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Biographie d'une figure essentielle du XIXe siècle : San Martín.
Peu de Français connaissent San Martín. Pourtant, sa vie en fait une figure essentielle du XIXe siècle : il a mené l’Argentine, le Chili et le Pérou vers l’indépendance. Général victorieux, il a toujours veillé à ce que le pouvoir soit rendu aux citoyens, ce qui l’a probablement privé de la popularité universelle d’un Washington ou d’un Bolivar. Né en Argentine, il passe son enfance et sa jeunesse en Espagne où il s’illustre comme officier contre l’armée de Napoléon. La révolution espagnole écrasée par les Français, il s’embarque en 1812 pour son Amérique natale. C’est là désormais qu’il luttera contre l’absolutisme de l’occupant espagnol.
Mêlant une grande histoire d’amour, des combats, la poursuite d’idéaux, la vie de San Martín épouse le romantisme de son temps.
Plongez dans ce récit de vie palpitant et découvrez le parcours de San Martín, mêlant amour, combats, idéaaux et romantisme de son temps.
EXTRAIT
« Soldats, voici le premier drapeau indépendant béni en Amérique. Soldats, jurez-vous de le défendre au prix de votre vie, comme je le jure moi-même ? » Le 5 janvier 1817, veille de l’Épiphanie, sur la Plaza Mayor de Mendoza, l’aumônier militaire don José Güiraldes bénit l’armée des Andes et son emblème auquel elle prête serment, après son chef, qui dépose son bâton de commandement dans les mains de la statue de la Vierge mendocine, Nuestra Señora del Carmen. Par ce geste qui appartient à une longue tradition catholique familière à tous les assistants, il fait d’elle la patronne de l’armée et proclame qu’il ne part pas conquérir le Chili ni s’emparer du pouvoir mais qu’il se met au service d’un intérêt plus grand, la liberté et le bonheur des peuples. Il tiendra ce discours jusqu’au bout de sa vie publique, malgré les sceptiques.
Dix jours plus tard, San Martín adresse un message codé à Solar, négociant de Santiago. Un après-midi, au plus fort de la chaleur, une gueusaille de volailler ambulant entre à grand bruit dans l’opulente maison : « Sont beaux, mes poulets, patron ! » Solar le saisit par le bras et s’enferme avec lui dans son bureau. Il en ressort radieux, tandis que le braillard s’en va mendier dans la rue. La nouvelle qu’il attendait tient sur un papier à cigarette : « 15 janvier. Frère S… J’envoie aux Canards 4 000 pesos or. D’ici un mois, vous aurez avec vous votre frère José. » Cette nuit-là, il y eut beaucoup de va-et-vient chez Solar.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Docteur en littérature comparée de l'Université de Paris,
Denise Anne Clavilier se prend de passion pour la culture argentine en 2004 en découvrant la littérature du tango-canción. La faible présence du tango sur le marché francophone du livre lui inspire en 2007 l'idée d'un premier livre : Barrio de Tango. Depuis juillet 2008, elle développe un important travail de promotion vers le public francophone : elle édite un blog sur l'actualité culturelle argentine, www.barrio-de-tango.blogspot.com, elle collabore avec le musicien et producteur argentin Litto Nebbia, directeur-fondateur de Melopea Discos, dont elle a notamment traduit en français le site Internet. Elle conçoit et accompagne des voyages culturels à Buenos Aires. Depuis 2010 Denise Anne Clavilier est académicienne correspondante en France de l'Académie nationale de tango de la République Argentine.
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Seitenzahl: 244
Veröffentlichungsjahr: 2018
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L’auteur
Docteur ès lettres, Denise Anne Clavilier se consacre depuis plusieurs années à la diffusion en français de la culture argentine.
Éditrice et rédactrice du blog sur l’actualité culturelle de Buenos Aires, www.barrio-de-tango.blogspot.com, elle est académicienne correspondante en France de l’Académie nationale de tango de la République argentine.
