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Retrouvez Lauryn, Milly et Julien dans leurs nouvelles aventures !
2167. Milly, Lauryn, Julien ont quinze ans.
Perdus entre montagne et forêt tropicale, ils subissent leur Vitaltest, un lâchage initiatique, au milieu d’une bande d’adolescents qui apprennent à maîtriser leur pouvoir élémentaire.
Les amitiés émergentes n'empêchent pas les rivalités de se réveiller et une véritable lutte pour leur survie s'instaure.
Alors que les événements s’enchaînent, ils se rendent compte que leur épreuve n’a rien d’une colonie de vacances. Une question s’impose alors. Une question dont la réponse pourrait être bien pire que tout ce qu’ils peuvent imaginer : et si le Vitaltest n’était pas ce qu’il devrait être... ?
Sans limites nous entraîne dans un monde adolescent. Amitié, amour, cruauté et souffrance, une aventure explosive où réalité et imaginaire se confondent… parfois pour le pire.
EXTRAIT
Plus rien n’avait de sens. Plus rien n’avait de goût. Ni d’odeur. La nourriture était sable, les effluves fleuris qu’elle rencontra sur le chemin du retour lui donnèrent des haut-le-cœur. Chacune de ses pensées était engloutie dans un maelström de noirceur. La respiration saccadée, elle gardait les yeux rivés au sol. Un abîme se creusait en elle, lui labourait la poitrine comme un animal en colère… Le crâne compressé dans un étau de fer, elle sentait l’afflux sanguin battre à ses tempes. Les perceptions annihilées, seule subsistait une douleur sourde qui lui déchirait les entrailles. Comment aurait-elle pu savoir qu’une souffrance pareille existait?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Clara Suchère a commencé à écrire
Vitaltest à quatorze ans. Elle en a seize aujourd’hui, et prépare un bac scientifique. Elle est passionnée de montagne, de lecture et, bien sûr, d’écriture.
Vitaltest est une saga fantasy où la magie ne résout pas tous les problèmes.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Clara Suchère
II - Sans limites
© Yucca Éditions, Carmaux, 2016
Depuis plus de cinquante ans, l’année de leurs quinze ans, les adolescents sont soumis au Vitaltest, un examen en deux parties. Un examen qui détermine le reste de leur existence et les marque à jamais…
Vitaltest – I – Sans repères
2167. Dans une société d’après-guerre, les hommes vivent maintenant en harmonie avec la nature.
Milly, Lauryn et Julien passent leur Vitaltest, un rite initiatique en deux étapes. D’abord le Test, où ils choisissent l’élément qu’ils pourront maîtriser pour le reste de leur vie, puis le Lâchage, pendant lequel ils doivent survivre un mois en milieu hostile.
Les trois amis se réveillent entre forêt et montagnes péruviennes. Ils trouvent refuge dans les vestiges d’une ville inca, où ils font la connaissance d’autres adolescents, parmi lesquels Amélie, Théo, Kim, Trystan et le mystérieux Skandar. Très vite, nos héros s’aperçoivent que survivre dans la nature n’a rien d’un jeu. Entre la nourriture qui manque, les blessures qui s’accumulent et l’apparition d’une bande adverse menée par la vicieuse Virginie, la situation devient vite incontrôlable. Sans parler de la découverte inexplicable d’une via ferrata au milieu de nulle part…
La seule aide qu’ils peuvent espérer provient du container, un caisson, dans lequel sont stockés des éléments indispensables à leur survie, qui doit s’ouvrir lors du quinzième jour.
Mais alors qu’ils sont sur le point de trouver un équilibre, un incendie provoqué par Virginie ravage leur abri, causant la mort de Quentin.
La règle était pourtant claire : impossible de mourir pendant un Vitaltest. Chargé de son organisation, le Conseil est censé assurer leur parfaite sécurité.
Mais à cette heure, rien n’est moins sûr…
Milly
Plus rien n’avait de sens. Plus rien n’avait de goût. Ni d’odeur. La nourriture était sable, les effluves fleuris qu’elle rencontra sur le chemin du retour lui donnèrent des haut-le-cœur. Chacune de ses pensées était engloutie dans un maelström de noirceur. La respiration saccadée, elle gardait les yeux rivés au sol. Un abîme se creusait en elle, lui labourait la poitrine comme un animal en colère… Le crâne compressé dans un étau de fer, elle sentait l’afflux sanguin battre à ses tempes. Les perceptions annihilées, seule subsistait une douleur sourde qui lui déchirait les entrailles. Comment aurait-elle pu savoir qu’une souffrance pareille existait?
Elle ferma la porte de sa chambre, et resta immobile au milieu de la pièce, les jambes flageolantes. Son regard parcourut tous les détails du mobilier et de la décoration en une seconde. Avisant un petit miroir qu’Il lui avait offert, elle s’en approcha après avoir jeté son sac à terre et ôté ses chaussures. Le saisissant, elle contempla son reflet. La fille qui la dévisageait ne pouvait pas être elle. Ce visage rouge, ces yeux bouffis, ces cheveux en bataille, et, par-dessus tout, ce vide dans son regard, comme si on lui avait arraché son âme. Une colère puissante s’empara d’elle. Chris Helword n’avait pas le droit de la réduire ainsi.
Dans un petit cri plein de rage, elle brisa le miroir contre le mur sans se soucier des éclats de verre qui ricochèrent et se plantèrent dans son avant-bras. Les boîtes en porcelaine qu’il lui avait offertes pour son anniversaire subirent le même sort. Elle saisit la lampe à deux mains et la jeta de toutes ses forces contre la commode. L’ampoule s’éteignit sous le choc, dans un grésillement suivi d’un minuscule éclair. La pièce fut plongée dans la pénombre.
