Sans viser personne - Baptiste Denis - E-Book

Sans viser personne E-Book

Baptiste Denis

0,0

Beschreibung

Au début de l'année 2029, le président sortant Julien Cordier, énarque de 59 ans, entre dans les derniers mois de son septennat. Elu en 2023 avec 50,26 % des suffrages, le leader de la France Patriote a plus que jamais renfermé le pays sur lui-même. Le mandat présidentiel étant devenu unique, la valse des prétendants à sa succession commence à s'intensifier. 34 volontaires se sont officiellement déclarés. 7 ont obtenu les 500 signatures. L'un d'entre eux, Frédéric Sagan, pourtant crédité de 2 % des votes dans les sondages à 12 mois du suffrage, remonte peu à peu. Son programme, massivement tourné vers l'environnement, séduit les Français. Après 7 ans de mise à l'écart des accords internationaux et de hausse exponentielle des émissions de gaz à effet de serre, les Français prennent conscience des enjeux. L'objectif de Frédéric Sagan est aussi fou qu'ambitieux : réconcilier une France retranchée dans ses extrêmes, relancer l'économie et atteindre la neutralité carbone en à peine 20 ans.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 283

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



« Le crépuscule est grandiose »Christophe, Les paradis perdus, 1973

« I awakened to the cry That the people have the power »Patti Smith, 1988

« Il n’y a plus d’ensemble, il n’y a que des divisions Sous le ciel qui flambe au pays du roi des cons »Benjamin Biolay, Sans viser personne, 2010

Sommaire

Mars 2029

Avril 2029

Mai 2029

Juin 2029

Juillet 2029

Août 2029

Septembre 2029

Octobre 2029

Novembre 2029

Décembre 2029

Janvier 2030

Février 2030

Mars 2030

Avril 2030

Epilogue

Mars 2029

La vague prend son élan. L’eau fait un pas en arrière. Elle s’apprête à revenir. La voici à son niveau le plus reculé, désormais elle peut prendre de la hauteur. La masse fluide et sombre s’abat contre les roches de la côte sauvage. Frédéric l’admire comme la première fois. Pourtant, il est né ici, là-même où il a été élu près de trois décennies plus tard. Dans sa circonscription, la 7ème de Loire-Atlantique, le député aime « couper de la brutalité de Paris ». Assis dos au blockhaus, vestige de la seconde guerre mondiale, il contemple. Non pas la mer, mais ce qu’elle est. Une possibilité, un mirage infini dans lequel les rêves se perdent. Frédéric veut s’y perdre lui-même. L’océan le fascine, sa signification, son histoire, ses explorateurs. Ses habitants aussi. Pourquoi la baleine sort-elle sa queue de l’eau ? Comment fonctionnent les courants ? Pourquoi sont-ils si complexes ? Il a conscience qu’il mourra avec plus de questions que de réponses. Le député se sait attendu, il doit partir. Ce blockhaus, il l’a visité des dizaines de fois, à tout âge. Non pas pour son aspect historique ou sa reproduction troublante des personnages de l’époque sous forme de mannequin. Il aimait plutôt monter sur l’échelle, jusqu’au sommet de la structure. De là, il pouvait observer par la fente, d’une quinzaine de centimètres de hauteur, l’horizon. Au milieu du siècle précédent, l’occupant traquait la moindre ombre, celle des alliés. Les canons attendaient le signal. L’un d’entre eux est toujours présent, de l’autre côté du bâtiment. Petit, Frédéric ne mesurait pas l’importance stratégique de l’édifice en béton. Les fenêtres mal peintes devaient tromper l’ennemi, feintant une maison. Il en était amusé. Seule la ligne droite du bout du monde l’attirait. Au loin, les cargos. De Saint-Nazaire, il quitte la Loire pour rejoindre l’Atlantique. Et après ? New-York, Shanghai, Montevideo. De son point de vue sommaire, le jeune garçon n’apercevait que des silhouettes. Comme les Allemands soixante ans auparavant. Lui n’a pas à s’en inquiéter, au contraire. Aujourd’hui, Frédéric ne visite plus le blockhaus, et ce depuis des années. Il laisse ce loisir à d’autres enfants qui y voient une féérie à travers des yeux innocents. Son innocence, lui, il l’a perdue il y a bien longtemps. En entrant dans la sphère politique lors des élections législatives de 2023.