Du même auteur
Barrio de Tango, Éditions du Jasmin, 2010
Deux cents ans après,numéro spécial de la revueTriages, Éd. Tarabuste, 2011
Tango Negro, de Juan Carlos Cáceres (traduction et commentaires),Éditions du Jasmin, 2013
San Martín par lui-même et par ses contemporains,Éditions du Jasmin, 2014
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Tous droits de reproduction, de traduction
Remerciements
à Carol Edith Vitagliano, conservatrice du Museo del Regimiento de Granaderos a Caballo pour nos échanges prolongés ;
au docteur Luis Alposta, avec qui j’ai examiné les documents relatifs à la santé de San Martín et à sa rencontre probable avec le compositeur et guitariste Fernando Sor ;
à tous ceux qui, en Argentine, m’ont fait justifier mon intérêt pour cette figure historique et m’ont poussée dans mes retranchements, ce qui apporte toujours de nouveaux éclairages : Teresa López de Tulissi, Sebastián Ñato Marin, guitariste de son état, Enrique Salmoiraghi, conservateur du Museo Zanjón de Granados et ses collaborateurs, Matilde Pascual et Nicolás Ventieri, Ana María Di Consoli, guide historique à la Manzana de las Luces et au Museo Evita, ainsi que Magdalena Arnoux et Leonardo Liberman, journalistes à Radio Nacional ;
à mes premiers lecteurs, qui m’ont aidée à fluidifier la rédaction de cet ouvrage, mes parents, Marie Jauffret, Claude Grillo et les relecteurs des Éditions du Jasmin.
À la mémoire de mon ami, Chilo Tulissi ‒ notre dernière conversation en août 2012 porta sur cette noble figure d’humaniste dont il déplorait qu’elle ait été si malmenée par l’histoire officielle argentine.
Denise Anne Clavilier
Boulogne-sur-Mer, 11 septembre 1848
[…] J’ai servi dans l’armée espagnole, dans la Péninsule, de l’âge de treize ans à celui de trente-quatre, jusqu’au grade de lieutenant-colonel de cavalerie.
Dans un cercle d’Américains, informés des premiers mouvements intervenus à Caracas, à Buenos Aires, etc., nous résolûmes chacun et tous ensemble de retourner dans le pays de notre naissance afin de lui offrir nos services dans la lutte, car nous analysions qu’elle devait éclater. Je suis moi-même arrivé à Buenos Aires au début de 1812, j’ai été reçu par le collège gouvernemental de cette époque-là, avec bienveillance par l’un [de ses membres] et avec une méfiance très prononcée par les deux autres. Ayant par ailleurs peu de relations familiales dans mon propre pays, et sans autre appui que mon honorable désir de lui être utile, j’ai supporté avec constance ce revers jusqu’à ce que les circonstances me missent en situation de dissiper toute prévention et de pouvoir reprendre sans entrave les vicissitudes de la guerre pour l’indépendance.
Durant les dix années de ma carrière publique, dans différents commandements et états, la politique que je me suis proposé de suivre est restée immuable sur deux points et deux points seulement, car la chance et les circonstances, plus que l’analyse, ont favorisé mes vues, surtout la première, à savoir de rester en dehors des partis qui dominèrent à tour de rôle Buenos Aires à cette époque, ce à quoi contribuèrent mes neuf années d’absence loin de cette capitale. Le second point fut de regarder tous les États américains, dans lesquels pénétrèrent les forces sous mon commandement, comme des États Frères tous intéressés à la même et sainte fin. En vertu de ce très juste principe, ma première mesure était de faire déclarer leur indépendance et de les doter d’une force militaire propre qui la leur garantît.
Voilà, mon cher Général, une courte analyse de ma vie publique en Amérique.
José de San Martín
(extrait d’une lettre au maréchal Ramón Castilla, Président du Pérou)
Dans l’hémisphère sud, le 25 février, c’est l’été. Dans la moiteur qui accable la ville, doña Gregoria Matorras donne la vie à un petit garçon. Nous sommes en 1778, à Nuestra Señora de los Reyes Magos de Yapeyú, dans l’actuelle province argentine de Corrientes. Quelques jours plus tard, le nouveau-né est baptisé, il s’appellera José Francisco. José Francisco de San Martín y Matorras.
Il est le fils du capitaine don Juan de San Martín. À cinquante ans, don Juan est depuis peu le gouverneur délégué du vaste district de Yapeyú. Gregoria et lui sont nés en Espagne, dans la province de Palencia, mais c’est à Buenos Aires, très loin de leur León natal, qu’ils se sont rencontrés. Ils s’y sont mariés devant l’évêque, le 1eroctobre 1770. Il avait quarante-deux ans et elle trente-deux. Ils appartiennent à lahidalguía*, une classe sociale sans fortune ni titre que l’exemption de certains impôts assimile à la noblesse. Le père de Juan, Andrés de San Martín, cultivait la terre à Cervatos de la Cueza. Juan a préféré l’armée, qu’il a intégrée à dix-neuf ans, au bas de l’échelle. Dix-sept ans plus tard et avec de simples galons de lieutenant, il a débarqué dans ce port des Indes occidentales qu’est la Ciudad de Trinidad y Puerto de Santa María del Buen Ayre, l’ancien nom de Buenos Aires.