Le regard de Milly se tourna vers le cadre photo, dans lequel ils arboraient un sourire joyeux. Elle s’en empara et le mit à terre, puis le brisa de ses pieds nus. La douleur qui envahit son talon était enivrante. Elle continua de saccager sa chambre jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul souvenir de Chris. Seule au milieu de la pièce, luisante de sueur, elle baissa la tête et fixa ses bras.
De longs filets pourpres coulaient sur sa peau blanche. Plusieurs entailles parsemaient ses poignets et ses chevilles. Le sol était jonché de débris et de morceaux de verre. Elle s’effondra sur son lit sans se soucier du sang qui macula les draps. Enfin, les larmes jaillirent, intarissables. Elle entendit à peine sa mère frapper à la porte et l’appeler d’un air inquiet.
— Milly ? Est-ce que ça va ? J’ai entendu des fracas…
— J’ai cassé un verre. C’est bon, tu peux partir.
Malgré ses efforts, sa voix flancha sur les dernières syllabes. Elle renifla et ferma les paupières en s’enfonçant les ongles dans la paume de ses mains.
— Tu es sûre que ça va, ma chérie ?
— Oui, oui, mais j’ai beaucoup de devoirs.
— Bon, je te laisse alors…
Les pas s’éloignèrent après quelques secondes d’hésitation. Milly avait l’impression que chacun de ses membres était aussi lourd que du béton. Les larmes baignèrent ses joues, laissant des sillons de feu sur sa peau.
De nouveau calme, elle se redressa sur son matelas. Le spectacle de sa chambre s’imposa alors. Elle ramassa la photo d’elle et de Chris et la regarda longuement. Ses doigts effleurèrent le visage figé de son ancien ami, laissant une trace rouge sur le papier glacé. De son autre main, elle sortit un briquet de l’un des tiroirs de son bureau.
Un instant plus tard, elle contemplait la flamme crépiter en dévorant le papier. Lorsqu’il fut entièrement recroquevillé et noir, elle souffla. Ses restes carbonisés allèrent rejoindre les débris de l’enfance de Milly sur le parquet.
Julien
— Ce qui signifie que nous sommes seuls. La récréation est terminée.
Ces mots sonnèrent comme le marteau s’abat sur l’enclume ou le bâton sur la surface lisse du gong. Inévitables, ineffaçables et engendrant plus de conséquences que n’importe quel discours.
Chacun des membres de la CAVI se tut, laissant un silence oppressant planer au-dessus de leurs têtes. Pour la première fois, la Communauté des Adolescents de la Ville Inca, ainsi qu’ils l’avaient ironiquement nommée quelques jours auparavant, se trouvait dans une impasse de laquelle leur astuce seule ne pouvait les tirer.
À mesure qu’il prenait conscience de toute l’ampleur de cette déclaration, Julien sentait son cœur s’emballer furieusement. Seuls. Le mot était brutal et infiniment terrifiant. Le simple fait de l’avoir prononcé avait déclenché en lui une vague d’angoisse qu’il peinait à refouler.
Sans chercher à masquer son trouble, il planta ses yeux dans ceux d’Amélie. Théo lui coupa la route alors qu’il allait parler.
— Mais si le Conseil est réellement absent, cela signifie que nous courons…
— Un danger réel, acheva la jeune fille à sa place.
— Il faut prévenir Virginie et sa bande.
Les mots étaient sortis spontanément de la bouche de Julien. Ils eurent pour mérite de déclencher un tollé au sein de leur petite assemblée.
— Quentin est mort à cause d’eux. Je te rappelle qu’ils ont été jusqu’à déclencher un incendie dans notre abri, signala Trystan avec morgue et colère.
Virginie Veyne était l’archétype de la peste manipulatrice et impulsive. Chacun de ses gestes était imprégné de malveillance pure, chacune de ses paroles avait une visée perfide. À la tête d’un petit groupe dont elle contrôlait soigneusement l’organisation, son ultime forfait avait coûté la vie à l’un des participants au Vitaltest.
— Justement ! argumenta Julien. Ils sont persuadés qu’aucun de leurs gestes ne peut mener à des conséquences graves, il nous faut les détromper. Ils prennent ça comme un jeu et ça risque de nous coûter une vie de plus si on ne fait rien.
— Je suis d’accord avec Julien.
La voix familière de Milly fit monter en lui une bouffée d’affection. Il esquissa un petit sourire dans sa direction, mais ses yeux verts regardaient ailleurs.
— Quoi ?
Amélie, Trystan et Kim la dévisagèrent, incrédules.
— Il serait plus prudent de prévenir Virginie et ceux de sa bande. Pour notre sécurité à tous.
Son timbre était mécanique, dénué de toute émotion. Julien fronça les sourcils, étonné par le tour que prenait la situation et la manière bizarre avec laquelle son amie réagissait.
— Virginie est instable et toxique, mais ce n’est pas une meurtrière. Elle changera d’attitude en voyant ce qu’elle a fait.
— Désolée de te contredire, mais ça reste à voir. Depuis que je la connais, Virginie a toujours été mégalomane, répliqua Amélie. J’ai peur que la prévenir ne fasse qu’empirer les choses.
— Je ne connaissais pas Virginie.
Toutes les têtes se tournèrent vers Trystan. Ses boucles blondes retombaient sur son front en lui conférant un air angélique et mélancolique.
— En revanche, Gaëtan était mon ami… souffla-t-il, les yeux dans le vague.
