Sale temps pour le gardien des morts - Pascal Riguelle - E-Book

Sale temps pour le gardien des morts E-Book

Pascal Riguelle

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Beschreibung

Après un long coma, Roger reprend son travail de gardien au cimetière de Namur.

En fin de journée, tandis qu’il se rend au bistrot d’en face, le serveur lui indique que deux personnes souhaitent s’entretenir avec lui. Roger découvre alors, hébété, que la commissaire Devos et l’inspecteur Van Calck veulent l’interroger.
Ces derniers, connaissant la passion que Roger nourrit pour sa ville, vont l’emmener sur les lieux d’épisodes importants du passé namurois.
Agissant ainsi, les deux officiers n’ont qu’un seul but : lui tirer les vers du nez, et comprendre le rôle qu’il a effectivement joué dans le meurtre sur lequel ils enquêtent…

Sortant de ses thrillers sur fond historique, Pascal Riguelle nous plonge dans un polar noir, aux rebondissements imprévisibles.
Au fur et à mesure du roman, l’auteur nous fait découvrir les épisodes marquants, et parfois peu connus, du passé de Namur.

Avec ce polar noir, les habitants de la capitale wallonne auront probablement l’impression de découvrir enfin leur cité, tandis que les autres seront séduits par la revisite de l’histoire s’étalant du Moyen Âge à nos jours.

EXTRAIT

Van Calck entra en piste. L’air peu concerné de l’officier éveilla quelques soupçons chez Roger, qui se méfia immédiatement de cette approche trop honnête pour être sincère. L’inspecteur questionna :
— Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?
Donnant l’impression de répondre sans réfléchir, Roger affirma fièrement :
— Au 1er janvier prochain, cela fera 35 ans !
Le policier se plut au jeu.
— Compte tenu de votre longue expérience, je pense que vous en savez plus sur les Namurois que tous nos fichiers réunis.
Il y eut un silence. Ce genre de mutisme caractéristique des personnes qui côtoient quotidiennement la mort. Le gardien était peu loquace et semblait avoir appris à se taire, sous peine de céder aux larmes. Ici, il ne se trouvait pourtant pas en face de parents déchirés par la perte d’un des leurs…

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Je recommande cette lecture non seulement aux namurois mais aussi à ceux qui veulent découvrir notre belle ville. - Francedewepion, Babelio

Le plus grand roman jamais écrit sur Namur ! - Maxime Prévot

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pascal Riguelle est né à Namur (Belgique) en 1968. Ses romans se caractérisent par des sources documentées qui ajoutent un fond historique à un scénario très captivant. Nous faisant souvent voyager aux quatre coins de la planète, l’auteur aborde également des sujets graves et contemporains tel que le terrorisme international. Après « Hachichiyyin, la prophétie des assassins » paru en 2011 à la maison parisienne « la société des écrivains », il nous revient avec les mêmes personnages dans de nouvelles aventures. Le troisième et dernier tome de la trilogie devrait paraître prochainement et s’intitulera « l’or du mont Elbrouz ».

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Préface

Polar initiatique mâtiné d’histoire ou fresque historique sur toile de fond policière, il est difficile de qualifier le roman de Pascal Riguelle. Parce que son architecture littéraire est d’une authentique originalité.

À bien y regarder, il s’agit aussi d’un roman d’amour : l’amour d’un auteur namurois pour sa ville et ses alentours. Du cimetière de Belgrade à la place du Théâtre, des lieux de vie, mais aussi de mort, s’animent avec une force à la fois romanesque et réaliste.

Ce roman bref, mais brillant, est un univers à lui seul, dans lequel cohabitent notamment un prince espagnol de la maison des Habsbourg, une princesse de Belgique et une reine de Suède. Les deux premiers sont morts à Namur. La troisième y est née.

Ces personnages et d’autres se bousculent avec bonheur pour illuminer une trame d’une densité exceptionnelle. Ce roman est aussi un jeu de masques où des identités feintes se dissipent brutalement pour révéler de surprenantes vérités. À vrai dire, dans cet étonnant récit. Le lecteur pénètre dans des lieux emblématiques et populaires. Il marche, avec une sorte d’apesanteur dans les rues de Namur, à l’image de l’illustre Chateaubriand décrivant brièvement, dans les célèbres « Mémoires d’outre-tombe », sa traversée de Namur et de ses faubourgs, au moment même où les forces autrichiennes sont sur le point de s’incliner face à la France républicaine.

