Rue de la femme morte - Captain Philip - E-Book

Rue de la femme morte E-Book

Captain Philip

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Beschreibung

Jeff, ancien marin de commerce, assite sans pouvoir intervenir au suicide d'un travesti qu'il connaît de longue date. La situation lui paraît tellement inextricable, qu'il préfère prendre le large avant que la police ne s'intéresse à lui. C'est donc chez sa femme Esther que l'on s'attend à voir débarquer les enquêteurs. C'est pourtant un autre personnage qui frappe à la porte d'Esther, providentiel. A la fois troublée et intriguée par cette rencontre, la jeune femme parviendra à collecter suffisamment d'éléments pour remonter le courant de la vie de Jeff qu'elle croyait pourtant connaître aussi bien qu'elle même. Et comme un malheur n'arrive jamais seul...

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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RUE DE LA FEMME MORTE

Cap'tain Philip
&
Marie Totévi

RUE DE LA FEMME MORTE

(roman)

  ISBN : 978 295 792 582 

Traboule éditions - 04230 - CRUIS

[email protected]

https://captainphilip.fr

Couverture : Maryline Foucaut

Correcteur : Bernard Massoni

Du même auteur chez le même éditeur :

- Au bout du monde / (récit d’enfance)
- Vendredi Saint / avec Pascale Yvetot /(roman noir)
- Au plus Barjo / (roman noir)
- Cochin’blues / avec François Clavel / (aventures marines)
- Carnets de voyage / avec Jacqueline Féret / (récit voyage)

Chez d’autres éditeurs :

- Oiseaux rares et rapaces dans une brume d'été (fiction politico-policière) Editions Jean Luc Lesfargues - Lyon 1982.
- Les Oubliés de Galathée / avec François Clavel (Récit aventure) Edition Michel Lafon - Paris 1998.

A Philippe L.

mort à Hyères en décembre 1982

Cher Lecteur,

Cap’tain Philip est maintenant lieutenant au long-Cours. Sur les passerelles, il côtoie d’autres marins et apprend leur histoire au long des interminables quarts de nuit que les marins passent à se raconter…

Donc, bienvenue aux éditions Traboule et bon vent sur cette route périlleuse aux côtés cette fois de Jeff et d’autres marins perdus dans d’autres tempêtes…

Marie Totévi et Cap’tain Philip, ne se sont rencontré qu’une seule fois. Marie accompagnait sa grande sœur sur un ponton du port de Saint Malo et n’avait que quatorze ans.

Le reste s’est passé par courriers… cent , deux cents, sans doute beaucoup plus ! Des courriers entre les îles anglo-normandes de Marie et les eaux maltaises, où le yacht de Cap’tain Philip est souvent à l’ancre.

Rue de la femme morte est le fruit de cette longue correspondance.

Les autres aventures et récits de Marie Totévi et Cap’tain Philip sont aux Éditions Traboule.

SAISON 1
Automne 1982

AHMED

Hyères, lundi 2 décembre 1982

– 06h 45 –

Ahmed progresse péniblement contre le vent. Sa tête est serrée dans la capuche d’un parka kaki. Il n’est plus loin de sept heures, mais l’aube n’est pas encore là. Le pédalier de sa vieille mobylette, dont le moteur a rendu l’âme quelques jours plus tôt, grince sauvagement.

Il arrive au transformateur, tourne à droite entre deux fossés qu’il sait profonds sous l’enchevêtrement de ronces. Tous les jours, sauf le dimanche, depuis des années, Ahmed emprunte le même chemin jusqu’à l’exploitation horticole de ses patrons.

La lune est pleine, orangée, comme injectée de sang, tel un gros œil fatigué. Déformée par l’humidité qui stagne au sol, elle s’empale pesamment sur la silhouette massive d’un tronc centenaire fendu par la foudre. Certaines des serres éparses de chaque côté de la route reflètent ses rayons rasants. Ahmed regarde machinalement par terre, car sa roue avant vient de rouler sur un objet mou. C’est un portefeuille sombre. Il s’arrête, le ramasse et le glisse dans l’une des poches de son parka.

À l’approche de l’arbre mort, il distingue une forme blanche au-delà du talus hirsute. Sans doute un sac d’engrais vide parmi les centaines qui traînent autour des serres. Après le vieux tronc, comme chaque fois que le mistral souffle, des grincements déchirants font soudain écho à ceux de son pédalier fatigué. La chaîne enroulée autour d’une grosse serrure hors d’usage n’empêche pas les deux battants d’un vieux portail rouillé, envahi par le lierre, de jouer sur leurs gonds.

Ahmed arrête de pédaler, met pied à terre, écoute. Il pose son engin contre cette grille qu’il n’a jamais vue ouverte, puis revient à pied jusqu’à l’arbre mort. Un sac vide coincé là aurait battu au vent d’un claquement sec, caractéristique, qu’Ahmed qui en a manipulé des milliers reconnaîtrait entre cent autres bruits.

Avant même de sauter le fossé, Ahmed a compris que ce n’est pas un sac, même plein... Il avance de quelques pas, hésite à faire les deux derniers qui lui permettraient de voir le visage de la femme... S’enfuit en courant, ressaute le fossé, force l’allure jusqu’à sa mobylette, l’enfourche et pédale sans s’arrêter jusqu’au portail de ses patrons, au-delà du passage à niveau.

Son pouls a d’abord battu très vite sans qu’aucune image autre que celle de cette forme allongée, représentée à l’infini sous des angles divers comme dans des jeux de glaces, ne parvienne pleinement à sa conscience. Ensuite, avec le calme, d’autres images sont venues… Celle du blouson blanc, de la minijupe en peau et des bas clairs découpant une silhouette mince dans la nuit; puis cette même silhouette courant maladroitement le long du talus, trébuchant à chaque pas sur ses bottines à hauts talons dans la lumière des phares qui remontent lentement vers elle. Celle encore de la forme blanche jetée à terre par un homme, deux, plusieurs? Bâillonnée, puis violée ou au contraire déjà morte et balancée derrière le talus comme le vulgaire sac qu’il avait cru apercevoir d’abord… Série de flashs qui se bousculent sans cohérence depuis son court arrêt sous l’arbre mortqu’il a déjà décidé de garder pour lui…

Vers midi, alors qu’il revient ranger ses outils dans l’atelier, Ahmed entend son patron et Gilles Léotard, un voisin, commenter avec animation la découverte du cadavre contre une serre de ce dernier. Ahmed s’approche pour saluer Léotard, écoute un instant, puis se dirige vers le hangar où il remise chaque jour sa mobylette.

Ahmed n’a pas changé d’avis. Il n’a pas parlé de son court arrêt près du vieux tronc et si aucune circonstance ne l’y oblige, il n’en parlera pas. C’est un autre maghrébin employé par Léotard qui a découvert le corps vers huit heures du matin.

Alors qu’il pousse son vieux clou vers la porte, Ahmed saisit encore quelques bribes de phrases... « elle avait vraiment une drôle de touche, le genre pute, mais plutôt classe... Elle n’avait qu’une petite blessure au-dessus de l’oreille qui n’avait pas beaucoup saigné... J’ai entendu les flics dire que c’était un travelo. Apparemment, ils n’ont trouvé aucun papier sur lui! »

Ahmed ne sort le portefeuille que lorsqu’il se sent à l’abri dans le petit logement qu’il partage avec un cousin à la Moutonne. Il en extrait six cents francs, quelques milliers de lires, d’autres billets qu’il ne connaît pas et des papiers d’identité. Son regard s’attarde sur l’adresse dans le vieux Hyères, puis sur le permis de conduire délivré à Fort-de-France quatre ans plus tôt...

C’est celui de Jeff.

