Salvatore Esposito - Gaëtan Bio - E-Book

Salvatore Esposito E-Book

Gaëtan Bio

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Beschreibung

Résumé du livre Salvatore est un jeune Napolitain de 26 ans qui se prend pour un lover et reve d'avoir la belle vie. Un gros compte en banque, des superbes nanas continuellement à ses pieds et des magnifiques voitures de luxe. Le tout, sans planter le moindre clou. Il voudrait rester jeune et glander toute sa vie, mais son père, fatigué de la situation, décide un jour de l'envoyer bosser chez le très respecté Gennaro, son oncle qui aurait fait fortune en Belgique. Salvatore part donc pour le Nord, le coeur rempli d'espoir, avec l'intime conviction d'y faire rapidement fortune et de pouvoir retourner ensuite à Naples pour dépenser comme un nabab. Cependant, le bonheur tant attendu fait vite place à la cruelle déception. Salvatore découvrira rapidement que le restaurant de l'oncle Gennaro n'est qu'une gargotte située à Charleroi, ville qui est loin d'etre renommée pour ses plages, son soleil et ses nanas en bikini, mais plutot pour ses quartiers sordides, ses zones industrielles abandonnées et sa criminalité galopante. Cette Belgique pluvieuse, les nombreuses péripéties qui l'attendent, ses collègues de travail un peu particuliers et ses tentatives d'intégration à la société belge changeront à jamais notre héros napolitain. En s'éloignant de plus en plus de son ancienne personnalité, Salvatore découvrira en Belgique comment vivre avec simplicité. Du moins jusqu'au jour ou un certain oncle d'Amérique, un homme aux affaires douteuses, retournera à Naples en grande pompe pour vendre du reve de gloire et de richesse aux jeunes des quartiers défavorisés. Technique narrative et conception du roman Salvatore incarne le stéréotype de l'Italien materné, rusé, passionné et fainéant. L'entièreté de la structure narrative est basée sur l'utilisation ironique et hyberbolique des stéréotypes. Italiens, Belges, Francais et Allemands représentent des genres humains utilisés dans le roman pour raconter les expériences et l'évolution du personnage principal. Le brassage ethnique européen, par ses fascinantes ressemblances et différences, représente le fond du récit à la fois moderne, spontané et hilare, écrit intentionnellement dans un langage familier et hybride (les incursions linguistiques entre l'itlalien et le francais ne sont pas rares). La structure du roman se divise en épisodes, véritables flashs narratifs qui composent le puzzle de l'intrigue.

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Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Chapitre I: Ma Naples adorée

Chapitre II: En route pour le Nord

Chapitre III: Pas si mal que ça cette Belgique

Chapitre IV: Mamma, je souis à « Schiarleroua »

Chapitre V: Pizzaïolo à temps plein

Chapitre VI: Allons se faire un « gire »

Chapitre VII: Transformation en tombeur de ces dames

Chapitre VIII: En route pour le Tuning Show

Chapitre IX: La saison de la chasse

Chapitre X: En route pour l'Amérique

Résumé du livre

Technique narrative et conception du roman

Informations sur l'auteur

Chansons (Par ordre d'apparence)

Chapitre I

Ma Naples adorée

Eh oui, Naples aussi dort, elle dort même profondément à vrai dire, surtout après le déjeuner. Aujourd’hui, Salvatore s’est enfilé un plat de pâtes hyper assaisonné de sauce tomate aux courgettes. Les spaghettis baignent dans cette sauce savoureuse, un vrai délice! Même la chemisette s’est régalée, maintenant constellée de taches rosâtres. Naples dort ; elle se repose après la traditionnelle orgie. Pour Rina, la maman de Salvatore, manger simplement ne suffit pas, il faut se gaver jusqu’à s’éclater la panse. Ainsi, après les pâtes, voilà qu’arrive un beau morceau d’escalope bien tendre, quel régal!

