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Quand la différence entre rêves et réalité s'efface, il est parfois difficile de retrouver ses repères...
Parfois le voile fin qui sépare la réalité du rêve se déchire... alors dans notre monde se retrouvent des éléments tirés directement de nos cauchemars. Des éléments qui paraissent tellement réels qu'ils peuvent nous faire douter de notre propre capacité à les reconnaître. Un monde nouveau s'ouvre alors à nous. Un monde ou tout ce qui était normal l'est un peu moins. Un monde où les rêves vous emmènent au plus profond des Otherlands. Un livre de nouvelles inédites par Dominique Combaud.
Laissez-vous emporter par ce recueil de nouvelles vers un monde au-delà de toutes frontières.
EXTRAIT DE
Droit dans le mur
Des semaines que je faisais le même rêve. J'étais toujours assis à la même place, côté hublot, juste au-dessus de l'aile gauche. Je buvais une bière bouteille, un journal ouvert sur ma tablette, et je survolais les titres en me doutant qu'un accident allait se produire. Je guettais le bruit des réacteurs, je serrais les genoux en attendant l'explosion de la bombe immanquablement cachée dans la soute, j'attendais l'instant où nous allions imploser, ou nous désintégrer, ou piquer du nez. C'était inéluctable. Je me réveillais toujours en sueur, même après un plongeon dans l'océan ou une chute libre de plus de dix mille mètres, à demi congelé, en compagnie d'un attaché case et d'une perruque blonde. A ces moments-là j'avais la certitude de vivre la réalité, mais bizarrement je prenais les événements d'un peu haut, comme si j'étais étranger à tout ce qui m'entourait. Qu'une perruque toute seule dégringolât avec moi, ça ne me choquait pas le moins du monde, je me disais seulement que la théorie sur la chute des corps n'était pas une blague.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Dominique Combaud possède un style élégant, tout en finesse, et rien que pour ça, son recueil mérite le détour. -
Poljack, Babélio
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Seitenzahl: 169
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Dominique Combaud
Il avait la main froide comme celle d’un serpent.
Ponson du Terrail
A mes enfants,
Jean-Noël, Kévin et Chloé
Quatre heures du matin, c'est pas humain ! Enfin, pour embaucher j'entends.
Par contre, ça roulait bien, j'ai pas dû mettre plus de dix minutes pour arriver à l'usine et le parking était plutôt désert. Juste quelques bagnoles qui fumaient encore. J'ai remonté le col de mon blouson mi-saison et j'ai couru vers la porte d'entrée en maudissant le thermomètre qui avait la fâcheuse habitude, depuis quelques jours, de stagner dans le négatif. J'ai eu l'impression d'entrer dans une étuve et me suis vite mis à l'aise. Il faisait plus de zéro à l'intérieur, mais pas beaucoup plus.
La pendule des vestiaires s'est pas gênée pour me faire comprendre mon léger retard, et j'ai lacé mes chaussures de sécurité sans trop me presser, en lui montrant mon cul.
J'avais signé pour une semaine et c'était ma dernière journée dans cette boîte. Cinq jours que je me levais à l'heure où j'avais la vilaine manie de me coucher. Dur! Enfin, j'en voyais le bout. A midi, je leur tirerai ma révérence, pas mécontent d'en finir de ce boulot pénible et dangereux. Oui, dangereux, c'est ce que je me disais en traversant l'usine vers mon poste de travail, l'extrémité de la chaîne n° 4, où le contremaître m'attendait.
- Vingt minutes de retard, tu te fous de nous ?
J'ai enfilé mes gants.
- Bon, tu fais ta journée et après tu dégages !
- C'était prévu comme ça, non ?
Après un profond soupir, il s'est éloigné en marmonnant des choses pas très gentilles sur l'époque, le monde, la jeunesse, mais je n'avais pas le temps de m'éterniser sur ses problèmes car la première plaque de verre arrivait, toute chaude, à la sortie du four. Je l'ai laissée glisser sur les rouleaux avant de la saisir pour la déposer délicatement sur le chariot.
J'avais de la chance ce matin-là, on commençait par une série de vitres de taille moyenne, d'une manipulation plutôt aisée et pas trop dangereuse. L'inconvénient, c'était la fréquence. Plus les feuilles de verre étaient petites, plus le débit était important, et le four crachait ses vingt plaques à la minute sans faiblir. Ça me laissait exactement trois secondes pour la déposer avec précaution sur le chariot avant que la suivante arrivât dans mon dos, et je me faisais un peu l'effet d'un gardien de but à l'entraînement qui plonge sur tout ce qui bouge jusqu'à épuisement des ballons disponibles. Dans les grands clubs, ça leur fait du boulot. Je bossais dans une grande usine !