1re partie Un verre de trop

Les tombes peuvent se révéler un lieu improbable de rencontres, où des passions encore enflammées en côtoient d’autres à peine éteintes. De manière contrastée, tout y respire, à la fois, la mort et la soif de vivre.

Ainsi dialoguent les croix réunies en ces dortoirs caillouteux.

Allez savoir…

***

Avant de quitter le grand cimetière de Namur, Roger fit un dernier tour dans les allées. Il cadenassa les grilles et enfourna la clef dans la poche de son tablier, avant de traverser tranquillement la chaussée pour se rendre au troquet d’en face.

Muet comme une tombe, l’homme s’imaginait sans doute détenir de nombreux secrets sur ses morts, comme tout gardien de nécropole. S’il était conscient de ne pas connaître l’histoire de chacun d’entre eux, pour avoir été présent à la plupart de leurs funérailles, de houleux débats familiaux lui avaient permis de détenir des bribes de leur existence. Dans quelles circonstances le défunt avait-il été arraché à la vie ? À qui léguerait-il sa fortune ? Quel en serait le montant ?

À son entrée dans la taverne, le serveur lui adressa un bref salut. D’un geste mécanique, il servit une bière, en ajoutant :

– Je suis Edgard, le nouveau tenancier. Ce sont ces deux personnes qui vous ont offert cette collation. Je pense qu’elles souhaitent vous parler.

Dans un mouvement lent, Roger se retourna pour découvrir les seuls autres clients du bistrot. Il dut se rendre à l’évidence : il ne connaissait ni cette dame ni ce monsieur. Ces derniers lui firent signe de s’attabler auprès d’eux, ce qu’il fit sans broncher.

D’emblée, Roger eut la désagréable impression d’être dévisagé. Curieusement, il réussit à adopter un style stoïque ; son calme affirma clairement sa maîtrise de la situation.

La femme ôta son Borsalino et, conservant son imperméable gris, tendit une plaque.

– Je suis la commissaire Devos. Je vous présente mon adjoint : l’inspecteur Van Calck.

– Que me voulez-vous ? C’est au sujet du meurtre ?

– Exact. Nous pensons que vous pouvez nous aider à faire progresser l’enquête.

– Madame la Commissaire, puis-je vous rappeler que je ne suis qu’un modeste gardien des morts, et non détective ?

Van Calck entra en piste. L’air peu concerné de l’officier éveilla quelques soupçons chez Roger, qui se méfia immédiatement de cette approche trop honnête pour être sincère. L’inspecteur questionna :

– Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

Donnant l’impression de répondre sans réfléchir, Roger affirma fièrement :

– Au 1er janvier prochain, cela fera 35 ans !

Le policier se plut au jeu.

– Compte tenu de votre longue expérience, je pense que vous en savez plus sur les Namurois que tous nos fichiers réunis.

Il y eut un silence. Ce genre de mutisme caractéristique des personnes qui côtoient quotidiennement la mort. Le gardien était peu loquace et semblait avoir appris à se taire, sous peine de céder aux larmes. Ici, il ne se trouvait pourtant pas en face de parents déchirés par la perte d’un des leurs…

Roger observa ses deux interlocuteurs. La femme devait être âgée d’une cinquantaine d’années. Sans aucun charme, elle arborait une chevelure blonde qui contrastait avec la banalité de sa tenue vestimentaire. Elle buvait un verre de vin blanc et trois mégots gisaient dans le cendrier posé sur la table, dont un qu’elle venait d’écraser, malgré l’interdiction formelle de fumer dans l’établissement.

L’inspecteur affichait un air tout aussi classique. Portant une barbe finement taillée, il était vêtu d’un costume brun et d’une chemise jaune. Son crâne était dégarni. En usant d’un jeu de mots, on aurait pu dire qu’il était à un cheveu de la calvitie.

Perplexe, Roger s’adressa à ce Panurge :

– Que me voulez-vous, au juste ?

L’officier posa alors un rapport épais d’une centaine de pages. Il en extrait une, qu’il commenta :

– Au domicile de la victime, nous avons retrouvé cet étrange document. Puis-je vous inviter à y jeter un œil et nous dire ce que ceci vous évoque ?

