Sans raison - Marie-Christine Horn - E-Book

Sans raison E-Book

Marie-Christine Horn

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Beschreibung

Salvatore a été arrêté et jugé pour meurtre après avoir ouvert le feu sur une place de jeux, sans raison apparente. Ayant commis l’irréparable, il va être suivi et épaulé par le même système à la source de son acte désespéré. En parallèle, Margot, mère d’un enfant aujourd’hui adulte, doit quitter son logement pour défaut de paiement et trouve refuge dans un camping de résidents à l’année. Refusant de se plier aux règles, elle choisit de contourner ce système défectueux. Les deux protagonistes se confronteront à leur réalité chaotique : l’un en prison, l’autre dans un camping. Arriveront-ils à trouver l’apaisement ? Les actes sans raison le sont-ils vraiment ?


À PROPOS DE L’AUTRICE

Marie-Christine Horn est connue pour une série policière qui met en scène l’inspecteur lausannois Charles Rouzier, mais également pour ses nouvelles et romans noirs. Après Le Cri du lièvre (BSN Press, 2019), vertigineuse analyse de la violence conjugale, elle propose ici une autre et singulière exploration de la misère du monde. 

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Seitenzahl: 126

Veröffentlichungsjahr: 2023

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SANS RAISON

SANS RAISON

roman noir

Marie-Christine Horn

De la même auteure

Dans l’étang de feu et de soufre, BSN Press, 2021

La Malédiction de la chanson à l’envers, Kadaline, 2020

Le Cri du lièvre, BSN Press, 2019

24 Heures, BSN Press, 2018

La Piqûre, L’Âge d’homme, 2017

Tout ce qui est rouge, L’Âge d’Homme, 2015

Le nombre de fois où je suis morte, Xenia, 2012

La Toupie, Xenia, 2011

1

Peut-être avait-il fait trop beau. Une journée de soleil interminable. Une chaleur insoutenable. Des cris d’enfants joyeux. Des bruits d’eau jaillissant des tuyaux d’arrosage. Quelques bagarres de chats. Des discussions entre voisins. L’odeur de barbecue et les voix d’hommes qui enflent à mesure que l’heure avance. Cette chaleur qui colle à la peau. Les stores inaptes à contenir les rayons qui s’immiscent partout où ils trouvent une faille. Et ces exclamations de joie. Ce bonheur insensé et sans fondement. Que sont quelques degrés de plus et des gouttes de pluie en moins ? Et ceux qui rient et ceux qui boivent et ceux qui parlent fort. Ces hurlements d’enfants aux aigus incontrôlables. Alors, au milieu de ce brouhaha insupportable, cette euphorie manifeste, sans légitimité autre que le bon vouloir d’une météo trop clémente pour la saison, cet élan social motivé par la complaisance d’un ciel sans nuage, cette annihilation saisonnière des mémoires collectives. Ce monceau de bêtise humaine, de viles créatures aux chemises à manches courtes, aux pieds moites et aux aisselles coulantes, aux haleines de bière et aux cheveux gras. Alors, devant cette inutilité civile, témoignage de l’imbécilité d’une ère déjà déchue, aveu d’une impossible révolte pourtant salvatrice, Salvatore s’était levé de son fauteuil, qu’il n’avait plus quitté depuis qu’elle l’avait quitté, avait éteint le poste de télévision, remonté son pantalon devenu trop large, serré la ceinture aux crans insuffisants, déposé la vaisselle sale dans l’évier débordant de la cuisine aux odeurs de graisse et de tabac froid, parcouru les trois mètres qui le séparaient de sa chambre à coucher à l’oreiller unique taché de vomi et de traces de brûlures, repoussé du pied les affaires jonchant le sol, forcé l’ouverture de son placard vierge de vêtements propres, empoigné son FASS 90, vérifié le chargeur, ouvert avec peine le battant usé de la fenêtre, peut-être même avait-il juré mais il ne s’en souvient pas, et visé la place de jeux emplie de fourmis colorées et tourbillonnantes.

