Sagamore - Alain Hégoburu - E-Book

Sagamore E-Book

Alain Hegoburu

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Beschreibung

Bordeaux, la vie mystérieuse et colorée d'un crieur des rues des temps modernes.

Cartagena de Indias, Colombie, Février 2013.

La rencontre avec Estéban Marquez va bouleverser la vie d’Augustin Cesari et de Rafaella, sa femme, lors d’un séjour outre Atlantique. Augustin est irrésistiblement attiré par ce saltimbanque colombien dénigré par Rafaella.

Bordeaux, 2018.

Quelques années plus tard, Augustin s’inspire de cette rencontre pour fièrement, remettre au goût du jour, l’un des plus vieux métiers du monde. Sagamore s’installe désormais dans cet univers décalé.
Il peut enfin toucher du doigt son rêve, longtemps resté secret, son Berretin.
Dans cette nouvelle vie parallèle, Augustin, sous les traits de Sagamore, tisse des liens indéfectibles avec des gens auparavant inconnus. Mais pourquoi sa femme Rafaella n’y a-t-elle pas sa place ?
Insidieusement, le doute s’installe dans le couple : trahisons, mensonges et non-dits alimentent ce malaise et renforcent un mal être grandissant.
Un mystérieux inconnu sournois et anonyme apparait soudain au beau milieu des fidèles de la place du Mascaret. Qui est-il ? Que veut-il ? Est-il l’auteur de ce bien troublant message trouvé dans l’urne de Sagamore ?
Mais un évènement inattendu, comme une ultime épreuve, viendra fragiliser la relation entre Augustin et Rafaella.
Auront-ils la force et l’envie de trouver, dans leur amour, le remède à tous ces maux ?

Un roman entre France et Colombie qui saura vous faire voyager !


EXTRAIT

C'est une évidence, ce ne sont pas les gens qui crient le plus fort qui ont le plus de choses à dire. Au contraire, le sens et le poids des mots devraient suffire pour ne pas avoir à hurler.

Et pourtant, un des plus vieux métiers du monde, dans de multiples régions du globe, est remis au goût du jour et vient tordre le cou à cette réalité, car ces crieurs-là ont des choses à dire, eux, comme jadis leurs ancêtres.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1965, Alain Hégoburu est originaire du Sud-Ouest et solidement ancré dans ses racines basco-landaises. Grand amateur de rugby et de pelote basque dès son plus jeune âge, il a toujours su s’entourer de groupes d’amis partageant les mêmes passions.
Après plusieurs tentatives avortées, il trouve l’inspiration pour écrire son premier roman édité en mars 2021, avec ses Landes natales en toile de fond et réaliser un rêve trop souvent enterré.
Il a toujours été attiré par l’écriture et ses premiers récits figurent sur ses nombreuses notes de voyages, jamais publiées.
Son second roman, Sagamore, trouve son origine en Colombie, dans une région d’Amérique du Sud chère à son cœur de voyageur.

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Seitenzahl: 301

Veröffentlichungsjahr: 2022

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SAGAMORE

 

Le crieur de la place du Mascaret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Titre : Sagamore.

Sous-titre : Le crieur de la place du Mascaret.

Auteur : Alain Hégoburu.

Éditeur : Éditions Plume Libre.

 

 

 

 

 

 

Avant-propos

 

 

 

C’est une évidence, ce ne sont pas les gens qui crient le plus fort qui ont le plus de choses à dire. Au contraire, le sens et le poids des mots devraient suffire pour ne pas avoir à hurler.

Et pourtant, un des plus vieux métiers du monde, dans de multiples régions du globe, est remis au goût du jour et vient tordre le cou à cette réalité, car ces crieurs-là ont des choses à dire, eux, comme jadis leurs ancêtres.

Les crieurs des rues, appelés également crieurs publics, conteurs publics, bonimenteurs, perroqueurs, existent depuis l’antiquité, mais c’est au début du 13° siècle qu’ils obtiennent un statut officiel.

Ces personnages d’utilité publique s’adressaient à une population très souvent analphabète et déambulaient sur les grandes places, en criant les avis publics provenant d’autorités ou, plus tard, d’individus lambdas.

Pour se faire entendre, ils précédaient leurs annonces du fameux Oyez, oyez, oyez et se dotaient souvent d’une cloche, d’un tambour ou d’une trompette, pour réunir l’auditoire. Certains conteurs allaient parfois jusqu’à réciter des poèmes ou des récits romanesques.

Le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie ont, encore aujourd’hui, un énorme contingent de crieurs publics qui se renouvelle régulièrement.

Ce sont majoritairement des hommes, mais quelques femmes endossent le costume d’une activité qui reste, cependant, marginale.

Il existe même un championnat international de crieurs des rues, qui a lieu tous les deux ans, avec des épreuves notées de compétitions de voix, d’élégance et d’éloquence.

Le dernier championnat international, qui a eu lieu à Sidney en Colombie-Britannique, au Canada en octobre 2019, a été remporté par Daniel Richer dit Laflêche (crieur bilingue amérindien).

