Sans Temps - AFT Technoprog - E-Book

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AFT Technoprog

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Sans temps... cent ans... Quelles pourraient être nos existences dans un monde où la durée de vie humaine s'étendrait de façon indéfinie ? Par les récits de ces vingt autrices et auteurs, l'AFT Technoprog vous propose une diversité de regards sur la thématique, entre utopies et perspectives plus sombres, humour ou tragédie, afin de susciter la réflexion et d'éviter les écueils vers un avenir longévitiste plus serein. Sommaire : Préface du Dr. Yann Quintilla. La Danse des éternels - Thomas Lop Vip Deux billes dans l'Univers - Nicolas Capa Réminiscences - Andrea Rocherre Aeternam - Sébastien Emanuel Le vétéran Luddite - Hélène Goffart La voleuse de temps - Pablo Vergara Les Cavendish - J.L. Martin Sisyphe - Julie Galon Vivre pour vivre ? - Constantin Louvain La Première femme - Clémence Hohl La vie de Sion - Tom Hennequin L'Adulte qui rêvait d'être enfant - Jonathan Grandin In Memoriam - Lydie Authier La Cave - Dan Ray Au commencement - Manon Colas Boîte de conserve - Florian Bonnecarrère Immortelle - Olivier Buchheit Histoire d'un historien - Noé Bugaud Salade d'algues aux tardigrades - Louise Sbretana Se souvenir aussi des moins belles choses - Jean-Marc Sire

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Dr. Yann Quintilla

Préface

Thomas Lop Vip

La Danse des éternels

Nicolas Capa

Deux billes dans l’Univers

Andrea Rocherre

Réminiscences

Sébastien Emanuel

Aeternam

Hélène Goffart

Le vétéran Luddite

Pablo Vergara

La voleuse de temps

J.L. Martin

Les Cavendish

Julie Galon

Sisyphe

Constantin Louvain

Vivre pour vivre ?

Clémence Hohl

La Première femme

Tom Hennequin

La vie de Sion

Jonathan Grandin

L’Adulte qui rêvait d’être enfant

Lydie Authier

In Memoriam

Dan Ray

La Cave

Manon Colas

Au commencement

Florian Bonnecarrère

Boîte de conserve

Olivier Buchheit

Immortelle

Noé Bugaud

Histoire d’un historien

Louise Sbretana

Salade d’algues aux tardigrades

Jean-Marc Sire

Se souvenir aussi des moins belles choses

Biographie des auteurs et autrices

Préface

C'est avec une immense fierté et une profonde émotion que je vous présente cette anthologie transhumaniste dédiée au longévitisme, un domaine de recherche et de réflexion qui occupe une place de plus en plus centrale dans notre société en constante évolution. Cette anthologie paraît aujourd’hui en l'honneur du 99e anniversaire de mon grand-père, Robert Quintilla, dont la longévité exceptionnelle et la curiosité intellectuelle ont inspiré cette entreprise.

Le prix Robert Quintilla, décerné à l’occasion de cette anthologie, vise à célébrer les contributions remarquables à la recherche et à la réflexion sur le longévitisme et “l’amortalité”, ainsi qu'à la compréhension du transhumanisme dans le contexte de la prolongation de la vie humaine. Ce prix, institué en l'honneur d'un homme qui a traversé les décennies avec une passion inébranlable pour la connaissance et l'exploration, incarne l'esprit de cette anthologie.

Le longévitisme, en tant que domaine d'étude et de pratique, embrasse l'idée que nous pouvons repousser les limites de la vie humaine grâce à la science, la technologie, la médecine et la philosophie. Il explore les implications éthiques, sociales et existentielles de cette quête de longévité, tout en encourageant la réflexion sur ce que signifie réellement vivre une vie prolongée et épanouissante, une vie débarrassée de l’essentiel des maladies et surtout du vieillissement, soit une vie amortelle.

Dans les pages qui suivent, vous découvrirez une sélection de récits qui reflètent la diversité des perspectives transhumanistes sur le longévitisme. Nos contributeurs nous invitent à envisager un avenir où la mort de vieillissement n'est plus une conclusion inévitable, mais un défi que l'humanité peut relever grâce à l'innovation et à l'exploration sans fin.

Au fil de cette anthologie, nous espérons susciter des discussions profondes et stimulantes sur les enjeux éthiques et sociétaux liés au longévitisme. Nous invitons nos lecteurs à réfléchir à ce que signifie la longévité pour eux, à la manière dont elle pourrait façonner nos sociétés et à la façon dont elle pourrait influencer notre compréhension de l'identité, de la mémoire et de l'expérience humaine.

Enfin, nous tenons à exprimer notre gratitude envers tous les contributeurs, dont les travaux ont enrichi cette anthologie de leurs idées novatrices et de leur passion pour l'exploration de l'avenir, ainsi que notre jury de bénévoles, Aurélie Gastineau, David Gérard, JeffdeBourges, Marc Roux, Yann Quintilla, Théo. Nous remercions particulièrement L’Association Française Transhumaniste (AFT-Technoprog) qui a mis à disposition de ce projet ses réseaux et ses ressources. Nous sommes également reconnaissants envers mon grand-père, Robert Quintilla, dont la longévité et la curiosité insatiable ont inspiré cette entreprise et continueront d'éclairer notre chemin vers un avenir transhumaniste.

Nous espérons que cette anthologie vous incitera à réfléchir, à débattre et à rêver d'un avenir où l’accroissement indéfini de la longévité humaine devient une réalité transformée par l'esprit humain et la créativité infinie de la science et de la technologie.

Dr Yann Quintilla

La Danse des éternels

Thomas Lop Vip

Nouvelle lauréate du Prix R.Quintilla 2022

L’excitation d’Alpha fit accélérer les battements de son cœur robotisé. Humain augmenté, il s’insurgeait qu’on puisse le nommer robot : sa conscience et ses émotions l’en différenciaient. Un savant mariage d’implants technologiques et de médecine régénératrice lui permettait d’effleurer l’éternité, comme quinze milliards d’autres Terriens. À trois-cent-cinquante ans, il paraissait en avoir vingt. Sa peau laiteuse recouverte d’un épiderme synthétique ne souffrait d’aucune imperfection. Ses muscles élancés, ses pommettes graciles et ses cheveux bouclés rappelaient un dieu grec. C’était ainsi qu’il avait eu plaisir à s’imaginer, et ainsi qu’il s’était façonné au fil des années. Sa beauté antique le distinguait de ses semblables qui préféraient les carrures imposantes et les mâchoires anguleuses. Lui le poète, lui l’esthète, il se sentait parfois bien seul dans ce monde qui n’aurait été qu’avidité et brutalité si les Arts ne l’adoucissaient pas. Ah, les Arts ! Sa boussole et la raison même de ce voyage : partout on parlait de la Danse des éternels. Aucune vidéo ne fuitait, ce qui la teintait de mystère. Et pour cause : ceux qui s’y rendaient souhaitaient y demeurer pour toujours…

