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On accompagne un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, pendant l’année qui suit un service militaire atypique. En effet, il a dû devancer l’appel parce qu’il a participé de trop près à la contestation estudiantine d’un gouvernement autoritaire et il a dû interrompre son temps sous les drapeaux parce que la mort soudaine de son père a fait de lui un soutien de famille. Le retour à la vie civile, revoir (ou ne pas revoir) sa mère, ses amis, une amie, cela soulève des difficultés qui lui paraissent souvent insurmontables. Cet hiver-là, il va passer quelques jours de vacances, ou plutôt d’errance entre imaginaire et réalité, dans une station balnéaire déserte où il essaie, en particulier, de retrouver le chemin de l’amour. Tout cela se passe dans la Corée de la fin des années 70.
L’écrivain Yi In-seong a une manière originale de ressentir le monde et de faire partager ce sentiment : Il nous est demandé de lire ce texte avec notre cœur et même notre corps autant qu’avec notre tête, comme si nous étions invités à une fête comportant les moments de joie et les moments de souffrance que l’on rencontre chez tout être humain.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Passionné d’expérimentation littéraire,
Yi In-seong a toujours cherché à tromper la grammaire narrative du réalisme et les conventions à propos des relations entre l’auteur, son texte et le lecteur. Il emploie volontiers des techniques narratives destinées à dé-familiariser la réalité décrite, comme le mélange des temps verbaux, la fusion entre fantastique et réalité, ou les ellipses temporelles. Ce que l’écrivain cherche à problématiser dans ses récits est la stabilité apparente de la dichotomie entre l’acteur et le spectateur, l’auteur et le lecteur, et enfin, le soi et l’autre. A travers de telles expérimentations, il cherche à élever la compréhension du lecteur et à mettre en place une lecture plus active. Tout en reconnaissant la violence implicite contenue dans le langage, ses œuvres démontent les processus établis de la lecture et les habitudes de pensées associées à ces conventions.
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Seitenzahl: 601
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Du même auteur
Chez le même éditeur
Sept méandres pour une île, 2013
Du même auteur
Chez d’autres éditeurs
Interdit de folie, Imago, 2010
YI In-seong
saisons d’exil
Roman
Traduit du coréen par CHOE Ae-young
avec la collaboration de Jean BELLEMIN-NOËL
Titre original : Nat-seon shi-gan so-geu-ro.
© YI In-seong, 1983.
Publié pour la première fois en Corée
par Moonji Publishing Co., Ltd, 1983
© Decrescenzo Éditeurs, 2016
pour la traduction française.
* ce livre a bénéficié d’une première édition
chez L’Harmattan, collection «Lettres coréennes», en 2004 ;
la traduction a été entièrement revue, par la même équipe,
à l’occasion de la présente republication.
ISBN 978-2-36727-114-9
Si vous souhaitez être informés de nos parutions,
N’hésitez pas à consulter notre site.
www.decrescenzo-editeurs.com
La couverture de Saisons d’exil
a été dessinée par Thomas GILLANT.
Préface des traducteurs à la première édition (2004)
Si nous avons choisi de traduire ce roman, c’est parce qu’il nous a semblé qu’il représentait de façon exemplaire la création littéraire dans la Corée d’aujourd’hui, ou tout au moins un de ses pôles les plus attractifs, sinon les plus productifs.
Premier ouvrage publié par l’auteur, il ne fait pas partie des œuvres très populaires — entendons : bénéficiant de tirages exceptionnels —, mais depuis sa publication (comme nouvelles entre 1979 et 1982, puis sous forme de recueil en 1983) il a exercé une influence certaine sur les écrivains contemporains, et même sur les lecteurs qu’il a tenté d’habituer à une nouvelle manière de lire. Le public a réagi soit par le refus de la nouveauté, soit par un enthousiasme sans réserve. Les ouvrages qui ont suivi ont connu un succès régulier, qui leur a valu de figurer dans une collection intitulée « Chefs d’œuvre du roman », aux éditions Moonji qui sont l’équivalent de ce que représentent en France Le Seuil et les éditions de Minuit aux côtés de Gallimard et Grasset.
À quoi est due l’importance de Yi In-Seong ? à sa manière originale de ressentir le monde et de faire partager ce sentiment. Il revit certaines de ses expériences sans jamais céder aux facilités et aux platitudes de l’autobiographie. Il les revit à travers un art d’écrire qu’il ne cesse d’approfondir et qui vise à transmettre directement l’authenticité du vécu. Il s’efforce de faire sentir comment il peut arriver que l’on se débatte avec les incertitudes de notre perception du monde et d’autrui, avec un temps où les moments glissent les uns dans les autres et avec un espace où les lieux se chevauchent jusqu’à parfois se confondre. Ce travail de la forme, cette insistance sur les préoccupations stylistiques — qui ont posé beaucoup de problèmes aux traducteurs, on s’en doute, — exercent à la longue une sorte de fascination qui oblige le lecteur à se mobiliser tout entier. Il est demandé à chacun d’investir dans sa lecture un maximum de passion de l’intelligence en même temps que de compréhension affective. Nous sommes incités à lire avec notre cœur et même notre corps autant qu’avec notre tête. Comme si nous étions invités à une fête comportant les moments de joie et les moments de souffrance que l’on rencontre chez tout être humain.
En ce sens, Saisons d’exil est un roman de portée universelle. On y accompagne un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, pendant l’année qui suit un service militaire atypique. En effet, il a dû devancer l’appel parce qu’il avait participé de trop près à la contestation estudiantine d’un gouvernement autoritaire et il a dû interrompre son temps sous les drapeaux parce que la mort soudaine de son père a fait de lui un soutien de famille. Le retour à la vie civile, revoir — ou ne pas revoir — sa mère, ses camarades de faculté et de combat, une amie très chère, cela soulève des difficultés qui lui paraissent souvent insurmontables. Ces quatre « saisons » le montrent d’abord rentrant à Séoul, où habite sa mère et où se trouve son ancienne université ; puis il accomplit son devoir de fils en allant honorer la tombe de son père (et d’un grand-père qui a beaucoup compté pour lui) ; ensuite, il assiste à la générale d’une pièce de théâtre qu’il a écrite et qu’essaient de monter ses jeunes camarades ; enfin — et cette période-là occupe la moitié du livre — il va passer quelques jours de vacances, ou plutôt d’errance entre imaginaire et réalité, dans une station balnéaire déserte où il s’efforce, en particulier, de retrouver le chemin de l’amour.
Tout cela pourrait arriver à n’importe qui. Mais tout cela se passe dans la Corée des années 70. Et d’abord, pour nous, dans un pays peu connu, où les gens dorment, mangent et boivent autrement ; où les paysages et les monuments sont souvent étranges ; où certains codes (de politesse en particulier) nous déroutent ; où la coréanité, toujours très présente sans être jamais envahissante, devient vraiment sensible. Et puis, on n’oublie pas que le dernier quart du siècle dernier est le moment où la Corée a connu un bouleversement sans précédent dans une histoire qui en compte beaucoup. Le mélange intime d’une tradition aussi exigeante qu’ancienne et d’une modernité toujours à la recherche du progrès produit sur le lecteur francophone un effet de dépaysement qui séduit, et qui nous a contraints à ajouter un bon nombre de notes un peu inattendues dans un texte de fiction.
En somme, on peut dire que ce roman est l’occasion d’une découverte rassemblant plusieurs rencontres : celle d’un homme attachant ; celle d’un monde hors de l’ordinaire ; celle d’une écriture éblouissante à tous les sens de ce mot ; celle d’un moment de vérité humaine et esthétique que nous espérons voir partagé par un grand nombre de lecteurs. Peut-être nous sauront-ils gré de la peine et du plaisir que nous avons pris à le leur apporter.
En 2016, les traducteurs ont trois choses à ajouter :
D’abord, l’auteur, de plus en plus apprécié dans son pays, est mieux connu en France du fait que deux autres de ses romans ont été traduits, en 2010 Interdit de folie chez Imago (Paris) et en 2013 Sept méandres pour une île chez Decrescenzo (Aix-en-Provence).
Ensuite, la traduction a été entièrement revue, compte tenu de ce que notre expérience de traducteurs s’était accrue durant plus d’une décennie et que notre meilleure connaissance de l’œuvre de Yi In-seong nous a permis de mettre au jour des intentions que nous n’avions pas perçues à nos débuts.
