Sang pour Sand - Martine Cadière - E-Book

Sang pour Sand E-Book

Martine Cadière

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Beschreibung

Meurtres au coeur de la Creuse

Lélia, belle et solitaire, vit depuis plusieurs mois à Gargilesse dans l'ombre de George Sand, qui y a souvent séjourné. Cet été-là, la chaleur est plus intense et étouffante que jamais et lorsque Tonin Gastellier décide de passer ses vacances dans la Creuse, il ne sait pas encore qu'il y trouvera l'enfer. Dans ce coin du Berry, où rien ne se passe jamais, un village entier va plonger dans la terreur. Entre le souvenir omniprésent de George Sand à chaque coin de rue et le soleil implacable qui cuit le pays, la vie de Lélia bascule un jour d'éclipse solaire. Ce jour-là, alors qu'elle se retrouve enfin dans l'héroïne sandienne qui porte son nom, elle ne profitera pas longtemps de sa nouvelle félicité. L'enquête du capitaine Mattéi est délicate dans la touffeur et l'inertie d'un village terrifié à l'idée d'abriter un tueur psychopathe. Sans indice et sans suspect, Mattéi va devoir se pencher sur le passé de Lélia...

Découvrez sans plus attendre cette nouvelle enquête du capitaine Mattéi

CE QUE LA PRESSE EN DIT

- "Dans Sang pour Sand, Martine Cadière se rend sur place, à Gargilesse, dans ce lieu bien sandien du Berry, quoique moins évoqué que d'autres, lieu paisible qu'elle transforme et configure aux besoins de son histoire criminelle. C'est une héroïne plus sauvage que la bonne dame de Nohant qui hante ce petit village et engage une jeune Lélia désabusée d'aujourd'hui à s'identifier à elle, mais un peu tard, pour son malheur, ce qui plaira à l'amateur de romans policiers et d'humour un peu noir." (Jeannine Paque, Promotion des lettres)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Martine Cadière est Waterlootoise. Elle écrit essentiellement des romans policiers contemporains dont le sujet est toujours une femme mythique, qui a des combats à mener et des idées à défendre. Un gendarme Corse, malin et suprêmement courtois, dirige les enquêtes. Martine Cadière est membre de l'association des Conférenciers francophones de Belgique, des Ecrivains belges francophones, des amis de George Sand, et académicienne de Provence.

EXTRAIT

Je m’appelle Lélia, et je suis le genre de personne qu’on déteste au premier coup d’oeil. Je suppose que j’émets des ondes sinistres, et je m’y suis habituée depuis longtemps.
Je m’appelle Lélia, parce que ma mère adorait George Sand et que mon père n’avait déjà aucun avis sur la question. J’aurais pu tout aussi bien me prénommer George, Indiana, Fadette, Consuelo, ou Nanon, heureusement ce fut Lélia, c’était le bouquin qu’elle préférait.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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À Jeanine Lapage

Tous les textes en italique sont empruntés aux récits de George Sand.

L’action de ce roman se déroule dans un endroit charmant du Berry, Gargilesse-Dampierre. Les villages, villes et lieux-dits sont réels. Mais tous les personnages relèvent de la pure fiction et toute ressemblance avec quiconque ne serait que pure coïncidence.

Chapitre 1Lélia

Je m’appelle Lélia, et je suis le genre de personne qu’on déteste au premier coup d’œil. Je suppose que j’émets des ondes sinistres, et je m’y suis habituée depuis longtemps.

Je m’appelle Lélia, parce que ma mère adorait George Sand et que mon père n’avait déjà aucun avis sur la question. J’aurais pu tout aussi bien me prénommer George, Indiana, Fadette, Consuelo, ou Nanon, heureusement ce fut Lélia, c’était le bouquin qu’elle préférait.

Chapitre 2Tonin

La Creuse, encore endormie, batifole avec indolence dans la vallée, en rafraîchissant les pierres chaudes des berges. Il est encore très tôt mais l’homme qui monte la route vers Gargilesse transpire abondamment. Tonin Gastellier s’est levé à cinq heures ce matin pour voyager sans encombre, et filer vers Poitiers.

En rentrant hier, il s’est acheté un atlas de France. Installé devant son bureau, il a pointé le doigt sur la carte en fermant les yeux.

— Qu’est-ce que tu fais, Tonin ?

— Regarde, Madeleine, regarde bien où est mon doigt.

Elle s’est penchée pour déchiffrer.

— Argenton-sur-Creuse. C’est quoi, ça, Argenton ?

— Argenton, c’est la campagne, le patelin, le bled, le trou, enfin exactement ce que je veux.

— Enfin, Tonin, les enfants vont détester ! Il leur faut au moins la mer.

— M’en fous. Je veux aller à Argenton.

Tonin s’entête. Après avoir discuté pendant des heures, ils décident que Madeleine partira avec les enfants dans le Midi pendant une semaine, puis rejoindra Tonin dans la petite maison qu’il aura louée.