Sans afficher la moindre excitation, Roger ôta délicatement une paire de lunettes de son tablier. Il observa ensuite, sans réelle attention, un dessin représentant une femme allongée sur une tombe. En y regardant de plus près, il remarqua que le croquis détaillait le lieu même où, un mois plus tôt, la police avait trouvé un corps sans vie. Ce crime s’était produit durant sa convalescence. Par conséquent, il avait été peu informé de cette découverte macabre. Tout au plus avait-il vaguement conscience que quelqu’un lui en avait touché un mot, sans doute un soir où il avait bu plus que de raison. On lui avait raconté que ce jour-là, avant même l’ouverture des grilles, son remplaçant avait relevé la présence de deux femmes âgées. Le suppléant avait à peine pris place dans la réserve qu’il avait entendu des cris. Craignant qu’une des deux vieilles ait pu glisser sur le sol humide, il s’était précipité dans leur direction. Il n’y avait découvert ni chute ni jambe fracturée : une femme nue, inanimée, reposait sur la tombe la plus éloignée de l’entrée, et les deux nonagénaires étaient effondrées face à cette vision criminelle.

L’enquête en cours avait provoqué la consternation auprès des nombreux badauds coutumiers du lieu. Ces derniers craignaient probablement toute parole susceptible d’être considérée comme suspecte. Ainsi Roger n’en savait-il pas davantage.

De toute façon, la curiosité ne figurait pas sur la liste des défauts de cet introverti.

Il se força maladroitement à afficher un minimum d’intérêt.

– Vous vous obstinez visiblement à vouloir perdre votre temps avec un pauvre type qui n’a fichtrement rien à voir avec votre affaire. Bon, vous m’avez demandé mon avis, je vais vous le donner. Au risque de pousser le bouchon trop loin, ne pensez-vous pas que ce ne serait qu’ultérieurement que l’assassin aurait pu déposer ce document au domicile de la morte, pour brouiller les pistes ?

La commissaire se tenait de plus en plus en retrait de cette conversation, tentant de lire dans le regard de Roger. Elle laissa habilement répondre son collègue.

– Ceci est une piste plausible. Vous voyez que vous feriez un excellent détective ! Néanmoins, un léger détail semble vous avoir échappé.

– Je crains de ne pas vous suivre.

– Observez attentivement la main gauche de la victime : ses doigts semblent indiquer une direction.

– Bah ! il en fallait bien une, à moins que le meurtrier n’ait amputé sa cible…

– Ne sous-estimez pas cette éventualité, que nous avions également manquée. Car j’ai honte à vous l’avouer, c’est une de nos femmes de ménage qui, ce matin, en dépoussiérant les bureaux, nous a mis sur le chemin de cet indice probant.

Devos compléta :

– À force d’admirer un van Gogh, l’attention se focalise souvent sur la signature du maître, au point d’en oublier l’œuvre en elle-même. Dans cette enquête, c’est précisément l’erreur que nous avions commise, avant la découverte matinale de notre géniale nettoyeuse.

Roger esquissa un sourire distant, presque contrarié. En son for intérieur, il estimait cette discussion trop décalée pour être authentique ; de manière surréaliste, un officier n’hésitait pas à le comparer à un détective, tandis qu’une carmencita se voyait incroyablement incarner le rôle de décrypteuse.

L’esprit confus, Roger fit mine de se rappeler qui lui avait confié les faits majeurs de la mortelle découverte. Il parut une nouvelle fois en être incapable.

Van Calck remarqua l’air préoccupé de son interlocuteur. Il n’eut pas une seule seconde d’hésitation et recadra immédiatement le débat.

– Nous imaginons plusieurs hypothèses, dont une retient particulièrement notre attention. Selon nous, la victime, craignant que l’on pût attenter à son existence, aurait laissé cette esquisse en guise d’indice posthume. Qui sait ? Peut-être quelqu’un lui avait-il donné rendez-vous au cimetière, et savait-elle qu’elle risquait d’y passer un mauvais quart d’heure ?

