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Un thriller haletant qui vous emmènera au début du XXe siècle
Basile Giudicelli est un jeune trentenaire insouciant, qui aime son métier, sa femme, son appartement et sa vie à Bruxelles. Le jour où sa cousine Jeanne est poignardée, son univers bascule et Basile plonge dans une grave dépression. Il demande alors l'aide du détective Ange Mattéi, qui séjourne pour la première fois en Belgique. Mattéi comprend rapidement que le meurtre de Jeanne est lié à la tragédienne Sarah Bernhardt. Entre Edmond Rostand et Jacques Brel, Odéon et Mort Subite, Champagne et Duvel, Mattéi n'a que très peu de temps pour découvrir toute la vérité.
Découvrez sans plus attendre cette nouvelle enquête du capitaine Mattéi
A PROPOS DE L'AUTEUR
Martine Cadière est Waterlootoise. Elle écrit essentiellement des romans policiers contemporains dont le sujet est toujours une femme mythique, qui a des combats à mener et des idées à défendre. Un gendarme Corse, malin et suprêmement courtois, dirige les enquêtes. C'est ici Sarah Bernhardt, ses conceptions scéniques mais aussi son style coloré et fascinant qui ont intéressé l'auteur. Martine Cadière est membre de l'association des Conférenciers francophones de Belgique, des Ecrivains belges francophones, des amis de George Sand, et académicienne de Provence.
EXTRAIT
Depuis deux jours, la pluie tombe sans discontinuer sur Bruxelles. La nuit est arrivée rapidement, sans transition, et les réverbères éclairent péniblement les trottoirs et le bitume mouillés. Le long des rues, l’eau de pluie charrie les feuilles mortes et les papiers sales, et quelques fins flocons de grêle commencent à s’abattre avec un petit bruit sec et désespérant. L’automne s’est précocement installé sur la ville, et il faudra s’habituer à vivre de longues journées humides et sombres, jusqu’à l’arrivée du printemps. Un exercice auquel les Belges sont rompus, il en va de leur santé mentale.
Il se fait tard. Dans son luxueux duplex de l’avenue Emile Duray, Maître Jeanne Giudicelli est restée seule. La secrétaire, les stagiaires et les derniers clients sont partis, et Jeanne a allumé quelques lampes qui diffusent à l’instant une lumière agréable. Il y a sur le bureau un désordre inhabituel. Maître Giudicelli a rassemblé autour d’elle des photos et des vieux documents. Elle saisit délicatement une affiche ancienne qu’elle renifle. L’affiche, un vieux programme de théâtre annonçant
Mademoiselle Sarah Bernhardt dans « L’Autre », drame en quatre actes de George Sand, a l’odeur des vieux papiers restés longtemps confinés au même endroit, un mélange de poussière, de tabac et de naphtaline. Jeanne prend soigneusement quelques notes. De temps à autre, elle lève la tête.
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Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Coline-Antinéa, une princesse, …
À Mon papa,
Mon mari,
Mon fils,
Mon frère,
Mon neveu,
Mon oncle A.,
Mes cousins P.,
Les hommes de ma famille, que j’aime tendrement…
L’auteur nous promène sur les fils de sa toile d’araignée… à droite… à gauche…, de haut en bas, jusqu’au bout… et de loin, Sarah Bernhardt m’a fait rêver sur elle comme au théâtre.
Suzy FALK
L’action de ce roman se déroule dans une ville magnifique, Bruxelles.
Tous les lieux nommés sont réels. Les citations en italiques sont empruntées à Sarah Bernhardt ou à ses contemporains, mais les dialogues qui leur sont attribués relèvent de la pure fiction, et toute ressemblance entre les personnages de ce livre et quiconque ne serait que simple coïncidence.