Enfin, il nous est arrivé de refondre un peu la présentation, par exemple en aérant les dialogues ou en allégeant certains alinéas, alors que dans l’édition précédente nous avions scrupuleusement respecté la compacité du texte coréen : le lecteur français n’en percevra que plus aisément combien l’écriture de Yi In-seong est dense et substantielle.
CHOE Ae-young et Jean Bellemin-Noël
Double circuit, vingt ans et quelques
— printemps 1974 ou hiver 1973
à ce moment-là, à quel endroit voulait-il rentrer ? était-ce bien ici ? Mais une fois ici, pour quel endroit voudrait-il encore repartir ? Il éprouvait très fort la vague impression d’avoir à rentrer quelque part. Il était assis dans un autocar direct pour Séoul, rentrant de Chun-cheon où il n’avait séjourné qu’en passant, pas longtemps. Lorsque l’aiguille des minutes de l’horloge murale, sur le quai, a indiqué exactement 16 heures 40 en faisant un saut brusque d’un cran, le car s’est ébranlé et il a de nouveau ressenti une impatience dont il ne comprenait pas bien le sens. En quittant la gare routière, le véhicule est monté sur le pont qui est apparu tout de suite après un virage à gauche. Au-dessous du pont, une large rivière à moitié gelée s’étirait à perte de vue parmi des terrains vagues. Près de la rive, qui avait été récemment dotée d’une digue, il y avait une barque bloquée par les glaces dans laquelle était assis un couple vêtu de parkas épais. Qu’est-ce qu’ils avaient à s’escrimer ainsi à ramer pour rien au milieu des glaces ? Dans son imagination soudain mise en branle par ce spectacle, l’homme a dit : « Je t’aime » ; sans détourner le regard rêveur qu’elle fixait sur lui, la femme a répondu sans conviction : « Je te crois pas ». à cet instant précis, ses mains ont agrippé sa poitrine, qu’une douleur aiguë transperçait comme une aiguille. Son visage s’est crispé pendant un instant. Comme chaque fois avec cette douleur, il n’arrivait pas à conserver le visage impassible qui le caractérisait d’habitude. Ce qu’il devait faire en pareil cas, c’était juste effacer au plus tôt de son visage toute trace de trouble. Depuis quelque temps, une douleur très vive venait parfois le surprendre en un point quelconque de son corps. Elle arrivait toujours sans prévenir, et ce bref instant recouvrait de son ombre, pour un bon moment, tout le reste de son corps. C’était l’hiver et c’était le printemps. Il essayait toujours de rentrer quelque part. Où ça ? En regardant dans la rue qui lui était familière, il a senti de nouveau cette impatience dont il ne comprenait pas bien le sens. l’autobus a longé le mur de pierres du Jardin Chang-gyeong-won1 en passant par le viaduc, puis s’est arrêté devant la Porte Hong-hwa-mun : il en est descendu précipitamment. C’était juste une station avant celle où il avait prévu de se rendre : il n’avait plus envie d’y aller. En réalisant que ce n’était pas l’endroit où il devait rentrer et en se disant que s’il était allé plus loin d’une station il se serait menti à lui-même une fois de plus, il a eu le sentiment pénible d’être à tous les coups victime de la même découverte. Il faisait un sinistre temps de mars. Une nappe de nuages gris pâle cachait le ciel comme un plafond bas. Il a toussé et craché de la salive gluante. Il mordillait le bout de sa langue, qui lui donnait une sensation râpeuse : la nuit dernière, il avait fumé tout un paquet de cigarettes. Contre toute raison. Car tout ce qu’il avait pu constater avec certitude durant cette nuit, c’était seulement ceci : la veille, il n’avait pas été là-bas, là où il aurait dû aller. Alors ? Sa pensée restait bloquée là-dessus. Le noir complet. Et derrière ce mur d’obscurité continuait à monter sans cesse un épais brouillard, semblable à une marée… Dans ce brouillard obscur il avait entendu un cheval débridé sauter et cavaler dans tous les sens tandis que des coups de fouet zébraient l’air sans arrêt ; maintenant, il avait les oreilles qui bourdonnaient. C’était sans doute à cause de cette douleur persistante. Ou alors, c’était la fatigue de cette longue journée de voyage en autocar. C’est le paysage standard des quartiers résidentiels formant la banlieue de Chun-cheon qui défilait de l’autre côté de la vitre ; il s’est efforcé de baisser la tête en s’enfonçant dans son siège. Allons, essayons de goûter un moment de sérénité, même s’il ne dure qu’un instant ! Cela apaiserait au moins sa douleur : de toute façon, il dépendait de cet autocar pour les deux prochaines heures, et de toute façon, il arriverait au terme de ce trajet de retour dans sa ville natale, — bien qu’il n’ait jamais considéré Séoul comme son chez-lui. Oui, puisque cette journée doit se passer comme ça, renvoyons à demain ces tourments dont je ne peux pas explorer les multiples aspects. Il s’est forcé à fermer les yeux. Mais cela n’a rien changé. Il était debout dans la rue : impossible d’aller ailleurs. Impossible de trouver le moyen de remettre en place ce temps qui foutait le camp à la dérive de façon imprévisible. Devant la station d’autobus, il a jeté un coup d’œil aux alentours en se tapotant la cuisse avec le livre qu’il tenait à la main. Il tournait sur lui-même comme un insecte qui a perdu ses antennes. « Merde, qu’est-ce que je vais foutre, maintenant ? Où est-ce que je pourrais bien aller ? » Il a posé la question autour de lui : personne ne lui a répondu. Les gens passaient, indifférents. Les voitures roulaient, indifférentes. En fait, était-ce vraiment de l’indifférence ? Sûrement pas. S’il laissait paraître un point faible, au lieu de rester indifférent tout le monde montrerait les dents, ce serait affreux. Pour éviter ça, il a essayé de faire semblant d’attendre un autobus. Son anxiété le prenait à la gorge. Sans que cela se remarque, il avalait de grandes gorgées de salive. Qui donc pourrait reconnaître chez un appelé démobilisé semblable à tant d’autres, qui rentre chez lui avec un visage impassible, une peine secrète soigneusement enfouie dont son expression ne laisse rien paraître ? Il s’est détendu, les yeux fermés comme s’il dormait. Pourtant, il sentait sa peau se séparer en deux couches : une en surface, pétrifiée et sans expression, une autre en dessous, travaillée par une sorte de torsion. C’était bizarre. Dès l’instant où il avait quitté l’armée, il avait eu le sentiment que sa parfaite absence d’expression se dégradait de plus en plus. Les muscles au-dessous de ses paupières se bloquaient, aux deux yeux en même temps ; dès qu’il avait pris conscience de ces spasmes, il s’y était résigné. Il finirait bien par rouvrir les yeux, alors ce n’était pas la peine de se retenir. Déjà, il les avait légèrement entrouverts et il voyait vaciller les contours du cendrier de métal incorporé au dossier devant lui. Il a levé les paupières vers le haut ; elles étaient lourdes, ce qui était assez surprenant. Combien de minutes s’était-il écoulé, alors qu’il était si impatient de rentrer chez lui ? Il avait l’impression que l’autocar n’avait pas encore quitté Chun-cheon. Dans une maison neuve de style moderne séparée de la rue par une cour, un enfant était collé derrière une fenêtre ; on aurait dit qu’il riait, mais il n’a pas eu le temps de vérifier. En caressant la douleur qui persistait à lui écraser la poitrine, il a de nouveau tenté de se réconforter. Allons, essayons de gagner un peu de sérénité, même si je ne peux pas garder les yeux fermés ! de toute façon, je dépends de cet autocar pour les deux prochaines heures, et entre-temps, mon regard ne pourra qu’effleurer la surface du paysage. Oui, ce serait bien d’arriver à regarder simplement par la fenêtre sans réfléchir. À ne voir que ce qui se voit. Et ce qu’on voyait, c’était : des passants, des voitures, des toilettes publiques, des arbres le long de la chaussée qui n’avaient pas encore de feuilles…, la Porte Hong-hwa-mun de l’autre côté de la rue, le mur de pierres au pied duquel des marchands étaient accroupis côte à côte, des cabines téléphoniques, etc... « Mais enfin, merde, qu’est-ce que je vais foutre ? Où est-ce que je pourrais bien aller ? » Il a posé la question à quelqu’un à plusieurs reprises. À son grand étonnement, ce quelqu’un a murmuré dans son dos : « Et si tu allais visiter le Jardin Chang-gyeong-won ? » Il a éclaté d’un rire qui sonnait faux : Je le vois d’ici, avant même d’y être allé : on a dû y ajouter des embellissements grotesques et tape-à-l’œil !