Roger commençait à en avoir assez d’être témoin dans cette enquête, à ses yeux, pesante. Il était à présent près de 21 heures et ses préoccupations étaient plus terre à terre : s’il ne s’en allait pas maintenant, il allait manquer le dernier bus censé le ramener à son appartement du centre-ville. Lorsqu’il se leva discrètement, à son grand dam, la commissaire le rappela sévèrement à l’ordre :

– Que faites-vous ? Dois-je vous rappeler que, si nous nous sommes déplacés jusqu’ici, c’est parce que nous avons besoin de vous ?

Roger afficha une moue contrariée.

– Excusez-moi d’insister mais, sincèrement, en quoi puis-je vous être d’une quelconque utilité ? Certes, vous avez affaire, sans le moindre doute, à une énigme complexe. Au lieu de vous entourer d’experts, vous vous entêtez à avoir recours à de simples gens comme moi.

– Vous voulez rire ? Vous seul détenez les clefs de la résolution de cette énigme !

Le gardien reçut ces dernières paroles comme le signe d’une potentielle culpabilité. Plus que l’ironie dont usait l’inspecteur, il eut la conviction que l’on se jouait de lui. Frustré, il haussa le ton :

– Est-ce ma faute à moi si vous ne parvenez pas à trouver votre criminel ? Et de quelles clefs susceptibles de vous aider serais-je en possession ? Je n’y comprends plus rien.

L’inspecteur ne manqua pas l’occasion d’une réplique si facile.

– Des clefs du cimetière, dont vous êtes le gardien, bien sûr !

À cet instant, Roger jeta un regard furtif à travers la fenêtre et, dépité, vit passer le dernier bus.

– J’ai un petit service à vous demander : pourriez-vous me déposer devant la gare ?

Les deux officiers furent surpris par cette requête. Van Calck alla jusqu’à s’en offusquer.

– Vous ne manquez pas de toupet ! Avant qu’on vous ramène à votre domicile, vous devez encore nous fournir une réponse capitale : vers quelle tombe pointe la direction indiquée par la main de la défunte sur le dessin que nous venons de vous montrer ?

Cette interrogation répétée incommoda Roger. Après tout, lui qui était venu simplement prendre un dernier verre dans cet endroit ne nourrissait nulle envie d’entrer dans un roman dont il était un des héros contraints et forcés. Pour seule échappatoire, il n’eut d’autre choix que de sortir de sa réserve :

– Vous commencez à me taper sur les nerfs ! Comment voulez-vous que je puisse répondre à votre question ? Il y a plus de 67.000 macchabées dans ce cimetière. Pensez-vous sérieusement que j’en connaisse les noms et emplacements par cœur ?

En voyant la discussion s’envenimer, Edgard vint diplomatiquement signifier au petit monde qu’il était sur le point de fermer son établissement. Devos profita de ce moment pour relancer son adjoint :

– Van Calck, dispose-t-on de lampes de poche dans la fourgonnette ?

– Évidemment, commissaire. Pourquoi cette question ?

– Si nous voulons investiguer maintenant sur les lieux du crime, nous en aurons besoin.

Roger se leva d’un bond.

– Vous ne comptez tout de même pas me demander de rouvrir les portes du cimetière. De toute manière, ceci est formellement interdit par le règlement intérieur de l’administration communale…

La commissaire sentit que son suspect tentait de lui échapper. Habile, elle intervint avec véhémence :

– Comment pourrait-il en être autrement ? Jusqu’ici, nous ne vous avons posé qu’une seule question, et vous n’avez même pas été fichu d’y répondre !

***

Fou de colère, Roger traversa à nouveau la chaussée de Waterloo, en direction inverse cette fois.

Il tombait des cordes et le bref parcours, sous les bourrasques, se révéla particulièrement laborieux.

A contrario, la forte averse posa peu de problèmes à la commissaire ; son chapeau et son imperméable la préservaient de l’humidité.

De leur côté, Roger et Van Calck se retrouvèrent rapidement trempés de la tête aux pieds.

Comble de malchance, la tombe visée se trouvait à l’autre bout du site. Dans une obscurité totale atténuée par les deux lampes-torches dont ils disposaient, ce fut à tâtons qu’ils gagnèrent le bout de l’allée centrale.

Devos sortit une copie du dessin qu’elle recouvrit d’une chemise plastifiée.