Basile Giudicelli, pharmacien
Jeanne Giudicelli, avocate, cousine de Basile
Agathe Giudicelli-Biaussat, chroniqueuse de musique classique, épouse de Basile
Oscar Biaussat, frère d’Agathe
Gary Claissant, photographe, client de Jeanne Giudicelli
Ange Mattéi, capitaine de gendarmerie, basé à Argenton-sur-Creuse, Centre (France)
Antoinette Mattéi-Giudicelli, sans profession, épouse
d’Ange Mattéi, cousine de Jeanne et Basile
Ferdinand Chaerels, pharmacien, associé de Basile
Packy Aziz, gérant du ByPack, bar du quartier Dansaert
Gisèle Malfroid, secrétaire de Maître Giudicelli
Maya Kaplan, enseignante, meilleure amie de Jeanne
Sarah Bernhardt, comédienne, décédée en 1923
Madame Guérard, dite ma p’tite Dame, amie de Sarah
Bernhardt, décédée en 1891
Suzanne Gallois, habilleuse de Sarah Bernhardt, décédée en 1914
Gabrielle Gallois, petite-fille de Suzanne Gallois, décédée en 1993
Marthe Claissant, tante de Gary Claissant, voisine de
Gabrielle Gallois, décédée en 2008
… Les journaux vous ont dit que Madame Sarah Bernhardt mourait merveilleusement bien. C’est vrai. Elle n’est entièrement elle-même que lorsqu’elle tue ou lorsqu’elle meurt…
Jules Lemaître, 1889. Les contemporains, vol.V, p.344
Depuis deux jours, la pluie tombe sans discontinuer sur Bruxelles. La nuit est arrivée rapidement, sans transition, et les réverbères éclairent péniblement les trottoirs et le bitume mouillés. Le long des rues, l’eau de pluie charrie les feuilles mortes et les papiers sales, et quelques fins flocons de grêle commencent à s’abattre avec un petit bruit sec et désespérant. L’automne s’est précocement installé sur la ville, et il faudra s’habituer à vivre de longues journées humides et sombres, jusqu’à l’arrivée du printemps. Un exercice auquel les Belges sont rompus, il en va de leur santé mentale.
Il se fait tard. Dans son luxueux duplex de l’avenue Emile Duray, Maître Jeanne Giudicelli est restée seule. La secrétaire, les stagiaires et les derniers clients sont partis, et Jeanne a allumé quelques lampes qui diffusent à l’instant une lumière agréable. Il y a sur le bureau un désordre inhabituel. Maître Giudicelli a rassemblé autour d’elle des photos et des vieux documents. Elle saisit délicatement une affiche ancienne qu’elle renifle. L’affiche, un vieux programme de théâtre annonçant Mademoiselle Sarah Bernhardt dans « L’Autre », drame en quatre actes de George Sand, a l’odeur des vieux papiers restés longtemps confinés au même endroit, un mélange de poussière, de tabac et de naphtaline. Jeanne prend soigneusement quelques notes. De temps à autre, elle lève la tête. Son regard va de la porte aux fenêtres, revient sur le document qu’elle a dans les mains, un portrait de Sarah Bernhardt, qui la représente debout dans son salon, en longue traîne de satin blanc, entourée de rideaux, de tapis, de plantes, d’objets et d’animaux familiers.
Le portable sonne. Maître Giudicelli a le temps de voir un nom s’afficher et son cœur s’emballe.
– Chéri… Tu me manques. Non, ne te fais aucun souci pour moi, mon cousin est en bas… Il m’attend… Je t’aime, à demain !…
Jeanne raccroche, cherche une loupe dans son tiroir et examine à nouveau la photo. Absorbée par ses recherches, elle n’a pas entendu l’homme qui marche silencieusement sur la moquette du couloir, et qui note d’un œil exercé la disposition des locaux et des issues. Il est agile, se déplace comme un chat et progresse à petits pas feutrés.
Dans sa main gantée, il tient une seringue hypodermique, standard, à usage unique.
***
Février 1870, théâtre de l’Odéon.
Spectacle : « L’Autre », George Sand.
Première qualité physique nécessaire au Comédien : la Mémoire.
La mémoire est une très bonne personne, mais il faut s’occuper d’elle, et ne jamais la délaisser. Il importe peu que la mémoire soit lente, passagère, durable, immédiate, profonde, mais il faut que l’artiste dramatique ait de la mémoire sinon il ânonne ou attend le souffleur, ce qui est odieux.
Sarah Bernhardt, l’Art du Théâtre
Mais que se passe-t-il, à la fin ? Sarah Bernhardt observe, s’acharne, travaille avec application au nouveau spectacle, et mieux encore, elle y croit de toutes ses forces. Comme d’habitude à l’Odéon, tout le monde est sur pied de guerre. Comédiens, régisseur, techniciens, habilleuses, personnel de salle, tous répètent sans relâche pour être prêts vendredi prochain, jour de la première.
Tout le monde, sauf George Sand, qui n’a pas dit un mot depuis le début des répétitions. Madame Sand a décidé de mettre en scène elle-même « l’Autre », un drame obscur et ambigu, qu’elle a écrit en quelques semaines. Pour des raisons inconnues, elle est odieuse avec Sarah et ne lui accorde pas un regard. Or, George Sand est assurée du succès de « l’Autre », car depuis plusieurs mois le nom de Sarah Bernhardt suffit pour remplir complètement la salle.
