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Chers lecteurs et lectrices, vous êtes conviés à un dernier rendez-vous à Ruby-des-Ruisseaux.
Ce charmant village, fondé par des Écossais et situé près de la rivière, s’enorgueillit de trois magnifiques îles. Sur l’une d’elles se trouve l’auberge pittoresque, nommée « Les Lupins ». Un événement dramatique s’y produira et la survie de ce lieu s’en trouvera grandement menacé… Que dire du spectre de la compagnie Macleod-Beaudoin qui se dressera à nouveau à l’horizon, causant un bouleversement parmi la population ? Des intrigues se trameront et les personnages de Ruby-des-Ruisseaux vivront de grandes prises de conscience. Le hameau subira également des situations très émouvantes et poignantes, qui feront vibrer le cœur de chacun des villageois. Est-ce que « l’effet Ruby » se manifestera à nouveau ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nancy Reid, originaire d’East Angus en Estrie, étudie en administration et travaille dans l’éducation. Artiste dans l’âme, elle fonde une académie de dessin et peinture à l’huile pour enfants et adultes. Passionnée par ses racines écossaises, elle explore l’écriture comme une forme d’art, donnant naissance à la collection "Ruby-des-Ruisseaux". À travers des personnages authentiques, elle nous plonge dans un village bucolique où priment les valeurs communautaires, familiales et intergénérationnelles.
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Veröffentlichungsjahr: 2025




Nancy Reid

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebook et Instagram : Éditions Lo-Ély
Auteure : Nancy Reid
Facebook : Nancy Reid
Direction littéraire : Tricia Lauzon
Mise en page et révision : Lydia Lagarde
Correction : Ginette Bédard
Graphiste pour la couverture : Véronique Brazeau
Imprimerie : Marquis
Dépôt légal –
Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2025
Bibliothèque et Archives Canada 2025
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.


Imprimé au Canada
ISBN EPUB : 978-2-89855-075-1
ISBN EPUB collection : 978-2-925237-14-3
Remerciements
Je vous convie, chers lecteurs et lectrices à un dernier rendez-vous à Ruby-des-Ruisseaux. J’en profite pour vous remercier pour vos encouragements et vos commentaires tellement appréciateurs qu’ils m’ont procuré beaucoup d’émotion.
J’aimerais aussi vous faire part de toute la gratitude éprouvée envers mon conjoint pour son appui et son enthousiasme face à ma série d’époque.
Il va également de soi que mon éditrice mérite aussi toute ma reconnaissance pour son professionnalisme, la pertinence de ses commentaires et la liberté qu’elle m’a accordée en tant qu’auteure.
Un dernier mot que je destine à mes personnages, que j’ai aimés et qui ont collaboré au succès de cette série. Je conçois que cela puisse paraître bizarre, mais ils m’ont quelques fois suggéré des réparties fort appropriées.
Je vous laisse sur ce petit mot en gaélique écossais :
« An turas seo, dè a tha aig Ruby-des-Ruisseaux dhuinn ? »
Cette fois-ci, que nous réserve Ruby-des-Ruisseaux ?
Nancy Reid
Personnages
Les CAMERON :
Ruby R.
Les BEAUDIN :
Camélia (veuve et propriétaire du salon de thé)
Les BEAUDOIN :
Morag Macleod-Beaudoin
Enfants : William et Ludovic
Les BLUTEAU :
Romain (maire) et Carmen (épouse et mairesse)
Les CUMMINGS :
Rébecca et Alice (deux sœurs)
Les LABERGE :
Olivier et Luce (épouse)
Les MACKENSIE :
Thomas (marchand général)
Petits-enfants : Jean-Thomas et Érin Sinclair (épouse)
Les PERREAULT :
Julius (journaliste retraité) Andrée-Anne Scott (épouse)
Les SCOTT :
Walter et Fiona (épouse)
Les SINCLAIR :
Marguerite (divorcée et propriétaire de la Résidence Sinclair)
Les DESROSIERS :
Esmée Bald-Desrosiers (matriache)
Paul et Simone (épouse), Lydia et Rose
Solange, Sarah, Paul junior, Patrick et Philippe
Les Amis :
Père Ramsay et Serge Roberge, dit l’asperge
Rosamund Ross
Antoine Lebrun (enseignant au manoir
Prologue
Nous sommes maintenant en 1974 et les habitants de cet agréable village continuent d’évoluer au rythme des saisons.