Le premier jour j'avais eu un mal de chien pour garder le rythme, mais maintenant, à force d'entraînement, j'avais bien une demi-seconde de répit entre chaque plaque. Ça me laissait le temps de penser…
De penser aux accidents du travail.
En une semaine dans cette usine, j'avais vu bien plus de sang que dans toute ma vie réunie ! Des doigts coupés, des bras tailladés, et le pire, la veille, un type de mon âge qui s'était fait perforer le ventre en portant seul une baie vitrée qui lui avait explosé dans les mains. Un bout de verre en biseau lui avait transpercé l'abdomen, la mare de sang avait parcouru les deux-trois mètres qui séparaient nos postes de travail, et depuis personne n'en parlait, sûrement pour conjurer le mauvais sort. Et la vie continuait. Les rires aussi. Au petit matin, je me faisais l'effet d'un intrus au milieu des collègues qui se marraient pour un rien, qui se tapaient dans le dos, qui déballaient leurs sandwiches.
Je n'avais même pas faim, j'ai préféré aller faire un tour pendant la pause de 8 heures. Une petite coupure, dehors, loin de l'enfer.
Au bout de dix minutes, le froid m'a fait rentrer et j'ai attendu la reprise du travail en traînant dans le hall d'entrée, près des panneaux d'affichage. Pour passer le temps, j'y ai jeté un œil. Distrait. Des informations syndicales, des petites annonces, des coûts de production, des statistiques… et j'ai sursauté en lisant une note tout en haut du panneau. C'était quoi ça! Une hallucination, le froid, la faim ? J'ai aperçu le contremaître qui passait par là.
Hé, venez voir…
Il ne devait pas avoir l'habitude qu'on lui parle ainsi, enfin, surtout de la part d'un esclave. Il s'est tout de même approché, pas vraiment enthousiaste.
- Faut retourner au boulot, c'est l'heure !
- Juste une minute, quelque chose qui me chagrine...
- Quoi?
- La note là-haut, je ne rêve pas, elle dit bien qu'il n'y a pas eu d'accidents du travail ce mois-ci ?
- Oui, et alors ?
- Et le type hier qui baignait dans son sang, c'était un gag ?! Et tous les autres avant…
- Mais non, ça compte pas !
- Comment ça ?
- Ils ne font pas partie de l'entreprise, c'est juste des intérimaires, des contrats à durée déterminée... comme vous.
J'ai écarquillé les yeux, horrifié.
- Mais c'est dingue! On peut tous crever alors !
Il a secoué la tête, un soupçon agacé.
- Mais non! En bas de la feuille, là, un tableau vous concerne... Et puis dépêchez-vous maintenant, c'est l'heure !
Pendant qu'il s'éloignait, j'ai cherché le tableau en question, puis j'ai parcouru les chiffres sans y croire. Non, c'était pas possible. J'ai relu à haute voix, j'avais dû me tromper:
"Personnel extérieur embauché depuis le début de l'année: 100. Accident du travail* pendant la période de référence: 98."
Et le pourcentage impressionnant, souligné de rouge.
J'ai survolé le renvoi motivé par le petit astérisque en me frottant le menton, hésitant sur la conduite à adopter: retourner au massacre ou sauter vite fait dans ma voiture ?
Comme il ne restait que quatre heures de boulot, j'ai décidé d'y retourner en me jurant de faire vraiment gaffe, pas question de modifier leurs statistiques !
Le petit chef m'attendait encore mais je devais faire une drôle de tête car il s'est contenté d'un léger haussement d'épaules cette fois-ci. La chaîne tournait déjà et j'ai repris mon entraînement, excellent d'ailleurs pour le fessier.
J'ai continué de ranger mes plaques de verre l'une après l'autre, sur le chariot, en étant de plus en plus méfiant. Tellement méfiant que je n'avais plus la demi-seconde de répit pour réfléchir... j'attrape, je porte, je pose... j'attrape, je porte, je pose... Même plus le temps de penser aux accidents, aux chiffres, aux pourcentages effarants. Mais très vite j'ai repris un rythme plus performant, plus inconscient, et cette foutue note sur le panneau d'affichage m'est revenue en mémoire: 98% d'accidents du travail parmi le personnel extérieur à l'entreprise. Incroyable. Un scoop! Le génocide des intérimaires... ça devrait intéresser quelques journalistes qui pourraient s'en donner à cœur joie, un article au vitriol, la production, les profits, oui mais à quel prix! Une coupure de presse qui dénoncerait les compresses sur les coupures. Marrant, non ?
