Sans scrupules - Clara Suchère - E-Book

Sans scrupules E-Book

Clara Suchère

0,0

Beschreibung

Mai 2167. Le Vitaltest se poursuit.

Milly, Lauryn, Julien et les autres ont enfin pu récupérer les sacs à dos nécessaires à leur survie après un combat sans merci contre Virginie et ses sbires.
Le lâchage, à l’origine sécurisé par le Conseil, devient incontrôlable. La mort rôde et des attaques étranges se succèdent. Le mystérieux Terrence Scythe serait-il à l’origine de tout ça ?
Désormais seuls, les adolescents vont-ils arriver à dépasser la peur et à s’organiser pour survivre, au milieu de cette série d’événements dont le sens leur échappe ?

Retrouvez, dans ce troisième tome, la suite des aventures des adolescents de la saga Vitaltest !

EXTRAIT

Accroupie dans l’herbe, la jeune fille observait le ciel sombre et constellé d’étoiles, seule dans la froideur de la nuit. Ses yeux demeuraient parfaitement secs, mais son cœur était lesté de plomb. À deux pas devant elle, le vide lui ouvrait ses bras comme une sombre promesse. Elle se sentait vidée. Que n’aurait-elle donné pour sombrer dans un profond sommeil, pour qu’à son réveil les montagnes aient été remplacées par les murs rassurants de sa chambre...
Deux semaines plus tôt, elle était seulement Lauryn Gueniant, une fille comme les autres, avec des amis, une famille, des petits soucis, des moments de bonheur, des rêves et des espoirs. À présent, cette fille candide et insouciante avait disparu, remplacée par une autre.
Plus implacable. Moins sensible.
Plus déterminée.
Quinze jours au milieu de nulle part, sans protection, exposée à tous les périls, avaient contribué à faire d’elle une adolescente endurcie et pragmatique. Sa vie avait été plus agitée dans ce court laps de temps qu’au cours des quinze dernières années.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Clara Suchère a commencé à écrire Vitaltest à quatorze ans. Elle en a seize aujourd’hui, et prépare un bac scientifique. Elle est passionnée de montagne, de lecture et, bien sûr, d’écriture.
Vitaltest est une saga fantasy où la magie ne résout pas tous les problèmes.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 531

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Clara Suchère

III – Sans scrupules

© Yucca Éditions, Carmaux, 2017

Du même auteur

Vitaltest – Tome 1 – Sans repères

Roman, Yucca éditions, 2015

Vitaltest – Tome 2 – Sans limites

Roman, Yucca éditions, 2016

Cindy (fan fiction) in U4 – Tome 5 – Contagion

Nathan/Syros, 2016

« Devant l’amour et devant la mort, il ne sert à rien d’être fort. »

Chapitre 1 : 16e jour

Lauryn

Accroupie dans l’herbe, la jeune fille observait le ciel sombre et constellé d’étoiles, seule dans la froideur de la nuit. Ses yeux demeuraient parfaitement secs, mais son cœur était lesté de plomb. À deux pas devant elle, le vide lui ouvrait ses bras comme une sombre promesse. Elle se sentait vidée. Que n’aurait-elle donné pour sombrer dans un profond sommeil, pour qu’à son réveil les montagnes aient été remplacées par les murs rassurants de sa chambre...

Deux semaines plus tôt, elle était seulement Lauryn Gueniant, une fille comme les autres, avec des amis, une famille, des petits soucis, des moments de bonheur, des rêves et des espoirs. À présent, cette fille candide et insouciante avait disparu, remplacée par une autre.

Plus implacable. Moins sensible.

Plus déterminée.

Quinze jours au milieu de nulle part, sans protection, exposée à tous les périls, avaient contribué à faire d’elle une adolescente endurcie et pragmatique. Sa vie avait été plus agitée dans ce court laps de temps qu’au cours des quinze dernières années.

Elle avait affronté la mort à plusieurs reprises, le désespoir, l’angoisse, la peur, la cruauté, la colère, la souffrance. Elle avait assisté à des scènes que quelqu’un de son âge n’aurait jamais dû voir. Elle avait pris des décisions et fait des choix que personne n’aurait dû avoir à faire. Elle avait senti le goût de la haine, l’envie de la vengeance. Et puis, elle avait fait des rencontres.

Kim, Trystan, Théo, Ariana, Skandar. Ils étaient devenus ses compagnons de survie, des gens sur qui elle pouvait autant compter que si elle les connaissait depuis des années. Mais elle se serait bien passée de certaines. D’abord Ève, qui les avait trahis, mais surtout Virginie. Même si elle connaissait cette dernière bien avant le Vitaltest, elle avait l’impression de ne l’avoir vraiment découverte qu’au cours des derniers jours. Et avec Virginie, tous ceux qui la suivaient, tous ceux qui leur avaient fait du mal, tous ceux pour qui elle éprouvait maintenant un ressentiment violent.

Un long frisson lui parcourut l’échine et des étincelles de fureur illuminèrent son regard l’espace de quelques secondes. À cause d’eux, tout avait dégénéré. Ils auraient pu vivre cette expérience chacun de leur côté, mais il avait fallu que la blonde pyromane tente d’asseoir sa domination. Lauryn se félicitait d’avoir déjoué son plan d’action, mais un goût amer subsistait. Elle se souviendrait toute sa vie des deux derniers jours. Deux jours au cours desquels elle avait compris ce qu’était la vraie peur. Celle de ne jamais revoir les êtres aimés. Celle d’être impuissante à se sortir de cette situation, d’en être seulement réduite à attendre la suite des événements.

Un craquement la fit pivoter. Elle brandit ses paumes en avant alors que son cristal s’illuminait d’argenté, avant de s’apercevoir qu’un oiseau bariolé l’observait, tête inclinée sur le côté. Son souffle ralentit peu à peu. Elle laissa retomber ses mains avant de se lever, à nouveau tournée vers le panorama impressionnant des montagnes péruviennes. Elle était venue ici, car elle n’avait pas trouvé le sommeil. Mauvaise idée. Revoir cet endroit où elle s’était tenue quelques heures plus tôt avec Milly et Julien la perturbait plus qu’autre chose. À cette pensée, elle fit volte-face et se mit à courir en sautant par-dessus les obstacles naturels qui se dressaient sur son chemin.

Elle résista à l’envie d’invoquer son élément pour voler ou seulement la pousser pour augmenter sa vitesse. Si l’un de ses ennemis Air était dans les parages, il aurait tôt fait de la repérer. N’en déplaise à certains, elle avait eu son compte d’affrontements pour la journée.

Ses pas la portèrent jusqu’à l’entrée de la ville de pierre, mais elle ne ralentit pas une fois arrivée. Sautant sur un toit, elle s’autorisa quelques brèves secondes de lévitation avant de retomber souplement au sol.

— Friande d’excursions nocturnes ?

Elle sursauta en reconnaissant la voix de Skandar et se tourna vers lui. Il la dévisageait, amusé. À son tour, elle lui sourit en le détaillant. Le jeune homme avait des cheveux noirs de jais, un nez légèrement busqué et des yeux ambre aux nuances d’or, profonds et pétillants. Son nouveau tee-shirt – trouvé quelques heures plus tôt dans le sac à dos – moulait un buste sec et bien taillé. Le garçon était assis sur un muret, un genou nonchalamment replié contre lui. Au cours des dernières semaines, elle avait appris à connaître et même à apprécier Skandar Tarnes et son humour cynique. Il avait fallu du temps, mais ils pouvaient désormais échanger quelques mots sans se sauter à la gorge l’un l’autre.

— Kim était censée monter la garde, lança-t-elle à voix basse en éludant sa question.

— Je n’arrivais pas à dormir.

Elle hocha la tête en signe d’assentiment.

— Moi non plus.

— Je n’ai pas encore eu l’occasion de te le dire, mais…

Il se tut un instant, comme s’il avait du mal à digérer ce qu’il s’apprêtait à déclarer. Elle attendit patiemment qu’il finisse sa phrase.

— Merci, lâcha-t-il. Sans toi, on n’aurait jamais réussi à La battre.

Ce que venait de dire Skandar lui en coûtait, elle le savait. Il n’exprimait que très rarement sa gratitude. Il était trop indépendant. Trop fier. Aussi apprécia-t-elle son geste.