******

JEFF

Dix-huit jours plus tard…

Bruxelles, vendredi 20 décembre

– 01H45 –

Jeff est assis au volant d’une Ford Sierra bleu nuit. La voiture stationne en face du restaurant dont le petit teigneux, gérant du « SCOTCH », un bar de nuit de Boulogne, a fini par lui lâcher le nom la veille au soir, à Paris. Une partie des lumières vient de s’éteindre à l’intérieur de l’établissement. Jeff baisse à moitié sa vitre. Deux types sortent. Leur conversation semble assez animée. Ils parlent flamand. Jeff reconnaît aussitôt l’édenté qui achève de sangler la ceinture d’une gabardine claire en descendant du trottoir. Pour l’autre, Jeff a un doute… Plus trapu, col relevé et chapeau rabattu, celui-là s’éloigne aussitôt vers une voiture en stationnement.

Ils étaient trois, accoudés au zinc du Noctambule, rue du Temple, au cœur du marais, lorsqu’il s’y était abrité avec Pascal onze nuits plus tôt… L’édenté, là, dans sa ligne de mire, le ricaneur, plus baraqué, qui pourrait bien être ce type qui vient de sortir du restaurant avec l’édenté ; enfin le petit teigneux qui l’a mis sur la piste des deux premiers la veille.

Pourtant l’inconnu qui déverrouille la portière d’une Rover bordeaux lui paraît sensiblement plus grand que le ricaneur… Ou n’est-ce qu’une impression liée au lourd pardessus?

L’édenté s’est avancé sur la chaussée pour héler un taxi. Jeff décide de commencer par lui. Celui-là doit payer cher et vite…

Le taxi tourne presque aussitôt sur la gauche pour rejoindre le boulevard de Waterloo qui revient vers le centre-ville. Moins de cinq minutes plus tard, il dépose l’édenté devant l’un des quelques troquets encore ouverts en face de la gare du Midi. Au moment où l’homme pousse la porte vitrée, une bouffée du brouhaha dense qui règne dans l’établissement parvient jusqu’à Jeff qui s’est garé dans une zone d’ombre, à moins de vingt mètres de l’entrée du bar.

L’attente de Jeff est courte. La même bouffée sonore l’avertit quelques minutes plus tard. L’édenté est cette fois accompagné d’un type plus épais, serré dans un caban marine et chauve sous son chapeau rabattu. La première impression de Jeff se confirme instantanément… Le conducteur de la Rover n’était pas le troisième homme…. Le troisième type du « Noctambule », le ricaneur est là, à dix mètres de lui...

Les deux silhouettes approchent, s’arrêtent à quelques mètres et s’engouffrent dans la Mercedes stationnée juste devant lui.La lourde berline démarre aussitôt et opère un large demi-tour dans l’avenue déserte, circonstance qui oblige Jeff à attendre que l’autre se soit suffisamment éloigné avant d’entamer la même manœuvre.

Jeff n’essaye même pas d’imaginer ce que ces deux-là bricolent ce soir…. Il s’en contrefout! De la fureur meurtrière qui a bouillonné de longues heures, il ne reste qu’une détermination sourde. Il va coller au train de ces deux pourris jusqu’à ce qu’il se retrouve en face d’eux à l’endroit idoine. Ça prendra le temps qu’il faudra. La sentence n’est pas négociable… Ces charognes ont démoli Pascal et il va les crever... Mais d’abord, ils vont dégueuler leur trouille… Se vider comme des porcs à ses pieds!

La Mercedes s’arrête abruptement le long d’un jardin public. Jeff, surpris, continue sur sa lancée jusqu’à l’intersection suivante. En dépassant la Mercedes, il perçoit distinctement la violence de l’altercation entre ses deux occupants. Après avoir tourné à droite, il arrête la Ford sur la première aire qui s’offre à lui et revient à grandes enjambées vers l’immeuble qui lui cache l’endroit où la Mercedes s’est arrêtée. Avant qu’il ne l’ait atteint, la grosse berline traverse le carrefour en trombe. L’homme au caban est au volant, seul.

Jeff force encore le pas jusqu’à l’arête de l’immeuble. L’édenté n’est qu’à une centaine de mètres. Il semble hésiter sur la direction à prendre, finit par rebrousser chemin. C’est l’endroit idéal… Pour revenir au rond-point, l’homme a deux cents mètres à parcourir sur ce large trottoir désert qui longe une pelouse bordée de massifs de fleurs et d’arbustes en retrait. Là… c’est là! Répète Jeff à haute voix.

Aucun passant. Les rares véhicules roulent à vive allure. La seule anicroche possible serait un taxi en maraude dont ce passant esseulé éveillerait l’intérêt…

Jeff dépasse le coin de l’immeuble, serrant dans sa poche la crosse d’un Beretta 7,65, se ravise après quelques pas. D’abord, il lui faudrait courir pour arriver à temps au niveau de l’édenté; ensuite, c’est avec la seconde arme que lui a si aimablement fournie le petit Teigneux la veille au soir que Jeff a décidé d’étriper ces deux crevures. Même s’il est parfaitement conscient que rien ne pourra exorciser l’horrible mort de Pascal… Comme rien ne pourrait jamais le disculper de celle de Bap’s quelques semaines plus tôt... C’est un Riot gun à canons courts chargé à la chevrotine. Il est sous les sièges de la Sierra…

Il court jusqu’à la voiture, démarre en trombe. Sans ralentir, il dépasse l’édenté qui avance sans hâte le long de la chaussée, manifestement dans l’attente d’un taxi. Il fait demi-tour au rond-point, roule sans ralentir vers le point clair de la gabardine et pile brutalement à sa hauteur.

Jeff bondit de la voiture, se rue sur l’édenté, le bouscule violemment contre le capot, ouvre à la volée la portière passager, le Beretta dans la main droite.

– Grimpe, estrasse! Maintenant!

Paralysé un court instant par la stupeur, l’homme a reconnu Jeff. Il esquisse un geste du bras pour s’écarter ou simplement rétablir son équilibre. Jeff n’hésite pas, tire au niveau du ventre, rattrape de sa main libre le corps qui vacille, renfonce l’arme dans sa poche et repousse ce qu’il reste de l’édenté dans l’habitacle, avant de claquer la portière sur lui. Il contourne la voiture par l’avant, s’installe au volant et démarre en douceur cette fois. Il va écraser ces deux cafards. D’ici là, il doit juste éviter d’attirer l’attention. Ça prendra le temps qu’il faudra...

Jeff a redressé son « passager » contre le dossier du siège. Entre deux râles, de bretelle en voie rapide, puis de contre-allée en voie privée, ce dernier lui donne les indications nécessaires. Du siège, le sang coule sur la portière puis sur le tapis de sol. Pour compléter le tableau, l’édenté a la gueule en sang; ses premières hésitations quant à la direction à suivre pour retrouver le chauffeur de la Mercedes lui ont valu une série de coups de crosse en pleine face. Défoulant, mais superflu. L’argument « pas de Mercedes… pas d’hôpital » aurait amplement suffi! Tant il est vrai qu’à ce stade, même la pire des enflures est prête à se raccrocher à n’importe quoi... Fût-ce au fil, aussi ténu qu’improbable, que lui tend son bourreau !

Dans cet appareil, la Ford Sierra parvient en une dizaine de minutes dans la voie d’accès circulaire d’une zone résidentielle cossue. Elle ralentit au niveau d’un portail blanc. À travers la grille, Jeff distingue une allée gravillonnée menant au perron d’un pavillon à étage. Une lumière diffuse filtre à travers le verre dépoli de la porte d’entrée, une plus vive à travers une fenêtre du premier étage… la Mercedes est là, devant la porte d’un garage.

Le quartier est complètement désert. Jeff arrête la voiture une vingtaine de mètres plus loin, puis, se ravisant, recule le long du trottoir jusqu’à l’interphone aperçu à gauche du portail. Il descend, ouvre la portière arrière, saisit le fusil à pompe sous les sièges, le libère de sa housse, pose enfin l’arme sur la haie de fusains avant de revenir extraire l’édenté de l’habitacle. Il le traîne jusqu’à l’interphone et enfonce le bouton chromé.