En 1778, une grande sœur, María Elena, sept ans et demi, et trois frères, Manuel Tadeo, six ans et demi, Juan Fermín, tout juste quatre ans, et Justo Rufino, né un an, jour pour jour, avant José, accueillent le nouveau-né. Les trois premiers sont nés sur la rive est du Río de la Plata, les deux cadets ont vu le jour à Yapeyú.
Située face au Brésil, alors colonie portugaise, Yapeyú a été fondée en 1627, sur la rive ouest du fleuve Uruguay. Elle est le chef-lieu d’un gigantesque territoire concédé par le roi d’Espagne à la Compagnie de Jésus. Cette congrégation religieuse voulait apporter l’Évangile aux Indiens guaranis*, sans contrainte ni violence, dans le respect de leur culture et de leur mode de vie. Le territoire des missions ainsi cédé couvre le nord de l’Uruguay et de l’Argentine, le Paraguay et le sud de la Bolivie. Il est sanctuarisé par de lourdes peines qu’encouraient les laïcs blancs, espagnols ou portugais, s’ils violaient les privilèges accordés à la Compagnie. Pendant cent-cinquante ans, en pleine autonomie, avec et pour les Guaranis, les jésuites ont développé des républiques agricoles utopiques, pacifiées et alphabétisées, dans une grande liberté d’organisation et de développement économique, culturel et spirituel. Mais en 1767, le roi Carlos III, que cette mesure, entre plusieurs autres, fit qualifier de despote éclairé, chassa les jésuites de toutes ses terres. De 1767 à 1773, ils furent contraints d’abandonner une à une leurs écoles, leurs universités, leurs bibliothèques ainsi que ces missions, devenues si prospères qu’elles faisaient de l’ombre à la couronne. Les jésuites partis, Espagnols et Portugais se ruèrent sur la zone pour s’en disputer le contrôle et reprirent leurs exactions contre les Indiens. Les Missions, passées sous contrôle colonial, périclitèrent très vite. Et les Guaranis se soulevèrent contre ceux qui les dépouillaient.
En 1776, lorsque les San Martín s’y installent, Yapeyú, avec ses 8 000 Indiens, est une grande cité pour l’Amérique d’alors. Ses habitants sont luthiers, tanneurs ou cordonniers. Ils vendent leurs produits jusqu’au Pérou et au Chili et même sur le marché brésilien. Fabriqués avec les bois subtropicaux locaux, d’après des patrons européens apportés par les missionnaires, orgues, hautbois, théorbes, violons, violoncelles, harpes etcharangos*, pipeaux,quenas* et autres flûtes à bec ont un timbre bien particulier, qui fait merveille à l’église dans la musique baroque.
Tandis que doña Gregoria éduque ses enfants au bord de l’Uruguay, tout à l’ouest des ex-Missions, un de ses parents, Jerónimo Matorras, conquiert la région du Gran Chaco, exterminant les Indiens sans une once de scrupule. Pour cela, il sera nommé gouverneur et capitaine-général de Tucumán (nord-ouest de l’Argentine). À Yapeyú, don Juan, moins ambitieux, montre plus d’humanité. Pour lutter contre les incessantes et redoutables incursions brésiliennes, il a créé un bataillon guarani de cinq cents hommes, qui en aurait remontré aux plus disciplinés des régiments européens. Sous son commandement, ce bataillon restera loyal à la couronne espagnole.
À quoi ressemble le monde dans lequel vient d’arriver le futur Libérateur de l’Argentine, du Chili et du Pérou ?
À peine deux ans plus tôt, le 4 juillet 1776, des insurgés dirigés par George Washington ont déclaré l’indépendance des États-Unis. En 1778, la guerre fait rage à Philadelphie entre l’armée républicaine et le corps expéditionnaire britannique.