Sarah, intimidée, attend que Madame Sand revienne à elle, aux mille marques d’affection que la vieille dame lui a prodiguées jusqu’à présent. Mais George Sand ne s’adresse qu’à Mademoiselle Blanc, l’autre comédienne qui partage l’affiche. Pourtant les relations entre Sarah et la vieille romancière ont toujours été excellentes, depuis que Sarah a triomphé avec « le Champi » et « Le Marquis de Villemer » sur cette même scène de l’Odéon. En public, George appelait Sarah « ma petite madone », et quand elles étaient seules, elles se caressaient la main. Et aujourd’hui, toute la troupe a le sentiment que George Sand veut en finir, et rentrer au plus vite à son appartement de la rue de Condé. D’ailleurs, elle se lève dans un grand frémissement de jupes et quitte le théâtre en saluant à peine.
Sarah s’écroule alors dans les bras de son habilleuse.
– Mais qu’est-ce que je lui ai fait ? Tu as vu comme elle est distante ? Méchante ?
– N’exagérez pas ! elle est peut-être fatiguée, tout simplement.
Sarah a un geste violent.
– Elle n’était pas fatiguée pour Blanc, ni pour Berton, elle leur parlait, leur souriait ! À moi, elle n’a pas dit un mot, elle m’évitait, Suzanne, tu entends ? Elle m’évitait ! Quel affront ! Je ne comprends rien… et je n’ai pas l’ombre d’une explication !
– Est-ce que c’est vraiment important ? Jouez, Madame, ne vous préoccupez pas de Madame Sand, pensez au public, à l’Odéon, vous honorez ce théâtre.
– Je m’en fiche. Tu as vu le public, c’est un public de vacanciers, de vendeuses et de charcutières !
– Et alors ? C’est un public, ce sont toutes les vendeuses et les charcutières du monde qui feront votre gloire et votre nom.
Sarah tombe dans un fauteuil, avec un soupir de découragement.
– Excuse-moi, Suzanne, je ne pense pas ce que je dis, mais je suis tellement malheureuse…
Elle cache son visage dans son bras, et se met à pleurer, avec de gros sanglots convulsifs. Suzanne est embarrassée, elle ne sait comment consoler la jeune comédienne.
– Allez, Madame, hier soir, souvenez-vous, on a claqué de tous côtés.
– La belle affaire ! Tu sais ce que je pense de la claque. Ah ! voilà Guérard, ma p’tite Guérard, écoute-moi, va chez Madame Sand, elle t’écoutera, demande-lui pourquoi elle m’en veut, s’il te plaît, ma p’tite Guérard.
Et Sarah pleure de plus belle.
Madame Guérard, l’amie de toujours, échange un regard avec l’habilleuse. Elle s’approche de Sarah, et caresse les épaules frémissantes, maigres à faire peur.
– J’irai, Sarah, je te le promets, j’irai chez George Sand.
Sarah gémit.
– Merci, Guérard, ce n’est pas loin, c’est au bout de la rue.
– Je sais. Tiens, regarde, j’ai le journal, je te lis la Critique Dramatique ?
– Oui. Non. Est-ce qu’elle est bonne ?
– Je n’en sais rien, je la découvrirai en même temps que toi. Tu veux que je la lise avant ?
La comédienne se redresse.
– Non. Je suis assez grande pour tout entendre.
Madame Guérard chausse alors ses lunettes et entame sa lecture.
– Hier soir, il n’y avait que les amis de Madame Sand dans la grande salle de l’Odéon. On y présentait « L’Autre », un drame romantique ennuyeux à périr et… Mauvais début, ma petite. Je continue ?
– Évidemment que tu continues !
– « L’Autre » n’est qu’une bleuette de plus…
Madame Guérard écarte alors le journal et regarde Sarah par-dessus ses lunettes.
– Est-il encore besoin de déranger Madame Sand ? Car ton explication se trouve ici, dans cet article ! Voilà pourquoi elle était désagréable.
– Non, Guérard, je ne le crois pas. Je la connais, je l’ai pratiquée, George Sand est un esprit libre. Elle n’a que faire des critiques, elle s’en fiche. Il y a autre chose, je t’assure. Allez, poursuis.
– Des petits imbéciles, pour se donner des airs d’artiste, ont prétendu de ce drame, qu’il ne faut en voir que l’exécution… Donc, toi !
– Continue.
– Mais c’est une théorie de fille, qu’il faut renvoyer au trottoir !… Doux jésus, mais qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
– Continue, je te dis.
– Tu es certaine ?
– Absolument !
– Soit. Madame Sand est une infatigable prêcheuse qui ne produit que des faussetés et des abjections.
– Ils ont vraiment écrit ça ?
– Et plus encore, écoute !… Quant à la construction littéraire, elle est empêtrée et glacée. Madame Sand écrit des drames avec d’anciens romans, ce qu’un romancier de haute race n’aurait jamais fait.