De nos jours, la majorité de ces personnages est animée d’une joie de vivre qu’ils tentent de communiquer lors de la criée, qui se veut essentiellement joyeuse. Cependant, ces messages peuvent être empreints de contestations, de colères revendicatives, mais aussi de poésies et parfois de lettres d’amour.

 

 

 

 

 

1 — Augustin

 

 

Tous les jours, en semaine, Augustin Cesari prend le tramway en direction de Porte de Brandenburg, pour s’arrêter à l’arrêt Chartrons. Sa routine immuable ne laisse place à aucun doute. La ponctualité du réseau de la ville de Bordeaux est quasi irréprochable, la fréquence de passage toutes les six minutes lui convient tout à fait. Il lui faut ensuite entre 28 et 32 minutes pour se rendre dans le quartier des Chartrons. Il dispose d’une heure devant lui.

Il peut ensuite reprendre le même tram et rentrer à son bureau.

Cela fait maintenant trois ans qu’il connaît Mohamed, patron du bar-restaurant l’Oenolog, situé autour de la place du Mascaret. Ils se sont rencontrés lors d’un after work entre copains, un jeudi soir. À l’époque, Geoffrey, le meilleur ami d’Augustin avait donné rendez-vous à ses amis sur la place pour leur présenter Mohamed avec qui il entretenait une liaison.

En ce premier jour de juin, il est en retard, il n’est pas toujours simple de combiner son emploi du temps et son hobby.

«Salut Momo, comment vas-tu? Tu me permets de me changer, je suis en retard, mais si cela te dérange, je vais faire différemment.

Mohamed s’amuse de la situation, son ami lui pose, l’air gêné, toujours la même question. Il lui donne accès aux vestiaires du personnel et en profite pour passer le voir au moment où il se déshabille.

Que d’ambiguïté dans cette attitude! Et quelle est la position de Mohamed? 

Augustin en a bien conscience, mais il ne voit pas comment il pourrait se réaliser sans l’aide de son ami. Il considère que c’est le prix à payer. Tant pis pour la morale, après tout si ça peut lui faire du bien!

— Ne t’inquiète pas Augustin, tu ne me déranges pas, et pour être franc, j’avoue que ça m’amuse. La seule chose qui m’ennuie est que je ne peux pas venir assister à ta mise en scène, car c’est pile-poil au moment du rush de midi.

— Merci encore mon ami! Sans toi, je ne pourrais pas vivre ma passion. Je ne te le dirai jamais assez.

— Gus, ne m’accorde pas une telle importance, elle n’est pas justifiée. Crois-tu vraiment que, si je ne t’ouvrais pas mes vestiaires, tu perdrais tes illusions? Tu abandonnerais ton rêve? Je ne le pense pas.

— Mo, c’est grâce à ta gentillesse que je peux en toute discrétion me transformer.

— Je te remercie, mais ne te méprends pas, si je ne te donnais pas la possibilité de passer par mon restaurant pour te changer et habiter ton personnage, tu aurais trouvé une autre solution. Je me pose d’ailleurs souvent la question de savoir si c’est une force intérieure qui te pousse à devenir Sagamore, ou si c’est lui qui t’attire dans son univers.

— J’ai parfois l’impression de ne pouvoir lutter contre cela, confesse Augustin. En ai-je vraiment envie?

— Attention de ne pas virer schizo, quand même, lui dit Momo à moitié sérieux.»

 

Inconsciemment, Augustin sait que Mo a raison. Mais, reconnaissant du service que lui rend son ami, il pense qu’il aurait trouvé une autre solution s’il l’avait fallu.

Quant à la présence de Sagamore, même s’il n’y peut rien, elle ne le dérange pas tant que ça. Il a toujours eu l’impression d’avoir, près de lui, une présence… un dédoublement de sa personne. 

Dans son subconscient, l’autre se situe toujours proche, mais légèrement plus haut que lui.

Il se manifeste uniquement lorsqu’Augustin traverse une période de doute et a une décision importante à prendre. Il ne suit pas forcément l’orientation de ce qu’en pense ce cher inconnu, persuadé de détenir la vérité. Dans toutes les situations, cet être céleste sait ce qu’il faut faire. Quant à Augustin, selon ses humeurs et son état d’esprit, il suit ou non ses conseils. Il respecte cependant cette présence qu’il cultive parfois. 

Il met beaucoup d’abnégation à remettre en lumière un des plus vieux métiers du monde. Dans les premiers temps, les gens ne le prennent pas au sérieux. Il a même droit à des moqueries. Certains badauds veulent le faire taire, car il empiète sur l’espace public et, paradoxalement, sur leur intimité.

Certaines personnes, quelquefois, ont la particularité de s’approprier des lieux et rechignent à partager un espace qui pourtant ne leur appartient pas. 

Augustin, lui, a toujours été amoureux de cette place du Mascaret. Elle porte un si joli nom… pourtant bien énigmatique : une place est, par définition, statique et celle-ci porte le nom d’un mouvement naturel. 

Il existe environ quatre-vingts mascarets dans le monde. Les plus spectaculaires se situent en Inde, en Chine et au Brésil, avec parfois des vagues pouvant atteindre neuf mètres de haut. Ce phénomène naturel est généré lorsque de très grandes marées viennent perturber les eaux calmes d’un fleuve, d’une rivière, d’un cours d’eau.