Alpha se calfeutra dans un fauteuil en cuir. Dans la paume de sa main, il tenait une coupe de Mieldor, un millésime d’un demi-siècle d’âge. La surface du nectar ne vibrait pas malgré la vitesse supersonique de son jet en train de percer les nuages rosés de l’aube. Pour tuer les quelques heures qui le séparaient encore de sa destination, Alpha contempla la reproduction holographique de Prométhée donne le feu à l'Humanité. Seule cette peinture magistrale du classicisme allemand le bouleversait au point de lui procurer un frisson nostalgique. C’était l’œuvre préférée de son défunt mentor.

Alpha but une gorgée de son nectar et repensa au vieil homme qui l’avait emmené dans les galeries et au sommet des collines, aiguisant son regard aux nuances et aux perspectives. Il n’était qu’un mortel de vingt ans lorsque son mentor lui avait conté l’histoire biblique, l’ascension et le déclin des empires, la légende arthurienne, les contes et récits des ères antédiluviennes. Dès lors, il n’avait eu de cesse de se questionner quant à la signification de la vie. La naissance ; la conquête, guerrière, amoureuse, spirituelle ; la mort ; la renaissance. Il n’oublierait jamais cet homme sans qui la voie des Arts lui aurait été à jamais incompréhensible.

Exalté durant sa vie de mortel, puis organisé durant sa vie d’éternel, il avait par mille fois visité les musées de renom, apprécié chaque mélodie, chaque opéra. Une statuette de la déesse-mère Gaïa, les Camaïeux lunaires de Xuy, les quatre saisons de Vivaldi, le cyberfestival et son feu d’artifice neuronal, l’architecture aquatique des Terres Immergées, Alpha explorait les Arts sous toutes leurs formes, avide de découvrir de nouveaux talents. Traversant le monde à l’affût des expositions les plus prometteuses, il sentait poindre une frustration grandissante : l’humanité trop confortablement installée dans son éternité manquait de créativité, et assurément d’ambition !

Les symphonies s’inspiraient trop souvent des chefsd’œuvre de jadis, empruntant ci et là des tonalités allusives. Les ballets se limitaient aux lois physiques et les romans n’étaient que d’infinies variantes d’intrigues fondamentales. Où donc était l’ardeur des temps passés ? De celles qui édifiaient des pyramides, des temples et des murailles qui perduraient par-delà les millénaires ? Qui osait encore ériger un monument pour les siècles à venir ? Longtemps, désespérément, Alpha rechercha la création qui aurait cette aspiration. Et si la Danse des éternels répondait à cet espoir ? Et si des êtres audacieux avaient enfin osé initier une œuvre digne de la transhumanité ? Une œuvre capable de laisser un héritage à la postérité ? Dieu comme il avait hâte !

Des lumières bleutées envahirent l’habitacle du jet, indiquant une arrivée imminente. Alpha se délecta sans précipitation de son Mieldor puis éteignit la projection holographique de Prométhée. Ses attaches de sécurité se magnétisèrent à son fauteuil pendant la descente automatique. La vue à travers les hublots digitaux donnait sur un Mexique verdoyant, un lieu idéal pour un rassemblement artistique.

Le jet atterrit et plia ses ailes. Alpha sortit de son véhicule climatisé. La canicule aurait été étouffante si ses poumons Breath® n’avaient pas aussitôt diffusé dans ses veines une apaisante fraîcheur. D’un geste élégant, il mit ses lunettes de soleil, un instrument vintage et autrement plus raffiné que des yeux occultant. Sa combinaison évoquait les costumes trois pièces des Trente Glorieuses, quoique les manches et ourlets cousus de platine suggéraient discrètement les tendances militaires post quatrième guerre mondiale.

Dans le hall de réception, Alpha fut accueilli par une droïde dernière génération, un témoignage du sérieux des investisseurs. Son chignon solaire luisait de chatoyants pixels, et sa peau de nacre n’avait rien à envier à celles des duchesses d’antan.

— Bienvenue Monsieur Alpha de la Bruyère. J’espère que vous avez effectué un agréable voyage.

— Excellent.

— Désirez-vous une collation ?

— Je préférerai me rendre à la Danse.

— Bien, Monsieur. Si vous le souhaitez, avant de vous engager dans l’œuvre, je peux vous mener au balcon qui vous en offrira une vue d’ensemble.

— Très bonne idée !

— Par ici, je vous prie.

La jolie droïde guida Alpha vers un ascenseur qui s’éleva rapidement et donna sur une vaste terrasse ombragée. De sa paume ouverte, elle l’invita à se rapprocher du bord. Alpha fit une vingtaine de pas et resta médusé face au spectacle qui se déployait en contrebas. Des danseurs par milliers. Peut-être même des dizaines de milliers !

Ils menaient une chorégraphie hors normes et formaient des cercles larges de plusieurs kilomètres qui se maillaient sur des étendues herbées et jusqu’à perte de vue, rappelant les dessins Maya seulement perceptibles du ciel. Ces farandoles s’enchevêtraient, tournant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, et ainsi les danseurs passaient de ronde en ronde.

Pareils à des volutes emportées par le vent, des colliers perlés d’humains s’élevaient sur des plateformes antigravitationnelles. Elles virevoltaient doucement, baignant dans l’écume nuageuse, puis redescendaient pour retrouver l’immensité dansante.

Une grâce subtile émanait de cette union aux proportions grandioses. Alpha n’avait rien vu de semblable en trois-cent-cinquante ans d’existence. Il ferma les yeux et invoqua son mentor en pensée, certain qu’il aurait admiré ce bal invraisemblable, qu’ensemble ils auraient partagé un silence. Des larmes mouillèrent la pointe de ses yeux, et Alpha ne put s’empêcher de s’émerveiller :

— La Danse des éternels…

— Oui, Monsieur. La Danse qui ne s’arrête jamais ! Chaque jour, de nouveaux danseurs venus du monde entier se joignent à l’œuvre qui ne cesse de s’élargir. Beaucoup aiment danser le jour, d’autres préfèrent la nuit. Chacun va et vient à sa guise, la Danse compose avec ces flux.

