Sans prises - Clara Suchère - E-Book

Sans prises E-Book

Clara Suchère

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Beschreibung

De nouveaux dangers, bien plus grands que le Vitaltest, attendent nos héros et leurs amis...

Lorsqu’à la fin du Vitaltest les adolescents de la ville Inca se retrouvent rapatriés dans leur région d'origine, leur monde a perdu ses capacités élémentaires et la situation est chaotique. Montrés comme des bêtes de foire, utilisés pour parer au plus pressé, manipulés par le gouvernement de Tairfeau, haïs ou adulés, ils sont les seuls désormais à pouvoir agir sur l'air, l'eau, la terre et le feu dans un univers qui ne fonctionnait que grâce à ces dons partagées entre tous.
Les seuls, non... Terrence Scythe, (ses neveux) Skandar et Ariana, agissent toujours en toile de fond pour exécuter la suite de leur plan.
C’est dans une toute autre jungle que Lauryn, Milly, Julien et leurs camarades se retrouvent plongés. Celle de la politique et des luttes d'un pouvoir vacillant.
Réussiront-ils à survivre à des dangers bien plus grands que ceux qu’ils ont affrontés au Pérou, lors de leur Vitaltest ?

Plongez-vous sans plus attendre dans ce quatrième tome des aventures de Milly, Lauryn et Julien. Une saga fantasy passionnante, pleine d'aventures et de rebondissements !

EXTRAIT

Jamais il ne s’y habituerait. Derrière les hublots, la foule grondante les fixait comme un fauve affamé, avide de se repaître. La porte coulissa lentement et les premiers descendirent quelques marches jusqu’au sol. Contenant son angoisse, il lui adressa son plus beau sourire, engoncé qu’il était dans son costume flambant neuf. Il se sentait plus vulnérable que jamais, devant ces objectifs impitoyables qui les mitraillaient à l’instant même, pourtant il s’astreignit à paraître calme et sûr de lui. Ils passèrent devant quelques dizaines de curieux et de reporters retenus par un cordon d’agents de sécurité, mais Gaëtan savait que le pire était à venir. Il s’avéra qu’il avait raison.
— Souriez, grinça Stella en les précédant, vous êtes filmés.
Le trait d’humour ne fit rire quiconque. Une fois dépassés les premiers groupes de spectateurs, ils découvrirent enfin le nombre incroyable d’individus amassés devant le prestigieux palais de l’Assemblée européenne. Le cortège, ouvert par Virginie au bras de Liam, conservait un silence tendu. Il surprit certains couples se prendre discrètement la main. Lui n’avait personne. Pas le moindre soutien. Ils avaient beau être tout un groupe, parfois il se sentait plus seul que jamais. Même si au cours du mois qui s’était écoulé, il avait noué des liens plus étroits avec quelques-uns des adolescents de la CAVI et même de l’ancienne bande de Virginie.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE - A propos du tome 1

Comme après une longue ballade dans en forêt, on referme Vitaltest en se sentant plus proche de la nature et impatient d’y retourner ! - Alicia
L'auteure a bien géré son thème et elle a une belle écriture. Je vous le recommande si vous aimez le genre d'Hunger Game, le suspense, les défis et j'en passe. - Blog Lily and the World of Books

À PROPOS DE L'AUTEUR

Guère plus âgée que les héros de son roman écrit pendant sa jeune adolescence, Clara Suchère, à dix-neuf ans, poursuit ses études à la Faculté de médecine. Elle profite de ses vacances, dans le calme des Hautes-Alpes, pour écrire.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Clara Suchère

IV - Sans prises

© Yucca Éditions, Carmaux, 2018

Ils ne savaient pas que c’était impossible,

alors ils l’ont fait.

Mark Twain

Simule. Dissimule. Ne te fie à personne.

Dis du bien de tout le monde.

Prévois avant d’agir.

Prologue

Personne ne comprit comment il avait pu déjouer aussi facilement les systèmes de sécurité du complexe.

La journée avait commencé de façon totalement ordinaire et monotone, quand un certain nombre d’écrans du palais de Tairfeau s’illuminèrent brusquement.

Un visage d’homme souriant apparut. Rien dans son apparence ne le désignait comme une personnalité exceptionnelle. Pourtant, quand il prit la parole, les accents mélodieux de sa voix captèrent l’attention de tous les occupants du palais.

— Chers Chanceliers, bonjour. Je ne sais au juste quel portrait a été fait de moi, aussi me permettrai-je de me présenter dans les formes. Je m’appelle Terrence Scythe, et le message que vous visionnez est actuellement diffusé sur votre écran, car vous faites partie des Chanceliers déjà en poste il y a dix-sept ans.

L’homme prit alors une grande inspiration, comme s’il se remémorait la teneur exacte de son allocution.

— Vous devez certainement vous demander en quoi priver la planète entière de ses capacités constituait pour moi un intérêt. Il me sera assez simple de vous répondre. Je suis actuellement en mesure de restituer toute cette énergie et de fait, toutes vos capacités élémentaires. Je ne demande qu’une contrepartie simple.

Son sourire s’effaça pour laisser place à une expression froide et inébranlable.

— Un procès et la vérité. Fouillez dans vos noires archives et vous comprendrez ce dont je veux parler. Je veux que les crimes que vous avez perpétrés soient punis et révélés au grand jour. Je veux que le statut d’Esprit soit reconnu, bien que tout ait été fait pour qu’il n’en existe jamais plus. Le monde entier saura la vérité et alors seulement, j’envisagerai de rétablir la situation.

Il inspira.

— J’attendrai que vous preniez votre décision. Si aucune annonce officielle n’a été faite d’ici quelques semaines, je me verrai dans l’obligation d’agir. Je ne suis pas sûr que vous ayez la moindre envie de savoir ce dont est capable un Esprit contrarié. Et ne croyez pas une seule seconde pouvoir trouver une autre solution.

Il agita un doigt devant l’objectif.

— Je suis la seule solution. Quand tous vos précieux adolescents auront été discrédités, il ne vous restera aucun rempart. Estimez-vous heureux que je vous laisse une alternative. Pour l’instant.

Les écrans virèrent alors au noir. Chacun des hommes et femmes qui avaient entendu les paroles de Terrence Scythe retint son souffle, un horrible pressentiment lui étreignant le cœur.

La manipulation du Vitaltest n’avait été que la première partie d’un plan.

Et chacun des adolescents rescapés devait rester dans l’ignorance.

Chapitre 1 : Tairfeau

Amy

De grands rires sonores couvraient le bruit émis par la télévision à écran incurvé, dans un coin du restaurant. À cette heure ne restaient que les habitués qui n’avaient depuis longtemps plus aucun scrupule concernant la tranquillité des lieux. La nuit était déjà bien avancée, mais les clients persistaient à la héler pour quémander de nouveaux verres. S’astreignant à la patience et au sourire, Amy commençait néanmoins à fatiguer au bout de cinq heures de service. Ses mains tremblèrent lorsqu’elle s’empara du plateau que sa collègue avait préparé à la suite de sa commande. Elle sentit ses paupières alourdies et ses membres fatigués crier grâce. Sans ralentir la cadence, consciente des yeux fureteurs du patron qui pouvaient l’épier à chaque instant, elle alla porter leurs bières à deux hommes tapageurs qui avaient déjà bu plus que de raison.

— Votre commande, annonça-t-elle d’un ton poli avant de s’éclipser en direction des cuisines.

Le Fiar était un petit restaurant assez fréquenté, en ville, qui affichait toujours complet. Elle savait qu’elle aurait dû bénir chaque instant passé à servir et à sourire à la clientèle : elle n’avait obtenu ce job d’été que par un ami de sa mère. Nul doute qu’elle ne l’aurait jamais décroché sans cet appui, car nombreux étaient les candidats qui affluaient, dans l’espoir de se faire un peu d’argent de poche dans cet établissement reconnu, pour un nombre de postes très restreint.

L’intérieur était d’un blanc immaculé, toujours parfaitement éclairé par les lumières tamisées diffusées automatiquement à la tombée de la nuit. Disposées de façon apparemment aléatoire dans la salle, les tables, aussi bien les grandes que les petites, étaient des plus sophistiquées. Un écran tactile intégré dans leur plateau permettait aux clients de formuler le moindre de leurs désirs, aussi bien pour les commandes que lorsqu’il s’agissait de faire réchauffer un plat ou demander un autre service. Néanmoins, contrairement à certains restaurants, le Fiar avait décidé de garder un côté authentique en maintenant des employés pour le service et l’accueil.

