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Sénégal, de nos jours. Sali, boulotte aux idéaux plein la tête, est étudiante en psycho. Elle décide d'écrire la biographie de sa mère adoptive, Klara, espérant en apprendre davantage sur ses propres origines. Seule Klara détient le secret de la mort mystérieuse de la mère biologique noire de Sali. Mais Sali suspecte sa maman blanche de lui cacher la vérité... La jeune Sénégalaise se fait-elle du cinéma ? En écoutant Klara dérouler le fil de sa longue vie, Sali ira de surprise en surprise.
L'histoire d'une quête identitaire, de destins croisés qui vous embarquent au pays de la Téranga.
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Mai 2021
ISBN : 979-10-95999-56-0
© Les Lettres Mouchetées
Pointe-Noire – Congo
Illustration de couverture : Constantin Payerne
Fanny Campan
Sangs mêlés
roman
Les Lettres Mouchetées
La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature.
Le temps retrouvé,
Marcel Proust
Le parfum des marguerites
Je referme doucement la porte de l’appartement de Klara. Il empeste les fleurs fanées. Je ne sais pas où elle se procure tous ces bouquets de marguerites. Elles ne sont pas locales, elles doivent lui coûter les yeux de la tête.
—Ba legui1, Sali.
Le gardien armé de l’immeuble me salue. Je repasserai demain. Tout le monde le sait dans le quartier. Je suis une habituée. Je remonte la rue Mohamed V, bousculée par les banabanas2, klaxonnée par les taxis jaunes. Sourde à leurs appels. J’ai envie de marcher pour regagner ma chambre universitaire. J’ai trouvé Klara dans un drôle d’état aujourd’hui. C’est ma mère adoptive. Blanche. Néerlandaise. Je l’appelle « Ma’Blanche » pour la différencier de l’autre. La Noire. Celle qui est morte. Je dis aussi « Ma’Toubab3 ». Mais il faut être d’ici pour comprendre. Ma mère adoptive n’a pas arrêté de rouspéter aujourd’hui. Très amère. Cela ne lui ressemble pas. En temps normal, quand je la vois, je me sens remplie d’énergie. Là, elle m’a vidée.
Au feu rouge du marché Sandaga, je croise le jeune albinos édenté que je trouve toujours à la même place. Sa peau, couverte de tâches, est mouchetée. Son nez, aussi épaté que le mien. Ses membres flottent sous son boubou vert élimé aux manches. Je suppose qu’il n’a aucune maman pour le rafistoler. Il sourit, comme tous les jours depuis que je fais ce chemin. Je lui donne cent francs CFA. 4
—Dieureudieuf, Yalla na la Yalla moussal5.
Il trépigne. Sa timbale retentit des pièces récoltées. Le policier posté au feu bloque la circulation pour que je traverse la route en sécurité. Le feu doit être défaillant. Les coups de sifflet du policier, entre autres tentatives pour discipliner les automobilistes, ne rendent pas la circulation plus fluide. Je suis des yeux la longue file de voitures à l’arrêt depuis l’entrée du Plateau. Un joli bazar. Je pénètre dans l’enceinte de l’université. L’atmosphère est plus calme.
Ma clé fait deux tours dans la serrure et reste bloquée… Il faut que je demande à Pape de passer la graisser. Il étudie comme moi à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal. Il est en dernière année de sciences économiques et sociales. Il a deux ans de plus que moi. Alors il se la joue. J’évite de faire appel à lui de façon trop régulière. Des fois qu’il prenne ça pour une invitation… Je n’ai pas de temps à consacrer aux garçons. Ils ne m’intéressent pas. Quand il est question de femmes : tous coupables ! Il n’y a qu’à voir mon père dont on raconte qu’il a violé ma mère, ou le mari de Klara qui est un monstre. Elle préfère dire : pervers narcissique.