— Quand puis-je commencer ?

— Dès maintenant, Monsieur.

Alpha perdit de sa splendeur et balbutia :

— Mais… il n’y a pas d’entraînement préalable ?

— Non, Monsieur. Tout individu, quels que soient ses origines et ses talents, peut se joindre à la Danse. Il n’y a aucune contrainte, sinon une exigence : être doté d’une connexion neurotooth afin de pouvoir donner et recevoir des fichiers mémoriels.

— Dans ce cas, je suis prêt !

Ils redescendirent au rez-de-chaussée, quittèrent le hall de réception et empruntèrent un chemin bordé d’arbustes exotiques. Une centaine de mètres plus en avant, la droïde s’inclina, solennelle. Elle n’irait pas plus loin. Alpha avança, seul. L’impatience le faisait tressaillir.

Le chemin quitta l’ombre des feuillages et rattrapa un premier cercle de danseurs dans lequel il s’inséra. Les gestes étaient d’une grande simplicité : trois pas vers la droite, la main gauche tournée vers le ciel, le menton levé et le regard fier ; un demi-tour sur soi-même ; trois pas vers la gauche, la main droite et le front saluant la terre, les yeux inclinés. Et ainsi de suite. C’était comme danser autour d’un feu dans une contrée africaine, mais ici la ronde s’étirait jusqu’à l’horizon. Alpha se laissa guider par l’élan collectif.

La valse l’emmena au sein d’un cercle où deux rangées d’inconnus se faisaient face. Via leurs connexions neurotooth, ils se saluèrent, courtois. Trois pas vers la droite, un grassouillet lui transmit un mémo sonore qui précisait son prénom et sa nationalité. Trois pas vers la gauche, une doyenne émaciée émit le fichier d’un paysage enneigé. La main gauche tournée vers le ciel, un moustachu qui affichait fièrement ses prothèses mécaniques lui fit entendre le chant d’un cachalot. Le front saluant la terre, une femme aux cheveux de platine offrit une vidéo de son enfance, une balade sur dos de chameau à travers les sillons du désert, les eaux du Nil, ses hérons et ses crocodiles.

Trois pas vers la droite, Alpha transféra le souvenir d’une expérience atypique, un jour où, à l’abri dans un refuge souterrain au plafond de verre, il avait perçu le calme déroutant qui régnait dans l’œil d’une tornade. Chaque danseur rencontré lui offrait un souvenir heureux de son passé, parfois un idéal rêvé. Recevoir lui conférait une force extraordinaire, donner semblait inépuisable. La Danse était magique, subjuguante.

La chorégraphie était orchestrée de telle façon qu’Alpha changeait sans cesse de cercles, joignant parfois de petites rondes qui lui firent tourner la tête, parfois de grandes courbes qui paraissaient sans fin. Tantôt il rencontrait de nouveaux danseurs, tantôt il en retrouvait d’anciens. Toujours, ils se saluaient. Lorsqu’il ne s’y attendait pas, un cercle lévitait, porté par une plateforme antigravitationnelle. Il tournoyait doucement et redescendait, sans hâte. La joie de s’être ainsi élevé était un instant rare mais non un privilège, car tôt ou tard chacun recevait ce plaisir. À la nuit tombante, il dansait encore, tous les trois pas envoûté par une nouvelle connexion. Lorsque l’aube se leva, Alpha ne voulait toujours pas s’arrêter. Une transe bienheureuse le portait.

Il se sentait léger. Libre. Les partages se firent plus précis. Il s’égayait tout particulièrement de ceux qui puisaient dans la simplicité et le ramenaient aux origines de la vie. Un village et les jeux de son enfance. L’éclipse d’un soleil d’été. La tranquillité d’une pêche au bord d’un étang. La gaieté de souffler des bougies sur un gâteau d’anniversaire. Le froid des banquises, la chaleur des épices. Le mouillé d’un premier baiser, l’éclosion d’une fleur, la chatouille d’une maman, un pardon, un bonhomme de neige, une réconciliation. La gaîté, l’innocence, la tendresse, la curiosité.

Son implant cérébral gérait ses constantes et l’alertait lorsque son métabolisme avait besoin de s’hydrater d’eau nano-protéinée. Par des souterrains — car aucune pollution visuelle ne devait compromettre la beauté de la Danse ! –, Alpha s’extrayait et revenait à l’îlot des bâtiments une poignée d’heures pendant lesquelles il se sustentait et se régénérait. Il n’avait alors qu’un désir, retourner à la danse.

Un soir de pleine lune, il rencontra une jeune femme au visage piqueté d’amusantes taches de rousseur, diodes luminescentes pareilles à des rubis scintillants dans la nuit. Plongeant son regard saphir dans celui d’Alpha, elle lui transféra l’image de Prométhée et sa réflexion : en s’emparant du feu sacré, ce déchu a honoré son immortalité ! Il a osé la mettre en péril pour apporter la lumière et la chaleur à plus faible que lui.

Alpha convoqua aussitôt la mémoire de son mentor et la passion avec laquelle il décrivait le Titan, voleur de l’Olympe. La jeune femme aux diodes de rousseur s’éloigna de trois pas… Alpha aurait voulu rester plus longtemps auprès d’elle, que le temps se fige, qu’elle lui partage plus en détails ses croyances, ses ressentis, mais la Danse, toujours en mouvement, les sépara de trois autres pas, puis de six, de neuf… et il la perdit de vue.

Après cela, l’immense majorité des partages lui semblèrent fades. La tour redressée de Pise, une course de drones en Australie, les trois tours Eiffel du Champ-de-Mars, un requin-baleine dans un aquarium à KualaLumpur, un combat de robot-boxe, un saut en parachute depuis l’orbite terrestre ; une multitude de clichés touristiques l’inondaient. Certains jours, tous les trois pas, une banalité s’imposait. Tant de soi-disant aveux ! En vérité, si superficiels.

À bien compter, un tête-à-tête sur mille lui offrait une étincelle d’authenticité. Ne méritait-il pas de rencontrer au sein de la Danse ceux qui, comme lui, chérissaient les Arts ? Réfléchissaient à leur humanité ? À leur condition éternelle ? Plus il dansait, plus un unique souhait l’habitait : questionner l’existence !