***

A cette époque, un vieux briscard, énarque et beau-parleur, fondait le parti de la France Patriote (FP). Ouvertement d’extrême-droite, plaidant un racisme décomplexé, Julien Cordier a brillamment joué la carte du repli national. Frédéric militait à ce moment-là dans un micro-parti de centre-droit, sans aucune velléité électorale. Mais l’ascension de cet homme le peinait. La société se fracturait et considérait l’hypothèse de franchir le pas du nationalisme. Julien Cordier parlait de son côté de patriotisme. Romain Gary avait saisi la nuance et ses dangers dès 1945. Les élections présidentielles de 2023 présentaient une opportunité en or pour le fondateur de la France Patriote de prouver à l’Europe qu’une grande nation, qui plus est celle des Lumières, était prête à dire non à l’unité construite au prix de sacrifices immenses. Désormais, le président bénéficierait d’un septennat, comme aux premières heures de la Vème République, mais unique. Ce retour en arrière favorisait le vote populiste. « Au pire, c’est juste une fois ! », analysait Gérard, habitué du Rallye, bar-PMU proche de la côte. Au soir du premier tour, Julien Cordier était en tête, avec 28,7 % des suffrages. Il savait sa réserve de voix plutôt faible pour le scrutin de la prochaine quinzaine mais le candidat de la droite, éliminé, avait immédiatement appelé au vote en sa faveur. « Plutôt crever que de revoir les socialistes à l’Elysée », jetait-il, devant un parterre de journalistes médusés. En additionnant les scores des deux candidats, la somme arrivait difficilement à 46 % des voix. En s’alliant avec la candidate de Bleu Blanc France, Julien Cordier pouvait espérer atteindre 48 %. Le compte n’y était toujours pas. Louise Michel, homonyme de la célèbre révolutionnaire, menait de son côté sa campagne d’une main de maître. Pas un mot de travers, pas une polémique. Pour la première fois depuis des décennies, la gauche était unie derrière une seule personnalité, tant les écologistes que les communistes. Rien ne pouvait entraver le retour de ce parti autrefois déchu sous les ors de l’Elysée. Rien sauf un événement tragique dont la France panse encore aujourd’hui les plaies. Quatre jours après le scrutin, alors que la campagne d’entre-deux tours battait son plein, le monde s’est arrêté. D’abord, l’incompréhension. Les téléphones sonnaient. Les notifications push apparaissaient sur les LED. Twitter vrombissait. Ensuite, le silence. Lorsqu’un être humain apprend une terrible nouvelle, quelques secondes précèdent la matérialisation des mots en une réalité concrète et palpable. Enfin, la réaction. Les chaines d’info en continu dépêchaient leurs journalistes dans tout Paris. L’Elysée déclenchait une cellule de crise, le président et l’ensemble du gouvernement pensaient avoir échappé au pire lors du mandat. Ces derniers jours auraient aussi pu être les leurs. Les candidats à la présidence tardaient à réagir. D’ailleurs, le scrutin serait-il maintenu ? Déclaré dans l’heure, l’état d’urgence semblait inéluctable. Malgré la multiplication des caméras de surveillance dans la capitale, aucun suspect n’était localisé quelques minutes après les premières alertes. Nul ne pouvait prédire le bilan de l’attaque. « C’est un attentat ? », interrogeait naïvement le candidat, connaissant lui-même la réponse. Son conseiller défense acquiesçait, ne laissant transparaître ni colère, ni inquiétude. Les journalistes se multipliaient autour des zones concernées, a priori huit, peut-être plus. Frédéric, comme tous les Parisiens, se barricadait. Au bureau, à la maison, au café, le peuple avait déserté la rue. La France se postait devant l’informateur cathodique. Le pays savait qu’il n’était pas à l’abri, que le danger était présent. Le vivre était autre chose. Louise Michel publia immédiatement un communiqué de presse annonçant la fin de sa campagne jusqu’à nouvel ordre. Julien Cordier ne l’imita pas. Au cours de la journée, les informations filtraient au compte-goutte, le ministère de l’Intérieur n’avait aucun doute sur la nature de l’attentat mais redoutait que celui-ci ne soit pas terminé. Le président de la République de l’époque, Francis Letellier, face caméra, implorait les Français de rester chez eux, en sécurité. Quant à la tenue du scrutin, il prendrait une décision ultérieurement. Vers 17h, un premier bilan faisait état de 387 morts et de milliers de blessés ou disparus. Depuis le 11-Septembre, aucune démocratie occidentale n’avait connu une attaque d’une telle ampleur en temps de paix. Dans la confusion et la panique, personne n’osait imaginer ce qu’il s’était réellement passé. Le porte-parole de Beauvau laissait volontairement fuiter des bribes d’informations pour calmer les esprits et tempérer les ardeurs complotistes. Les kamikazes ont déclenché simultanément leurs ceintures dans 10 lignes de métro parisiennes. A huit heures du matin, au cœur de la semaine, les rames étaient comme à leur habitude surpeuplées. Une chance pour certains, qui y voient un ralentissement de la déflagration. La foule condensée a fait bouclier, sauvant les vies des passagers les plus éloignés. Mais dans un espace clos, mal aéré et souterrain, certains ont perdu la leur plusieurs heures après l’explosion, asphyxiés. « L’horreur », titrait un journal du soir. Comme si cet acte était qualifiable. Louise Michel publia un tweet : « En ces heures difficiles, je pense à nos concitoyens Parisiens, touchés par l’innommable. Notre Nation tiendra, comme elle l’a toujours fait. Comme annoncé, ma campagne s’arrête ici. L’heure n’est plus à la politique politicienne mais à l’unité de la Nation ». Côté France Patriote, silence radio. Julien Cordier se trouvait dans son QG de campagne lors de l’attaque, rue de l’Université, juste derrière l’Assemblée nationale. Immédiatement informé, il ne savait réagir face à une telle nouvelle. Ses conseillers ont alors une idée : se taire. « Vous êtes fous ? Me taire ? Comme si de rien n’était ? ». « Oui, Monsieur ». Le candidat ne saisissait pas la stratégie. Il fixait l’iris de son directeur de campagne. Ce dernier lui présenta un iPad, l’application Twitter en plein écran. La France n’avait jamais été aussi divisée, le racisme grandissait et portait un nom. L’anonymat n’était plus. L’islamophobie prenait la parole, la démocratie écoutait. Julien Cordier détournait son regard de l’écran pour le replonger dans celui de Louis-Paul, l’homme qui a fabriqué son programme à ses côtés. Il n’avait pas besoin de faire campagne, elle se faisait pour lui.