Aujourd’hui, il est très nerveux. Il a accumulé beaucoup de tensions ces derniers temps, et la fatigue du voyage n’a rien arrangé. Depuis qu’il est devenu patron de l’unité d’ophtalmologie à la Pitié-Salpêtrière, Tonin n’a connu aucun répit entre les patients, les interventions, les réunions administratives, les déjeuners avec ses confrères et ses deux séances de tennis hebdomadaires. Il est exténué.

Il a donc choisi Argenton, sans rien connaître de la région, mais il a vu de larges taches vertes sur la carte et il en conclut qu’il sera en pleine campagne, dans le calme absolu. Un coup de fil à une agence locale a suffi, une maisonnette est encore disponible dans un village proche, Gargilesse-Dampierre.

— Vous remontez le village et, juste après le pont, vous verrez un café. Garez votre voiture devant et prenez le chemin qui monte à droite. À deux cents mètres de là, vous découvrirez la maison, la clé est chez le cafetier.

Tonin arrive enfin au bout de la route décrite par l’agence. Il abandonne sa voiture, et s’engage dans l’étroit chemin gorgé de soleil. Au loin, il aperçoit les méandres de la Creuse, l’eau claire et rapide. Le sol est sec, il n’a pas plu depuis longtemps et il bute dans la rocaille. Quelques papillons s’échappent des pierres, et puis ce silence, qui lui paraît aussi torride que le soleil. Il atteint enfin la petite maison, lâche ses sacs par terre et entre.

L’intérieur est sombre et frais. Il se garde bien d’ouvrir les persiennes et inspecte les chambres. Tout lui semble propre et charmant. Le propriétaire a laissé dans le frigidaire une bouteille de Campari, du jus d’orange, et le bac à glaçons plein. Tonin apprécie et s’installe sur la terrasse, à l’ombre d’un grand figuier. L’instant est parfait, en plein accord avec la vallée verdoyante qui bruit en dessous de lui. Il ferme les yeux.

Chapitre 3Madeleine

Madeleine Arrento regrette déjà d’avoir choisi de passer son congé à Grimaud. Les ennuis ont commencé après Dijon. Les enfants, déchaînés, hurlent dans la voiture et elle a grand peine à se dominer. La radio a annoncé un bouchon de vingt kilomètres, et la chaleur est intense dans la petite voiture. Les épaules et la nuque contractées, elle songe à faire étape très vite. Peu avant Lyon, elle trouve un motel pas loin de l’autoroute, y installe les enfants, et sort prendre le frais. Madeleine n’est pas en paix, elle donnerait cher pour se trouver ailleurs. La perspective du long trajet, la solitude sans Tonin, les enfants bruyants et désœuvrés, tout lui pèse.

Elle pense à Tonin, tente d’imaginer la maison de Gargilesse. Elle a rejeté en bloc la campagne, la rivière, les rochers et la pêche aux écrevisses au profit des plages, du port, des restaurants, de l’animation, de la foule… Elle s’en veut à présent, d’avoir cru un instant qu’elle pourrait se passer de Tonin, de ses bras, de son odeur, de son rire. Elle aime tant ce rire, venu du tréfonds de lui, un véritable tremblement de terre qui le secoue tout entier.

— Ce rire, Tonin, je suis gênée, tout le monde nous regarde…

— Et alors ? On s’en fout, non ? Toutes ces bonnes femmes qui s’emmerdent ici se disent que tu as de la chance, et les mecs sont jaloux parce que tu es la plus bandante !

Il a alors une façon de se renverser et de toiser les autres. Et elle, qui le regarde à la dérobée, est absolument ravie.

Elle soupire, le cœur gros, et rentre voir les enfants, qui dorment enfin. Madeleine appréhende la journée du lendemain, et puis les autres. L’été ne commence pas bien.

***

Le timbre noble et velouté du violoncelle inonde la petite maison de pierre. Tonin observe, les yeux mi-clos, un papillon qui folâtre devant lui. Le soleil comprime la vallée dans un étau, et Tonin est paisible, dans la seule compagnie du cygne mourant de Camille Saint-Saëns.

Il a arrangé la maison, disposé en bonne place ses disques et ses livres préférés. Les housses sont restées sur les fauteuils, et fenêtres et volets demeurent clos. Il vit ainsi depuis trois jours. Le premier matin, il est descendu au village.

— Où puis-je me ravitailler ? demande-t-il à Oscar, cafetier, aubergiste, marchand de tabac, limonadier et, à l’évidence, personnalité très considérée dans le pays.

— Vous faites votre commande à l’épicerie, et on vous la montera. Vous trouverez encore deux commerces dans le bas, vers la maison de George Sand.

— George Sand ?

— Oui, la femme qui s’habillait en homme, vous savez bien. Elle avait acheté une maison dans le village, vous verrez en descendant, il y a une petite plaque.