Le 1eraoût 1776, un édit du roi d’Espagne a scindé le Pérou en deux et créé le vice-royaume du Río de la Plata, dont Buenos Aires est la capitale. Les ex-Missions lui sont rattachées.
En 1778, Louis XVI règne depuis quatre ans. En février, il s’est allié aux États-Unis, bientôt rejoint par son lointain cousin espagnol, Carlos III, et par les Provinces-Unies (Pays-Bas). Sans rechigner à la dépense, les trois pays envoient un très intéressé concours matériel et politique aux insurgés, pour affaiblir et isoler la Grande-Bretagne de George III. Cet été-là, Voltaire et Rousseau meurent à un mois d’intervalle. Mozart joue devant Marie-Antoinette. À Madrid, le peintre Goya, encore très classique, engrange les commandes officielles. Quant au petit Louis Napoleone di Buonaparte, il va quitter Ajaccio et entrer au collège d’Autun, sur le continent, où les moqueries de ses camarades lui feront franciser son nom.
Dans le Haut-Pérou (actuelle Bolivie), un chef indien, le cacique* Túpac Amaru, descendant du dernier Inca, mène l’une des plus importantes rébellions indigènes de l’Amérique post-colombienne. À Yapeyú, les insurgés guaranis et les soudards portugais sèment la terreur chez les Espagnols. Tant et si bien qu’à la fin de l’année 1780, don Juan envoie sa famille à l’abri à Buenos Aires. Quelles images emporte le petit José de sa ville natale et de ses environs vallonnés ? Un vague souvenir, dans doute terrifié, des razzias nocturnes guaranies et portugaises. Peut-être. Le souvenir de Juana Cristaldo, sa nourrice, une brave et douce Indienne que les parents eussent préférée plus sévère avec leur puîné ? À moins qu’elle ne s’appelât Rosa Guarú comme le chante encore aujourd’hui une berceuse indienne. Un ciel, la saveur d’un fruit tropical, une petite musique des mots, celle de la langue guaranie dans laquelle il a baigné ? Guère plus. Contrairement à la légende, il n’aura pas fréquenté l’école locale, avec les Indiens, les métis* et les mulâtres*. Le 14 février 1781, relevé de ses fonctions, don Juan rejoint femme et enfants à Buenos Aires. À cinquante-trois ans, il touche au terme de sa carrière militaire. Après quelques missions administratives dans l’infanterie, à Buenos Aires, et toujours simple capitaine, il quitte le service actif. Il n’a plus rien à faire sur place et doit rentrer en métropole. Après dix-neuf ans de bons et loyaux services aux colonies, son seul luxe est Antonio, un esclave acheté avec ses émoluments de gouverneur délégué.
À cette époque, il n’y a pas de transport de passagers. Pour affronter la longue et dangereuse traversée vers l’Europe, il faut embarquer sur un navire de commerce ou de guerre. En novembre 1783, don Juan est accepté avec les siens à bord d’une frégate espagnole qui quitte la rade de Montevideo pour le port atlantique de Cadix, au sud de l’Espagne, où elle doit livrer de l’or, de l’argent, du cuir, du tabac brun du Paraguay et des lamas. LaSanta Balbinaest un trois-mâts de vingt et un mètres de long sur cinq de large, construit à Plymouth. Les Espagnols l’ont capturée le 9 août 1780 dans un convoi britannique. 47 marins, 36 matelots et 2 mousses composent l’équipage commandé par 18 officiers. Quant à la garnison embarquée, elle compte 11 officiers, 22 fantassins et 57 artilleurs pour servir les 34 canons dont le bord est armé. L’Atlantique est alors un champ de bataille infesté de pirates sans foi ni loi et de corsaires au service de l’Angleterre, de la France, de l’Espagne et du Portugal. Pour ce voyage, laSanta Balbinaaccueille 48 passagers dont 16 enfants, 1 bagnard et 10 domestiques. La majorité des adultes sont des militaires qui rentrent de mission. Passagers et officiers s’entassent dans des cabines exiguës, une salle à manger et un salon.