La Danse était-elle programmée ou instinctive ? Guidée par une intelligence artificielle ou le destin ? Quoi qu’il en fût, la Danse répondit à son vœu et, des mois plus tard, il se retrouva à nouveau face à la femme aux diodes de rousseur. Aussitôt et sans hésiter, il lui livra une confidence. Précieuse. Intime. La mort de son mentor :

Le vieil homme, quatre-vingt-dix ans dans un corps éreinté, s’était isolé dans une cabane reculée dans la forêt. Il avait demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte. Une natte d’osier tressé pour couche et une source d’eau lui suffirent pour finir ses jours. Jusqu’à son dernier souffle, jusqu’à sa dernière minute, il chanta. Ainsi honora-t-il sa vie passée ! Les diodes de rousseur de la jeune femme s’empourprèrent, émue par la poésie de cette mort chantée.

Depuis ce jour, Alpha eut l’étrange sensation que la Danse le menait vers ceux dont les souvenirs nourrissaient le tréfonds de son être. Un Italien lui fit revivre le jour de son mariage. Il vit le regard de sa future épouse dire « Oui, je le veux !» et ressentit le bonheur des âmes qui s’unissent. Trois pas, et l’Italien rencontrait quelqu’un d’autre…

Lors d’un crépuscule, une Indienne lui révéla son premier accouchement, de la souffrance jusqu’à l’étreinte du nourrisson contre sa peau, la douceur de l’allaitement. Instant sacré ! Surtout en sachant que la gestion des procréations et le maintien de la population étaient désormais corrélés au nombre de décès : neuf mois plus tôt, la mort d’un humain avait ouvert le droit à cette naissance. Ainsi allait le cycle de la vie. Trois pas, et l’Indienne partait vers un autre cercle…

Alpha dansa ainsi des saisons, des années, des décennies. Ses avoirs financiers lui permettaient pareil engagement, et s’il le fallait, il vendrait son jet et ses propriétés pour un siècle supplémentaire. La certitude d’être au bon endroit, de donner et de recevoir lui prodiguait une joie authentique. Le temps s’écoula sur lui. Quand enfin, il sut comment honorer la longévité de sa transhumanité : il désactiva les cyber-fonctions de ses tech-organes…

Après trois cents ans de parfait fonctionnement,

Son corps s’éteignit, doucement.

Heureux d’avoir tout contemplé,

Alpha acheva son éternité.

Pleinement conscient,

Partir en dansant.

Bientôt, mourir,

Choisir.

Deux billes dans l’Univers

Nicolas Capa

Nouvelle lauréate du Prix de l’AFT 2022

14 juin 2318 — Sibérie Orientale, Nova Tokyo — Terre — Susije

— Susije, Makino, à table !

— On peut pas, Maman, nous sommes coincées !

— Bon ça suffit, vous n’allez pas me faire le coup chaque jour, crie Maman, exaspérée.

— Le dé, Maman, le dé ! chantons Makino et moi en chœur.

Maman pousse un soupir de résignation :

— C’est bon, c’est bon…

Le bruit du dé qui roule sur la table en bois de la cuisine résonne.

— Quatre ! annonce Maman. Nombre pair, c’est donc au tour de Makino. Susije, laisse ta sœur passer !

Je cesse de pousser et je recule. Makino fuse alors au travers de l’encadrement de la porte où nous essayions de passer en même temps. Il s’en faut de peu qu’elle ne trébuche sous la soudaine impulsion et ne renverse la table qu’a préparée Maman. Je la rejoins.

« Vous aller me faire le même cirque à chaque occasion ? Pourquoi ne pouvez-vous pas franchir les portes l’une après l’autre ?

— Maman ! je m’exclame. On te l’a déjà expliqué. Si nous devons vivre éternellement, alors nous ne devons pas prendre une quelconque avance l’une sur l’autre…

— …sinon, en cumulant de tels écarts à l’infini, nous finirons par nous perdre de vue au-delà de tout retour possible !» termine Makino.

Maman soupire à nouveau. Elle connaît la chanson.

— Ensemble pour l’éternité !! clamons Makino et moi joyeusement en serrant nos mains gauches en un bras de fer, chacune essayant d’appliquer une force égale dans des directions opposées, et en renversant au passage mon verre d’eau sur la nappe.

— MAKINO ! SUSIJE ! hurle Maman. Que l’une de vous deux éponge vos bêtises. Dépêchez-vous, le repas va refroidir !

— C’est le coude de Susije qui l’a renversé, pas moi, déclare Makino sur le ton de l’évidence.

— Ça va pas ? C’est toi qui as poussé trop fort. C’est à toi de nettoyer, je réponds.

Nous nous taisons et arrêtons de nous chamailler car Maman rigole doucement. Nous la regardons en silence.

— Et l’équité, elle est passée où ? Ensemble pour l’éternité ! nous singe-t-elle.

— Très drôle, je dis.

— C’est pas pareil, renchérit Makino, la bouche pleine de riz.

— Tu commences à manger sans moi ! je m’indigne. Je fourre une grosse fourchettée de riz dans ma bouche, puis je me tourne sur ma chaise vers la porte du jardin et je mime la surprise :

— Maman, un renard dans le jardin !

Comme elle avait le dos tourné à la porte, elle se retourne brusquement :

— Encore ??

Je profite alors de la distraction pour renverser le verre de Makino d’un revers de la main.

— Hé !

Maman pivote vers la table.

— ENCORE ! répète-t-elle plus fort. Makino, va éponger l’eau de ton verre. Susije, pareil. Dépêchez-vous.

Makino me jette un regard noir, puis éclate de rire. Nous allons chercher une éponge chacune et revenons nettoyer nos dégâts.

— Ce soir, c’est à moi de passer la première, j’informe Makino.

— Bien entendu, répond-elle d’un hochement de tête.

27 août 2321 — Sibérie Orientale, Nova Tokyo — Terre — Makino

— Pouvez-vous me répéter cela ?

— Bien sûr, monsieur le directeur, commence Susije. Nous sommes prêtes à vous faire l’honneur d’être élèves en classe de 6ème dans votre établissement, mais à une condition…

— …que nous soyons, ma sœur Susije et moi, dans la même classe, je termine.

On va devoir le lui répéter une troisième fois de toute évidence, car il nous fixe avec des yeux gros comme des soucoupes. Il se racle la gorge :

— Jeunes demoiselles, pour votre information, voici ce qu’ont noté vos professeurs dans votre bilan commun de l’an dernier (saviez-vous que c’est la première fois de ma vie que j’ai affaire à un bilan commun ?) :

Mathématiques : Makino et Susije sont deux sœurs jumelles comme le monde n’en fera plus, et fort heureusement, comme pourront en témoigner mes collègues. Elles font preuve de beaucoup de rigueur quand elles s’en donnent la peine, mais il est déplorable qu’elles s’obstinent à écrire les résultats en base 2 sous prétexte de « refuser de se plier à la dictature du 10, monolithe de la pensée mathématique qui a fait son temps ». Un talent gâché sauf pour jouer la comédie.