Frissonnant, Julien se remémora ce dernier aux côtés de Virginie alors que l’incendie faisait rage autour d’eux. Trystan avait cherché à le retrouver en début de Vitaltest, mais il n’aurait jamais imaginé que ce serait dans ces conditions. Il devait cogiter sur cette trahison depuis qu’il avait revu son visage.
— Je ne comprends pas ce qui lui est passé par la tête.
Kim posa une main réconfortante sur son épaule, incapable de trouver les mots. Fort heureusement pour elle, Skandar se chargea de rompre le silence en se raclant bruyamment la gorge.
— Je suis sincèrement désolé pour toi. Malheureusement, j’ai peur qu’on ait d’autres sujets de préoccupation dont il faut discuter. Et concernant Virginie, je ne vois pas l’intérêt de la prévenir qu’elle dispose de toute liberté pour nous tuer.
Milly et Julien baissèrent la tête, vaincus devant les murmures d’approbation des autres. La conversation s’orienta sur les restes de Quentin, un sujet trop macabre pour Théo apparemment, qui s’empressa de prétexter une nausée pour s’éclipser. Il fut décrété que Trystan, à l’aide de ses capacités d’Air, rassemblerait ce qui restait du corps calciné dans le sweat du défunt, ce qu’il alla faire de mauvaise grâce.
Il revint deux minutes plus tard, tenant à bout de bras une sorte de baluchon roussi par les flammes, fermé par la chaîne du cristal de Quentin. Lauryn s’empressa de le faire léviter pour que Trystan, qui pâlissait à vue d’œil, aille soulager son estomac à quelques pas de là.
Le silence s’installa tandis que tous prenaient conscience de la gravité de la situation. Ils étaient perdus au milieu de nulle part, sans protection aucune et avec une pyromane en liberté. L’anxiété s’était taillé sa place dans tous les esprits. Sans un mot, Ève prit la situation en main et étendit les bras devant elle.
Un grondement remonta des entrailles de la montagne. La terre se mit à bouger, trembler, se retourner, manipulée par une force invisible. L’adolescente ne quittait pas le sol des yeux. Lorsqu’elle abaissa les mains, une fosse assez profonde s’étalait devant elle. Lauryn déposa le sinistre baluchon dans la terre et Ève s’empressa de reboucher la tombe avant de faire pousser de l’herbe et des fleurs à boutons d’or dessus. Ainsi, une fois le Vitaltest achevé, sa famille pourrait exhumer ses restes afin de lui offrir un adieu décent.
Cette tâche macabre accomplie, un silence gênant s’instaura. Aucun d’entre eux n’avait été proche du disparu. Les mots censés lui rendre hommage ne venaient pas spontanément. Kim finit par s’éclaircir la gorge, puis avança d’un pas.
— Qu’il repose en paix, déclara-t-elle, achevant par ces mots la seule cérémonie qu’ils pouvaient offrir au défunt.
Milly
Milly regarda longuement l’estafilade qui courait sur son avant-bras. Du pus commençait à suinter des bords de la blessure, mais il y avait plusieurs jours que Julien avait trouvé la bonne combinaison de plantes à utiliser dans ces cas-là, grâce à ses capacités de Terre. Dès qu’ils auraient réglé des soucis plus immédiats, il lui fabriquerait un cataplasme de sa recette personnelle.
En attendant de pouvoir procéder à une désinfection plus efficace, elle tira des profondeurs de la terre un filet d’eau qui vint rafraîchir sa peau boursouflée. Son cristal scintilla d’une lumière bleue qui alla en s’estompant une fois l’effort terminé. Il n’y avait que sept jours qu’ils avaient effectué le Test, mais la maîtrise de son élément était déjà devenue une extension d’elle-même.
La question qui se posa aussitôt fut celle de leur prochain abri. Les restes calcinés de la maison ne pouvaient évidemment plus leur servir. Aucun d’entre eux n’avait envie de passer la nuit là où Quentin avait dû expirer dans d’atroces souffrances, et de surcroît à quelques pas de sa tombe.
Ils se remirent en route, le moral au plus bas et le cœur lourd. Même Julien, dont le rôle de pitre était maintenant officiel, était plongé dans un silence morose. Après un moment d’exploration dans le dédale des ruelles de pierre, ils finirent par dénicher une autre maison dans un bon état relatif.
La vie devait vite reprendre son cours s’ils voulaient survivre au Vitaltest. Pourtant tous s’assirent dans un silence complet, pour la plupart seuls dans leur coin. Un diaporama macabre défilait dans l’esprit de Milly qui laissa ses cheveux ébène masquer son visage pour éviter d’avoir à subir des regards scrutateurs.
— Je ne comprends pas, lâcha Skandar d’un ton frustré.
Seuls quelques-uns tournèrent la tête vers lui. Les autres avaient replié leurs genoux et enfoui leur visage dans leurs bras. Milly fut de ceux qui lui prêtèrent attention.
— Ça n’a pas de sens. Il n’y a jamais eu de problème de ce genre pendant les Vitaltest. Croyez-moi, j’ai bien étudié la question. Le seul décès a eu lieu la troisième année, parce que le gouvernement n’avait pas assez sécurisé l’épreuve. C’était le tout début de l’histoire du Lâchage. Tout le monde connaît l’histoire de l’adolescente qui avait été lâchée dans le Grand Canyon. Veina Lawrence.
Ce nom sonna aux oreilles de Milly comme un personnage de mythe, ce qu’il était devenu pour le monde entier. Une vieille histoire qu’on continuait à raconter, de temps à autre, sans qu’elle prenne une once de réalité dans les esprits cependant.