Il a ressorti le Beretta pour en appuyer le canon sur la tempe gauche de l’édenté. La haine irradie une force insoupçonnée dans son avant-bras crispé qui maintient par le col la face ensanglantée au niveau du micro. C’est du quitte ou double. Jeff n’a aucune idée de ce qui va sortir de cette loque. De toute façon, il n’a pas le temps. Aussi calme que paraisse le quartier, une voiture, un foutu promeneur de chien, voire carrément un véhiculede vigiles peut surgir à tout instant.

Une voix masculine, vaguement irritée, grésille soudain dans le minuscule haut-parleur. Depuis que Jeff l’a extrait de la voiture, l’édenté n’émet plus qu’un faible gémissement continu entrecoupé de borborygmes indistincts. Possédé par la haine, Jeff cogne le front maculé contre une pierre en saillie juste au-dessus de l’interphone. Au bruit mat du crâne contre la meulière succède immédiatement dans le haut-parleur nasillard, une question abrupte. De sa main libre, Jeff redresse la nuque de l’édenté  en agrippant sa tignasse poisseuse. Quelques mots flamands à peine audibles franchissent enfin les lèvres tuméfiées…  « C’est moi… Suis blessé… »

Jeff propulse instantanément le col de la gabardine un mètre plus bas… Rien à ajouter… C’était parfait, Jeff n’aurait pas su lui suggérer mieux! Le corps de l’édenté s’affaisse mollement sur le seuil tandis que la voix dans le haut-parleur répète nerveusement la même question une demi-douzaine de fois.

Puis c’est le silence. Sans y prendre garde, Jeff compte mentalement jusqu’à trente-quatre, avant que ne lui parviennent le craquement d’une porte ouverte à la diable, une série de claquements correspondant à la volée de marches du perron, puis les crissements du gravier dont le rythme diminue graduellement à l'approche du portail.

Jeff a reconnu la silhouette de l’homme dès que celle-ci est entrée dans son champ de vision, en haut du perron. Mais c’est une certitude dont il a besoin... Il n’a vu cet homme que deux fois. Une dizaine de jours plus tôt, dans la semi-obscurité d’un bar de nuit du Marais et il y a moins d’une heure sur un trottoir mal éclairé. Mais là, il portait un chapeau, le col de son caban était relevé et surtout Jeff ne l’a vu de face qu’un instant... Sur le moment, il a cru être sûr... Maintenant il faut qu’il se concentre, qu’il retourne au fond de cette fin de nuit humide, accoudé au zinc du « Noctambule » auquel ils s’étaient accrochés, Pascal et lui, pour attendre l’aube… Et il n’a pas beaucoup de temps pour ce faire… L’homme n’est plus qu’à une dizaine de mètres du portail.

Comme Jeff s’y attendait, le type est armé. Pourtant Jeff attend, il sait qu’à un moment il le reconnaîtra; c’est une question de secondes, de dixièmes maintenant… De toute façon, il n’aura pas besoin de bouger. Il a déjà glissé le double canon à travers une maille du grillage, juste à hauteur de la haie de fusains parfaitement taillée. Le canon est posé sur le plat de la haie, invisible, pointé sur le centre de l’allée. L’homme est à cinq mètres, il ralentit, scrute l’obscurité autour de la Sierra à travers le portail automatique. Il appelle une première fois : « Ralph? »

Silence. L’édenté s’appelle donc Ralph. C’est le lien infernal entre Bap’s et Pascal... Complètement improbable et pourtant d’une réalité brutale... Ce type est sans doute un envoyé du diable et c’est la troisième fois qu’il croise le chemin de Jeff. Dans un instant Jeff saurait si le diable et son valet sont mortels...

Le gravier crisse encore deux fois sous le pas de l’homme avant qu’il ne réitère son appel. Mais l’intonation a changé. Irritation et agacement masquent de plus en plus mal une angoisse prête à exploser...

Jeff attend. Ni lui ni le canon n’ont bougé d’un millimètre depuis que la porte du pavillon s’est ouverte à la volée. Ni l’un ni l’autre ne tremblent. Ils haïssent… L’un par dégoût, l’autre par destination. Mais le premier veut s’assurer de l’objet, formellement, frontalement même… Et puis il y aura la vengeance à l’état brut, bestiale, censée le libérer… L’instant doit simplement exister.

Mais y croit-il encore? Au fond de lui il sait déjà que les dés sont pipés, que le temps joue déjà contre lui... S’il a déjà vécu l’intensité aussi fugace que fulgurante de cet instant-là, Jeff n’a pas oublié la prison mentale que celui-ci a engendrée…

Pourtant, il ne reculera pas…

Parce qu’il est trop tard pour reculer? Oui, bien sûr qu’il est trop tard pour reculer! Mais surtout, il ne reculera pas parce que plus rien ne peut entamer ce silence redoutable qui s’est installé progressivement en lui depuis qu’il a décidé que ces deux ordures devaient être saignées comme des gorets…

Il y aura le frémissement du fusain quand le canon ajustera brusquement sa cible. L’homme aura un sursaut, lèvera sans doute son arme, mais il aura déjà la longue flamme bleue droit dans les yeux…

En réalité, Jeff n’a pensé à rien le temps de ces quelques crissements sur le gravier, pas même à Pascal... Tout est resté en arrière-plan… Il s’est juste concentré, focalisé sur l’instant, comme s’il existait déjà... Étrangement, c’est l’image de Bap’s mortellement blessé dans la pinède qui lui a fugitivement traversé l’esprit... Mais maintenant, il est prêt.

Complètement impuissant face au silence aussi incompréhensible que menaçant, l’homme hésite, avance encore d’un pas, appelle une nouvelle fois : «  Ralph? ».

Un nouveau pas amène son buste dans le halo de la veilleuse qui jouxte l’interphone. Il perçoit un gémissement à l’extérieur du portail, juste avant un froissement dans la touffeur de la haie, sur sa droite. Une peur panique envahit brutalement l’homme, balayant la sourde angoisse qui le tenaillait depuis dix jours et s’était progressivement amplifiée jusqu’à la sonnerie de l’interphone une minute plus tôt. Il tourne brusquement la tête vers ce point de la haie, à gauche du portail où il a perçu quelque chose, serre la crosse du revolver dans sa paume moite et lève lentement le bras, comme s’il attendait que le froissement se renouvelle.

La flamme bleue l’éblouit en même temps que l’assourdissante détonation de la cartouche dechevrotine éclate dans sa tête. La douleur fulgurante lui arrache un hurlement.

Jeff libère le canon du grillage, revient au portail, force sans ménagement le double canon scié entre les lèvres tuméfiées de l’édenté et tire aussitôt sa seconde cartouche sans avoir de réponses aux questions qu’il ne se pose plus…

Ces deux-là ont payé.... Pour Pascal et, sans le savoir, pour Bap’s... Pour ce que des crevures de la même pointure que ces deux-là avaient fait subir à Bap’s!

Tous ceux-là devraient payer! Et pour Jeff, ces deux-là venaient de payer pour un bon paquet d’autres salopards.

*******

Gare de Toulon, lundi 2 décembre – 06H45 –

À l’heure où la mobylette d’Ahmed roule miraculeusement sur le portefeuille de Jeff dans la campagne hyéroise, celui-ci vient d’abandonner la R5 de Bap’s à quelques rues de la gare de Toulon... Assis devant un panier de croissants à une terrasse voisine, il en est encore à se demander comment échapper au plus vite à la nuit d’enfer qu’il vient de vivre, comment Bap’s a pu en arriver là, comment un truc aussi moche a pu arriver...