La légende des lieux raconte que lorsque, sur la Garonne, le Mascaret se déclare, les feuilles des platanes entourant la place, ont un frémissement tellement subtil et particulier que tous les alentours en deviennent libérés, protégés, comme si la nature était en réaction. À ce moment-là, il ne peut rien arriver aux proches du quartier.

C’est, en tout cas, ce que dit la fameuse légende, relayée et peut-être même inventée, par Sagamore, le mystérieux maître des lieux. 

 

 

 

 

 

 

2 — El pregonero

 

 

Mon habit de corsaire et mon masque de flibustier m’assurent un total anonymat. Je peux donc entrer dans la peau de mon personnage et n’éveiller aucun soupçon. Ma crainte d’être reconnu par des gens de la place m’oblige à adopter des postures de composition.

Une fois dans la peau de Sagamore, rien ne m’est interdit. Je décide parfois de boiter, ou d’avoir des attitudes équivoques, ou j’adopte des allures efféminées. Quelquefois, mon inspiration m’emmène dans des endroits insolites…

Comment m’est venue cette passion? En 2013, lors d’un voyage en Colombie avec ma douce Rafaella.

Après avoir passé dix jours idylliques dans le nord du pays, nous étions restés quatre jours dans la magnifique ville coloniale de Carthagène. Tous les jours, à midi pile, sur la plus grande place de la ville : La Plaza San Pedro, un personnage habillé comme au Moyen Âge, dénommé El pregonero, venait annoncer et surtout crier, ou parfois simplement conter, les nouvelles du jour. Ces habits d’époque lui allaient divinement bien. Il était vêtu d’un pantalon corsaire couleur Bordeaux, d’une chemise blanche en soie et d’un petit gilet gris chiné, orné d’une pochette multicolore, du même tissu que sa ceinture, qui venait mourir le long sa cuisse.

Le dénommé Estéban était un très bel homme, avec des yeux noirs rieurs et une chevelure ébène parfaitement plaquée de gomina. La gent féminine le dévorait des yeux et buvait ses paroles. Lui n’en avait que faire, il estimait que son rôle consistait à informer les habitants de Carthagène des nouvelles du jour. Il prenait son rôle très à cœur, car bien conscient que la majorité des habitants n’avait pas assez d’argent pour se payer el periodico local.

Estéban se considérait d’utilité publique. Ses rapports avec la municipalité demeuraient assez tendus. Au vu de sa popularité, le maire de Carthagène avait voulu lui proposer un partenariat. Moyennant rémunération, il pouvait continuer d’informer la population, mais on lui demandait également de passer quelques messages politiques. Le mot, jamais prononcé, avait déclenché en lui une colère froide : propagande.

Issu d’une famille aisée colombienne, Estéban n’avait pas besoin de travailler pour vivre. Ce n’était pourtant pas un fils à papa, il avait obtenu, par son parrain, un héritage conséquent qui le rendait autonome financièrement. Il pouvait donc s’adonner à diverses activités communautaires essentiellement axées vers les plus démunis. Ses parents ne partageant pas son mode de vie, il avait quitté sa ville natale de Medellín.

Augustin et Estéban avaient fait connaissance. De leur rencontre, une complicité naturelle et immédiate s’était installée. Augustin pratiquait couramment l’espagnol, ce qui facilitait leur relation.

Le premier jour, le jeune couple était tombé par hasard sur lui, au détour d’une balade près des remparts de la Plaza dans le vieux Carthagène. Des dizaines de personnes agglutinées dans un brouhaha de kermesse attendaient l’arrivée du dénommé : El pregonero.

«Viens Rafy, au vu des gens massés sur la place, il va bien se passer quelque chose. On va poser la question à ces belles Colombiennes.

— Fais gaffe Tintin ! Je te vois venir, laisse-moi faire… Mais je t’accorde qu’elles sont magnifiques.

— Sais-tu, ma chérie, que les Colombiennes sont parmi les belles femmes du monde?»

L’échange fut rapidement interrompu : un personnage arriva, à cheval, et déclencha aussitôt des applaudissements cependant contenus. On sentit clairement que l’ambiance déjà très caliente était montée d’un cran.

«Apparemment, si j’ai bien compris ces filles, toute cette foule attend El pregonero. C’est un crieur des rues qui vient informer les gens des nouvelles importantes en Colombie et partout dans le monde. Mais les filles très excitées m’ont fait comprendre qu’il était super canon.

Il est vrai que le cavalier avait fière allure, mais autour de lui se dégageait un certain mystère. Il salua poliment toute l’assemblée, mais on ressentait une gêne dans son attitude. Dès qu’il mit un pied-à-terre, il se transforma en showman, et prit pleine possession de son personnage.

Ses talents d’éloquence aspirèrent instantanément l’assemblée et, après avoir balayé quelques actualités nationales et internationales, il se lança dans des sujets sociétaux tels que la place des femmes dans les entreprises et l’importance de l’éducation des plus vulnérables. Les textes édictés avec passion n’étaient généralement pas de sa composition, ils étaient le fruit de recherches et parfois de rencontres auprès d’éminents auteurs. Il termina son allocution par deux poèmes récoltés dans une boîte aux lettres mobile. Parfois des gens laissaient des pièces de monnaie qu’il redistribuait à des associations.

