Savoie mystères et splendeurs - Daniel Groll - E-Book

Savoie mystères et splendeurs E-Book

Daniel Groll

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Beschreibung

Dans un style très direct et avec une étonnante sensibilité, Estella Canziani décrit ses découvertes et pour parfaire ses descriptions, elle peint sans relâche, avec une grande finesse, les paysages, la vie domestique et les personnages en habits de fête de la Savoie. Elle relate aussi, les coutumes et les chants qui sont, comme ses peintures, insérés dans ce livre. Un livre redécouvert et traduit en français pour le rendre accessible à tous les passionnés de la Savoie.

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Seitenzahl: 326

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Illustration 1 : les achats

À leurs majestés

Le Roi et la Reine d'Italie

Histoire de circonstance

Par Bernard Gröll

Les grands-parents de Bernadette, mon épouse, habitaient Modane en Maurienne. Ils avaient un beau livre sur la Savoie dont les textes et les illustrations nous enchantaient. À travers ses parents ce livre nous parvint et nous fûmes très heureux.

Il s’agit de « COSTUMES MŒURS ET LEGENDES DE SAVOIE » d’ESTELLA CANZIANI, adapté de l’anglais par A. Van GENNEP, en 1920.

Au salon du Livre de Régionalisme Alpin de Grenoble, en novembre 1998 je fus très surpris de trouver sur le stand d’un exposant britannique un livre ressemblant exactement au nôtre. Même format, même couleur, même ornementation de sa couverture mais curieusement, il était deux fois plus épais que le nôtre.

Nous demandons l’autorisation de le feuilleter et nous nous apercevons bien vite qu’il s’agit d’un exemplaire de l’édition anglaise originale du livre « COSTUMES TRADITIONS ET MŒURS DE SAVOIE » d’ESTELLA CANZIANI de 1911. Ce livre était deux fois plus épais, car il comportait non seulement un chapitre de plus, mais aussi un grand nombre de poèmes et de chansons avec leur musique. L’adaptation en français du livre en 1920 avait laissé de côté bien des informations contenues dans l’original anglais de 1911. Nous décidâmes donc, mon épouse et moi, d’acheter l’exemplaire exposé puis de le traduire pour pouvoir faire connaitre la véritable Estella Canziani à quelques amis amoureux, passionnés de la Savoie comme nous le sommes et comme elle l’était aussi.

Estella Canziani se rattache au mouvement Arts and Crafts (contemporain des préraphaélites) notamment par l’approche romantique qu’elle a du passé médiéval. Elle ajoute à cela ses propres notions d’esthétique et une curiosité ethnologique naturelle guide ses recherches pour trouver les sujets à observer, pour les raconter ou les peindre. Sa peinture est faite de précision au point d’en être touchante de vérité et on peut en dire autant de sa façon de raconter les scènes auxquelles elle prend part. C’est pourquoi une traduction fidèle de son livre nous a paru intéressante par rapport à l’adaptation de 1920, assez réductrice et qui comporte de nombreuses omissions.

Estella Canziani ne dit-elle pas elle-même dans une des premières pages de son journal en parlant d’un des leaders des préraphaélites : « j’admire Burne-Jones comme coloriste, mais pourquoi fait-il voir si souvent des choses qui n’existent pas et de ce fait, ignore tant de ce qui est simple, sans affectation, beau et idéal, et par-dessus tout ce qui existe réellement… S’en tenir fermement à la vérité, pas une vérité recherchée, pas ma vérité, mais la vérité naturelle. »

Le mot de l’éditeur

Lorsque mon frère Bernard me fit une copie sur DVD de ce document qu’il avait traduit de la version originale anglaise, j’y jetai un coup d’œil intéressé mais un peu distrait.

Deux ans passèrent, jusqu’au jour où ce petit disque doré refit surface ; je le glissai dans le lecteur de mon ordinateur et réalisai, alors, toute la valeur de cet ouvrage qui m’offrit une lecture captivante.

Je perçus alors tout l’intérêt de ce document, et je fus vite convaincu que toute personne appréciant l’histoire des Savoie serait passionnée par la lecture de ce livre, rare, riche en récits des rites et coutumes anciennes, en descriptions de la vie de tous les jours et des fêtes traditionnelles. Il contient de nombreux détails sur les costumes et les chants qui accompagnaient chaque évènement.