C’est en rassemblant la monnaie qui traîne au fond de sa poche pour payer son café qu’il ressent l’ultime choc de la nuit… Son portefeuille n’est plus dans la poche intérieure gauche de son blouson… Ni dans aucune autre, doit-il admettre après les avoir palpées nerveusement l’une après l’autre à plusieurs reprises... Vague de panique… Cette fois, c’en est trop! Ses jambes ne répondent plus... Pourtant il faut qu’il redescende rapidement jusqu’à la voiture. Si le portefeuille restait dans la R5, ce serait l’énorme tuile...

L’enchaînement infernal qui, en un peu moins de trois semaines, acculera Jeff au rodéo mortel qu’on vient de suivre dans la nuit Bruxelloise commence là... Ce n’est pas dans la voiture de Bap’s que son portefeuille a glissé... Mais un peu plus tôt... Au plus mauvais endroit et au plus mauvais moment... La roue avant de l’engin le plus imprévisible qui soit, la mobylette en panne d’Ahmed, unique véhicule à emprunter cette rue oubliée avant le lever du jour, vient d’interférer opportunément sur ce coup du sort fâcheux.

La R5, Bap’s et lui l’avaient prise quelques heures plus tôt dans une rue adjacente, à quelques pas seulement de l’endroit où Jeff vient de la laisser. Mais entre-temps, le pire était arrivé… Tellement insupportable que Jeff sait que jamais il n’acceptera cette demi-seconde de trop, ces mots qu’il n’a pas su trouver… Comme s’il admettait confusément que tout ça n’est arrivé que parce qu’il est devenu trop con, trop vide de tout ce que Bap’s portait en lui, de tout ce qu’ils avaient partagé...

Depuis, l’angoisse le dispute à l’incompréhension, au refus d’admettre une réalité aussi ahurissante, aussi cruelle. Depuis longtemps pourtant pèse sur Jeff cette certitude qu’un jour, il se retrouvera à nouveau coincé dans un cul-de-sac sordide, aussi oppressant que sans issue… aussi infernal que Pulo Penang, celui où il s’est engagé l’année de ses vingt ans… Jeff a porté ça en lui, tout ce temps, secrètement, comme une fatalité, une déveine qui aurait couru à ses côtés sans qu’il cherche vraiment à la distancer… Il sait trop bien qu’on ne peut pas revenir en arrière, qu’on ne se pardonne jamais un truc pareil, que cette nuit horrible restera en travers de sa vie, l’empêchera à jamais de se sentir réellement heureux… Comme celle de Pulo Penang l’a si longtemps empêché de vivre.

Jeff n’a jamais cru aux hiérarchies célestes; prédestination, fatalité, jeu cruel et implacable du destin et autres balivernes. Pourtant, cette fois-là, à bord de ce cargo qui les ramenait d’Asie, Bap’s et lui, il a été habité par cette intuition oppressante qu’il ne pouvait échapper à l’inéluctable, que sa seule liberté consistait à l’accepter ou à se rebeller, à coller à son évidence ou à s’arque-bouter... En pure perte d’ailleurs, aujourd’hui il en est convaincu! C’est néanmoins ce chemin qu’il vient de choisir à nouveau cette nuit, en toute connaissance de cause cette fois… Ou simplement parce que tout est allé trop vite...

Cette nuit, de nouveau, dans la pinède du port de Hyères, Jeff a été pris de cours, de panique plutôt… La même panique, les mêmes élans désordonnés vers une fuite impossible, interdite, la même précipitation haletante que dix ans plus tôt dans les docks de ce port de Malaisie, Pulo Penang… Comme s’il courait à perdre haleine sur un chemin qu’il aurait lui-même tracé... Mais cette nuit, c’est Bap’s qui est mort. Sous ses yeux… Parce que Jeff n’a pas trouvé les mots… Parce qu’il a compris trop tard… Parce qu’il est devenu comme tout le monde…

Jeff a bien bondi pour s’interposer… Mais avec ce temps de retard inexplicable. Inexplicable, tant quelques années plus tôt, ils étaient en phase tous les deux, tout le temps et jusque dans les situations les plus dingues… Au volant de la R5, il a foncé vers l’hôpital, mais arrivé devant les grilles, il a pigé que c’était foutu… Quelques minutes plus tard, il a serré Bap’s une dernière fois dans ses bras en le portant derrière un talus hirsute au milieu des serres...

Bap’s est mort d’une balle de petit calibre dans la tempe, et tout, absolument tout, accuse Jeff, à commencer par leur histoire…

******

CARLA

Gare de Toulon, même jour

– Lundi 6H45 –

À son retour de Hyères, vers cinq heures du matin, Jeff avait laissé sciemment les clefs sur la portière de la R5, puisque Bap’s n’aurait plus jamais besoin de sa caisse et qu’en toute logique, dans ce quartier chaud de la basse ville, communément appelé « Chicago », la bagnole aurait proba-blement disparu avant le jour. Et avec elle, le problème de ses empreintes traînant un peu partout dans l’habitacle aux côtés de celles de Bap’s.
Enfin c’est ce que Jeff s’était dit un moment plus tôt et il le regrettait déjà… Du coup, il courait presque!
Ouf! La R5 était encore là et Jeff osait encore se dire que la chance ne lui avait peut-être pas complètement tourné le dos, que ce satané portefeuille avait pu simplement glisser entre les sièges ou sur la banquette arrière où il se rappelait avoir jeté son blouson.
Quelques instants plus tard, bredouilles, il remonte vivement vers la gare... Les émotions de la nuit se sont d’elles-mêmes mises au rencard. Autant que de cette nuit cauchemardesque, c’est maintenant des flics qu’il veut s’éloigner sans tarder...
Il n’a plus qu’une idée en tête... Tracer sans faire de vagues et au plus vite! Et pour commencer, ne pas louper l’express de 6h55 pour Paris!
Il ne lui reste que quelques chèques et son passeport… À Paris, chez Aldo, il pourrait se planquer quelque temps loin de tout ça et voir venir, lui emprunter un peu de thunes pour éviter de laisser sa trace dans une banque.
Pour l’heure, le train file le long de la côte. En vue de la baie des Lecques, malgré la tension, Jeff sent la torpeur le gagner. Son mental s’évade, retourne où le ciel était encore bleu… Quelques quarante-huit heures en arrière et un peu plus de mille kilomètres à l’est de la nuit d’horreur qu’il vient de vivre avec Bap’s ou avec son fantôme…
Graz, Styrie, à quelques kilomètres de la frontière hongroise. Il faisait moins cinq, déjà grand jour. Il était presque huit heures. Le froid lui brûlait les mains dès qu’il les sortait des poches de sa veste en laine à gros carreaux noirs et blancs qu’il traîne depuis pas mal d’années parce qu’avec le temps il a fini par s’imaginer qu’elle lui donne une sacrée assurance. Comme ils arrivaient à proximité du labo de Carla, celle-ci s’était arrêtée, avait tiré Jeff derrière un camion en stationnement pour cacher leur baiser aux autres employés, qui confluaient vers l’entrée du labo, pressés par le froid… Elle l’avait enlacé et avait posé doucement les lèvres sur les siennes. Leurs haleines mêlées avaient instantanément noyé leur étreinte dans un halo de vapeur. Il avait finalement sorti les mains de ses poches et tout s’était passé très vite. Les yeux clairs de la jeune femme l’avaient réduit une dernière fois à la taille d’une cerise mûre. Ses lèvres avaient fait le reste… Il avait dévalé la pente sans chercher la moindre esquive.
Carla avait fait quelques pas vers la porte du labo avant de se tourner de nouveau vers lui... Ils avaient tous les deux les yeux embués par le froid… Pas vraiment un temps à se faire le vieux coup de la larme à l’œil! À la place, ils avaient échangé un petit signe, un sourire de quai de gare qui essaye d’y croire. Puis très vite, elle avait été happée par le flux de ses collègues.
Quelques mois plus tôt, le patron du labo avait cherché un volontaire pour un stage linguistique en français commercial dans une école spécialisée de Hyères, sur la Côte d’Azur... Ce nom, Carla l’avait entendu cent fois et l’avait imaginé presque autant à travers les récits qui avaient bercé son enfance. Son arrière-grand-mère avait passé à Hyères les dix dernières années de sa vie et y avait été inhumée... Le printemps arrivait et Carla n’avait pas hésité une seconde à monter voir son patron pour s’inscrire en tête de liste.
Mais ce matin-là, celui de ce dernier baiser, Carla était en deuil... Jupe plissée noire, bas de laine noirs, chemisier noir, brassard noir sur l’imper beige, cheveux or fin, visage lumineux, sourire transparent, démarche aérienne... Encore un signe, une moue indéfinissable, un sourire qui riait derrière les larmes qu’ils avaient si bien contenues jusque-là.
Pour se donner du courage, ou juste comme un gamin qui voudrait avoir l’air d’un homme, Jeff avait balancé son sac par-dessus son épaule d’un geste volontaire et renfoncé ses poings dans les poches défoncées de la fameuse veste...
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Carla, Jeff en est dingue, littéralement. Pas besoin d’un dessin… Il a juste tout plié, rendu les armes, suivi la lumière! Ça dure depuis trois mois, depuis qu’elle a accepté que Jeff l’emmène boire un coup sur le port après les cours. Des étudiantes de « l’école libre de français de la Côte d’Azur », Jeff en a sauté une demi-douzaine, au bas mot, depuis qu’il y a trouvé une place de prof au début du printemps. Sauf que là, ça a complètement dérapé. Il a perdu la boule. Pour de bon…