Le bateau appareille au début de l’été, le 6 décembre. Pour José, qui va sur ses six ans, c’est peut-être le premier grand souvenir. Dans une promiscuité inouïe, il fait preuve à bord d’une curiosité insatiable, visite tous les coins et recoins du voilier, court entre gréements et munitions, scrute le ressac depuis le bastingage… Il est à l’âge où, en cette fin d’Ancien Régime, les enfants commencent tout juste à intéresser les adultes. Il se mêle aux marins et aux artilleurs. Et puis il y a ce jeu des grandes personnes au salon, un jeu de guerre dont il se délectera toute sa vie : les échecs ! Le voyage dure deux fois plus qu’à l’ordinaire mais il est tranquille. Seulement deux incidents majeurs : une très vilaine avarie, le bris de la grand-vergue, au cours d’une violente tempête, et la perte de tous les lamas, morts de la gale.
Au bout de cent huit jours, le 23 mars 1784, laSanta Balbinaarrive en vue de Cadix, le soir, après la fermeture du port. Elle jette donc l’ancre dans la baie, face aux murailles blanches d’une des plus prospères cités d’Andalousie. On débarque le lendemain. Juan de San Martín reste au port dédouaner ses maigres avoirs : 1 500 pesos, des vêtements (la garde-robe est alors tout un investissement), quelques meubles et un esclave. Quoique rare dans la Péninsule, l’esclavage y est légal. Après plus de trois mois en mer, passagers et marins souffrent de nombreuses carences alimentaires. Les oranges qu’on vend dans la rue doivent faire envie aux enfants mais, fidèle à la coutume, la pieuse Léonaise qu’est leur mère les aura d’abord emmenés dans un couvent rendre grâce pour cet heureux retour au pays. Or eux sont nés aux colonies, ils sontcriollos. Dans l’Espagne discriminante d’alors, on le leur rappellera chaque jour. Ce pays ne sera jamais pleinement le leur.
L’enfance en Espagne
Auxviiiesiècle, l’Espagne reste le seul endroit d’Europe où une inquisition d’État réprime encore l’art et la pensée. Sous couvert de religion, comme si souvent, la censure est surtout politique. Cadix, porte de l’Amérique et de l’Angleterre, est une ville cosmopolite qui jouit d’une vie intellectuelle et artistique plus féconde qu’ailleurs dans le pays. Le flamenco est en train d’apparaître. La famille San Martín serait demeurée à Cadix jusqu’à la fin de l’année 1785 et la nomination du père à l’état-major de Málaga, sur la Méditerranée, où elle s’installe dans la rue Pozos Dulces, dont les deux cents mètres serpentent encore de nos jours au cœur du quartier médiéval, près du cours du Guadalmedina. Peut-être est-ce une caserne, car en 1791, quand don Juan se retirera de l’armée, lui, sa femme et leur fille quitteront cette adresse pour la rue Alcazabilla, à deux pas de là. À Málaga, le garçonnet fréquente l’école des Temporalités, ex-Colegio San Sebastián fondé par les jésuites et passé sans doute à des dominicains ou des laïcs. L’expulsion des jésuites n’avait pas seulement ruiné les Missions d’Amérique du Sud. Elle avait aussi modifié l’équilibre entre les ordres religieux qui animaient la vie intellectuelle et spirituelle du royaume. Leur départ avait laissé aux dominicains un quasi-monopole très sclérosant sur l’enseignement. À l’école des Temporalités, José subit la rude pédagogie de ce temps qui ne voit dans l’enfant qu’un adulte miniature. On ne sait pas encore que la capacité d’abstraction vient d’une lente maturation psychique. On impose aux bambins, par les verges s’il le faut, l’apprentissage par cœur d’un catalogue indigeste de notions obscures. Il faut donc un prodigieux caractère pour résister à ces méthodes normatives et humiliantes et rester capable d’évoluer dans un monde qui va radicalement changer.
Si ses maîtres n’ont ni la tradition didactique, ni l’ouverture d’esprit qui caractérisaient leurs prédécesseurs jésuites, le jeune San Martín n’en reçoit pas moins la formation très structurante que ceux-ci avaient élaborée pour la bonne société depuis 1730 : latin, rhétorique, français, allemand, anglais, histoire, géographie, mathématiques, escrime, équitation, danse et dessin, qui, avant la photographie, est moins un art qu’une technique documentaire pour relever un paysage, exposer le maniement d’un outil, tirer des plans, dresser des cartes… José se distingue par une intelligence très vive et, si le latin n’est pas son atout maître, il excelle en mathématiques, en dessin et en langues, surtout en français. Plus tard, il en donnera la preuve en menant de front une vie d’officier d’active et de grand lecteur, doté d’une plume concise et puissante, et montrera un talent certain pour la guitare, le chant et le dessin. C’est dans cette école des Temporalités qu’il décide de sa vocation militaire. Et cette carrière de soldat, l’histoire la lui fera mettre au service de la liberté politique et intellectuelle.