— Eh bien ! J’ignorais cela…

— Et pourtant vous voyez tous ces touristes dans le village, ils viennent pour elle. Ils visitent en quelques minutes, boivent une bière, repartent, ça fait du chahut, ça se gare n’importe où, mais pour nous autres commerçants, c’est un mal nécessaire. Vous restez longtemps ?

— Un mois, peut-être plus…

Tonin a répondu sans réfléchir ; mais après tout pourquoi pas. Ce pays l’enchante et puis entre les volutes musicales de Saint-Saëns, le souvenir de George Sand, et l’observation des papillons, il y a longtemps qu’il ne s’est plus senti aussi bien.

L’après-midi est déjà avancée lorsque, après quelques Campari très tassés pris à l’ombre du figuier, il se décide à sortir de sa tanière et à descendre vers la rivière. Il se jette alors dans l’eau glacée avec des frémissements de plaisir, nage vigoureusement jusqu’à un petit pont de bois, se hisse sur la berge et s’allonge en fermant les yeux. Des taches de bien-être lui éclatent dans le cerveau.

***

George Sand à Gargilesse, 1861 – Extrait de « Carnets de voyage à Gargilesse », Éd. Christian Pirot, p.85.

Lettre à son fils Maurice.1

Mon enfant, je suis dans notre Afrique de Gargilesse, par trente-cinq degrés de chaleur à l’ombre, et j’y mène une vie de sybarite depuis trois jours, puisque, au milieu des bains et des promenades en Creuse, comme ils disent ici, je reçois ta lettre de New York, et la lettre du prince en même temps… J’ai travaillé, j’ai couru, j’ai fait de l’histoire naturelle, j’ai barboté dans l’eau tiède et presque trop chaude de la Creuse. J’ai soigné l’hypocondrie de Dumas fils… Tout Gargilesse te salue…

1 Tous les textes en italique sont empruntés aux récits de George Sand.

Chapitre 4Paul et Carla Cortland

Le docteur Tonin Gastellier procède à l’ablation d’un kyste sur le cristallin. Un patient envoyé par son confrère Blainville, qui est venu l’assister. C’est une intervention délicate. Il a réclamé le CD de Saint Saëns qu’il prend toujours avec lui au bloc opératoire.

— Que devenez-vous, Blainville, on ne vous voit plus.

— J’ai acheté une petite maison, du côté de Bourges, ma femme y vit en permanence, alors je boucle mes consultations le jeudi et je file la rejoindre. Vous connaissez Bourges ?

— Un peu. C’est mortel, non ?

— C’est mortel, mais cela me convient, je n’y fais strictement rien, un peu de golf, un peu de jardinage, les champignons en octobre, ce genre de choses.

— Vous me surprenez.

— Oui, je suis le premier à être surpris, mais je vous le répète, cela me convient on ne peut mieux, et puis je garde un pied-à-terre à Paris. D’ailleurs, voulez-vous dîner avec moi ce soir ? J’ai pris des places aux Blancs-Manteaux, et après nous pourrions sortir…

Tonin est surpris de l’invitation de son confrère, qu’il ne fréquente pas habituellement. Il sait qu’Alain Blainville ne travaille plus beaucoup et songe même à la retraite, alors qu’il n’a pas cinquante-cinq ans.

L’intervention et la toilette de l’œil terminées, Tonin instille des antibiotiques sous les deux paupières. Il pose enfin un pansement compressif, juge inutile de couvrir l’œil non opéré et donne ses dernières instructions pour la suite opératoire.

Il a faim, mais il ne veut plus de la compagnie de Blainville, qu’il juge ennuyeux et péremptoire. Il refuse donc l’invitation à dîner et prend rapidement congé des infirmières et de l’anesthésiste.

Arrivé dans son bureau, il sort un carnet d’adresses. La veille, chez Paul Cortland, il avait griffonné à la hâte le numéro d’une jeune femme, dont il a oublié jusqu’à la physionomie. Dans son souvenir, elle lui avait semblé avenante, drôle, et particulièrement corrosive.

Paul Cortland est le meilleur ami de Tonin, ils étaient voisins dans l’enfance, et ne se sont plus quittés. Paul a choisi le barreau pendant que Tonin terminait son internat. Ils n’habitent pas loin l’un de l’autre et se voient très souvent. Paul est spontané, et l’homme le plus serviable du monde ; lui et sa femme Carla ont été très présents dans les moments difficiles, quand Tonin s’est retrouvé seul, après un divorce épuisant.

Hier, comme Tonin était arrivé en avance, Paul lui avait servi un campari et lui avait montré, avec un demi-sourire, que le couvert était mis pour quatre.

— Carla a invité une amie d’enfance que je n’ai jamais vue, je crois que c’est une Italienne. Sois aimable pour une fois…

— Non, je n’y arriverai pas, je suis fatigué, je n’ai pas envie d’être aimable et de faire la conversation, je préfère de loin être seulement avec vous deux. Merde, Paul, c’est un truc que tu devrais savoir, depuis le temps que vous vous croyez obligés d’inviter une copine qui, par hasard, n’a rien à faire très précisément le soir où je viens.