Toute la journée, tournait dans ma tête le spectacle de cet homme et surtout le visage du public. Spontanément, je ne donnais qu’un seul visage à cet attroupement.

Les différentes attitudes et le physique de ces gens représentaient, à mes yeux, une seule et même personne, avec des émotions adaptées à des instants volés : la surprise de celui qui découvre; l’attention du connaisseur attentif en quête d’informations; le désir brûlant et l’espoir enfoui d’un amour possible; l’indifférence de celui qui se trouve là par hasard; la colère de celui qui est l’opposant; la joie de passer un bon moment; l’enthousiasme de celui qui partage ces idées.

J’eus besoin de noter toutes ces émotions, afin de me les remémorer : l’attention, l’enthousiasme, la joie, la colère, l’indifférence, le désir, la surprise.

El pregonero avait cette faculté, par sa personnalité, de pouvoir réunir des gens avec des sensibilités si différentes. Cette rencontre a été pour moi une révélation et j’implorais Rafaella de revenir le lendemain, voir cet homme. Dans mon esprit, je voulais tout faire pour l’aborder et ainsi pouvoir découvrir son mystère. La réaction de Rafaella fut imprévisible :

«Augustin, nous avons tant de choses à visiter dans cette région, on ne va pas rester uniquement pour que tu vois cet hidalgo de pacotille en représentation, m’a-t-elle dit, très contrariée, trop contrariée.

— Mais qu’est-ce que tu racontes?

Je pensais qu’il te plaisait également et que tu appréciais son message. Pourquoi le traites-tu ainsi? Ta réaction est disproportionnée.

— Eh bien j’y ai pensé plusieurs fois dans la journée, dit-elle bizarrement très remontée, et je trouve assez paradoxal qu’il refuse d’être porteur d’une propagande qu’il s’autorise de colporter sous une autre forme. De plus, c’est un nanti, qui peut se permettre de vivre sans travailler et, pour se donner bonne conscience, il doit sûrement œuvrer dans quelques associations. Il joue sur le mystère de son personnage, certainement pour tirer profit d’un physique avantageux. À mon avis, c’est un homme à femmes et un manipulateur.

— Eh bien, rien que cela! On ne peut pas dire qu’il t’ait laissée indifférente, je te trouve très remontée. Je ne suis d’accord sur rien de ce que tu viens de me dire, mais chacun peut avoir son opinion. Permets-moi de te dire ma chérie que je ne te reconnais pas.

— Désolé, mon cœur, j’avoue que je me suis emportée, mais ça me dérange de rester à Carthagène toute la journée, même si la ville est splendide, j’aimerais passer la journée à l’Isla Tierra Bomba. C’est à une demi-heure de bateau et c’est, paraît-il, sublime.

— OK pas de problèmes! Faisons cela une journée, mais j’aimerais vraiment revenir voir le crieur avant de quitter la ville. Vu ta réaction, je comprendrais que tu ne veuilles pas venir.

— Faisons cela après-demain et je t’accompagnerai avec plaisir», a alors dit Rafaella, faussement réjouie.

Ce qui m’a le plus attiré chez Rafaella, c’est sa douceur. Cela fait maintenant huit ans que l’on s’est rencontrés, lors d’un séminaire d’entreprise. Nous travaillions tous les deux chez Bilba. Elle travaillait sur l’antenne de Lisbonne et moi sur le siège social à Bordeaux.

Le séminaire durait une semaine, nous avions tous entre vingt-cinq et trente ans, jeunes diplômés. À l’époque, j’étais assez dragueur et, au détour de mes balades nocturnes, j’avais donné rendez-vous à une serveuse d’un bar du quartier Alfama dans le vieux Lisbonne.

Dans l’hôtel où nous séjournions, j’étais tombé sur un dépliant qui présentait une soirée musicale dans ce bar dénommé El Pensao Amor.

D’un naturel bringueur et toujours à l’initiative, j’avais rassemblé une dizaine de personnes du séminaire, triées sur le volet, avec comme objectif d’aller faire une petite virée dans ce fameux bar du vieux Lisbonne.

Nous avions ainsi commencé à nous chauffer gentiment au bar de l’hôtel, en buvant le cocktail local aux notes brésiliennes : la Caïpirinha.

C’est là que j’ai rencontré Rafaella. Plusieurs fois, dans le miroir, nos regards se sont croisés. Le premier et très vite le second, furent le fruit du hasard. Les deux suivants furent recherchés, provoqués. Le dernier dura plusieurs secondes et nous isola littéralement de notre entourage. Pas un mot ne fut échangé, mais nous connaissions déjà la prochaine étape.

Nous voilà donc partis, dans cette magnifique ville de Lisbonne, en direction de l’Alfama. Comme la caïpirinha commençait à faire son effet, naturellement, les corps se rapprochaient, dans ce tramway burlesque. C’est dans ce tracassin remuant que nous avons partagé notre premier baiser, sans n’avoir jamais échangé une seule parole. Elle dégageait une telle grinta et une telle grâce empreinte de sensualité ! Le coup de foudre fut réciproque et instantané. Toute ma vie, je me souviendrai de ces regards croisés par miroirs interposés.