Il a huit ans. Son père l’inscrit au séminaire royal de la Noblesse de Madrid, que l’on intègre alors à l’âge moyen de dix-sept ans. Cette école, qui ne reçoit jamais plus de quarante-deux pensionnaires, forme l’élite du pays. Dans ce royaume qui se militarise à mesure que le trône vacille, l’élite se compose des futurs officiers et ingénieurs, militaires et maritimes. Grâce à l’adaptation du montant de la pension aux revenus des familles, la qualité de l’enseignement attire de plus en plus decriollos, venus de cette Amérique où José est né et dont il va découvrir la diversité au contact de ses camarades, beaucoup plus âgés que lui. Ici aussi, les études portent sur le latin et le grec, à quoi s’ajoute un peu d’hébreu, la poésie et la rhétorique, la métaphysique, la logique, la philosophie morale, le droit naturel, les mathématiques, l’architecture militaire, le français, l’anglais, l’histoire et la géographie. C’est donc, encore et toujours, un programme jésuite, ajusté à la réalité de son époque, que suit l’enfant, mais avec une pédagogie vieillissante. José achève sa formation madrilène en 1789, à l’âge de onze ans.
Il retourne chez ses parents, chez qui vivent sa sœur et le plus jeune de ses frères, Justo Rufino, qui, à douze ans, va toujours à l’école. À dix-sept et quinze ans, Manuel et Juan Fermín sont depuis peu élèves-officiers.
D’une plume laconique et déférente mais sans aucune des circonvolutions en usage à la cour, le petit dernier sollicite du ministre de la Guerre la place de cadet à pourvoir au régiment de Murcie, un corps d’infanterie de ligne. Le capitaine-général de Málaga, supérieur de don Juan, et celui de Cadix, dont dépend ledit régiment, se seraient-ils déjà concertés pour incorporer sans perdre de temps un impétrant dont la valeur n’a pas attendu le nombre des années ? Peut-être car le 9 juillet 1789, le ministre accède à la requête envoyée le 1erjuillet, tandis que les autres candidatures, qui rivalisent pourtant de parrainages mondains, réclament à ses services plusieurs mois d’instruction administrative. Dans des délais stupéfiants sous Carlos IV, douze jours plus tard, l’enfant s’installe en garnison à San Roque, derrière Gibraltar.
De sa fondation en 1694 à sa dissolution en 1987, le régiment de Murcie n’aura jamais été cantonné dans sa ville éponyme. En 1789, il appartient au gouvernorat militaire de Campo de Gibraltar, dans la province de Cadix, et sa mission consiste à surveiller les Anglais.
Que se passe-t-il ailleurs ce 21 juillet, lorsque dès potron-minet, notre soldat en herbe endosse l’uniforme ?
Alors que le colonel acceptait sa candidature, ce 9 juillet 1789 à Versailles, l’Assemblée nationale devenait constituante. Le 12, Louis XVI renvoyait Necker, le plus populaire de ses ministres, et le 14, se croyant menacés par cette disgrâce, les Parisiens prenaient la Bastille. Aucune cour d’Europe n’en a encore conscience, mais c’est le glas de l’absolutisme qui sonne.
À Londres, George III règne toujours, malgré les convulsions délirantes qui l’ont saisi un an auparavant. Il souffre d’une maladie neurologique inconnue. Entre latea partyde Boston en 1773 et le traité de Paris en 1783, dix ans de guerre sont parvenus à détacher les États-Unis de l’Angleterre.
En Espagne, Carlos IV, qui préfère la chasse aux affaires de l’État, a succédé à son père en décembre 1788. C’est un indécis un peu benêt, sans courage ni discernement. En 1789, sans enfreindre les règles de l’art officiel, Goya a rendu d’une main implacable sa fatuité empâtée et la disgrâce vaguement ridicule de son visage. Pour l’heure, les premières décisions du monarque soulèvent l’espoir, mais sitôt connus les évènements de Paris, le roi fait volte-face et l’espoir s’évanouit.