— Parle moins fort, Carla est juste à côté.

— Bon, allez, sers-moi encore un Campari, et à défaut d’être aimable, je promets en tout cas de me montrer civilisé.

Tonin appréhende effectivement ces dîners fastidieux où la maîtresse de maison, ravie d’avoir un célibataire engageant à sa table, en profite pour lui présenter des femmes dont il n’a que faire. Il fuit depuis longtemps ces pièges organisés et il en veut terriblement à ses amis lorsque, malgré sa vigilance, il se trouve coincé.

— Tu bois trop, Tonin, fais attention.

— Tu as raison. Mais franchement, Paul, tu trouves que c’est le moment de me faire la morale ? Il faut que je me prépare à une soirée gâchée grâce à vos bonnes idées, et il faudrait en plus que je boive de l’eau… Dire que je raconte partout qu’il n’y a que chez vous que je peux me taire quand je suis fatigué, et m’en aller quand les invités sont à chier.

Paul rit de bon cœur, mais Tonin est déjà passablement éméché lorsqu’il se retrouve assis à côté de Madeleine.

D’emblée, et au grand ennui de Tonin, elle attaque les grands poncifs du métier d’enseignante, dans une classe de jeunes adolescents, et tout cela est d’une banalité affligeante. À chaque cliché, il dodeline de plus en plus de la tête, et il est sur le point de piquer du nez dans son assiette.

— Je ne vous ennuie pas, au moins, avec mes histoires.

Lui sursaute avec brusquerie et hoche la tête prudemment, en fixant Paul droit dans les yeux. Par amitié pour eux, il veut se racheter.

— Désolé, je ne savais pas que cela se voyait autant. On a dû pourtant vous prévenir, je n’ai aucun sens des mondanités, et soyez certaine que j’apprécie votre effort, mais j’ai bien peur qu’il n’ait été sans effet. Je suis un être définitivement asocial.

Il ouvre les mains en signe d’impuissance, avec un petit rictus significatif.

— Vous êtes, en effet, agressif, alors que Carla m’avait annoncé un voisin de table charmant… et à dire vrai, je n’aime pas beaucoup votre déodorant, dit-elle en fronçant les sourcils.

Tonin la regarde enfin.

— Pardon ?

— Écoutez, souriez, c’est tout, vous n’êtes pas obligé de m’écouter.

— Mais comment allez-vous faire pour être moins ennuyeuse ?

— Eh bien, en appliquant tout ce que ma mère m’a enseigné, je vais vous interroger sur votre vie, vos passions, votre job, votre voiture, vous, et uniquement vous, et quand vous me répondrez, l’expérience m’a appris que vous allez d’ailleurs très vite monologuer, je vous écouterai la bouche en cul-de-poule, l’air follement intéressée par tout ce que vous allez raconter, et dans ma tête je ferai secrètement la liste de tout ce que j’ai à faire demain ; c’est pour ne pas perdre mon temps, vous comprenez ?

Dans l’hilarité générale, il reste bouche bée. Et plus tard dans la soirée, il lui propose de la reconduire chez elle.

— Merci, j’ai ma voiture, dit-elle avec un ravissant sourire, une autre fois peut-être. Bonsoir.

— Attendez, votre numéro de téléphone.

Tonin lui a téléphoné, et ils ont promptement pris rendez-vous. Quelques Camparis et deux heures plus tard, il est définitivement séduit. Elle arrive au bon moment dans sa vie, et ils s’arrangent très rapidement. Elle a gardé son appartement et ne mêle pas Tonin à son organisation familiale. Maman de Héléna, 7 ans, et de Henry, 10 ans, elle a fermement refusé de l’impliquer dans son système d’éducation.

— Tu n’es pas homme à t’occuper d’eux. Tu te vois aller à la piscine, non pas pour faire consciencieusement tes vingt longueurs, mais pour patauger, jouer, fixer masques, tubas et bonnets, hurler pour qu’ils arrêtent de courir autour du bassin ? Non, Tonin, toi tu deviendrais fou, et, eux, te détesteraient très vite.

— Laisse-moi au moins essayer.

— Non. Ils ont un père qui s’occupe parfaitement d’eux, et cela marche très bien comme cela depuis trois ans.

Tonin a bien dû admettre qu’elle avait raison. Il voit très peu les enfants, qui lui semblent particulièrement turbulents, mais, après tout, que sait-il de la vivacité des enfants, lui qui n’en n’a jamais eu, et qui juge la moindre contrariété insupportable.

***

La cité lacustre de Port-Grimaud est écrasée de soleil, et il faut raser les murs pour trouver les coins d’ombre. Madeleine admire une fois de plus l’étonnante réalisation de l’architecte Spoerry. C’est un spectacle bien plaisant que ces maisons de pêcheurs plantées ça et là dans un désordre organisé, avec cette profusion de couleurs savamment patinées, et tous ces bateaux blancs accrochés aux quais, qui se balancent au gré des canaux.