Salvatore dort maintenant, d’un sommeil de plomb. Il doit se reposer le pauvre garçon et manger énormément, car il doit encore réaliser de grandes choses. Il est temps pour le gamin de grandir et de passer à l'âge adulte. Cela fait des années que maman le sermonne. Déjà lorsqu’il était un scugnizzo1 et qu’il faisait les quatre cents coups dans les ruelles des Quartiers Espagnols. À l’école, étudier n'était pas vraiment sa tasse de thé et quelques coups d’œil sur la feuille du voisin de classe étaient donc nécessaires pour réussir. Il a de grandes choses à réaliser le gamin! Avec sa copine et les autres guaglioni2, Salvatore aimait jouer au plus malin et assumer le rôle de meneur de la meute, une fonction indispensable selon lui pour devenir un homme, un vrai! À la maison par contre, son père commence à se faire vieux et c'est Salvatore qui devrait désormais faire bouillir la marmite, mais celui-ci préfère plutôt musarder dans les rues avec ses amis. Cela fait des années que maman l'implore de cesser, mais cette idée ne lui effleure même pas une seconde l'esprit.

Cependant, Esposito Salvatore a déjà vingt-quatre ans. Profession : expert en glandouille à plein temps. Il a passé sept longues années dans un lycée professionnel pour finalement se faire jeter dehors à coups de pieds. Après l’école, il a commencé péniblement et sans grande conviction à travailler avec son père, mais il s’en est très vite lassé et a préféré enchaîner des petits boulots trouvés par-ci, par-là, juste pour pouvoir s’entretenir et ne pas entendre sa mère se lamenter. Mais l’argent manque toujours et lorsqu'on lui demande quel est son rêve, Salvatore le résume comme suit : « Qu'est-ce que j’en sais moi, tant que je gagne quelques pièces pour m’acheter de la bière et pour mes virées avec mes potes. »

Son père a essayé, en vain, de lui trouver un boulot. À chaque fois du travail ingrat et humiliant, mais au moins honnête. Cependant, le gamin n'a pas la moindre intention d'en ficher un clou et c’est pour cette raison qu’il se retrouve sans travail et tue le temps ici et là à errer sur sa Vespa dans les ruelles de son quartier. Sa principale occupation est de se rendre chaque dimanche au stade de football San Paolo, y hurler « FORZA NAPOLI, AVELLINO3 MERDA», tout démolir dans l’autobus, comme le veut la tradition, et finalement retourner dans son quartier après s'être bien défoulé. Ensuite, il va s’incliner devant le sanctuaire de Maradona situé au coin de son immeuble, rendre grâce au Dieu du football et rentrer finalement à la maison pour regarder les moviole4 des matchs de foot à la télé.

Désormais, il ne reste que quelques jours avant le grand départ et l'oncle de Salvatore l’attend déjà avec impatience à Charleroi. Celui-ci a émigré là-haut dans les années cinquante, sans un sou en poche, plein de racontars dans la tête et un cœur rempli d’espoir. « Là-bas au moins, il y a du travail », vociféraient les gens, et c’est ainsi qu’un ami du cousin d’un type qui habite dans la rue d’à côté l’avait troublé avec ses légendes et ses fantaisies concernant l’argent facilement gagné en Belgique. Des mythes et des légendes circulent également sur l’oncle Gennaro. Tout le quartier parle de la chance qui lui a souri : voitures de luxe, villa pharaonique avec vue sur la mer et palmiers géants, si grands qu’on peut les voir de toutes les rues de la ville de Charleroi. De superbes femmes ont rêvé de vivre dans cette magnifique demeure, mais il semblerait que l’oncle soit un homme d’honneur et de principes irréprochable. Il paraîtrait même qu’aucun Italien ne peut s'installer en Belgique sans s’être présenté d’abord à oncle Gennaro. En effet, il semblerait qu’une fois, un groupe de Calabrais de Locri5 voulait lancer dans la région du Borinage un commerce de mozzarelles et avait demandé protection et soutien justement à oncle Gennaro. Celuici, bienveillant, les avait accueillis comme seul un Italien expatrié aurait pu le faire avec un de ses compatriotes. Les Calabrais, traîtres innés, l’auraient par la suite embobiné en liant alliance avec des immigrés marocains. Ces derniers se seraient rapidement éclipsés sans plus donner signe de vie, emportant avec eux bien entendu le pactole. De nouveau sur la paille, les Ritals seraient revenus la queue entre les jambes voir l’oncle Gennaro pour lui demander de nouveau de l’aide. Oncle Gennaro, tout le monde le sait, est un homme généreux et compréhensif. Il trouva finalement un emploi respectable pour ces Calabrais pénitents.

