– Exactement ! Et après les avoir « vécues », ces aventures, tu les écrivais.
– Quand me suis-je arrêtée de rêver ?
– Je l’ignore. Il n’y a rien eu de précis. Je ne me souviens pas d’un événement en particulier. J’ai juste l’impression qu’un jour, tu t’es réveillée, tu t’es levée, habillée, tu as déjeuné, mais plus rien n’était comme avant. »
Rouge hocha la tête au-dessus de sa tasse à café, les yeux perdus dans le liquide froid et noir.
« Je me suis réveillée. Les rêves ne résistent pas face à la réalité.
– Alors, tu n’écris plus ?
– Non. Si… »
Elle s’arracha à la contemplation de sa tasse et regarda Rose bien en face.
« … En fait, c’est pour ça que je suis ici. »
*
« Je voulais te parler… t’en parler… Voilà : je voudrais… Attends, je vais le chercher ! »
Rouge bondit de sa chaise sous les yeux médusés de Rose et sortit de la pièce en courant.
La vieille dame entendit la porte de l’atelier s’ouvrir à la volée, puis le pas de Rouge, plus lourd, entrecoupé de chocs métalliques et de jurons revenir vers elle.
Quand elle réapparut, elle tenait à bout de bras le tandem tout rouillé. Elle le posa en évidence contre le mur de la cuisine et reprit place autour de la table.
Rose était sidérée. Le trait à moitié effacé de ses lèvres formait un O affaissé. Avec son chignon approximatif laissant dépasser des mèches grises et folles, elle paraissait avoir été secouée comme une poupée de chiffon par un enfant trop joueur.
Rouge rit nerveusement. Comment lui faire comprendre ?
« Ne t’inquiète pas, je le rangerai après. Il n’y aura pas de trace de cambouis sur ton mur.
– Je me fiche bien du ménage ! Que vient faire cette vieillerie dans ma cuisine ? Et pourquoi as-tu besoin de ça pour m’expliquer ce que tu veux ?
– Tout ! C’est l’origine de tout !
– Quel est le rapport avec ton nouveau livre ? Tu écris un nouveau livre, c’est bien ça ? demanda Rose, la voix pleine d’espoir.
– Oui, j’écris un nouveau livre. »
Rose se renversa sur sa chaise. Son plaisir était évident : il colorait ses joues amaigries, il faisait trembler sa bouche et rire ses yeux. Rouge était contente : l’opération « tandem » commençait bien. Il suffirait d’aligner les bons mots, dans le bon ordre, et tout serait parfait.
« Alors voilà, tout part de là, dit-elle en montrant le cycle du doigt. Le tandem, ce tandem, c’est une vie, des vies, des époques, des souvenirs. Je veux raconter l’histoire de ce tandem. Tu sais bien qu’il m’a toujours fascinée. »
Rose sourit.
« Je sais. Je n’ai jamais très bien compris pourquoi. Petite, tu nous avais usés jusqu’à ce que tu obtiennes l’autorisation de l’accrocher au mur de ta chambre. Georges était fou ! »
L’espace d’un instant, tout sembla se figer entre les quatre pans de la cuisine jaune, et le temps se mettre en suspension. Rouge eut même l’impression que la chaise sur laquelle elle était assise et tous les meubles autour se décollaient légèrement du sol.
Puis, brutalement, la vie reprit son cours.
Elle fit un effort pour répondre à Rose.
« Mais pour écrire ce nouveau livre, poursuivit-elle d’une voix étouffée, j’ai besoin de toi. Que tu racontes. »
Rose se leva brusquement, se dirigea vers la porte-fenêtre, scruta son jardin et chaque motte de terre retournée, tripota d’un doigt absent les rideaux qui ne réclamaient rien… Rouge la suivit du regard. Angoissée. Au bord des larmes. Et ce nœud dans sa gorge qui ne cessait d’enfler. Puis elle secoua la tête, écrasa ses yeux d’un poing rageur et retrouva sa voix, ferme, dure et douce à la fois. Sa voix pour Rose.
« Je voudrais que tu me racontes. Tout. Tout ce qui touche ce tandem. Toutes les histoires autour. »
Rouge, concentrée sur le dos de Rose, vit la tête de la vieille dame se redresser subitement. Quand elle se retourna enfin, elle affichait une drôle de mine déterminée et satisfaite. Elle revint s’asseoir.
« Tout ? Mais comment ? Comment procéder ? Par où commencer ? »
Rouge se jeta sur son sac à dos et en extirpa son carnet et son quatre-couleurs. Elle sélectionna le vert, une page vierge et se mit à écrire fiévreusement tout en parlant :
« Le mode opératoire est simple. On discute. Comme d’habitude : de tout, de rien, de ce qui vient. Et dès que tu trouves un écho, un lien avec le tandem, tu me racontes. Je prends des notes. Je te pose des questions. Je rentre chez moi. Je trie les infos. Si je n’ai pas d’autres questions, j’écris l’histoire et la semaine suivante, je reviens et on recommence.
– J’aurai le droit de lire au fur et à mesure ? »
Rouge releva la tête de son carnet et suspendit son crayon.
« Tu auras le droit.
– Et ça va durer jusqu’à quand ?
– Jusqu’à ce que j’aie fini d’écrire toute l’histoire.