Dans la foulée, elle fit de même avec une photo prise par la police quand celle-ci avait trouvé le corps sans vie de la victime sur la tombe en question. Tout était désormais mis en place pour trouver la direction indiquée par la main gauche de la morte. Nos trois individus partirent ainsi, au petit bonheur la chance, de tombe en tombe, à la recherche d’un nom significatif. La progression nocturne fut pénible. De son côté, Roger se montrait sceptique, grommelant : « Si les pierres parlaient, on le saurait depuis longtemps ! » Quant aux deux officiers, ils semblaient à la recherche de la sépulture d’un criminel notoire ou, qui sait, d’un membre de la famille de la victime.

Après une bonne heure de chasse aux noms posthumes, ils gagnèrent les dernières sépultures. Celles-ci étaient situées contre le mur d’enceinte jouxtant l’entrée du champ de repos éternel. Sans grande conviction, ils examinèrent les noms des défunts. Cette partie de la nécropole était réservée aux sœurs bénédictines d’un ancien couvent. Soudain, Van Calck s’écria ironiquement :

– Regardez cette tombe, elle porte le nom d’une certaine Joséphine de Belgique ! Il est clair que, si un membre de la famille royale était enterré ici, tout Namur le saurait… On aura décidément tout vu… Je pressens que nous trouverons bientôt l’ossuaire d’un Jeff de Bruges de Belgique !

Les deux officiers rirent aux éclats, ce qui ne fut pas le cas de Roger qui afficha une troublante hésitation.

– Avez-vous remarqué le sceau du Royaume de Belgique gravé sur le caveau ? Il pourrait s’agir d’une des nombreuses filles illégitimes de Léopold II.

Devos fixa le gardien.

– Vous voulez dire qu’une princesse de la Couronne reposerait en ce lieu, qu’elle aurait été enterrée avec les sœurs d’un couvent, et que personne ne serait au courant ? Revenons à un minimum de bon sens, je vous prie.

Ce rappel à l’ordre si peu masqué aurait pu vexer Roger. Pourtant, il se plut à ne pas avoir été pris au sérieux. Il était deux heures du matin et, dans six heures, il devrait être fidèle au poste.

2e partie Joséphine de Belgique

Roger referma les grilles du cimetière et prit place à l’arrière de la fourgonnette. La place qu’il occupait le perturba : même s’il n’était jamais monté dans un combi de police, il eut l’étrange impression d’une expérience déjà vécue.

Sans doute les résidus d’un mauvais rêve ! pensa-t-il.

Aux commandes du véhicule, Van Calck entama une discussion singulière :

– Comme promis, je vais vous aider à regagner vos pénates. Au fait, où habitez-vous ?

– En face de la gare.

Cette réponse anodine laissa l’inspecteur songeur. Il marqua un instant d’hésitation, avant de fixer longuement son interlocuteur dans le rétroviseur.

– Bien, on peut dire que votre vie bascule entre deux cimetières !

– Qu’entendez-vous par là ?

– Ne soyez pas modeste : je suis certain que vous voyez ce à quoi je fais allusion.

Roger, le visage cramoisi, osa du bout des lèvres :

– Je suppose que vous faites référence aux anciens cimetières de Namur. Ceux-ci étaient effectivement situés dans mon quartier. Comment êtes-vous au courant de cela ? Vous n’étiez pas né lorsque l’on a procédé au transfert vers Saint-Servais ! Dois-je vous rappeler que tout ceci date de l’époque où Léopold Ier a inauguré la ligne de chemin de fer Bruxelles-Namur ? Je me dois de vous préciser l’inavouable : l’unique dessein du monarque n’était pas d’améliorer le confort de ses citoyens, mais de pouvoir se rendre à son château de Ciergnon sans devoir s’encombrer de carrosses et de chevaux sur une bonne partie du trajet.

– Tout comme vous, j’aime ma ville. À propos, depuis quand le cimetière de Saint-Servais existe-t-il ?

– En 1867, on a procédé aux dernières exhumations. Pour votre information, sachez que la nécropole de la capitale wallonne se nomme le cimetière de Namur, dit de Belgrade. Même s’il se situe à Saint-Servais.

– C’est marrant, vous évoquez ces faits comme s’il s’agissait d’un déménagement… Rassurez-moi : parmi ces corps, ne me dites pas qu’il se trouvait une princesse de Belgique, fraîchement descendue d’un train en provenance de Laeken ?