Qui sait, pas moins de trente ans ont du passer depuis qu’oncle Gennaro et Clemente, le père de Salvatore, se sont parlés pour la dernière fois. Salvatore, travailler, il ne veut même pas en entendre parler, mais la ville de Naples lui semble désormais trop petite vu la grandeur de ses rêves. Sa mère, craignant que son gamin n’arrive jamais à avoir la tête bien droite sur ses épaules ou qu’il ne trouve l’argent nécessaire pour entretenir une femme et des enfants, a supplié son mari de prendre contact avec un membre de sa famille respectable comme l’oncle Gennaro. C’est ainsi que Clemente, en échange de quelques faveurs à octroyer dans les délais les plus brefs, a obtenu pour son fiston un poste de pizzaïolo6 vraisemblablement dans un des restaurants les plus prestigieux du Pays de Charleroi.

Partir, Salvatore n’en a vraiment pas envie, mais maintenant qu’on lui a mis la puce à l’oreille avec ces histoires de villa avec piscine et filles à gogo, il pourrait bien changer d’avis. Cependant, malgré cette envie de conquérir le monde, sa vie à Naples est loin de lui déplaire : virées quotidiennes avec ses potes, toujours quelques gonzesses disponibles, la mer qu’il aime tant, sa Vespa si agile entre les sacs-poubelle et enfin, les touristes étrangers si faciles à dépouiller. Puis, il y a le confort de la maison : maman qui cuisine, maman qui le réveille, maman qui nettoie, maman qui repasse, maman qui voudrait bien le border, mais qui ne peut pas, car maintenant, Salvatore est un homme! Et puis le foot, l’équipe de Naples, le championnat, les amis pour aller boire une bière, les cris étranges des voisins durant la nuit, les vendeurs de pétards de contrebande à leur balcon ou encore de cigarettes, toujours de contrebande, les vêtements de marque à cinq euros la pièce, le soleil chaud sur la peau, et puis « la musica», comme seule à Naples elle peut être définie «LA musica! »

Pourtant, l’idée d’aller en Belgique et de gagner un tas d’argent sans attraper la moindre cloque aux mains ne lui déplairait pas pour un sou. S’il est vrai que l’oncle est si riche et influent, cela ne devrait pas être trop compliqué d’atteindre les sommets tant convoités par notre Tore national. Désormais, Salvatore se sent grand et grandes sont également ses ambitions. Avec de l’argent, tout est à portée de main : des somptueuses voitures et des somptueuses femmes à mettre dans des somptueuses voitures. Surtout que là-bas dans le Nord, il y a sûrement quelques vraies blondes. Puis, une superbe villa avec vue sur la mer du type Posillipo7 du Nord et de grands palmiers qui coupent le souffle et obnubilent le regard. Avoir du pognon permettrait également à Salvatore de devenir une personne respectée et d’expérience, de retourner à Naples sans devoir calculer le prix du voyage, mais au contraire dépenser et distribuer comme un seigneur, faire le nabab de la rue, être salué, peut-être même un peu redouté.