— Elle a chuté dans le vide alors qu’elle venait de recevoir la décharge qui devait l’endormir le dernier jour pour la ramener chez elle.
— C’est exact, approuva Kim, qui était sorti de son mutisme et venait se joindre à la conversation. Les autorités étaient tellement concentrées à ramasser tous les candidats que lorsqu’ils s’en sont aperçu, il était trop tard.
Milly frissonna. Elle était heureuse de ses nouvelles capacités. Mais si cela signifiait perdre l’un de ses amis, elle aurait préféré ne jamais les découvrir. Machinalement, elle joua avec une goutte d’eau, la faisant rebondir sur chacun de ses doigts. C’était comme un réflexe, aussi naturel que celui de respirer. Elle était continuellement en contact avec son élément.
— Si le Conseil n’est plus présent, cela signifie qu’il y a une faille dans leur système. Une grosse faille même.
Pour le coup, cette phrase réveilla l’attention et la curiosité de chacun.
— Tout va s’arranger dans les prochains jours, riposta Amélie. Ils vont se rendre compte que quelque chose cloche, si ce n’est pas déjà fait.
— Peut-être… dit Skandar, évasif.
Milly fronça les sourcils. Elle était la première qui avait rencontré Skandar Tarnes, au cours d’un combat particulièrement violent avec un puma. Si ses yeux ambre et son attitude mystérieuse continuaient de la troubler depuis, elle ne pouvait pour autant prétendre bien le connaître. Pendant un instant son attitude l’intrigua. Il croisa son regard. Le sourire qu’il lui adressa acheva de dissiper ses soupçons.
Il devait être midi quand Amélie mit fin au long silence qui planait sur le groupe.
— Pour ma part, il est hors de question que je me terre comme un lapin dans son repaire. On va finir par découvrir ce qui se passe vraiment. En attendant, j’ai faim !
Lauryn
Le ciel s’était à peine assombri, mais déjà tous étaient de retour dans leur nouvel abri. Ils mangèrent sans grand enthousiasme les plantes comestibles qu’avaient réussi à rassembler Ève et Julien en un après-midi. Au bout de six jours entiers de ce régime, Lauryn aurait donné n’importe quoi pour pouvoir engloutir un vrai repas chaud.
Pas mal de choses lui manquaient, depuis leur arrivée au milieu des montagnes. Sa famille lui manquait. Mérince lui manquait. La simple sensation de la brosse dans ses cheveux courts lui manquait. Mais la vraie nourriture, consistante et savoureuse, était encore ce qui lui faisait le plus défaut.
Après un moment, l’atmosphère finit par se détendre légèrement. Trystan improvisa un spectacle humoristique que Julien commenta avec un faux dédain comique à voir.
La soirée s’acheva sur une valse assez approximative. Trystan invita Kim sur sa scène improvisée, encouragé par des applaudissements enthousiastes. Ève siffla dans leur direction et Milly entama une chanson, bientôt reprise par tout le groupe. Lauryn rit avec les autres, heureuse que le spectre de Quentin se soit éclipsé des esprits, du moins pour cette soirée.
Du coin de l’œil, elle vit Skandar se glisser discrètement dehors. Elle applaudit une dernière fois le couple qui venait de s’écrouler à terre sous les rires et les huées générales après avoir trop tourné, puis sortit à la suite du jeune homme. Au détour d’une ruelle, elle finit par le repérer. Il s’était assis, les jambes repliées, adossé contre un muret partiellement écroulé. Elle vint le rejoindre. La seule lumière qui lui permettait de voir ses traits était celle de la lune, dont le visage blafard baignait d’argent les alentours.
— Je te dérange ?
Il secoua imperceptiblement la tête. Elle s’installa à ses côtés et leva les yeux pour contempler les étoiles, mais après la vive clarté du feu de camp elle dut battre un instant des paupières pour les distinguer. Un léger soupir s’échappa de ses lèvres. Elle détestait ne rien pouvoir faire pour améliorer la situation. Lauryn Gueniant avait appris à être maître de sa vie. Le simple fait de dépendre de quelqu’un d’autre, même si c’était le Conseil des toutes-puissantes autorités de Tairfeau, l’irritait.
— Tu crois qu’on peut s’en sortir ? lâcha-t-elle soudain.
— Bien sûr, c’est…
— Ne me sers pas le même discours qu’aux autres, s’il te plaît. Je ne suis pas Théo, tu ne pourras pas me rassurer avec deux ou trois mots réconfortants.
— Les chances sont minces, au vu de la situation, déclara-t-il avec une expression indéchiffrable.
— Je m’en doutais.
Le silence s’installa de nouveau. Lauryn arracha nerveusement une poignée d’herbe et la dissémina dans les airs en créant une légère brise. Maintenant qu’elle était au calme, seule, hormis la présence de Skandar, la frustration l’envahissait, aussi poignante que le désespoir ou la haine.
— Toi non plus, tu n’aimes pas ça.
Surprise, elle cligna les yeux, sans savoir que répondre. La phrase du garçon était plutôt inattendue, mais elle pensait saisir ce qu’il voulait dire. Néanmoins, elle joua la carte de l’incompréhension.
— Personne n’aime ça.
— Tu sais que ce n’est pas ce que je voulais dire, soupira Skandar. J’ai eu assez le loisir de t’observer pour voir que tu détestes être à l’écart des décisions. Tu feins d’être l’incarnation de l’optimisme, mais tu ne fais confiance qu’à toi-même et dès que quelqu’un tente de connaître tes pensées, tu te fermes comme une huître. C’est pour ça que parfois Milly et toi ne vous comprenez pas.