Histoire : Selon elles je n’ai « que 76 ans » et elles estiment qu’étant donné que je n’ai pas vécu plus d’un siècle comme d’autres enseignants, je n’aurais pas « le recul nécessaire pour leur inculquer une culture historique ». J’ai dû les envoyer par deux fois voir le directeur car elles m’ont qualifié de « nouveau-né de l’Histoire humaine » et de « jeune blanc-bec qui n’est jamais sorti de sa bibliothèque ». Deux vraies impertinentes.

Philosophie : Voilà pourquoi on n’enseignait pas la philosophie aux enfants il y a quelques siècles de cela. Pourrait-on retirer du programme le Doute de Descartes au moins ? Makino et Susije prétendent qu’elles ne peuvent que douter de la nécessité de mon cours, et sont assez gonflées pour dire que, bien qu’elles doivent également douter de la réalité de la cour de récréation, cette dernière semble avoir une existence légèrement plus tangible ; de plus, même si elles « paraîtraient » s’y trouver au lieu d’être en classe vingt minutes après la fin de la récréation, je devrais douter de cette « illusion de l’esprit ». Deux petites malignes qu’il vaudrait mieux garder séparées.

Le directeur range sa tablette et lève les yeux.

— J’ai oublié quelque chose ?

— C’est assez complet, commente Susije.

— Nous avons de bonnes notes, je fais remarquer.

Il hausse les sourcils.

— Et alors ? Vous voulez me faire croire que vous avez besoin d’être ensemble pour bien travailler ? Ça m’a l’air d’être tout le contraire. Avez-vous un bon argument justifiant que je ne vous sépare pas ?

À notre droite, Maman pousse un soupir dans son fauteuil. Elle aurait pu s’épargner ce trajet au collège par cette belle journée d’été sibérien. Mais bon, il y a des priorités.

— Oui Monsieur, répond Susije sans ciller. Nous en avons un qui est irréfutable.

Les sourcils de notre interlocuteur atteignent des altitudes qu’ils n’ont probablement jamais encore visitées. Puis l’un des deux redescend dans un demi-froncement interrogateur.

— Ah oui ? J’ai hâte d’entendre ça.

Je me redresse bien droite dans mon siège. Susije aussi. Elle continue de regarder le directeur mais je sais que c’est à moi de parler.

— Monsieur le directeur, je dis. Voici les faits.

Je montre théâtralement Susije d’une main, puis je me désigne moi-même.

— Ma sœur Susije et moi sommes jumelles, comme vous le savez. Mais ce n’est pas tout. Nous avons également juré sous serment de rester à jamais inséparables.

Il pousse un grognement d’incrédulité et marmonne un « Alors ça, c’est la meilleure ».

— De plus, j’enchaîne, nous prenons cela très au sérieux étant donné que nous allons vivre éternellement.

Cette fois, c’est au tour du menton du directeur de descendre plus bas que Dame Nature ne l’avait prévu pour. Il se ressaisit :

— Et peut-on savoir qui vous a dit ça ?

Maman se retire de la contemplation d’une carte du monde.

— Un ami qui est comme un oncle pour elles, sur la volonté de leur père, déclare-t-elle en tendant les mains vers l’avant comme pour ajouter « À mon grand désarroi ».

— Et que vous a dit cet oncle ? s’enquiert-il en se tournant à nouveau vers Susije et moi.

— Que les progrès en bionique permettront aux personnes encore vivantes d’ici la fin du prochain siècle environ d’être transférées sur des corps à nanométaux polymorphes. En gros, qu’on pourra devenir ce qu’on veut, explique Susije.

— Hum… Et vous y croyez vraiment ?

— Bien sûr, dis-je à mon tour. Papa travaillait dessus, entre autres. Il disait que les thérapies géniques ne traitent pas le problème de la mort à sa racine. Selon lui, les cas de Mal du Temps se feront de plus en plus nombreux, et qu’à long terme — à partir d’un demi-millénaire d’existence environ — seuls un corps et un esprit modulables à volonté permettront aux gens de ne pas se lasser de la vie. Vous savez qu’il avait anticipé l’apparition du Mal du Temps ? »

Le directeur se tait. Il hésite :

— Vous ne parlez de lui qu’au passé. Votre père est-il…?

— Mort, oui, je réponds du tac-au-tac. Il voulait qu’oncle Max nous dise tout ça le jour où nous demanderions pourquoi les gens continuent de s’éteindre alors que le Vieillissement a été éradiqué. Nous l’avons demandé à nos huit ans.

Il se dandine sur sa chaise, clairement mal à l’aise.

— D’accord, je suis désolé pour votre père. Hum, bon, revenons à notre sujet. Parlez-moi donc de votre argument choc pour que je vous garde réunies.

Je fais un grand sourire.

— Bien sûr. Alors, imaginez une grosse boulette de riz.

— Euh ?

— Vous êtes sur la Lune. Pas d’air. Supposons que le sol est parfaitement lisse et plat. Bon ce n’est pas vraiment la Lune, du coup. Mais passons. Vous poussez la boulette de riz. D’après les lois du mouvement, elle ne devrait jamais s’arrêter de rouler.

— D’accord.

Susije sait que c’est à elle de poursuivre. Nous sommes (quasi)télépathes.

— Maintenant, on passe au niveau supérieur, continuet-elle. Prenez deux boulettes de riz.

— Je pense que je peux y arriver.

— Vous poussez les deux dans la même direction. Elles se mettent à rouler en parallèle. Mais imaginez que l’une roule plus vite que l’autre. Comment vous assurez-vous qu’elles restent ensemble ?

— J’en ralentis une pour permettre à l’autre de la rejoindre ?

— Excellent ! Mais maintenant, nous arrivons au dernier niveau, le plus difficile. Imaginez qu’il y a partout des petites imperfections du terrain qui font dévier légèrement les boulettes. Comment garantissez-vous que les deux boulettes ne se perdent pas irrémédiablement de vue à partir d’un certain temps ?

— Hum… Je suppose que la géolocalisation des boulettes de riz n’est pas au programme… Voyons voir… En les attachant ensemble comme des roues sur un essieu ?

— Bravo !! applaudissons Susije et moi. Nous ferons part de votre excellent esprit analytique à votre supérieur. Ah non, vous n’en avez pas, c’est vrai.