Elle regrette de n’avoir pu investir vingt ans plus tôt, lorsque le génial architecte a lancé son projet immobilier. Elle était trop jeune alors, et n’avait aucun moyen pour se lancer. Mais les investisseurs qui y ont cru, et qui ont suivi Spoerry avec enthousiasme, ne peuvent que se féliciter de leur placement, qui a décuplé de valeur depuis bien longtemps.

Plusieurs cars sont arrêtés sur le parking, et les touristes envahissent les boutiques et les terrasses de la place des Boules. Madeleine a bien du mal à calmer les enfants qui exigent déjà des crèmes glacées.

Ils s’installent finalement près du restaurant de plage et, après les avoir enduits de crème solaire, elle les laisse jouer dans l’eau.

— Henry, fais attention à ta sœur, il ne faut pas qu’elle aille trop loin.

— Oui, oui, ne t’en fais pas.

— Tu as vu le monde qu’il y a, si jamais il y a problème, je ne peux pas le voir d’ici.

— Mais oui, Maman, on promet !

Madeleine se cale sur sa serviette, et elle est soulagée de voir que les enfants se retournent de temps en temps vers elle. Elle sort un roman de son sac, cent fois ouvert et cent fois refermé, bien décidée à le terminer. Elle s’endort rapidement.

***

Lettre adressée à Madeleine Arrento – 25, Grand-rue à 83360 Port-Grimaud.

Gargilesse, le 6 août 1999.

Bonjour ma chérie,

J’ai chaud, chaud, chaud… J’étouffe ! Savais-tu que je ne suis pas le premier homme célèbre à étouffer dans ce village ? George Sand m’a précédé ici il y a quelque cent cinquante ans ! Un de ses amants, chasseur de papillons, lui a acheté une petite maison de campagne dans le bas du village et, en effet, il y a des milliers de papillons qui sortent de partout. Voit-on encore des papillons ailleurs qu’à Gargilesse ? Il y a très longtemps que je ne n’en avais plus vu. Tu comprendras donc que je me sens beaucoup mieux, lorsque tu sauras que ces lépidoptères sont devenus mon unique préoccupation. À dire vrai, je ne les chasse pas, je les observe, couché à plat ventre, en faisant très attention de ne pas les effaroucher. Cela me prend la journée…

Tu ne me manques pas encore.

Tonin.

***

Lettre adressée à Madame Louise Phare-Giraud – 18, place de l’Église à 80135 Saint-Riquier.

Gargilesse, le 6 août 1999.

Maman,

Tu pourras comprendre combien il m’en coûte de t’écrire, mais tu restes la seule personne vers qui me tourner. J’ai absolument besoin d’argent. Je n’ai plus rien, et les autres non plus. Je n’aime pas te solliciter, mais tu dois savoir que nous n’avons même plus de quoi payer l’épicier qui nous a fait crédit jusqu’à présent, et qu’il nous est impossible de rentrer.

Ici, il fait toujours aussi chaud. On se baigne dans la rivière, mais à peine sortis de l’eau, on transpire à nouveau, tellement le soleil est torride. La maison n’est pas fraîche du tout, et le frigo est vide. Nous vivons grâce aux fromages qui sont entassés dans la cave. Sinon, le village est plutôt agréable, et Jérôme a réussi à vendre une petite toile la semaine dernière. Par contre, les autres n’ont encore rien vendu, et nous restons avec toute la marchandise. C’est un village de passage ici, les touristes n’y séjournent pas.

J’irai à la poste d’Argenton tous les jours pour voir si le mandat est arrivé. Je t’en prie, Maman, envoie-moi au moins mille francs, je tiendrai bien quelques jours avec cela.

Lélia.

***

Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions en achevant ma lettre, mais il faut bien agir. Seigneur, il me répugne tellement d’avoir à lui demander quoi que ce soit ! J’ai toujours considéré que ma mère est totalement asexuée et, à partir de là, on a une infime chance de comprendre pourquoi elle est aussi dure, sombre et sinistre.

Ma mère ne m’a jamais véritablement aidée. Elle nous pourchassait, mon père et moi, à longueur de journée, tellement elle était malade à l’idée que nous aurions pu être inactifs. L’oisiveté était prohibée dans la maison, et je suis absolument certaine que si mon père a très vite pris le large, il avait des raisons bien compréhensibles pour quiconque avait approché ma mère de près. J’avais dix ans quand ma mère m’a annoncé qu’il était parti. Depuis, je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Je suppose que je ne pourrais pas seulement le reconnaître si je le revoyais. Je ne sais pas où il est, où et avec qui il vit. Rien. Son nom n’a plus jamais été prononcé une seule fois.

— On se débrouillera sans lui, ma fille. Avec un peu de discipline et de sérieux, dans quelques années tu voleras de tes propres ailes.