Elle n’avait pas sitôt franchi le seuil qu’une sonnerie attirait de nouveau son attention. Un coup d’œil vers le panneau d’information encastré dans le mur lui apprit qu’elle devait apporter un café à l’une des tables. Maugréant tout bas, elle croisa le regard compatissant d’une des rares employées et haussa les épaules en repartant dans le sens inverse, après avoir raflé une tasse au passage.

Prenant garde à ne pas se brûler, elle la récupéra fumante dans la machine prévue à cet effet, puis gagna d’un pas un peu moins vif que d’habitude la table d’où émanait la demande.

— L’un de vous a commandé un café…

La jeune femme lui adressa un sourire courtois, mais distrait. Son attention était focalisée sur les informations qui défilaient sur l’écran à côté d’elle et de son compagnon. Des images de foule massée devant un bâtiment qu’Amy mit du temps à reconnaître. Il s’agissait d’un palais inconnu aux lignes gracieuses et épurées, dans le style de l’après-guerre. Malheureusement, le son était trop bas pour qu’elle puisse entendre les commentaires des journalistes. Devant son regard perplexe, la femme expliqua :

— Les gamins français ne devraient pas tarder à arriver.

— Arriver où ?

— Je crois qu’ils sont en Europe, si ma mémoire est bonne.

Depuis la Guerre Quaternaire, les pays d’un même continent avaient été unifiés sous l’autorité d’une seule Assemblée pour une meilleure efficacité. Tous avaient pensé que c’était temporaire, mais il était apparu que six grandes unités étaient plus aptes à maintenir la paix que les quelque deux cents pays initiaux. Ainsi, il existait six grandes Assemblées dans le monde, mais chaque pays conservait son autorité sur un grand nombre de domaines. L’ensemble des Chanceliers locaux élisaient à leur tour trente représentants à l’Assemblée Générale de Tairfeau. Ce système avait déjà fait ses preuves par le passé, il permettait de gouverner l’ensemble de la planète dans une même ligne directrice.

La réponse de la cliente était assez vague, mais la taille du palais filmé lui fit comprendre que les « gamins français » s’apprêtaient à atterrir près du siège de l’Assemblée européenne. Sur le perron flottaient les deux drapeaux de Tairfeau et de l’Europe coalisée.

— À part rester cloîtrés au palais de Tairfeau et s’amuser à des dîners officiels, ils ne font pas grand-chose depuis l’Interruption, grommela l’homme en tapotant du bout des doigts l’écran de commande.

Ce simple geste fit bouillir Amy. Elle était à côté de lui, mais il se sentait obligé de lui parler par l’intermédiaire d’une machine. Quittant le programme d’information des yeux, elle lui répondit d’une voix un peu plus froide qu’elle ne l’aurait voulue.

— Je vous rappelle qu’ils ont consacré du temps au générateur central de Tairfeau. C’est grâce à eux que nous ne sommes pas réduits à recourir aux anciennes méthodes sur cette île. Et ils se soumettent à une batterie de tests chaque jour.

Il la toisa avec un mépris sous-jacent, mais perceptible, suspendant son geste.

— C’est ce que tout le monde s’échine à répéter, oui. Qu’en aurait-il été si ces gamins n’avaient pas existé ?

— Nous n’aurions plus aucune ressource connue d’énergie élémentaire sur Terre, rétorqua-t-elle avec aplomb, en essayant de filtrer le moindre doute sur son visage ou dans sa voix.

— Exact, reconnut-il, avec un sourire en coin qu’elle ne comprit pas.

Sans plus lui prêter attention, il effleura la touche de validation sur son écran de commande. Une seconde plus tard, la sonnerie caractéristique du panneau de contrôle se fit entendre en direction des cuisines.

Il était vingt-trois heures passées quand son employeur lui donna la permission de prendre congé. Éreintée, elle attrapa sa veste suspendue à un crochet, et l’enfila en vitesse. Le Fiar ne tarderait pas à fermer, une fois que les derniers clients attablés auraient décidé de rentrer chez eux.

La nuit était claire et étoilée. Elle tira doucement la porte de derrière, avant de fourrer ses mains dans ses poches et d’avancer tête baissée. À une heure aussi tardive, un lampadaire sur trois était éteint pour prévenir le gâchis d’énergie. Une énergie dont on avait plus que besoin ces derniers temps. Plongées dans la pénombre, les rues étaient silencieuses. Elle n’habitait pas très loin, mais elle avait hâte de pouvoir se détendre un peu après une longue soirée de service.

En passant devant l’un des nombreux massifs de fleurs qui ornaient la ville de Tairfeau, elle se figea. Inconsciemment, ses doigts se rapprochèrent jusqu’à les effleurer. Même dans la semi-obscurité, elle pouvait percevoir leurs couleurs et leurs pétales gorgés de vie. Une vie qu’elle ne pourrait sûrement plus jamais sentir. À cette pensée, sa gorge se noua. Elle se détacha à contrecœur des plantes et pressa le pas. Sa main se porta au pendentif qu’elle gardait autour de son cou nuit et jour. La plupart des gens faisaient de même, mais certains avaient décidé de ne plus l’arborer. Amy était des premiers. Pour elle, son cristal attendait simplement le moment de se réanimer et de voir ressurgir les tourbillons verts qui s’y agitaient autrefois.

Elle avait passé son Vitaltest un an auparavant. L’élément Terre faisait partie intégrale de sa vie, quand sa perception avait brusquement disparu, un mois auparavant. Elle revivait toutes les nuits l’instant où cette sensation de présence qui l’accompagnait au quotidien, s’était évaporée. Comme une bougie qu’on souffle. L’Interruption, comme chacun l’appelait maintenant.

La suppression de leur énergie élémentaire avait changé leur vie. Plus question d’entretenir ses propres cultures dans son jardin, de réfrigérer soi-même les produits alimentaires et toutes ces petites actions quotidiennes qui, jusqu’à présent et sans qu’ils s’en aperçoivent, leur avaient rendu la vie plus facile. Avec la disparition des capacités élémentaires, les besoins en énergie s’étaient accrus de façon alarmante. Mais, paradoxe des plus inquiétants, la production de cette énergie avait grandement diminué. Sans Air pour s’occuper des éoliennes, ni Terre pour exploiter la biomasse, comment alimenter toute une ville en électricité ?

Pour le moment, l’homme qui avait commis ce crime monstrueux courait toujours. Tout ce dont on avait bien voulu les informer, c’était qu’il s’agissait d’un acte terroriste imprévisible commis par un certain Terrence Scythe, dont le visage avait été tenu secret. Les scientifiques baragouinaient chaque jour à la télévision pendant des heures pour leur expliquer que les adolescents de Tairfeau se trouvaient si près de son rayon d’action qu’ils avaient paradoxalement été épargnés. Mais ce qui animait le plus les débats, c’était les motivations obscures du criminel.

La jeune fille emprunta plusieurs raccourcis sans la moindre appréhension. Le taux de criminalité à Tairfeau avoisinait le quasi-nul. À ses yeux, la ville, bien que totalement artificielle, était la plus belle au monde. Ses maisons blanches et alignées, aussi bien que ses immeubles du centre-ville, étaient environnées de bosquets, d’arbres disséminés dans les avenues et de monceaux de fleurs éclatantes. Elle dépassa son ancien établissement scolaire, tourna à gauche en s’engageant dans une impasse en lacets qui menait à sa maison, une jolie demeure simple derrière une tonnelle fournie et un petit jardin qu’Amy adorait.

Au-dessus de la porte d’entrée s’inscrivait l’une des dix Citations que ses parents avaient choisie en achetant la demeure : « La Nature ordonne, l’Homme obéit ». Chaque habitation était censée en afficher une. Les lumières étaient encore allumées, bien que la plupart des stores soient baissés. En général, ses parents et a fortiori son frère, de trois ans son cadet, veillaient tard.

— C’est moi ! annonça-t-elle en rentrant.

D’un coup de pied, elle se débarrassa de ses chaussures, avant de passer la tête dans le salon.

— Tu as travaillé tard, fit remarquer son père en lui jetant un coup d’œil.

Installé confortablement dans son fauteuil, il parcourait un livre sur une tablette miniature. La télévision était allumée, mais le son avait été réduit au minimum. Amy hocha la tête avant d’ôter sa veste et de la poser sur le dossier d’une chaise.

— Il y avait particulièrement beaucoup de clients, aujourd’hui.