– Et en quoi ça te gêne ? On se sent ramené à quand on était enfant !
– Quand on était innocent ?
– Ouais, innocent !
– Merde, ça serait possible, ça ?ces réflexions étaient une pirouette, mais ça ne manquait pas totalement de sérieux. Il a mis son livre sous son bras, il a enfoncé les mains dans ses poches puis il a traversé la rue. Un tourbillon de poussière glacée a balayé la chaussée. Le vent gémissait de l’autre côté de la vitre de l’autocar. Sortis enfin de Chun-cheon, on a amorcé la traversée de la montagne. Au milieu des champs de neige qui couvraient les pentes côté ombre se serraient de grosses futaies brun foncé dépourvues de feuilles. Le givre déposé sur le sol faisait aux arbres noirâtres comme une ombre blanche. Une ombre blanche balayée par le vent. C’était l’hiver. En même temps c’était le commencement encore froid du printemps. Pourvu que ce soit tranquille ! Ce sera tranquille. Ça doit être tranquille : il n’y a pas grand monde qui vient au Jardin Chang-gyeong-won à ce moment de l’année. Alors qu’il se dirigeait vers le guichet, il s’est arrêté pour entrer dans une cabine téléphonique. Il a fait tourner le cadran pour composer le numéro familier que le bout de son doigt se rappelait parfaitement. Drrring, tic-clac :
« Allô, oui ? Ici le Hak-lim2. »Tiens, aujourd’hui, c’est la patronne qui décroche.
– Ah! bonjour Madame. » Sa voix a couru sous les alignements de platanes et a escaladé les marches de l’escalier de bois qui craque ; là-bas, la fenêtre donne sur une rue pleine de charme et tout semblait avoir quelque chose à vous dire —, c’était comme ça, à l’époque…
– Ah! oui, je vois… c’est l’étudiant clown ? — Il a laissé passer sans le relever le mot « étudiant », qui pourtant le gênait.
– Pourriez-vous me passer quelqu’un de la bande, s’il vous plaît ?
– Un instant, je vous prie. » à l’autre bout du fil, on entendait une phrase d’une symphonie dont il avait le nom sur le bout de la langue sans pouvoir le retrouver ; il s’était toujours moqué des yeux vagues, comme recroquevillés, avec lesquels on écoutait ce genre de musique. Un intervalle :
« Allô ?
– C’est moi.
– Qui ça ?
– Moi.
– Ah oui ! bon, mais qu’est-ce que tu fous ? On t’attend !
– Je ne peux pas venir.
– Pardon ? Parle plus fort ! » On dirait que la musique du Hak-lim perturbe l’oreille du petit camarade…
« Je disais que je ne peux pas venir !
– Ah bon ?
– Je ne peux pas.
– Pourquoi ça ?
– Je dois aller quelque part.
– Où donc ?
– Je ne sais pas non plus.
– Arrête tes conneries ! C’est pas le moment de plaisanter. Rapplique !
– Je te dis que je ne peux pas, mais j’ai quelque chose à te demander.
– Quoi ?
– ça tombe bien que ce soit toi qui m’aies répondu. Viens me rejoindre au centre-ville tout à l’heure. Seul. J’ai un truc à te dire. » Sans doute l’autre a-t-il senti qu’il se passait quelque chose d’important, il est resté sans rien dire. De nouveau, une faible musique s’est fait entendre à l’autre bout du fil. Puis la voix est revenue :
« C’est un truc sérieux ? — Cette fois, il a pris prétexte du bruit des voitures :
– Pardon ? Moi aussi j’entends très mal.
– Bon, d’accord. On se voit où ?
– Eh bien… oui, tiens, à la Librairie de l’Université de Jong-no !
– à quelle heure ?
– Quatre heures.
– D’accord !
– Salut, je raccroche. ». La zone forestière était coupée par un espace dénudé où l’on avait dû abattre tous les arbres et que l’on avait transformé en plantant des alignements de jeunes conifères qui évoquaient le plateau quadrillé d’un jeu de go. Une série de grands panneaux d’interdiction se succédaient régulièrement : révolution verte ! défense de pénétrer dans la montagne.Non loin se trouvait un sentier qui s’enfonçait vers les hauteurs, avec une pancarte indiquant un temple bouddhiste. Alors, dans ce cas-là, c’est également interdit ? Finalement, on entre oui ou non ? Devant la Porte Hong-hwa-mun, il a hésité une fois de plus. De l’autre côté, au milieu de la Porte Myeong-jeong-mun, il apercevait le palais appelé Myeong-jeong-jeon3 comme un tableau vu dans un tableau lui-même inséré dans un tableau. Les tuiles anciennes parfaitement imbriquées, couvertes de mousse, comme si le gris foncé du ciel humide s’était concentré là et s’y était solidifié, convergeaient vers un point au cœur du tableau. Dans les profondeurs de ce point, il anticipait, perdu dans l’espace sombre et vide, le trône ancien sur lequel devait déboucher cette convergence. Soudain, son hésitation a été aspirée à l’intérieur du tableau : il lui est venu à l’esprit l’idée saugrenue qu’il y aurait peut-être assis là un roi, tel un homme transparent invisible à tous ; et s’il y avait un Roi, désormais capable de gouverner en toute clairvoyance4 puisque son trône ne serait plus qu’un siège abandonné et sans prestige et qu’il n’aurait plus de sujets sur qui régner, alors c’est à ce Roi qu’il aurait envie de demander où il devait rentrer. Il a franchi la Porte Hong-hwa-mun avec la moitié déchirée du ticket d’entrée. Pourtant, il ne s’est pas senti prêt à rencontrer son Roi : il a tourné à gauche. Au moment même où l’autocar tournait à gauche, il a vu tout à coup sur la droite s’étaler une vaste étendue d’eau et a failli pousser un cri d’admiration. Le siège qu’il occupait se trouvait du côté des fenêtres de gauche, mais en reconnaissant d’un coup toute cette masse d’eau comme s’il s’était attendu à la voir, il a failli laisser tomber la maigre pellicule de sérénité à laquelle il s’accrochait depuis un moment. Non, en fait il avait déjà pratiquement renoncé à cette sérénité : il avait eu beau essayer de se contrôler, il s’était déjà à moitié levé de son siège. C’était une masse d’eau trop étendue et trop profonde pour être déjà gelée. On aurait dit que cette énorme masse formée par les ruissellements descendus des chaînes de montagnes s’était arrêtée là pour se figer en un miroir de métal. Elle reflétait la vallée dont la route entaillait les pentes d’une mince égratignure. Il a tourné la tête en levant les yeux vers le haut du versant. Celui-ci était parfois en surplomb et avait l’air de tenir bon contre les menaces d’éboulement. Quelques gros rochers pointus formant saillie et les arbres qui avaient poussé dans les failles entre les rochers représentaient un danger ; mais la force de cohésion de la roche l’empêchait de s’effondrer —, dureté d’un cœur capable de pétrifier toute turbulence… Est-ce que ce cœur de roche est venu se poser ainsi à la surface de l’eau ? Un jour viendra où fatalement il s’effondrera, et son effondrement le plongera dans l’intimité même de l’eau ! Prenant conscience à la longue de l’allure qu’il avait, à moitié debout et le dos courbé, il s’est laissé retomber sur son siège. Son voisin lui a jeté un coup d’œil oblique. Lorsque l’autocar s’est arrêté à l’entrée d’un pont, il a réajusté sans raison précise sa tenue de démobilisé trop large : il éprouvait un sentiment de malaise et de gêne qui ne s’expliquait guère, qu’il n’avait pas envie d’accepter et que pourtant il pouvait arriver à comprendre. Devant la première cage qu’il a rencontrée — c’était une cage d’oiseau —, il a senti la face interne de son visage s’empourprer sous l’effet de toutes ces réactions confuses Pour supporter la bouffée de chaleur due à cette émotion, qui devait s’aggraver encore du fait qu’il n’y avait personne — mais peut-être un regard invisible était-il caché aux environs ? —, il s’est mis à lire machinalement le panneau d’informations attaché au grillage. « Nom : émeu5. Habitat : grandes plaines.Alimentation : fruits, végétaux.Reproduction : ovipare, le nombre des œufs oscillant de 7 à 13 et la couvaison prenant une quarantaine de jours. Durée de vie : environ 40 ans.Caractéristiques : le plus grand des oiseaux après