— Mais il y a une question que je me pose.

Son sang se glaça. Elle s’efforça de n’en rien laisser paraître, devinant ce qui allait suivre. Gardant une expression impassible, elle croisa le regard de Skandar sans flancher.

— Oui ?

— Je vous ai vu, toi et Kim. Je vous ai vu littéralement exploser, comme si vous débordiez littéralement d’énergie. Je n’avais jamais vu ça auparavant.

Elle garda le silence. Au cours de la journée, elle avait déjà réfléchi à ce qu’elle comptait répondre, mais la voix de Skandar la clouait sur place, car elle se doutait qu’il n’allait pas avaler facilement un mensonge.

— Comment vous avez fait ?

— La peur, répliqua-t-elle. Tu sais, on nous a appris que des émotions fortes peuvent décupler l’énergie élémentaire, dans une situation où l’on doit réagir sans réfléchir. On n’a pas eu le temps de réfléchir, avec Kim. On a juste réagi.

— Je ne pensais pas que c’était à ce point.

Il avait l’air dubitatif. Au moins, il ne réfutait pas entièrement ce qu’elle venait de lui expliquer. Peut-être parce qu’elle ne lui mentait pas vraiment : en constatant que leurs amis étaient en mauvaise posture, elles avaient invoqué inconsciemment cette énergie. Ce qu’elle n’avait pas précisé, c’était d’où elle venait.

— Moi non plus, jusqu’à maintenant.

Le garçon la dévisagea intensément, puis finit par hocher la tête. Soulagée, elle baissa la sienne. Un bâillement lui échappa. L’adrénaline se dissipait et la fatigue qu’elle avait accumulée ces derniers jours commençait à se faire ressentir.

— Milly et moi, on a rompu.

— Je sais.

Cette constatation arracha un sourire désabusé à Skandar, qui ferma les paupières avant d’inspirer profondément et de murmurer, comme s’il se parlait à lui-même :

— Suis-je bête. Évidemment que tu sais. Meilleures amies, hein ?

Lauryn ne releva pas. Ils restèrent silencieux pendant un long moment, le regard fixé chacun dans des directions différentes. Elle finit par rompre le silence.

— Je vais tâcher de dormir un peu avant le matin.

Sur ces mots, elle passa devant lui, sans qu’il lui réponde et se glissa à l’intérieur de la maison de pierre, en s’efforçant de ne pas faire de bruit pour éviter de réveiller les autres. À pas de loup, elle se glissa jusqu’à l’espace qui lui était réservé, aux côtés de Milly, puis s’étendit sur le sol désormais froid, avant de tirer la couverture de survie renforcée jusqu’à son menton. Au bout de quelques minutes, une douce chaleur l’envahit et ses paupières se fermèrent d’elles-mêmes.

Milly

Lorsque ses yeux s’ouvrirent, un flot d’images s’engouffra dans son esprit, lui coupant le souffle. Elle s’assit précipitamment et se prit la tête dans les mains, se concentrant sur les battements de son cœur pour les ralentir. Son cœur… Son cœur qui battait beaucoup trop vite. Alors que le sien ne battait plus.

Je te donnerais la moitié de ma vie pour que tu puisses revenir… songea-t-elle, les larmes aux yeux, en s’efforçant de respirer profondément.

La veille, il lui avait fallu des heures entières pour réussir à trouver le sommeil. Un sommeil léger et agité. Malgré toutes les précautions que Lauryn avait prises, elle l’avait sentie se lever et se glisser au-dehors, puis venir se recoucher à ses côtés. Seule la respiration régulière de Julien lui avait permis de tenir le coup, de s’accrocher à quelque chose de bien réel pour ne pas pleurer, car ses sanglots auraient réveillé tous ses compagnons.

Aujourd’hui, elle allait être forte. Elle allait faire comme si de rien n’était, même si la douleur, elle, était encore bien présente. Milly doutait qu’elle s’en aille jamais. Elle serait toujours enfouie en elle, profonde et sourde, susceptible de se réveiller chaque seconde.

Avec des gestes précautionneux, elle se leva et enjamba le corps de Lauryn, toujours endormie, en retenant son souffle. Sur le pas de la porte, elle marqua un temps d’arrêt et s’étira. Le soleil matinal l’éblouit momentanément, mais elle finit par avancer. Il n’y avait personne dehors, elle présuma donc que tous dormaient ou se promenaient. Et lui… Lui…

C’était si injuste, si cruel. Si leur destin était régi par une puissance supérieure, elle ne comprenait pas le motif de son acharnement sur elle. Elle n’était pas sans tares, mais ne méritait certainement pas une telle épreuve. Le retrouver, pour le perdre aussitôt. C’était tellement douloureux qu’elle pressa la main contre sa poitrine. Il fallait qu’elle soit forte… C’était ce qu’il lui avait enseigné. C’était ce que Julien et Lauryn attendaient d’elle. Qu’elle soit forte. Qu’elle se batte.

Au bout de longues minutes, elle parvint à retrouver la maîtrise d’elle-même. Elle rejeta la tête en arrière, les paupières fermées. Nulle larme ne coulait sur son visage. Quiconque l’aurait vue en cet instant n’aurait pu deviner qu’elle était en proie à la plus vive tristesse. Calmement, elle se mit à marcher pour se dégourdir les jambes.

À quelques pas de la maison, une main se posa sur son épaule. Elle se composa un sourire crispé et tourna la tête. Le regard d’Amélie croisa le sien. Quelques secondes s’écoulèrent dans un silence gêné.

— Ça va ?

— Oui.

Aucune ne sut quoi ajouter. Ses yeux couleur chocolat, bordés de longs cils, la dévisageaient intensément. Mal à l’aise, Milly se concentra sur ses magnifiques cheveux roux, flamboyants sous la lumière du jour. Amélie était partiellement au courant, pour Chris. Elle savait que lui et Milly avaient été amis, puis qu’il l’avait délaissée. Elle savait que sa mort lui avait causé un vif émoi, mais ne saisissait sûrement pas l’étendue de sa tristesse et de sa frustration. Malgré tout, elle semblait soupçonner que la situation en apparence simple… ne l’était pas du tout.

La rousse parut comprendre que Milly n’avait pas envie de parler puisqu’elle enchaîna presque immédiatement.

— Ne pars pas trop loin toute seule. Les autres rodent peut-être encore autour de la ville.

Par « autres », Amélie désignait Virginie, Liam, Gaëtan, Aalis, Élodie ou encore Ève. Nul ne savait s’ils s’étaient dispersés en attendant de pouvoir prendre leur sac à dos ou s’ils avaient réussi à se rejoindre. Machinalement, elle porta sa main à sa poche et en sortit la lotion contre les démangeaisons. Un sourire illumina momentanément son visage. Amélie eut la même expression en découvrant le petit tube. Elle hocha la tête avant de sortir le sien.

— Je m’en suis mis ce matin. Ça fait un bien fou !

Sans répondre, la jeune fille s’assit à même le sol et dévissa le bouchon avec empressement. Elle en avait mis un peu la veille ; les effets s’étaient fait immédiatement ressentir. Elle appliqua généreusement de la pommade translucide sur les parties de la peau les plus atteintes par les piqûres d’insectes et poussa un soupir de soulagement alors que les démangeaisons se calmaient.

— N’en met pas trop, lui conseilla l’autre. Gardes-en pour plus tard.

Tout en suivant son conseil, elle lui jeta un regard en coin. Amélie dansait d’un pied sur l’autre, sans savoir que faire. Le mutisme de Milly ne devait pas l’encourager.

Un mouvement sur sa droite attira son attention : elle découvrit Julien qui sortait de la maison de pierre, ses cheveux blonds en bataille et ses yeux noisette furetant un peu partout, déjà alertes dès le matin. Il dépassait Milly d’une tête, le corps fin et sec comme celui d’un athlète. Son sourire plein de fossettes lui conférait un charme indéniable. En découvrant les deux filles, il eut un haussement de sourcil surpris et s’approcha d’elle, scrutant Milly avec ce même sourire, plein de fossettes certes, mais forcé.

— Salut ! lança-t-il d’un ton un peu trop enjoué.