Le magasin général, centre névralgique de Ruby-des-Ruisseaux, propriété de Jean-Thomas Mackensie et d’Érin Sinclair, prospère grâce à l’affluence des touristes. En effet, la notoriété de ce hameau s’est accrue. Les méandres de la rivière qui serpente au cœur de Ruby-des-Ruisseaux, la culture écossaise et la fête de commémoration du village sont des particularités des plus attrayantes pour les visiteurs.
L’auberge « Les Lupins », située sur l’île Macleod, accueille en ses murs les nombreux touristes qui sont invariablement éblouis par l’immense cheminée sise dans la chaleureuse salle à manger et par l’accueil excentrique que leur réserve l’hôte, Ludovic Beaudoin. Ce dernier est l’artiste de la famille, il dirige également le centre culturel.
Le maire Romain Bluteau, quant à lui, règne depuis des années à la mairie de Ruby-des-Ruisseaux, et son épouse, Carmen, se délecte du privilège que lui octroie ce statut.
Mentionnons également que Marguerite Sinclair, la propriétaire de la Résidence Sinclair, lieu où les aînés sont traités comme des membres de sa famille, a essuyé une défaite lors des dernières élections municipales. Tentera-t-elle de récidiver ?
Ruby Cameron et Rose Desrosiers vivent désormais heureuses sur l’île de Camélia, dans le chalet maintenant rénové, que cette dernière leur a vendu. Il est à noter que Ruby et sa cousine Sarah Desrosiers travaillent vaillamment à l’expansion de leur entreprise maraîchère « Les trésors du manoir ». Quant à Solange, la sœur aînée de Sarah, elle a épousé Antoine Lebrun, l’enseignant, et ils demeurent tous les deux dans l’appartement situé au-dessus du salon de thé.
Chers lecteurs, que nous réserve cette année 1974 ? Les gens de Ruby-des-Ruisseaux, petit village bucolique, vivront certainement quelques péripéties et il n’en tient qu’à vous de vous joindre à eux.
« L’effet Ruby » se manifestera-t-il à nouveau ?
Calendrier de juillet
Chapitre 1
Cela faisait déjà quelques années que la population de Ruby-des-Ruisseaux soulignait la date de fondation du village, soit le 28 juillet 1789. Camélia Beaudin, une des propriétaires du salon de thé, avait proposé cette activité communautaire pour endiguer les éternelles confrontations entre Thomas Mackensie, farouche fédéraliste, et le maire Romain Bluteau, ardent défenseur d’un Québec souverain. Cette année, la fête de commémoration de Ruby-des-Ruisseaux avait pris beaucoup d’ampleur, si on la comparait à celle tenue en 1969.
Depuis ce temps, les touristes affluaient en plus grand nombre à Ruby-des-Ruisseaux. Les particularités de ce hameau, fondé par des Écossais qui célébraient leur culture unique, ainsi que le site géographique des plus enchanteurs, contribuaient énormément au succès de cette fête. Ces trois îles annexées lui donnaient un air bucolique.
Cet anniversaire de commémoration se tenait comme toujours sur l’île de Camélia et, encore une fois, cette dernière en avait été élue présidente, alors les nombreux préparatifs l’absorbaient grandement. Tous les artisans du village, comme madame Rosamund Ross, qui proposait ses créations mettant en valeur les différents tartans écossais, madame Fiona Scott et ses adorables tricots, madame Luce Laberge et ses travaux de couture ainsi que monsieur Bélanger et ses nombreuses cabanes d’oiseaux, proposaient fièrement leurs créations. La nouvelle entreprise de deux jeunes filles du village, Sarah Desrosiers et Ruby Cameron, faisant étalage de produits frais ainsi que de différentes marinades, gelées et confitures, s’était jointe aux autres artisans. Rébecca Cummings, peintre amateure, s’était laissée convaincre par sa nouvelle amie, Rose Desrosiers, d’exposer ses tableaux d’art figuratif. Rose, avec ses doigts de fée, présentait quant à elle ses travaux de broderie et de dentelle. La mairesse, Carmen Bluteau, elle-même dotée d’une grande habileté dans l’exécution des travaux de dentelle, y avait aussi un étal.