l’autruche ; doté d’ailes atrophiées.Couleur : gris foncé.Vitesse : pouvant atteindre 50 km à l’heure... » Il a eu beaucoup de mal à maîtriser le désordre de ses émotions et il a enfin réussi à concentrer son attention sur ce volatile-animal terrestre capable de courir à 50 à l’heure qu’on avait enfermé là dans une cage grillagée mesurant environ 20 mètres de hauteur sur autant de largeur et de longueur. Avec son long cou et sa petite tête mal assortis à son gros ventre couvert de plumes, l’émeu était debout, le corps resserré en une masse grise plus foncée que le ciel gris, comme s’il cherchait à dissimuler sa nature sauvage. Et puis pfuit ! plus rien. Il a eu envie de découvrir d’autres aspects de cet oiseau et l’a donc observé plus attentivement. Ou bien il a fait semblant de l’observer plus attentivement. Mais de nouveau pfuit ! plus rien. La bouffée de chaleur due à l’émotion qu’il avait réussi à neutraliser a fait sa réapparition, cette fois-ci mêlée à une honte insupportable qu’il n’arrivait pas à faire disparaître. Il s’est résigné à admettre en lui ce tourbillon d’affects. Cependant, il a rassemblé toute l’énergie mentale qui lui restait pour que la force de ce tourbillon ne vienne pas crisper la face externe impassible de son visage. Juste sous le nez d’un policier militaire, il a pris une cigarette et se l’est mise au coin de la bouche comme se doit de faire un démobilisé ; mais l’homme n’a pas eu l’air de deviner pourquoi il fumait ainsi. Il en a déduit que les convulsions violentes de son visage intérieur n’étaient pas encore visibles au dehors. Mais quels étaient les critères de contrôle de ce CRS ou de ce policier militaire en train de descendre du car dont le regard avait rapidement survolé l’intérieur ? Il fallait qu’au premier coup d’œil il ait l’air tout à fait naturel ! Dis donc, toi, là, qui n’as pas l’air tout à fait naturel, tu sais peut-être où tu devrais rentrer ? C’est à ce moment-là qu’un jeune enfant, sorti d’on ne sait où, est passé à côté de lui marchant à petits pas et s’est approché du grillage. Ou plutôt non, ce n’est pas que l’enfant s’est approché du grillage, c’est comme s’il n’y avait pas eu du tout de grillage. L’enfant a continué son chemin en passant à travers, et s’est approché de l’émeu. Celui-ci a plié les genoux devant lui pour qu’il s’installe sur son dos. Et tout à coup, il a filé dehors en effaçant lui aussi l’obstacle du grillage. en un clin d’œil, l’enfant et l’émeu ont disparu de son champ de vision... Il s’est frotté les yeux et il a de nouveau regardé à travers le grillage l’espace vide d’où l’émeu s’était éclipsé. Tout là-bas miroitait une ombre d’émeu qui donnait la même sensation de couleur et de volume, avec la même allure, mais son existence n’était pas une véritable présence. L’ombre n’avait pas suivi son corps en fuite au dehors. Cette ombre s’est approchée de lui, comme une bête empaillée capable de se mouvoir ; elle était en train de courber le dos comme pour qu’il grimpe dessus, mais son approche à lui a été interrompue par le grillage, qui découpait son champ de vision en une multitude de losanges. Il a hoché la tête. Ses sensations, déjà repoussées par la cage à oiseau elle-même, se sont arrêtées là à cause de l’obstacle du grillage. Ses pensées, à leur tour, ont buté sur la corrélation entre la vitesse de l’oiseau et les dimensions de la cage grillagée. Qu’est-ce qui l’a frappé, alors ? Que la bête soit en captivité ? Si ce n’était que cela, il était certainement très loin d’avoir pénétré la réalité de cet animal. Ce qu’il voulait pénétrer, ce qu’il voulait pénétrer…, ce n’était pas cela, de toute façon. Il s’est retiré en continuant à hocher la tête. Le contrôle de la police terminé, le car a repris la traversée du pont de Shin-yeon-gyo. Sous le soleil rouge et bas à l’ouest du ciel, irréel comme s’il peinait à rassembler un peu de lumière et de chaleur, une construction en béton qui imposait son ossature massive retenait les eaux : le Barrage de Eui-am. Sa pensée, bloquée, ne pouvait pas aller plus loin. Il a pensé que sa pensée ne pouvait pas aller plus loin. Il a pensé qu’il pensait que sa pensée ne pouvait pas aller plus loin. Il a pensé qu’il pensait qu’il pensait que sa pensée ne pouvait pas aller plus loin… C’est donc qu’il n’existait pas ? Peut-être lui aussi n’était-il que l’ombre de son corps ? Question sans réponse. Sentiment d’impuissance de ne pas pouvoir répondre. Et ce n’est pas de hocher la tête qui allait changer les choses. Arrêtant donc de hocher la tête, il a regardé au loin dans un parc d’attractions un train dont la locomotive électrique était rongée de rouille, qui avait dû rester là-haut immobilisé sur les rails tout au long de l’hiver. C’était le printemps. Mais c’était l’hiver. L’autocar qui venait de traverser le pont longeait à ce moment-là l’autre côté de la vallée. Le fil de la rivière retenue par le barrage laissait voir au-dessous de ses digues un bizarre lit de pierres. Le dessin de ces pierres, était-ce l’âme des eaux en mouvement qui s’y était imprimée ? Ou bien l’âme de la terre jusque là cachée sous les eaux s’était-elle dévoilée ? Les splendeurs de la queue que ce paon a complètement déployée sont-elles l’âme de son ombre, ou l’âme de la personne qui le contemple, ou l’âme de l’ombre de cette personne ? Une ombre de casoar qui présente un corps tout à fait normal de casoar… Après tout, un jardin zoologique est destiné à montrer des choses comme ça, tout comme une ombre de dindon qui présenterait un corps tout à fait normal de dindon… Et comme une ombre, l’autocar qui le transportait semblait flotter dans les airs, même s’il reposait sur la terre. Le sifflement des pneus qui allaient bon train ressemblait à celui du vent qui entame et fend le vide. Sur l’autre côté de la vallée, là où la crête était relativement escarpée, les rails bordant le bas de la pente s’allongeaient comme s’ils équivalaient à la route sur ce côté-ci. Au-dessus de la voie ferrée, les arbres qui couvraient la crête avaient une maigreur tout hivernale. Sapin, épicéa, pin parasol… il avait du mal à distinguer ces variétés de résineux, il énumérait des noms et les appliquait au hasard à n’importe lequel de ces arbres, au fur et à mesure qu’ils lui venaient à l’esprit, comme ça. Chêne, sabine, aubépine… Hippopotame, phoque, otarie… Aulne, avelinier, genévrier, laquier, coudrier… Ours blanc, ours brun, puma, léopard, jaguar… Lespedeza, sumac, nerprun… Tortue, gorille, python… Héron à bande pourpre, cigogne noire, ibis noir, grue couronnée à pommettes blanches, geai, pie bleue… Quercitron, bouleau, tilleul, arialia, aulne — non, celui-là a été déjà mentionné il y a un instant —, micocoulier, noisetier de Mandchourie… Et puis il n’y a plus eu de noms d’arbres qui lui sont venus à l’esprit. Où donc avait-il appris tous ces noms-là ? Sans doute dans un quelconque livre de botanique, sans rien connaître vraiment des qualités du bois ni de leurs senteurs. Peut-être les avait-il emmagasinés dans sa mémoire en lisant pour se distraire la nouvelle de Yi Hyo-seok6, Montagne, qui figurait dans le manuel de coréen du lycée ? Le cours d’eau avait de nouveau grossi : sans doute quelques affluents cachés étaient-ils venus s’y ajouter, à moins que l’eau n’ait émergé des profondeurs du sol ? Où vont donc toutes ces eaux qui rejoignent sans cesse le cours principal, l’augmentant à l’infini ? Est-ce que les eaux aussi aimeraient rentrer quelque part ? Alors, l’ombre de l’éléphant souhaiterait peut-être rentrer dans son corps ? Sans doute n’était-ce pas le cas, puisqu’elle pouvait faire semblant d’être le corps tout en évitant de supporter les douleurs de ce corps, outre que, ainsi, elle oublierait ses douleurs d’ombre… En