Elle se força à lui rendre son sourire. Il ne savait de toute évidence pas comment se comporter avec elle. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était que personne ne la prenne en pitié. Hésitante, elle le salua en retour, mais ne put dire un mot de plus, la gorge nouée.

— Programme de la journée : détente ! s’efforça-t-il de plaisanter. Sérieusement, il faut que je me force à ne pas dévorer ces barres énergétiques. Je crois que c’est le premier truc normal que j’ai mangé depuis deux semaines.

Milly acquiesça en se relevant, ses doigts revissant machinalement son tube de pommade. À la vérité, elle n’avait même pas touché aux siennes, tant son ventre était noué. Tôt ou tard, il faudrait bien qu’elle se nourrisse, mais pour le moment, elle n’en avait pas le cœur. Elle voulut réagir à la phrase de son ami, mais les seuls mots qui lui vinrent en bouche ne furent pas ceux qu’elle avait escomptés.

— Où est-ce que vous pensez qu’ils se cachent ?

La mine d’Amélie s’assombrit et elle haussa les épaules.

— Pas très loin, à mon avis. Après avoir récupéré leurs sacs, ils ont dû partir soit vers l’ouest, dans la forêt, soit vers l’est en passant entre la montagne et la falaise, comme l’ont fait Lauryn, Trystan et Kim le deuxième jour. Vu que le nord-est est…

Elle se tut une fraction de seconde, comme troublée, mais reprit aussitôt.

— … impossible d’accès et que s’approcher trop du vide est dangereux, je parierais plutôt sur l’ouest.

— C’est plausible, confirma Julien. J’ai vu Ève contourner la ville, hier. Elle se cache sûrement dans la forêt. Il faudra être plus prudent pour la cueillette.

Milly ne les écoutait plus vraiment, perdue dans ses pensées, loin, loin du village inca, loin du Pérou. Quelque part en France, des années auparavant. Quelque part avec lui… Un claquement de doigts lui fit reprendre conscience et elle se mordit l’intérieur de la joue. Elle n’arrivait pas à rester concentrée plus de quelques minutes sur la même chose. Les yeux de Julien croisèrent les siens, mais elle les détourna aussitôt.

Julien

C’était douloureux. C’était douloureux de la voir ainsi et de ne rien pouvoir faire pour l’apaiser. Mais le pire de tout était qu’il se sentait coupable.

Coupable de n’avoir jamais rien vu avant. Coupable d’être un des facteurs du conflit qui avait opposé Milly à Chris. Coupable d’être incapable de réconforter sa meilleure amie. À la place, il se bornait à échanger des remarques superficielles et sans intérêt avec Amélie, ce qui le rongeait plus que tout.

Depuis qu’il s’était levé, la température avait imperceptiblement augmenté. Pour le moment, les maisons de pierre masquaient les rayons du soleil, mais plus tard dans la matinée ils inonderaient les ruelles encombrées de la petite cité. Un mouvement derrière son dos le fit se retourner et il fut soulagé de voir Lauryn, parfaitement réveillée. Ses yeux bleu vif les dévisagèrent par-dessous des mèches blond platine, plus claires que les siennes. Elle avait un nez fin et légèrement en trompette, ce qui lui donnait un air mutin et une peau bronzée par le soleil du Pérou. Nul doute qu’elle saurait trouver les mots.

Après les avoir salués, elle enchaîna :

— Je suis sortie cette nuit, annonça-t-elle. Je n’ai pas vu de traces indiquant la présence de quelqu’un près de la falaise…

— Tu es quoi ? s’insurgea Julien en l’interrompant.

Mal à l’aise, la jeune fille fit un vague signe pour éluder la question, mais il ne se laissa pas prendre à son jeu.

— Lauryn, tu es complètement inconsciente ou quoi ? Qu’est-ce qui t’a pris de sortir seule cette nuit ? Tu imagines tout ce qui aurait pu se passer ?

— Et après ? répliqua-t-elle sur un ton de défi. J’ai été prudente. Tu me crois sincèrement incapable de me défendre ?

— Ce n’est pas la question.

— Julien, tu n’es ni mon frère, ni mon père, ni mon copain, ni mon tuteur. Je fais ce que je veux et si j’ai envie de sortir le soir seule, ce n’est pas toi qui m’en empêcheras.

— Tu t’écoutes parler ? s’exclama-t-il. À t’entendre, on dirait qu’on débat d’une soirée en boîte !

— Il n’a pas tort, intervint Milly.

Chacun se tut. Le garçon lui jeta un coup d’œil, heureux de son appui, mais étonné qu’elle participe à la discussion. Gênée, elle fixa Lauryn.

— On ne sait pas qui peut traîner la nuit, ni quoi. Il ne vaut mieux pas qu’on sorte seul quand il fait noir.

De mauvaise grâce, la blonde accusa le coup et finit par maugréer :

— Ouais bon, j’éviterai de le faire. Milly, tu viens avec moi marcher un peu ?

Celle-ci hocha la tête et elles partirent tous les deux à pas modérés, sans se presser. Julien se retrouva seul avec Amélie.

L’euphorie qui avait suivi leur victoire s’était maintenant estompée. Ne restaient plus qu’un vague sentiment de triomphe et la joie d’avoir enfin eu droit à leur sac à dos. De fait, sa complicité avec Amélie avait rapidement laissé place à leur relation habituelle. Distante et méprisante, bien que moins orageuse. Surtout après la conversation qu’ils avaient eue quelques jours auparavant.

— Moi, je sais pourquoi tu ne me parles plus. Tu ne me parles plus parce que tu ne veux pas qu’on sache que tu as osé embrasser quelqu’un. Forcément, Amélie. Comme tu es au-dessus de tout le monde… Raconte-moi, c’était bien, ce baiser, ce seul et unique baiser, le seul que tu auras de toute ta vie ?

Ses paroles résonnèrent désagréablement dans sa tête, il les chassa tant bien que mal. Il lui en coûtait d’avouer qu’il avait pu prononcer des mots aussi dédaigneux, même s’il n’avait fait que réagir à son comportement.

Mais depuis, il s’était passé bien des choses… Depuis, ils avaient été séquestrés tous les deux. Depuis, ils avaient combattu côte à côte. Il pouvait se permettre de lui parler comme s’il ne lui avait jamais dit ça, étant donné que l’autre option était de s’excuser et qu’il n’avait nulle intention de le faire.

— Merci pour hier.

Elle haussa un sourcil.

— Tu sais, tu m’as aidé quand j’étais en difficulté avec Liam.

— Ah, ça. Ouais. De rien.

Elle tourna les talons et se dirigea vers la maison où ils avaient élu domicile, un jour auparavant.

— Je vais voir comment va Théo.

Au moment d’entrer à l’intérieur de l’habitacle, elle croisa Kim. Les deux filles échangèrent quelques mots, puis la rousse entra à pas de loup tandis que la petite Asiatique se dirigeait vers Julien. Il devait la dépasser d’une tête et dut se baisser pour l’embrasser.

— Comment ça va, Kim ? demanda-t-il amicalement.

— Plutôt bien. Vraiment bien même, répliqua-t-elle de sa voix fluette. Mis à part que Trystan a parlé d’envies de frites et de poulet toute la nuit… du coup, je n’ai pensé qu’à une cuisse de volaille baignant dans du beurre fondu pendant des heures…

— Arrête ! protesta-t-il en portant les mains à son estomac.

Son rire cristallin lui mit du baume au cœur et il lui sourit franchement.

— Je suis sérieux. Ne me fais pas penser à… ce genre de chose.

— Libre à toi de ne pas imaginer de frites croustillantes, dorées et bien chaudes, sortant juste du four…

Il grimaça.

— Mais c’est comme ça que je tiens. En m’imaginant tout ce dont je pourrai m’empiffrer à mon retour en France, expliqua-t-elle. En attendant, je vais faire mes étirements.

Joignant l’acte à la parole, elle s’éloigna d’un pas souple en direction de la place au centre de la cité, un espace dégagé qu’ils utilisaient pour leurs entraînements. Enfin, avant que Virginie ne vienne mettre son grain de sel. Il se retrouva de nouveau seul.

Il en profita pour fouiller ses poches et sentit avec délice la surface inégale de sa barre énergétique sous son papier d’emballage. À contrecœur, il se força à penser à autre chose. Il en avait déjà bien trop mangé en une journée. Trop occupé à fouiller son sweat, il ne remarqua pas qu’Amélie était sortie de la maison et s’avançait vers lui rapidement, les traits crispés.