Discipliner, le mot le plus haïssable de toute la langue française, le mot que j’entends depuis toujours. « Lélia, discipline tes cheveux, Lélia, n’abandonne jamais ce que tu as commencé, Lélia, ne reste pas sans rien faire, occupe-toi, ne reste pas là à te contempler devant le miroir, ce n’est jamais bon pour une fille ».

Et ainsi de suite, toute une litanie de recommandations, de mises en garde grotesques, où j’apprenais essentiellement que si, à l’évidence, ma mère ne débordait pas d’amour pour moi, elle avait à cœur de m’éduquer à la mode des couvents anglais du siècle passé.

Et moi, je m’étais inventé un exercice. Quand elle entamait un de ses interminables sermons, je ne respirais plus, je serrais les poings et je me racontais des histoires où tout le monde m’aurait aimée, où j’aurais été élevée par une mère tendre qui m’aurait regardée en souriant, où la maison aurait été illuminée avec beaucoup de lampes, de taches de soleil sur les murs, un monde de gaieté, de futilité aussi, bref tout ce qui m’était interdit. Un monde avec un père assez fort pour me faire sauter en l’air, le style de père qui prend toute la place quand il rentre à la maison.

Il faut lui rendre cette justice, si ma mère n’avait aucune indulgence à mon endroit, elle était aussi parfaitement hostile aux autres, et elle n’avait jamais eu d’amie. Une voisine venait prendre de ses nouvelles de temps à autre, mais nous ne recevions jamais et je n’ai pas souvenir de la moindre sortie.

Bien avant que mon père ne parte, j’étais donc prédisposée à haïr copieusement ma mère. Et pourtant j’étais plutôt sereine lorsque LA CHOSE arriva.

Ma mère eut un amant, de façon inexplicable. Je tentai souvent de me représenter l’homme qui avait eu ses faveurs mais c’était mission impossible ; à dix ans, il n’est pas aisé de se livrer à ce genre d’exercice. Néanmoins, je me souviens avec précision de l’époque où elle se précipitait à la poste tous les jours, elle oubliait le pain et mille autres choses. Elle était persuadée que je ne voyais rien et moi, j’avais grand plaisir à m’imaginer divulguant au monde entier son sale secret. Je me disais qu’elle me détesterait encore plus, ce qui m’était tout à fait égal. Je fus cependant étonnée de la voir mettre la maison sens dessus dessous un soir où j’avais soigneusement caché une de ses lettres. Je la voyais s’agiter et transpirer d’angoisse et j’en retirais à la fois un plaisir pervers et un grand étonnement. Elle aimait donc ailleurs, et se comportait comme quelqu’un qui a quelque chose à donner, ce qui m’avait totalement échappé jusqu’alors.

La vie à la maison changea imperceptiblement dans la mesure où ma mère cessa de me houspiller toute la journée. Elle devint léthargique, rêveuse, et se mit à passer le plus clair de son temps dans ses romans, comme les héroïnes romantiques qu’elle affectionnait. Elle avait été tyrannique, elle devint indifférente. Le jour où son mari claqua la porte de la maison pour toujours, elle n’eut pas un regard pour lui et il ne lui vint pas à l’idée que j’avais besoin d’une explication, que je voulais savoir ce qui allait arriver à mon père.

Le lendemain, je m’assis seule en classe, j’avais tout simplement décidé de détester la terre entière. Lorsque mon instituteur me demanda pourquoi je ne prenais pas ma place habituelle au fond du local, je lui répondis que je ne voyais pas bien d’aussi loin. Il n’insista pas. J’appris à garder mes distances en toutes circonstances et à offrir visage de marbre quoiqu’il arrive. Bientôt, plus personne ne s’avisa de m’adresser la parole, et cela m’arrangeait très bien.

Mon père ne revint pas. Dans le village, il se disait que ma mère, grincheuse et irritable, n’avait que ce qu’elle méritait. Elle n’allait plus à la poste et ne pleurait plus sur son lit.

Nous vivions alors des revenus laissés par mes grands-parents, ce qui nous avait permis de garder la maison de Saint-Riquier. Les seules recommandations que me fit ma mère désormais concernaient notre précarité et m’incitaient à l’économie.

Ma petite vie étriquée se poursuivit ainsi jusqu’à la fin de mes études secondaires, but que je m’étais fixé avant de fuir à tout jamais cette maison que j’abhorrais. Entre-temps et à dire vrai bien malgré moi, j’étais devenue jolie, par paliers. Je vivais une espèce de lente mutation. Cela commença par les cheveux, brillants, très noirs, puis je découvris, un peu par hasard dans les yeux des vendeuses, que j’avais une ligne parfaite. J’ai toujours eu un visage revêche, mais il me semblait que c’était très mode, et que cette allure parfaitement désinvolte et quelque peu méprisante, était la bonne.