Néanmoins, celle-ci était furieuse que Camélia ait accepté Rose Desrosiers, étant donné que cette dernière présentait des œuvres similaires aux siennes. Camélia devait user de sa grande patience pour répéter à maintes reprises à la mairesse qu’il serait mal vu de refuser une exposante du village.
Depuis quelques jours, Carmen Bluteau se plaignait également de ce qu’elle qualifiait de « magouilles de la Sinclair ». Elle houspillait Camélia afin de prévenir la très active Marguerite Sinclair que la propagande politique ne devait en aucun cas venir entacher cette journée commémorative.
***
Malgré un soleil magnifique et une journée qui s’annonçait paradisiaque, Camélia commençait à ressentir la fatigue et le stress engendrés par cette présidence de la fête et par la direction de son commerce. D’ailleurs, depuis quelques jours, elle tentait désespérément de conjuguer les derniers préparatifs de la commémoration avec son travail au salon de thé. La température exceptionnellement chaude de ce mois de juillet attirait de nombreux touristes et le personnel réduit de l’endroit s’essoufflait.
— Camélia, il faut trouver une solution, dit Andrée-Anne, soucieuse.
— Je sais, répondit-elle en secouant la tête. Ruby travaille déjà plusieurs heures par semaine et nous ne pouvons pas lui en demander davantage. Elle œuvre aussi au magasin général et elle a sa propre entreprise avec sa cousine Sarah.
— Leur petit commerce prend de l’ampleur et je suis très contente pour elles, n’empêche que nous ne pouvons pas continuer sur cette lancée. Alice m’aide de plus en plus en cuisine, mais ce qui me cause un réel souci, ce sont les longues heures de travail que tu dois fournir en salle.
— Ne t’inquiète pas pour moi, répondit Camélia, désirant se montrer rassurante.
À ce moment-là, Thomas Mackensie fit son entrée au salon de thé, ce qui la dispensa de poursuivre la conversation. Elle se dirigea en souriant vers son vieil ami.
— Bonjour. Je t’apporte des roulés à la cannelle ? demanda-t-elle.
— Avec plaisir ! Tu connais mes goûts ! Ce matin, pour compléter, je vais opter pour un thé Earl Grey, ajouta-t-il en souriant.
Camélia s’en fut vers la cuisine, sous l’œil scrutateur de son grand ami, qui fronça les sourcils. Cette dernière marchait plus lentement et elle semblait courber légèrement l’échine, ce qui l’inquiéta. Au retour de celle-ci, il s’enquit :
— Comment vas-tu ?
— Bien, répondit-elle.
— Ce n’est pas mon avis, affirma-t-il avec suspicion. Dis-moi la vérité.
Même si elle était habituée au ton autoritaire de son vieil ami, elle fut tout de même offusquée et elle se rebiffa. Thomas, constatant l’attitude peu amène de Camélia, réitéra sa demande, en adoucissant le ton. Cette dernière prit place en face de lui et, en soupirant, lui dit :
— Mon cher ami, je me sens tellement vieille.
— Toi ! Vieille ! s’exclama-t-il en arquant les sourcils. Tu es toujours aussi resplendissante.
— Ce sont des mots réconfortants venant d’un ami sincère, mais sérieusement, je me sens très fatiguée. La commémoration du village et le travail au salon de thé sapent toute mon énergie.
— C’est vrai que les gens du village t’apprécient beaucoup et ton objectivité est nécessaire pour assurer la réussite de cet événement important.
— N’empêche que cette année me semble plus accaparante, continua l’organisatrice de l’événement.
— Ruby-des-Ruisseaux attire de plus en plus de visiteurs, murmura-t-il pensivement. D’une certaine façon, les commerces font des affaires d’or, mais d’un autre côté, ça amène plus de travail.