— Neith, murmura-t-elle.

— Oui ?

Il releva la tête et croisa son regard, mais n’y perçut pas immédiatement la lueur d’anxiété.

— Tu pourrais cesser de m’appeler par mon nom de famille ? Cette manie devient franchement désagréable.

— Ce n’est pas vraiment la question, sans vouloir t’interrompre.

Il sembla enfin saisir que quelque chose n’allait pas et retrouva une expression sérieuse. En fronçant les sourcils, il fit un pas vers elle, la mine perplexe. Du coin de l’œil, il nota que ses mains tremblaient légèrement.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Elle avait l’air au bord des larmes, à présent. Et Julien savait qu’Amélie Debord était rarement au bord des larmes, sauf en situation extrême. Comme quand elle avait failli tomber, lâchée de plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, une semaine auparavant. À ce moment-là, ses prunelles brillaient de la même façon.

— C’est Théo. Je crois qu’on est en train de le perdre.

Chapitre 2 : 16e jour

Lauryn

Elle ne savait pas ce qui était le pire. N’avoir pas la moindre idée de ce qu’elle était censée dire à sa meilleure amie, ou bien le silence continu de Milly. La gorge nouée, elle n’avait toujours pas prononcé un mot lorsque toutes deux arrivèrent à la source. Depuis peu, c’était devenu une sorte de refuge pour elles. Un endroit calme, un peu surélevé, où elles pouvaient s’étendre dans l’herbe en gardant une vue imprenable sur les environs. Là, elles se sentaient en sécurité. Là, elles pouvaient parler tout à loisir.

Sauf que ce jour-là, elles restèrent plusieurs minutes silencieuses avant que la conversation ne s’engage. Désormais, le soleil était haut au-dessus des monts, réchauffant de ses rayons le visage des deux amies. Milly avait fermé les paupières pour mieux en profiter. Lauryn observa longuement ses cheveux ébène et sa peau diaphane rougie par le soleil. Lorsqu’elle rouvrit ses yeux d’un vert intense, légèrement en amande, Lauryn détourna les siens. Elle avait toujours eu du mal à soutenir son regard.

— Comment tu te sens ? demanda-t-elle à voix basse.

— Pas très bien, avoua Milly. J’ai assez mal dormi.

— C’est normal.

Elle ne sut quoi ajouter. N’ayant jamais été confrontée à ce genre de situation, elle craignait de lâcher un mot de trop et préféra se taire. Les secondes s’égrenèrent pendant lesquelles elle fixa ses pieds immergés dans l’eau.

— Fais-moi plaisir, s’il te plaît, déclara soudain Milly. Accorde-moi juste une faveur.

— Laquelle ?

— Celle de ne plus parler avec moi comme si j’étais une figurine en cristal qu’une plume pourrait briser. Je sais que je donne cette impression, mais c’est loin de la réalité. Intérieurement, je suis assez forte pour résister à la tristesse, enfin pour l’instant. Pendant les deux semaines qu’il nous reste à tenir, il faut que je sois au maximum de mes capacités. Après, j’aurais tout le temps de pleurer Chris. Pour le moment, je n’ai pas le droit de m’apitoyer. Tu comprends ?

La jeune fille resta interloquée. Milly avait prononcé ces phrases sans aucun trémolo, sans trace de larmes qui menaceraient de jaillir. Elle resta quelques secondes sans réagir, puis acquiesça d’un signe de tête.

— J’avais oublié que je parlais à Miliana Ryuma, dit-elle d’un ton qui cachait mal son admiration. Je te promets que je ferai abstraction de ce qui s’est passé hier.

— Merci.

Elle sembla hésiter pendant un instant, puis finit par lâcher un profond soupir.

— Je ne sais pas comment me comporter avec Skandar.

— Ne t’inquiète pas, il s’en remettra, répliqua Lauryn avec dédain. Sans te vexer, il n’est pas vraiment du genre à rester attaché à une fille qui ne s’intéresse pas à lui.

— Quand j’y pense, c’était complètement débile cette histoire, fit Milly en haussant les épaules. Dès que j’ai vu qu’on s’entendait plutôt bien, mon imagination est partie en vrille. Je n’ai même pas vraiment réfléchi à ce que je faisais.

— C’est sûr qu’il faut avoir un grain dans la tête pour sortir avec un mec comme celui-là, gloussa son amie.

Milly protesta en lui envoyant une gerbe d’eau glacée, provoquant un cri de surprise de la part de Lauryn.

— Tu disais ? demanda innocemment la première.

Lorsqu’elles arrivèrent dans la maison qu’ils avaient choisie pour s’établir, elles surent immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. Des murmures agités leur parvenaient de l’intérieur. Elles s’immobilisèrent simultanément, mues par le même pressentiment.

— Qu’est-ce qui se passe ? murmura Lauryn.

— Je n’en sais rien…

Elles avancèrent à pas lents, réticentes à l’idée de découvrir ce qui clochait dans le refuge. La jeune fille sentait ses jambes trembler. Elle baissa légèrement sa tête à l’entrée et se figea en découvrant la scène qui se déroulait sous le toit de pierre.

Tous étaient rassemblés autour d’un corps étendu à même le sol, inerte. Dans un coin, Kim sanglotait doucement, sa main entrelacée avec celle de Trystan. Lauryn s’approcha et faillit s’étrangler en voyant les visages défaits d’Amélie et de Julien, accroupis aux côtés du gringalet à lunettes. Milly étouffa un petit cri en portant la main à sa bouche.

— Ne me dites pas qu’il est…

— Si, confirma Amélie d’une voix à peine audible.

Lauryn s’agenouilla à son tour et sentit un froid glacé lui mordre le cœur. Le visage de Théo était inexpressif, pâle, telle une statue de marbre. Comme par réflexe, elle passa une main sous son nez, mais aucun souffle ne vint caresser sa peau.

Théo était mort.

— Comment… comment c’est arrivé ?

— Il toussait de plus en plus fort quand je suis venue voir comment il allait, expliqua Amélie, qui tentait de retrouver ses moyens. Puis il a arrêté, il a un peu parlé à Julien et puis…

Avec stupéfaction, Lauryn vit Amélie enfouir son visage entre ses mains.

Milly

C’était presque irréel. Lorsque Quentin était mort, la seule chose qu’elle avait ressentie était le trouble et l’angoisse. Mais Théo n’était pas une brute qu’elle n’avait jamais appréciée. Théo, au cours des quelques jours qu’ils avaient passés ensemble, était devenu son ami.

Elle bredouilla un mot d’excuse et sortit respirer l’air frais, les poings serrés. Elle se mit à marcher sans but, les ongles enfoncés dans la paume de ses mains, sans se préoccuper de la douleur. C’était trop. Trois morts en à peine deux semaines, c’était plus qu’elle ne pouvait en supporter. Et combien d’autres à l’avenir ? Elle se sentait démunie, pleine de haine envers le Conseil, chargé de l’organisation du Vitaltest, et envers l’Assemblée qui gouvernait l’ensemble du continent. S’ils avaient été présents, rien de tout ceci ne serait arrivé. S’ils avaient été présents, Chris serait encore vivant. Chris, Quentin, Théo. Tous seraient là. Tous auraient un avenir, des rêves auxquels s’accrocher…

— Tu ferais quoi, hein, à ma place ?

Assise en tailleur, à un mètre du vide, elle se prit la tête dans les mains. En bas, le grondement de la rivière lui parvenait, incessant.

— C’est plus facile d’être dans ta situation, en fait. Plus de peur, plus de manque, plus d’angoisse, plus de faim…

Elle soupira, eut un rire bref. L’image de Chris se jetant sur elle pour la préserver de l’attaque de Virginie lui revint en mémoire.

— Je ne sais même pas pourquoi tu m’as sauvée. Ç’aurait été tellement facile de la laisser m’envoyer dans l’autre monde… Et à présent tu serais encore en vie et moi bien au chaud dans le néant.

— Ou alors gelée au fond d’un trou, sans possibilités autres que de laisser les vers de terre s’occuper de ton corps.