***

Frédéric longe l’océan, parallèle à l’écume échouée sur la petite crique où il a appris à nager. Quelques proches l’ont rejoint. C’est son anniversaire. Comme toute personnalité politique, il aime que l’attention soit tournée vers lui. Alors il se fait attendre, flânant entre les rochers. S’offrir un jour de repos est un luxe inestimable lorsque l’on accède à la députation. Encore un kilomètre. Il inspire. Une petite bruine apparaît. Il fait beau plusieurs fois par jour par ici, ça passera. Dix minutes plus tard, Frédéric franchit le portail de sa maison, acquise quatre ans plus tôt à bon prix. Un jeune couple avait réussi à la dégoter comme résidence secondaire. Un véritable coup de chance par ici. Mais leur divorce les a contraints à s’en séparer le plus rapidement possible. Coup de chance d’autant plus grand pour son nouveau propriétaire. Le malheur des uns. Le bonheur des autres. La vieille rengaine. Deux amis ont fait le déplacement pour aider l’élu à souffler ses 36 bougies. Deux de ses attachés parlementaires sont aussi présents. Roselyne, fidèle parmi les fidèles. Cette ancienne institutrice de 53 ans a voué sa vie à la collectivité, accompagnant plusieurs sénateurs et même un ministre. Elle est tombée sous le charme intellectuel de ce jeune garçon, sans expérience, et prêt à renverser la table politique sans même savoir comment s’y prendre. Comme une mère, elle s’attendrissait. Mais voyait aussi en lui un animal politique. Quant à Robin, il a rejoint l’équipe de Frédéric en cours de mandat. Diplômé de journalisme, il s’occupe de ses relations presse et le conseille dans sa communication médiatique. Le député estime ses collaborateurs sans qui, il le sait, il ne pourrait tenir un tel rythme. Parmi sa famille, ses parents, originaires de la ville, sont autour de la table. Sa cousine et une tante viennent compléter le tableau. Il est si rare que Frédéric passe autant de temps à la maison sans scruter son téléphone ou son agenda. Cela ne dure que quelques heures, jamais plus. « Souffle ! », implore sa mère face aux flammes, alors que Frédéric s’amuse à les manquer. Comme lors de sa plus tendre enfance, les applaudissements éclatent lorsque la dernière lumière s’éteint. La cire coule des plus récalcitrantes. On donnera cette part au chien. D’ailleurs, où est-il ? Ce cher Lucien, brave golden retriever croisé labrador. Il est âgé, il entend mal. Lucien a été chien d’aveugle pendant huit ans. Aujourd’hui, comme tout ancien travailleur, il profite de la retraite. Les parents de Frédéric l’ont adopté il y a six mois. Cet ami, après avoir dompté le métro parisien et les feux rouges, alors qu’il ne perçoit pas les couleurs, hume aujourd’hui l’air marin. Frédéric profite de l’instant qu’il sait éphémère. Il ne dit mot, il scrute les visages. Par peur, sans en connaître l’origine, il aime fixer les traits des êtres aimés, au cas où ce serait la dernière fois. Cette paranoïa, il n’a jamais su s’en défaire. Pourtant, Frédéric appartient à la classe des optimistes, ceux qui transforment n’importe quel échec en apprentissage. Apprendre de ses erreurs est un processus de vie, se séparer des siens… non, il ne le conçoit pas. Il s’en éloigne, il y revient, se persuadant que ces visites seront éternelles, que la peau ne vieillira pas et que l’esprit n’oubliera pas. « Je vais quitter la politique ». Ces mots résonnent dans le salon. Roselyne racontait une anecdote impliquant un maire du Loiret. Tout le monde le regarde, dubitatif, interrogateur. Frédéric peut être qualifié de pince-sans-rire. A l’Assemblée, seul le sérieux primait. Dans sa vie personnelle, il fallait être un intime pour le comprendre.