C’est sous ce ciel d’orage que José rejoint San Roque. Une place de cadet mène au métier d’officier. En l’absence d’école militaire à proprement parler, depuis 1768, c’est la seule voie vers ce métier et elle est étroite : un régiment n’accueille que deux cadets à la fois. Ces places sont réservées aux nobles qui prouvent la « propreté de sang » de leur ascendance (100 % catholique en remontant théoriquement jusqu’en 1492). Parmi les autres conditions, San Martín satisfait aux deux plus humbles : être fils d’hidalgo*et fils de capitaine. L’absence d’amis influents autour de ses parents et la forte discrimination sociale du recrutement renforcent l’hypothèse qu’un potentiel d’exception a été détecté chez ce garçon, puisqu’il devance même de quelques mois l’âge minimum d’admission, fixé à douze ans.
Une fois incorporé, un cadet participe aux mêmes exercices et aux mêmes travaux quotidiens qu’un simple soldat. José tient donc lui-même sa chambre et astique les parties communes de la caserne. Il brique ses armes et prend son tour dans l’entretien de l’artillerie, le pansage des chevaux, la confection des repas, les travaux de lessive. Il reprise ses propres uniformes, dans le drap réglementaire. Pendant les revues, au garde-à-vous, il subit l’inspection du colonel qui vérifie la régularité de la moindre couture et, chaque matin, celle du capitaine lors de l’appel.
Pourtant, le cadet n’est pas un simple soldat, c’est un élève officier. Il ne se mêle donc pas à la troupe et vit au milieu de ses futurs pairs, qui l’entourent avec sollicitude. Il ne subit aucune punition humiliante. Il porte un galon au couvre-chef, une fourragère à l’épaule droite, l’épée au côté gauche et la perruque poudrée est de rigueur. Le drap de son uniforme est plus fin que celui d’un simple soldat, il dispose d’une chambre particulière à la caserne s’il n’habite pas en ville. En campagne, il a sa propre tente, un gros avantage sur les piètres conditions de vie des soldats. Un officier instructeur est attaché à sa formation, faite d’un entraînement complet : équitation, escrime, tir, natation, course à pied et danse qui délie le corps en développant l’agilité et la coordination. Sans oublier les manœuvres. Une ou deux langues vivantes, l’histoire, la rhétorique, l’artillerie théorique, la physique expérimentale — ou ce qui en tient alors lieu — et une solide catéchèse complètent le programme théorique, dont les trois piliers sont les mathématiques, les fortifications et les ordonnances* royales. Le tout est sanctionné par un examen public.
Édictées en 1768, les ordonnances sont un épais manuel réglementaire et déontologique très en avance sur son temps, que les futurs officiers apprennent par cœur, comme une règle monastique. Elles organisent le fonctionnement del’armée, le recrutement, le rôle de la hiérarchie, l’emploi du temps et même les menus. Elles imposent aussi des règles de comportement très strictes. En bons catholiques, les officiers doivent s’abstenir des jurons et des blasphèmes, de l’ivresse et des « relations charnelles impures » (hors mariage). Après leur service, ils peuvent jouer aux cartes, aux dés, aux dominos, mais « sans passion ni excès » (le jeu est addictif, on le sait déjà). Alors que partout en Europe les armées sont encore mercenaires, un officier espagnol doit aimer sa patrie. Les châtiments corporels existent toujours pour la troupe, les chefs doivent donc savoir punir les écarts avec discernement et rigueur mais sans colère. Le chapelain encadre la pratique religieuse : messe quotidienne au réveil, chapelet chaque jour, à un horaire variable d’un régiment à l’autre, et confession obligatoire au moins six fois l’an. Le lever est sonné à l’aube, l’hygiène corporelle très stricte, la ponctualité draconienne, la charge de travail, physique et intellectuelle, écrasante, le sommeil compté et les lectures étroitement surveillées. La vie des saints, les docteurs de l’Église, les philosophes grecs et latins, traduits ou dans le texte, entrent à la caserne. Les romans, qui sont toujours des histoires d’amour réputées dévirilisantes, et les philosophes des Lumières ‒ subversifs ‒ non ! Certaines lectures sont obligatoires. À portée de main, un officier a toujours un abrégé de dévotion et de théologie morale, qui le guide dans son examen de conscience et l’aide à se sanctifier avant le combat.
Certes, le favoritisme, le népotisme et la prévarication prospèrent toujours dans les bureaux qui instruisent les décisions royales, mais peu à peu, bon an mal an, l’armée passe d’une soldatesque motivée par une maigre solde et des perspectives de pillage à un corps de professionnels disciplinés, encadrés par un nombre croissant d’officiers compétents.