Carla était inscrite à l’E.L.F.C.A. pour un stage de six semaines. Six semaines de délire pur et simple! Pour Jeff, en tout cas…

Une semaine après le retour de Carla vers sa Styrie natale, Jeff avait démissionné et pris le train pour Graz. Et là-bas, c’était reparti de plus belle… Malgré la dèche, malgré la famille, malgré le patois local, malgré les préjugés de tous poils… En deux mois, la pression était toutefois montée gentiment dans la maison familiale… Tant et si bien qu’un beau jour ils avaient décidé de fuir avant l’explosion…

Jeff savait pouvoir compter sur un boulot sûr, à Avignon. Et déplacer leur nid derrière les fameux remparts était une option qui avait immédiatement séduit Carla. Jeff avait aussitôt décidé de partir en éclaireur…

Dès le départ, il avait décidé de s’arrêter à Milan. Il devait une visite à un tout nouvel ami, Reto, qu’ils avaient rencontré, Carla et lui, sur une des îles d’Hyères ce même été. Et Reto habitait sur la route de Côme, tout près de Milan...

En cours de route, il s’était persuadé qu’une autre visite s’imposait… Esther. Il avait partagé beaucoup de choses avec elle. Quelques printemps plus tôt, ils s’étaient même mariés... Le minimum, c’était de lui expliquer où il en était. De vive voix. Il se voyait mal lui raconter ça par téléphone! Esther habitait Hyères à moins de vingt kilomètres de Toulon, une gare où tous les trains qui passent la frontière à Vintimille vers Marseille et Avignon s’arrêtent...

Il était donc un peu moins de vingt et une heures, la veille au soir, quand Jeff était descendu sur le quai de Toulon. Et tout juste un peu plus quand la silhouette improbable de Bap’s avait surgi de la nuit, nonchalante et affectée… Tellement intacte que ça ne pouvait pas être lui!

Quelques heures plus tard, Jeff avait arrêté la R5 de Bap’s au milieu de nulle part… Au loin, les travaux d’aménagement de la nouvelle autoroute bourdonnaient malgré la nuit. Il avait eu du mal à franchir le fossé avec le corps de Bap’s, inerte, dans les bras. Il avait encore tenu Bap’s contre lui une longue minute en chialant comme un gosse, avant de l’abandonner là, entre deux serres… Ça lui avait fait horriblement mal, mais que pouvait-il faire d’autre à ce stade? Il avait eu toute la nuit pour comprendre, réagir, tenter de renverser la vapeur, mais il n’avait rien fait de tout ça! Et c’est bien ça qui le rongeait depuis des heures… Lui, Jeff, avait été le mec qui, du bord de la rivière, voit un type en train de se noyer et n’est même pas foutu de lui envoyer la corde qu’il a dans les mains… Sauf que ce type, ce n’était pas juste un type… C’était une espèce d’idole de l’exubérance assumée, une étoile qu’il avait vue naître, grandir et monter dans le ciel de la démesure, une étoile dont il avait admiré l’éclat sans retenue, une étoile qu’il venait pourtant de laisser s’éteindre sans bouger le petit doigt! C’était juste terrifiant… Pourtant c’était bien lui, Jeff! Et c’était déjà lui qui, quatre ans plus tôt, n’avait même pas essayé de lutter, qui s’était juste tiré en laissant Bap’s dériver aux portes de l’horreur… Et là, alors que leurs routes s’étaient recroisées la veille au soir, pas complètement par hasard en plus, mais bien parce que Bap’s n’avait jamais cessé de le chercher, d’être son ami… Lui, Jeff, complètement « out », impardonnablement absent, n’avait même pas été foutu d’envoyer un simple bout de corde en retour…

Beaucoup plus qu’impardonnable… Glaçant! Est-ce qu’on pouvait continuer à vivre dans la peau d’un type pareil?

C’est en ressortant à l’autre extrémité du chemin, quelques minutes plus tard, qu’à la lumière des feux de travail d’un engin TP, Jeff avait reconnu l’endroit… La rue de la femme morte...

Il était venu là avec Carla pendant l’été… Carla était en train de lui raconter une histoire étrange ce jour-là... Une histoire qui se passait à Hyères, quelques soixante-dix ans plus tôt, et dont le cours les avait menés du petit cimetière du quartier Paradis, tout proche de l’école, jusque-là… Jusqu’à ce grand portail cadenassé que les puissants phares de l’engin venaient d’éclabousser fugitivement.

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Les deux journalistes chargés par Var Matin de suivre l’affaire de Hyères, sans doute intrigués par le nom étrange que portait le lieu-dit où avait été retrouvé le travesti assassiné, ne mettraient que deux jours à repêcher, Dieu sait où, et pour les besoins immédiats de l’actualité locale, cette histoire étonnante... Celle d’une Mary Wilkinson, jeune pédiatre anglaise dont le corps avait été retrouvé sans vie, quasiment au même endroit que celui de Bap’s, quelques mois avant le début de la Grande Guerre... D’après les deux journalistes, l’endroit devait donc son nom mystérieux à ce fait divers jamais élucidé, jailli d’une autre époque...

C’était bien sûr pain béni pour la feuille de chou locale qui n’hésiterait pas, les jours suivants, faute d’information nouvelle sur les circonstances du meurtre, à faire dans l’épopée romanesque... Pourtant tout ce qui ressortait des archives consultées par les deux journalistes, c’est que la jeune femme exerçait à l’époque dans une fondation accueillant des enfants handicapés, « Le Mont des oiseaux », sise aujourd’hui sur la commune voisine de Carqueiranne... Et qu’elle avait été retrouvée morte à quelques mètres du portail de sa villa, sous une mince couche de neige, quelques jours avant les fêtes de Noël 1913... La police de l’époque avait pataugé de longs mois avant d’abandonner finalement le dossier au moment de la déclaration de guerre avec l’axe, conclurait l’article...