— Milly est ma meilleure amie. Je lui confierais ma vie.
— Peut-être. Mais elle aussi ferme son âme à tous ceux qui lui veulent du bien.
— Elle n’a pas toujours été comme ça. Elle a changé après… après…
— Après Chris.
Le fait que Skandar soit au courant ne l’étonna même pas. Elle haussa les épaules.
— Je n’aime pas penser que sans les moyens du Conseil nous sommes condamnés.
— C’est pourtant partiellement vrai.
— Je ne laisserai pas les erreurs de vieux débris du gouvernement me coûter les vies de mes amis, assena-t-elle fermement.
L’adolescent tourna enfin les yeux vers elle. Elle ne chercha pas à éviter son regard et le dévisagea sans la moindre gêne. Ses prunelles étaient d’or, mais son regard était froid. Vibrant d’intelligence. Il émanait de lui une aura particulière. Elle se surprit à sourire en songeant qu’elle comprenait enfin pourquoi Milly semblait si troublée en sa présence.
Depuis sa dispute avec Chris, Miliana n’avait jamais essayé de renouer des liens avec un garçon de son âge. Lauryn se réjouissait de ceux qui se créaient entre Skandar et elle, même si à son sens leurs caractères ne correspondaient pas. Ils avaient en commun leur côté renfermé, mais lui paraissait insensible, narquois, avec une tendance prononcée pour l’arrogance. Milly était la douceur incarnée, pleine de pessimisme, mais aussi d’empathie. Deux natures si différentes pouvaient-elles s’entendre ?
— Je vais rentrer, dormir un peu.
Il se contenta de hocher la tête avec un haussement de sourcil et de reporter son regard sur les monts sombres qui se découpaient en ombres chinoises. Leurs cimes déchiquetaient le ciel, aiguës comme si on s’était amusé à les éclater à coups de masse.
D’un pas tranquille, elle revint vers l’habitation qu’ils avaient élue unanimement. Elle y rentra silencieusement pour ne pas déranger les autres, déjà couchés, puis s’étendit aux côtés de Milly qui ouvrit les yeux. Elle ne s’était pas endormie.
— Ça va ?
— Oui. J’avais juste envie de prendre l’air.
Milly saisit sa main. Elles s’endormirent dans la même position, blotties l’une contre l’autre.
Julien
Le septième jour se leva sur le Pérou. Une semaine s’était écoulée depuis leur arrivée, soit le quart du temps qu’ils devaient passer dans ces montagnes… à supposer que l’on vienne bien les chercher le premier juin. C’était le premier dimanche de leur séjour. Bien entendu, il n’était pas question de se reposer.
Julien s’était réveillé à l’aube, tourmenté par l’insomnie. Incapable de refermer l’œil, il était sorti pour assister au lever du soleil dont le disque incandescent n’était occulté par aucun nuage. La nuit avait été fraîche. Il avait envie de se dégourdir les jambes. Assis dans l’herbe encore humide de la rosée du matin, il avait eu tout loisir de réfléchir à ce que l’incendie leur avait fait oublier momentanément, et qui le perturbait : la via ferrata.
Deux jours plus tôt, lui et quelques autres avaient fait une découverte surprenante en débroussaillant une partie de la forêt, aux alentours du village. Sur une paroi rocheuse, ils avaient remarqué la présence d’étranges barreaux en métal, visiblement fait pour en entreprendre l’ascension. Pour le moment, Amélie avait décrété qu’il fallait maintenir les autres dans l’ignorance, pour ne pas répandre la confusion.
Y avait-il un lien entre cet élément totalement imprévu et l’absence inquiétante du Conseil ? Oui, quelque chose ne tournait pas rond dans ce Vitaltest. Il sentait une atmosphère étrange qui n’aurait pas dû être. Son ventre se noua. Il brûlait d’envie de partager toutes ses anxiétés avec le groupe, mais la crainte de semer la panique le retenait. Théo ou encore Kim étaient bien plus fragiles que lui. De toute façon, il était inutile de les inquiéter dans la mesure où ils ne pouvaient rien faire pour arranger les choses.
Un bruit de pas le tira de ses pensées.
— Salut, Am’.
— Salut Neith.
— Insomnie ?
— Réflexion.
— Appelle ça comme tu veux, ricana Julien.
À sa grande surprise, elle s’assit à ses côtés. Il se garda bien de faire la moindre remarque et l’observa, d’abord plus pour l’agacer qu’autre chose. Puis il se prit à admirer ses prunelles d’un marron doux et chaud, ses quelques taches de rousseur et ses longs cheveux roux foncé dont la frange masquait une partie de son visage. Machinalement, il détourna le regard et fit pousser une petite fleur à ses côtés, avant de la cueillir et de la faire tourner en tenant la tige entre son pouce et son index. Même si ses cheveux étaient gras, même si elle avait une trace de suie sur la joue, même si ses yeux étaient cernés, Amélie était ravissante. Sa forte propension à l’exaspérer le lui faisait parfois oublier. Au fond de lui, il était étrangement flatté qu’elle s’assoie à ses côtés.
— La via ferrata… Elle n’est pas là par hasard.
Il sourit en secouant la tête, contrarié par sa propre stupidité. Amélie Debord ne l’avait pas rejoint uniquement pour profiter de sa compagnie, espérer le contraire aurait été… contre-productif. Il soupira.
— Je sais. Et je suis sûr que tu envisages la même chose que moi. Mais c’est non. Hors de question maintenant que les règles ont radicalement changé.
— C’est comme une échelle ! Barreau après barreau, tu grimpes et c’est tout !