- Je souhaitais en parler aujourd’hui. Le début d’une nouvelle année, la fin d’une vie. Je l’ai chérie, mais je lui tourne le dos. Je ne serai pas candidat à ma réélection l’an prochain.

- J’ai une canne à pêche pour toi, lance son père, sans aucune volonté d’être maladroit.

- J’en prends note, ajoute Roselyne, touchée mais professionnelle.

- Pourquoi ?

Robin a brisé le non-dit. Frédéric réfléchit. A l’Assemblée nationale, peu de députés osent s’opposer frontalement à la politique menée par le président Cordier. Lui, si. En contrepartie, il n’était pas rare qu’il reçoive des lettres de menace anonymes, que son bureau soit « visité », que des campagnes diffamatoires soient lancées à son encontre. Six ans plus tôt, il s’était juré d’en faire abstraction, persuadé que ses convictions dépasseraient toute attaque. Force est d’admettre que ses épaules s’affaissent.

- Je suis seul. Je suis Léonidas face à Xerxès Ier, Vercingétorix face à César. Si ma présence avait été utile, le peuple ne serait pas sur le point de redonner la majorité à la France Patriote. Je ne veux pas entrer dans cette catégorie de politiciens menottés à leur siège à tout prix. J’ai 36 ans, la vie devant moi, merci à tous d’être venus.

Frédéric se lève. Dans l’audience, personne ne le retient. Sa décision actée, sa garde rapprochée ne se ment pas. Le cheminement de pensée est irréversible. Le futur ex-député reprend sa route avec un sentiment de liberté décuplé. Ses yeux se ferment, ses poumons s’ouvrent. Quant à son cœur, sûrement un peu des deux.

***

Habile politicien, Julien Cordier avait refusé le débat d’entre-deux tours. Il avait tout à y perdre, alors que son adversaire, Louise Michel, pouvait y consolider son avance. La France, groggy par l’attentat du métro parisien huit jours plus tôt, se tenait prête à élire le futur locataire de l’Elysée. Toutes les instances nationales promouvaient le maintien du vote, au nom de la démocratie. Le candidat de la France Patriote soutenait cette initiative, persuadé que l’événement jouait un peu plus chaque jour en sa faveur. Par pudeur, mais surtout par calcul, il ne donnait plus aucun meeting. Quelques tweets journaliers suffisaient à galvaniser un électorat. Et à souffler sur les braises. En public, Louise Michel se faisait l’avocate de la démocratie et du scrutin « à tout prix ». En privé, elle craquait. Les portes du pouvoir se refermaient lentement devant elle. Fine connaisseuse de la carte électorale française et de ses subtilités, elle savait qu’un attentat islamiste à quelques jours d’une élection présidentielle ferait tout basculer. Ses conseillers peinaient à la convaincre de continuer, de ne pas offrir la France au populisme. Lors des attentats qui ont frappé l’Hexagone dans les années 2010, le vivre-ensemble était de mise. Quelques années plus tard, les idéaux de solidarité disparaissaient à chaque « urgent » de l’AFP. Julien Cordier restait un homme, il pleurait ses compatriotes. Mais il savait où cela le mènerait et ne pouvait retenir une once de sympathie pour ce qui lui arrivait. Le soir du dimanche 7 mai 2023, Julien Cordier était proclamé président de la République française avec 50,26 % des voix. Sur les Champs-Elysées, ses partisans jubilaient. Le rouge des fumigènes faisaient oublier celui du sang des victimes. L’opposition criait à l’indécence alors que Paris comptait encore ses morts et que la police avait imploré de n’organiser aucun rassemblement sur la voie publique ce soir-là, l’état d’urgence étant encore en vigueur. Les forces de l’ordre tentaient de disperser la foule, les klaxons assourdissants semblaient ne pouvoir s’arrêter. D’heure en heure, la situation se tendait, des voitures prenaient feu. Par terre, des bribes de drapeaux, dont celui de l’Union Européenne, se consumaient. Les pavés de la plus belle avenue du monde quittaient leur lit, délogés maladroitement pour être propulsés vers ceux qui tentaient tant bien que mal de rétablir l’ordre. Les pétards explosaient au sol, un feu d’artifice artisanal illuminait la fumée opaque ambiante. Bang. Un engin explosif a éclaté plus tôt que prévu dans la main d’un homme. Ses amis accusent la police, loin de la scène. L’ambulance ne peut accéder au cœur de la liesse, trop dangereux. Bang. Un second engin se faisait entendre. Quelques jours après la plus grave attaque terroriste que le pays ait connu, les bruits devenaient insupportables, la plaie était encore vive. Une femme gisait à terre, elle perdait du sang. La police ne pouvait l’approcher, la tension entre manifestants et forces publiques frôlaient l’insoutenable. Frédéric a éteint son poste de télévision à cet instant. Nul besoin d’image, tout était clair au fond de lui. Un mois plus tard aurait lieu les élections législatives. Pour la première fois de sa vie, il soumettrait sa candidature au peuple.