Estella Canziani, l’auteur, était également une artiste peintre renommée. Elle présente dans ce livre des reproductions de ses toiles où elle peint ses modèles avec un luxe de détails sur les habits de l’époque ainsi que sur les paysages de Savoie.

Les chants et leurs partitions insérés dans ce livre, donnent encore un peu plus de dynamisme et de réalisme à cet ouvrage pour nous plonger pleinement dans l’atmosphère de cette période.

Convaincu de son intérêt, j’ai décidé de numériser ce document pour le rendre accessible au plus grand nombre, que ce soit sur ordinateur, sur tablette ou liseuse électronique en le convertissant dans des formats appropriés.

Les passionnés de folklore savoyard pourront retrouver sur Internet la plupart de ces chansons dans leur patois d’origine pour compléter concrètement l’ambiance fabuleuse de cette époque.

Bonne lecture.

Daniel Gröll

Préface

Quand nous sommes venus pour la première fois en Savoie, il y a à peu près six ans, je commençais à recueillir les traditions que je pouvais trouver auprès des gens, plus ou moins par jeu, et sans idée de les publier.

Les deux derniers étés que nous y avons passés, je fus frappée par la rapidité avec laquelle des portions du pays devenaient modernes bien que dans des endroits isolés, les gens croient encore aux fées et n’aient pas encore été influencés par ce qu'on appelle la civilisation.

Les costumes pittoresques sont malheureusement progressivement supplantés par les habits modernes ordinaires.

Ce livre contient des illustrations des principales variétés de costumes. D'autres existent, mais les différences sont légères.

Je me suis efforcée de faire une présentation aussi complète que possible des traditions savoyardes, dont certaines m'ont été racontées par des paysans pendant que je les peignais. D'autres viennent de manuscrits et de livres trouvés sur les étagères poussiéreuses de librairies peu fréquentées ; d'autres encore m'ont été rapportées par des travailleurs agricoles qui me parlaient lors des interruptions des travaux de labours. Mon père acquit beaucoup de choses pendant que je peignais et il passa tout son temps à se rendre dans diverses maisons et à réunir, avec un zèle objectif, des costumes, des légendes, de vieux meubles, des chandeliers et des ouvrages en perles.

J’étais incapable d’écrire quoi que ce soit avant la nuit venue. La plupart du temps, lorsque nous voyagions, il faisait un froid terrible, il n'y avait pas moyen de chauffer les chambres et en conséquence, tous les écrits devaient être rédigés au lit, et tout ce que je pouvais rapporter était amassé là, près de la lumière d'une toute petite chandelle.

C'est à partir de notes écrites dans ces circonstances que ce livre a été rédigé. Les notes originales sont pour la plupart en Français ou en patois, autant que possible exactement comme les paysans me les racontèrent. Au début, il était difficile pour moi de leur faire raconter quelque chose, car ils disaient « Oh, c'est trop dans le temps ça, ça c'est trop vieux pour vous le raconter. » Les prêtres étaient des plus aimables pour copier et réunir tout ce qu'ils pouvaient et je leur dois d'avoir obtenu le prêt de quelques livres de valeur.

Depuis que je suis revenue en Angleterre plusieurs d'entre eux m'ont encore envoyé d'autres légendes. J'ai à remercier spécialement Mr. l’abbé Gros et Mr. le curé Guille, et le juge Jacquot pour leur aide aimable. Également, j'aimerais remercier grandement à la fois Miss Anette Hullah pour son aide sur la musique et Mademoiselle Éléonore Rohde qui m'a aidé dans la composition du livre et quelques traductions de légendes. Ce n'est pas sans difficultés que cette petite collecte a été faite, et j'espère que mes lecteurs auront la gentillesse de passer outre à de nombreuses erreurs.

Table des chapitres, chants et poèmes

Chapitre I

La bergère aux champs

Salut à la mariée

As-tu vu ?