Au lycée, je régnais à présent sur un petit groupe de garçons et de filles, qui ne m’intéressaient pas le moins du monde, mais qui me donnaient un petit goût de la vie en groupe. Je n’étais certes pas comique, mais apparemment j’étais devenue moderne. Je résolus de profiter de cette nouvelle popularité, et pus tenir ainsi mon rôle avec une aisance étonnante. Alors que j’avais été l’exclue pendant des années, je devins subitement la reine de cette petite société sur laquelle j’avais tout pouvoir. Cela ne me monta pas à la tête, je n’avais aucune estime pour eux, et personne ne m’intéressait fondamentalement. Je n’avais aucune véritable notion des valeurs essentielles, mais une chose me tenait à cœur, je voulais échapper à Saint-Riquier, à ma mère, à ma chambre étroite et mal éclairée. Je ne supportais plus jusqu’à la vue de mon petit bureau, que je trouvais grossier et mal confectionné. Mon père l’avait construit, alors que j’étais encore très petite. C’était un meuble sobre, à trois tiroirs, qu’il avait pourvu d’une ferronnerie ciselée, totalement inappropriée. J’avais vécu pas mal d’heures, assise à ce bureau, puisque j’évitais de me retrouver dans les mêmes pièces que ma mère, qui n’aurait certes pas manqué de me rappeler à je ne sais quel devoir.

Je passai le bac avec mention. Un des garçons que je fréquentais me proposa de le suivre, lui et une petite bande d’amis, dans une maison à la campagne, près d’Argenton, dans le village de Gargilesse-Dampierre. Ils avaient loué cette maison pour un an, en espérant vendre là des toiles, des bijoux, des souvenirs et autres objets aux touristes attirés par ce village.

Il s’appelait Jérôme, et il fut mon premier amant. Je ne m’étendrai pas sur cette expérience ennuyeuse et peu gratifiante, dont il ne me resta que le souvenir d’une transpiration inopportune, et très insipide. Mais puisqu’il fallait bien commencer, autant que ce fût avec un garçon sain, voire agréable. L’idée de partir quelque temps avec lui me séduisait, car il était serviable et gai. Il paraissait de surcroît très attaché à ma petite personne, ce qui ne me flattait aucunement, mais me paraissait augurer d’une facilité pour la vie de tous les jours.

Il m’apprit que le village où nous allions séjourner avait abrité George Sand, cette femme à qui je devais mon prénom et que ma mère admirait par-dessus tout. Aussi, lorsqu’il fut temps de lui annoncer que je partais pendant un an, je n’eus aucun mal à la persuader de me laisser vivre dans un endroit où avait respiré son auteur favori.

Du coup, je compris mieux le choix de ce village. De nombreux artistes y exposaient en permanence des toiles, des poteries, des sculptures et des émaux précieux, et il y avait là un flux important de touristes attirés par cette Madame George, enfant chérie du pays. J’étais d’un naturel peu enthousiaste, mais il me parut que cette équipée démarrait sous de bons auspices. Je devais vite déchanter.

***

George Sand – Extrait de « Histoire de ma vie », Éd. Stock, p.106.

… Le voyage ne m’ennuya pas. C’était la première fois que je n’étais pas accablée par le sommeil…

… Il n’y a pourtant rien de plus triste et de plus maussade que le trajet de Châteauroux à Orléans. Il faut traverser toute la Sologne, pays aride, sans grandeur et sans poésie. Eugène Sue nous a pourtant vanté les beautés incultes et les grâces sauvages de cette partie de la France. Il est sincère dans son admiration, car je l’ai entendu en parler comme il en a écrit. Mais, soit que les parties de pays qu’on découvre de la route soient particulièrement laides, soit qu’un pays absolument plat me soit naturellement antipathique, la Sologne, que j’ai traversée cent fois peut-être, à toutes les heures du jour et de la nuit, et dans toutes les saisons de l’année, m’a toujours paru mortellement maussade et vulgaire… Ce sont des flaques de vert criard sur un sol incolore. La terre est pâle, les bruyères, l’écorce des arbres rabougris, les buissons, les animaux, les habitants surtout, sont pâles, livides même ; malheureux et vaste pays qui se dessèche, insalubre, dans une sorte de marasme moral et physique de l’homme et de la nature…

… Traverser la forêt d’Orléans n’est plus rien. Dans mon enfance, c’était encore quelque chose d’imposant et de redoutable. Les grands arbres ombrageaient encore la route durant un parcours de deux heures, et les voitures y étaient souvent arrêtées par les brigands, accessoires obligés de toutes les émotions d’un voyage…

Chapitre 5Clinique psychiatrique du Haut Cluseau

Le Docteur Daniel Filipson s’est enfoncé dans son siège en plissant les yeux. Il attend, les mains croisées sur le bureau.

— C’est idiot, j’ai pris ce rendez-vous à votre consultation sans réfléchir, et je ne sais pas trop comment vous raconter…

— Ne vous compliquez pas les choses. Mon métier est d’écouter, de décrypter, et en fonction de ce que vous allez me dire, je conseillerai ou je prescrirai, l’important est de vous libérer.

Le claquement de langue devient de plus en plus intensif et obsédant. Filipson observe avec attention les tics et les grimaces compulsives.