Les journaux l’ont surnommé : « Le Forcené de la place de jeux ». D’aucuns lui souhaitaient la mort en des termes peu amènes. S’ils savaient, se disait Salvatore, que la mort apparaît à celui qui l’espère comme la plus belle des fiancées, sans doute seraient-ils moins enthousiastes à exprimer les vœux qu’il formulait lui-même pieusement depuis des mois.

2

Voilà plus d’une heure que Margot s’impatientait dans la salle d’attente. Non pas qu’elle ait d’autres rendez-vous à honorer ailleurs. Rien ne semblait plus l’attendre nulle part, alors ici ou là… Un monsieur s’était endormi sur une des dix chaises en plastique que contenait la pièce. Les ronflements qui le secouaient animaient son ventre à l’image d’un petit animal prisonnier d’une chemise étriquée dont les poils de pattes tenteraient vainement de se frayer un passage au gré des distensions du tissu. Elle se dit que la musique régulière de ce bruit guttural pourrait bien avoir raison de son propre éveil, si les chuchotements moqueurs de deux jeunes péronnelles n’en gâchaient pas le rythme. Il fut un temps où un simple regard de sa part aurait calmé les insolentes. Ce temps était passé, l’éclair vif de ses yeux n’était plus que le souvenir d’une époque révolue. Elle se garda de tout commentaire, préférant compter les mois pairs entre les phalanges de ses doigts. Trente et un jours pour janvier, vingt-huit pour février, trente et un pour mars, trente pour avril… Un jour de plus pour chaque bosse de ses doigts, sauf février, bien sûr. Février qui n’en fait qu’à sa tête, s’ajoute un jour tous les quatre ans. Elle le sait plus que tout autre, elle qui est née un 29 février, qui a fêté si peu d’anniversaire sans toutefois échapper au poids des années. Une heure d’attente, qu’est-ce pour quelqu’un qui n’a que sept ans malgré le nombre de rides sur le visage. Trente et un pour mai. Juin est encore à venir et elle n’en était qu’à la main gauche.

Le rire des filles s’est arrêté net, interrompant son propre décompte et les ronflements de l’homme qu’on hélait pour son rendez-vous. Politesse d’usage et moue réprobatrice des assistances sociales à l’encontre de cette société en marge, de ces sous-êtres humains, de cette plèbe dont l’unique occupation était de squatter, en pleine semaine et durant des plages horaires interminables, les chaises inconfortables du service d’aide d’urgence des personnes en difficulté sociale. Le vieux s’était levé dans un craquement d’articulations. Ou peut-être n’était-il pas vieux, seulement flétri, abîmé, érodé par trop de torrents, dévasté par des tempêtes, enseveli sous des laves de boues mêlées de racines arrachées. Sa mécanique usée avait lâché un pet sonore sous l’effort, provoquant l’hystérie des demoiselles encore préservées par la saleté de vie, inconscientes des vents mauvais et constants qui empêchent toute tentative de reconstruction. Elles étaient si jeunes, si fraîches, si terriblement naïves. Leurs ventres pareils à des terrains en jachère qu’un homme motivé aurait encore plaisir à travailler la terre. Cette dernière chance qu’ont les femmes suffisamment promptes à accepter un bailli quand toutes les autres alternatives ont été enterrées. La main de Margot ne comptait plus les mois impairs sur ses doigts. Elle s’était mise à caresser son ventre à elle, ce pré mutilé aux sillons marqués par les fertilisations, ces récoltes qui plutôt qu’assurer son avenir avaient conduit à cette salle d’attente, à ces expectorations corporelles, à ces rires de crécelles qui lui vrillaient la tête à lui exploser les tympans. Alors, elle s’était levée à son tour, avait lissé le pantalon des grands jours limé par l’usure, porté son sac en bandoulière vide de tout artifice inutile et coûteux, et avait quitté la salle d’attente, le hall de réception, l’ascenseur et le bâtiment en sachant pertinemment qu’elle n’y remettrait plus jamais les pieds.