Lors de notre arrivée bruyante dans ce bar, quelle ne fut pas notre stupeur de voir un endroit quasi vide, avec une dizaine de personnes attablées sagement, en train de boire un verre! Je sentis tout d’un coup les regards des gens de mon groupe fondre sur moi. Je me décidai à questionner la patronne qui semblait très heureuse de nous voir.

«Bonjour, Madame, et inquiet, je continuais : n’y avait-il pas une soirée programmée?

— Bien sûr que oui, mon jeune ami, dit-elle dans un français approximatif. Mais c’était hier ! ajouta-t-elle dans un fou rire très sonore.

— Oh c’est pas vrai! Quel idiot, je suis désolé. Et en me retournant vers mes amis d’un soir, je me confondis en excuses.

— T’inquiète pas, dit la daronne, prenez place, il reste encore demi-heure d’happy hour.

Je vais passer deux, trois coups de fil, je devrais trouver quelques musicos disponibles. Tu sais, parfois les soirées improvisées sont bien meilleures que celles programmées.»

Pour me racheter, je fus contraint de payer la première tournée. Et la soirée démarra. Je n’avais d’yeux que pour Rafaella, mais je ne comprenais pas son attitude distante, alors que dans le tramway, nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre. Quelque chose m’échappait, lorsque tout d’un coup, j’ai vu fondre sur moi une brune incendiaire.

Au secours! Comment avais-je pu oublier mon rencard? Manifestement, Rafaella avait compris que cette fille me calculait. En fait, étant portugaise, elle avait entendu la serveuse parler de moi avec une amie.

Elle vint m’embrasser chaleureusement, en bousculant mes amis. J’eus à peine le temps d’éviter sa bouche, délicieusement maquillée et son corps voluptueusement sculpté.

«Bonsoir, je suis ravi de te voir – tout en cherchant du regard Rafaella qui n’avait dû rien perdre de la scène – tu es splendide, peux-tu venir à l’écart? lui dis-je à l’oreille.

— Pardonne-moi je travaille, me dit-elle dans un français maîtrisé, avec un accent brésilien à tomber par terre. On pourra se voir plus tard dans la soirée, car maintenant que votre bande est arrivée, je vais être coincée, ajouta-t-elle en tentant de m’embrasser.

— Je suis désolé, j’ai rencontré quelqu’un et je ne pourrai pas rester avec toi ce soir.

— Ah d’accord! Permets-moi de te dire que tu es un enfoiré, tu es le premier à me lapiner, mais ce n’est pas grave, dit-elle dans un grand sourire.

— Pardon, mille excuses, ça m’est tombé dessus aujourd’hui même et j’en suis tout chamboulé. Au fait, on ne dit pas lapiner mais poser un lapin lui rappelai-je dans un éclat de rire.

— D’accord, à plus tard Amore. C’est pas grave, je me trouverai un mari plus tard.»

Alors que je me dirigeais vers Rafaella, je compris tout de suite que son détachement soudain, à mon égard, coïncidait avec la présence de la splendide serveuse.

Je voulus l’attirer à l’écart, mais elle me fit comprendre qu’elle voulait juste passer un bon moment entre amis et qu’elle avait envie de profiter de l’instant, danser et boire. La façon dont elle m’avait recadrée tout en douceur, tout en retenue, m’avait littéralement envoûté. Nous avions tous passé une très agréable soirée, j’étais bien sûr la cible de toutes les moqueries, m’étant trompé sur la date de la soirée. Cependant la patronne avait appelé deux amis munis de guitare, de bandonéon et d’harmonica et la soirée fut mémorable, sous des airs de Cumbia et de salsa brésilienne.

Les regards échangés dans le miroir de l’hôtel se reproduisirent maintes fois dans la soirée. Je pense qu’à ce moment-là, je sus très vite que cette rencontre allait bouleverser ma vie. J’avais à l’époque vingt-sept ans et n’avais jamais ressenti cela pour une autre femme.

Aux premiers regards échangés et plus tard dans la soirée, je compris que c’était elle.

Ce premier baiser, sans même avoir prononcé un seul mot, s’était imposé comme une évidence.

Elle ne correspondait pourtant pas forcément à mon idéal féminin, je la trouvais cependant irrésistible, avec son regard rieur, ses lèvres généreuses dessinant une jolie parenthèse, deux fossettes gracieusement positionnées dans un équilibre parfait. Sa magnifique chevelure rousse et naturellement ondulée lui donnait un charme fou rappelant mon actrice fétiche Jessica Chastain.

 

 

 

 

 

 

 

2 – Estéban

 

 

Colombie 2013.

La seconde journée fut consacrée à une balade en bateau sur l’Isla Tierra et farniente programmé sur le sable. Pour ma part, je regrettais de passer tout ce temps à la plage alors que le pays regorgeait de merveilles à visiter. Je me forçais dans mon attitude à ne rien laisser paraître.