Quelle différence ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire exactement ? Klara m’a promis qu’on en parlerait en cours de psycho. Ça fait déjà trois ans qu’elle a entamé un procès contre lui. Je tchippe6en y pensant. J’espère qu’elle va gagner. Et qu’elle sortira de sa phase marguerites séchées. J’ai toujours su qu’elle aimait ces fleurs-là, c’est vrai, mais elles ne prenaient pas autant de place dans son intérieur. Klara aura bientôt soixante-dix ans, elle mérite d’être enfin sereine.
Il n’y a pas d’électricité et mon frigo est vide. Je m’écroule sur mon canapé-lit. Cette marche au soleil de midi m’a épuisée. J’ai un cours dans une heure mais aucune envie d’y aller. Klara m’a déprimée. Je suis encore saoule des émanations douçâtres de son intérieur et je n’ai pas aimé sa remarque lorsque sa bonne, Kiné, m’a servi un coca.
« Tu sais, Sali, le sucre, j’éviterais à ta place. »
Klara ne m’a jamais dit qu’elle me trouvait grosse…
Sur mon petit bureau, il y a une photo de nous. Posée bien en évidence. Elle porte un ensemble ocre. Distinguée. Racée. Je suis déjà une petite boulotte dans ses bras et elle pose sur moi un regard énamouré. La date et le lieu de la photo sont griffonnés au dos : Keur Marie Ganar, février 1998. J’avais trois ans. C’est le jour où elle est devenue ma maman pour de vrai. Ses cheveux blonds sont retenus par des lunettes de soleil aux larges montures.
Keur Marie Ganar a été ma maison d’accueil jusqu’à ce que j’atteigne la majorité. C’est Klara Van Kroonhart qui l’a créée. Elle en a confié la gérance à des sœurs. Blanches elles aussi. Nous étions plein de petits bébés noirs nourris au biberon par des religieuses. Il y avait aussi ma copine Disquette. Elle ne s’appelle pas vraiment Disquette mais comme elle est fine et jolie, elle, tous les hommes la désignent ainsi. Elle plaît, ça c’est certain. À force, j’ai oublié son vrai prénom. Je me concentre. Je crois que c’est Khadi…
Khadi-Disquette est mon amie d’enfance. On a grandi ensemble chez les bonnes sœurs de Keur Marie Ganar. Moi, on m’appelle Sali. J’aime pas trop… ça fait salie… Klara, Ma’Blanche, elle, fait l’effort de dire mon prénom en entier. Et pourtant, c’est ma maman noire qui a choisi ce prénom. Pas elle. Dans le sud de mon pays, une ville porte ce nom, avec un « y » à la fin : Saly. C’est la station balnéaire chic pour les Blancs. Et pour les piroguiers. Les piroguiers, c’est le nom que je donne aux hommes qui se prostituent avec des vieilles Blanches venues en vacances sur la Petite-Côte, au sud de la capitale. À l’affût de jeunes mâles virils. Eux d’argent. Tout le monde y trouve son compte. Il y a aussi des hommes blancs gras et ventripotents qui payent des jeunes Sénégalaises pour leur masser les pieds et le reste ! Mais ça, c’est connu. Les femmes qui font pareil, on en parle moins.
Les religieuses nous ont tout donné, tout appris : à manger proprement avec des couverts, à repasser nos jupes et nos chemisiers, à coudre des napperons. Klara passait très souvent nous rendre visite. Klara, notre mère à tous. Klara, notre mère Teresa. Elle m’a choisie moi, sur toute la portée. Elle m’a adoptée dès qu’elle m’a vue. Elle raconte que « c’est à cause de cette lueur maligne que tu as dans l’œil droit ».
J’aime quand elle dit ça. En y repensant, je me dis que j’ai été dure ce matin de partir si vite à cause du parfum des marguerites. Je ne suis plus une ado en crise. Il faut que je trouve comment l’aider, lui faire plaisir. C’est ce que font les enfants lorsque leurs parents vieillissent. Rendre ce qu’ils ont reçu. La monnaie de la pièce. Cette chambre, par exemple, c’est Ma’Blanche qui la loue pour moi. Qui règle toutes les factures avec celles de l’université. En attendant que je sois une psychologue fortunée et que je puisse payer une retraite à ma mère, il me reste à lui rendre hommage par un autre moyen.