Elle remarqua alors sa mère assise dans un autre fauteuil, qui lui sourit d’un air fatigué avant de se lever.

— Ça se passe toujours aussi bien ?

— Oui, confirma-t-elle en chassant de son esprit sa conversation avec l’homme à propos des adolescents français.

— Super ! Je crois que je vais me coucher, moi, je suis exténuée.

— Je ne vais pas tarder non plus, assura la jeune fille.

Sa mère l’embrassa, avant de monter à l’étage. Amy s’écroula dans le canapé en ramenant ses genoux contre elle et ferma les yeux. Elle aurait presque pu s’endormir sur place et se demanda comment elle allait trouver le courage nécessaire pour se lever et gagner son lit. En rouvrant les paupières, elle surprit un geste machinal de son père vers une bougie. L’espace d’un bref instant, une expression agacée se peignit sur son visage. Il fronça les sourcils.

— J’oublie parfois, se justifia-t-il en apercevant le regard de sa fille braqué sur lui.

Elle acquiesça d’un hochement. Ce genre de choses lui arrivait souvent. Pensive, elle observa machinalement la vidéo que diffusait la télévision. Son cerveau mit du temps à analyser ce qu’elle voyait ; la même chaîne d’information que celle du restaurant un peu plus tôt. Elle se redressa à demi.

Au-delà d’un couloir formé par des agents de sécurité impassibles, une procession d’adolescents avançait, sourire de convenance aux lèvres. Ils saluaient pour la plupart la masse de journalistes aux flashs crépitant ainsi que les nombreux curieux venus assister à leur arrivée. Amy souleva le rabat de l’accoudoir du sofa en découvrant une télécommande incrustée dans le meuble, puis augmenta le volume.

« … sans le moindre retard. Nous pouvons en effet reconnaître les visages familiers affichés par tous les médias depuis un mois. L’Assemblée européenne a annoncé il y a quelques jours le dîner officiel qui se tiendra demain soir. Il réunira un nombre considérable de Chanceliers de tous les continents ainsi que des invités de marque. »

— Encore les miraculés ? s’enquit son père en remarquant son manège. Pauvres gosses. On leur met une pression incroyable sur les épaules.

Amy acquiesça sans répondre. Les caméras étaient à présent braquées sur les deux premiers arrivants, une blonde d’une beauté étonnante au bras d’un garçon trapu et à l’expression tendue. En fouillant dans les recoins de sa mémoire, elle arriva à mettre un nom sur leurs visages : Liam Mercier et Virginie Veyne. Cette dernière, joviale et rayonnante, prenait son temps pour répondre à quelques-unes des innombrables questions qui affluaient de la part des journalistes.

Derrière eux venaient une quinzaine d’adolescents qu’Amy s’employa à nommer tour à tour. En l’espace de quelques semaines, ils étaient devenus plus célèbres que les étoiles montantes du Réalis{1}. Le plan changea alors pour embrayer sur un cadrage moyen : un garçon châtain aux yeux sombres et à la peau pâle qu’elle identifia comme étant Chris Helword. Sobrement vêtu d’un costume gris perle, il s’efforçait de distinguer les mots du reporter qui braquait un micro vers son visage. Dans l’effervescence du moment, la caméra avait du mal à se stabiliser.

— Oui… Oui en effet, il est important pour nous de montrer que Tairfeau communique en permanence avec l’ensemble de la planète.

Ses mots furent immédiatement retranscrits en sous-titres anglais, mais étant d’origine française comme une partie des habitants de Tairfeau, Amy n’en avait pas besoin.

— Je ne connais pas encore exactement le déroulement de cette soirée, mais…

L’écran s’éteignit brusquement. Elle sursauta en battant des cils, comme hypnotisée. Son père tenait une télécommande dans la main.

— Il est temps que tu te couches, déclara-t-il en posant sa tablette sur la table basse.

Réticente, Amy se leva néanmoins en soupirant. Il avait raison. Demain, c’était une nouvelle soirée de service intensif qui l’attendait au Fiar.

Julien

Ce furent les bruits d’une conversation qui le tirèrent du sommeil. Il entrouvrit une paupière, puis l’autre, avant de se redresser sur son siège en ramenant le dossier à sa position initiale. Les deux ou trois fois où ils avaient pris l’avion, il avait toujours eu l’impression que les sons étaient étouffés. D’ailleurs, il n’osait jamais élever trop la voix, même en sachant pertinemment qu’ils étaient les seuls occupants de l’appareil et que les employés n’oseraient jamais leur faire la moindre remarque.

— Tu triches, c’est évident. Tes yeux parlent d’eux-mêmes.

— Comment veux-tu que je triche à un jeu comme celui-ci ?

Julien s’étira lentement en faisant craquer ses épaules, puis jeta un coup d’œil de l’autre côté de l’allée. Rassemblés autour d’une table grâce au pivot de leurs fauteuils, Wendell, Lauryn, Milly et Chris disputaient une partie quelconque. Les piques, trèfles, carreaux et cœurs s’entremêlaient en une mosaïque complexe, mais qui laissait clairement voir que le premier avait l’avantage.

— C’est de la manipulation, fit remarquer devant lui Amélie qui semblait suivre le déroulement de la partie avec beaucoup d’attention. Il sait que vous êtes en train de perdre vos moyens.

— Dernier coup ! annonça l’intéressé en brandissant son ultime carte, face cachée. Miss zolis yeux bleus, à toi l’honneur. Tu suis ?

Lauryn plissa les yeux en le fixant intensément. Elle contempla ensuite la carte qu’elle avait en main, puis celle avec laquelle son adversaire jouait négligemment, sans jamais la découvrir. De l’autre côté de la table, Julien surprit le sourire de Kim, qui en disait long sur son amusement.

— Je suis.

La jeune fille abattit sa carte – un roi de cœur –, puis se mordit la lèvre en attendant la suite, trépignant presque. Quelques rangées derrière, Ève et Liam discutaient à voix basse d’un film qu’ils venaient de visionner sur les tablettes laissées à leur disposition. Matt et Audrey somnolaient dans la rangée avant. Wendell se racla la gorge.

— Mesdames et messieurs, sous vos regards ébahis, peut-être choqués, sûrement sidérés…

— Oh ! annonce la couleur par pitié, imbécile, ou je sens que tu vas passer par le hublot.

Milly étouffa un rire, s’attirant le regard noir de son amie. Wendell la gratifia d’un clin d’œil, avant de déposer avec une délicatesse presque tendre un as de trèfle à côté du roi de cœur. Il claqua alors dans ses mains, hilare, sous les huées et les sifflements de quelques spectateurs. Mauvaise joueuse, Lauryn grommela une ou deux insultes avant de ramasser le paquet.

— Tu as triché, j’en suis sûre.

— Allons, allons, assume ta défaite, ça t’enlèvera un poids des épaules.

Julien se surprit à sourire, lui aussi. Les moments de détente se faisaient rares. Encore que cette détente soit purement artificielle, étant donné que d’ici quelques instants ils seraient de nouveau sous les feux des projecteurs. À la vérité, ils essayaient tous de savourer autant que possible les moments de répit qui leur étaient accordés.

— Wendell, tu…

Lauryn n’avait pas achevé sa phrase que la porte du compartiment coulissait dans un léger chuintement et laissait entrer un homme et une femme aux mises impeccables. Les conversations se turent, mais la jeune fille fusilla copieusement le vainqueur du regard, l’air menaçant.

— D’après le pilote, nous devrions atterrir d’ici une demi-heure, commença la femme en les fixant tour à tour. Vous connaissez le comportement à adopter, mais il vaut mieux procéder aux dernières recommandations. Je ne tiens pas à être démise de mes fonctions prématurément.

— Lâche-nous la grappe, Stella, grogna Fabrice dans un coin. Tu nous dis exactement la même chose à chaque fois.

— Tais-toi et écoute, riposta le compagnon de la nommée Stella, vêtu d’un costume uniformément noir.

Stella Loukoun et Clyde Stanfilde étaient à leurs côtés depuis l’Interruption. La première, une femme de taille moyenne, dont le joli minois n’aurait jamais laissé penser qu’elle pouvait être aussi redoutable, portait une veste cintrée et un pantalon droit qui mettaient en valeur son corps mince et ferme. Amélie détestait quand le regard de Julien s’attardait un peu trop longtemps dessus.

Quant au second, il était la réplique masculine de sa consœur au niveau de l’efficacité. Tout en muscle, il pouvait être particulièrement intimidant et son crâne rasé lui donnait des allures de garde du corps ou de militaire. Étrangement, Julien avait noué des liens très amicaux avec cet homme qui faisait office de conseiller, manager et attaché de presse au quotidien.