Jeff, en sait donc beaucoup plus sur cette histoire, dans la mesure où c’est précisément celle que Carla, dans une langue encore hésitante, avait commencé à lui raconter, au cours d’un long après-midi qui les avait conduits du cimetière du quartier Paradis jusqu’au vieux portail abandonné…

Elle l’avait poursuivie par petits bouts au fur et à mesure de ses progrès en français au cours du printemps puis de l’été. L’incroyable était là… L’aïeule de Carla était l’héroïne d’une histoire fascinante qui commençait au début du vingtième siècle... Elle s’appelait en réalité Martha Brenner et avait vécu presque dix ans à Hyères avec son prétendu mari, également à la solde des services austro-hongrois et dont les fonctions étaient de tenir informé l’état-major de l’axe des mouvements du port de Toulon, premier port militaire français de l’époque et bien sûr de l’activité de ses arsenaux...

Le mari de circonstance de Martha, Herbert Von Paulus, alias Paul Wilkinson était en réalité un agent double dont le rôle était d’intoxiquer l’état-major de l’axe. Mais pour son malheur, Martha avait fini par le découvrir...

Von Paulus avait été exfiltré séance tenante via l’ambassade britannique de Berne et Martha avait été la principale victime d’une large opération de nettoyage menée dans la foulée par les services de sa majesté… Depuis, Martha reposait dans un petit coin fleuri du cimetière municipal de Hyères, car personne n’avait jamais réclamé son corps. Qui l’aurait pu d’ailleurs, puisque, à l’époque, dans les premiers jours de l’année 1914, Martha avait été inhumée sous le nom de Mary Wilkinson...

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Train Toulon/Marseille, même jour

Lundi 2 décembre

Le train corail qui a quitté Toulon à l’aube approche de Marseille. Jeff dort profondément maintenant… La fatigue a eu raison de tout! Seuls quelques liens diffus associent les personnages improbables qui se succèdent dans son subconscient… À commencer par ce grand zèbre filiforme en uniforme impeccable, sans doute douanier de son état, qui s’encadre dans l’ouverture du compartiment d’un autre train, où un homme brun, d’une trentaine d’années, pantalon jean, chemise de laine ouverte sur un tee-shirt sombre, taille moyenne, l’harmonie du visage quelque peu altérée par un nez un peu fort et une barbe de quelques jours, se tient dans un coin de la fenêtre. C’est lui, Jeff, en route pour Avignon, deux jours plus tôt, dans l’express Graz-Venise… Face à lui, une religieuse sans âge maintient sur ses genoux serrés une petite valise en cuir souple. Comme le sien, le regard de la none paraît accroché au paysage. Ils sont seuls dans le compartiment depuis le départ de Graz, mais leurs regards ne se sont pas croisés. Le regard des femmes intrigue souvent Jeff, l’inquiète même parfois. Celui des nones le paralyse.

Mais déjà, dans son sommeil, une autre image se profile. Celle-là s’inscrit dans le climat si particulier de la petite plage de l’île du Levant avec Reto et la très jolie Milanaise qui l’accompagne.

Ce jour-là, Reto avait parlé avec toute la verve qu’on peut décemment attendre d’un quadragénaire milanais écouté par deux jeunes et jolies femmes. Car Carla était là, merveilleusement belle, est-il besoin de le dire, nue sur cette crique de sable fin, lentement gagnée par l’ombre. Reto avait raconté une histoire magnifique pendant que le soleil disparaissait dans la pinède de Port Man… Et surtout cette histoire commençait à Graz.

Quelque chose d’étrangement chaleureux, quelque peu magique s’était passé malgré le français approximatif de Reto, mal assisté par les rudiments d’italien de Jeff ou l’allemand de Carla. Seule la Milanaise maîtrisait les trois langues, mais c’était l’histoire de Reto…

Au fil des claques sèches que les entrées et sorties de tunnel imposent au wagon, l’inconscient de Jeff bondit d’un tableau à l’autre, abandonnant soudain le sable chaud de la crique pour le terrain de volley, un peu plus haut, à la limite des terrains militaires. Carla joue dans l’autre équipe. Il la regarde attendre le ballon, nue, avec une grâce naturelle dans son application maladroite. À ses côtés sur le terrain, il reconnaît un vieil habitué, figure de l’endroit.

Bang! L’image saute à nouveau. D’un fameux bond en arrière, cette fois… Un vieux pointu, est mouillé devant la petite plage. Les épaisses voiles rouges sont ferlées sur la bôme qui se balance doucement au gré du clapot. Une très jolie brune en équilibre sur la lisse et dans la tenue de rigueur sur l’île s’apprête à plonger vers la plage... C’est Esther, dix ans plus tôt...

Entre-temps,le gars de l’équipe d’en face, qui a reconnu Jeff lui aussi, n’a pas changé d’un cil. Il affiche toujours la cinquantaine spartiate, athlétique, heureuse... Séduisante sans doute.

Le gars était sur la plage ce jour-là. Se rappelait-il avoir emmené Esther sur son canoë un moment plus tard dans l’intention évidente de lui faire passer un délicieux moment un peu plus loin dans les rochers? L’avis de Jeff à l’époque… Qu’ils allaient s’échouer sur un os, lui et son fameux canoë . Ce n’était qu’un avis… Il n’avait pas bondi de rocher en rocher pour avoir la réponse!

Le plus souvent, quand la mémoire de Jeff se met ainsi à fouiller sa propre histoire ― a fortiori quand son subconscient navigue à vue ou carrément en roue libre, comme c’est le cas depuis un bon moment ― elle ne tarde pas à rencontrer dès les premiers détours, l’un ou l’autre visage d’Esther. Les probabilités simplement! Ils ont quand même caracolé ensemble sur pas mal d’océans en quinze ans, ramé dans pas mal de galères aussi, forcément.

Au-delà, ces méandres tortueux à travers son passé rampent insidieusement vers un point plus lointain, pourtant précis et définitivement incontournable. Quelques heures d’une nuit fatale dans la crasse moite, l’obscurité bruissante et les croassements assourdissants d’un bidonville de Malaisie.

Quelques heures qui d’année en année, au lieu de s’évanouir dans les brumes du passé, s’accrochent obstinément au présent, s’imbriquent dans les hasards de la vie qui bien sûr n’en sont pas. Comme si cette nuit vieille de dix ans n’acceptait pas les lois de la perspective. Bien sûr, le temps qui passe rend les cheminements plus sinueux, plus divers, mais il semble que sa mémoire soit condamnée à cette pente sournoise, ce serpentin insidieux vers un point fixe dans la nuit étouffante de Pulo Penang, un jour de mai 1972…

Jeff avait eu vingt ans un mois plus tôt.

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Une silhouette longiligne s’introduit brutalement dans le rêve de Jeff. Jeff croit d’abord reconnaître le douanier autrichien qui a croisé le fil de ses songes un instant plus tôt, encore plus filiforme que l’original, bras tendu pour lui remettre le portefeuille perdu... Pourtant c’est dans un cimetière que Jeff se trouve transporté de but en blanc. Train et douanier se sont évanouis. Des gens pleurent autour de lui. Il reconnaît ce cimetière très fleuri, la famille de Carla en deuil, le cercueil qui descend lentement en terre... Le grand homme maigre qui s’est invité dans le rêve de Jeff n’est autre que l’officiant, le bras toujours tendu, mais prolongé cette fois par un goupillon...

Jeff avait pourtant tout fait pour éviter ça. C’était odieusement lâche, mais il était décidé. Il avait pris son billet la veille de l’enterrement du père de Carla, bien décidé à partir le soir même. Il en avait sa claque de ce cirque! Oh, pas de Carla, bien sûr!  Juste de ce foutu cirque où il se voyait de plus en plus dans le rôle du clown…

Toujours est-il que quand il l’avait retrouvée à la sortie de son boulot ce soir-là, sac de voyage en bandoulière, elle l’avait scié d’un seul rire incrédule, magique, en tout cas absolument indiscutable. Complètement désarmé, il avait instantanément fléchi malgré la veste à carreaux dont il avait pourtant farouchement relevé le col usé.