Devos s’esclaffa du cynisme de son second. Ce qui ne fut pas le cas de Roger, qui se réfugia à nouveau dans le silence, pris d’une admiration soudaine pour ses chaussures.

Constatant l’embarras de son hôte, l’inspecteur surfa à nouveau sur la vague de la plaisanterie facile.

– Voyez-vous, commissaire, vous critiquez souvent mes sorties nocturnes dans les petits bistrots de la ville. Vous n’imaginez pas les gens intéressants que l’on peut y fréquenter.

Au Ratin-Tot, le plus vieux cabaret de Namur, les gens connaissent l’histoire ancienne de la cité. Au Café du Centre, on parle encore l’authentique wallon namurois.

Se tournant vers Roger, la commissaire surenchérit.

– Et vous, fréquentez-vous ces lieux qui représentent apparemment la mémoire vivante de votre cité ?

– Honnêtement, je n’ai pas souvenance de m’y être déjà rendu. Voyez-vous, mon travail m’accapare beaucoup et, lorsque je rentre chez moi, j’ai pour habitude de ne plus ressortir. De plus, depuis mon accident, j’ai l’amer sentiment que certains souvenirs m’échappent.

Devos profita de cette discussion pour naviguer sur son portable, à la recherche de nouveaux indices. Elle s’écria soudain :

– Nom d’une pipe, vous aviez raison ! Cette Joséphine de Belgique est effectivement de lignée royale.

– Chef, je pressens là une farce de votre part.

– Je ne plaisante pas : Joséphine était un des quatre enfants de Philippe de Belgique, comte de Flandre et frère de Léopold II.

Devos se retourna et s’excusa auprès de Roger :

– Je suis navrée, mais, avant de vous déposer au centre-ville, nous devons absolument faire un crochet par mon bureau du plateau d’Hastedon. Nous n’avons pas le choix. Compte tenu de tous ces nouveaux éléments, il nous faut impérativement approfondir le sujet.

***

Quelques minutes plus tard, les trois chasseurs de fantômes pénétraient dans le commissariat principal de la ville. L’inspecteur s’inquiéta de la fatigue de plus en plus marquée sur le visage de Roger.

– Il y a un lit dans la pièce d’à côté. Si vous le souhaitez, vous pouvez vous y reposer pendant que nous poursuivrons certaines investigations.

Le coup de mou du gardien se commua brutalement en exaspération.

– Écoutez, il est cinq heures du matin. Je dois commencer mon service dans trois petites heures. Ne me prétendez pas que vous ne pouvez pas attendre l’aurore pour enquêter. Cette Joséphine de Belgique est probablement morte depuis près d’un siècle ; ce ne sont pas quelques minutes qui vont la ressusciter !

L’inspecteur remit les pendules à l’heure :

– Cela fait un mois que nous bossons sur ce meurtre. Jusqu’à présent, nous n’avions pas trouvé la moindre piste à explorer. Depuis votre rencontre providentielle, nous avançons enfin. Il serait irraisonnable de nous arrêter en si bon chemin. Si soixante secondes forment une minute, chacune de celles-ci nous est comptée !

Face aux arguments déployés, Roger se sentit complètement perdu. Il s’assit et demeura prostré. Le réalisme de Van Calck le poussa habilement à calmer le jeu.

– Je me rends compte que j’ai oublié de vous proposer un café. Je me dois de vous informer que celui du distributeur est infâme. Cela dit, si l’on ajoute du lait et plusieurs morceaux de sucre, il est passable…

– Non merci, je ne bois jamais de café. Par contre, si vous aviez une bière ou un whisky ?

– Oubliez-vous l’endroit où vous vous trouvez ? Il y a vingt ans de cela, j’aurais pu vous mener à un bar garni des meilleurs malts et houblons. Malheureusement, depuis l’arrivée de notre belle commissaire figurant ici devant vous, la discipline règne en maître. Madame Devos nous fait même parfois souffler dans le ballon lorsque nous revenons de mission.

L’inspecteur s’empressa d’adresser un coup d’œil taquin à sa supérieure, qui ne parut nullement offusquée par cette plaisanterie.

Roger paraissait de plus en plus évasif.