— Vous connaissez les règles ? Vous gardez le sourire, vous répondez brièvement aux questions tout en restant discret. Vous êtes enchantés d’être reçus par cette Assemblée. Vous êtes très enthousiastes à l’idée de pouvoir échanger avec les Chanceliers.

Quelques ricanements saluèrent sa déclaration. Leur arrivée avait replongé le groupe dans l’humeur morose qu’ils entretenaient depuis qu’ils étaient revenus du Vitaltest. Le discret soupir d’Amélie ne lui échappa pas.

— S’il y a la moindre perturbation au cours de cette soirée, je peux vous assurer que vous allez le regretter. Le fiasco de la dernière fois me reste en travers de la gorge.

Deux ou trois haussèrent des sourcils. Virginie hocha la tête d’un air compréhensif, aussi hypocrite que d’ordinaire, ce qui eut pour seul effet d’agacer le jeune homme au plus haut point. La dernière fois qu’évoquait Stella remontait à quelques jours : mis hors de lui par une injure lancée par un individu anonyme dans la foule, alors que les adolescents étaient de sortie publique, Liam avait bien failli déclencher un scandale. Des vidéos avaient été diffusées sur toute la planète, mais par chance, sa petite amie était intervenue à temps pour l’empêcher d’aller trop loin.

— Vous êtes jeunes, vous êtes mignons, pétillants, assez intelligents, mais pas trop. Pas de mépris, pas de plaisanteries douteuses. C’est clair ?

— Oui, on ne te décevra pas.

— Merci Kim. Je suis heureuse de voir que quelqu’un a un peu de bon sens ici. Dès que vous passerez la porte de cet avion, vous n’êtes plus vous, mais les adolescents rescapés de la catastrophe, les derniers en mesure d’aider ces gens, le seul espoir de cette planète. Compris ?

Ils opinèrent du chef, maussades pour la plupart. Julien se sentait vidé, plus que vidé. Comme si les dernières semaines l’avaient privé de sa vitalité habituelle. Ses nuits étaient hantées par des rêves sinistres qui l’empêchaient de bien dormir.

— Les gens que vous allez rencontrer sont de vrais chefs d’État. Pas des journalistes ni des profs de lycée. Ils n’ont pas de temps à perdre. Malgré leurs sourires, tout ce qu’ils cherchent, c’est votre appui. J’espère que vous vous comporterez en conséquence.

— Tu nous parles comme à des demeurés, fit remarquer Amélie. Ne t’inquiète pas, on est assez matures pour bien se tenir. Enfin…

Elle jeta un coup d’œil à tous les autres et eut un haussement de sourcil ironique. Julien en profita pour l’admirer – une fois de plus. Contrairement à la plupart des filles, elle avait abandonné la robe noire classique et opté pour une veste et un pantalon, tailleur élégant qui soulignait les courbes harmonieuses de sa silhouette. Une chemise rouge laquée rappelait la teinte de ses cheveux. Ses longs cheveux, qui brillaient d’un éclat fauve sous la lumière des néons. Son visage était parsemé de taches de rousseur que Julien la savait détester, mais que, pour sa part, il trouvait adorables.

— Je ne m’adressais pas spécialement à toi, Amélie Debord, grinça Stella. Faites au mieux, c’est tout ce que je vous demande.

Sur ces mots, elle fit volte-face et retourna dans le cockpit, presque immédiatement suivie de son collègue. Une fois que la porte se fut refermée, les conversations reprirent doucement.

— Non, mais je rêve ! siffla sa petite amie en filant s’asseoir à ses côtés. Elle nous parle vraiment comme à des attardés.

— Maintenant, tu comprends ce qu’on ressent quand tu t’adresses à nous.

Elle le fusilla du regard, peu amusée par la plaisanterie. En revanche, Aalis étouffa un rire discret derrière eux. La main d’Amélie se posa distraitement sur la sienne, alors qu’elle regardait le hublot d’un air pensif. Ce simple contact fut comme une décharge électrique qui se répandit dans tout son corps. Il avait beau lui avoir avoué ses sentiments plus d’un mois auparavant, il était toujours troublé comme à la première heure.

— Comment penses-tu que nous allons être accueillis ? s’enquit-il.

— Oh ! comme des rois, affirma-t-elle avec une touche de cynisme perceptible dans sa voix. Ils vont prétendre nous adorer avant de nous lyncher dans leurs articles.

Julien ne releva pas, mais intérieurement il était en tout point d’accord avec elle. Ils avaient fini par apprendre à se méfier des sourires hypocrites de la presse, de leurs paroles suaves où il était difficile de démêler le vrai du faux. Ils s’étaient fait piéger quelques fois, mais la présence d’esprit de Stella et Clyde les avait toujours préservés du pire.

— Personne n’a de nouvelles de Trystan ?

Cette question attira l’attention générale. Quelques-uns se raclèrent la gorge sans mot dire, d’autres firent mine de regarder ailleurs. À quelques sièges de distance, il vit le visage de Gaëtan s’assombrir brusquement. Trystan avait été son meilleur ami, mais cela remontait à l’avant-Test. Avant qu’ils ne se retrouvent opposés dans deux camps différents. À présent, les limites entre ces deux mêmes camps étaient plus que diffuses. Aalis, Fabrice ou même Liam faisaient partie intégrante de leur paysage quotidien, même si ce n’était pas pour le plus grand plaisir de chacun.

Finalement, ce fut Amélie qui se chargea de répondre.

— Non. On ne sait toujours pas où il est.

Julien avala sa salive et acquiesça d’un hochement de tête. Il s’y attendait. Trystan  avait été hospitalisé à la suite d‘une blessure écopée lors d’une confrontation avec Gefahr, le loup mutant de Terrence Scythe. Il n’était donc pas entré dans la caverne en même temps que les autres. Ses capacités élémentaires lui avaient été enlevées, à l’instar de la totalité de la population mondiale.

À part eux.

Difficile de s’habituer à cette pensée, même après autant de temps.

Au terme de deux semaines de soins, Trystan avait été en mesure de quitter l’hôpital. Depuis, il n’avait essayé de recontacter personne et nul, pas même sa famille, n’était au courant de ce qu’il faisait ni d’où il se trouvait.

Kim se détourna alors. Il devina qu’elle ravalait ses larmes. Il s’agissait de son ex-petit ami, après tout. Et malgré ce « ex » officiel, il soupçonnait que ses sentiments à son égard n’étaient pas différents de ceux qu’il entretenait à l’égard d’Amélie. Que ressentirait-il, si celle-ci disparaissait sans laisser de traces ?

Les conversations reprirent peu à peu, moins enjouées qu’un instant auparavant. Julien rajusta sa cravate d’un geste nonchalant, même s’il était tout sauf détendu. Son tout nouveau costume, des plus classiques, lui donnait l’impression d’entraver chacun de ses mouvements. Malheureusement, il n’avait pas son mot à dire concernant sa propre apparence, depuis un mois.

— Je reviens, marmonna-t-il en effleurant le bras d’Amélie qui ne réagit pas.

Il passa devant ses amis et gagna l’arrière de l’appareil. À l’intérieur de l’avion, il se sentait toujours aussi peu en sécurité.

Il entra dans les toilettes, se plaça devant le lavabo et inspira un bon coup. Le miroir ovale lui renvoya l’image d’un jeune homme blond à la mine assurée. Dans ses yeux noisette, la lueur de vie qui habitait son regard n’était plus aussi vive. Ses prunelles étaient ternes, son visage marqué, fruits du stress quotidien et du harassement auxquels ils étaient sujets.

Il ouvrit le robinet, s’aspergea la figure et les tempes pour s’éclaircir les idées. Le voyage l’avait fatigué. Jusqu’alors, ils n’en avaient pas fait beaucoup. Après s’être essuyé avec une serviette qui traînait dans un coin, il posa la main sur la poignée, avant de suspendre son geste. Il y avait quelqu’un derrière la porte. Non, deux personnes, à en juger par les chuchotis qu’il distinguait. Il fronça les sourcils et colla son oreille au battant dans l’espoir de percevoir de quoi il retournait. Par chance, les deux individus ne se doutaient pas le moins du monde de sa présence. Il eut tôt fait de reconnaître la voix de Virginie.