contournant le pavillon tropical, il s’est retrouvé à l’air libre dans la cour arrière du Palais Myeong-jeong-jeon. C’était un espace ancien et étroit autour duquel plusieurs grands et petits palais se regardaient de travers parmi des arbres séculaires. Un espace qui n’était alors qu’une cour simple et tranquille, qui avait rejeté les voix du temps à mesure que le temps s’était écoulé. Il aurait voulu fermer cet espace hermétiquement. Et il avait envie de traînailler en paressant, de s’allonger par terre, de bloquer tous les mouvements qui perturbaient son corps et son âme. Une partie de son cœur, déjà allongée par terre, a contemplé une immense cheminée qui se dressait très haut à côté du Pavillon Tropical. Elle oscillait vers le zénith sur le fond des nuages qui s’amoncelaient de plus en plus sombres, on aurait dit un signal annonçant du mauvais temps. Ce drapeau flottant était devenu un message codé d’un nouveau genre demandant qu’on le déchiffre ; il s’est imprimé dans son esprit comme du morse : tac-tatatac-tatac… tatatatac-tac-tac… Quel message transmettait-on ainsi ? Au cours de l’hiver, un soir où il allait s’endormir, bien étalé à plat ventre, dans une habitation civile d’un coin perdu au plus profond des montagnes, il y avait une branche d’arbre qui s’était mise à frapper sur la fenêtre : tac-tatatac tactatac… Il avait fait beau jusqu’à l’heure du crépuscule, puis du vent et des nuages avaient fait irruption dans son sommeil trop léger. Il avait vaguement déchiffré le message codé : tu es un chien, tu es un chien, tu as déjà commencé à vivre comme un chien, nous te ferons vivre comme un chien, nous te ferons crever comme un chien… Qui envoyait ce message ? Qui était-ce ? à cet instant, il s’est remis à l’endroit, comme un chien efflanqué qui s’étend sur le dos en montrant la peau de son ventre. La montagne de l’autre côté de la rivière exhibait elle aussi la peau blanchâtre de son ventre. Sans doute y avait-il eu une avalanche ? Des tonnes de pierres avaient dévalé depuis le sommet de la montagne. au-delà de la crête, à l’abri de l’avalanche, se succédaient une série de poteaux électriques : une ligne à haute tension. Il avait envie d’accepter ce qui devait inévitablement venir au grand jour à un moment donné et de faire à nouveau le plein d’une intense énergie électrique. Était-ce une envie sans lendemain ? Couché sur le dos, l’oreille de son âme a entendu un halètement léger de chien. Il a regardé autour de lui : des murmures filtraient depuis l’arrière du Petit Palais Hwan-gyeong-jeon. Il s’est approché sans bruit jusqu’au coin du bâtiment.
« ...On va là-bas tous les deux.
– Non, sûrement pas ! Est-ce que je t’ai jamais refusé quelque chose ? Mais ça, non. On est bien d’accord ? — Là aussi il y a une part de comédie.
– Mais pourquoi tu veux pas ? Aujourd’hui, je te laisserai sûrement pas partir comme ça.
– …
– Je peux plus attendre. Tu veux vraiment pas ? Si tu veux pas, on se verra plus jamais. C’est pas que je t’aime plus… — Une sorte de chantage, en somme ; alors :
« Tu m’aimes vraiment ? — Dialogue prévisible :
– Bien sûr !
– Vraiment ?
– Mais oui !
– Moi, je sais plus… J’ai peur. — Mâle ou femelle, comment peuvent-ils être à ce point typiques ? Aussi parfaitement insensés ?
– Ça va, maintenant, tu me crois, n’est-ce pas ? » De nouveau un halètement. Croire ? Croire quoi ? Le halètement ?L’amour qui fait semblant de lécher tout de suite après avoir mordu en prenant pour proie l’autre qu’on léchait une seconde avant ? L’amour qui vous fait avaler un grand verre de soju7 juste après vous être fait bourrer l’arrière-train ? En lui aussi c’était l’hiver. Il avait rempli de soju un plein verre à dents et l’avait bu à grandes gorgées. Il était allé prendre une garde de nuit en traînant sans conviction son arrière-train. Il se tenait là debout, son fusil le long du corps, claquant des dents. Dans le noir, où pullulaient des étoiles gelées, il lui semblait que toutes les formes sombres accroupies devant ses yeux allaient tout à coup se transformer en ennemis, se dresser en se secouant, lui sauter dessus. Il avait été saisi par une envie de tirer un coup de fusil à l’aveuglette en direction du noir. À ce moment-là, son talkie-walkie avait émis des bruits avec de forts parasites : « derrière… zzzz… derrière sentinelle… zz… sortez… zz… sortez… zz…ici… »Cela venait de quelque part là-bas, d’une étoile lointaine. Il avait relevé la tête et regardé le ciel. Les étoiles gelées incrustées çà et là commençaient à bouger, elles s’éloignaient vers un coin du ciel encore plus profond en décrivant des cercles devant ses yeux. Non seulement les étoiles, mais toutes les choses alentour s’éloignaient aussi très loin de lui, qui restait le point central. « zzzzz… ici… zzz… rép…dez… zzz ». Tac tatatatac… tatatac… tatatac… Une branche d’arbre répétait indéfiniment son message. Il regardait d’un œil rêveur les dessins magiques que le vent et les nuages animaient dans sa tête. À l’instant où il allait sombrer dans le sommeil sans bien s’en rendre compte, il a entendu la voix de tempête :
« C’est moi que tu cherches ?
– Pardon ? Non, non. Je ne faisais que passer ! — sa réponse était embarrassée :
– Alors, pourquoi as-tu choisi de rentrer chez toi en faisant un détour si pénible ? Tu aurais pu rentrer directement, non ? — Il s’est senti tout de suite découragé par les reproches du vent :
– Je n’ai pas pu attendre le train de nuit. Je ne pouvais pas rester là-bas un instant de plus. J’ai voulu me libérer le plus tôt possible, alors je suis allé au terminus des autocars, et un nom de lieu qui m’était familier m’a sauté aux yeux : celui d’ici, de ce coin perdu des montagnes du Gangwon-do8 que j’avais envie de visiter un jour ou l’autre. Alors j’ai pris un billet. — à ce moment-là, la voix de tempête est devenue amicale :
– Mon petit, comme tu as grandi ! Cette voix qui se manifeste sur un ton gentiment campagnard, je l’ai entendue souvent : qui est-ce donc ? Tu es enfin venu labourer notre champ ?
– Non, non. Je ne fais que passer.
– C’est vrai qu’il n’y a pas qu’ici que nous avons des champs. Où que tu sois, tu as toujours une terre à cultiver.
– Mais je suis complètement épuisé. Incapable de faire quoi que ce soit.
– Fatigué, à ton âge ? Tu n’as pourtant guère plus de vingt ans et quelques !
– Vingt ans et quelques, oui, guère plus d’une vingtaine d’années, pas beaucoup plus, mais une vingtaine d’années submergées par la rancœur… » Il a compté son âge sur ses doigts : vingt-trois ans révolus ! Mais n’avait-il pas vécu deux cents ans pendant ces vingt ans ? Sur la voie ferrée, de l’autre côté de la rivière, il a vu un train qui roulait lentement en direction de Chun-cheon. Un train qui remontait silencieusement le temps. Et comme si la force qui résiste à l’attraction magnétique du passé s’était relâchée, l’autocar s’est mis tout à coup à rouler à reculons pour regagner en quelques instants le terminus des cars de Chun-cheon. Descendu à reculons de son autocar express, il s’est retrouvé enfermé dans un autocar omnibus, qui à son tour s’est mis à rouler en marche arrière. Quand il a eu reparcouru à contre-sens la route de montagne raide et cahoteuse, le véhicule l’a craché dans un village au fin fond d’une zone montagneuse. Il avait souvent imaginé une scène d’arrivée dans un village de campagne donnant l’illusion d’être familier à force de banalité, quoique totalement inconnu en réalité. La veille au soir, l’endroit où il avait débarqué présentait cette même scène. Il avait acheté un paquet de cigarettes, une bouteille de soju et un sachet de chips à la crevette dans une masure en terre sans étage au bord de la route, une petite boutique où l’on trouvait aussi les billets du car.