Justement, je me marrais une demi-seconde toutes les trois secondes lorsqu'un énorme bruit me fit sursauter. Un bruit démesuré comme des milliers d'assiettes qui se briseraient en même temps. Puis un silence tout aussi surprenant. Juste le bruit de ma respiration... j'attrape, je porte, je pose... même pas le temps de lever la tête. Je crus apercevoir un objet rouler à mes pieds, mais je n'avais vraiment pas le temps d'y prêter attention. J'attrape, je porte, je pose... Juste un coup de talon pour l'expédier ailleurs... j'attrape, je porte, je pose...
Je pus enfin relever les yeux quand la chaîne s'arrêta. La joie d'allumer une cigarette, de reposer mes dorsaux. Les mains au creux des reins, je m'étirais pour oublier la fatigue quand je vis le tableau: des collègues paralysés, des momies, une impression de ralenti. Un type qui courait, comme dans un rêve, vers la chaîne d'à côté. Les autres qui ne bougeaient toujours pas. Je tournai la tête. Je vis du verre pilé, partout, et le corps allongé dans les débris. Le corps seulement. Un pantin sans tête, comme les jouets d'enfants, désarticulé et étêté.
Je me retournai brusquement en songeant à ma talonnade... La tête gisait un peu plus loin, les yeux figés sur moi.
Il avait le nez tuméfié.
J'aurais voulu vomir mais je n'avais rien dans le ventre, juste la force de jeter mes gants, de m'enfuir vers le vestiaire. Je ne supportais plus mes chaussures de sécurité, le temps de les délacer l'une d'elles alla finir sa course dans la pendule, comme pour arrêter le massacre. Il était dix heures dix, à jamais. Je me sentis tout différent avec mes tennis aux pieds, presque léger. Enfin suffisamment pour pouvoir traverser l'usine, puis le parking, jusqu'à ma voiture. Après une rapide marche arrière, je fonçai droit devant moi, ailleurs. J'essayais d'oublier cette tête que j'avais envoyée valdinguer comme un vulgaire ballon de foot, j'essayais de ne plus penser à ce corps mutilé, absurde, à ce boulot immonde...
Je roulais vite pour semer l'horreur.
Mais, quelle que fût la vitesse, j'avais toujours au fond des yeux l'image de ce type embauché le matin même. Le 100ème depuis le début de l'année, pour un 99ème accident! Les chiffres valsaient dans ma tête. La route brillait. J'étais donc le seul à être sorti entier de cette usine. Je vérifiai l'état de mes mains, de mes doigts, je remontai les manches de mon pull pour être bien sûr que j'étais indemne. Je l'étais. C'est en abordant une grande courbe, à l'entrée d'un petit village pétrifié par l'hiver, que je revis précisément la note et les pourcentages concernant le personnel extérieur à l'entreprise, et mon pied a bondi sur la pédale de frein quand j'ai réalisé le sens du petit astérisque et de son renvoi au bas de la feuille. Pendant que la pédale s'enfonçait sans opposer la moindre résistance, je voyais la phrase défiler sous mes yeux:
"Y compris les accidents du trajet..."
Ça faisait bien trois semaines que je m'entraînais à confectionner des bombes à eau. C'est un copain du CE2 qui m'avait initié. Il avait une technique fabuleuse et en deux temps trois mouvements, plus quelques pliages adéquats, il fabriquait ça avec une facilité dérisoire. J'en étais presque jaloux. Alors, tous les soirs après l'école, je montais dans ma chambre faire mes devoirs et les bâclais avant de déchirer, une à une, toutes les pages blanches de mes cahiers.
Au début, je savais qu'il fallait commencer comme pour faire un chapeau ou un bateau, mais après, ça se compliquait sérieusement. J'essayais de mémoriser tous les gestes de mon copain sans m'emberlificoter dans les pliages et, au bout de quelque temps, j'ai fini par comprendre l'astuce.
Peu à peu, ma technique s'est affinée, je me débrouillais de mieux en mieux et, ce jour là, en trente secondes à peine, j'ai réussi l'exploit. J'avais compris. Elle était superbe, solide, une vraie bombe à eau de compétition !