Dans ma tête, je n’arrivais pas à me défaire de l’image du crieur et les pensées les plus folles commençaient à germer dans ma tête.

«Merci, mon chéri, de m’accorder cette journée, je sais que tu le fais pour moi. Je t’assure que demain on passera voir ton saltimbanque, me dit-elle en m’embrassant.

— Tu me fais trop d’honneur, profitons de ce lieu magnifique. J’aimerais te montrer un endroit retiré au bout de la baie, ma déesse. Le point de vue a l’air superbe.

— Je prends juste mes papiers et j’arrive. Tu vois que j’avais raison de venir ici.»

Cet endroit de la plage complètement isolé permettait de se retrouver à l’abri des regards. J’attirai Rafaella contre moi, la pris dans mes bras et l’embrassai fougueusement. Elle me rendit mon baiser, mais comprit rapidement mes intentions.

«À quoi tu joues, Augustin? me demanda-t-elle.

On n’est pas sur une île déserte. En fait, le point de vue ne t’intéresse pas du tout, sale pervers!

Laisse-moi tranquille, tu n’es pas sérieux», me dit-elle en prenant innocemment les choses en main.

Rapidement, nous nous sommes retrouvés allongés sur le sable, conscients de l’interdit de la situation, il nous fut impossible de lutter contre ce désir devenu mutuel.

Nous fîmes l’amour sauvagement sous un mancenillier… sans savoir que cet arbre pouvait être très dangereux. Qu’importe! L’essentiel était ailleurs. Nous sommes restés toute l’après-midi, dans ce coin reculé et désert d’Isla Tierra avec, en point de vue, la magnifique ville de Carthagène. Entre deux séances de baignades, nous refîmes l’amour, cette fois-ci de façon plus coordonnée, avec une extrême douceur et sans pénétration, juste avec des caresses. L’essentiel était de tenter de surveiller notre intimité tout en recherchant l’orgasme.

Le dernier bateau nous ramena sur le port, nous avions passé une journée inoubliable dans un décor de rêve, à l’abri de tous les regards et avions, bien sûr des souvenirs plein la tête.

Le lendemain, nous avions prévu de redécouvrir la ville et de nous retrouver sur la Plaza San Pedro à la mi-journée. Comme tous les jours, le mystérieux personnage arriva aux alentours de midi commença sa quotidienne routine.

Je crus reconnaître les mêmes visages dans le public, agrémentés de quelques badauds isolés. La Plaza, idéalement située aux portes de la cité coloniale, était le lieu rêvé pour le spectacle du crieur.

J’avoue être tombé sous le charme de ce personnage. Je n’avais qu’une hâte : l’intercepter avant qu’il ne rejoigne sa monture, afin de faire connaissance.

J’informais Rafaella de mes intentions, et je ressentis alors une désapprobation.

«Je ne comprends pas pour quelle raison tu souhaites rencontrer ton Julio, me dit-elle agacée. Il me fait mauvaise impression. J’ai un mauvais pressentiment.

— Rafy, je ne me l’explique pas non plus, mais j’ai envie de partager son expérience et de connaître le personnage. Si cela te dérange, je ne t’oblige pas à rester, tu m’attends un peu plus loin et je te rejoins par la suite. Tu ne vas quand même pas me faire une scène parce que je veux parler à cet homme! lui dis-je sèchement.

— Excuse-moi, mon chéri ! Je viens avec toi, pas de problème»

Énervé par son comportement, je décidais de l’ignorer et partis à la rencontre du crieur.

Je l’interceptai juste avant qu’il ne regagne sa monture. Le courant passa de suite entre nous. Il dégageait de sa personne un état de rébellion perpétuelle, mêlée à une quête de sagesse. Estéban ne paraissait pas à sa place dans ce monde. Issu d’une famille aisée, je l’imaginais, luttant entre un statut de privilégié et un désir naturel de faire partie du peuple. Je le pensais fils unique, en rupture avec des parents fortunés, vivant dans une belle demeure bourgeoise des beaux quartiers de Carthagène.

Régulièrement, je fantasme sur la vie des personnes qui m’entourent, ou parfois des simples badauds dans la rue. Je leur invente une existence, un métier, une famille, des passions et parfois des zones d’ombre. J’ai perverti Rafaella à ce petit jeu et nous échangeons parfois sur la vie de ces gens. Nous sommes capables de prendre des paris entre nous uniquement par jeu. Il nous arrive même, de temps en temps, de les aborder dans le seul but de connaître leur parcours. Pour ma part, leur histoire m’importe peu, je crois même qu’il me plaît de rester dans l’imaginaire, je peux ainsi écrire des scénarios et les embellir ou les noircir à ma guise. En fait la vérité m’importe peu, à la différence de Rafaella qui aime connaître la vraie vie de ces inconnus.

«Estéban, permets-moi de te présenter Rafaella, ma femme.

— Encantado, Rafaella! Et bienvenue en Colombie! lui dit-il en tentant de lui baiser la main.

— Bonjour Estéban, lui répondit-elle froidement en sortant sa main avant qu’il ne l’embrasse.