— Et je manque de personnel ! ajouta la propriétaire en soupirant.
— Camélia, ma chère amie, je suis conscient de me répéter, mais je crois que tu devrais consulter le docteur Desrosiers.
— Consulter ! rétorqua-t-elle avec impatience. Je me demande bien pourquoi.
— Je serai franc avec toi : tu sembles très fatiguée et tes responsabilités présentes sont trop lourdes. Ta santé m’importe beaucoup et j’avoue que tu as changé. Ta patience légendaire… comment dirais-je, balbutia-t-il, anxieux de ne pas vexer sa chère amie
Cette dernière réalisa sa promptitude à s’irriter, et avec empressement, elle s’adressa à lui :
— Je te prie de m’excuser. Tu as raison, je m’exaspère plus facilement. Néanmoins, je ne crois pas pertinent de demander conseil au docteur Desrosiers.
— Tu t’entêtes ! reprit-il en secouant la tête.
— Toi aussi ! riposta-t-elle en souriant.
***
Le magasin général faisait des affaires d’or. Les clients réguliers et les touristes se côtoyaient dans ce décor d’une autre époque. Ce jour-là, Érin ne savait où donner de la tête, car Jean-Thomas s’était absenté pour la journée. Il était impératif que le magasin général se procure de la marchandise additionnelle. Sachant qu’un plus grand achalandage pouvait être occasionné par un été exceptionnel, il avait emmené son fils, le petit Brian.
Érin s’efforçait de garder le sourire, car chacun espérait être servi le premier. L’aide de Ruby Cameron lui était précieuse et elle aurait aimé lui proposer des heures additionnelles, mais elle était pleinement consciente que celle-ci la dépannait. En effet, la petite entreprise « Les trésors du manoir », fondée par les deux cousines, prenait de l’essor et les deux jeunes filles dynamiques se préparaient avec enthousiasme à la fête de commémoration, car elles y auraient un étal, où leurs produits du terroir seraient offerts aux visiteurs.
Le père Ramsay, doyen du village, se berçait avec entrain. Il relevait sans cesse ses petites lunettes, soucieux de ne rien manquer. Il adorait être au courant de tout ce qui se passait dans SON village. Son ami de toujours, Serge l’asperge, écoutait patiemment Marguerite Sinclair, la mère d’Érin et propriétaire de la résidence pour personnes âgées du village, lui divulguer ses récentes stratégies en vue des élections municipales à venir. Son chignon pendait largement, mais elle ne s’en souciait nullement, tant elle s’animait avec fougue.
— Cerise noire ! s’exclama Serge l’asperge. Ce ne sont pas les idées qui manquent !
— Chansonnette ! N’est-ce pas ce qu’il faut pour diriger une municipalité ! rétorqua-t-elle en arborant un large sourire.
Érin jetait fréquemment un regard vers sa mère. Elle laissa filtrer un sourire, tant elle admirait la ténacité de sa maman. Malgré sa défaite quelques années plus tôt, elle récidivait et osait se présenter à nouveau contre le maire sortant, Romain Bluteau.
— Ce qu’il faut à Ruby-des-Ruisseaux, c’est du sang neuf ! poursuivit Marguerite en élevant la voix.
— Vous profitez de chaque occasion pour promouvoir votre vision de ce que devrait être ce village, interrompit ironiquement Luce Laberge en s’approchant de la caisse.
— Madame Laberge ! s’écria l’interpellée en se retournant vivement. Vous semblez désapprouver mes propos.
— Effectivement, madame Sinclair. Il me semble de très mauvais goût de houspiller les gens à tout moment avec vos convictions. Nous sommes dans un magasin, chère madame, et non en assemblée publique, ajouta-t-elle en relevant fièrement le menton.
— Je ne crois pas devoir vous demander la permission pour m’exprimer, rétorqua-t-elle en fronçant les sourcils.
— Je n’ai pas cette prétention, ajouta Luce, railleuse, car elle réalisait qu’elle venait de déstabiliser la Sinclair.