Après l’enterrement – assez émouvant pour lui tant la beauté de Carla était encore plus troublante que d’habitude –, Jeff avait arrêté le plan, tout à fait définitif cette fois, de prendre le train le soir même tant l’atmosphère devenait étouffante.

Cadre… Rez-de-chaussée d’une grande bâtisse grisâtre sur Schönaugürtel derrière la gare de marchandises. Chiotte commune à l’étage, immense à foutre la pétoche, au bout du palier très haut, profond, baignant par tous les temps dans une vieille lumière grise de fin d’après-midi maussade.

La mère en route pour l’usine avant six heures du mat’, la sœur aînée coincée là avec son Jules et ses deux mômes, ledit Jules gardien de nuit, le frère gratte-papier municipal, le père à l’agonie, retraité des trams, grabataire depuis deux ans.

Derrière la porte sombre et la pierre de seuil usée, l’appartement baigne dans un parfum rance de fatigue. Les vitrines des meubles vernis guettent dans l’ombre les bruits domestiques étouffés par les vieux tapis, en attendant, quand tout le monde sera rentré, la soirée courte, mais chaleureuse et même, avec l’habitude, douillette et gaie... Avec seulement quelques jours de recul, Jeff sent bien qu’au fond, il les aime bien ces gens-là! Il en est presque à admirer cet univers quadrillé qu’ils ont recréé dans la misère de l’après-guerre sans doute, il y a plus de trente ans. Ils continuent à s’y réfugier, à s’y calfeutrer comme pour veiller un feu aussi fragile que précieux qui n’existerait plus à l’extérieur...

C’est des trucs qu’il conçoit, qu’il arrive même à ressentir à travers ce confinement forcé, mais qui, en même temps, le hérissent. Comme s’il n’était encore qu’un gamin têtu qui commence par se cabrer avant d’admettre quoi que ce soit. Un peu comme s’il ne faisait que se défendre. Et là, à son insu, c’est contre cette promiscuité extrême qu’il se défend… Pourtant cette promiscuité est pour l’instant la condition ultime pour aimer Carla toutes les nuits! Est-ce qu’un type a le choix d’arrêter ou non d’aimer toutes les nuits la femme dont il est dingue? Pas Jeff.

Ce n’est pas à ces gens qu’il en a... À leurs opinions aussi définitives que secrètes, à leur vie réglée comme du papier musique… Non, cette agressivité latente c’est celle d’un animal pris au piège.... Il est le jouet de sa passion et il doit juste l’accepter comme il accepte cette promiscuité drastique.... Comme Carla accepte, elle, d’exercer sa liberté dans les conditions extrêmes qui lui sont imposées depuis toujours, plus encore depuis l’âge de raison; pour faire court, celui où son cousin l’a dépucelée dans la salle de bain le jour de l’enterrement de leur grand-mère commune.

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Gare de Marseille, même jour

Lundi 07h45

Jeff est réveillé par les haut-parleurs tandis que le train entre en gare de Marseille. Tout bien réfléchi, cette histoire de portefeuille ne change pas grand-chose! Il n’est de toute façon pas question de rester sur place à attendre que les choses se gâtent… En même temps, il a lu et vu trop de polars où les flics cueillent leur bonhomme sur le quai d’une gare, pour ne pas tourner et retourner malgré lui ces images, ces dialogues, pendant que ses yeux glissent sur le paysage familier. Le ciel est pur. Le train reprend de la vitesse en surplomb de l’Estaque.

"Assassin". Un des rares mots que Bap’s n’avait pas dit, la veille au soir, comme si dans ce flot ininterrompu de plusieurs heures, il avait dit presque tous les autres... C’est pourtant celui qu’il avait hurlé à la face de Jeff et de quelques tapins qui faisaient tapisseries alentour, sur un trottoir de Nice, quelques années plus tôt. Cette fois-là, il n’avait lâché que celui-là avant de se murer dans un silence définitif.

Même si la façon dont Bap’s l’avait appris restait pour Jeff un mystère, Bap’s savait que Jeff avait tué de sang-froid un officier du bord pendant une escale en Malaisie. C’est d’ailleurs au plus lugubre de cette nuit à Nice que Jeff s’est aperçu que le nom du type en question s’était effacé de son cerveau... Il avait cherché un moment en attendant que Bap’s se calme. Son cerveau avait instantanément affiché la sale gueule de ce con, sa voix railleuse, son sourire puant, mais pas son nom. Un truc était coincé et la violence glaciale de Bap’s ce soir-là n’y était certainement pas pour rien…

De fait, la mémoire de Jeff n’appelait plus jamais ces images, comme si elle avait tiré d’elle-même un trait protecteur. La seule chose qui était restée obstinément présente, c’était cette peur opiniâtre, plus têtue que le temps. Une peur dont le souvenir le hante toujours. Des flips du matin, sans envie, sans projet pour le jour ni pour le lendemain, sans le moindre butoir à l’horizon, à ceux de la nuit, rêves d’apocalypse pour que tout finisse enfin pour tout le monde et cette maudite peur avec… Ce qu’il sait du coup, aujourd’hui... Que c’est vraiment pas un truc à faire. Avis aux amateurs! Que la balance dans ces cas-là penche du mauvais côté dès la première minute... Du côté de cette peur insistante, permanente, qui attend derrière chaque porte, chaque sonnerie, chaque enveloppe à l’apparence un tant soit peu officielle… Assassin.

Pourtant, à cause de ce foutu portefeuille et avec un minimum de malchance, il risque d’être très rapidement recherché comme tel. Même si cette fois sa main, au moins, n’y est pas pour grand-chose... Mais qui d’autre que Bap’s le saurait jamais? Lui qui, seul, justement, connaissait la première histoire et a entièrement mis en scène celle de cette nuit!

Le pire est que lui-même ne ressent pas véritablement de différence... Le fait que ce soit la main de Bap’s qui ait appuyé sur la détente cette nuit ne le met pas moins mal à l’aise, ni même à une quelconque distance!

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Train Toulon/Paris, même jour

Lundi 2 décembre

La conversation policée qui s’est engagée dans le compartiment de Jeff ne le distrait en rien de son refuge précaire. À peine se recale-t-il d’une épaule sur l’autre dans son demi-sommeil agité à la recherche d’une position moins inconfortable… À l’insu de ses voisins, il revit ces heures délicieuses avec Carla dont il goûtait éhontément la saveur perverse! Quand Carla quittait l’étroite scène de leurs ébats pour enfiler prestement ses fringues anthracite en vue d’accompagner ses frères et sœurs au cimetière, à l’église, à quelque prière commune, ou tout simplement pour aller faire du café, il replongeait l’attendre sous la couette. Quand elle revenait, il ne lui laissait pas le temps de rouler ses bas noirs, tellement elle était démente comme ça.

Dans la pièce de séjour, la table familiale était appuyée contre une mince cloison en lambris derrière laquelle est coincée la mini chambre de Carla. Au pied du lit de quatre-vingts, sous la fenêtre à guillotine, un petit bureau d’écolière. À la tête, bloquant l’accès de l’étroite penderie, une chaîne compacte en équilibre sur une commode de poupée. Enfin, occupant toute la surface du mur et achevant de rendre cet espace dérisoire, la photo d’une immense plage tropicale éclaboussée par un spot lumineux.

Pendant toute la semaine, jour et nuit, il y avait eu des gens autour de la table accolée à ce mince écran de lambris. Ils parlaient, pleuraient, riaient, bâfraient et buvaient en bavassant dans leur patois impossible. Le soir, certains restaient ou revenaient pour prier. Malgré l’inconvénient évident de cette proximité pour Carla et lui, il arrivait à trouver ça épatant, ces voisins, ces amis qui venaient tard simplement prier des heures durant autour de cette table après le départ des ripailleurs.