Surprise, la jeune fille fit volte-face. Ariana se tenait près d’elle, immobile. L’adolescente était la réplique presque exacte de son frère jumeau, version féminine. Brune, yeux ambrés, silhouette grande, fine et athlétique, peau bronzée. Elle aurait remporté haut la main tous les concours de mannequinat si elle s’en était donnée la peine. Milly ne l’avait même pas entendue approcher. Sur la défensive, elle haussa les épaules.

— Tu m’espionnes ?

— Je voulais m’assurer que tu allais bien, rétorqua la jumelle de Skandar.

— Je vais comme je peux aller après avoir appris qu’un de mes amis était mort d’une maladie inconnue.

Pour une fois, l’autre sembla déstabilisée.

— Je suis désolée, dit-elle avec hésitation. Je ne connaissais pas vraiment Théo. À vrai dire, je ne lui ai parlé que deux ou trois fois. Mais sa mort m’affecte aussi, d’une certaine manière.

Milly hocha la tête et reporta son attention sur le paysage montagnard. Au fond d’elle, elle voulait qu’Ariana la laisse seule, mais elle n’avait pas le courage de lui en faire part.

— Tu parlais à Chris, c’est ça ? s’enquit-elle. Le garçon qui…

— Oui, la coupa-t-elle. J’ai besoin d’un peu de temps pour me faire à sa disparition. Désolée que tu m’aies surprise en train de parler seule…

Son ton se voulait détaché, mais elle finit sa phrase dans un sanglot à peine ravalé. La tête baissée, elle laissa ses cheveux bruns cacher son visage, honteuse et furieuse contre elle-même de se laisser aller devant la sœur de son ex-petit ami.

— Pas de soucis. Je parle à mes parents, de temps en temps, répondit celle-ci d’une voix parfaitement neutre. Ça peut faire du bien, des fois.

— Ah oui ?

Sous le coup de cette confidence, la jeune fille avait relevé le visage, étonnée. Ariana acquiesça d’un signe de tête.

— Oui. Ça m’aide de penser qu’ils peuvent peut-être m’entendre, quelque part.

Elle resta une dizaine de secondes silencieuse, puis reprit.

— Tu sais, le deuil, il ne tient qu’à nous qu’il dure une semaine ou cinquante ans.

Milly fronça les sourcils, soudain interpellée. Elle ouvrit la bouche, mais Ariana ne lui laissa pas le temps de réagir.

— Bon, je vais te laisser seule, désolée d’avoir fait irruption.

Sans attendre de réponse, elle tourna les talons et s’enfonça dans les bois, rapidement avalée par les arbres. Milly resta un moment interdite et confuse, se repassant en boucle les paroles de la jeune fille.

Il y avait sûrement une part de vrai dans cette phrase. Tout tenait dans le mental : certains endeuillés se complaisaient dans leur désespoir, alors que d’autres choisissaient de franchir le cap et de tenter d’ignorer cette absence, ce vide tout neuf.

Malgré tout, Milly ne parvenait pas, ne serait-ce que quelques minutes, à faire abstraction de sa tristesse. Tout au plus pouvait-elle feindre de se concentrer sur autre chose, alors qu’elle ressassait sans arrêt les souvenirs qu’elle avait de son ami disparu.

Ses pensées revinrent vers Théo. Elle se sentit mal de penser à Chris alors que celui-ci avait expiré quelques minutes auparavant. Mécaniquement, elle se releva, honteuse d’être ainsi partie alors qu’ils devaient être unis pour affronter ce nouveau coup du sort. Elle essuya une trace de larme, regarda une dernière fois le gouffre.

— Tu me manques, murmura-t-elle. Tu me manqueras toujours, je pense. Le pire, c’est que je n’arrive même pas à me laisser aller. Je n’arrive pas à m’effondrer, parce que j’ai l’impression que tu me mépriserais pour ça. C’est le cas, n’est-ce pas ?

Aucune réponse ne lui parvint, sinon le sifflement du vent qui remontait le long de la paroi rocheuse. Elle soupira de plus belle, les yeux plissés.

— J’ai l’impression que ça fait des jours que tu es parti, mais c’était juste hier. Ici, le temps passe trop lentement. Et je ne sais même plus si j’ai vraiment envie de rentrer chez moi.

La brise souleva une mèche de ses cheveux. Pour la première fois, toute envie de pleurer l’avait désertée.

— En fait, je n’ai pas envie de reprendre la vie comme s’il ne s’était rien passé. Si on revient, on ira au lycée de notre élément, on fera des études, puis un métier, on se fondra dans la société, on se perdra sûrement de vue et tout ça passera comme un vague souvenir qu’on raconte à nos enfants et petits-enfants. Je n’ai pas envie de ça, tu comprends ? En fait, je ne sais plus de quoi j’ai envie. Rester ici, c’est hors de question et… rentrer me frustrerait. Alors qu’est-ce que je veux vraiment ?

Elle donna un coup de pied rageur dans le sol, envoyant valser un caillou.

— Et c’est pas toi qui vas m’apporter la réponse, hein ?

Le cœur lourd, elle s’éloigna de la falaise. Elle avait l’impression que le regard sombre de Chris la suivait et qu’il riait en silence.

Julien

— C’est Théo.

Aussitôt qu’elle avait prononcé ces mots, Julien avait couru en direction de l’abri, le cœur battant. Le garçon était atteint d’une forme accélérée de tuberculose depuis quelques jours. La maladie progressait rapidement et ils n’avaient trouvé aucun remède pour le soigner. Théo toussait, crachait du sang, régulièrement pris de convulsions. Son état avait tellement empiré qu’ils avaient pris la décision de l’isoler, pour éviter les risques de contagion. Il avait donc dormi à l’écart, dans une maison annexe, sous la surveillance de celui qui était de garde.

Mais lorsque Julien pénétra à l’intérieur, il constata que le malade était calme. Pas de toux, pas de tremblements violents. Théo était parfaitement tranquille, mais ses joues et son front étaient baignés de sueur. Lorsqu’il aperçut Julien, il le dévisagea, ses yeux bleu-vert brillants de larmes. Son ami se hâta de venir à ses côtés et posa une main sur son bras.

— Eh, mon pote !

— Salut. Je suis pas très en forme, comme tu peux le voir.

— C’est sûr que t’as connu mieux, plaisanta faiblement le jeune homme. Faut que tu te ressaisisses.

— Je ne crois pas que j’en aurai l’occasion…

Julien mit quelques secondes à comprendre ce qu’il voulait dire et protesta avec véhémence.

— Je veux pas être fataliste, mais je me vois mal tenir encore quatorze jours comme ça.

— Bah. On résiste à tout, avec un peu de volonté.

Théo eut un petit rire et s’étrangla brièvement.

— J’aurais bien aimé revoir mes parents, quand même. Ils sont séparés, tu sais. Je suis fils unique.

— Ah bon. Tu ne me l’avais jamais dit.

— J’aurais bien aimé avoir une sœur ou un frère. Mais bon, j’ai eu des amis sur qui j’ai pu compter.

Il toussa une nouvelle fois et Julien sentit son cœur se serrer. Cette conversation ressemblait beaucoup trop à des adieux, à son goût. Il sentit une présence dans son dos et comprit qu’Amélie était derrière lui, silencieuse.

— Si tu vois mon meilleur ami… Il s’appelle Matt. Matt Scorson. Tu lui diras que j’aurais adoré pouvoir lui parler une dernière fois, mais que chaque moment passé avec lui est un souvenir heureux. Tu le lui diras, hein ?

Il acquiesça, la gorge trop nouée pour pouvoir articuler quoi que ce soit.

— C’était super, ce Vitaltest avec vous. Bon les derniers jours ont un peu dérapé…

Il sourit et l’espace d’un instant Julien crut voir un réel amusement dans son regard.

— Mais on ne peut pas tout avoir.

— Arrête de parler, mec. Faut te reposer pour récupérer.

— Un dernier truc.

Julien haussa un sourcil. Théo baissa soudain la voix, comme s’il voulait lui faire une confidence.

— Laisse pas passer tes chances avec Amélie Debord.

Le garçon ouvrit grand les yeux, ne s’y attendant pas, et essaya de protester.

— Fais l’innocent tant que tu veux. C’est juste un conseil d’ami.