– Mais c’est faux, entièrement faux ! Qui se permet de…
– Sarah, as-tu fini de me couper ? Veux-tu lire toi-même ?
Madame Guérard, à qui il incombe d’aller demander des explications à George Sand, et qui s’en serait bien passée, est fâchée et le ton monte. Aussi Sarah se montre-t-elle cajoleuse.
– Allez, ma p’tite Guérard, je suis bien impertinente avec toi, je vais me taire.
– À la bonne heure. … Quant au langage, il est d’une douceur de ruban passé et d’une sénilité ingénue. C’est Berton, le malheureux Berton, qui a porté cette pièce mollasse. Ordinairement, cet acteur a de l’élégance et de la tournure. Là, il est piteux.
– Non !
– Oui !
– Mais comment s’appelle le journaliste ?
– Pas de signature.
– Encore un courageux ! Et sur moi, que dit-il sur moi ?
– Rien.
– C’est donc pire encore que le reste. C’est méchant ?
– Très.
– Et bien, tant mieux. Je préfère encore cela que la guimauve, vas-y, ma p’tite Guérard, je n’ai pas peur.
– Ce n’est peut-être pas le jour, ma belle.
– Lis.
– C’est que non seulement c’est méchant, mais c’est relativement bête.
– Je jugerai.
– Je t’aurai prévenue… Mademoiselle Sarah Bernhardt, pointue d’épaules et rabotée comme une planchette, n’a pas montré plus de talent que de corsage, et ses beaux yeux n’éclairent que le vide.
Un grand silence s’installe dans la loge. Sarah est immobile, Madame Guérard a replié le journal, Suzanne baisse la tête. Et l’explosion arrive, comme une colossale déferlante. Sarah rit aux éclats, elle rit à s’en tordre le corps et les membres, elle s’étrangle, elle n’en peut plus. Ecroulée dans son fauteuil, elle tente de redresser la tête, sans succès, car à chaque fois qu’elle rencontre le regard de Suzanne ou de Madame Guérard, elle repart dans un rire de gorge, irrésistible. Enfin, elle répète, en s’essuyant les yeux.
– Planchette, tu as dis planchette, p’tite Guérard ?
– J’ai dit planchette, répond Madame Guérard, imperturbable.
– Planchette…, quand même… ce n’est pas très élégant. Et bien, Guérard, je retrouverai le nom de ce Monsieur. Et je jure devant Dieu que c’est la dernière fois que l’on me traitera de… planchette.
– Dieu t’entende, ma petite.
– C’est garanti, Il a entendu. Ah non ! planchette, planchette,… planchette, oh non ! c’est trop drôle…
***
On a dit que les comédiens n’avaient aucun caractère, parce qu’en les jouant tous ils perdaient celui que la nature leur avait donné, qu’ils devenaient faux, comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs.
Denis Diderot, (1773–1780)
Notre famille est une famille simple, sans véritable histoire.
Quand les frères Giudicelli ont quitté la Corse pour la Belgique, ils avaient respectivement vingt et vingt-deux ans. Appuyés par un ancien voisin, ils ont travaillé immédiatement dans une fabrique de produits chimiques à Bruxelles, près d’Ixelles, une des communes les plus vivantes de la capitale.
Ils avaient passé leur enfance au soleil, entourés par la famille, protégés par le village. Ils se sont retrouvés dans un studio sombre de la chaussée de Wavre, entre deux mondes, le monde estudiantin du Solbosch et les quartiers laborieux de l’avenue de la Couronne. Ils ne devaient voir ni l’un ni l’autre. Levés à l’aube, ils travaillaient sans relâche, se parlant à peine.
Ils se sont rapidement rangés aux usages belges : les chicons au gratin, les speculoos, et la Kriek Bellevue, le beurre avec le fromage, les babeluttes, le sucre de Tirlemont et un seul baiser pour se saluer. Ils ont apprécié le caractère travailleur, économe et convivial de la population. Ils ont supporté la pluie, le brouillard et le bruit d’une grande ville. Ils se sont adaptés.
Ils se sont mariés à quelques mois d’intervalle, avec des Belges, deux amies rencontrées dans un bal, près de la chaussée de Vleurgat. Mon oncle Toussaint a été le premier à convoler, et mon père l’a suivi de peu. Je suis né à Bruxelles, à la Fondation Lambert précisément, le jour où Jacques Brel est mort, ce qui aurait pu considérablement perturber ma mère qui l’adorait. Mon père avait dès lors soigneusement caché les journaux, et prétendu que la maternité n’autorisait ni radios ni télévisions.