***

Après son annonce, Frédéric rejoint le port de pêche du Croisic. Cette petite ville lui apporte réconfort et sérénité. Qu’importe le temps qu’il passe loin d’elle, il la retrouve tel qu’il l’avait quittée. Parmi ses 4 000 habitants, il en connaît un mieux que les autres : Loïc, le maire. Elu depuis plus de vingt ans, il a joué différents rôles dans la vie de Frédéric : ami, oncle de substitution, conseiller personnel, conseiller politique. C’est principalement en tant qu’amis qu’ils se fréquentaient. Comme un badaud échoué, Frédéric s’égare dans les ruelles. Face à une boulangerie, il résiste à une fulgurante envie de kouign-amann. « Oh, Sagan ! ». Loïc aperçoit son jeune disciple. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se promener plus de dix minutes dans les rues du Croisic sans y rencontrer le maire. Plutôt corpulent, Loïc caractérise le terme de bon-vivant. Connu de tous ses administrés, il pourrait donner la date de naissance de chacun d’entre eux. Après les embrassades de circonstances, dont Frédéric a horreur, le maire du Croisic l’invite dans son bureau. Le député, qui n’a vu apparaître ses ambitions politiques que récemment, a pourtant toujours songé à se présenter aux commandes de la cité. La politique locale, il aimerait ça. Rencontrer les gens, serrer des mains, assister à des expositions, signer des arrêtés municipaux, autoriser la construction d’une nouvelle maison. En clair, agir concrètement et faire évoluer son monde de ses propres mains. Le destin lui a choisi un destin national. Maintenant que celui-ci se termine, Frédéric peut réfléchir à un engagement plus humain. Dans le bureau de Loïc, dont il connaît chaque recoin par cœur, il se met à rêver. Mais les élections municipales auront lieu dans un mois, le délai est trop court. Son imagination aura dépassé les limites de la réalité. « Vin blanc ? ». Loïc ouvre le petit frigo habilement caché dans un ancien meuble en bois. Il y sort une bouteille de Muscadet dont il extrait le liège. Loïc et Frédéric n’avaient pas eu une conversation en tête à tête depuis plusieurs semaines. L’élu national n’a pas la maîtrise de son agenda, les obligations s’accumulent et sa vie personnelle s’extrait de son esprit aussi vite que les amendements n’y entrent.

- Allez, joyeux anniversaire fiston.

- A ta très prochaine réélection, lui répond Frédéric, la voix peu assurée.

D’un regard attendrissant, presque paternel, Loïc se montre rassurant. Il connait Frédéric depuis assez longtemps pour comprendre que son poulain est blessé. Mais la politique n’est pas une course hippique. Lorsqu’un animal est blessé, on ne l’abat pas, au contraire, il s’endurcit. « J’arrête. Je ne me présente pas à un deuxième mandat. Je ne veux plus de l’Assemblée, ni de Cordier, ni de personne ». L’édile ne répond pas, Frédéric n’a pas fini. Comme tout bon orateur, il sait laisser des silences entre ses phrases sans se faire couper, simplement pour créer l’interrogation et susciter l’attention. « J’ai essayé, j’ai échoué. Je me présenterai aux municipales dans six ans, ici ou ailleurs ». Loïc se sert du Muscadet, y ajoute deux glaçons.