— Pourquoi est-ce que tu t’obstines à me fuir ? disait-elle d’une voix enjôleuse. Nous pourrions être amis. Reprendre notre relation là où nous l’avions laissée. Avant que cette idiote vienne tout gâcher.

— Elle n’a rien gâché du tout, répliqua une voix froide, qui maîtrisait à peine son irritation.

En reconnaissant Chris, Julien frémit et s’écarta instinctivement d’un centimètre. Tout cela n’augurait rien de bon. Il croyait que la situation entre ces deux-là était clarifiée depuis belle lurette, mais visiblement Virginie n’avait pas abandonné la partie.

— Bien sûr que si, elle a tout gâché. Je ne te demande pas de la quitter. Mais tu ne crois pas que tu pourrais me laisser une autre chance ?

Un long silence fit suite à ces paroles. Le cœur de Julien rata un battement. Que faire ? Sortir et montrer ainsi qu’il avait tout entendu ? Ce serait tout, sauf sage. En ce moment si particulier, ils n’avaient pas intérêt à entretenir des tensions au sein du groupe. À son grand soulagement, Chris finit enfin par répondre, d’un ton chargé de lassitude et d’agacement.

— Fiche-moi la paix, Virginie ! On dirait une sangsue.

Un sifflement ulcéré émana de derrière la porte.

— Une sangsue. Eh bien, je vais t’apprendre quelque chose, Chris, les sangsues se gorgent du sang de leurs victimes. Et il est impossible de les en détacher.

— Si ça te fait plaisir.

L’autre ne daigna pas relever. Au bruit des pas qui s’éloignaient, Julien comprit qu’elle mettait fin à cet entretien. Chris attendit quelques secondes, au cours desquelles il cessa presque de respirer. Finalement, il s’éloigna d’un pas rapide.

Julien ne savait que penser de tout ça. Ni s’il était vraiment sage de le rapporter à Milly. Après tout, Chris n’a rien fait.

Convaincu qu’il ne ferait qu’envenimer les choses s’il en parlait à quiconque, il jeta un dernier regard au miroir avant de sortir nonchalamment, au cas où quelqu’un passerait par là. Ce qu’il venait de surprendre ne le regardait pas. C’était à Chris et à personne d’autre de régler cette affaire.

Une voix dans les enceintes encastrées au-dessus de lui interrompit le fil de ses pensées.

— Que tous les passagers regagnent leur siège. Nous atterrirons d’ici dix minutes.

Chapitre 2 : Palais de l’Assemblée européenne

Gaëtan

Jamais il ne s’y habituerait. Derrière les hublots, la foule grondante les fixait comme un fauve affamé, avide de se repaître. La porte coulissa lentement et les premiers descendirent quelques marches jusqu’au sol. Contenant son angoisse, il lui adressa son plus beau sourire, engoncé qu’il était dans son costume flambant neuf. Il se sentait plus vulnérable que jamais, devant ces objectifs impitoyables qui les mitraillaient à l’instant même, pourtant il s’astreignit à paraître calme et sûr de lui. Ils passèrent devant quelques dizaines de curieux et de reporters retenus par un cordon d’agents de sécurité, mais Gaëtan savait que le pire était à venir. Il s’avéra qu’il avait raison.

— Souriez, grinça Stella en les précédant, vous êtes filmés.

Le trait d’humour ne fit rire quiconque. Une fois dépassés les premiers groupes de spectateurs, ils découvrirent enfin le nombre incroyable d’individus amassés devant le prestigieux palais de l’Assemblée européenne. Le cortège, ouvert par Virginie au bras de Liam, conservait un silence tendu. Il surprit certains couples se prendre discrètement la main. Lui n’avait personne. Pas le moindre soutien. Ils avaient beau être tout un groupe, parfois il se sentait plus seul que jamais. Même si au cours du mois qui s’était écoulé, il avait noué des liens plus étroits avec quelques-uns des adolescents de la CAVI et même de l’ancienne bande de Virginie.

Une voix de fille hurla un prénom, qu’une dizaine d’adolescentes hystériques reprirent en chœur. Bien qu’il l’ait déjà vécu, ça n’en faisait pas moins un drôle d’effet aux oreilles de Gaëtan. Ils étaient devenus des sortes de stars, vénérés par certains, acclamés par d’autres, méprisés par les derniers. Ils n’avaient pourtant strictement rien fait pour mériter ce succès. C’était même le contraire. C’était en partie à cause d’eux que le monde était aujourd’hui privé de ses capacités. Mais ça, la foule admirative ne le savait pas.

— Quelle bande d’idiots, grommela Ève, à quelques pas de lui.

— Moi, ça me va très bien comme ça.

La remarque venait de Fabrice, qui adressait des sourires aux gens tout en agitant la main. Un poisson dans l’eau. Depuis que le monde le considérait comme un héros, il était plus arrogant que jamais. Gaëtan, discret par habitude, se contenta de faire des signes de têtes à ceux dont il croisait les regards. Il n’était jamais si mal à l’aise qu’en présence de tant de personnes.

— Monsieur Farner ! Monsieur Farner !

En entendant son nom, il tourna la tête et s’aperçut que plusieurs journalistes agitaient des micros désespérés vers lui. Embarrassé, il s’humecta les lèvres et s’approcha d’eux en gardant une expression, du moins il l’espérait, sereine et confiante.

— Comment pensez-vous que la situation va évoluer dans les prochaines semaines, voire les prochains mois ? s’enquit l’un d’eux dans un français honnête, en voyant que le garçon ne disposait pas encore de transcripteur.

Le jeune homme cligna des yeux, réfléchissant à toute vitesse. Stella et Clyde les avaient maintes fois chapitrés à ce sujet. Moins on en disait, mieux c’était. Ce genre de questions plus que vagues avait uniquement pour but de les faire parler pour glaner quelques informations supplémentaires, il le savait pertinemment.

— Nous allons discuter avec l’Assemblée. La situation ne devrait que s’améliorer. Notre seul but est d’aider, dans la mesure du possible.

Il s’apprêtait à s’éloigner quand les journalistes le rappelèrent. L’un d’eux se permit même de l’agripper par la manche, mais il se libéra d’un coup sec. Tous ces regards braqués sur lui, tous ces gens, ces adultes avec leurs petites tablettes de notes en main, leurs gestes fébriles et agités…

— Je regrette, mais…

Ses mots se bloquèrent dans sa gorge. Il ne pouvait pas. Non, décidément il ne pouvait pas. Il détestait la manière qu’ils avaient de le regarder. Sans rien ajouter, il s’écarta vivement et rejoignit le reste de ses compagnons, mais la plupart s’étaient éparpillés comme lui pour répondre aux questions de ceux qui les interpellaient. Amélie et Wendell étaient de ceux qui se débrouillaient le mieux, tandis qu’à son instar, Aalis, Milly ou encore Kim évitaient le plus possible de parler.

— Traîtres ! Ce sont tous des traîtres !

Des têtes se tournèrent, mais il ne parvint pas à identifier l’auteur de ces mots. Bientôt, plusieurs voix se joignirent à lui, parmi le mugissement de la foule. L’atmosphère changea brusquement.

— Ce ne sont que des gosses, mais ils dominent déjà le monde !

— On veut nous rendre dépendants d’eux pour nous rendre dépendants de leurs maîtres !

— C’est eux qui ont déclenché l’Interruption !

Gaëtan avança un peu plus vite pour se poster derrière Stella, mal à l’aise. Elle lui jeta un coup d’œil tendu, avant de s’assurer que tout le monde suivait. Un instant, il songea à la plaindre. Son travail ne devait pas être facile tous les jours. Il finit cependant par secouer la tête. Ce travail en question, elle l’avait demandé. Et elle devait être, de surcroît, très bien payée pour s’assurer que tout se passe bien.

Elle rafla au passage Virginie qui babillait sans tenir compte du trouble qui agitait les rangs de la foule. Après un dernier clin d’œil charmeur en direction de la presse, elle la suivit d’un pas chaloupé. Elle avait profité des dernières semaines pour se remplumer et avait regagné tout son pouvoir de séduction d’antan, sans parler de sa robe extrêmement échancrée et de son maquillage parfaitement ajusté. Il l’exécrait encore plus de la sorte. Jamais ce prototype de beauté idéale ne l’avait attiré.

Ils grimpèrent les marches sans cesser de sourire, une fois de plus. Avaient-ils jamais perdu leur sourire en public ? C’était une règle d’or. Toujours sourire. Toujours respirer le bonheur et l’optimisme. Une épreuve dure à supporter pour certains, une attitude naturelle pour d’autres. Gaëtan était des premiers.