Après l'avoir remplie, je l'ai testée par la fenêtre de ma chambre, à l'étage, et elle a joliment explosé sur la terrasse. C'était vraiment génial, les éclats ont jailli de tous côtés, de la porte d'entrée jusqu'aux rosiers.
Maintenant, j'étais fin prêt.
Ce matin-là, en franchissant le portail de l'école, j'étais excité plus que de coutume. J'en avais fabriqué deux, des grosses, que j'avais planquées dans mon bouquin d'histoire.
J'ai attendu la récréation pour aller aux lavabos et, du deuxième étage, j'ai balancé une de mes bombes sur les maîtres qui discutaient dans la cour. Avant de me cacher, j'ai juste eu le temps de la voir décrire un arc de cercle, parfait, interminable, avant qu'elle n'explose à leurs pieds...
Et dix minutes plus tard, repéré ou dénoncé, je me suis retrouvé dans la cour, contre le poteau de basket. Mon instituteur était très agité, beaucoup plus sombre qu'à l'ordinaire.
- C'est toi qui as lancé la bombe ?
Mais, vu le ton, c'était bien plus une affirmation qu'une question.
- Euh! oui...
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, comme ça, pour m'amuser...
- Tu sais ce que tu mérites ?
J'ai voulu lever les bras, mais ils étaient liés autour du poteau de basket. Je m'en étais même pas rendu compte! Sans comprendre, j'ai secoué la tête, il a alors pointé le doigt sous mon nez avec une expression que je ne lui connaissais pas:
- Tu mérites la mort !
La mort ? Je n'ai pas saisi ce qu'il voulait dire.
Il s'est éloigné pour rejoindre un groupe d'hommes, des types que je n'avais jamais vus, et je me demandais bien ce qu'ils pouvaient bien faire ici. Ils se sont concertés un long moment en me jetant de temps en temps de brefs regards en coin. J'avais vraiment les mains liées et malgré tous mes efforts, je n'arrivais à rien, sauf à m'abîmer les poignets. Et j'ai soudain eu une envie folle de me réveiller...
Mais le cauchemar continuait, et je commençais sérieusement à paniquer quand j'ai vu ma mère entrer dans la cour, tout de noir vêtue. Je ne l'avais jamais vue habiller ainsi. J'ai fait un signe de tête et elle est venue vers moi.
- Maman, libère-moi, ils sont fous !
Elle avait les larmes aux yeux.
- Qu'as-tu fait, mon tout petit ?
- Mais rien, m'man.
- Dis-moi.
- Ben, j'ai juste lancé une bombe...
- Pourquoi as-tu fait ça ?
- Maman !
Mais elle s'est détournée pour cacher ses larmes. Elle pleurait vraiment et je n'y comprenais plus rien. Qu'avais-je donc fait de si grave ?
Un type en survêtement bleu marine est venu, il m'a jeté un drôle de regard et a disparu dans mon dos. J'ai senti sa présence, tout près, puis la lanière qui m'emprisonnait la gorge...
- Maman !
Elle s'était déjà éloignée. Je la voyais, son mouchoir sur les yeux, elle implorait le ciel, puis la terre.
Elle ne bougeait plus maintenant. Et j'ai vu un curieux bonhomme qui s'approchait, il avait une longue robe noire et un crucifix dans la main droite. Il est venu juste sous mon nez en faisant des signes de croix, et ses lèvres ont à peine bougé:
- Mon fils...
- Papa, j'ai crié, je veux voir papa !
Il a baissé la tête, toujours en se signant, sa capuche noire lui cachait le visage. Pris de panique, j'ai hurlé en regardant maman, mais elle restait figée et ne me regardait plus.
J'ai alors essayé de tourner la tête autant que la lanière me le permettait et je n'ai plus reconnu mon école. Tout était différent, la cour plus petite et les bâtiments autour bien plus hauts que les salles de classes. Je ne reconnaissais même plus mon instituteur.
J'ai voulu lever les yeux vers le ciel pour y retrouver un décor familier, lorsque j'ai ressenti une violente douleur à la nuque, et ma vue s'est brouillée quand la vis a pénétré le bulbe rachidien.