Rossignolet sauvage

Chapitre II

Jacotin

Chanson de la Saint-Jean

Marion et le bossu

Chapitre III

Le diable en bouteille

Le credo du paysan

Le rouge-gorge

Mahomet

Dors, mon chéri

Chapitre IV

Bacchu-Ber

Chanson de fileuses

La fille impatiente de se marier

Diouga Zanetta

Chapitre V

Le pauvre laboureur

La complainte de la passion

Chapitre VI

Il était une bergère

Dodo, petite

Chapitre VII

En revenant des noces

Pernette

Dieu d'amour, que je souffre de peines

Petite Marjolaine

La mort de la Mie

Rigodon

Chanson de mai

Chapitre VIII

Adieu à la Maurienne

Table des illustrations

Les achats

Costume du dimanche à Saint-Jean d'Arves

Champ de blé et montagnes près de Saint-Colomban

Croix et cœurs (modèles 1&2) portés par les paysannes de Saint-Colomban, boucles d'oreilles de Tarentaise (modèle 3)

Habit de travail de tous les jours de Saint-Colomban

Coucher de soleil à Saint-Colomban

Habit de deuil de Saint-Colomban

Boucles de ceintures (1) papillons et étoiles servant à décorer les ceintures à Saint-Colomban

Cimetière de Saint-Jean-de-Maurienne

Paysanne regardant dans un baromètre de bois en forme de poule

Boucles de ceinture de Saint-Colomban

Costume de fille de Jarrier

Fille en habit de deuil de Valloire

Paysage près de Valloire

Dans l'église de Valloire

Costume du dimanche de Valloire

Enfant de Montaimont avec sa petite sœur

Coucher de soleil sur la montagne depuis un jardin en fleurs

Femme de Saint-Jean d'Arves en chapeau et « tapis à carrou » se protégeant de la pluie

L'averse à Valloire

Chandelier mauresque trouvé à Saint-Colomban (1), lanterne (2), lampes typiques dans lesquelles on met de l'huile de chanvre (3)

Pièce utilisée comme étable, cuisine et chambre à coucher

Enfants de Saint-Sorlin d'Arves

Bâton de marche (1), madone utilisée lors de processions

Dimanche, mère arrangeant la coiffe de sa petite fille pour la messe à Saint-Jean d'Arves

Bracelet préhistorique (1), aiguille préhistorique faite avec une arête de poisson (2), pipe de paysan (3), terrine (4)

Entrée à l'étage supérieur d'une étable

Le ravin

Boucles de ceintures (1), boucles de tabliers (2), étoiles pour décorer les ceintures à Saint-Colomban

Jeune fille brodant de la dentelle

Orage à Brides-les-Bains

Viole (1), étuis à plumes fabriqués par les paysans (2)

Les foins mûrs

Habit du dimanche de Bourg-Saint-Maurice

Croix et porte-croix de Tarentaise (1), croix et porte-croix de Saint-Jean-d’Arves et de Maurienne (2), croix et cœur de Bourg-Saint-Maurice (3), alliances de Maurienne (4)

Boîtes campagnardes et oies en bois servant de salières

Vue de notre fenêtre à Saint-Rhémy

Le territoire des sauterelles

Habit de « ma grand-mère » de Bourg-Saint-Maurice

Coiffe de mariage

Tête de canne (1), boîte gravée (2), rabot (3)

Après l'orage

Chandeliers (1), lampes (2)

Habits de Foncouverte et de Jarrier

Un lac dans la vallée

Maisons de Saint-Rhémy

Forêts de montagnes

Armoiries et autres illustrations

Ancienne carte de Savoie

Armoiries : du sire de Gerbais (1), armoiries du comte de Martin-Sallière, d'Arves, et Martin de Maurienne (2), armoiries des seigneurs de Mareschal et de Bellecombe (3), armoiries des comtes de la Chambre, vicomtes de Maurienne (4)

Armoiries du baron de Blonay

Armoiries de la famille de Saint-Bernard

Notes sur les costumes

CHAPITRE I

La première chose qui accueille un nouvel arrivant à la gare de Saint-Jean-de-Maurienne, c'est une pancarte quelque peu étonnante dont ce qui suit est la traduction littérale : « Les passagers sont autorisés à attendre sur les quais à leur libre convenance, mais c'est dangereux et ils font cela à leurs propres risques. Avant d'accéder aux trains, il est souhaitable de s'assurer que le train se rend au bon endroit. » Nous descendîmes à Saint-Jean-de-Maurienne, car depuis la fenêtre du train nous avions vu une femme qui marchait avec un costume exceptionnellement pittoresque ; nous décidâmes en conséquence de descendre au prochain arrêt, et il se trouva que c'était Saint-Jean. Une voiture branlante attendait à la gare, on y monta et on roula à travers champs jusqu'à une petite auberge. Nous avions voyagé toute la nuit et étions affamés et fatigués, mais bien que l'hôtesse ait assuré qu'elle pouvait nous servir tout ce que nous pouvions désirer, elle ne réussit à nous présenter enfin qu’un peu de pain rassis et du café.