Sur le perron, cinq Chanceliers de l’Assemblée européenne les attendaient. L’un après l’autre, en file indienne, les adolescents passèrent devant eux et leur serrèrent la main. Des hommes vigoureux et charismatiques, des femmes élégantes et assurées. Des gens qui inspiraient instantanément confiance. Le jeune homme les salua les uns après les autres, avant de se positionner entre Milly et Audrey.

Sur un signe de Stella, Amélie s’avança vers le pupitre et le micro qui leur faisaient face, équipé d’un écran qui traduisait ses paroles à la seconde où elle les proférait. Seuls subsistaient à présent les crépitements des flashs qui les éblouissaient par intermittence. Elle était souvent désignée pour leur servir de porte-parole. Voilà sans doute pourquoi elle était l’une de celles qui déclenchaient le plus de controverses dans les journaux.

— Chers habitants d’Europe, mes compagnons et moi vous sommes infiniment reconnaissants de nous accueillir ce soir. Nous savons que vous avez dû affronter des épreuves difficiles, nous savons aussi qu’une période dure est encore à venir.

La plupart des visages s’assombrirent. Amélie se hâta d’enchaîner.

— Depuis Tairfeau, nous faisons tout pour améliorer les choses. Nous possédons encore, comme vous le savez, toutes nos capacités élémentaires. Nous ne sommes dévoués qu’à une seule cause, celle de la planète et de ses habitants. Ensemble, nous serons à même de surmonter cette phase difficile.

Elle conclut alors par les formules d’usages.

— Que Mère Nature nous donne la force de continuer. Je vous remercie.

Des applaudissements polis, suivis de quelques acclamations, retentirent alors. Mais Gaëtan n’était pas dupe. Les gens attendaient des résultats concrets, pas des promesses sans actes derrière.

Mais déjà ses compagnons se détournaient pour entrer dans l’édifice imposant de l’Assemblée, sur des derniers gestes de main amicaux. Gaëtan leur emboîta le pas sans un regard en arrière.

Amélie

L’Histoire l’avait toujours passionnée. La période d’avant-guerre comme celle d’après. Alors elle ne put s’empêcher d’examiner minutieusement l’intérieur du palais, avec une curiosité toute scientifique. Il était bien dommage que la soirée soit organisée dans les moindres détails, sans quoi elle en aurait profité pour explorer les moindres recoins de ce lieu majestueux.

Ce siège-ci était un assemblage aléatoire de styles de différentes époques, tout comme le Panthéran de Mérince. Les colonnes côtoyaient les fresques inspirées de l’Antiquité ou encore les plafonds ornés de peintures évoquant la Renaissance. Un lieu fascinant. On avait l’impression de parcourir plusieurs siècles rien qu’en traversant différentes salles.

À son grand désappointement, elle eut tôt fait de découvrir que cet aspect n’était qu’une façade destinée à impressionner les visiteurs ponctuels. Une fois passés les premiers corridors et grimpé un escalier de marbre, ils débouchèrent dans un couloir on ne peut plus moderne. Un intendant les conduisit dans une pièce spacieuse et meublée avec goût, après les avoir équipés d’oreillettes transcripteurs. Ces petits engins se révélaient étonnamment performants. Grâce à eux, il leur était possible de converser avec des individus discourant dans des langues qui leur étaient inconnues. La traduction était instantanée, pourvu que le débit ne soit pas trop rapide et l’intonation claire. Les cinq Chanceliers leur enjoignirent, avec des sourires un peu forcés, de s’asseoir sur les canapés de cuir blanc disposés au centre de la pièce autour d’une table en verre, avant de faire de même. Amélie plissa les yeux, attentive aux moindres détails de la scène.

— Souhaitez-vous boire quelque chose ? s’enquit l’intendant, aussi sec qu’un fétu de paille.

Quelques-uns quémandèrent timidement un verre d’eau, mais la plupart s’abstinrent. Clyde  se positionna non loin d’Amélie, debout, mais sa collègue se posa avec calme dans le coin d’un canapé. Ils étaient les seuls remparts entre ces politiciens et le groupe fragile et innocent qu’ils constituaient. Amélie espérait de tout son cœur qu’ils continueraient à être aussi efficaces.

— Je voudrais tout d’abord vous souhaiter la bienvenue, annonça l’une des femmes, une quadragénaire brune dont la veste dorée tranchait avec les costumes plus sobres de ses collègues. Une certaine Ardena Trans, si sa mémoire était bonne. Elle avait soigneusement effectué des recherches en prévision de cet instant, en plus des fiches que leur avaient distribuées leurs « conseillers ». Qui tenaient parfois plus de nounous que de conseillers.

— Nous savons que vous devez être fatigués après ce voyage, mais nous avons quelques sujets importants qu’il est indispensable de traiter maintenant, déclara un de ses collègues.

— N’ayez crainte, répondit Stella à leur place. Les adolescents que vous avez en face de vous sont plus mûrs que la plupart de ceux de leur âge. Les épreuves qu’ils ont endurées les y ont forcés.

Mouais. Ça dépend pour qui.

Ardena Trans hocha la tête d’un air compréhensif qu’elle trouva immédiatement irritant au possible. Les adultes faisaient comme s’ils comprenaient ce qu’ils avaient vécu. Mais aucun d’entre eux n’avait dû faire face à ce qu’ils avaient affronté.

— Nous serons tout de même relativement brefs. Si nous récapitulons l’ensemble, vous êtes les derniers adolescents sur Terre à posséder des capacités élémentaires depuis l’Interruption des flux.

— Les derniers, à part les jumeaux et leur oncle, rectifia immédiatement Clyde, raide comme un piquet non loin d’elle.

La Chancelière esquissa un sourire où perçait une touche d’agacement.

— Merci. Vous possédez donc de l’énergie élémentaire, mais vous n’êtes pas en mesure de transmettre cette énergie à d’autres personnes, c’est bien ça ?

Comme si elle ne connaissait pas dans les moindres détails leur affaire… Ulcérée par l’innocence feinte de la politicienne, Amélie réagit au quart de tour.

— Personne, hormis entre nous. Nos corps ont été trop profondément chamboulés par l’explosion d’énergie de la caverne. Les médecins se sont penchés sur notre cas, mais il semblerait que nous ne pouvons plus transmettre de flux vers des personnes ou des objets qui n’en possèdent pas eux-mêmes, donc qui ne peuvent pas établir de lien énergétique direct !

— Comme c’est dommage, commenta un Chancelier.

Elle fronça des sourcils, s’apprêtant à lui demander ce qu’il entendait par là, mais Ardena Trans reprit la parole, la forçant à écouter.

— Tout d’abord, il est important pour nous d’avoir votre version des faits. Pas ce qui est raconté dans les médias, pas ce que nous ont raconté nos Chanceliers de Tairfeau. Votre version. La seule véridique, si vous voyez ce que je veux dire.

Oh oui, je ne vois que trop bien. Amélie tint néanmoins sa langue. Ce qui s’était passé à l’intérieur de la caverne, ce fameux jour, était gravé dans toutes leurs mémoires. La population avait eu sa version officielle, mais les Assemblées avaient eu droit à plus de détails.

— Vous savez ce qui s’est passé, intervint-elle alors en gardant un ton mesuré. Vous savez que ce qui s’est passé est en partie notre faute. Vous savez que nous avons été manipulés par ceux que nous croyions nos amis. Tairfeau vous en a informé, ainsi que toutes les Assemblées de la planète. Que voulez-vous apprendre de plus ?

— Qui étaient ces individus. Et pourquoi vous ont-ils dupés de la sorte.

— Tairfeau vous a divulgué leurs noms, mais…

— Non, vous ne me comprenez pas, l’interrompit-elle avec la même douceur, alors que tous les regards étaient rivés sur elle. Nous savons leurs noms, oui. Qu’ils étaient de mèche avec Terrence Scythe, le criminel qui a causé notre malheur. Mais nous ne savons pas quelles étaient leurs motivations réelles, ce qui les a poussés à aider leur oncle. Et ce qui a poussé leur oncle à accomplir un tel forfait, d’ailleurs.

La gorge sèche, Amélie repensa à l’histoire de Lucyana, la mère des jumeaux. La façon horrible dont elle était morte ainsi que son petit ami, pour le seul motif qu’ils étaient Esprit. Elle avala sa salive. Elle ne savait pas qui étaient ces gens,ni quels étaient les secrets d’État qu’ils partageaient. Elle ne pouvait pas prendre le risque de leur parler de ce crime dont l’existence n’était connue que de très peu de personnes. Fort heureusement, Stella comprit le danger et intervint. Amélie lui en rendit grâce. Après tout, elle était une employée de Tairfeau. Elle avait le devoir de veiller au grain.