Il ne reste que quelques heures avant le départ, le temps de faire les valises, ce qui ne sera pas une mince affaire, car sa mère commence déjà à sortir un tas de bidules dont Salvatore n’en connaissait même pas l’existence. Puis, évidemment, quelques virées avec les amis, un ou deux repas dignes de ce nom et nous voilà en Belgique. C’est ainsi que Salvatore se mit d’accord avec Vincenzo pour faire un dernier petit tour en ville. La Vespa est l’unique moyen de transport envisageable étant donné que le trafic sauvage ne permet en aucun cas d’utiliser la voiture. Salvatore se faufile dans les ruelles de son quartier et respire la nostalgie de sa chère ville natale. Nous voilà déjà chez Vincenzo en tenue de plage malgré l'arrivée de l'automne. Cette année, l’air chaud ne semble pas vouloir s’adoucir et les deux compagnons décident alors de profiter encore un peu de la mer et d’aller se boire une bonne bière bien fraîche. La guêpe à moteur 8déploie alors ses ailes et s’envole avec ses passagers à la vitesse du son le long du bord de mer limpide et somptueux. Au loin, on peut apercevoir le profil majestueux du Vésuve et c'est ainsi que, sans même s’en apercevoir, Salvatore et Vincenzo parcourent des kilomètres et des kilomètres. Finalement, ils arrivent dans une ancienne décharge au bord de la mer. Saisie pour cause d’infiltration de la Camorra9, la zone est aujourd’hui utilisée par les amants comme nid d’amour avec vue sur le golfe.

Justement, un couple est en train de débuter une partie de jambes en l'air dans une Fiat 500 et les deux amis, très discrets et respectueux de leur intimité, ne s’en approchent pas. Par contre, ils s’amusent à éclater des bouteilles sur les rochers, repeuplant de la sorte le fond marin de verre brisé. Puis, ils commencent à roter. Des éructations fortes, profondes et gutturales, semblables à celles d’hommes primitifs. Avant chaque rot, Salvatore se gonfle le torse, charge le bolide, grince du regard d’un improbable spasme théâtral et seulement à ce moment-là se déchaîne la furie de son estomac. Le vers est long et modulé par le mouvement de sa mandibule tournoyante accompagnée par les lèvres recroquevillées et une expression inhabituellement ravie. Vincenzo, pour prouver sa valeur, s’applique à extérioriser ses rots sur d’improbables vocalises moins communes du « A » normal, ainsi que des imitations fantasques et grotesques du « I » et du « E ». Déjà au premier renvoi, le couple se relève incommodé tout en cherchant l’auteur de ce tohu-bohu et la magie de l’instant fait jouir de plaisir les deux amis bien décidés à continuer à enquiquiner les deux amants. La fille voudrait bien s’en aller, mais le garçon tente par tous les moyens de la convaincre de rester, car ce n’est pas pour dire, mais les choses se passaient bien pour lui et il était même sur le point de pouvoir finalement tremper son petit chicon. Salvatore et Vincenzo, qui ont deviné la situation, décident d’aller les ennuyer davantage et de saccager la soirée du malheureux. Vient alors une idée géniale à Salvatore. Il propose à son ami d’aller prendre un bain au soleil pour se détendre un peu après cette journée épuisante. Pendant qu’il parle, il sourit ironiquement et sarcastiquement. Tout en hurlant : « Ahué, a bombaaaa», les deux amis se jettent dans l’eau depuis un petit éperon, puis s’amusent à s’éclabousser sans cesse. Ils se jettent l’un sur l’autre tout en s'échangeant des mots doux, tels ceux de Vincenzo : « Sale enfoiré, tu m’as niqué la jambe », car il vient de se râper toute la jambe sur le rocher à cause de Salvatore. Durant le mois d'octobre, l’eau est un peu froide et les amis doivent donc continuellement rester en mouvement pour se réchauffer. Ils nagent, sautent, se crachent dessus, crient et soudain, en deux temps trois mouvements, ils apparaissent devant la Fiat 500 blanche. Comme de vrais fakirs, ils s’installent au-dessus d’un rocher et tentent de se maintenir plus ou moins en équilibre. Salvatore sort alors son zizi de son maillot de bain, l’agite dans les airs et le fait tourner en faisant l’hélicoptère. En l’espace d’une seconde, les phares de la voiture s’allument et la Cinquecento commence à faire demi-tour pour s’en aller. Lorsqu’ils remarquent la manœuvre, Salvatore et Vincenzo explosent de joie comme si l’équipe de Naples avait marqué un but. Ensuite, ils crient en cœur : « tu ne te la feras pas, tu ne te la feras pas » et rejoignent le rivage, revigorés et sereins.