— Et si l’un d’entre nous tombe… Tu imagines ce que ça signifie ? Je ne veux pas prendre la responsabilité de la mort de Kim, ou encore Ève ou Théo, ni aucun autre du groupe.
— Pas eux. Juste nous deux.
Interloqué, Julien ne sut que répondre.
— Je n’ai pas envie que tous soient au courant. L’inquiétude est contagieuse. Seuls Kim, Milly, toi et moi connaissons l’existence de ce passage. Il suffit de prétendre que nous allons explorer un peu pour chercher de la nourriture ou n’importe quel autre prétexte, et le tour est joué !
— Bien sûr, répliqua Julien, sarcastique. C’est sûr qu’avec notre complicité légendaire, il paraîtra tout à fait banal que nous partions ensemble en randonnée, comme les meilleurs amis du monde !
— Il suffit que nous nous rejoignions en bas de la paroi, pas besoin de partir ensemble, crétin. Si on y va cet après-midi et si tout se passe bien, on serait de retour en soirée, ce qui serait tout à fait crédible.
— Amélie… et si on était autre part qu’au Pérou ? En Europe par exemple.
— Impossible. Climat, faune, flore, dénivelé, ruines… Même le Conseil ne peut pas reproduire ça. Et de toute manière, le cas échéant, ça ne résoudrait en rien notre problème.
— Je sais. Je tentais juste de mettre le doigt sur ce qui nous échappe depuis le début, mais tu as raison. Ce n’est pas ça.
Il y eut un court silence.
— Je n’aime pas l’idée de trahir tout le monde, soupira-t-il.
— Tu préfères peut-être les exposer à un risque bien réel ? Lauryn insisterait pour nous accompagner, tout comme Milly, Skandar ou Ève.
Julien dut se rendre à l’évidence. Elle avait raison en tout point. Il ne pourrait pas trouver le repos avant d’avoir éclairci le mystère de la via ferrata, mais il était hors de question d’exposer les autres à de tels risques. Il soupira, à court d’arguments, et hocha la tête pour toute réponse. Amélie sembla s’en contenter et se releva avec un sourire triomphant. La facilité avec laquelle elle l’avait manipulé sidérait le jeune homme, mais il ne pouvait que se ranger de son côté, à son grand désappointement.
Sans un mot, elle fit volte-face et s’éloigna, le laissant seul. Seul avec ses pensées, ses regrets, ses angoisses et le soleil qui l’éblouissait, perché sur le faîte de la montagne.
Milly
Quand elle se réveilla, il devait être aux alentours de neuf heures. Lauryn avait les yeux ouverts, rivés sur le plafond. Théo et Trystan étaient les seuls qui dormaient encore, roulés dans deux coins différents. Milly s’assit et se frotta les paupières. La plaie à sa tempe que lui avaient infligée Fabrice et Quentin lors d’une bagarre, plusieurs jours auparavant, était complètement cicatrisée grâce au suc des plantes que Trystan avait étalé dessus. Elle s’étira et adressa un sourire à son amie qui le lui rendit, avant de l’imiter et de se lever. D’un accord tacite, elles sortirent de la construction.
Dehors, Kim faisait ses étirements quotidiens. Ève, Julien et Skandar n’étaient pas en vue. Quant à Amélie, elle avait tracé quelques traits grossiers dans la terre, qui semblaient représenter les différents lieux qu’ils avaient explorés jusqu’alors. Elle arborait une expression concentrée et ne les salua pas lorsque les deux filles s’approchèrent.
— Il faut reconstruire le conduit d’eau et un nouveau bassin, marmonna-t-elle comme si elle se parlait à elle-même.
— Pourtant nous nous sommes rapprochés de la source que tu as créée, objecta Lauryn. Il suffit de marcher jusqu’à elle et on y est en deux minutes.
— Toi tu cherches le côté pratique. Évidemment que nous pourrions utiliser la source. Mais moi je cherche le maximum de confort. Pour se laver les mains par exemple, ou même nettoyer les aliments, je doute que tu aies envie de grimper les rochers, même si le point d’eau est à deux minutes. Ce serait mieux de construire un bassin immédiatement accessible, tu vois ce que je veux dire ?
— Tu t’embêtes vraiment pour rien, soupira Lauryn.
— Tu vas apprécier ce rien quand ce sera fait, ricana la rouquine.
Lauryn secoua la tête et tira Milly par le bras.
— On va à la source, lança-t-elle avec une pointe de taquinerie à l’intention d’Amélie, qui ne daigna pas répliquer.
Les deux filles nettoyaient comme elles le pouvaient les traces de poussière que la sueur avait collées sur leurs jambes. Milly réchauffa un peu l’eau, qui était glaciale en altitude et aida son amie à décrasser rapidement ses cheveux couverts de terre et de brindilles avant de la faire évaporer. Lauryn secoua la tête comme si elle s’ébrouait, ce qui déclencha leurs rires.
Quelques minutes plus tard, elles étaient allongées dans l’herbe, préférant se faire sécher par les doux rayons du soleil matinal. La veille au soir, Milly avait perçu de la détresse dans le regard de Lauryn, mais n’avait pas voulu l’interroger. Maintenant, la curiosité la tenaillait. Elle s’assit en tailleur et fixa le visage de sa compagne.
— Pourquoi tu t’es éclipsée hier soir ?
Lauryn fronça les sourcils, puis son visage s’éclaira. Elle sembla se rappeler être sortie, la veille, sans lui avoir donné d’explications.
— J’avais envie d’un peu de calme, pour réfléchir.