« Dans le coin, est-ce qu’il n’y a pas un foyer d’éducation qui s’appelle Au soufflet de forge ?
– Tout en haut du village, là où il y a un long mur de pierres empilées », a sèchement répondu le tenancier de la boutique après lui avoir jeté un rapide coup d’œil. En traversant le torrent gelé sur les grosses pierres posées là en guise de pont, il a regardé le village qui s’étendait au-dessous de lui. C’était l’heure du crépuscule, mais il faut tout de même préciser que le village s’encadrait dans un paysage globalement très sombre. Un beau jour, l’homme à la voix de tempête avait dû débarquer dans les mêmes conditions. Qu’est-ce qui vous avait fait venir ici ? Il s’est représenté le mot « volonté » en tant qu’idéogramme chinois calligraphié au pinceau ; ce mot lui a fait une impression de dépaysement. Tout de suite après, il a poussé un long soupir. Au-delà des montagnes de l’ouest, le soleil rouge se couchait en se moquant de tout ça. L’autocar qui dans sa tête avait marché à reculons a repris de la vitesse en direction du soleil couchant. Une fleur rouge s’était épanouie au bout du ruban de la rivière et paraissait plus irréelle que tout à l’heure. Des fragments rouges de soleil éclataient par milliers à l’intérieur des parois de glace. pavillons des plantes : trois maisons de glace, comme on en trouve dans les contes de fées, avaient l’audace de fleurir en rouge sans s’occuper de la saison. Il a collé son visage contre une paroi de glace. Il avait envie de respirer le parfum de la fleur, mais rien ne s’exhalait à travers la paroi. On aurait plutôt dit une claire odeur de sang : justement le soleil se levait, répandant un parfum rouge et frais. Le vent et les nuages qui s’étaient amoncelés durant toute la nuit avaient tourné à la neige, puis s’étaient dissipés totalement avant l’aube. Il était monté jusqu’en haut du village en battant la neige de ses pieds engourdis. Le mur de pierres du foyer d’éducation Au soufflet de forge traçait une large ligne dans le blanc du paysage et lançait à sa rencontre un bizarre mélange d’attraction et de répulsion. Derrière le mur de pierre, la cour de récréation, pas très grande, était un peu en pente et toute couverte de neige. De l’autre côté de cette cour, dans le petit bâtiment, la première pièce était allumée. Le faible son d’un cantique filtrait dans la clarté de l’aube. Est-ce que c’est là le champ que vous avez labouré durant les derniers moments de votre vie ? Il s’est allongé à plat ventre sur la terre couverte de neige devant les buts de football faits de troncs d’arbre bruts, et s’est mis à ramper, le menton dans la neige, vers l’autre bout de la cour. « J’vois des paires de fesses qui dépassent ! Les genoux bien contre la terre ! On s’aplatit ! » Ces coups de gueule qui étaient encore dans ses oreilles ont retenti de nouveau. Ça suffit, arrêtez !maintenant, c’est moi qui vais ramper ! Il a chassé les coups de gueule de ses oreilles. Le sol gelé au-dessous de la neige lui faisait subir une véritable torture. Il progressait comme un ver en se tortillant de tout son long ; la trace laissée par son corps s’étirait sur la neige, on aurait dit un sillon dans un champ. C’était l’hiver. Toujours l’hiver. Il s’était mis à cultiver un champ abandonné dans la banlieue de Séoul. Il enfonçait maladroitement la charrue dans le sol gelé. il enseignait l’anglais dans une école du soir destinée aux jeunes travailleurs ; il a ouvert le manuel qu’il portait sous le bras : « He is an ambitious boy. Boys, be ambitious…» Le banc sur lequel il s’était affalé lui a transmis sa froidure. Les lettres qui grouillaient dans la douce température des pages s’étaient mises à sortir en rampant et à lui donner des démangeaisons : il avait vite refermé le livre, comme pour écraser des insectes. Au pied de la colline en pente douce où il était assis, on voyait un élevage de cerfs, dans lequel les ombres des cerfs se déplaçaient lentement en pataugeant dans la boue du terrain argileux. Dans un coin, l’affrontement entre deux cerfs faisait retentir l’ombre du bruit sec des bois entrechoqués. Il avait vu un jour dans un film que ces bois pouvaient finir par être tellement enchevêtrés que les bêtes n’arrivaient plus à se dégager et qu’elles mouraient comme ça. Mais pour les ombres enchevêtrées de ces bois, il n’y aurait guère de difficulté à se désengager ! Pourtant, il avait envie de voir de ses propres yeux l’éclat du regard de deux cerfs front contre front dont les bois enchevêtrés ne parviendraient pas à se désengager : quels regards jetteraient à ce moment-là ces yeux dont on dit qu’ils sont tellement clairs ? Il ne pouvait pas regarder les yeux de ses élèves, dont le pétillement avait quelque chose de différent. En quoi consistait cette différence ? Il n’arrivait pas à le savoir. Parfois il sentait son dos se raidir à l’idée que c’était peut-être de la haine à son égard. Tout au long des cinquante minutes du cours, il parlait en gardant les yeux fixés sur le manuel ou sur les arbres de la colline de derrière qu’on voyait par la fenêtre. un jour, au bout de quelque temps, alors qu’il refermait le manuel à la fin du cours, ses yeux étaient tombés sur ceux d’un élève comme face à une impasse. Embarrassé, il avait demandé : « C’est dur, n’est-ce pas ? » L’élève, avec un sourire timide, comme s’il supposait qu’on ne pouvait pas imaginer à quel point c’était difficile pour eux, avait répondu : « Il faut quand même apprendre ! » Il avait repensé à son lycée, au mur couronné de barbelés qu’il sautait pour sécher les cours —, ce souvenir ressurgissait n’importe quand dans sa mémoire… « Tu as une si grande envie d’apprendre ? » Il se rappelait l’escalier sombre de l’Institut privé qu’il avait fréquenté lorsqu’il avait recommencé à préparer le concours d’entrée à l’université, et les cigarettes qu’il allait y fumer. « J’ai envie d’apprendre le plus possible. J’ai souvent l’impression que mon ignorance me fait du tort. » Jusqu’où allait son savoir, à lui qui enseignait à ce garçon-là ? « Qu’est-ce que tu attends de l’avenir ? » Qu’est-ce qu’il en attendait lui-même ? « J’aimerais devenir enseignant, comme vous, pour éduquer ceux qui comme moi n’ont pas eu d’instruction. » Il s’était pincé les narines avec deux doigts, car il sentait venir un picotement embarrassant. Que-ce que c’était que ce picotement-là ? Une sorte d’émotion ? Il n’arrivait pas à en être sûr. Et ça allait devenir encore plus incertain, car par la suite, une autre fois, il avait éprouvé soudain le même sentiment devant un enfant aux vêtements très sales qui pleurnichait dans un autobus : « Mesdames et messieurs, grandes sœurs et grands frères, excusez-moi de vous déranger un instant dans votre paisible voyage en bus. J’ai perdu mes parents tout petit… » Il est certain que ce n’était pas un simple sentiment de pitié — de la pitié ? tu parles ! — mais alors, qu’est-ce que c’était ? Quelque chose au-delà de l’émotion et de la pitié ? Pas moyen de le savoir. Sur ces entrefaites, c’est ça, voilà les idées qui lui ont soudain envahi l’esprit : où allait-il rentrer avec dans sa poche les pièces de monnaie qu’il avait ramassées ? Où rentraient cet élève qui avait suivi le cours d’anglais et lui-même qui le lui avait donné ? à une baraque de bidonville où son boss lui tapait sur la gueule parce qu’il n’avait pas fait la part de travail qui lui était assignée ? Ou bien là où ses parents devenus squelettiques — et morts, d’après ce qu’il racontait —, faisaient cuire des nouilles de mauvaise qualité ? ou bien encore à la maison à étage de style japonais que sa mère occupait seule depuis son veuvage ? Non : où donc encore rentraient-ils ? Où devaient-ils rentrer au-delà de chez eux, pour vivre leurs dernières années, un temps plus long pour eux