Les deux amis, encore tout trempés, zigzaguent vers la maison de Roberta. Elle descend de chez elle, comme d’habitude avec une demi-heure de retard, maquillée et habillée comme si c’était son premier rendez-vous avec Salvatore. Son pantalon taille basse fait découvrir certaines parties intimes de son corps et provoquent chez Salvatore une montée d’hormones juvéniles. Celui-ci est pressé de ramener Vincenzo chez lui, pour finalement s’en débarrasser et pouvoir profiter pleinement de sa Roberta. Dès qu’ils se retrouvent finalement seuls, Salvatore et Roberta n’hésitent pas à se bécoter de plus en plus avidement. Il a déjà des idées malicieuses derrière la tête, mais elle freine directement ses ardeurs et préfère plutôt aller manger une glace au cœur du quartier historique de Naples, comme un vrai petit couple. La place du Plébiscite, dominée par le Palais Royal des Bourbons et par la basilique de Saint François de Paola, est encore plus belle lorsqu’on est à deux. Voilà comment Roberta désire mettre fin à leur relation si tourmentée. Une bonne glace sur la place, une promenade en amoureux le long de la mer, un brin de causette, quelques sourires tendres et peut-être même quelques baisers passionnés. Chez Rosati, le glacier le plus connu de toute la ville, une boule coûte autant qu’une pépite d’or, mais Salvatore, cette fois-ci du moins, ne veut pas faire le radin et décide de lui offrir une glace à l’endroit le plus chic de la ville. Elle prend deux boules goût fruité. Quant à lui, il en profite pour se faire plaisir une dernière fois d’une bonne glace napolitaine et exagère en prenant un panino avec quatre boules au chocolat et à la stracciatella recouverte d’une sauce au chocolat accompagnée d’une Cassata siciliana10. Le tout lui coûte neuf euros soixante-dix. En temps normal, Salvatore aurait mis trois jours pour la manger.

Salvatore, qui ne se fera arnaquer par personne, profite de la foule et décide de s’éclipser discrètement sans payer. Jamais les yeux de Roberta ne se sont écarquillés de la sorte. Surtout parce que jamais Salvatore n’avait eu la générosité de lui offrir quoi que ce soit, même pas une cigarette. Mais cette fois, Salvatore est prêt à tout pour se la mettre dans la poche. Celui-ci est déjà chaud comme un lapin et la soirée semble bien s’annoncer. Cependant, à la moitié de son panino, alors qu’il n’a même pas encore goûté la deuxième couche de chocolat, un glacier de Rosati le poursuit sur la place à cris de « ohu uaglio’11» venant du cœur. Salvatore cherche alors à se débiner en prétextant quelques justifications rocambolesques suivies d’une prise de bec de vingtcinq minutes. Volent alors des menaces d’abord tacites, puis plus explicites, alors que les mains s’agitent de plus en plus et le ton de leur voix commence à ressembler à celui d’un ténor italien. Les spectateurs de la scène jettent un coup d’œil curieux. Ensuite, ils écoutent les habituelles lamentations et s’en mêlent en exprimant des opinions les plus diverses, déterminant en un instant les coupables et les innocents. La lutte est de plus en plus animée et les glaces en attendant, soit fondent, soit n’arrivent pas. À la fin, Salvatore est contraint de capituler et refile ses dix euros sous les applaudissements, les lamentations et les insultes des plus hardis. Roberta se sent humiliée. Si elle pouvait disparaître, elle le ferait sans hésiter, surtout parce que dans la foule furieuse, elle aperçoit son professeur de mathématique. Il l’appelle par son nom de famille, mais Roberta fait semblant de ne pas l’avoir entendu et par un mouvement agile, se cache derrière un énorme blond, à première vue un touriste allemand qui n’a rien compris de la situation, mais qui trouve très folklorique d’entendre les hurlements et voir des discussions aussi animées.