Résolu, appliqué et observateur, José se fait de ce carcan un vêtement de grand confort. Il se plie avec goût à la discipline. En tout. Sauf la sujétion de l’âme et de l’esprit, même si la pratique de l’examen de conscience a favorisé chez lui une appétence certaine pour l’introspection, fort rare chez les hommes d’action. Plus tard, il aura sur ses forces, ses faiblesses et ses désirs une lucidité peu commune. Des ordonnances, il gardera le respect de la hiérarchie, le culte de l’honneur, l’empathie envers les subalternes, une exigence qu’il appliquera d’abord à lui-même, le souci des civils, l’amour de la patrie et il déjouera les tentations de l’argent, de la luxure et du pouvoir.
Assez tôt, dès 1791, l’adolescent s’habitue à la vie nomade du soldat. Il quitte Cadix pour quarante-neuf jours de service à Melilla, enclave espagnole au Maroc, puis la compagnie revient à San Roque. En avril, le voilà à Carthagène d’où il embarque pour Oran, dans l’actuelle Algérie. Son bataillon y débarque le 25 juin. José a treize ans et quatre mois. Le 28, commence pour lui un long baptême du feu : la garnison espagnole est « soumise au feu des Maures » pendant trente-trois jours. Ses états de service du 6 mars 1809 attestent que l’adolescent servait déjà dans la compagnie des grenadiers* du 2ebataillon du 17ede ligne (l’élite d’un régiment). Tant d’efforts pour rien car voilà vingt ans que la Péninsule veut se débarrasser de l’enclave oranaise. En 1770, Carlos III a voulu l’échanger contre Gibraltar dans d’infructueuses tractations avec la Grande-Bretagne. En octobre 1790, un puissant séisme a ravagé la ville, que la Péninsule a fini par évacuer en février 1792, après l’avoir cédée à l’Empire ottoman le 12 septembre 1791. Notre cadet aura donc passé huit mois à Oran la radieuse, place isolée où les officiers ont, plus qu’ailleurs, développé l’esprit de corps. Il retourne à Carthagène pour sept nouveaux mois de garnison avant de retrouver ses pénates de San Roque. En Espagne, cette année 1791 marque le début d’une stricte censure de la presse. Seules trois gazettes officielles sont autorisées, les autres publications disparaissent. Prose et vers d’opinion sont interdits.
Dans l’armée espagnole, les promotions relèvent de Madrid. Bien que les ordonnances exigent l’examen des mérites militaires des candidats, Carlos IV, ou plutôt sa chancellerie, considère d’abord et parfois seulement leur famille. Il y a en outre beaucoup plus de cadets que de postes de sous-lieutenant à pourvoir chaque année et ce déséquilibre n’empêche pas le roi de promouvoir lieutenants à vingt ans et généraux à trente des jeunes gens très titrés. Carlos IV pense ainsi obliger leurs familles. Sur le terrain, les officiers aguerris raillent cesgenerales mozos(généraux damoiseaux).
Avec ce jeu de chaises musicales truqué, Carlos IV fait régresser l’efficacité de l’armée mise en place par son père avec les ordonnances de 1768.
Malgré le mauvais exemple royal et la débâcle de plus en plus manifeste d’un État avachi sur les richesses faciles tirées du sol américain, l’armée forme ses cadres de son mieux. Sans risque inutile ni ménagement excessif, ses supérieurs vont envoyer San Martín en France, sur le front d’une guerre dans laquelle l’Espagne s’engage sans conviction, la guerre du Roussillon, dite aussi guerre de la Convention (1793-1795).
Depuis huit mois, le 2ebataillon du régiment de Murcie fait partie des 25 000 hommes de l’armée d’Aragon, rassemblée près de Barcelone. Le 17 avril 1793, l’Espagne envahit le Roussillon. Au niveau local, c’est une vraie guerre, avec 6 000 morts de chaque côté. À l’échelle des forces déployées par cette première coalition (Espagne, Angleterre, Autriche et Prusse), c’est une diversion. La République aligne 22 000 citoyens-soldats mal formés. Notre bataillon espagnol s’empare coup sur coup de cinq points stratégiques, et le cadet San Martín y fait preuve d’une hardiesse peu commune à tel point que cecriollo, fils d’un simplehidalgo