Un sourire fleurit sur ses lèvres.
— Finalement, le Vitaltest n’est pas du tout comme je l’avais imaginé.
— Tu t’attendais à quoi ? Une colonie de vacances ?
— À peu près ! répliqua-t-elle en riant. Au fait, hier, j’ai parlé à Skandar.
Le visage de Milly se crispa aussitôt. Elle arracha une touffe d’herbe d’un geste nerveux, sans la regarder. Elle ressentait une désagréable sensation au creux de son estomac, comme si elle avait avalé quelque chose d’amer.
— Tu ne serais pas un peu amoureuse ? finit par lâcher Lauryn, sans parvenir à réprimer un nouveau sourire taquin.
Lauryn
Le visage de Milly se décomposa. Elle avait l’air tellement perdue que Lauryn éclata de rire. Devant son hilarité, elle rougit violemment.
— C’est vrai qu’il est… sympa…
Lauryn mima un haut-le-cœur, sans cesser de rire. Cet adjectif était tout, sauf approprié. Skandar ne dégageait pas la moindre once de sympathie et ne lui en inspirait pas plus. Milly rougit de plus belle. La jeune fille comprit qu’elle devait cesser avant de la mettre réellement mal à l’aise.
— De toi à moi, je te le laisse. Mais je comprends que tu aies pu succomber à ses charmes ravageurs…
— Tu exagères, rectifia Milly sans vraiment y croire, un peu embarrassée. Mais il est quand même…
— Insupportable ? Mesquin ? Agaçant ?
— J’allais dire attirant.
— Adjectif non approprié pour cet individu.
— Waouh… Tu n’es pas un peu dure, là ? rétorqua Milly, éberluée.
— Je vais te faire une confidence, murmura-t-elle en baissant les yeux. Je suis moi-même attirée par quelqu’un…
Elle se retint de rire devant l’air soudainement intéressé de son amie. Milly lui fit signe de continuer.
— Il est beau, grand, musclé, viril, intelligent et drôle…
— Qui ça ?
— Théo, c’est évident ! Tu ne le trouves pas génial ? fit-elle en éclatant de rire.
Milly leva les yeux au ciel et lança une gerbe d’eau dans sa direction. Encore hilare de sa propre farce, elle l’évita autant qu’elle le put tandis que l’autre secouait la tête, exaspérée, sans parvenir à cacher un sourire. Elle était heureuse de cette matinée. Elle avait l’impression que cela faisait une éternité qu’elles n’avaient pas discuté sérieusement toutes les deux ni ri de la sorte. Bien des choses avaient changé en quelques années, mais pas l’intensité de leur amitié.
— Milly ?
Lauryn entra dans la chambre, le cœur battant. Milly n’était pas venue en cours depuis trois jours. Elle ne lui avait laissé aucun message, et ne répondait à aucun appel, ni de Julien ni d’elle. Sa mère lui avait ouvert en lui disant que sa fille se sentait mal depuis quelques jours et avait préféré rester au lit au cas où elle couverait quelque chose. Lauryn n’avait pas évoqué Chris, dont elle était sûre qu’il était la cause de cet enfermement soudain.
La lumière avait beau pénétrer à flots par la fenêtre à croisée, il n’en régnait pas moins une atmosphère étouffante et pesante à l’intérieur. Son regard tomba sur une forme couchée sur le lit, inerte. S’approchant, elle s’assit sur le bord du matelas et secoua l’épaule de la jeune fille. Celle-ci ne réagit pas. Elle la secoua plus fort. Un grognement émergea des couettes.
— Laisse-moi, Lauryn.
Son timbre rauque serra le cœur de cette dernière.
— Qu’est-ce qui se passe, Milly ?
— Rien.
— C’est à cause de Chris, c’est ça ?
— Je t’ai dit de partir ! gémit-elle. Tu es venue me torturer, c’est ça ? Me regarder comme un animal de foire… Miliana Ryuma, tellement accroché à son meilleur ami qu’elle ne supporte pas de le perdre !
L’injustice de ces paroles frappa Lauryn plus fort qu’une gifle ne l’aurait fait. Pourtant, elle ne se décida pas à abandonner la partie.
— Tu dis n’importe quoi, Milly. Tu n’es pas dans ton état normal. Tu peux être triste, mais…
— Triste ? ricana-t-elle.
Le visage de son amie émergea des draps. Lauryn eut un mouvement de recul. Ses yeux ternes, soulignés par des cernes gris, complétaient une figure blême. Ses cheveux étaient hirsutes. On aurait dit qu’elle n’avait pas trouvé le sommeil depuis des jours.
— J’ai l’air triste, peut-être ? s’enquit Milly d’une voix doucereuse.
La gorge de Lauryn se noua. Non, elle n’avait pas l’air triste. Elle avait l’air désespérée, à bout. Elle secoua la tête et lui frictionna l’épaule.
— Je suis là. Quoi qu’il arrive, je serais toujours avec toi, et Julien aussi.
— Ne me parle pas de lui, murmura-t-elle, les yeux brillants.
— Milly…
— Pars. Je ne veux pas te voir. Ni toi, ni personne.
Elle renifla, la mâchoire contractée. Lauryn se releva, comprenant qu’elle ne pouvait rien faire de plus pour le moment. Elle quitta la chambre à reculons, un poids de plomb sur ses épaules.
— Je reviendrai tous les jours jusqu’à ce que tu ailles mieux. Promis.
Elle ferma la porte derrière elle et quitta la maison comme on quitte un cimetière : avec tristesse et nostalgie, en accélérant le pas.
Et elle tint sa promesse.