— Et donc ? demande-t-il, imperturbable.

— Ah oui. Donc, à nos huit ans, nous avons décidé de nous attacher ensemble, Susije et moi, comme deux roues sur un essieu.

— Là où va l’une, va l’autre, termine Susije.

Le sourcil droit du directeur cède pour la énième fois à sa nouvelle ivresse de l’altitude, puis son propriétaire affiche un air horrifié quand la compréhension le frappe enfin. Finalement, il affiche une tête résignée.

— Alors… Je suppose que je n’ai pas le choix.

— En effet, je dis.

Il se tourne vers Maman, qui le supplie du regard.

— Bon d’accord, vous serez dans la même classe, c’est noté.

— Vous n’avez rien noté, fait très justement remarquer Susije. Il nous faut votre promesse écrite et signée. À la main. Ainsi qu’un contrat sur blockchain, naturellement.

— Et puis quoi encore ???

— Tant pis alors, je dis gravement, et Susije m’imite en faisant mine de se lever de sa chaise. Nous irons voir ailleurs.

Maman se cache le visage de honte.

— Bon, bon, grommelle le directeur en sortant une feuille blanche et une plume d’un tiroir. Je suppose que je ne voudrais pas que cela arrive.

4 mars 2437 — Union des Terres Arctiques d’Amérique, Montréal — Terre — Susije

— Cela ne doit pas arriver ! Tu m’entends Nathan ? Dis-leur que j’y ai bien réfléchi et que c’est finalement oui, mais pas avant demain. Il ne faut surtout pas que ces deux petites pestes croient que j’ai besoin d’elles. Elles ont de la chance d’avoir ce talent car sinon je leur botterais les fesses aux deux !

Makino et moi venons de sortir du bureau de l’ingénieure en chef. Difficile de ne pas rire quand, une oreille chacune collée contre la porte à nouveau refermée, nous pouvons entendre le véritable fond de sa pensée. Nous quittons le bâtiment en riant.

Le lendemain, nous revenons au complexe, une fausse lettre de démission sous le bras. Le système de surveillance à ADN a sûrement été reprogrammé dans la nuit pour nous repérer, car une minute après avoir franchi la porte, le technicien en chef apparaît au coin d’un couloir et nous rattrape à grandes enjambées.

— Susije, Makino, attendez.

— Bonjour, Nathan, comment allez-vous ? Quelle surprise de tomber sur vous ! s’exclame Makino d’un ton désinvolte.

— Mais c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons, j’ajoute avec un air faussement attristé. Nous allons annoncer à Mme Faïzan que les avantages du contrat qu’elle propose sont trop pauvres pour nous.

— Justement, j’ai une très bonne nouvelle, annonce-t-il essoufflé. Mme Faïzan a mûrement réfléchi et finalement décidé que vous ferez partie de l’expédition. Conformément aux conditions que vous avez posées, vous serez les premières à entrer dans la Bille, et vous aurez également un accès VIP illimité à la Bille dans le futur quand elle sera pleinement sécurisée et ce sans date d’expiration du contrat.

— Oooh ! je mime la surprise. Avons-nous une confirmation écrite sur papier et signée par Mme Faïzan ?

— Euh, non je ne crois pas, mais vous avez un contrat sous blockchain bien évidemment.

— Nous préférerions avoir la version manuscrite aussi, dit Makino. Nous pouvons la lui demander en personne tant que nous y sommes.

— Ouh là il vaudrait mieux ne p- je veux dire ne vous dérangez pas je vais lui transmettre votre requête, dit Nathan en repartant à grandes enjambées.

Makino et moi nous serrons l’une contre l’autre et dansons en rond.

— Nous serons les premières à poser le pied dans la Bille, hourra !

Des techniciens qui passent dans le hall nous jettent des regards étonnés. Makino et moi pouvons deviner leurs murmures sans difficulté :

— Ce sont les jumelles télépathes… Elles ont dû extorquer une faveur à Mme Faïzan.

Je leur lance :

— Oui, c’est bien ce que vous pensez !

Pour explorer la Bille, le premier ML-EL (Milieu Logiciel à Évolution Libre) construit par l’humanité, il faut des volontaires. Non seulement compétents en neuroinformatique, mais également aguerris à l’exploration des rêves lucides, à leur analyse, et à leur orientation par induction mnémonique. Ces critères font que seule une poignée d’employés du Dôme de Verre, et quelques chercheurs ou techniciens externes, sont jugés aptes à entrer dans la Bille.

Mais ce qui nous rend absolument essentielles, c’est qu’il faut être en mesure d’identifier les possibles altérations de l’esprit des participants lors du retour au monde physique. Et cela, aucune science ne sait le mesurer encore. Seule une personne très proche d’un participant peut être capable de repérer des modifications de sa personnalité. Si Makino ressortait de la Bille à 99,9% telle qu’elle était avant, je serais à même de repérer la différence.

Tout l’intérêt de la Bille est qu’on ne sait pas ce qui se passe au-dedans. La plupart des visiteurs sont motivés pour expérimenter quelque chose de fondamentalement étrange : beaucoup sont vieux et ont décidé de prendre ce risque pour lutter contre le Mal du Temps. Makino et moi sommes assez jeunes (cent vingt-sept ans), mais je suppose que nous sommes casse-cou comme Papa, qui disait (d’après Maman) que sans risquer sa vie, on ne vivait pas vraiment.

Le grand jour arrivé, on nous allonge chacune sur un lit, puis on nous place des électrodes sur le crâne. Un bourdonnement s’élève dans ma tête et je commence à sombrer dans le sommeil. J’hallucine des odeurs, j’entends des couleurs et je touche du bout des doigts une musique que Maman jouait sur sa guitare quand Makino et moi étions petites. La synesthésie exacerbée du rêve induit prend le dessus sur la réalité et je plonge dans la Bille. Il faut être dans un état modifié de conscience pour visiter d’autres dimensions, là où la raison n’a plus de prise.

Makino tu étais là (?)

Étrange Susije !! oui

Tes pensées sont bleues @_o ensemble dans b:lle

Rêve-Bille / où sont mes pieds <ciel>

1 mars 2570 — Fédération des Archipels Flottants d’Atlantique Est, Reykjavik — Terre — Makino

Je me tiens au premier rang, à cinq mètres de l’échafaud. Susije a refusé de m’accompagner. Elle a dit qu’elle votera depuis la maison.