que pour ceux qui les attendaient en ce moment ? Il pressentait vaguement aussi, dans ce véhicule qui le ramenait à Séoul, que la destination de l’autocar n’était peut-être pas celle qu’il souhaitait. Au-delà de la rivière, on apercevait une agglomération. Il voyait aussi quelque chose comme une gare ferroviaire, avec un pont métallique peint en rouge… C’est peut-être bien Gangchon ? Si c’est Gangchon, quelque part par là devrait se cacher une cascade… Des images de la violence de l’eau qui tombe et de la substance de l’eau qui s’éparpille ont pris le relais de ses pensées. Et le vertige que l’on éprouve en regardant tomber l’eau d’une cascade s’est soudain emparé de lui. chaque fois avec le même vertige, il avait regardé les baraques en planches et les maisons de terre qui couvraient la colline. Le vent rude de janvier s’engouffrait dans la rue en pente lorsqu’il rentrait après l’école du soir, vers neuf ou dix heures. Il restait souvent planté en haut de la rue sans pouvoir se décider à bouger. Qu’est-ce qui l’avait fait venir ici ? Dans le noir, sur les toits des baraques qui grouillaient comme des colonies de larves d’insectes et sur chacune desquelles était tracé à la peinture jaune un numéro de bâtiment à démolir, les nombreuses antennes de télévision pointées vers le ciel remuaient comme des appendices d’insectes artificiels. C’est tout ce qu’il voyait, de là-haut ? Il est monté jusqu’à la station du téléphérique pour avoir une vue à vol d’oiseau du Jardin Chang-gyeong-won qu’il est venu visiter. « C’est possible, même s’il n’y a qu’une seule personne ? » Les yeux qui clignaient lentement à travers le guichet ont répondu au bout d’un moment : « Montez ! » Il s’était dépêché de grimper dans l’autocar pour Chun-cheon dès qu’il avait eu terminé son petit-déjeuner. Sans trop savoir pourquoi, il n’avait pas envie de voir le village dans la pleine lumière du jour. Tournant le dos au soleil, déjà assez haut, qui étalait des éclats blanc argenté sur les champs de neige, il avait quitté en vitesse ce coin perdu de la montagne profonde comme si c’étaient les rayons du soleil eux-mêmes qui le poussaient. Il avait cru qu’il devait passer par là pour vite rentrer chez lui, mais est-ce que l’endroit où il avait abouti était bien, finalement, ce que la voix de tempête appelait « notre champ » ? enfermé tout seul dans une cage aérienne vide, il a commencé à s’élever. Le ciel gris l’entourait comme un mur circulaire d’un seul tenant qui vous empêche de vous orienter. L’étang vert foncé au-dessous de lui présentait une profondeur insondable. Ses jambes se sont mises à trembler violemment. Il a tendu un bras pour s’accrocher à la poignée. Le livre qu’il avait sous le bras est tombé. Pas question de lâcher pour le ramasser ! Il a élargi prudemment son champ de vision, mais la perspective n’était pas aussi large qu’il l’avait imaginé : il avait devant lui la grande cage des oiseaux aquatiques, le jardin botanique, les toits du Palais Myeong-jeong-jeon et du Pavillon Tropical, ainsi que le paysage au-delà, invisible. De l’autre côté, hors du Jardin Chang-gyeong-won, il apercevait les bâtiments de l’Hôpital universitaire, avec les voitures et les passants dans les rues. Il avait envie de monter encore plus haut pour profiter d’une perspective plus large, alors qu’il tremblait déjà à cette altitude-là. Si ce n’est pas possible, plutôt… Au même instant la cabine vide du téléphérique venant de l’autre extrémité a croisé la sienne, passant si près qu’elle l’a presque heurtée. Il en savourait la menace aiguë quand un autocar filant comme une flèche est passé tout près du sien : choc sourd, le ciel qui se renverse, précipice, chute, fond de l’eau, mourir les poumons pleins d’eau… L’idée qu’un hasard d’une si faible probabilité puisse le frapper —, cette étreinte glacée avait une force tout à fait inattendue. Un jour, forcément, la mort… Le sang ? Impossible de savoir, sa mémoire s’embrumait. Pourtant, ça n’avait sûrement pas été la même étreinte glacée. Mais qu’est-ce que c’était, cette étreinte glacée ? Parce qu’il s’agissait d’une mort de chien ? Mais qu’est-ce que c’est, une mort de chien ? Une mort injuste, une mort qu’on ne peut pas accepter pour soi ? Mais comment mourir quand on ne veut pas mourir comme un chien ? Une mort de chien qui prend pour prétexte un tel hasard ne serait-elle pas plutôt comme une sorte de bonheur ? Le raisonnement en train de s’amorcer s’est tout de suite bloqué. La télécabine était déjà arrivée à la plate-forme de la station supérieure. En mettant le pied à terre, il a tourné la tête et a jeté un coup d’œil sur son livre qui était là sur le plancher : il a eu le sentiment que c’était devenu quelque chose d’intouchable. Comme une bombe à retardement peut-être poséelà pour faire sauter le téléphérique ? Alors, laissons-la éclater toute seule ! Il avait envie de faire exploser le paysage surréel qu’il avait sous les yeux. L’aspect surréel de ce tableau encadré par la vitre de l’autocar provenait de l’étrangeté qui se déployait au cœur de ce paysage, tout à fait réaliste, lui. Au point où la silhouette des montagnes et le cours des eaux se rejoignaient à mesure qu’ils s’éloignaient, le soleil qui devenait de façon absurde de plus en plus irréel ressemblait soudain à une goutte de sang dont il avait vu un jour les dimensions agrandies sous la petite lentille ronde d’un microscope. Mais pourquoi est-ce du sang, alors que tout à l’heure c’était une fleur ? Le sang, était-ce la substance d’une fleur rouge fantastique qu’il cultivait à l’insu de tout le monde ? Mais ce qui constituait ce paysage-là en un tableau surréel, c’était l’échelle dressée de toute sa longueur sous la goutte de sang qui ne tombait pas, globe suspendu dans le vide. sur la frontière indistincte entre la couleur du ciel et celle de la rivière, une échelle plantée dans les lointains semblait diviser les deux côtés de la rivière comme un haut et un bas. Du coup, il semblait que dans ce paysage existait en même temps un autre espace, avec une autre dimension que le haut, le bas et les côtés entre lesquels nous vivons. Selon cette autre géométrie, l’autre côté de la rivière était le haut, où il faudrait monter avec l’échelle ; et on pouvait dire qu’il avait vécu jusqu’alors obliquement, sur un plan perpendiculaire à cette géométrie. Sans le moindre vertige. C’était l’hiver. Et c’était le printemps, mais encore hivernal. Méprisant l’avertissement défense d’entrer, il s’est introduit à l’intérieur de l’espace désolé du Palais Myeong-jeong-jeon auquel il avait jeté un coup d’œil par avance. Il s’est mis à genoux devant le trône. Et il a fixé son regard dessus. ô mon Roi, apparais pour moi ! Il a concentré toute son énergie dans son regard. S’il te plaît… On aurait dit que le flux régulier du temps qui coulait dans ses veines se dispersait soudain en grains de feu et que ceux-ci, à force de se heurter de façon aléatoire et de s’embraser avec une petite flamme, finissaient par jaillir en une colonne de feu. Aussitôt, on aurait dit que, dans cette fournaise, des gouttes d’eau chaude perlaient en abondance sur les parois intérieures de son corps. Mais il a serré les mâchoires pour s’empêcher de se déconcentrer. Après être resté un moment dans cet état, il a entendu des cris épouvantables, comme si le dragon et le phénix, métamorphosés en boiseries au plafond et revêtus des couleurs traditionnelles délavées, venaient de se réveiller. Les portes grillagées qui faisaient obstacle au temps ont commencé à battre comme des tambours, le soleil et la lune qui s’étaient levés ensemble derrière le trône ont commencé en même temps à émettre de la lumière. Enfin, ses yeux ont fait jaillir du feu. Ce feu, en tombant sur le trône, est devenu une énorme flamme. Alors, ah ! une figure vêtue de cet habit de feu a fait une apparition transparente qui éblouissait ; puis en un clin d’œil elle a de nouveau disparu. En même temps, son énergie s’est éparpillée en poussière : il a abaissé son regard, obscurci comme celui d’un aveugle. Est-ce qu’il l’avait vu ? Est-ce qu’il l’avait au moins bien vu, quoiqu’il n’ait pas eu le temps de lui demander où il devait rentrer ?