— Il n’est pas très poli, Madame, de refuser un besomano. Nous, les Colombiens, sommes susceptibles et nous prenons ça comme une marque de défiance.

— Non, ça n’a rien à voir, j’ai un problème avec les contacts charnels, lui répondit-elle sans s’excuser.»

Je ne reconnus pas ma Rafaella, d’habitude si douce et si courtoise avec les gens qu’elle rencontre. Que se passait-il? Elle lui avait répondu sans daigner le regarder.

Estéban perturbe Rafaella.

Son attitude est disproportionnée, elle n’arrive pas à se maîtriser, tu vas devoir intervenir et éclaircir la situation. Je vois plusieurs raisons :

Rafy est attirée par Estéban?

Rafy considère que cet homme est un escroc et ne le supporte pas.

Rafy est jalouse de ton attirance vers Estéban.

J’opte personnellement pour la première. À toi de voir, mais le problème doit être réglé très vite. Ne tourne pas autour du pot.

Dans les moments de doutes, de frustrations ou de colères, Auguste se manifeste et m’oriente sur la marche à suivre. Je suis ou non, ses conseils, en sachant qu’il détient souvent la vérité. Il n’est pas mon ami, car il ne respecte pas mon intimité, mais il me connaît mieux que quiconque.

Il est toujours présent et je ne peux rien lui cacher. Fait-il partie de moi? Peut-être. Une chose est sûre, je peux compter sur lui, sur sa clairvoyance et sa franchise.

Je décidais, afin de mettre fin au malaise, de saluer Estéban, après avoir pris ses coordonnées. La situation devenait désagréable pour tout le monde, ce n’était pas le but recherché.

«Adios Aougoustin, quand repartez-vous de Colombie?

— On reste encore deux jours à Carthagène et ensuite, on remonte vers le nord… Je te rappellerai », ajoutai-je discrètement.

Rafaella et Estéban se saluèrent à peine.

Nous repartîmes en direction des remparts.

«Augustin, on s’arrête déjeuner dans cette rue? Les terrasses ont l’air très agréables, me dit-elle étrangement détachée.

— Bon, que fait-on? On fait comme si rien ne s’était passé? Je ne te reconnais pas! Je n’ai pas faim, tu me dois des explications!

— Je n’ai rien d’autre à ajouter à ce que je t’ai déjà dit avant-hier. Je ne le sens pas, il en fait trop et il sonne faux pour moi! Je pense qu’il peut être dangereux. Je pense même qu’il peut avoir une mauvaise influence sur toi! Et pour tout dire, je trouve qu’il prend trop de place dans notre séjour!

— Rafaella, tu sais, en général, arrondir les angles avec des personnes que tu n’apprécies pas; je n’ai jamais vu dans ton attitude un tel mépris et un tel rejet! En plus, tu ne le connais pas, tu ne lui laisses aucune chance!»

Elle sembla incapable de me répondre. Je ne comprenais pas sa position.

Après réflexions, plusieurs choix s’offraient à moi : continuer les vacances comme si de rien n’était et repousser le problème à notre retour en France. Cela nous permettait de profiter pleinement de la Colombie sans nous mettre la pression et sans rajouter des tensions. Allait-on pouvoir le faire? Crever l’abcès et avoir une discussion franche. Rafaella me devait la vérité. Ne plus voir Estéban et profiter de l’instant en considérant qu’il est parfois normal de ne pas avoir envie des mêmes choses ou d’apprécier les mêmes gens.

Je décidai de ne pas écouter Auguste.

Après tout, Estéban n’avait rien à faire dans notre voyage et même s’il n’y était pour rien, il ne devait pas gâcher notre séjour. Je devais me recentrer sur notre couple et profiter pleinement de Rafaella et de ce magnifique pays.

C’est à ce moment-là qu’a germé en moi cette idée de tenter l’aventure et de devenir crieur des rues. Je ne savais, ni de quelle façon, ni dans quel contexte, mais je savais qu’un jour, je réussirais. J’étais, en tout cas, persuadé que j’allais tout faire pour aller au bout de mon rêve. Mon rêve secret, mon Berretin, comme l’appelait Esteban.

Une chose me dérangeait : je n’allais pas pouvoir en parler avec Rafaella, tellement l’épisode d’El pregonero nous avait divisés.

 

 

 

 

 

4 – Rafaella

 

 

Rafaella s’épanouit au service Innovation chez Bilba. Bilba est une société en plein essor qui conceptualise des vélos à assistance électrique tournés vers le solaire. Elle travaille à domicile trois jours par semaine. Les mardis et jeudis, elle se rend dans les bureaux situés dans la banlieue bordelaise. Toujours à la pointe de la technologie dans une équipe cosmopolite, elle est reconnue dans son métier et maîtrise parfaitement la langue anglaise. Adeline, sa manager et amie, souhaiterait la faire évoluer, mais pour le moment, elle n’y tient pas. Elle privilégie sa petite Inès et lui consacre donc beaucoup de temps. Elle vient de rentrer dans sa deuxième année de maternelle. C’est pour elle un crève-cœur de réveiller son bébé les mardi et jeudi pour l’amener à l’école au bout de la rue. Elle sait également que beaucoup d’enfants sont dans ce cas, ce qui devrait l’empêcher de culpabiliser. Mais il n’en est rien.