Max se tient debout, l’air serein malgré les circonstances. Il m’aperçoit et me fait signe. La gorge nouée, je lui dis que je suis terriblement désolée d’avoir donné ma voix électorale à Nouveau Départ ; que je ne pensais pas qu’ils iraient jusque-là. Il évacue mes propos d’un geste de la main et s’incline dans ma direction :

— Je ne t’en veux pas, Makino. Je te remercie, même. Cela fait trop longtemps que je remets la fin à plus tard. Passe le bonjour à ta mère et à Susije.

À sa droite, apparaît un jeune homme, dans la soixantaine. Il s’adresse au public :

— Je suis Rayn Ej, président du parti Nouveau Départ. Conformément aux Lois de Justice Démocratique, l’accusé désigné par le peuple, Mr. Maxim Avati, aura droit à une joute verbale en bonne et due forme face à un membre du parti, dans la langue de son choix. Chacun des adversaires aura droit à cinq minutes de parole tour à tour. Après douze échanges, soit deux heures de débat, chaque citoyen votera pour l’un des deux. Celui qui cumulera le moins de votes se verra retirer son droit de vie par désintégration. Si l’accusé gagne, il sera bien entendu acquitté.

Il se tourne vers Max.

— Quelle langue choisissez-vous ?

Max me jette un regard serein. Je sais qu’il pense à Papa.

— Japonais.

Un homme monte alors sur l’échafaud et se place face à lui.

— Mr. Nikola Arita sera votre adversaire dans ce cas, dit Ej en se tournant vers ce dernier. En tant que représentant du peuple, vous acceptez de vous plier aux Lois de Justice Démocratique, Mr. Arita, et acceptez ses conséquences les plus extrêmes.

Arita hoche la tête solennellement.

Descendu d’une marche sur l’escalier qui mène à l’échafaud, Ej décrète enfin :

— Mr. Avati, Mr. Arita. Convainquez ou mourez. Que la joute commence.

Autour de moi, je peux presque entendre les implants de Babel passer sur le mode « japonais ».

Susije

Je n’arrive pas à croire que Makino ait choisi Nouveau Départ lors des élections de la semaine dernière. Elle a condamné Max. Pensait-elle que le doyen de l’humanité serait exempté de jugement dans la mise en application de leur politique d’immigration temporelle ? Bien au contraire, il a été le premier inculpé pour montrer l’exemple. Le meilleur ami de Papa et Maman. Pourquoi ? « Une vie éternelle implique des responsabilités à chaque instant. Refusez de prendre une décision maintenant, et vous n’en prendrez jamais. » Comment a-t-elle pu croire à ça ? Je comprends que nous ayons tous été déstabilisés par l’annonce de la création d’un premier corps polymorphe pleinement fonctionnel et les possibilités vertigineuses que cela implique. Mais de là à élire Nouveau Départ à la tête de la Fédération ? Qu’en penserait Maman si elle n’avait pas quitté le Système Solaire ?

Makino

Arita commence :

— Maître Avati, pour commencer je voudrais énoncer très clairement que je n’éprouve aucun mépris à votre égard. Bien au contraire. Comprenez qu’il est regrettable que nous devions vous perdre, vous le doyen de l’humanité qui portez le souvenir de presque six siècles. Mais nombre de nos concitoyens ne pourront jamais se sentir complètement à l’aise dans une communauté humaine aux côtés de représentants de l’Ère du Crime. Et nous ne pouvons pas faire d’exception, même pour quelqu’un comme vous qui a consacré sa vie à agir pour le bien de l’humanité et à qui nous devons beaucoup. Pour cela, et je pense pouvoir parler pour nous tous, je suis sincèrement désolé.

Max fait un geste de la main.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Dans ma jeunesse, je n’aurais pas non plus voulu que des gens ayant assisté à des combats de gladiateurs au Colisée ou à des condamnations au bûcher soient tolérés dans la société. Mais on ne vivait pas plusieurs siècles, donc le problème ne se posait pas.

— Vous n’avez pas assisté au Crime, cependant : vous avez consommé plusieurs tonnes de viande issue d’êtres vivants au cours de votre jeunesse. Vous avez pratiqué le Crime, et vous savez que le futur peut difficilement accepter la norme sociale comme une excuse du passé.

— Ce n’était pas un crime à l’époque en effet, et si cela peut vous rassurer, j’ai vécu avec cette culpabilité pendant deux siècles, puis je l’ai acceptée. De toute façon, ce sujet a déjà été suffisamment évoqué. Je n’ai pas l’intention d’aller à l’encontre de la tendance de notre époque : peutêtre que les reliques comme moi n’ont plus leur place dans ce monde. En fait, si je me suis donné la peine de participer à cette joute, ce n’est que pour vous dire une chose, à tous.

— Qu’est-ce donc ?

— Que nous mourrons tous, demain ou dans cent milliards d’années. Comme l’a dit mon meilleur ami avant de nous quitter, l’immortalité est illusoire. Notre technologie ne fait que la repousser à un horizon lointain. Tout termine un jour. Alors faites ce qui vous semble juste, car seuls les choix que nous faisons sont immortels. Pour ma part, j’ai fait ce que j’avais à faire.

Arita ne sait pas quoi répondre.

— Vous… nous quittez, Maître ?

Max lui sourit.

— Ça dépend. Mon corps, oui. Mes choix, non.

Il se tourne vers le public ; vers moi.

— Je vous souhaite bonne continuation à tous. Inutile de voter. Je vais faire un petit somme.

Max me fait alors un clin d’œil, et va se placer entre les deux miroirs du désintégrateur. Deux secondes plus tard, un tas de cendre s’envole avec le vent, et une larme roule sur ma joue.

45 septembre 742 an martien (18 septembre 3023 an terrestre) — Comté des Lacs, Forêt Bleue — Mars — Susije

— Makino, je l’interpelle.

Elle se retourne vers moi, puis cède de nouveau à son tic et jette un bref regard par-dessus son épaule.

— Makino ! Parle-moi ! Qu’est-ce qu’il y a derrière ?

Elle ne me regarde pas dans les yeux. Quelque chose ne va pas. J’essaye de me convaincre que c’est le Mal du Temps. Au moins je saurais à quel ennemi j’ai affaire.

— Rien, rien, murmure-t-elle. Puis elle me regarde et sourit, mais son sourire est un petit peu forcé.

— Maman te manque ? je demande.

Elle a l’air surprise :

— Maman ? Non. On peut la rejoindre si tu veux. C’est ce que tu veux ?

— Tu te fiches de moi ? Tu n’as aucune idée de ce que je veux ? Que tu me parles, bon sang ! Qu’est-ce que tu me caches ?