Revenu au calme, Salvatore est maintenant contraint d’écouter durant au moins une demi-heure les doléances de Roberta. Ensuite, ils se donnent la main et admirent le coucher de soleil. Mais, il a vraiment envie de tremper son petit biscuit et cherche donc à la rendre inoffensive et silencieuse en lui léchant la bouche avec la langue. Les pulsions se réveillent de nouveau, dans le cas où elles pourraient servir, et la pauvre fille se retrouve prisonnière de l’appétit sexuel de ce qui lui sert de petit ami. Salvatore entame alors un détartrage avec la langue de la malheureuse tout en allongeant les mains partout sur elle comme une pieuvre à la recherche de nourriture. Il lui palpe ses seins durs, lui dévore le cou encore bronzé et vient alors le moment où il ne peut plus résister. Il essaye par tous les moyens d’enfiler ses mains au-delà de sa ceinture noire. Elle ne cesse de lui répéter « non non non », plus par honte que par envie, mais à la fin tout le monde le sait, ce que les autres pensent de toi est plus important que ce que tu désires vraiment. Et la soirée s’achève inévitablement par un « non non non » définitif.

Il lui a même proposé d’aller dans un endroit plus discret à l’abri des regards, mais elle n’a pas trop envie de combiner quoi que ce soit avec lui et puis tout de suite après, pouf, ne plus le voir. Salvatore va devoir se résigner. Aujourd’hui, il n’y aura pas moyen de se la taper et donc dans ce cas, il est préférable de retourner à la maison, manger quelque chose et se vautrer dans le divan devant la télé, une bière à la main et puis, hop, au lit pour se faire un petit plaisir personnel avant de faire un gros dodo bien mérité.

Salvatore a besoin de beaucoup de repos, car il ne reste que quelques heures avant le grand départ pour la Belgique et les valises doivent encore être préparées. Sa mère est en fibrillation et, même si le train ne partira de Naples Central qu’à 21h37, elle le réveille déjà à 7h08, lui mijote un petit déjeuner comme jamais vu auparavant qui a requis exactement cent dix-neuf minutes de préparation. Elle est plantée là, prête à embrasser une dernière fois le fils prodige paré à partir pour le Grand Nord. Partout dans la maison est étalé un nombre infini de manteaux, pulls, t-shirts, chemisettes, chaussettes de montagne offertes par son cousin qui était scout, moufles trouvées je ne sais où et autres horreurs vieilles d’au moins vingt ans. Salvatore ne savait même pas qu’il avait toutes ces affaires. Il avait pensé juste prendre quelques-uns de ses t-shirts préférés du type : DE PUTA MADRE 69 ou BRAZO DE LA MUERTE, NUMERO DE CAMA 453 ou celui qu’il préfère, son : GIGOLO LATINO, 500 EURO ITALIAN LOVER à fond noir, écrit argenté et drapeau italien sur l’épaule. Et ensuite, bah, quelques chemisettes qu’il utilisera en hiver, très légères, car super fashion, et puis les lunettes de soleil, la veste en faux cuir BMW, des pantalons avec des ailes et autres écrits du même type que sur les t-shirts, les boucles d’oreille en forme de carré brillant, les chaussures en toile dorée, la casquette de l’équipe de Naples avec la fausse signature de Maradona et bon, ça devrait suffire. En tout, avec les affaires ajoutées par sa mère qui, par anxiété, a voulu qu’il prenne, Salvatore aura trois valises d’une capacité de quatre-vingts litres, deux trolleys, deux beauty case remplis d’affaires inutiles, son sac Invicta qu’il avait lorsqu’il allait à l’école et un autre petit sac vert pois qu’il a réussi à avoir en collectionnant les points du supermarché.