Ce disant, il s’était remis à tousser, semblant se désintéresser de Julien. Ce dernier avait ravalé la réponse qu’il s’apprêtait à lui servir et l’avait regardé tristement.

Une minute plus tard, Théo s’était immobilisé à jamais.

Pour déplacer son corps, Trystan et Lauryn unirent leurs forces. Ils sortirent sous un grand soleil matinal et firent léviter Théo jusqu’à la place principale. Là, Julien creusa un grand trou. Le rituel voulait que l’on disperse les cendres du défunt dans un endroit que lui ou sa famille aurait choisi au préalable, dans l’idée d’être au plus proche de la nature même dans la mort. Mais ne connaissant pas les volontés de ses proches, ils avaient résolu de l’enterrer afin que ses restes leur soient restitués plus tard.

Tandis que la terre retombait lourdement chaque fois qu’il baissait les bras, Milly revint, les traits tirés. Du coin de l’œil, il vit que Lauryn la prenait par l’épaule. En deux jours, elle venait de perdre deux amis. C’était dur à encaisser. Julien avait toujours eu une certaine antipathie naturelle envers Chris, qui le lui avait bien rendue du temps de son vivant, mais il partageait sa douleur, d’une certaine manière.

Lorsqu’ils eurent placé le corps du défunt à l’intérieur de la fosse, tous se rassemblèrent devant. De temps à autre, un sanglot de Kim venait troubler le silence. Amélie avait l’œil vide et insondable. Les jumeaux, eux, conservaient un air grave. Milly et Lauryn se tenaient serrées l’une contre l’autre.

— Julien… Je crois que c’est à toi de dire quelque chose, dit Trystan, doucement. Tu es celui auquel il a le plus parlé.

Conscient que tous les regards étaient braqués sur lui, celui-ci se racla la gorge.

— Je… Je crois que j’ai rarement rencontré quelqu’un comme Théo O’wen. Quelqu’un d’aussi discret et fin, d’aussi observateur.

Son regard se posa sur le visage pâle et inexpressif de son ami, en bas, étendu dans la terre.

— Je ne le connais que depuis deux semaines et j’ai l’impression que ça fait des années. La mort est trop injuste de l’avoir pris si vite. Je… Je n’ai rien à lui donner, mais je peux promettre que je me souviendrais toute ma vie de lui, de son courage et de sa gentillesse.

Un murmure d’approbation salua ses paroles. Julien recula d’un pas et son discours fit place à un silence recueilli. Finalement, Amélie s’avança et jeta une poignée de terre. Il y eut un temps avant que les autres ne l’imitent, puis Skandar finit par jeter à son tour une poignée.

— Adieu, murmura Trystan au moment de son passage, les yeux baissés.

La mort dans l’âme, Julien souleva le tas de terre qu’il avait délogé et le suspendit quelques secondes dans les airs. Le lâcher signifiait la fin. La fin d’une vie. La fin de Théo O’wen.

Le cœur au bord des lèvres, il laissa retomber ses mains et le trou fut rebouché en un clin d’œil. Il prit ensuite une minute pour recouvrir le sol retourné de gazon et d’un monceau de fleurs multicolores. Ceci fait, il inclina la tête.

Peu à peu, les autres s’en allèrent, seuls ou à plusieurs. Ne restaient que Lauryn et Milly, qui se postèrent près de lui.

— Je ne comprends pas ce que fait le Conseil, chuchota Julien.

— Si je le savais… lâcha Lauryn.

— Mais c’est la fin des ennuis, maintenant, déclara Milly d’un ton presque amer. Virginie et ses amis sont tous dispersés et ne risquent pas de nous attaquer. Qu’est-ce qui pourrait bien arriver de plus ?

Lauryn et Julien échangèrent un long regard, sans rien dire.

Chapitre 3 : 15e jour

Un jour plus tôt…

Lauryn

Quelque part, Lauryn avait été abasourdie par la mort de Chris. Il était partie intégrante de son paysage, et ce, depuis des années. Et il avait sauvé Milly. Ils n’avaient jamais été très proches, aussi fut-elle étonnée de ressentir une pointe de tristesse alors qu’elle tentait d’apaiser sa meilleure amie en haut de la falaise. Bien qu’elle n’ait toujours pas compris ce qui avait pu arriver pour que la situation, entre elle et le garçon, se modifie en un court laps de temps, elle soupçonnait un retournement de situation conséquent.

Les trois adolescents restèrent muets un long moment, puis Julien finit par se racler la gorge. Lauryn haussa un sourcil.

— Les autres doivent nous attendre, chuchota-t-il, un peu gêné d’interrompre ce moment de recueillement.

La jeune fille s’apprêtait à lui lancer un regard furieux, mais à sa grande surprise Milly acquiesça et se releva péniblement.

— Oui, il ne vaut mieux pas les faire patienter trop longtemps. Ils pourraient s’inquiéter.

Le compte à rebours devait être achevé maintenant. Julien ouvrit la marche, suivi des deux filles. Lauryn glissa sa main dans celle de Milly, qui ne la dégagea pas. À vrai dire, elle semblait ailleurs, détachée du monde matériel. Ses yeux verts allaient d’un point à l’autre sans véritable but. Elle ne repoussa pas une mèche qui gênait sa vue.

En chemin, ils ne recroisèrent pas Virginie. Celle-ci s’était évaporée dans la nature et pour longtemps, espérait Lauryn. Aucun membre de sa bande n’était en vue, par ailleurs. Elle retrouva le sourire en débouchant sur la clairière, où leurs amis les attendaient, assis dans l’herbe. Ils avaient l’air décontractés. Tous étaient rassemblés autour de Kim qui souriait en rougissant. Dès qu’ils eurent repéré Lauryn, ils se levèrent et vinrent l’acclamer. Milly pâlit, se détacha de son amie et s’écarta, l’air confuse devant autant d’agitation. Julien la prit par l’épaule dans un geste protecteur. Amélie la fixa d’un regard perçant, puis finit par détourner les yeux.

— On vous a attendus pour prendre les sacs, expliqua-t-elle aux trois amis.

— Merci, marmonna Lauryn.

Julien fit un signe de la tête et Milly ne réagit pas. Pour le moment, tous semblaient avoir momentanément oublié la rébellion de Chris, mais elle devrait bientôt faire face à leurs questions. Lauryn nota dans un coin de son esprit de leur demander d’être discrets, puis avança vers l’ouverture du container.

— À toi l’honneur, Gueniant ! s’exclama Skandar.

Étonnée de son ton amical, elle lui répondit d’un sourire hésitant, puis porta son attention sur le bloc métallique. Le panneau qui affichait les chiffres du compte à rebours était maintenant noir. En bas, à droite, un autre panneau beaucoup plus petit avait fait son apparition. Elle se posta devant et attendit quelques secondes sans que rien ne se passe.

— Tu devrais peut-être approcher ton cristal… suggéra Kim.

Elle sortit son pendentif de sous son tee-shirt. Il émettait une lueur argentée caractéristique de l’élément Air et un tourbillon s’agitait en son sein. Lauryn se pencha en avant pour être à la hauteur du panneau. Aussitôt, l’écran s’illumina pour faire apparaître son visage. Elle écarquilla les yeux, stupéfaite. Une voix robotique s’éleva de l’appareil.

— Lauryn Gueniant, née le 12 février 2152. Élément : Air. Posez votre main sur l’espace indiqué.

Elle constata que ses amis s’étaient rapprochés et contemplaient l’image béatement. Machinalement, elle colla sa paume sur un rectangle au centre de l’écran.

Un déclic se fit entendre. Tout à coup, un petit compartiment s’ouvrit à un mètre à droite du panneau. Un bruit semblable à des rouages mécaniques émana de l’intérieur du container, suivi par un long sifflement. Une seconde plus tard, Lauryn distingua un choc sourd. Elle se rapprocha de la cavité et constata qu’une vitre séparait encore le sac du dehors.

— Abaissez votre tête au niveau du haut de la vitre, indiqua la voix.

Sans hésiter cette fois, elle plaça son visage à l’endroit voulu. Un rayon violet jaillit de l’intérieur et l’éblouit momentanément, puis disparut. La voix reprit.

— Identification confirmée. Veuillez prendre votre sac.