– Et on commence maintenant ?
– Je suis prête, lança Rouge en brandissant son stylo.
– Une histoire en lien avec ce dont on a parlé et qui concerne le tandem… »
Rose réfléchissait en plissant le front, le regard fixé sur les motifs alambiqués de la nappe. Ses joues s’épanouissaient comme deux coquelicots au soleil. Quand elle releva les yeux, ils étaient brûlants.
Rouge sourit.
Rose sourit à son tour.
Car les yeux de Rouge aussi étaient brûlants et ses joues, incandescentes.
« On parlait de ton travail, tes expériences… Moi aussi, j’ai eu quelques expériences. Enfin, j’ai fait des petits boulots, comme on dit maintenant. Je ne t’ai jamais raconté l’histoire des confitures ? Maryse ? La Pédale Douce ?
– J’en ai l’eau à la bouche ! Attends que je refasse du café ! »
L’histoire de La Pédale Douce
Rose, jeune épouse, s’ennuyait à sa fenêtre. Les yeux perdus dans le jardin, elle songeait à ces chiffres qu’elle manipulait à longueur de journée. Elle ne détestait pas son métier d’intendante, mais le plat manquait de sel. Son front bombé, allongé par une chevelure en chignon ébouriffé, était barré d’un souci : comment y remédier ?
Dans son regard vert clair, les oiseaux du jardin passaient à toute allure sans s’arrêter. Le printemps se déchaînait sous ses yeux, explosant de couleurs et de joie bestiale, ne sachant plus que faire pour éveiller son attention. En vain. Rose se mordillait la lèvre d’impatience et de perplexité : il devait bien y avoir une solution à ce problème d’assaisonnement.
Disons que les chiffres, une fois alignés, ne la faisaient pas fantasmer. Voilà ! Son mari ? Elle l’aimait bien sûr, sinon elle ne l’aurait pas épousé. Mais à sa manière, il lui prouvait tous les jours que sa vie à elle n’était pas assez épicée. Georges était artisan ferronnier et passionné par son art. Comment lui en vouloir ? Le fer, chauffé à blanc entre ses mains, lui parlait de son désespoir de matière, de ses rêves de chlorophylle, de l’urgence avant refroidissement : devenir bambou, lichen, palétuvier, vrille de la vigne, salsepareille, volubilis. Tout, mais rester vivant !
Les chiffres ne parlaient pas comme ça !
Et puis, de toute façon, être mariée, était-ce une fin en soi ?
Certaines femmes le pensaient vraiment. Rose était une de ces irréductibles, transportée par un sentiment d’injustice et d’allégresse qui criait à l’intérieur de ses tripes : je suis un homme comme les autres ! Tout est possible !
Non, décida-t-elle en branlant du chef jusqu’à l’implosion du chignon dans une envolée d’épingles, elle n’était pas un monstre : sa copine Maryse ressentait la même urgence. Voire un ennui décuplé : elle était femme au foyer. Femme au foyer ! Quel terme désastreux ! Comme si être une femme n’était pas suffisant ! Fallait-il en plus être rattachée à ce feu, l’entretenir, ne pas le laisser s’éteindre ! En devenir esclave ?
Parfaitement ! Maryse était l’esclave de son mari et quand Gérard rentrait des champs – il était paysan – la table devait être mise au carré et l’assiette remplie en pyramide. Pour couronner le tout, Gérard était affreusement laid, et bête de surcroît.
Rose était-elle injuste et méchante ? La jeune femme à sa fenêtre se posa la question. Gérard était un homme épais dans tous les sens du terme. Quand il marchait, tout son corps chavirait comme pour générer le mouvement que les jambes seules étaient incapables de produire. Gérard était énorme et – plus grave ! – plus petit que son épouse. Ses cheveux gras se raréfiaient déjà sur le sommet d’un crâne en forme d’obus perpétuellement moite. Deux oreilles décollées et disproportionnées parachevaient le tableau du niais par excellence. Pas de chance, Gérard ? Certes, la nature ne l’avait pas gâté et s’il n’y avait eu que cela, il aurait pu être excusé.
Mais voilà ! Il ne lui suffisait pas d’être repoussant : il était assommant. Et ses oreilles ne mentaient pas : il était bête. À pleurer. Pauvre Maryse ! Un exemple ? Comment choisir ? Il y en avait tellement ! Tiens ! Dimanche dernier, Rose et Georges avaient croisé le couple à la guinguette de Marcel sur les bords de Saône. Georges s’était poliment enquis de la récolte du moment. Gérard avait répondu que cette année, les champs, c’était comme sa femme : jachère ! Rose avait tenté de changer de sujet en parlant météo et Gérard d’enchaîner, hilare :
« Il pleuvra des grenouilles avant que Maryse fasse son devoir ! Tiens, et si on en mangeait, des grenouilles ? Ça me donne envie, moi ! »
Dès lors, comment reprocher à Maryse de vouloir échapper à sa condition ?
Non, décidément, Rose n’était pas injuste. Ni méchante. Simplement réaliste. Elle n’ignorait pas non plus que son antipathie était partagée : Gérard ne l’aimait pas. Il lui lançait régulièrement des piques, tentait de prendre Georges à partie, raillait cette demi-portion qui voulait se faire passer pour une grande.