Ma mère était une femme lumineuse et vaillante. Âpre au gain, elle avait longtemps travaillé dans une entreprise de matelas et de sommiers, et enchaînait des petits boulots supplémentaires le week-end et en soirée. Mon arrivée n’avait pas beaucoup changé sa vie. Elle avait continué à s’affairer, et mon père s’occupait de moi pendant ses absences. Il m’emmenait chez mon oncle et ma tante qui avaient eu une petite fille, Jeanne, quelques semaines après moi. C’était pratique, les deux frères promenaient ensemble les landeaux dans le parc de Bruxelles, sous les regards attendris des vieux et des joueurs de cartes.
Nous avons grandi entre deux cultures, sans nous en préoccuper. Nous voyions autant nos grand-mères corses que nos familles flamandes, et aujourd’hui nous partageons un bon nombre d’amis, de valeurs et de loisirs. Ensemble, nous avons grandi, étudié, travaillé, interrogé, défendu, mesuré, servi. Elle est avocate, je suis pharmacien…
J’ai toujours pensé que ma cousine est née pour représenter la perfection sur cette terre. Les aînés ont donné le ton. Le jour où j’ai vu la mère de Jeanne, une bonne centaine de kilos arthritiques et des yeux de setter trempé, s’agenouiller devant sa fille pour lui frotter les chaussures, j’ai parfaitement compris pourquoi ma cousine apparaît dans tous les salons avec l’allure de celle qui monte les marches à Cannes.
Donc, la grande majorité de mes oncles et tantes, et j’en ai beaucoup, idolâtre Jeanne. Et depuis notre enfance, ils nous la brandissent comme le symbole d’une réussite irréprochable. Aux yeux de la famille, de la branche corse tout au moins, elle est perçue comme une femme d’une intelligence rare, indépendante et sublime, ce qui lui confère une autorité incontestable.
Tout ceci aurait bien entendu été sans intérêt si ma cousine avait été moche, obèse ou tout simplement quelconque…
Mais Jeanne Giudicelli est ce qu’on appelle communément une créature de rêve. Son physique exceptionnel et sa nature réservée font qu’un de ses très rares demi-sourires plonge toute la gent masculine dans l’extase collective et en gros, il lui suffit d’un léger froncement de sourcil pour que les crises familiales, une institution en Corse, se tassent à l’instant.
Et quand elle plaide, le seul fait de paraître au tribunal dans sa stricte robe noire et sa cascade de boucles dégoulinantes est déjà un saisissement en soi.
Le jour où elle a été piquée pour la première fois par une des méduses qui arrivent par bancs quand le climat est incertain, j’étais sur la plage. La famille entière se retrouvait en Corse pendant les grands congés, sauf mes parents et ceux de Jeanne qui nous laissaient alors à la garde de notre grand-mère. Cet été-là, je m’en souviens parfaitement, la mer était calme et fraîche. Or, Jeanne prétendait depuis plusieurs jours avoir remarqué les méduses. Mais personne ne l’a écoutée, et lorsqu’elle a été emmenée à l’hôpital de Bastia, j’étais le seul à l’accompagner. Dans l’ambulance, j’ai vu sur son corps les tâches violettes, énormes, enflammées, douloureuses.
Depuis, elle est dépendante de la cortisone. Elle souffre d’un terrain allergique qui se manifeste de temps à autre par un urticaire géant, aussi effrayant que soudain. Ce qui est d’après moi, sa seule faille. Nous en rions. Et c’est le jour où j’ai assisté à cette première crise que Jeanne s’est prise éperdument d’affection pour moi. Je suis en quelque sorte un initié, quelqu’un à qui on peut faire confiance, un confident et un allié.
Je suis distrait par le tintement de la sonnette. J’attends une livraison de médicaments, dont la cyclosporine de Madame Van Huffel. Je lui ai dit que je l’aurai pour quinze heures et elle sera dans la pharmacie à l’heure pile. C’est une cliente exaspérante qui se sert chez moi depuis cinq ans. Cinq longues années où je file dans mon labo dès que je la vois débarquer.
– Monsieur Basile n’est pas là ?
– Il est occupé, Madame Van Huffel. Ce serait pour…
– Des bas de contention. J’ai les jambes qui gonflent.
– Il faut commander cet article, Madame. Il y aura à peu près deux semaines de délai.
– Pourquoi ? C’est aujourd’hui que j’en ai besoin !
– Nous n’avons pas ces articles en stock.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que nous n’avons pas assez de place.
– Pas assez de place ? Vous n’allez pas me dire qu’une simple paire de bas va vous encombrer la moitié de votre pharmacie, n’est-ce pas ! Et parlez moins fort, je vous prie, je ne suis pas sourde.