J’attrape mon cartable, je ne dois pas être en retard en cours. Klara cumule déjà trop de soucis avec son ex-mari.
Je repose la photo. La reprend. Un détail…
Dans l’autre main, ma maman blanche tient une cigarette entre ses doigts fins. Quelque chose cloche.
Les origines
—Quand tu as besoin d’être huilée, n’attends pas trop longtemps ma belle !
Ce que Pape peut être lourd tout de même ! J’esquisse un vague sourire. Éviter de le vexer. Qui sait si je n’aurai pas encore besoin de lui pour changer une ampoule, réparer la chasse d’eau, etc. On n’attend pas des filles de Keur Marie Ganar qu’elles sachent faire ce type de besognes. C’est l’affaire des mecs.
—Tu viens au rond-point de l’œuf ce soir ?
—Non, j’ai des partiels à préparer.
— Attention, Sali ! À force, tu vas te gâter et finir vieille fille !
Je ris. Klara me serine depuis toujours que je n’ai pas besoin d’homme dans la vie. Enfin, pas besoin de mari. Un homme, ça peut servir de façon occasionnelle. D’après Klara, la maîtresse occupe la meilleure place. Normal, Ma’Blanche a divorcé. A-t-elle eu des hommes dans sa vie depuis ? Maintenant qu’elle est libre, elle pourrait s’en donner à cœur joie ! Je me retiens de le lui demander. Pas le genre de question qu’on pose à sa maman. Même adoptive.
Cet après-midi, en plein cours sur l’énurésie, j’ai eu l’idée du siècle ! Je vais écrire la vie de Klara. Sa biographie. Dans sa bouche, sa vie sonne comme un roman. L’interviewer. Tout retranscrire. Lui changer les idées ! Surtout, raviver sa mémoire dans cette étape difficile. Tous les combats menés, les barrières franchies, le bonheur qu’elle apporte aux autres. Nous, en premier, les enfants de cette maison d’accueil qu’elle a fondée dans les années quatre-vingt-dix. Elle en a sauvé d’autres. Des femmes violées comme ma mère noire, des handicapés, des fous, des dépressifs… Le curriculum vitae de Ma’Blanche est long comme les bras de mon voisin Pape. J’ai oublié de lui dire au revoir. J’étais perdue dans mes pensées. Mais voilà, l’entreprise colossale qui s’offre à moi me remplit l’esprit.
La nuit est tombée. L’heure est à la prière. Je monte dans un taxi. Le soir, je préfère circuler en voiture. Le chauffeur emprunte la corniche ouest. Les pêcheurs remontent leurs pirogues. Mon ami albinos du feu rouge s’est assoupi contre le muret qui jouxte la plage où se marchande encore la pêche du jour. Je grimpe les escaliers en guise de sport. Me donner bonne conscience ! Je me bouche les narines en prévision de l’atmosphère renfermée. Surprise ! ça sent le lait de coco et le curry !
Klara s’active dans la cuisine pendant que je lui expose mon projet.
—Ma chérie, je cherchais justement un nègre !
—On dit porte-plume, Maman.
— Quoi qu’il en soit, écrire ma vie est une excellente idée ! Tu sais, j’aimerais bien le faire moi-même, mais c’est impossible. Regarde mon agenda. Trop de travail. Et ce procès qui n’arrange rien !
Klara réchauffe le plat cuisiné par Kiné. Elle touille la sauce curry dont les effluves embaument la pièce.
—C’est ce que j’ai pensé, Ma’. Je suis super touchée que tu acceptes mon idée ! C’est pour te remercier de tout ce que tu fais pour moi. Et pour les autres. Alors à ton tour de recevoir un joli cadeau. Je ne suis pas sûre d’y arriver mais je vais essayer.