- Si tu te présentes aux municipales, viens ici. Mon prochain mandat sera le dernier.

- Je viens de te dire que j’abandonnais l’Assemblée.

- Tu sais Frédéric, la politique, la vraie, elle n’a jamais eu lieu à l’Assemblée, ni dans les ministères et encore moins à l’Elysée. Là-bas, c’est un jeu de pouvoir, de prises de postes, de couteaux dans le dos. S’il y avait des règles en libre-service au palais Bourbon, les gars passeraient leur temps à se la mesurer.

- Pas de regrets alors, murmure Frédéric, avant de reprendre son verre.

Loïc sourit, comprend que la décision est irréversible et s’en réjouit. Cet homme fait partie de la vieille garde politicienne, celle qui aime les gens. S’il avait rendez-vous avec un administré pour une fuite d’eau dans la rue et que le président de la République lui téléphonait pour le convier à l’Elysée au même moment, il refuserait. La politique n’est pas un monde, c’est un univers dans lequel tout le monde pense cohabiter mais vit en fait les uns à côté des autres. Un univers où il y aurait un « haut » et un « bas ». Aux yeux de certains, Loïc était en bas. Et pour rien au monde, il ne prendrait cet ascenseur. « Et ton arc, au fait ? ». Après quelques secondes de réflexion, Loïc semble se souvenir de ce détail important. « Mon arc ? », répond crédulement Frédéric. Dès le début de son mandat de député, il souhaitait travailler sur une vaste loi permettant à la France de se maintenir à flot dans la lutte contre le réchauffement climatique, dont le nouveau gouvernement n’avait visiblement jamais entendu parler. Baptisée Loi pour l’Adaptation au Réchauffement Climatique, elle était connue par l’acronyme ARC. Frédéric écoute les scientifiques, lit leurs dernières publications et les rencontre dès que l’occasion se présente. Il ne se fait guère d’illusion : le combat contre le réchauffement se perd un peu plus chaque jour. Il faut alors lutter sur deux fronts, un pour s’adapter au réchauffement inéluctable, un autre pour en atténuer les effets. Etant donné que des traités internationaux et européens proposent déjà des trajectoires carbones ambitieuses, Frédéric avait décidé dès 2023 de donner son énergie au premier front de la bataille. Son objectif était de faire voter une première loi et de l’agrémenter d’amendements au fil du septennat, au compte-gouttes. « Comment tu vendais ça aux médias déjà ? », l’interroge Loïc. « Tu sais, quand tu voulais ajouter une phrase sur le plastique, puis une sur l’eau, puis une sur les bébés pingouins… ».

- Ajouter une corde à mon arc, marmonne Frédéric, réalisant que sa stratégie de communication de l’époque frôlait le ridicule.

- Oui, voilà, la corde, l’arc, tout ça… Quand tu ne seras plus là-bas, qui prendra le relai ? Ils vont te la supprimer, ta loi.

- Qu’est-ce que ça peut me foutre ?

Frédéric se lève, pose son verre sur la planche en verre qui protège le mobilier et regarde par la fenêtre. La mer est calme, les bateaux de pêche sont amarrés. La volonté d’atteindre le pouvoir l’avait galvanisé. Son exercice lui procura tout le contraire.