Ce que je vais vous raconter maintenant ne doit être ni répété ni divulgué, l'affaire est trop grave. Elle concerne des gens aux pouvoirs immenses, qui n'ont qu'à abaisser légèrement une paupière pour régler leurs problèmes. J'ai donc choisi, dans l'intérêt de chacun, d'utiliser des noms d'emprunts, mais peut-être reconnaîtrez-vous certains personnages. Si c'était le cas je vous demande sincèrement de tenir votre langue, de garder cela pour vous, sinon votre vie ne tiendrait plus qu'à un fil. J'utilise moi-même un pseudonyme et c'est après des années et des années de réflexion que j'ai décidé de dévoiler enfin cette incroyable histoire. J'en ai soupesé les risques, en mon âme et conscience, et je vous demande simplement de ne pas laisser ces lignes traîner n'importe où - il en va sans doute de l'avenir de vos enfants. Vous pouvez à la rigueur en parler à vos grands-parents, ils n'ont plus grand chose à perdre, et si dans votre entourage quelques personnes vous cassent les pieds, profitez-en, ils ne vous embêteront plus très longtemps !
Tout commença dans un bar, vers le milieu des années 80, entre Versailles et Paris. J'avais terminé mon travail assez tard ce soir-là, presque dix heures, et mon frigo était vide. Depuis une quinzaine de jours je n'avais plus une seconde à moi, la préparation du Sommet me bouffait mon temps comme mon énergie. J'avais décidé de m'arrêter en chemin pour manger un morceau. Je ne connaissais pas ce bar, mais il était ouvert, des saucisses et des frites dessinées à même la devanture me laissaient espérer un repas chaud.
Je trouvai une table tranquille dans l'arrière salle et commandai un steak-salade avec une portion de frites. L'éclairage était faible et légèrement orangé, exactement ce qu'il me fallait pour souffler un peu. Le pied sur la banquette, je sirotais un ballon de bordeaux en attendant mon plat. Tous les tabourets au comptoir étaient occupés, je ne voyais que des dos et des nuques noyés dans une épaisse fumée de cigarettes. Le nuage flottait jusqu'à la porte d'entrée, à demi entrouverte, et c'est à cet instant que je vis apparaître Sophia pour la première fois. Dans ce récit, et contrairement aux autres personnages, je me permets de retranscrire fidèlement son prénom car j'ai l'absolue certitude qu'il n'était pas le sien. Si par malheur ce n'était pas le cas, aussi incroyable que cela pût paraître, qu'elle m'en excuse. Je vais donc me garder de vous la décrire physiquement, sinon ses mèches bleues et sa beauté étrange. Elle avait à peu près mon âge, dans les vingt-cinq ans.
Aussitôt entrée, ses yeux parcoururent le comptoir, de droite à gauche et de gauche à droite, avant de balayer la salle. Elle semblait chercher quelqu'un et nos regards se croisèrent un instant, puis elle continua son inspection avant de revenir vers moi. Elle fronça alors les sourcils, comme si elle cherchait à se souvenir, et s'approcha de ma table, l'index pointé.
- On se connaît ? fit-elle, un sourire timide aux lèvres.
Elle avait une légère pointe d'accent, peut-être nordique.
Je secouai la tête.
- Sincèrement, je ne crois pas. Je pense que je me souviendrais...
Son sourire s'accentua.
- Vous n'étiez pas au château, cet après-midi ?
Je la regardai un peu surpris, en acquiesçant.
- Vous y étiez aussi, si je comprends bien...
- J'étais en reportage, fit-elle en accrochant son petit sac à dos sur le dossier de la chaise qui me faisait face. Je peux m'asseoir...?
- Bien sûr, dis-je, pensant finalement que son léger accent provenait plutôt d'Europe de l'Est. Vous voulez boire quelque chose?
- Il est bien? demanda-t-elle en s'asseyant, montrant mon verre.
- Pas mal. Un peu raide peut-être.
- C'est exactement ce qu'il me faut. Je suis moulue !
Elle se passa la main dans ses mèches bleues; les rejetant en arrière d'un geste las. En fait elle semblait fraîche comme la rosée, en tous cas bien plus que la salade qu'on venait de m'apporter.
Un petit quart d'heure plus tard on se tutoyait comme de vieux amis, et elle piochait dans mes frites sans faire de chichis. Comme je n'avais rien avalé depuis le matin je croisais les doigts pour qu'elle soit végétarienne. La bouche pleine et le chemisier largement dégrafé, elle se dévoilait sans la moindre retenue. Elle m'apprit qu'elle était journaliste free-lance et préparait un reportage sur les présidents et les chefs de gouvernement qui se réunissaient dans les prochains jours, pour leur sommet annuel, au château de Versailles.
- Un peu de moutarde ? proposai-je alors qu'elle venait de me piquer une énième frite.