La vitre coulissa et Lauryn referma ses doigts sur une lanière qui dépassait, puis le tira précautionneusement à elle, comme si elle craignait qu’il ne se brise en mille morceaux. Derrière elle, tous retenaient leur souffle, avides de découvrir le contenu du fameux sac. Les mains tremblantes, elle ouvrit la fermeture éclair pour regarder à l’intérieur. Tout à coup, sa vue se brouilla tandis qu’elle sentait des larmes couler sur ses joues. Hoquetant, elle releva le visage.

— Des barres… sanglota-t-elle.

Julien surgit à ses côtés sans même qu’elle l’ait vu se déplacer. Fébrile, il lui prit le sac des mains et l’ouvrit en grand. En découvrant son chargement, il blêmit, une main couvrant sa bouche.

— De la pommade !

Aussitôt, passée la première surprise euphorique, les autres se ruèrent en avant pour passer devant la machine au plus vite. Amélie poussa les autres sans ménagement et réussit à se placer en tête de file.

— Amélie Debord, née le 15 décembre 2152. Élément : Eau.

Lorsqu’elle eut récupéré son sac, elle l’ouvrit à son tour avec empressement et en sortit une barre énergétique aux fruits rouges. Elle en déchira immédiatement l’emballage et mordit sauvagement dedans. La barre disparut en trois bouchées ; elle eut un gloussement de plaisir.

— Kim Takematsu, née le 24 novembre 2152. Élément : Air.

La jeune fille sautilla sur place en sortant une lotion contre les démangeaisons.

— Julien Neith, né le 15 avril 2152. Élément : Terre.

Julien ne put retenir un cri de joie en exhibant un paquet de galettes de riz.

— Trystan Gauthier, né le 18 mars 2152. Élément : Air.

Le blond aux yeux noirs exécuta des pirouettes, une couverture de survie dans les mains.

— Miliana Ryuma, née le 14 mai 2152. Élément : Eau.

Milly n’eut pas même un sourire. Elle partit s’isoler lorsqu’elle fut en possession de son sac, suivie par un certain nombre de regards.

— Skandar Tarnes, né le 13 juin 2152. Élément : Feu.

Le jeune homme nargua sa jumelle en lui désignant une barre de céréales. Excédée, elle se dépêcha de passer.

— Ariana Tarnes, née le 13 juin 2152. Élément : Eau.

Un mince sourire aux lèvres, elle rejoignit son frère.

— Théo O’wen, né le 3 août 2152. Élément : Feu.

Soutenu par Trystan et Julien, il attrapa son sac avec un enthousiasme réconfortant à voir.

Lauryn arborait un large sourire. Chacun des membres du groupe découvrait un nouvel élément de son sac avec une exclamation de joie. Tout était au mieux. Ils n’avaient pas de souci à se faire, car ils réussiraient ce Vitaltest haut la main, ensemble. En cet instant, elle était d’un optimisme à toute épreuve. Un optimisme tel que Terrence Scythe lui était complètement sorti de la tête.

Milly

Assise dans un coin, les genoux repliés contre elle, elle déglutit longuement, le sac entre les mains. Ses yeux restaient fixés sur le matériau gris et résistant qui le constituait. Lentement, ses doigts parcoururent le long d’une bretelle. À l’intérieur du container, un sac à dos réservé à Chris Helword, né le 2 février 2152, élément Eau, attendait sagement son propriétaire qui ne viendrait jamais. Elle refoula ses larmes, consciente du regard ambré de Skandar braqué sur elle, qu’elle refusait de lui rendre. Pour le moment, la perspective d’un échange avec lui lui paraissait insurmontable.

Mécaniquement, elle fouilla à l’intérieur de l’étrange matière et sortit une couverture de survie enveloppée dans un fin film plastique, un paquet de barres énergétiques, du concentré de bœuf, de la pommade, une lotion contre les démangeaisons et les brûlures causées par les piqûres d’insectes et de plantes, un flacon d’antiseptique et des tampons modernes longue durée tels qu’on lui en avait fournis avant d’embarquer pour le Pérou. Mais ce qui l’étonna – et la réjouit – le plus, ce n’était ni les tampons ni le désinfectant. Une tenue l’attendait, bien au fond du sac. Une tenue impeccable et neuve, parfaitement propre. Tremblante, elle sortit le tee-shirt violet de son emballage plastique et le porta à son visage. Le tissu, doux et impeccable, lui chatouilla le nez. Elle le rangea avec l’intention de se changer dès qu’elle le pourrait.

Un fois l’inventaire fait, elle garda uniquement le tube et en appliqua sur les parties de son corps les plus abîmées. Sur son mollet droit, elle s’était tant grattée que des croûtes de sang séché s’étaient formées. Aussitôt qu’elle eut étalé le baume, le soulagement l’envahit. Elle rangea le remède et rejeta la tête en arrière. Son crâne s’appuya contre le métal chauffé par le soleil.

Mais le sentiment de perte revint bien vite, plus fort que jamais. Elle ne voulait pas se laisser aller devant tout le monde, mais s’éloigner ne ferait qu’attiser les soupçons. Tout à coup, elle sentit une présence à ses côtés. Une silhouette qu’elle identifia comme étant Kim se découpait devant le soleil éclatant.

— Je peux m’asseoir avec toi ? demanda-t-elle.

La gorge nouée, Milly hocha une fois la tête, sans parvenir à articuler le moindre mot. Kim s’installa à ses côtés. Elle ne lui proposa pas un morceau de la barre de céréales qu’elle tenait.

— Dans mon sac, il y avait une nouvelle tenue, un tee-shirt et un short… Tu en as une aussi ?

— Oui.

Elle tenta vainement de sourire.

— Chris Helword est tombé de la falaise, à ce qu’il paraît.

Milly se focalisa sur le rythme de sa respiration pour mieux la contrôler. Une inspiration, une expiration.

— On… On m’a dit qu’il t’avait sauvée. Quand Virginie a voulu s’en prendre à toi.

Elle ne releva pas. Elle sentait monter en elle une certaine irritation, qu’elle s’efforça de combattre. Kim n’avait rien fait. Elle était juste curieuse de savoir pourquoi l’un des acolytes les plus cyniques de leur ennemie l’avait protégée, elle, Miliana Ryuma, ce qui pouvait se comprendre.

— Tu as une idée de pourquoi ?

La jeune fille entreprit de chasser le chagrin qui menaçait de crever la surface. Les yeux obstinément fixés autre part, elle se concentra sur le visage de Julien pour ne pas trahir son émotion. Celui-ci discutait avec Trystan et Lauryn avec vivacité. Kim sembla comprendre qu’elle entrait dans un territoire privé et se gratta nerveusement la jambe.

— Désolée, ça ne me regarde pas. Je… j’ai un truc à dire à Trystan.

Avec des mouvements un peu trop mesurés, elle se releva et s’éloigna d’un pas rapide. Milly eut un sourire amer ; au moins, la nouvelle ferait vite le tour de leur petit groupe. Personne ne viendrait plus la harceler.

Quelque part, le Vitaltest les forçait à vivre les événements en accéléré. Dans le monde réel, il fallait des années pour forger des amitiés solides et non pas deux semaines. Dans le monde réel, on attendait de bien connaître une personne avant de dévoiler ses sentiments, on ne sortait pas avec un garçon que l’on avait rencontré une semaine auparavant. Dans le monde réel, on pleurait un mort pendant des mois sans se cacher et on ne s’efforçait pas de l’oublier quelques minutes après.

Alors qu’elle réfléchissait à cette vision des choses, elle sentit une nouvelle présence à ses côtés et comprit que c’était Lauryn lorsque celle-ci s’affala à ses côtés sans rien lui demander et passa son bras sous le sien dans un geste naturel et mille fois répété. Elles restèrent quelques minutes sans parler, écoutant le bruit de fond des conversations des autres, puis son amie finit par se racler la gorge.

— Si tu veux, on peut s’en aller…

— Je n’ai pas envie d’attirer l’attention, grommela-t-elle. Et avant que tu ne me poses des questions, je vais te dire tout ce que je peux te dire… Tout ce que j’ai envie de te dire.

— Ce n’est pas la peine, protesta Lauryn. Écoute, je trouve ça idiot que tu fasses comme si de rien n’était alors que tu viens à peine de…

Elle se tut, comme si elle ne savait pas comment continuer, ce qui était sûrement le cas.