Mon premier modèle à Saint-Jean-de-Maurienne fût la femme de la figure 2. Un jour que je la peignais, elle me dit qu'il y aurait bientôt une grande fête à Saint-Colomban des Villars et elle nous engagea à aller y assister, car Saint-Jean-de-Maurienne, étant une ville, une procession n'y était pas autorisée.

J'avais travaillé toute la journée et la nuit tombait lorsque nous montâmes dans notre char. Les lampes de papier étaient allumées et le conducteur nous ayant prévenu de bien se cramponner fermement pour ne pas glisser dehors, nous partîmes en descendant la grande avenue de platanes.

Quand la nuit arriva, il faisait très sombre sous l'épais feuillage, et nous ne pouvions voir que les oreilles blanches de notre petit cheval qui captaient la lumière des lanternes ; mais quand enfin, nous quittâmes l'avenue et roulâmes le long de la berge de la rivière et que la lune monta plus haut, on put voir un peu plus de la vallée aride et sauvage à travers laquelle nous allions d'un trot rapide.

Illustration 2 : costume du dimanche à Saint-Jean-d’Arves

De loin en loin un ver luisant brillait dans l’herbe et durant deux ou trois heures, nous parcourûmes un beau paysage, qui semblait plus sauvage à chaque tournant.

Soudain, au loin, nous entendîmes un bruit étrange, quelque chose entre chant et gémissement. Un tournant de la route nous amena près d'un groupe de fêtards revenant d'un mariage qui chantait en marchant. Ils étaient tous au milieu de la route, mais notre cocher fit claquer son fouet, les éparpillant ainsi de droite et de gauche, les femmes d'un côté et les hommes de l'autre. Dans l'obscurité, nous ne pouvions juste voir que les hautes coiffes blanches des femmes ; et même maintenant que je connais toutes les différences parmi les costumes savoyards, je ne puis dire de quel endroit elles étaient, car c'était des coiffes longues et pointues assez différentes de toutes celles que je connaissais.

Alors que nous passions, ils nous saluèrent bruyamment, et continuèrent leur route en chantant.

Enfin, nous arrivâmes au petit village de La Chambre où nous avions projeté de dormir cette nuit sur notre route vers Saint-Colomban, car il était risqué de monter dans l'obscurité à cet endroit. Comme nous longions la rue, dont on s'aperçut plus tard qu'elle était la seule du lieu, nous parvînmes à une autre fête de mariage. Devant la petite auberge, se tenait un cercle de musiciens, jouant tous d’instruments à cordes à la lumière de grandes torches enflammées. Au milieu du cercle, un sapin était planté, décoré de papiers de couleur et de guirlandes. Autour des musiciens, une foule de gens applaudissait à leurs prestations et acclamait le couple des nouveaux époux qui, par intervalles, sortait sur le petit balcon du premier étage.

Voici deux des chants que nous leur entendîmes chanter.

Chants & poèmes 1

C’est une des chansons les plus populaires des Alpes. Parfois le chanteur commence par un petit prélude sur sa cornemuse. Il peut faire varier le refrain à sa guise, le raccourcir ou l'allonger, l'accélérer ou le ralentir, mais en règle générale les couplets sont chantés pratiquement comme ci-dessus.

Chants & poèmes 1

(1)Chant à chanter comme une sérénade par les amis d’un couple nouvellement marié s'installant dans sa nouvelle maison.

Avec quelques difficultés nous pénétrâmes dans l'auberge, et enfin on trouva le patron au milieu des invités du mariage. Il nous dit qu'il était absolument impossible de nous donner la moindre chambre et nos espoirs s'effondrèrent encore plus quand il nous informa, après s’être renseigné, que nous ne pourrions pas non plus trouver de chambre dans le village suivant.

Finalement, on obtint un endroit où nous reposer dans deux horribles petites pièces communicant seulement par une fenêtre, mais avant de nous y rendre, nous avions à retenir un « char » pour le lendemain, car nous désirions partir à trois heures du matin de manière à arriver à Saint-Colomban à temps pour la fête. Toutes les bêtes et les « chars » de l'endroit étaient retenus, mais nous trouvâmes finalement quelqu'un qui avait vraiment tout un « char » pour lui seul, et qui nous offrit noblement de le partager avec lui.