Julien
Lorsque Julien revint dans leur abri pour manger un morceau, il constata que leur groupe était pour une fois au complet. Amélie l’ignora comme à son habitude et il fit de même. Il aurait paru étrange aux autres qu’il en soit autrement. Kim faisait ses exercices d’assouplissement quotidiens, Skandar taillait une branche avec une pierre coupante et Théo aidait Ève à balayer les débris, brindilles, poussière et gravats qui s’étaient accumulés à l’intérieur. Il s’assit aux côtés de Milly et Lauryn, l’air sombre. L’atmosphère était tendue. La présence de Virginie et de ses acolytes jetait comme un voile menaçant sur eux. La CAVI, Communauté des Adolescents de la Ville Inca, était supérieure en nombre, mais ils connaissaient maintenant la vérité, ce qui les empêchait de riposter, comme de juste. Aucun d’entre eux n’avait envie de devenir un meurtrier.
— Cet après-midi, j’irai chercher de quoi manger, lâcha Julien avec un regard vers la maigre pile de fruits qu’avait réussi à récolter le groupe.
— On a besoin de toi pour construire le nouveau bassin, fit remarquer Kim.
— Ève et Amélie s’en chargeront très bien.
— Pas moi, annonça cette dernière. Milly me remplacera, je lui ai montré comment faire. Je préfère explorer la forêt.
— Voilà autre chose, commenta Trystan en fronçant un sourcil.
— Je veux voir s’il n’y a pas un abri plus sûr, où les autres ne pourront pas nous trouver.
— Ça me paraît raisonnable, acquiesça Lauryn, closant ainsi le débat.
L’après-midi même, Julien sentit une boule dans sa gorge. Tout se passait à merveille et pourtant, il avait l’impression qu’il était en train de préparer la plus grosse bêtise de sa vie. Il tenta d’ignorer cet instinct et chassa ces pensées désagréables. Il allait juste grimper une montagne. Faire une via ferrata sans aucun équipement. Ah oui, et accompagner une fille complètement dingue et antipathique. Avait-il besoin de rapporter tous ses faits et gestes à tout le monde ? Non, il était libre de ce qu’il voulait faire. Sous ces mauvaises excuses, il cessa de culpabiliser et se mêla aux conversations sans plus y penser.
Crétin.
Comment avait-il pu s’imaginer un seul instant que l’ascension d’une montagne sans aucun équipement serait un jeu d’enfant ? Rien qu’en levant la tête et en faisant glisser ses yeux sur les barreaux de métal qui sinuaient sur la paroi, il avait envie de rentrer chez lui et de se jeter sous son lit. À ses côtés, Amélie ne semblait plus si sûre d’elle.
— On peut rentrer, proposa-t-il d’une voix douce, une lueur d’espoir dans les yeux.
— Non.
Bon. Tant pis pour la voix douce.
— C’est du suicide ! Si tu cherches une manière originale de mettre fin à tes jours, je te suggère d’aller à Paris et de sauter de la grande roue. Mais seule. Et en silence.
— Tu étais d’accord pour y aller, Neith !
— J’étais. Imparfait de l’indicatif. Indique une valeur passée…
— La ferme. Viens ou ne viens pas, c’est ton problème. Moi je vais le faire, avec ou sans ton aide. Et tu pourras toujours te brosser pour que je te raconte ce qu’il y a en haut et ce que j’ai découvert.
— Je dois être vraiment dingue, dit-il en contemplant une énième fois la paroi rocheuse. Deux dingues, une via ferrata, pas d’équipement et quelque chose que l’on ne connaît pas et qui n’existe peut-être même pas, à découvrir. La recette du succès, je suppose…
— Tu commences à comprendre, approuva-t-elle, un sourire en coin.
Milly
Presque tout le monde était parti vagabonder ou rechercher de la nourriture. Avec l’aide de Lauryn, Kim et Ève, elle avait réussi à construire un nouveau bassin, un peu moins bien conçu que le premier, mais tout de même utilisable. Avec cette chaleur, un peu d’eau fraîche était la bienvenue.
Du coin de l’œil, elle avait observé l’attitude de Skandar envers Lauryn, et inversement. À sa grande surprise, mais aussi à son grand contentement, les deux s’ignoraient consciencieusement, sans que personne ne semble s’apercevoir de quelque chose.
Elle n’avait pas été totalement franche envers Lauryn. Elle avait mis du temps à s’en rendre compte, mais le garçon aux yeux d’or l’attirait de plus en plus chaque jour. Pourtant malgré leur ascension du versant de la montagne, malgré ce qu’ils avaient vécu ensemble, on n’aurait pas pu les qualifier de proches. Du moins, pas proches comme Julien et elle pouvaient l’être, même si ce dernier était hors concours. Elle le connaissait depuis tellement d’années… Une petite voix sournoise se glissa en elle.
Le temps ne veut rien dire. Même les amis les plus anciens peuvent se retourner contre vous aux moments les plus critiques.
Elle secoua la tête tandis qu’un fragment de son passé faisait irruption, comme souvent depuis quelques jours. Chris était une exception. Une grosse exception.
Milly détestait quand Lauryn venait et s’asseyait à ses côtés. Comme si elle comprenait. Comme si elle avait la capacité de comprendre. Elle haïssait les moments où elle lui parlait d’un ton condescendant, avec une douceur mielleuse et écœurante. Quelque part au fond d’elle, elle se sentait coupable de ne pas lui être reconnaissante de prendre soin d’elle. Mais avait-elle besoin de quelqu’un ? Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’on la laisse tranquille, seule, dans la sécurité rassurante de sa chambre.