3

La salle du tribunal était comble, fait suffisamment rare pour que la greffière vérifie une énième fois le boutonnage correct de son chemisier, au risque de dévoiler au regard aguerri du parterre un sein fugueur à la dentelle sage. La plupart des gens présents possédaient une carte de presse. L’affaire passionnait le quidam, et l’actualité ne débordait pas de cas suffisamment intéressants pour détourner l’attention du lecteur de passage du choix de la bière et du pack de saucisses à accorder sur le grill. Entre les articles sur les plus belles terrasses de Romandie, l’augmentation des prix des hôtels, l’hygiène des piscines, et les plages publiques couvertes de détritus, les journaux peinaient à se démarquer les uns des autres par des sujets susceptibles d’augmenter le nombre de vues et de commentaires sur les pages Facebook de leur quotidien. La juge avait rappelé brièvement mais fermement les règles. Aucun commentaire ne serait toléré, hormis ceux des avocats, du procureur, du prévenu, et d’elle-même. Tout contrevenant serait invité à quitter les lieux sur le champ, et on ne manquerait pas de prendre les dispositions nécessaires à son encontre. Un silence de hochements de tête lui répondit. Le procès pouvait débuter. Au premier rang, Salvatore Giordani gardait le front bas et les épaules lâches. On percevait la nervosité de ses jambes au tremblement de son dos. Certains détaillaient déjà sur leur calepin la tenue qu’il avait revêtue. Une chemise grise à manches courtes qu’aucune cravate ne contraignait, un pantalon en velours brun auquel il n’eût pas manqué d’associer sa maroquinerie. On y notait ses origines italiennes par le père, son enfance chaotique en raison de l’abandon de ce dernier, les quelques informations, vérifiées ou non, mendiées aux voisins et à l’ex-femme surtout, qui quêtait, affamée, avide, hébétée, l’absolution de sa culpabilité non justifiée auprès de journalistes dont la plupart s’étaient d’ores et déjà détournés de l’église. Les médias rémunéraient de plus en plus souvent à la pige, on s’économisait volontiers le coût des impôts paroissiaux.

L’homme était rasé de près, le cheveu dru poivre et sel peigné sur le côté. L’ordre de parution, pourtant connu de tous, arracha quelques hoquets au public lors de sa lecture. En ce jour de juin aux températures estivales de l’année précédente, Salvatore avait ouvert le feu à plusieurs reprises sur la place de jeux située sous la fenêtre de l’appartement qu’il occupait dans un immeuble de Lausanne, tuant trois enfants, en blessant quatre autres, et privant une famille de leur femme, mère, fille, enceinte de huit mois. Déjà, les quotidiens imprimaient que le petit aurait fêté un an si on lui avait laissé l’opportunité de naître. Certains l’imaginaient fille, d’autres, garçon. Le père, privé de son titre, avait refusé de contenter la curiosité des journalistes qui s’étaient aventurés à lui poser la question sur le sexe de l’enfant décédé sans être né. Quatre blessés, quatre morts et demi, l’onde de choc fut sans précédent parmi les habitants de ce quartier hétéroclite.