Dormir cette nuit fût presque impossible, car la musique et les chants continuèrent tout le temps.

Le matin suivant nous partîmes à trois heures et au village suivant nous fûmes arrêtés par une très grosse cuisinière qui brandissait une pièce de viande nous criant qu'il fallait qu'elle monte à Saint-Colomban pour faire le déjeuner de sa patronne qui y était déjà, et elle insistait pour monter dans notre « char ». Elle avait attendu la malle-poste, disait-elle, et avait arrêté toutes les autres charrettes, mais elles étaient toutes complètes et quand nous objectâmes que c'était trop pour les mules, et que nous tentâmes de continuer, elle eut recours au simple subterfuge de se laisser porter derrière, et donc on la laissa faire. Nous ne pouvions pas vraiment nous opposer à transporter sa viande et ses poulets ; et elle était assez satisfaite qu'ils soient portés par d'autres qu'elle-même, car comme elle le fit remarquer avec logique, s'ils n'avaient pu arriver, ce n'aurait pas été de sa faute si elle n'avait pas pu les faire cuire !

Nous continuâmes à grimper la rude route de montagne, et chaque fois qu'elle était trop mauvaise, nous marchions afin de soulager les mules. Quand enfin, nous approchâmes de notre destination, la cuisinière, sans un mot d'explication sauta soudain par-dessus la ridelle, agita les mains, cria « bonjour » et se rua à travers un champ labouré en direction d'une petite maison de bois.

En près d'une heure, nous atteignîmes Saint-Colomban et découvrîmes la petite auberge dont le rez-de-chaussée était envahi de paysans qui mangeaient et buvaient.

Entendant le son d'un tambour et quelqu'un qui criait, nous regardâmes dehors et on vit un homme habillé de papiers de couleur et de haillons, battant alternativement du tambour et frappant des cymbales, variant les poses et faisant la roue en descendant la rue. Des femmes dans des costumes ravissants aux couleurs les plus vives que j'aie vues le suivaient, et en réponse à mes questions, la patronne me dit que c'était l'homme qui rameutait les gens pour la messe de la grande fête. Alors on prit la suite des paysans et de l'homme qui continuait ses pirouettes.

L'église était une mer de couleurs, car chacun portait ses habits les plus riches ; il y avait des pièces de soie, des tabliers, et des châles de toutes couleurs, rouge, bleu, vert, orange et violet. De nombreux châles avaient une large frange. Des rubans fleuris ainsi que des dentelles descendaient dans le dos des paysannes, tandis que des étoiles d'or, de lamé et des boucles garnies de perles étaient fixées aux ceintures.

Il y avait des bébés de tous âges vêtus d'habits parmi les plus colorés. L'homme qui avait fait des culbutes était assis au milieu de l'église, près des autres hommes qui étaient tous séparés des femmes. Au milieu du service, il se leva fit un roulement de tambour, frappa ses cymbales puis fit un petit saut et s'assit de nouveau. Cela semblait faire partie de la cérémonie, mais pourquoi le faisait-il ? Je l'ignore.

J'étais assez proche de la porte, avec de vieilles femmes tout autour de moi et chacune d'elles enveloppa son livre de prières dans un mouchoir avant de quitter l'église. Après le service, beaucoup de paysans s'assirent en rond sur l'herbe hors de l'église et mangèrent leur pain sec et des fruits, pendant que les autres retournaient à leurs différents villages, leurs costumes colorés les faisant paraître au loin comme de brillants insectes au soleil.

Madame la Patronne de notre auberge me permit de travailler dans son petit magasin autant que je le désirais et c'est là que je fis l’illustration 1.

Illustration 3: champ de blé et montagnes près de Saint-Colomban.

À tous moments des gens du pays entraient pour faire des achats, mais ils ne me dérangeaient pas du tout et ils me demandaient toujours s'ils pouvaient venir voir mon travail avant de se le permettre.