Les deux sacs font office de restaurant ambulant, remplis de bonnes choses à manger : une tonne de pâtes, sauces préparées par maman dans des lourdes bouteilles en verre, huile d’olive extra vierge artisanale offerte par un cousin de son père de la campagne, huit panini à la mozzarella, au jambon cru et de la salade pour le voyage, pain du Signor Cosimo de la boulangerie du quartier, un goûter recouvert de chocolat, deux kilos de Percochi12 tenus au frais par des glaçons dans la boîte frigo. Et puis encore deux bouteilles de coca-cola, de l’eau minérale, car qui sait ce qu’on boit en Belgique, et du bon vin italien, car là-bas ils ne savent sûrement pas le faire. Malgré tout, il y a de grandes chances pour que Rina ait oublié quelque chose. Cela fait des jours qu’elle se prépare à ce moment et il lui vient des sueurs froides rien qu’à penser que son fils sera seul, dans un endroit inconnu, sans rien à manger. Car l’argent de poche ne suffit pas, il ne suffit jamais et qui sait ce qu’on mange là-bas dans le Nord, sûrement au « Mecconàld.». Dans ce cas, la nourriture de maman sera indispensable, Salvatore ne pourra pas survivre sans, non jamais!

Le dernier repas est à la hauteur d’un banquet de mariage : sept plats et d’innombrables accompagnements aussi délicieux les uns que les autres. Les interminables heures de vociférations et de discussions sur les choses inutiles à emporter laissent finalement place à un gueuleton si fabuleux que Salvatore retient son envie de hurler : « non mamma, je ne veux plou partir, je reste ici! » Désormais, le temps presse et il ne reste que quatre heures avant le grand départ. « Dans de telles circonstances, il ne faut pas gaspiller son temps », répète sans cesse Clemente et met ses dires à exécution en traînant Salvatore de force par la porte. Jusqu’à maintenant, les émotions étaient restées plus ou moins sous contrôle, mais lorsque Rina voit son fils aimé se faire charger les valises dans la voiture, elle n’est plus capable de résister et fond dramatiquement et désespérément en larmes. Les cris : « o figlio mio, oddiò non andare »13, détournent l’attention des habitants de tout le quartier, qui, par curiosité, se penchent par leur fenêtre et participent au spectacle. Les cris atroces résonnent sur les vieux immeubles délabrés, redonnant vie à la cour un instant. Les hurlements font déguerpir les chiens errants du quartier qui, effrayés, se cachent entre les sacs-poubelle. Jamais Salvatore ne s’était senti aussi aimé et désiré, jamais il ne s’était rendu compte combien il avait été chouchouté et c’est pourquoi, entre les aboiements des chiens et les hurlements de sa mère et des voisins, il regrette déjà d’abandonner sa Naples chérie et sa si belle maison.

Eh oui, sa maison. Elle a vue sur une petite place historique creusée entre les ruelles dégradées et accidentées. Une partie entière de cette place est occupée par les bennes à ordures débordantes dont certaines sont renversées par terre, occupant ainsi au moins un quart de la cour. Le reste est envahi par les scooters et les chaises des vieux accrochés à leurs jeux de cartes du matin au soir. Les enfants s’amusent à tirer sur les voitures garées n’importe comment, déterminant l’aire d’un terrain de foot imaginaire. Ces images sont exactement les mêmes depuis que Salvatore était enfant : les vieux à leur balcon, les scugnizzi en train de se chamailler et les clébards maigres et squelettiques vautrés par terre. Les gens se connaissent depuis toujours, mais ne se saluent pas, si ce n’est d’un signe de la tête. Et si quelqu’un se permet d’être un peu plus chaleureux, c'est qu'il y a certainement anguille sous roche : « Qu'est-ce qu'il me veut cet abruti ? » La larme à l’œil, prêt à s’effondrer, Salvatore a du mal à contenir sa voix. Mais non, il doit se reprendre, car après tout, il est un homme maintenant et il n’a pas le droit de pleurer.