— Ma belle Salimata, tu es capable de réaliser ce qui compte pour toi. Tu peux concrétiser tes rêves. Tu sais ça. Moi j’ai confiance en toi.
— Merci Ma’. Je ne sais pas ce que je serais sans toi.
Je joue avec les magnets qui ornent le frigo de la cuisine de Ma’Blanche. Elle en rapporte de tous les pays où elle se rend en vacances.
—Je peux t’enregistrer avec mon téléphone, s’il te plaît ? Tu me racontes ta naissance ? On doit commencer comme ça dans une biographie, pas vrai ?
— Salimata ma beauté, je suis en mesure de remonter dans mes souvenirs d’enfant depuis l’âge de quatre ans. Avant, je n’ai que des impressions fugaces.
Je mets la table comme j’ai appris à le faire chez les sœurs. Ma’Blanche aime avoir tous les couverts bien en place. Comme cela, une fois qu’on est assis, on n’a plus besoin de se relever pour chercher quelque chose.
—Voilà ce que je sais : je suis née d’un amour incommensurable entre deux êtres d’exception. À ma naissance, les tigres hurlaient. Ne va pas prendre cela pour une métaphore, c’est véridique. Mon père a fait le tour de ce petit village d’Indonésie en me portant à bout de bras. Fou à lier. Fou de moi. Partout, il vantait ma beauté. C’est ce don qui m’a joué tellement de mauvais tours par la suite.
—C’est vrai, Ma’. Tu es tellement belle.
—Oh merci ! Plus autant qu’avant… Jérémie m’a volé ma jeunesse.
—Le traître !
— Oui, il m’a ridée comme une vieille pomme cuite.
— J’adore les pommes au four.
Nous dînons. Douce quiétude. Le voyant vert de mon téléphone portable est allumé. J’espère que l’enregistrement sera exploitable malgré les bruits de vaisselle.
—Et alors, Ma’, ton premier vrai souvenir ?
Elle s’essuie les lèvres avec sa serviette sur laquelle on peut lire Klara Van Kroonhart en lettres brodées.
C’est moi qui la lui ai offerte pour la fête des Mères.
—Il y a bien ce moment… Nous embarquons dans le paquebot pour la Hollande. C’est la première fois que j’y vais en vacances. Le coucher de soleil sur le Pacifique est éblouissant lorsque nous mettons les voiles. Et puis la traversée qui n’en finit pas… Je devais avoir quatre ans environ. On navigue un mois au moins. Je me souviens d’une jolie poupée en costume traditionnel néerlandais dans une petite boutique de souvenirs sur le pont… Autant te dire que pour moi, c’était le comble de l’exotisme !
Nous rions de concert.
—Et ses sabots ! Je crois que je suis restée toute une nuit à l’observer ! Non, je suppose que j’étais si fascinée que ce jouet a été le compagnon de mes songes.
Elle s’envole. Ma maman blanche m’emporte avec elle dans sa nostalgie de l’Indonésie. Mon téléphone fait tout le travail. Pendant ce temps, je me baffre. Des mots autant que du plat. Un vrai délice ! Du riz avec une sauce verte. Je trie seulement les morceaux de porc. Pourquoi faut-il qu’elle s’obstine à m’en faire manger ? Elle sait pourtant que c’est khalam7! Je ne me plains pas. Il reste toujours une assiette pour moi dans la cuisine de Klara.
— Je suis la fille de survivants. Note cela, s’il te plaît. C’est pour eux que je veux raconter ce que tu vas écrire. Pour leur amour enraciné dans le respect total de leur individualité. Un amour fou. Ils se sont aimés jusqu’au dernier souffle.
—Comment se sont-ils rencontrés ?
— Mes parents sont nés en Indonésie dans les années vingt. Pendant la seconde guerre mondiale, le Japon, allié des nazis, poursuit son assaut contre l’Asie en envahissant l’Indonésie – à l’époque, les Indes néerlandaises, et ceux qui gênaient, on les mettait dans des camps.