— Skandar et Ariana Tarnes ont été influencés par la folie de leur oncle et la perspective de puissance qu’il leur offrait. Mais il s’agissait de leurs amis. Ils ont encore du mal à en parler sereinement.

Pour une fois, la rouquine ravala sa fierté. Autant passer pour une gamine traumatisée que risquer d’entraîner un conflit à une échelle trop grande pour qu’elle puisse le mesurer du haut de ses quinze ans. Son regard croisa celui de Wendell. Son hochement de tête fut si imperceptible qu’elle douta de l’avoir vraiment vu.

Même si cette réponse ne sembla pas convenir à la femme, elle fut bien forcée de s’y ranger.

— Je comprends. Une trahison comme celle-ci a dû être particulièrement éprouvante. Changeons donc de sujet.

— Nous sommes très heureux de pouvoir vous accueillir ici, enchaîna une autre femme qui n’avait pas encore prononcé le moindre mot. Nous nous appuyions sur l’énergie élémentaire pour satisfaire nos besoins en électricité, ainsi que pour tout ce qui relevait de l’eau. Nous peinons désormais à fournir de l’énergie à toute la population…

— Parlons clair, dit un autre avec un petit rire sans joie, certains n’auront même plus accès à l’électricité d’ici quelques semaines. Le problème est majeur. Il est inenvisageable de recourir aux dernières ressources fossiles à ce stade. Et la construction de centrales nucléaires pour remédier au problème prendrait trop de temps.

Amélie frémit en l’entendant proférer ces derniers mots. Qu’ils songent seulement à revenir au temps des énergies néfastes était la preuve que le monde était davantage au bord du gouffre qu’elle ne l’avait supposé.

— Nos ingénieurs les plus qualifiés y travaillent tout comme les vôtres, répondit Clyde à leur place. Mais il est impossible à ces adolescents de passer leur existence à fournir de l’énergie.

— Ce qui ne les a pas empêchés de consacrer du temps au générateur de Tairfeau, répliqua agressivement un autre Chancelier.

— Tairfeau est une île complètement artificielle, en situation encore plus critique sur le plan des ressources. Il me semble normal que tout soit fait pour le bon fonctionnement du centre des décisions mondiales.

— Ce n’était qu’une remarque. Bien sûr, leur place n’est pas à réanimer toutes les centrales électriques de la planète, déclara Ardena Trans pour calmer les tensions.

Au ton de sa voix, Amélie comprit que ce n’était pas pour lui plaire. La perspective de toutes les épreuves qui restaient à venir ne lui faisait pour l’instant ni chaud, ni froid. Leurs vies n’étaient plus les mêmes. Il était grand temps qu’ils l’acceptent. Elle se décala machinalement d’un millimètre pour que son épaule effleure celle de Julien, assis à sa droite. Chaque contact avec lui était une source d’apaisement.

— En attendant le dîner officiel, vous pourrez visiter la ville sous bonne escorte durant la journée de demain. Il vous est par ailleurs fortement déconseillé de quitter le siège de l’Assemblée sans nous en aviser avant.

Pour ne pas dire interdit, songea Amélie avec un sourire en coin.

— À présent, il est temps pour vous de vous détendre avant les journées chargées qui vous attendent, déclara Ardena Trans. Nous vous avons préparé une salle avec buffet à volonté et autres petits plaisirs. M. Lorsten vous y conduira, acheva-t-elle désignant l’intendant sec qui les avait emmenés jusqu’ici.

Elle se leva. Tous les adolescents l’imitèrent, certains après avoir posé le verre d’eau qu’ils tenaient sur la petite table basse. Amélie serra chacune des mains qu’on lui tendait avec assurance. Lorsqu’elle en arriva à celle de Trans, celle-ci la retint un peu plus longtemps que nécessaire.

— J’ai été charmée de rencontrer enfin la célèbre Amélie Debord.

— On est célèbre pour peu de choses, lâcha-t-elle avec sarcasme.

— Certes. Mais dans votre cas, il me semble que c’est justifié.

La voix rapportée par le transcripteur avait beau être exactement la même, il demeurait une espèce de son robotique que la technologie la plus moderne ne parvenait pas à effacer. Amélie fronça les sourcils. Avant qu’elle ait pu quérir plus de précisions, la Chancelière lâcha sa main et passa à la personne suivante.

— Am’, tu viens ?

Devant elle, Julien l’attendait, l’air inquiet. Elle le rassura d’un signe de tête en s’efforçant d’avoir l’air décontractée. Elle avait toujours été une bonne actrice. Une fois de plus, le visage rasséréné de son petit ami en témoignait.

Milly

— Je comprends mieux ce qu’ils entendaient par « autres petits plaisirs », glissa-t-elle à l’oreille de Chris sans parvenir à cacher son mécontentement.

Ils n’étaient pas plus tôt entrés dans la fameuse salle du buffet qu’un spectacle des plus déroutants s’était offert à eux : celui d’une quinzaine de journalistes et de deux ou trois mondains qui les accueillirent verres en l’air. Si pour certains ce ne fut qu’une nouvelle occasion de briller, pour d’autres, comme Milly, la chose était insupportable. Où qu’ils aillent, ils étaient sans cesse sous les feux des projecteurs.

— Il y a des caméras qui nous attendent dans nos chambres aussi ? grinça-t-elle sans se donner la peine de sourire à une femme qui lui faisait signe.

— Probablement, répondit le jeune homme en déguisant à peine son amusement.

Il n’aimait pas plus qu’elle cette pression médiatique qu’on leur imposait, mais savait comment se comporter avec la presse, contrairement à elle dont la seule envie était d’étriper la moindre personne qui braquait un micro dans sa direction.

— Tu crois qu’on est formellement obligés de rester ?

— Disons que notre absence serait… remarquée, étant donné que nous ne sommes pas nombreux. Alors, prends mon bras et souris comme si tu avais hâte de te faire de nouveaux amis.

Milly s’exécuta de mauvaise grâce en pestant silencieusement contre les talons vertigineux qui lui avaient été imposés en cette journée importante. La plante de ses pieds était en feu et elle doutait de la capacité de ses chevilles à résister ne serait-ce que quelques heures de plus. Mais ils n’étaient pas les seuls à la faire souffrir : ses longs cheveux bruns torsadés en un chignon compliqué lui tiraillaient affreusement le crâne. Au moins, elle était avec lui. Avant de s’aventurer plus dans la salle, elle jeta un dernier coup d’œil à Chris. Ses cheveux ébouriffés exigeaient de lui un travail méticuleux et assidu chaque matin. En vain, car ils restaient désespérément sauvages. Du reste, elle ne s’était pas fait prier de le taquiner à ce sujet.

Un dernier regard. Une pression sur son bras. Elle inspira un grand coup et avança avec un temps de retard.

Les autres s’étaient déjà répartis les lieux. Une sorte de solidarité implicite s’était créée entre eux. Les plus à l’aise attiraient un maximum de journalistes afin de laisser les autres en paix, même si cette technique était loin de porter ses fruits à chaque fois. Quand ils étaient assiégés de la sorte, ils avaient l’impression de ne former qu’une seule entité essayant tant bien que mal de s’en sortir en un seul morceau.

Lâchant le bras de Chris, l’adolescente attrapa un petit gâteau rose couvert de sucre glace et l’engloutit d’une seule bouchée, moins pour le goût que pour se donner une certaine contenance. À quelques pas d’elle, Lauryn échangeait d’un ton poli avec un quadragénaire en costume bleu marine qui s’efforçait de parler français malgré la présence du transcripteur. L’effet était assez pitoyable, mais son amie n’en trahissait rien. Milly admira la façon qu’elle avait de rester courtoise en toutes circonstances.

Dans une autre partie de la pièce, Audrey renvoyait une image opposée de celle, calme et sereine, de Lauryn. Les traits durcis, les mèches de ses cheveux plaquées sur son crâne, elle se contentait de répondre par deux ou trois mots, voire des grognements, aux interrogations de son persécuteur, un journaliste dont l’embonpoint témoignait d’un certain laisser-aller. En observant bien tous les comportements de chacun des adolescents, on obtenait une palette quasi complète de toutes les attitudes possibles.