Avril 2029

Coup de tonnerre dans le secteur automobile. Tout le monde ne l’accueille pas de la même manière. Les défenseurs de l’environnement entendent l’éclat vif de l’orage. Un sursaut dans le calme qui vient brouiller la sérénité de l’instant. Le lobby automobile y voit plutôt la lumière de l’éclair dans la nuit comme le flash d’un phare qui amenuise l’obscurité. La côte de popularité du président Julien Cordier s’effondre un peu plus chaque jour. Son bilan n’est pas à la hauteur des attentes et ses anciens alliés de la droite traditionnelle ont pris leur distance dès la mi-mandat. Il doit reconquérir son électorat, celui qui l’a mené à l’Elysée six ans plus tôt. En France et en Europe, une gronde monte : celle des automobilistes. Les restrictions se multiplient et il devient de plus en plus rare de traverser des communes ou communautés de communes, tolérant les véhicules équipées de vignettes synonymes de moteurs polluants. Nombre d’entre elles ont signé ce que l’on appelle des ZFE, zones à faibles émissions. Au cœur de celles-ci, parfois à l’échelle d’une région entière, il est interdit d’y faire circuler son véhicule s’il ne répond pas aux normes de qualité de l’air. Deux camps s’opposent : d’un côté, les écologistes, arguant la lutte contre la pollution de l’air et pour le climat, et de l’autre, les automobilistes réguliers, affirmant que les aides de l’Etat ne suffisent pas pour changer de véhicules. Au sommet de l’Etat, le deuxième camp est favorisé. Au sein de l’Europe, c’est plutôt le premier qui a les faveurs de l’opinion. Seulement, Julien Cordier n’est pas un européen dans l’âme, ni ailleurs, et il ne lui reste que peu de temps pour sauver sa dernière année de septennat, son parti et son successeur. Il faut viser juste et frapper fort. Cet exercice d’équilibriste est à la portée de ce politicien rodé. Dans ses retranchements, l’animal politique se tourne vers sa base et a tendance à s’y enfermer. Par décret, il souhaite annuler la mise en place des ZFE en jouant la carte du « Mais foutez-donc la paix aux Français ! », symbole du populisme et de sa simplicité d’esprit. Aucune réflexion, aucune étude d’impact, seulement une décision unilatérale d’un homme qui a le pouvoir entre les mains. Lorsque l’idée surgit en lui, deux conseillers se questionnent du regard. Aucun n’ose prendre la parole. « Alors, on y va ? », interroge le président.

- Excellente idée, monsieur, réagit le premier.

- C’est une connerie, renchérit le second.

Julien Cordier, réputé pour son calme en toute circonstance, ne déroge pas à la règle dans cette situation. Le deuxième conseiller, courageux et honnête, fusille du regard son collègue, jeune loup de la politique qui rayerait n’importe quel plancher par son avidité. Le président lève les yeux, les dirige vers le sol, puis observe le tableau de maître de son bureau. La décision est difficile. Non pas que cela le dérange de la prendre mais elle est synonyme de retour en arrière, et cela, il est très difficile de l’expliquer aux Français. Certains y seront sensibles et le pardonneront, d’autres y verront une table rase du passé et des années de lutte écologique perdues.

- Je vous aime bien tous les deux, j’ai la France face à moi quand vous êtes là, jamais d’accord. Ce décret, je vais le signer. On organisera un débat à l’Assemblée, l’opposition se sentira concernée. Préparez un communiqué que l’on diffusera à la sortie du conseil des ministres. Et une interview aussi, avec le petit journaliste, Clément Gourdon, c’est ça ? Je l’aime bien, lui aussi, il comprend vite.

- Bien monsieur, conclut le premier conseiller.