Ma parole, il faut que je révise mes cours d’histoire et de géographie.
La vie de Klara : une légende ! Elle me la raconte en boucle depuis mon plus jeune âge et je bois ses paroles. J’adore. Je jalouse son bonheur d’enfance. Moi qui ne me souviens quasiment pas de ma maman noire. Quant à mon père… Un homme qui viole sa femme conserve-t-il son statut de père ? Ce n’est pas le moment idéal pour interrompre Ma’Blanche. Je relance la discussion, on parlera de moi une autre fois. Ma’Blanche a retrouvé des couleurs. Je m’en réjouis.
—Tes parents ont vécu l’horreur des camps ? Qu’est-ce qu’ils avaient de « gênant » ?
— Jusqu’à leurs vingt-trois ans. Cinq ans d’infamie absolue.
—Ils t’ont raconté ?
— Jamais on n’a parlé de ces choses-là. C’est regrettable. Mes parents n’avaient pas conscience que les traumatismes, même tus, peuvent se transmettre d’une génération à l’autre.
— Tu veux dire qu’ils n’ont pas eu la chance de faire une thérapie avec toi ?
Parce qu’en plus de se piquer d’adoption, Ma’Blanche officie comme thérapeute. La meilleure de toute la capitale ! Tout le monde le dit. Enfin celles et ceux qui le savent. Ma’ reste discrète sur son métier. Pape, par exemple, il me taquine souvent. « Qu’est-ce qu’elle fait ta Toubab comme métier pour gagner tout ce xhalis ? Agent secret ? »
La majorité de mes copains sénégalais pense que les Blancs sont nés avec un portefeuille dans la bouche. Pape est plus averti. Il enquête. En fait, mon voisin se méfie un peu de ma maman Toubab. Ma’Blanche dit que tout le monde a besoin d’un psy. Elle n’a jamais pu me soigner moi, parce que je suis sa fille et que ce ne serait pas éthique. Leçon d’amphi de première année !
Ses patients ont beaucoup de chance. Elle les sauve.
—Ça, c’est toi qui le dis. Mais en un sens, je te rejoins. Quel dommage que mes parents aient gardé le mystère sur ces cinq années de démence.
Une « enfant-coffre » ! Elle aussi. L’aveu est énorme. Un « enfant-coffre » désigne un enfant élevé dans le secret. Comme moi. Klara m’a promis qu’un jour elle me dirait comment elle a rencontré ma mère noire. L’autre. J’ai tellement besoin de connaître la vérité sur mes origines bien que je sois terrorisée par ce que je pourrais apprendre. Ma’Blanche dit que je dois attendre d’être prête. Je n’aurais jamais pensé qu’il y avait des zones d’ombre dans l’enfance de ma mère adoptive. Un proverbe clignote dans mon esprit : « Les cordonniers sont les plus mal chaussés. » Je me tais. On se passe le dessert. Une salade de fruits. Léger. J’ai encore faim.
—Tu as trié les petits bouts de viande, ma belle ? Tu sais que c’est important les protéines.
On s’installe sur le balcon. Deux chaises en rotin, une minuscule table où poser cendrier et cigarettes, un petit jardin japonais. Je n’ai plus de batterie. Je branche mon téléphone dans la cuisine. Il y a un groupe électrogène dans l’immeuble. Pratique. La chaleur tombe. La rumeur d’en bas nous parvient par écho. Les voitures circulent encore. Quelques notes de musique s’échappent du restaurant où se pressent les expats pour goûter la meilleure viande rouge du pays. La rue où vit ma maman est calme. Avant, quand elle était mariée, elle habitait dans une belle villa de Fann Résidence. Et ensuite dans un grand appartement du centre-ville. Je n’y suis jamais allée. J’ai envie de dormir ici ce soir. J’attends qu’elle me le propose. Klara allume une cigarette. Elle a du chic quand elle fume ses mentholées. Fines. Longues. La fumée nous enveloppe. Je repense à la photo qui nous représente chez moi.