… De toute façon, il ne s’était pas trompé. Il s’est aperçu que cette échelle était une image produite par la combinaison symétrique du pont et de son ombre reflétée dans l’eau. Mais si la réalité s’imposait, la rêverie aussi subsistait en tant que rêverie. Le fait que c’était un pont ne pouvait pas effacer l’illusion que c’était une échelle. À cet instant-là, c’était incontestablement une échelle : il s’égarait dans un état où l’on ne peut pas s’empêcher de se piéger dans la présence de l’absence, tout en sachant que là, en fait, il n’y a rien. Lorsqu’il a brisé sa coquille ; lorsqu’il a nettement distingué l’intérieur de la coquille de son extérieur ; lorsqu’il s’est pourtant trouvé toujours à l’intérieur d’une coquille encore plus grande qui enveloppait celle-ci, alors… Lorsqu’il a de nouveau levé la tête, il a eu l’illusion de voir un énorme lion assis sur le trône. Le rugissement du lion dans le Palais Myeong-jeong-jeon a retenti à vous crever les tympans. Soudain paralysé, il a eu du mal à se retirer. Ressorti dans la cour du palais, il a vu des bêtes s’aligner le long des deux lignes de bornes de pierre chargées jadis de répartir les diverses catégories de courtisans. Il s’est éloigné en courant comme un fou entre les deux lignes. « Attrapez-le ! » Les griffes d’une bête ont déchiré ses vêtements et lui ont laissé une large écorchure sur le dos. D’innombrables griffes l’ont attaqué de tous côtés. En zigzaguant de droite à gauche pour leur échapper, il a réussi à parvenir à l’extérieur du palais, tout couvert de sang… Cauchemar. Il s’est appuyé contre un arbre pour reprendre sa respiration. La réalité a envahi progressivement sa rêverie... Vengeance d’une rêverie réaliste ! Les rails se sont rabattus sur l’échelle, ils ont traversé le pont, ils se sont rapprochés de la route comme s’ils allaient la rejoindre et ont commencé à s’étirer parallèlement à elle. Dès que tous les deux ont traversé la rivière jusqu’à cette rive-ci, l’autre rive a eu l’air de devenir un monde plus lointain et plus élevé. Il avait en permanence l’impression de s’éloigner de plus en plus du centre d’un événement qui le brûlait à l’intérieur. On aurait dit une tumeur monstrueuse qui gagnait de plus en plus en surface et en profondeur à mesure qu’on la grattait. Il éprouvait toujours du regret de ne pas avoir pu demander au Roi où il devait rentrer. Mais peut-être le roi lui aurait-il répondu qu’il ne le savait pas non plus ? Oui, il l’ignorait sûrement, a-t-il protesté avec un fort sentiment d’irritation ; s’il y avait jamais eu une chose que le roi savait, c’était bien qu’il ne savait rien ! S’il avait su quelque chose en dehors de cette vérité, comment aurait-il pu être son roi ? Son roi lui aurait répondu : « Ne me soumets pas à une épreuve, pars, va-t’en courir ta chance ! » comme pour se mettre en harmonie avec son humeur qui tournait à l’exaspération, l’autocar a ralenti pour pénétrer dans une rue où s’alignaient de nombreux bâtiments. « Ga-pyeong ! S’il y a quelqu’un pour cette station, préparez-vous à descendre ! » En même temps que se faisait entendre la pauvre petite voix de la jeune accompagnatrice, le véhicule s’est progressivement arrêté. Les bruits sourds faits par quelques voyageurs qui s’agitaient lui ont rappelé à nouveau qu’il y avait d’autres personnes avec lui dans ce car. Ce n’étaient pas des êtres humains, il ne voyait même pas en eux des ombres d’êtres humains : c’étaient des vautours ou des circaètes, des chameaux ou des gorilles. Même pas : c’étaient leurs ombres. Mais alors lui-même, de quelle bête était-il l’ombre ? Il a tourné de nouveau vers l’intérieur de la Porte Hong-hwa-mun son regard fixé sur les ombres des bêtes qui allaient et venaient, tout en sortant à pas hésitants du Jardin Chang-gyeong-won. Il était hors du tableau qui était hors du tableau qui était hors du tableau. Où se trouvait la porte permettant de sortir de ce tableau dans lequel il se voyait ? En tout cas, il ne pouvait pas rester planté là. Il s’est mis à marcher à l’aveuglette. Une goutte d’eau est tombée sur sa joue. par réflexe il a regardé le ciel : il allait finalement pleuvoir. Le vent a ajouté de l’humidité au froid. Il a rebroussé chemin jusqu’au carrefour par-dessus lequel s’étendait la masse du viaduc que son autobus avait traversé tout à l’heure, puis il s’est arrêté de nouveau. Où aller ? Vers le quartier d’Anguk-dong ? Vers le bloc numéro 4 du quartier Jong-no ? Ou alors vers l’université, puisqu’il n’était pas encore trop tard ? Il a vu une affiche de film toute gondolée restée collée sur le mur de pierres du Jardin Chang-gyeong-won : roger moore dans le rôle de james bond | vivre... mourir... ?! | un nouveau roadshow9 !Sans réfléchir sa bouche a repris les mots d’Hamlet « Être ou ne pas être, telle est la question… » et du coup, la suite du texte a coulé automatiquement : « Est-il plus noble pour une âme de souffrir les flèches et les coups d’une indigne fortune ou… » Il a tout de suite arrêté la citation. Parce que bientôt est venue la question : qu’allait faire son héros ? Il s’est trouvé embarrassé par son secret, qu’il a laissé se dévoiler peu à peu à ses propres yeux. Ou bien il a simulé un embarras, comme s’il se fournissait à lui-même par avance un alibi, à toutes fins utiles. Car le secret en question, c’était quelque chose dont il rêvait mais qui était au-dessus de ses forces durant ce printemps-là. Un rêve qui lui faisait battre le cœur ! Oui, il caressait le rêve audacieux de créer une pièce de théâtre. Il affectait d’ignorer cette éventualité tout en en conservant le pressentiment au fond de lui, et il attendait avec obstination de voir un jour surgir et prendre forme son héros inconnu, avec l’indécision dans laquelle il baignerait. Or l’idée venait de naître en lui qu’il pourrait peut-être mettre en route sur-le-champ la conception de cette œuvre. Et s’il faisait une pièce de théâtre à partir de cette indécision même ?… Rien n’était encore très précis dans cette idée furtive, mais il avait au moins senti dans son cœur un élan d’enthousiasme. Le feu du passage clouté en face de lui est passé au vert. Il a confié sa traversée à ce signal. L’autocar s’est remis à rouler. Il restait 49 kilomètres jusqu’à Séoul. À la sortie de Ga-pyeong, le chemin de fer est réapparu, cette fois-ci à droite de la route. Le cours d’eau, lui, n’est pas réapparu : à gauche, juste un maigre ruisseau, et en plus gelé. Les arbustes chétifs au bord de ce ruisseau qui ne se jetait plus dans la rivière avaient l’air de manquer d’eau. Il a fait remonter des mucosités épaisses qui lui encombraient la gorge et les a crachées sèchement sur le trottoir. Indécision, toujours indécision… Comment faire pour que son héros soit torturé par son indécision ? Quelles astuces faudrait-il trouver pour le faire marcher à quatre pattes dans son indécision, comme un chien ? Il a laissé son cœur agressif se lancer à l’attaque de son héros. Il faudrait faire régner autour de lui une obscurité qui dégage la lourde énergie de cette terre argileuse… S’éloignant de la route, les rails se sont engagés sans hésiter dans une porte de ténèbres. Les deux barres d’acier poli qui s’allongeaient dans le tunnel obscur ressemblaient à deux tronçons de cœur qui remplissaient son corps d’étincelles. Deux tronçons de cœur ? Quels tronçons ? Comment ça, deux ?