– Ce n’est pas une simple paire de bas, Madame Van Huffel. Le choix est énorme, complexe, suivant la hauteur de jambe, la force de contention, les dimensions, les modèles, etc…
Devant mes assistants hystériques, il fallait bien que j’intervienne sous peine de me retrouver seul dans l’heure.
– Ah ! vous voilà, Basile, on me dit que vous n’avez pas de rayon bandagisterie, en voilà une idée !
– En effet.
– C’est idiot, mon cher, vous n’avez aucun sens du marketing.
– Soit.
Je ne m’embarrasse pas de formules polies avec elle. Tous les jours je souhaite qu’elle se fournisse ailleurs. Et tous les jours, elle apparaît, canne en main, sourcils froncés et soupirs de martyre.
Je vérifie ma commande et je chasse Madame Van Huffel de mes pensées. Agathe me dit que je lui donne une importance qu’elle ne mérite pas, et elle a raison.
Agathe. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre que j’allais raffoler d’Agathe Biaussat. Quelqu’un, j’ai oublié qui, me l’a présentée au Foyer des étudiants, alors que j’entamais ma dernière licence. Elle n’avait rien à voir avec l’université, mais avait entendu qu’on y jouait au whist à partir de onze heures du matin. Quand elle est arrivée, trois ou quatre tables étaient déjà organisées, mais c’est à la mienne qu’elle est venue attendre.
Je n’étais certes pas un séducteur, mais j’avais, de façon saisonnière, un certain succès. C’était essentiellement en septembre, quand je revenais de Corse où je passais tout l’été, que ma peau tannée et mes cheveux décolorés avaient le plus de succès auprès des filles. J’en profitais largement.
Agathe était une femme magnifique, aussi ombrageuse que j’étais oxygéné, et nous nous sommes très vite entendus. Je me souviens précisément de cette partie de cartes avec quelque chose de délicieux au creux de l’estomac. Agathe était rapide, comptait vite, ne réfléchissait pas, ne rangeait pas ses cartes. Silencieuse et concentrée, elle ne regardait personne et buvait de l’orangeade à petites gorgées, sans quitter les cartes des yeux. Lorsqu’il fut temps de retourner aux auditoires, je suis resté sur ma chaise, au milieu du chahut et de l’agitation. J’avais des travaux à remettre et des notes à compléter, mais tout m’était égal, j’étais tétanisé. J’ai joué de la sorte tout l’après midi. Je n’avais rien gagné, je n’avais rien perdu. Seul m’importait le son de la voix d’Agathe qui voulait se conformer à nos usages.
– Brimborion après le trou ?
– Oui.
– Un tour complet ?
– Evidemment.
– On joue le trou dans le brimborion ?
– Non, c’est idiot. On n’en finit jamais. L’as tombe au premier tour ?
– Non, c’est tout aussi idiot.
– Bien. Tu joues le piccolo ?
– Et le piccolissimo.
– Parfait. Qui donne ?
Agathe a vite partagé ma vie et c’était probablement la meilleure chose qui ne me soit jamais arrivé. Elle était solide et optimiste. Elle m’aimait, me rassurait, me stimulait. Nous nous sommes mariés en juillet à la maison communale d’Ixelles, devant tous nos amis et notre famille, avec du riz qui pleuvait sur nos têtes et un traiteur écolo qui nous a fait pique-niquer dans le bois de la Cambre. J’étais heureux et ma vie me plaisait.
Aujourd’hui, quand Agathe me croise à l’improviste dans notre appartement, elle s’aplatit contre le mur, les yeux baissés. Nous nous parlons à peine, avec embarras et ennui. Nous ne partageons plus rien, ressemblons à des étrangers vaguement hostiles et ne jouons plus aux cartes. Le frigidaire est vide, l’appartement est glacé et je suis affreusement déprimé. Agathe s’éloigne de plus en plus et depuis l’automne dernier, tout s’écroule autour de moi, à l’unisson des feuilles, de la pluie et du froid…
***
Mars 1874, Théâtre Royal du Parc, Bruxelles
Spectacle : « La Dame aux camélias », Alexandre Dumas fils
Deuxième qualité physique nécessaire au Comédien : les proportions du corps.
Il faut que le Comédien soit grand, bien pris dans sa taille, de visage expressif et agréable. Mais la beauté absolue n’est pas nécessaire au théâtre ; une artiste peut avoir un visage vague, et être à la scène parfaitement séduisante si elle est proportionnée, c’est-à-dire si elle a la tête petite, le col long, la taille courte, les jambes et les bras longs.