Le second ne dit mot, ramasse son cahier, son agenda et se met au travail. Il envoie un mail, clair et concis, comme à son habitude, au service de presse de l’Elysée pour leur demander d’écrire le communiqué le plus rapidement possible. Il faudra contacter le journaliste et lui envoyer les questions. L’idée n’est pas neuve et des paragraphes entiers étaient déjà prêts, « au cas où ». Autrement dit, lorsque le président aurait le courage de se lancer dans cette polémique. Quelques heures plus tard, le communiqué paraît en ligne, sur le site de l’Elysée et les réseaux sociaux. La réaction est immédiate. Par l’intermédiaire de Robin, son jeune attaché parlementaire, le député Frédéric Sagan obtient une synthèse détaillée. « Le président Julien Cordier met fin aux ZFE, les Français sont de nouveau libres de jouir des routes de notre pays comme bon leur semble », est-il écrit. L’élu manque de s’étouffer en parcourant le texte. Pour lui, c’en était trop. Il profiterait du débat à l’Assemblée nationale pour exprimer son point de vue, même s’il est déjà trop tard. Alice, Roselyne et Robin, ses trois assistants, lui préparent des notes, listent toutes les conséquences dramatiques qu’une telle décision implique. Frédéric est peut-être le plus fin connaisseur du Parlement sur ces sujets, mais il ne peut se priver de ses trois atouts dont le travail lui a toujours permis de se distinguer parmi ses pairs. A l’annonce du communiqué, il a d’ailleurs reçu de nombreux appels et messages de collègues et de journalistes lui demandant son avis. Il leur répond simplement qu’ils n’auraient qu’à l’écouter dans l’hémicycle le lendemain. La mise en place des ZFE n’avait pas fait de bruit à l’époque car elle était progressive. Sa suppression pure et simple tire un trait sur une décennie de progrès écologique. Le député Sagan, depuis son petit bureau du palais Bourbon, relit ses notes, passe une bonne partie de la nuit à les corriger, les annoter, les réécrire. Il en change parfois le sens, travaille sur chaque virgule. « Un point-virgule ici, une pause dans le temps, je placerai un regard, je dois capter l’émotion ». Cette prise de parole n’est pas suivie d’un vote, il doit marquer les esprits autrement que par une victoire politique. Son téléphone ne cesse de vibrer, il le coupe. Il regrette, le rallume, de peur de manquer un appel important. Les LED ne cessent de l’éblouir, la vibration le crispe, il l’éteint de nouveau. Frédéric écrit des idées, jamais des phrases complètes. Sa spontanéité fait sa force dans ce milieu aseptisé. « Revenir sur cette avancée aujourd’hui, c’est faire un bond de dix ans en arrière, les Français ne vous le pardonneront pas ». « La pollution de l’air tue plus de 50 000 personnes par an, irez-vous vous justifier à chaque funérailles ? ». L’élu de Loire-Atlantique surligne quelques mots qu’il veut à tout prix prononcer. 5h du matin. Les journaux sont livrés à l’Assemblée. Frédéric se saisit de Valeurs Absolues, hebdomadaire populiste d’extrême-droite que le président affectionne particulièrement. C’est là-bas que travaille le journaliste Clément Gourdon qui a interrogé Julien Cordier la veille. Le magazine était déjà bouclé mais il ne pouvait refuser une telle interview et a complètement modifié son planning d’impression et de distribution. En page 11, le président Cordier explique son choix : « L’Europe laisse mourir les Français. Selon eux, chacun devrait rouler en Tesla, la conscience tranquille, alors que certains n’ont pas de quoi manger les derniers jours du mois ! Ces ZFE prônent la santé environnementale, mais en réalité, elles nous étouffent, bien plus que les gaz émis par nos véhicules parfaitement contrôlés. Entre un SUV et un écologiste, je sais qui est le plus dangereux pour nos concitoyens, et pourtant il n’a pas besoin d’essence pour les rouler dans la farine ! ». Frédéric referme le magazine, atterré. « Qui gobe ces conneries ? ». Il se surprend à réagir à voix haute. Stimulé par le discours mensonger du chef de l’Etat, il reprend ses notes. Lorsque 7h sonne, il s’endort sur le lit de camp installé dans son bureau. Midi. La mélodie du smartphone du député le sort de son sommeil. Le député est un habitué des micro-siestes, il connait son corps et sait comment le régénérer. Dormir cinq heures aura été un luxe bienvenu avant de prendre la parole dans l’hémicycle. Le débat doit s’ouvrir à 14h30. Frédéric Sagan est en avance, il s’assoit, siège 645, comme toutes les semaines depuis six ans. Une collègue des Landes interroge le ministre de l’agriculture sur la situation de la grippe aviaire dans sa circonscription. Frédéric écoute d’une oreille. Il peaufine une dernière fois sa prise de parole, limitée à six minutes. La présidente de l’Assemblée, Karine Rouault, ouvre le débat. Frédéric Sagan parlera en 5ème position, au nom des députés non-inscrits, c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent à aucun groupe parlementaire. Un élu de la majorité prend la parole en premier. Il encense la décision du président, joue la carte de la liberté de circuler, ne prononce pas une seule fois le mot « pollution ». Selon lui, étant donné que les véhicules polluent moins qu’hier, ils ne polluent plus du tout. Difficile de faire la différence entre la loyauté et la bêtise. Peut-être un peu des deux. Les mots remplissent la salle, un brouhaha ambiant comble les intermèdes. Frédéric Sagan se lève, la salle se tait. Cet homme de seulement 36 ans a su se faire un nom en politique alors que son portefeuille compte de nombreuses cartes mais aucune issue d’un parti. Ses convictions sont un moteur à elles-seules. Son combat est respecté. Malgré les divergences, il reçoit régulièrement des messages de soutien de tout bord. Certains ont cherché à le recruter, en vain. Il avait expliqué ce choix solitaire dans un ouvrage, L’adieu aux âmes, dans lequel il décrivait l’avidité du pouvoir et comme il était simple de renoncer à ses idéaux pour une meilleure hauteur sous plafond. Depuis six ans, il ne cesse d’alerter sur l’urgence climatique, la crise imminente. Celle-ci a déjà commencé, mais il n’en fait pas état. Rien ne serait plus simple que de lui répondre que « c’est foutu ». Le député de Loire-Atlantique redresse ses lunettes, jette un dernier regard sur ses notes. « Monsieur le député Frédéric Sagan, vous avez la