— Eh bien ! Je suis depuis quelques temps dans le brouillard, mes idées, mes yeux, mon cerveau, c’est comme une farandole que je ne contrôle pas car elle a une COULEUR, intense, très violente, alors forcément ça me fait mal.

— Une couleur ? Quelle couleur ?

— Rouge, un rouge stupéfiant et prodigieux, un peu écœurant aussi.

— Vous voulez dire une coloration excessive et sans nuances, qui vous fatigue ?

Quelques secondes passent dans le silence le plus absolu, puis un nouveau claquement de langue, plus violent et plus sec encore que les précédents, qui désarçonne quelque peu le médecin.

— Non, non, ce n’est pas de la fatigue, c’est plutôt… de la fascination, oui, cela me fait mal, mais c’est extraordinairement bon en même temps.

— Ce sont des choses qui arrivent chez tout le monde, vous savez, parfois les douleurs sont savoureuses, c’est un mécanisme normal bien connu en psychiatrie.

— … Et j’ai envie d’écraser les autres à cause de ces millions d’images dans ma tête…

— Écraser ?

— Oui, enfin, écarter, supprimer, oui, il me faut tout ça pour sortir de ce désordre. Je crois que je suis ici parce que j’ai envie de tuer.

Les tics déforment à présent le visage, à la façon d’une énorme crampe.

— Et vous vous arrogeriez alors le droit de décider de la vie ou de la mort ?

— Je n’en sais rien, Docteur. Ces pensées-là ne durent que quelques secondes, puis je sens que mon visage redevient normal, mais je ne connais rien de mes limites, je me dis qu’il faut que j’aie peur. Mais je n’arrive tout simplement pas à éprouver la moindre crainte ! Tout ceci est très confus, n’est-ce pas ?

Le médecin est resté impassible.

— Effectivement, il est essentiel de connaître la peur pour se sentir dans la normalité. Il y a eu sans aucun doute un évènement déstabilisant dans votre parcours, et il est très probable que tout s’arrangera lorsque vous aurez pu mettre un nom dessus. Je vous reverrai la semaine prochaine. Notez les différents symptômes, les endroits et les moments où cela vous arrive, observez-vous et ne culpabilisez pas trop, le simple fait d’être ici démontre votre volonté à clarifier tous ces malaises.

Filipson attend que la porte se referme, saisit le dossier qui se trouve devant lui, et griffonne dans un coin tous les diagnostics différentiels qui lui viennent à l’esprit : « manifestations compulsionnelles ? Névralgies trigéminales ? Tics névropathiques ? Névrose obsessionnelle ? »

Il est à la fois perplexe et soucieux.

***

George Sand à Nohant, 1848 – Extrait de « Histoire de ma vie », Éd. Stock, pp.343-344.

… Je perdis mon frère plus tristement encore : sa raison s’était éteinte depuis longtemps déjà ; l’ivresse avait ravagé et détruit cette belle organisation et la faisait flotter désormais entre l’idiotisme et la folie… (…) Cette hallucination passée, il en eut d’autres qui se succédèrent sans interruption jusqu’à ce que l’imagination déréglée s’éteignit à son tour et fit place à la stupeur d’une agonie qui n’avait plus conscience d’elle-même…

***

Tonin entre dans le bar de l’hôtel des Artistes, au bas du village. Il s’accoude, demande un Campari et regarde autour de lui. Aujourd’hui, il n’y a presque pas de touristes, il fait trop chaud, la plupart préfèrent rester autour d’une piscine ou sur une terrasse.

— Alors, on se plaît dans la région ?

L’hôtelier, un homme replet à la moustache fournie, est ravi d’avoir quelqu’un avec qui bavarder.

— Je viens d’arriver, mais tout me semble bien. Et pourtant, ce qu’il fait chaud !

— Et encore, là, il ferait plutôt frais. On nous annonce plus de trente-cinq degrés dans les prochains jours. Vous êtes bien installé là-haut ?

— Bah, la maison est petite, mais très confortable. Je suis allé à la rivière hier, mais je n’ai pas vu d’écrevisses. Dites-moi à quel endroit je peux pêcher les plus grosses. Je suis rentré bredouille, alors que j’ai vu plein de pêcheurs de ce côté… près du pont.

Tonin a un grand geste du bras. L’homme rit.

— Si vous voulez, lundi, sur le coup de dix-sept heures, je vous accompagne à la pêche, je vous montrerai en bas du pont, vous verrez, il y a quelques rochers à sec, et si ça marche, on se fera l’omelette.

— C’est tout bon, à lundi alors.

Tonin s’apprête à tourner les talons, lorsque Lélia fait irruption dans le bar. Elle ne salue personne, et commande une bière. L’hôtelier hausse les épaules en regardant Tonin et la sert en silence. Tonin marque un temps d’arrêt, il perçoit la présence de la jeune fille comme une espèce d’onde immense qui emplit le petit bar, une intrusion totale, un bloc de chair entre les deux hommes.