En sortant du magasin, derrière le mur blanc qui est en arrière-plan du dessin, il y avait une petite pièce carrée dans laquelle se trouvait le four communal du lieu. Un homme nu jusqu'à la ceinture était toujours là, prêt à cuire la pâte à pain des paysans quand ils lui en apportaient, et ceux-ci passaient constamment derrière le comptoir portant cette pâte, qu'ils pétrissaient un peu sur une table rustique avant de la lui donner. Chacun, lorsqu'il donnait sa pâte à l'homme, lui disait « Préni vutr Emna » ce qui veut dire « prenez ce qui vous est dû », et l'homme prélevait chaque fois un peu de pâte en paiement de ses services. On pratique de la même façon lors de la fabrication du vin et de l'huile, dans ce cas environ un litre est prélevé comme « Emine ».

Le feu se trouvait dans le fond du four, laissant un espace libre pour le pain et comme c'était un grand four, la chaleur et la lueur étaient très fortes. L'homme tenait un grand bâton avec lequel il faisait tourner le pain. Il y avait aussi une grande quantité de sa propre pâte qu'il cuisait et vendait dans les villages voisins, en dehors de celle des paysans. Par moment, il faisait un petit rouleau de forme allongée et il me l'apportait tout chaud pour le manger pendant que je travaillais, et c'était certainement le pain le plus délicieux que je n'ai jamais dégusté.

Tous les pains que les paysans faisaient, avaient habituellement la forme de couronnes, et ils quittaient le magasin avec celles-ci enfilées à leurs bras, à leurs parapluies ou à leurs cannes.

L'origine de l'étrange gâteau « château » qui trouva son nom en Savoie est généralement inconnue. C'est le premier gâteau que réalisa le cuisinier à la cour d'Amédée VI, plus communément appelé le Comte Vert, du fait des habits verts qu’il portait toujours.

Au XIVe siècle, les comtes de Savoie étaient les vassaux féodaux de l'Empire, et Amédée VI gouverna la Savoie durant l'Empire de 1373 à 1383. L'Empereur Charles IV décida de l'honorer d'une visite à Chambéry qui était alors la capitale du fief.

La réception qu'on lui donna fut, selon tous les commentaires, parmi les plus magnifiques, car Amédée qui était renommé pour sa chevalerie et sa courtoisie autant que pour la splendeur de sa cour était décidé à n'économiser aucun effort pour impressionner son suzerain en déployant tous les signes extérieurs de loyauté.

Ce fut à l'un des banquets donnés en l'honneur de l'Empereur que le célèbre gâteau fit son apparition. Le banquet avait été servi dans la grande cour du château, et après le dessert, l'Empereur et sa suite virent avec surprise un chevalier masqué, habillé de vert, entrer dans la salle portant un gâteau monumental qui représentait le fief de Savoie avec ses montagnes couvertes de neige et ses vallées profondes, le tout étant surmonté d'une couronne impériale. L'Empereur fut flatté de la délicate attention et demanda son nom au chevalier inconnu. À cet instant Amédée retira son masque et salua son maître.

Le gâteau s'avéra être excellent, et à chaque banquet par la suite, il fut servi un gâteau ayant quelque forme nouvelle et fantastique dont l'arrivée était toujours saluée par les applaudissements de l'entourage impérial. L'Empereur était ravi de la façon dont il fut reçu et, comme marque insigne de sa faveur, il nomma le comte Vicaire Général de l'Empire.

Ce même Comte fut le premier dirigeant de Savoie à faire frapper des pièces d'or. Sur une face, il y avait l'inscription « Amédeus di gras comes » et sur l'autre la représentation de Jean-Baptiste, le Saint patron de la Savoie.

Dans les villages éloignés où nous sommes allés, nous n'avons jamais eu la chance d'obtenir un gâteau de quelque sorte que ce soit, encore moins un gâteau de Savoie.

Nous vivions principalement de pommes de terre, carottes, soupe de légumes, parfois du chamois ou même du mouton, et ce dernier était supposé être un grand régal. Lorsque nous avions du mouton, il était plutôt extrêmement coriace, ayant été abattu le jour même. Souvent dans nos sorties, nous avons vu les femmes travaillant la laine et la peau de cet animal pour en faire des vêtements ou des chaussures.

Nous avions aussi des œufs, des cardons qui avaient plus le goût de choux que de toute autre chose, et des « béguins ». Les béguins sont des petites boules de beignets de pommes de terre qui sont très bons quand ils sont chauds.