Il lui tardait de tout raconter à sa bonne amie Carmen Bluteau.
— Chansonnette ! il faudrait dans ce cas tenir votre langue, répondit-elle en éclatant d’un rire sonore.
Luce Laberge rougit et s’empressa de riposter :
— Ruby-des-Ruisseaux connaît des jours prospères et les touristes affluent en grand nombre. Vous ne pouvez certainement pas vous approprier ce succès, chère madame !
— Vous semblez attribuer au maire Bluteau tous les bienfaits vécus dans ce village… Peut-être devrais-je vous raviver la mémoire ? rétorqua Marguerite en raffermissant le ton.
— Je n’ai nullement besoin de votre expertise ! Sur ce, je vous laisse à votre propagande de mauvais goût !
Luce releva le menton, passa devant Marguerite, paya pour ses achats, et sans un mot, sortit du magasin général la tête haute.
— En voilà une que je ne convaincrai jamais ! s’exclama la candidate aux élections en riant.
— Tut Tut Tut ! votre façon de voir les choses représente, à mon humble avis, une sagesse qui est tout à votre honneur, intervint le père Ramsay en émettant une petite toux.
— Chansonnette ! s’exclama-t-elle. C’est bien la première fois que je suis affublée d’une telle qualité ! Tu entends ça, Érin ?
— Comme tout le monde ! répondit cette dernière en souriant.
— Je poursuis ma réflexion, reprit le père Ramsay, d’un ton pompeux : Ma chère Marguerite, le fait de reconnaître que vous n’aurez pas tous les votes du village vous évite de perdre votre temps.
— Vous avez raison, père Ramsay, mais je vous avoue que j’adore élaborer mes stratégies et mes visions futures pour Ruby-des-Ruisseaux, répondit-elle en riant.
— Cerise noire ! s’exclama Serge l’asperge. Madame Laberge semble véritablement très fâchée.
Elle haussa les épaules avec désinvolture, son chignon en équilibre précaire.
***
Luce Laberge hâtait le pas, le visage congestionné par la colère. Parvenue devant la maison de Carmen Bluteau, elle s’arrêta, replaça ses cheveux, reprit son souffle et monta les quelques marches de la véranda. Peu après le son du carillon, Carmen ouvrit la porte, et, surprise par cette visite inopinée, s’enquit :
— Madame Laberge ! Que me vaut cette visite importune ? articula-t-elle du bout des lèvres.
— Ma très chère amie, affirma Luce sans remarquer le haut-le-corps ulcéré de Carmen, je dois absolument vous parler.
Et sans attendre d’y être invitée, elle pénétra dans la maison des Bluteau. D’un pas déterminé, elle se dirigea vers le grand salon austère, assombri par les lourdes tentures fixées aux fenêtres. À regret, Carmen la suivit.
— Ma chère amie, répéta la visiteuse en souriant, ma visite est impérative et vous m’en serez certainement très reconnaissante.
La froideur de son hôtesse ne sembla nullement accabler l’importune. Le signe d’encouragement se faisant absent, elle poursuivit :
— Je viens tout juste du magasin général et devinez qui s’y trouvait ? questionna-t-elle en dévisageant celle qu’elle admirait tant.
— Des petites gens, j’imagine, répondit la femme du maire, dédaigneuse.
Sans relever cette réplique sarcastique, Luce poursuivit :
— Comme je le mentionnais précédemment, je me trouvais au magasin général, lorsque j’entendis Marguerite Sinclair s’égosillant avec ses promesses électorales.
— Au magasin général ? intervint la mairesse en fronçant les sourcils. Elle en a du culot !
— Je ne vous le fais pas dire, ma chère Carmen, s’enhardit la visiteuse. Je lui ai d’ailleurs fait remarquer son manque d’éthique, ajouta-t-elle en affichant une fierté non contenue.
Carmen gardait le silence et réfléchissait tandis que Luce, suspendue à ses lèvres, attendait patiemment des félicitations pour sa loyauté à toute épreuve. Le silence se prolongeait et Luce, impatiente, proposa :
— Qu’allons-nous faire pour contrer cette intrigante ?