Sarah Bernhardt, l’Art du Théâtre
– Dieu était dans la salle, Suzanne, tu as entendu ?
– Oui, Madame. Quelle belle salle ! vous avez eu raison d’accepter Bruxelles.
– N’est ce pas ? Voilà un public comme je les aime, enthousiaste, attentif, concerné. Un peu bruyant, mais nous n’allons pas nous plaindre !
Sarah Bernhardt a eu droit à plusieurs rappels, et les Bruxellois l’ont applaudie longuement. Sur scène, Sarah est la Dame, elle en a la pâleur, la souffrance, les désespoirs, et surtout « elle meurt merveilleusement bien ». Mais s’il est vrai que Sarah s’identifie parfaitement à Marguerite Gautier, c’est néanmoins la première fois que le spectacle est monté au théâtre du Parc de Bruxelles, et comme d’habitude, Sarah a souffert d’un trac immense avant d’entrer sur scène. Vite rassurée par le public, elle est ravie à la fois par les lieux et l’ambiance du Parc, rénové depuis peu à grands moyens de tissus, de velours, et de tapis. Les papiers muraux des loges et du foyer ont été remplacés, et le cadre général du théâtre est spacieux et suprêmement élégant.
Sarah est de bonne humeur, et toute la troupe avec elle, sauf Suzanne Gallois, l’habilleuse, qui est épuisée. Elle dort mal, se réveille rongée par l’angoisse, et craint sa patronne qui a parfois une aptitude incroyable à l’adoration le matin et à la haine le soir. Sous le bruit et l’agitation, elle se tasse. Elle aimerait alors retourner chez elle, en Normandie, elle rêve de champs à l’herbe très verte, très grasse, une herbe où elle pourrait s’étendre et rêvasser. C’est le rêve qui lui manque le plus, mais elle n’a ni le temps ni les moyens d’y accéder.
Et Sarah Bernhardt, tout occupée d’elle, ne voit rien, ne comprend rien. Elle continue à parler, à tournoyer au milieu de la loge, à prendre une brosse, la déposer, la reprendre enfin. Puis, dans un élan subit, elle se tourne vers Suzanne.
– Suzanne ?
– Oui, Madame.
– Suzanne, regarde-moi, je te prie. Non, pas comme ça, regarde-moi vraiment, dans les yeux. Lève-toi.
Suzanne se lève, se place en face de sa patronne, la regarde, lui sourit timidement. Sarah la fixe, ses petits yeux noirs sont rétrécis et brillent sous le maquillage.
– Tu es malade ?
– Non, Madame.
– Fatiguée ?
– Non, enfin oui, peut-être que oui…
– Réponds, Suzanne, oui ou non ?
– Oui, je crois que oui.
Suzanne se tient droite. Elle a saisi la brosse et prend quelques mèches de Sarah qu’elle lisse lentement. Sarah ne dit rien, lui abandonne sa tête, les yeux fermés. Puis elle se redresse, elle a réfléchi.
– Ecoute-moi bien, Suzanne, demain matin, Lucien t’amènera à la gare. Tu rentres chez toi, je ne veux plus te voir pendant, disons, une semaine. Est-ce que ça irait, une semaine, oui, ça devrait aller, je pourrais m’arranger seule ici, tout le monde est coopérant, tu ne dois te faire aucun souci.
Et elle se lève, va vers une sacoche en cuir qui ne la quitte jamais et en retire une liasse de billets.
– Tu prends ceci, tu ne discutes pas, et je te reverrai dans huit jours.
Suzanne secoue la tête, elle ne veut pas prendre l’argent.
– Et si tu ne prends pas à la seconde cet argent, je ne veux plus jamais te voir de ma vie, tu entends ? Alors, maintenant, tu viens m’embrasser, et tu quittes le théâtre. Je m’occupe de la voiture. Va, Suzanne, retourne à Dieppe, tu as besoin de te reposer.
L’habilleuse proteste encore.
– Moins que vous, Madame.
– Et quoi ? Tu as vu comme je suis bien ici ? Je n’ai plus de répétition, j’arrive au théâtre une heure avant le début du spectacle, je me promène dans le parc, nous sommes logées magnifiquement, que pourrais-je souhaiter de plus ?
Suzanne hoche enfin la tête avec un sourire. Elle pense à l’auteur de « la Dame », Monsieur Dumas Fils, un voisin, un ami de Madame, qu’elle rencontrait souvent à Dieppe. Oh oui, elle a tellement envie de rentrer à Dieppe, une semaine complète, quelle bonne, quelle merveilleuse idée ! Que Sarah la force à partir la comble. Ses façons douces et attentives, prodiguées au bon moment, la réconfortent d’un seul coup.