Il ne s’était pas écoulé cinq minutes qu’une voix prononçait son nom derrière elle.

— Miliana Ryuma, je me trompe ? lui rapporta l’appareil à son oreille.

Elle se retrouva nez à nez avec une femme vêtue d’une longue robe fourreau violette qui mettait peu en valeur ses formes déjà quasiment inexistantes.

— Oui, c’est bien moi.

— Je travaille pour le quotidien Nos Jours, expliqua-t-elle. Pourrais-je vous poser deux ou trois questions ?

— Ce n’est pas comme si j’avais le choix… marmonna Milly.

— Je vous demande pardon ? Mon transcripteur a eu un dysfonctionnement.

— Rien, je disais que je m’efforcerais de répondre le mieux possible à vos questions.

— Parfait ! Tout d’abord, que pensez-vous de l’accueil qui vous a été fait à l’Assemblée européenne ?

— Un très bel accueil, s’entendit-elle répondre mécaniquement. Vos dirigeants ont été des plus aimables et notre entretien s’est déroulé le mieux du monde.

Tout en prononçant ces mots, elle lorgna un macaron au chocolat qui lui paraissait savoureux, mais malheureusement hors de portée. Elle ne pouvait décemment pas abandonner la femme au profit d’une pâtisserie. Enfin, l’âge pouvait tout excuser…

— Miliana Ryuma ?

La façon qu’elle avait de répéter son nom en l’écorchant monumentalement avait pour don de l’exaspérer, mais elle abandonna à regret l’idée de se saisir du gâteau.

— Excusez-moi, je n’ai pas entendu votre question.

— Pensez-vous vraiment que vous allez pouvoir améliorer la situation ici ?

Milly cligna des yeux, ulcérée par la stupidité de la question posée. Elle rajusta machinalement sa veste tailleur en cherchant la manière la plus civilisée de répondre à l’espèce de squelette guindé qui lui faisait face.

— Nous allons faire notre possible, en tout cas. Je ne veux rien promettre pour l’instant. Si vous voulez bien m’excuser.

Elle attrapa le bras de Chris, l’attira de son côté et fit mine d’aller rejoindre Julien tout en raflant au passage le macaron tant convoité.

— Qu’est-ce que tu fais ? protesta-t-il en la forçant à s’arrêter.

— Je m’éloigne de cette pimbêche.

Il jeta un œil du côté de l’intervieweuse, déjà passée à quelqu’un d’autre. Ses yeux reflétèrent un bref instant l’amusement, puis il secoua la tête.

— Quoi ? fit-elle, sur la défensive.

— Rien. Est-ce que je t’ai dit que tu étais particulièrement belle, ce soir ?

Prise au dépourvu par la remarque, elle rosit. Elle ne portait qu’une robe noire moulante, tout ce qu’il y avait de plus simple, et une veste assortie, mais la façon dont il la regardait était tout sauf indifférente.

Elle cherchait encore une réponse adéquate quand des éclats de voix du côté opposé de la salle attirèrent son attention. Elle se dévissa le cou pour tenter de voir ce qui se passait, mais plusieurs personnes se dressaient entre elle et la source du tapage. Stella passa à côté d’elle en coup de vent, écarta les obstacles de sa route et disparut.

— Ouais c’est ça ! Prends un air innocent et étonné ! Après tout tu fais ton job ! Y a écrit quoi dans votre contrat à tous ? Faire chier le monde ?

La jeune fille s’approcha et reconnut Liam, l’œil brillant, qui aboyait à la figure d’une journaliste d’un air haineux. Ses mouvements maladroits et la coupe qu’il tenait encore à la main trahissaient son état d’ébriété. En retrait, Virginie observait la scène sans faire un geste pour intervenir.

— Liam, ça suffit maintenant, grogna Clyde en l’attrapant par l’épaule.

Le jeune homme se dégagea d’une secousse avant de faire un pas en avant.

— Je ne faisais que vous poser une question, monsieur…

La coupe s’écrasa dans un fracas aigu. Le breuvage gicla en une courbe discontinue sur le sol impeccable. Déjà un agent d’entretien accourait pour réparer les dégâts.

— Qu’est-ce que je disais ? Poser une question ouais. Mais y en a marre de vos questions, de vos airs compréhensifs, marre de votre façon de nous regarder, de votre façon de nous parler !

Tout en vociférant, il agitait un doigt menaçant au niveau du visage de celle qu’il invectivait. Cette dernière, blême, semblait sur le point de faire une attaque. On n’avait sûrement jamais attenté de cette façon à la liberté de presse dont elle disposait.

— Veuillez excuser monsieur Mercier pour son comportement, déclara Stella après avoir échangé un coup d’œil avec Clyde. Le voyage et les semaines qu’il vient de vivre l’ont fatigué, j’en ai peur.

— Je ne suis pas…

— Liam, reprit-elle d’un ton beaucoup plus sec, si tu venais avec moi ? Je suis sûre que personne ne verra d’inconvénient à ce que tu écourtes ta soirée ici.

Le silence était de plomb. Milly se rendit alors compte de l’ambiance électrique qui flottait dans la salle. Une œillade vers Lauryn lui apprit que celle-ci partageait les mêmes sentiments qu’elle.

Maugréant, le garçon suivit l’agent de Tairfeau à l’extérieur, non sans avoir au préalable gratifié la journaliste qui l’avait fait sortir de ses gonds d’un rictus venimeux. Il était à peine hors de la salle que les conversations reprenaient, mais avec un entrain nettement moindre. Mal à l’aise, Milly s’adossa au mur pour un bref instant. Voilà qui ne manquerait pas de faire la une du journal dont la femme était l’envoyée. Hélas, ce n’était pas le premier esclandre qu’ils devaient à Liam.

Quelques minutes plus tard, Stella revint, toute trace de colère disparue sur son visage. Liam ne l’accompagnait pas.

— Un macaron ?

Le sourire joueur de Julien parvint à lui rendre un semblant de bonne humeur. Elle mordit à belles dents dans le gâteau qu’il lui présentait, avant de faire un signe de tête vers un coin de la salle. Deux hommes les désignaient du doigt et préparaient déjà leurs tablettes de notes.

— Je crois que tu t’es fait repérer, toi.

— Qui te dit que ce n’est pas toi ou Chris ?

— Tu veux parier, peut-être ?

Il eut une expression incertaine. Tous trois observèrent les deux individus se rapprocher, des sourires aimables plaqués sur leurs figures, avant de s’immobiliser à quelques pas.

— Monsieur Neith ? Pourriez-vous nous consacrer une minute ?

Milly dissimula un rire et faillit s’étouffer avec une bouchée de macaron. Son petit ami eut un clin d’œil malicieux qui fit battre son cœur un peu plus vite. Pourquoi avait-il toujours cet effet sur elle, même à présent ?

— Je crois que ça va être une longue soirée, lui glissa-t-il avant de lui voler le dernier morceau de son gâteau et de l’engloutir en ignorant son cri indigné.

Wendell

Se moquer des adultes qui l’interrogeaient était devenu une sorte de divertissement qu’il ne se privait pas d’exercer à toute heure. Mais tout divertissement avait ses limites. À la fin de la soirée, le jeune homme peinait à garder un sourire affable et une expression avenante.

C’est donc avec une joie extrême et un soulagement conséquent qu’il se retira à la suite de Stella et de Clyde, après un geste de la main en direction des convives, déjà occupés à organiser les notes récoltées au cours de la dernière heure.

— Au revoir les amis, marmonna Lauryn. Hâte de voir le verdict que vous allez rendre après cette soirée.

— Sans doute la même chose que d’habitude, rétorqua-t-il. Que malgré nos tentatives pour faire bonne figure, nous restons de pauvres adolescents encore innocents, effarouchés, traumatisés par ce que nous avons vécu.

— Toi, traumatisé ?

Elle s’arracha un gloussement. Il adorait le chant de son rire. En conservant l’air le plus sérieux du monde, il prit une voix tremblotante.

— Où vais-je, qui suis-je ? Pourquoi tout le monde s’obstine à me poser des questions ? Pourquoi le monde s’obstine-t-il à vouloir que je le sauve ? Laissez-moi en paix, je vous en supplie !

— Appelle-moi, le jour où tu sauveras véritablement le monde. Je serai aux premières loges.

— Je me contenterai d’ignorer le scepticisme teinté d’ironie latente que je perçois dans tes propos.

— Contente-toi de la boucler pour quelques minutes, j’ai un sérieux mal de crâne qui menace de se pointer.

— Votre serviteur…