— Nous ? demanda Carmen, éberluée par le sans-gêne de cette petite souris sans envergure.
— Je suggère que nous affrontions cette Sinclair et que nous démontrions les absurdités qu’elle prône ! avança Luce en s’animant.
— Je ne comprends pas vos propos, scanda l’hôtesse.
— Nous ne pouvons pas laisser cette folle déblatérer de la sorte ! Il nous faut réagir !
— Madame Laberge, répondit Carmen avec froideur, je vous prie de vous calmer et…
— Me calmer ! rétorqua la visiteuse, abasourdie.
— Il appartient à mon mari, le maire, de décider quelles seront ses tactiques en vue de l’élection à venir. En tant qu’épouse du maire et compte tenu de mon expérience, il est primordial, madame Laberge, que vous preniez un peu de recul vis-à-vis de moi, conclut-elle d’un regard dénué de chaleur.
L’épouse d’Olivier Laberge tentait d’enregistrer ces paroles peu amicales et teintées d’un manque flagrant de reconnaissance. Il était impossible que Carmen, sa grande amie, puisse agir de la sorte. Elle se devait de tirer cela au clair.
— Je m’en voudrais de vous vexer, chère amie, mais il me semble que vous devriez m’être redevable et…
— Redevable ?! s’exclama la mairesse.
— En tant que grandes amies, je me suis empressée de vous faire part des magouilles de madame Sinclair, vous prouvant encore une fois ma loyauté, répondit Luce en scrutant celle qu’elle idolâtrait.
Carmen réalisa soudain qu’il n’était pas dans ses intérêts de se mettre à dos cette alliée. Au prix d’un effort surhumain, elle ébaucha un sourire crispé et répondit à sa visiteuse.
— Vous avez raison, ma chère et je vous remercie pour ces informations très utiles. J’en ferai part à mon époux dès que je le verrai.
— Je savais bien que mon interprétation concernant ton attitude était erronée, s’enflamma Luce. Nous sommes tellement de bonnes amies ! conclut-elle en faisant une grande accolade à une Carmen droite comme un i.
Cette dernière se dégagea de cette étreinte et la congédia, prétextant une foule de choses à faire.
***
La véranda de Maple Cottage offrait une oasis ombragée à Rose Desrosiers et Rébecca Cummings, qui prenaient paisiblement le thé. Un silence bienfaisant s’était installé et ni l’une ni l’autre ne ressentait de malaise. Elles s’étaient découvert plusieurs points en commun, dont l’amour de la nature et des arts, chacune admirant le talent de l’autre. Une grande timidité les unissait également.
Soudain, la sœur aînée Cummings reposa sa tasse de thé et dit :
— J’y ai bien réfléchi et je ne crois pas que je vais exposer mes tableaux lors de la fête commémorative.
— Rébecca ! Je ne compte plus les fois où tu as émis ce commentaire.
— Si je te dérange, il faut me le dire ! rétorqua-t-elle avec sa promptitude légendaire.
— Ne te fâche pas, reprit son amie en souriant. Je ne voulais pas te froisser, mais avoue que tu… comment dirais-je, continua-t-elle en hésitant.
— Que je radote ! compléta Rébecca, d’un ton faussement rébarbatif.
Le vif éclat de rire de cette dernière suscita un sourire sur le doux visage de sa compagne.
— J’y ai cru ! affirma-t-elle.
— N’empêche que je n’ai pas envie de participer à tout ce branle-bas. Je déteste tellement attirer l’attention et je ne m’imagine pas être le point de mire de tous les villageois. J’ajouterais que les commentaires concernant mes tableaux ne m’intéressent nullement, conclut-elle en secouant la tête, butée.
— Rébecca, je t’en prie, ne me laisse pas seule. Si nous sommes ensemble devant notre étal, je me sentirai plus à l’aise. De plus, nous avions convenu d’exposer toutes les deux. Ne l’oublie pas ! Tes magnifiques tableaux auront un succès fou ! J’en suis convaincue ! Mes modestes dentelles compléteront notre exposition. De plus, nous avons donné notre parole à Camélia. Il m’est impossible de me rétracter ainsi à quelques jours de l’événement et de faire ainsi faux bond à cette femme si dévouée !