—Ma chérie, dans ta biographie, ne t’étends pas sur l’Indonésie. J’accorde très peu d’importance à cette époque. Mieux vaut que tu commences par l’Éthiopie. Mon pays de cœur. Et surtout, il faut que tu parles du Ras Tafari ! Mon mentor !
— Oui Ma’. Mais ta vie n’a pas commencé à l’âge de cinq ans, si ? Je veux bien résumer mais il faut quand même que j’aborde la question. En cours de psycho, on nous a appris que les six premières années de notre existence sont les plus importantes.
Ma démarche d’investigation est sérieuse.
—Si tu le dis… Tu t’y connais sans doute mieux que moi en la matière. Avec tous les livres que tu dévores depuis ton plus jeune âge ! En Indonésie, nous vivions dans une maison coloniale entourée de galeries. J’ai des visions furtives : une moustiquaire autour d’un lit à baldaquin…, la chaleur intense et aussi l’humidité... Bien plus humide qu’ici. Mais au fond, ce sont les goûts qui ont imprimé mon palais. Pas étonnant qu’à chaque période de vacances en Hollande, je me rue dans les restaurants indonésiens. Comme ce que tu as mangé ce soir…
— C’était succulent.
— Je m’en lèche encore les doigts.
—C’est du Nasi Goreng.
— J’adore !
— C’est riche. J’évite d’en abuser.
Klara a beaucoup maigri depuis qu’elle a divorcé. Elle est redevenue aussi svelte que sur ses photos de jeunesse. Moi je l’ai toujours trouvée radieuse. Elle dégage quelque chose de rassurant et de solaire. Il se fait tard. Klara va prendre sa douche. Je sirote ma tisane. Je patiente seule devant les croix coptes, les clés en argent, les dizaines de photos d’enfants. La nôtre trône dans un cadre doré. Ma maman blanche n’a pas d’enfant naturel. Tous les enfants qu’elle a fait adopter, tous les adultes qu’elle guérit à son cabinet, toutes les femmes qu’elle forme : c’est sa famille à elle.
J’ai un peu froid et pas envie de rentrer, de supporter que le chauffeur de taxi fasse des détours dans le méandre des rues de la ville, de retrouver la solitude de ma chambre exiguë… Pas envie de voir la montagne de livres que je dois compulser avant les examens. La barbe ! Ma’Blanche m’appelle dans la salle de bains. Elle applique sa crème hydratante sur son visage en mouvements circulaires du bout des doigts. J’ai toujours adoré ce rituel, depuis la première fois où Klara est venue me chercher, à la pension des bonnes sœurs protestantes. Première invitation à une soirée pyjama ! Je devais avoir quinze ans et elle venait de s’installer seule dans cet appartement, après son divorce d’avec Jérémie.
—Pour en revenir à notre conversation, la seule trace des camps maudits dans notre vie était l’interdiction formelle d’acheter japonais. Un ordre indiscutable. Pas de jaune ! Interdits les voitures Suzuki ou les appareils photo Canon. Je n’ai jamais désobéi. Je ne te raconte pas le casse-tête pour choisir mes crèmes de soin ! Du coup, j’achète américain.
La peau de Klara est froissée comme les pétales d’une marguerite. Sous les douces rides, son sourire m’illumine.
—Je passe un temps fou à déchiffrer les étiquettes. Sans savoir précisément ce qui aurait pu m’arriver, je pressentais un risque, je respectais la consigne. Mes parents sont morts à présent. Mais je ne me suis autorisé les sushis que l’année dernière ! Et après j’ai eu mal au ventre.
L’anecdote est rigolote. En sous-entendu, ses boyaux marqués au fer rouge par cette tragédie familiale, son estomac sujet aux antécédents généalogiques. Sa rhinite chronique. Son nez qui la pique lorsqu’elle sent un coup fourré. Les choses qu’elle ne sent pas. Je la connais, Ma’.
—