Elle prend la main de Sarah, l’embrasse et se sauve. La comédienne rit, avec tendresse. Elle n’a pas menti en prétendant qu’elle se plaisait à Bruxelles. La vie y est moins trépidante, moins bousculée qu’à Paris, les avenues et les parcs sont larges, les tramways et les voitures à impériale confortables et Sarah aime beaucoup ce petit théâtre du Parc, qui sert à la fois de salle de fêtes et de cabinet littéraire. Elle a pu y louer des journaux pour un sou ! Et le grand parc de Bruxelles est une belle promenade publique parsemée de kiosques, de squares, de bassins, de pelouses et de parterres de fleurs. Mais c’est le kiosque attenant au théâtre qu’elle préfère, un élégant kiosque en fonte décoré de treillages en bois. Elle s’est assise sur un banc, à l’abri des regards, et elle prend dans son sac la photo de Maurice, qui ne la quitte jamais. Elle embrasse le jeune visage adoré.
Elle se revoit dix ans auparavant, arriver avec Madame Guérard devant le hall de l’hôtel de Flandre et de Hainaut, pour rencontrer le Directeur de ce même théâtre du Parc où elle triomphe aujourd’hui. C’est ce soir-là qu’elle avait vu Henri pour la première fois, dans les jardins de l’hôtel particulier du Comte de Bruce. Elle avait bu beaucoup de vin de Champagne, dansé à n’en plus finir des polkas et des valses, et c’est avec lui qu’elle s’était réveillée le matin suivant, dans une imposante demeure princière bordant le parc de Bruxelles. Henri de Ligne lui plaisait beaucoup, c’était un homme infiniment doux et raffiné. Lui, fou d’elle, lui avait promis son nom et sa fortune. Mais Sarah avait tout refusé pour rejoindre Paris, abandonnant Henri et un avenir aristocratique et sécurisant. Elle avait compris quelques semaines plus tard qu’elle était enceinte.
Maurice Bernhardt est né en 1864 à Bruxelles. Quand, vingt-cinq ans plus tard, Henri de Ligne lui proposera de le reconnaître et de lui rendre son titre et son nom, Maurice déclinera poliment.
***
Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre.
Louis Jouvet
Gabrielle Gallois est une femme discrète, mais c’est quelqu’un qui compte dans le village. Tout le monde sait que la grand-mère de Gabrielle était l’habilleuse de Sarah Bernhardt, la plus grande comédienne de tous les temps.
Gabrielle écoute la radio, qui annonce la mort du Roi Baudouin 1er, décédé d’un accident cardiaque, pendant ses vacances en Espagne. Gabrielle pense à Marthe Claissant, sa petite voisine belge, une femme attachante qui lui est toute dévouée. Elle est certaine que Marthe va pleurer, le peuple belge adore sa famille royale. Au fait, Marthe est-elle royaliste ? Gabrielle le lui demandera tout à l’heure. Marthe vient tous les jours, lui apporte à manger et, à deux, elles regardent le feuilleton de l’après-midi. Puis, l’infirmière du Centre de Soins à domicile arrive pour une petite toilette et installe Gabrielle pour la nuit. Marthe rentre alors chez elle. C’est une voisine de rêve, serviable, discrète, et Gabrielle l’aime beaucoup.
Elle écarte le rideau. C’est que Marthe est en retard, et Gabrielle l’attend avec impatience. Elle arrive enfin avec un panier tressé contenant une compote d’abricots, du pain d’épeautre et une grande motte de beurre frais.
– Ah ! vous voilà, ma pauvre Marthe ! Vous avez entendu les nouvelles ?
– Oui, ce matin. Une mort inattendue, les Belges sont certainement sous le choc.
– Et la succession ? Qui devient roi dans votre pays ?
– Je n’en sais trop rien, Baudouin n’avait pas d’enfants. Son neveu ou son frère, je suppose.
– Ah ! je croyais que vous étiez plus au courant !
– Vous savez, moi, depuis que je vis en Normandie, je suis devenue plus française que belge.
– Oui, c’est une chose que je peux comprendre. Dites-moi, Marthe, j’aimerais vous parler en toute confiance.
– Allez-y, je range tout ceci dans le frigidaire, et je vous écoute. Oh ! mais je vois que vous n’avez rien mangé hier. Il va falloir que je vous gronde, Gabrielle, vous n’avez plus que la peau sur les os ! Parlez, parlez, je vous apporte une petite compote, vous m’en direz des nouvelles.
– Oui, merci, ma chère. Voilà, je crois, enfin… je ne suis pas certaine, mais il faut que je vous dise… le docteur Kremer est venu, et… en gros, je ne verrai pas Noël.