— … de perdre quelqu’un de cher, souffla-t-elle. Il faut que tu t’isoles.

— Non. Ça va, je te dis.

Elle posa sa tête contre ses genoux, le regard dans le lointain, laissant s’écouler de longues secondes sans rien dire.

— Il a fait semblant.

— Pardon ?

Malgré la question, Lauryn avait immédiatement saisi le sens de sa phrase. Son visage dévoilait aisément sa stupéfaction. Milly inspira profondément.

— Il a été embrigadé dans un gang de trafic d’énergie élémentaire. Apparemment, il a fait ça pour éviter que je sois un moyen de pression. Il voulait attendre le Vitaltest pour tout me révéler, en misant sur le fait qu’il serait dès lors assez fort pour sortir de tout ça.

Même si elle ne voyait pas son visage, elle devinait assez bien l’expression que devait afficher Lauryn alors qu’elle réalisait tout ce que cela impliquait.

— Mais alors… hoqueta-t-elle. Il a fait tout ça… pour te protéger ?

Les larmes montèrent irrépressiblement aux yeux de Milly, sans qu’elle les ait vues venir. Elle enfouit son visage entre ses bras et serra les dents. La main réconfortante de Lauryn se posa sur son épaule. Elle eut la sensation de respirer un peu mieux.

— Je suis désolée. Franchement, je ne sais pas quoi te dire.

— Ne dis rien, souffla Milly.

L’autre acquiesça et passa son bras autour de ses épaules. Pour le moment, tout ce qu’elle était en mesure de faire était de rester auprès d’elle.

— Je sais que… Je sais que toi et Julien n’aimiez pas particulièrement Chris, mais au fond de lui c’était quelqu’un de bien.

— Tu te trompes, dit-elle. Julien et lui avaient un problème, pas moi.

— De toute façon, ça n’a plus d’importance, maintenant, répliqua-t-elle en haussant les épaules.

Lauryn ne sut quoi répondre devant son ton résigné. Comme si elle commençait à accepter l’inévitable. Et quelque part, ce n’était peut-être pas si faux : si Chris était encore de ce monde, tout aurait été trop beau pour être vrai et Milly ne croyait pas à autant de bonheur. Dans son esprit pessimiste, sa mort s’apparentait presque à de la logique.

— Ça ressemble un peu à la fois où il m’a abandonnée. Sauf que là, je n’ai pas le moindre espoir de le voir revenir.

— Je ne devrais pas te dire ça maintenant, déclara Lauryn, mais Chris n’est… n’était pas le seul. Regarde, tu as encore Skandar.

— J’ai rompu, la coupa-t-elle sans la regarder.

— Quoi ?

Lauryn n’en croyait pas ses oreilles, de toute évidence. Elle balbutia quelques mots incompréhensibles, puis dévisagea ouvertement Milly de ses grands yeux bleus vifs.

— Mais… Je ne comprends pas.

— C’était le fantasme du garçon mystérieux. Je l’apprécie. Mais ça ne va pas plus loin.

Elle avait maintenant le menton posé sur ses genoux repliés et le regard dans le lointain. Sa voix était songeuse, presque absente. Ses cheveux cachaient une partie de son visage.

Lauryn renonça à poser plus de questions. Du coin de l’œil, Milly vit que Julien approchait, son sac en main. Il s’affala à sa gauche à son tour et poussa un long soupir.

— Quelle journée, gémit-il. J’ai l’impression qu’il s’est passé des semaines depuis que Virginie nous a amenés ici, ce matin.

— Tu es dans un sale état. Ta lèvre est fendue, fit observer la jeune fille. C’est elle qui…

— Non, Liam, répondit-il d’un air sombre. Il voulait savoir où étaient Lauryn et Kim. Je ne lui ai pas donné cette satisfaction.

Un instant distraite, Milly prit le temps d’observer le visage du jeune homme. Outre sa lèvre, il avait un bleu sur la joue, le nez un peu tordu et du sang séché qui maculait sa peau. Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état, aussi réprima-t-elle une grimace.

— Tu me fais mal rien qu’en te regardant, avoua-t-elle.

— Je me désinfecterai après m’être nettoyé, dit-il en désignant le flacon d’antiseptique. Une chance qu’il y ait ça, on va bien en avoir besoin.

Il pointa du doigt tout le groupe éparpillé dans la clairière. Milly plissa les yeux et constata qu’il disait vrai : chacun arborait des blessures plus ou moins légères. Heureusement, personne n’avait rien de cassé.

— En revanche, il n’y a absolument rien pour Théo, poursuivit-il en baissant la voix.

Lauryn et elle se tournèrent vers lui.

— Son état s’est aggravé, avoua Julien. Et je n’ai vraiment aucune idée de comment le soigner.

— On trouvera, répliqua Lauryn d’un ton qui manquait de conviction. On trouvera.

Julien

Le chemin du retour se fit dans une atmosphère joyeuse, mais calme, presque retenue. Surpris de s’en être tirés à si bon compte, les adolescents volaient sur un nuage de bonne humeur et d’optimisme, car rien, sinon Virginie, ne pourrait gâcher cette après-midi. Et comme la blonde ne semblait pas décidée à pointer le bout de son nez, le soleil leur paraissait plus brillant que jamais.

La plupart partirent s’isoler immédiatement pour se changer et revêtir leur nouvelle tenue. Ces vêtements étaient une véritable bénédiction, car la plupart des habits des adolescents avaient été abîmés, déchirés ou salis par le combat de la matinée et les deux semaines dans la nature.

Malgré tout, quelque chose tiraillait encore Julien, l’empêchant de s’abandonner à la gaieté générale. Lauryn et lui n’avaient pas encore eu l’occasion de s’entretenir en privé et il savait que la façon dont Kim et elle étaient intervenues était tout sauf naturelle. De toute évidence, elles avaient rencontré Scythe. Il comptait bien apprendre ce qu’il s’était passé durant leur captivité.

Ils s’établirent dans une maison plus grande que la précédente, après avoir fait leur rituel habituel, à savoir la débarrasser des plantes, cailloux et poussière accumulés depuis des années. Cependant, nul ne resta à l’intérieur, préférant profiter du beau temps et de la quiétude. Trystan et Kim partirent s’isoler, main dans la main, Théo s’installa au soleil et les jumeaux et Amélie firent de même, fatigués par leur matinée. Quant à Milly, elle s’éloigna du groupe pour marcher un peu dans les ruelles, avec la promesse de ne pas trop s’éloigner seule.

— Tu as pu le trouver ? marmonna-t-il à Lauryn une fois certain qu’ils étaient hors de portée.

Sans prévenir, elle le gifla. Le choc fut si inattendu qu’il resta un instant bouche bée. Puis, lentement, il porta la main à sa joue cuisante.

— Ça va pas ! s’exclama-t-il.

— C’est moi qui devrais te dire ça ! Qu’est-ce qui t’a pris de m’indiquer un psychopathe pareil ? Et comment tu l’as rencontré d’abord ? Pourquoi tu étais avec Amélie ? Et pourquoi tu ne m’as pas prévenue qu’il était Esprit ?

— Esprit ? Psychopathe ? Une question à la fois ! s’emporta-t-il. Mais avant de te répondre, je te ferais remarquer que c’est grâce à lui que nous en sommes là.

— Je le reconnais. Mais j’en ai payé le prix. Alors ? Comment tu l’as rencontré et pourquoi à ce moment-là étais-tu avec Amélie Debord ?

Mal à l’aise, il se gratta la nuque.

— Tu te souviens de la via ferrata ?

— Oui.

— Amélie voulait absolument qu’on la fasse. Je ne pouvais pas vous le dire, sinon vous m’en auriez empêché.

— À juste titre, la coupa-t-elle. C’est complètement insensé.

— Peut-être, mais on l’a fait. Je précise qu’on a failli y laisser notre peau tous les deux. On est donc arrivé en haut en ignorant qu’il y avait un chemin qui descendait de l’autre côté et on a rencontré Terrence Scythe. Il nous a paru étrange sur le moment, mais il ne nous a rien fait. Pourquoi tu le traites de psychopathe ? Et c’est quoi cette histoire d’Esprit ?

Lauryn se massa les tempes et lui répondit en détachant chaque syllabe.