Salvatore, donc, gardait la tête basse. Pour le bonheur de ses avocats, davantage intéressés par la publicité que par la défense, qu’ils estimaient perdue d’avance. Margot s’était assise au fond de la salle, le plus loin possible de l’arène et de ses fauves. Elle triturait la bandoulière de son sac presque vide, qui continuait cependant son œuvre première, lui assurer contenance malgré son manque de contenu. Elle n’écouta pas. Peu lui importait en vérité de connaître les motifs, les raisons ou l’accusation. Sa présence n’était motivée par aucune curiosité. Elle comprenait l’incompréhensible. Elle était Salvatore avant tout ça. Souvent avait-elle songé, en lavant son couteau d’office, que d’autres utilisations pourraient en être faites que d’éplucher les concombres. Bien d’autres concombres à éplucher. À tailler. À émincer. Ses veines, parfois. Elle y avait songé. Le courage avait manqué. Salvatore était passé à l’acte. Il avait réalisé l’innommable, et sa vie tout entière s’était retournée comme la peau sur un ours mal léché. Plus rien ne serait pareil, désormais. Aucun mot n’excuserait ses actes. Pas une phrase ne saurait lui accorder le doute, la compassion, encore moins le pardon. Margot, elle, comprenait. Il était elle, avant qu’il ne commette l’irréparable. Il représentait sa vie amoindrie, le total de ses frustrations, ses sacrifices non récompensés. Il était la fatigue et le bout du rouleau. Ce qui vient après la colère, quand elle se révèle inutile, vaine, ridicule. Il symbolisait son avenir, si elle ne changeait pas de destinée. En cela, elle l’admirait. Face aux incohérences et à l’injustice de ce monde qui l’avaient conduit ici, dans cette salle de tribunal, Salvatore gardait la tête basse et les lèvres closes. Car comment expliquer l’inexplicable à ceux qui jamais n’ont su écouter ? La goutte chinoise, la goutte de trop, celle qui provoque le débordement des vases, des rivières, des fleuves, des océans. Celle par qui Venise se noie, entre les paquebots de touristes, les gondoliers agressifs et les pigeons fin gras. Le réputé romantisme d’une ville parasitée par ses vendeurs insistants, ses odeurs de poissons morts, ses toilettes publiques hors de prix. Une ville où l’on crève de faim, si tant est qu’on n’est pas riche. Le romantisme ultime vomi d’un porte-monnaie sans cesse sollicité, mais bien sûr que je t’aime, ma chérie, à tel point que personne ne s’insurge contre le fait que les visites des églises se monnaient ainsi que le maïs que l’on jette aux pigeons roucoulants, obèses, sans gêne, si habitués à la chose qu’ils refusent le pain sec du bienveillant. Venise, élucubration ultime des amants éperdus prompts à dépenser des fortunes en échange de souvenirs artificiels, identiques à tous, imaginés par les réalisateurs de cette vaste comédie commerciale. Margot ruminait cela, elle qui n’avait jamais voulu être aimée que pour ce qu’elle était, sans y parvenir. Margot, qui avait eu le malheur d’être trop intelligente, trop endurante, trop responsable. Et que faire d’autre, quand on se prénomme Margot, que de recueillir les chats errants. Leur préparer une litière, les nourrir, leur céder la meilleure place dans le lit. Tout ça pour qu’ils pissent dessus afin de marquer leur territoire. Elle l’avait assimilé, avec le temps. Que parfois, le couteau à légumes, on l’empoigne avec une pensée première étrangère à couper les tomates prévues au dîner.

Les plaidoyers s’éternisaient. Margot ne s’impatientait pas davantage qu’elle ne consultait les réseaux sociaux, à l’instar des journalistes présents, qui s’ennuyaient ferme. De toute manière, elle n’avait pas les moyens de s’offrir les services de ces réseaux. Son dernier smartphone avait rendu l’âme, ou alors elle l’avait donné à son fils parce que le sien avait rendu l’âme, et qu’elle n’avait plus les ressources financières nécessaires pour compenser ses erreurs autrement qu’en se privant elle-même. Quand il n’y aura plus de chair autour des os, alors les vautours s’en iront quérir une autre charogne à dépecer. Et les vieilles carcasses blanches, ainsi dénuées d’intérêt, reposeront enfin en paix. La paix. C’est tout ce à quoi elle aspirait, et c’était donc la seule raison de sa présence, en ce matin de mars encore frisquet, sur les bancs austères de ce tribunal.

Une clameur accueillit le verdict, qu’elle entendit partiellement. On avait statué aussi fermement que l’opinion publique l’avait décidé, en cela elle ne doutait pas. La réclusion à vie pour le Forcené de la place de jeux, et chacun retournerait à ses affaires jusqu’au prochain fait divers sordide, ou au prochain vote d’élection. Elle s’en fichait autant qu’elle le savait d’avance, qu’on oublierait Salvatore et l’atrocité de ses actes bien avant qu’il ne recouvre la liberté. Qu’il sera peut-être mort ou alors heureux de son sort d’assisté au point qu’il redoute l’échéance, le compte à rebours de ses années d’emprisonnement. Quand tous quittèrent la salle d’audience, elle seule ainsi qu’une dame d’un certain âge occupaient encore les bancs. Elle se leva à son tour puis, devant l’inertie de la dernière présente, rebroussa chemin afin de proposer son aide, qui fut acceptée d’un sourire peigné de rouge. Quelques heures et cafés plus tard, Margot sut que, pour la première fois de sa vie, sa gentillesse naturelle avait enfin été récompensée.

4