Tous ces cris, ces lamentations désespérées de sa mère et ses tentatives de retenir ses larmes derrière la maison l’ont mis en retard, car le temps s’écoule à tire-d’aile. Clemente et lui vont devoir se rendre à la gare à la vitesse de la lumière. « Je vais conduire papa » affirme Salvatore en poussant son père sur le siège passager. C’est ainsi que commence le voyage d’espérance, contre les capacités limitées de sa vieille voiture, contre le trafic insensé de Naples et contre la nostalgie qui le dévore déjà.

Sa voiture est une véritable poubelle ambulante, un résidu de la guerre du type Lada durant ses grands moments de gloire, qui consomme comme un tank. À l’origine, elle était de couleur blanche, mais puis, la boue et la poussière de la route l’ont recouverte d’une fine couche indélébile couleur jaune vomi. Quand ils ne savent pas quoi faire pour tuer le temps, les amis de Salvatore s’amusent à cracher sur le pare-brise pour qu’il devienne une vraie porcherie. L’intérieur, recouvert de poussière, conserve des traces bien visibles des escapades dominicales de Clemente lorsqu’il va se promener dans les champs vers Caserta14 et puis les pieds tout crottés, grimpe de nouveau dans la voiture. Les sièges sont déchirés ici et là et incrustés de saletés impossibles à reconnaitre. Le pommeau du changement de vitesse ne tient plus et roule continuellement entre les pose-pieds pleins de boue et les vidanges de bière, témoignages pitoyables de « serate di mmerd »15

À première vue, cela semblerait impossible de foncer à toute allure avec un tas de ferraille pareil, mais Salvatore est un pilote chevronné. Il est 19h18, le train part à 21h37, mais il faut prendre en considération le trafic, les imprévus et le fait que Salvatore doit encore acheter son billet et ne sait pas où il doit aller précisément. De plus, il doit encore faire le plein. Dans la voiture, il écoute une cassette de musique populaire et Tore entonne déjà une chanson napolitaine de tout son cœur :

Aiere sera, ohi Annì me ne sagliette,

Tu sai addò ?

Addò stu core ‘ngrato chiù

Dispetto, farme nun può!16

Salvatore part comme une fusée, brûle deux feux rouges, s’enfonce en plein milieu du trafic accompagné d’un concert de coups de klaxon, d’appels de phare et de coups de frein brusques. Puis, il évite au moins trois accidents et renverse presque une vieille sourde à moitié aveugle qui n’avait pas entendu le klaxon ni vu les appels de phare incessants. En un temps record, Salvatore se dirige vers la gare, ensuite, il évite un policier casse-couilles qui lui fait signe de rouler moins vite, tout en écrivant de l’autre main un message sur son portable.

Addò lo fuoco coce ma si fuje, te lassa stà!

En un te curre appresso nun te struje,

‘n cielo a guardà!

À la première station-service qu’il croise, Salvatore s’arrête pour faire le plein, mais dans sa précipitation, il n’a pas remarqué l’enseigne désormais connue dans toute la ville. Comme un imbécile il s’est arrêté chez Gigi o’ Panzone, connu pour sa lenteur exaspérante. Le gros plein de soupe est couvert de sueur sur son visage. Il a une panse énorme et son dos est recouvert d’une épaisse couche de poils noirs foncés qui lui donnent une