— Hum, marmonna la peintre. J’avoue que Camélia sera déçue si nous nous retirons… Mais cesse de diminuer la qualité de tes œuvres. Tu as des doigts de fée !
— Cela ne fait pas l’unanimité, murmura Rose.
— Explique-toi !
— La semaine dernière, j’ai entendu la mairesse se plaindre auprès de Camélia. Elle prétend que je n’ai pas ma place dans cette exposition, étant donné que nous proposons le même produit : de la dentelle.
— Pfft ! Cette femme est une éternelle emmerdeuse ! lança Rébecca.
— Rébecca ! répondit Rose, ne parvenant pas à s’habituer aux propos dénués de filtre de son amie.
— Quoi ? Je ne fais qu’exprimer ce que je pense.
— Tout de même, si la mairesse exige mon retrait de l’exposition, je m’y conformerai.
Un éclat de rire interrompit Rose, qui, interrogative, attendait des explications.
— Camélia est une femme droite et jamais elle ne se laissera dicter sa conduite, ni intimider par la mairesse.
— Tu crois ?
— J’en suis persuadée. Alors…, ajouta-t-elle en poussant un profond soupir, exposons nos œuvres !
Rose se taisait, le regard perdu dans ses pensées.
— Tu ne dis rien ? demanda Rébecca, s’attendant à une réplique de soulagement.
— Pardonne-moi, répondit Rose confuse. Tu disais ?
— Je capitulais. Nous tiendrons parole et irons à l’échafaud.
— Tu dramatises encore une fois, répondit Rose, ébauchant un sourire.
— Vas-tu enfin me dire ce qui te turlupine ainsi ?
Le regard interrogateur de Rose eut raison de la patience de Rébecca.
— Ne joue pas à ce petit jeu avec moi. Je commence à te connaître et je suis convaincue que tu me caches quelque chose. Depuis quelque temps, tu sembles très soucieuse. Alors, lâche le morceau !
Le ton autoritaire de Rébecca blessa Rose.
— Je crois que je vais rentrer chez moi, dit-elle en se levant.
L’aînée des Cummings réalisa rapidement que son attitude était inexcusable.
— Ne pars pas. Je te prie de m’excuser. Mon caractère colérique et impatient ne justifie aucunement ma façon de parler à une véritable amie.
Rose hésita, puis répondit :
— Voilà un aveu digne de mention. Je m’en souviendrai longtemps, ajouta-t-elle en souriant, très touchée par les paroles de sa grande amie.
— Si tu souhaites te confier, je serai toujours disponible, déclara Rébecca. En attendant, terminons notre thé.
— Tu as raison… Je suis perplexe parce que je ne sais pas comment gérer la situation avec ma fille, Ruby.
— Ruby ? Elle semble pourtant très heureuse.
— Depuis quelques mois, elle pose énormément de questions sur son père biologique.
— Et ? Quel est le problème ? Pourquoi ne pas lui dire qu’il est décédé ?
— Tout simplement parce que ce n’est peut-être pas le cas.
— Mais ! J’ai toujours cru qu’il était mort ! s’exclama Rébecca. Tu n’en parles jamais.
— — J’ai tellement honte…, répondit Rose en laissant échapper un sanglot. Il m’a abandonnée… Je croyais au grand amour, et quelque temps après lui avoir appris que je portais son enfant, il a disparu… sans un mot… sans une explication.
— C’est affreux ! commenta Rébecca. C’est un écœurant, un homme sans colonne, comme disait ma mère !
— Je l’aimais tellement, murmura Rose.
Rébecca se pinça, réprimant son impatience, et attendit que son amie poursuive son récit.