Elle jette à nouveau un regard derrière elle.

— Qu’est-ce qu’il y a derrière, enfin ? Qu’est-ce que tu vois ? Tu crois que je ne me suis pas aperçue que tu te retournes sans arrêt depuis quelques mois ?

Elle bafouille :

— Ah bon, je le fais si souvent ? Rien, Susije, rien, c’est juste que… J’ai l’impression qu’il manque quelque chose, tu vois ?

— Je ne vois rien ! Ensemble nous sommes tout depuis presque mille ans, non ? Qu’est-ce qui te manque ?

— Je ne sais pas, Susije. Tout est trop vaste ici. Plus ça dure, plus on va loin, moins on se rapproche de la Vérité, du Grand Tout. Alors que dans la Bille, dans la nacelle, nous étions tout… »

La Bille. Cette foutue Bille. J’aurais dû y penser. Elle a dû créer une brèche minuscule, infime, dans l’esprit de Makino, que le temps a élargi depuis.

— La nacelle ? Quelle nacelle ?

— Tu sais, dans la montgolfière de plumes, avec la Flamme au milieu. C’était tellement… tout. Un monde clos, fini. Toi, moi, la Flamme, le bruissement des plumes sur l’océan de Néant tout autour…

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu n’étais pas avec moi dans la nacelle ?

— Non, nous avons marché côte-à-côte sur une route sous-marine, et ensuite… »

Alors la compréhension me frappe et j’ai envie de pleurer. Nous n’aurions jamais dû aller dans la Bille. Nous étions ensemble dans la Bille, oui, mais nous ne l’étions pas également. Nos deux esprits étaient connectés au système, mais sans sortir de nos têtes. Nous recevions chacune les informations en provenance de la Bille, nos cerveaux les interprétaient comme ils le pouvaient sous forme de rêves, et le Traducteur convertissait nos actions oniriques en réponse informatique. Nous n’avons jamais été vraiment ensemble dans la Bille. Quelle erreur. Je m’en veux tellement d’avoir été aussi bête.

Au milieu de mon désespoir, une deuxième révélation, encore plus cruelle, achève de m’ôter toute énergie. Ce n’est pas la faute de la Bille. C’est la mienne. Je m’en veux d’être restée à la maison quand Makino a assumé son choix et est allée dire adieu à Max. La Bille n’aurait pas suffit seule à fissurer notre lien, c’est moi qui en suis responsable en ayant laissé tomber Makino.

Le lendemain matin, Makino a disparu. Elle a laissé un mot :

— Je serai tout. Quand je serai pleine à nouveau, je reviendrai. Et nous reprendrons notre voyage éternel comme avant. Makino.

J’ai pleuré pendant trois jours. Puis j’ai pris une tablette de Granit Stellaire, conçue pour résister aux éons, et j’ai gravé :

— Quand tu reviendras, attends-moi au sommet du Mont Olympe, au Temple du Cercle Solaire. Susije.

J’ai ensuite envoyé la tablette sur l’Orbite du Souvenir, où tournent en silence les messages de ceux qui ont perdu quelqu’un, là où rien ne les perturbera avant que leur destinataire ne revienne. Ensuite, j’ai téléchargé un ADN de Dauphin des Étoiles et je suis partie vers le cœur de la Voie Lactée.

Sur Mars, où il n’y a pas d’activité géologique, le Mont Olympe et les moines qui contemplent les éons passer sur sa cime ne risquent pas de disparaître avant plusieurs milliards d’années.

***

5 novembre 3125 an terrestre — Union des Terres Arctiques d’Amérique, Montréal — Terre — Makino

Pourquoi ? Pourquoi ? J’étais complète avant. Je suis complète (Nous sommes complètes). Mais je ne le suis plus. Pourquoi ? Et pourquoi cela ne me surprend-t-il pas ? Je suis tout ici (Nous sommes tout). Je suis l’Ici. Je suis la Bille (Nous sommes la Bille). Susije ? (Oui Makino ?) Es-tu toi ? (Je suis moi). Non ce n’est pas toi (Ce n’est pas moi), tu m’attends dehors (J’attends dehors, mais je suis mon souvenir). Tu es mon ombre, celle que projette la Flamme, pas vrai ? (Je suis ton ombre, c’est vrai). Mais Susije n’était pas mon ombre. Un jour, quand bien même j’avais besoin d’elle, elle ne m’a pas suivie. Alors désolée, Susije, mais tu n’es pas Susije. Je vais éteindre la Flamme. Repose en paix (Bon retour, Makino, tu ne me manqueras pas dans le Néant où je m’en retourne).

Sous la forme humaine que j’utilisais il y a des millions d’années de temps interne et un siècle de temps terrestre, je me tiens debout sous les étoiles du ciel nocturne. Je dois tout réapprendre. Dans la Bille, les neurones communiquent à la vitesse de la lumière, mais au-dehors, les gens continuent de penser à une vitesse d’escargot. Après tout, personne n’est pressé d’évoluer.

Reste-t-il des vieilles navettes ? Oui, il y en a une qui part ce soir.

Je retourne sur Mars en regardant l’espace à travers un hublot, tout en grignotant des biscuits servis par une hôtesse vêtue comme au millénaire dernier. Deux mois de voyage, à peine un instant devant les siècles qui m’attendent avant que Susije ne revienne, où qu’elle soit partie entre-temps.

58 janvier 845 an martien (31 janvier 3126 an terrestre) — Mont Olympe, Temple du Cercle Solaire — Mars — Toujours Makino

Je m’installe sur la Grande Plateforme du Temple du Cercle Solaire, au sommet du Mont Olympe. Le ciel — atmosphère ténue — qui l’entoure est noir. En bas, une mer de nuages coule lentement. J’adopte un ADN de Cormorant Scrutateur, et je me place face au Soleil. Puis, je réduis mes fonctions bioniques à une pensée par heure ; Sol se met soudain à accélérer ; puis une pensée par semaine ; son image devient floue tandis qu’il se met à tourner dans le ciel à toute vitesse ; enfin, je descends à une pensée par an, et il se fige en un demi-cercle de lumière dans le ciel. Avec les autres moines-cormorants, je médite l’impermanence des saisons qui défilent par quatre puis reviennent à chacun des battements de mon cœur.

Référentiel temporel ? — Voie Lactée — Susije

Je suis une goutte dans l’Océan de l’Être (Nous sommes des gouttes). Je ne suis rien (Nous ne sommes rien). Je suis à la croisée de milliers de filaments de pensée tissés entre