Ce jeudi soir, en quittant son bureau, Rafaella sent bien qu’un malaise est en train de s’installer entre elle et sa chef. Lors de ces fameux briefs du jeudi, Adeline, plusieurs fois, a évité son regard et l’a sentie mal à l’aise. Ces réunions sont en général un réel moment d’échange constructif et de plaisir pour toute l’équipe, c’est ainsi que le service Inno tire toute la boîte vers le haut. Adeline cependant, a pour but de toujours garder son personnel en alerte et de ne pas tomber dans un confort et une autosatisfaction qui pourraient s’avérer soporifiques. La remise en question fait partie de leur ADN.

Sur le chemin du retour, le téléphone de Rafaella sonne et elle voit le visage d’Adeline apparaître. Le Bluetooth de sa voiture annonce : Adeline calls you et son beau visage souriant apparaît sur l’écran. Même la photo, pourtant enregistrée sur son cloud, paraît gênée. Incapable de décrocher, Rafaella est contrainte de s’arrêter pour réfléchir.

Je sens bien que quelque chose ne va pas, que me reproche-t-elle? Je sais qu’elle veut me faire progresser, mais devant mes refus perpétuels, veut-elle me sanctionner? Ou me muter? Ou tout simplement m’évincer? Elle ne sait pas comment me le dire. Je suis peut-être un frein à l’évolution du service. Est-ce privé ou professionnel?

Je ne vais pas répondre, et attendre de voir si elle me laisse un message.

«Rafaella, j’ai besoin de te parler, je préfèrerais passer te voir à la maison lundi matin, si tu es d’accord.»

Ne pas lui répondre, en fait, n’était pas une bonne idée, car mes angoisses décuplèrent. La voix empruntée d’Adeline conforte mon malaise, je me force donc à la rappeler de suite.

«Allo, Adeline, désolée, je n’ai pas pu te prendre, j’étais au volant. Je viens d’écouter ton message. C’est perso… urgent? S’il le faut, je peux m’organiser. On pourra se voir mardi, ce sera plus simple pour toi.

— Non, Raf, c’est perso. Mais ne t’inquiète pas, ce n’est rien de grave.

— Venez manger samedi soir avec Jean-François, proposé-je.

— Non je préfère que l’on soit seule. J’insiste, j’aimerais passer lundi matin. On en profitera également pour balayer les dossiers en retard.

— D’accord, on se voit lundi et on déjeunera ensemble!»

Les deux femmes se connaissent depuis des années, ayant passé toutes leurs études universitaires ensemble sur Compiègne. Ce n’est qu’à l’issue de leurs diplômes, qu’elles se sont séparées, tout en intégrant cependant la même société. Rafaella avait émis le souhait de partir travailler sur Lisbonne pour se rapprocher de sa famille. Adeline, féministe et carriériste assumée, n’avait aucune envie de se caser et de fonder une famille et surtout pas de sacrifier ses diplômes pour s’occuper de son mari et dire adieu à son évolution professionnelle.

Adeline a besoin de Rafaella pour mener à bien des projets que son statut actuel lui interdit. Plusieurs fois, les deux amies se sont disputées. La dernière querelle, deux mois auparavant, a failli mal tourner.

«Arrête de dire que je me sacrifie alors que mon mec continue sa progression et me délègue l’éducation de notre fille. C’est faux!

— Tu as plus de talents qu’Augustin et sûrement plus que moi aussi, quel gâchis!

— J’accorde plus d’importance à ma famille qu’à mon travail. Et je tiens à te rappeler qu’Augustin est à la tête du plus gros service chez Bilba. Hiérarchiquement, il t’a dépassée depuis bien longtemps, ma vieille.

— Bien sûr! Il a complètement déchargé sur toi l’éducation de votre fille, se permit Adeline.

— Tu m’énerves! Je ne veux plus t’entendre! Il s’occupe très bien d’Inès et tu n’as pas à juger notre famille, je vais commencer à être désagréable. Reste à ta place. Continue comme tu le fais à consommer des mecs ou des nanas d’ailleurs, je n’ai toujours pas compris, et tu finiras vieille fille. Ne t’avise plus de me donner des leçons, je ne veux surtout pas te prendre en exemple! Il n’y a pas que Bilba dans la vie! En tout cas, pas dans la mienne! Ni dans celle d’Augustin!

Adeline, d’une nature impulsive, s’est alors rendu compte qu’elle n’avait aucunement le droit de s’immiscer dans la vie privée de son amie. Le ton péremptoire de Rafaella lui a rabattu le caquet. Elle va beaucoup trop loin et doit rapidement se remettre en question, sous peine de perdre une précieuse collaboratrice et surtout une amie.

— Pardonne-moi Raf, je ne sais pas ce qui m’a pris de critiquer Augustin. Je t’assure que je l’apprécie beaucoup et je pense réellement que c’est un très bon père. Parfois les mots dépassent mes pensées, cela n’arrivera plus.

— Je suis amoureuse de lui comme au premier jour et si j’ai un choix à faire, il sera vite fait