— Comme je te l’ai déjà mentionné, à l’annonce de ma grossesse, ma mère m’envoya à Montréal. Cette période de ma vie est tellement floue et triste. Je vivais une grossesse et une peine d’amour. Ma mère me harcelait, me disant que nous serions la honte de Ruby-des-Ruisseaux, qu’il fallait cacher mon état à tous, y compris à ma famille. Je n’écoutais pas, perdue dans mon désarroi. Puis ce fut l’accouchement et j’y ai presque perdu la vie. À mon réveil, ma mère m’annonça que mon enfant était décédé et elle me ramena sans un mot au manoir. À ce moment-là, je me suis éteinte, me contentant de survivre… jusqu’à l’arrivée dans ma vie, de ma fille bien-aimée. Maintenant, elle désire des détails sur son père…
Les larmes aux yeux, Rébecca se moucha, maudissant ses allergies. Émue, elle posa sa main sur l’avant-bras de Rose en signe de soutien.
— Si je peux me le permettre, je te suggérerais de…
— De ?
— Pourquoi ne pas raconter la vérité à ta fille ?
— Je ne peux pas, je ne veux pas noircir l’image de son père.
— Je me demande bien pourquoi ! rétorqua Rébecca. Il ne mérite pas que tu le protèges.
— Peut-être, mais je l’aime encore, murmura Rose.
— Quoi ? Après toutes ces années et le calvaire que tu as enduré ! Tu aimes encore ce…
— Je t’en prie, ne dis pas un mot de plus.
— D’accord, répondit Rébecca. Décidément, j’avoue être vraiment nulle comme amie.
Hésitante, elle poursuivit :
— Qu’as-tu l’intention de faire ?
— Je l’ignore.
— Pourquoi ne pas lui dire la vérité ? Il me semble que c’est toujours une bonne idée.
— Il serait inconvenant que Ruby ait une image aussi négative de Ralph. Ne crois-tu pas ?
— En vérité, ce Ralph a très mal agi envers toi… Et envers son enfant à naître, alors pourquoi chercher à embellir le portrait de ce…
Un regard désapprobateur de Rose empêcha Rébecca de terminer sa phrase.
— Si j’étais à la place de Ruby, je serais horriblement déçue de savoir que mon père a abandonné ma mère et son enfant à naître… c’est-à-dire, elle. J’ai l’impression qu’elle s’est inventé une histoire beaucoup plus romanesque.
— Pourquoi ne pas lui dire qu’il est mort ? Ainsi, Ruby cesserait de poser des questions et tu n’aurais pas à lui mentir.
— Le problème est que j’ignore s’il est vivant ou décédé. Ça me déchire le cœur de lui mentir. Ma relation avec Ruby est basée sur une confiance mutuelle et je refuse de briser cette harmonie.
— Il me semble que tu as la réponse à tes interrogations. Dis-lui la vérité !
Je vais y réfléchir, murmura Rose.
Chapitre 2
Le soleil éclatant de cette matinée du 18 juillet faisait monter le mercure. Thomas Mackensie, revenant du salon de thé, enjamba le ponceau en s’épongeant le front. Il décida de se rendre au magasin général pour saluer son petit-fils Jean-Thomas, Érin et son arrière-petit-fils, Brian.
La petite clochette au son aigrelet fit entendre son tintement et le père Ramsay, somnolant, releva la tête.
— Bonjour, Thomas ! Quel bon vent t’amène ? dit-il d’une voix chevrotante.
— Le vent est inexistant, répondit le dénommé en souriant.
— Cerise noire ! Elle est bien bonne ! s’exclama Serge l’asperge en pouffant de rire.
— Je constate votre bonne forme physique, dit Thomas au père Ramsay.
— Tut Tut Tut ! mon bon ami, ce n’est qu’une façade, répondit ce dernier. Je suis un vieil homme, ajouta-t-il d’un ton plaintif.
— Vous allez tous nous enterrer, intervint Serge l’asperge, admiratif.
— Bonjour, grand-père, dit Jean-Thomas qui revenait de l’arrière-boutique.
— Tu as une minute à m’accorder ? demanda Thomas en s’avançant vers lui.
— C’est très vilain de ta part, intervint le père Ramsay.
Constatant le regard interrogateur de Thomas, le père Ramsay poursuivit :
— Tu m’as toujours fait confiance… Et voilà que tu as des secrets pour ton vieil ami.