Souvent Carla se joignait à eux. Comme elle, ils arrivaient et partaient en silence, sans salamalecs ni mondanité d’aucune sorte. Jeff essayait d’isoler sa voix douce du murmure assourdi.

La nuit c’était le refuge. Elle mettait Luccio Dalla en sourdine, c’était fabuleux, géant... plus s’arrêter... tuant. Bon, sans autres commentaires...Tout le monde a connu ça! Enfin ça, sans peut-être les coups redoublés sur la porte dès l’aurore, les allusions vicieuses qui enflent derrière la cloison, le clébard qui grogne et gratte le bas de la lourde en s’excitant comme les autres...

Le samedi matin ils ont eu finalement un petit répit. Ils en ont profité largement au-delà du temps imparti, des appels irrités, des simagrées du chien et du reste. Quand le soir Carla est finalement sortie pour faire du café, Jeff a prestement emballé ses affaires en cherchant une phrase concise, mais sans appel. Elle est revenue avec son café fumant, son sourire espiègle, sciant. Et lui n’a même pas eu le temps de placer le début... Elle a posé les tasses, allumé la bougie, éteint le foutu spot braqué sur la plage, n’a même pas remarqué le paquetage de Jeff. Elle s’est glissée sous la couette... " tou veux encore l’amour avec mon petite cou?"… L’heure du train est passée... La nuit et le dimanche aussi.

Le dimanche soir ils s’étaient attablés avec la famille. Lard, pain noir, purée de raifort, vin doux, café. Le naturel de Carla imposait un silence ahuri. Jeff tâchait juste de rester souriant, de ne provoquer personne. L’heure n’était plus aux catiminis, sous-entendus oiseux, et autres insinuations vicelardes. Il y avait d’ailleurs ce soir-là à la table, le fameux cousin, quarantaine burinée, souriant lui aussi, très détendu et plein d’humour. D’après Carla, celui-là, depuis son retour, avait dû pousser l’irrespect du bigotisme local bien au-delà de leurs modestes ébats derrière la cloison de lambris. Mais ce soir, personne ne semblait lui en vouloir pour autant. Chacun riait de bon cœur. Comme si on était passé à autre chose... Dans un autre espace-temps... Encore plus mystérieux que celui des jours et des semaines précédentes! À son arrivée, Carla avait glissé à l’oreille de Jeff le peu qu’elle en savait... Parti à dix-neuf ans en Afrique du sud, son cousin en était revenu récemment pour acheter une concession automobile prospère dans sa ville natale et y faire la vie.

C’est un peu plus tard dans la soirée, sous la couette, riant de l’incrédulité de Jeff, qu’elle lui avait avoué que son beau cousin avait été son premier amant...

Carla devait reprendre son boulot le lendemain. Comme les jours précédents, Jeff avait prévu de prendre le train de nuit Vienne-Venise qui passait à Graz à onze heures du soir pour arriver à Venise au petit matin. Là, il fallait changer pour Milan où il s’arrêterait sans doute quelques heures pour aller visiter la galerie de Reto. De Milan, il repartirait vers Gênes et Marseille. Mais il avait déjà décidé de s’arrêter à Toulon. Il devait parler à Esther.

L’heure du départ avait été largement commentée par tous, sans la moindre rancune dans cette atmosphère inexplicablement détendue. Finalement, chacun lui avait souhaité bon voyage. Carla ne disait rien. Jeff croyait naïvement qu’elle s’était résignée...

Il ne l’avait quittée que le lendemain matin derrière le car...

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Paris gare de Lyon, même jour

Lundi 15H00

On a décroché à l’autre bout de la ligne, mais Jeff ne perçoit que les bribes d’une discussion fumeuse et la trompette chaleureuse de Clifford Brown. Jeff reconnaît enfin la voix d’Aldo qui a manifestement déjà reconnu la sienne.

– Salut vieux, d’où sors-tu cette fois?

– De la gare de Lyon pour l’instant.

– Qu’est-ce qui t’amène?

– Une tuile assez moche. Je te raconterai...

– Quand tu voudras! Passe déjà poser tes affaires à la maison. Les copains doivent y aller, mais moi, je ne bouge pas avant cinq heures.

Il est à peine trois heures de l’après-midi. À cette heure-là, avec le changement à Châtelet, le trajet jusqu’à « arts & métiers » lui prendra à peine plus de vingt minutes.

Jeff devrait tout expliquer à Aldo… Au moins tout ce qui est explicable. Ça irait peut-être mieux après... Sûrement même! Au moins cela lui donnerait-il une chance d’y voir lui-même plus clair…

Il prend toutefois le temps de s’installer au fond d’un vieux fauteuil de cuir face à Aldo et de vider un premier expresso odorant et tassé à souhait. Il hésite encore, laisse venir…

– Bon, t’en es où, vieux? T’as l’air un peu dans les vapes?

– Ouais, surtout crevé! mais y’a plus grave…

– Tiens, goûte ma prune. Ça va te requinquer… »

Aldo marque une courte pause avant de poursuivre :

– C’est quoi ces histoires? Raconte un peu... »

Nouvelle respiration. Jeff sirote une première gorgée d’alcool et repose son verre sur la table basse.

– Tu te souviens de Bap’s?

– Bap’s... Bap’s… Non, je vois pas! Une copine à toi?

– Non, le gamin qui s’était fait accrocher par Edmond, le nabot vicelard du « Bleu nuit ». On était monté chez toi après...

– Oui, oui, bien sûr! Ça fait un sacré bail, dis donc!

– Je l’ai croisé par hasard hier soir à Toulon...

– À Toulon? Moi qui te croyais au fin fond des Alpes autrichiennes avec la très jolie blonde de cet été! Comment s’appelle-t-elle déjà? 

– Carla. Oui, je suis resté quelque temps chez elle, à Graz. Sauf qu’hier soir tout a déraillé... Je ne sais pas par où commencer... »

Jeff est décidé. Sur qui d’autre peut-il compter ici de toute façon?

– Il était à peu près neuf heures, avant-hier soir quand j’ai débarqué du train de Milan....

– Non, tu es passé par Milan! Raconte-moi ça, Bon Dieu! C’est là que j’ai rencontré Lorenza, tu sais? Et ce galeriste que tu as rencontré à l’île du Levant cet été, c’était un Milanais, non? »

Jeff hésite à interrompre son récit. Mais l’a-t-il seulement commencé? Du quai de Toulon où il venait à peine de mettre le pied, il retournerait avec soulagement vers celui de la gare de Milan où il était descendu deux jours plus tôt pour rendre visite à Reto. L’histoire de Reto est beaucoup plus facile à raconter, beaucoup moins déprimante surtout... Il était déjà tard quand Jeff avait appelé Reto depuis une cabine de la gare de Milan deux jours plus tôt. Ils s’étaient donné rendez-vous à la gare d’Uzmate, une petite station de banlieue sur la ligne de Côme...

Mais Jeff se reprend :

– Je te raconterai ça un de ces jours, vieux! Promis! Mais c’est à Toulon que tout est parti en vrille... »

******

BAP'S

Appartement d’Aldo, même jour

Lundi 16 h

Jeff a marqué une pause, pris une longue inspiration, comme s’il attendait qu’Aldo soit enfin prêt à l’écouter...

« J’avais du temps à perdre en attendant le car pour Hyères. Après avoir bu un café devant la gare, j’ai voulu descendre voir quels films passaient au cinéma Utopia. En traversant les jardins de la ville, j’ai remarqué que le manège des homos dans les allées s’était fait moins timide. Ça m’étonnait un peu, car au printemps j’étais venu souvent à l’Utopia et j’avais remarqué à plusieurs reprises des bagnoles de flics qui sillonnaient le jardin au pas.

L’attention de trois Maghrébins silencieux était rivée sur le renfoncement d’une allée. En m’approchant, je me suis rendu compte que pas mal d’autres glandeurs traînaient dans les parages immédiats. J’ai ralenti le pas.