Les maisons à Saint-Colomban se composaient de l'étable habituelle et parfois d'une chambre au-dessus ; l'étable était en général utilisée comme pièce principale, cuisine, chambre, et étable tout à la fois. Toutes les étables étaient voûtées, la plupart d'entre elles avaient un pilier au centre et dans de nombreux cas, les lits étaient suspendus au plafond à cause des rats.

En face de chaque étable il y avait toujours une maisonnette isolée de huit ou douze mètres carrés édifiée sur des blocs en forme de champignons reposant sur le sol. Les portes en étaient gardées closes et pendant longtemps, je ne pus savoir à quoi servaient ces maisons jusqu'au jour où je voulus un costume particulier, et qu’une des paysannes me demanda de l'accompagner dans sa « garde-robe ». Elle ouvrit la porte et alors je vis que cette pièce était garnie d'étagères sur lesquelles étaient empilés ses costumes. Sur une étagère, il y avait des ceintures, sur une autre des tabliers, sur une autre des châles, etc. tout était plié avec le plus grand soin. Je m'étais toujours demandé comment il se faisait que les paysannes soient si propres et nettes, alors qu’elles vivaient dans des étables aussi sales ; mais, dès lors, le mystère était éclairci.

Nous avions souvent coutume de monter les raides sentiers muletiers qui serpentaient de-ci de-là parmi les champs pour voir redescendre le foin et le blé des montagnes. Les femmes faisaient le plus gros de ce travail en charriant d'énormes baluchons de foin sur leurs dos.

De temps à autre, le foin est mis sur une grande pièce de toile carrée, deux des coins opposés sont noués ensemble et le baluchon est posé sur le dos de la femme, ensuite les deux autres coins sont passés de part et d'autre de sa tête et noués sur son front par-devant. Le poids en conséquence est réparti entre la tête et le dos, tout en laissant les bras libres.

Lorsque le paysan peut acquérir une mule, il l’utilise pour descendre les récoltes. Une selle très haute munie de gros piquets de bois courts, deux de chaque côté, est installée sur la mule. Pour grimper dans les montagnes la jeune paysanne chevauche la selle à califourchon, il n'y a pas d'étriers, et elle est assise là-haut avec les pieds ballants de part et d'autre. Elle porte généralement un fouet décoré d'un bout de fourrure et la bride de la mule est également décorée avec des plumes de faisan et des tresses de couleurs.

Il faut deux personnes pour charger la mule, car un gros baluchon de foin est accroché de chaque côté aux deux piquets, et à moins qu'ils ne soient installés en même temps, ils retombent à cause du déséquilibre. Quand les deux premiers baluchons ont été solidement attachés, deux de plus sont posés dessus, et encore un grand ou deux petits sont posés au milieu de la selle. J'ai peint de nombreuses fois sur ces sentiers muletiers. Quand les mules débouchaient soudain d'un tournant sur l'étroit sentier et me découvraient, elles s'arrêtaient, parfaitement immobiles, jusqu'à ce que leur propriétaire crie « Jez », et alors elles savaient qu'elles pouvaient repartir sans danger.

Dans certaines localités, le foin est descendu sur des luges. Une mule ou un âne marche devant attelé à une luge suivie d'un homme qui aide à tirer une autre luge attachée au même âne, puis vient un deuxième âne et encore une luge avec une fille, et une luge et tous s’entraident en tirant dans la même direction.

Les bagages de toutes sortes sont attachés sur les mules exactement comme s'il s'agissait d'un ballot de foin et il vaut mieux voir soi-même s'ils sont correctement installés, sans quoi, en cas de difficulté, le paysan les attache tranquillement avec une corde, et il les laisse trainer sur les durs cailloux, par la mule, l'âne, ou même par quelqu'un, comme si c'était une luge.

Quand les troupeaux vont aux pâturages, le berger marche toujours devant, comme en Orient, et les moutons, vaches et chèvres, il n'y a jamais plus d'une chèvre, suivent derrière. Pour traverser les ponts étroits au-dessus des ravins, si l'un des animaux est effrayé et qu'il hésite, le berger n'a simplement qu'à lever la main pour qu'il coure vers lui aussitôt.

Tous les animaux connaissent leur propre étable et ils grimpent un par un, se frottant l'un contre l'autre pour se doubler sur les étroits sentiers, jusqu'au moment où chacun va directement à la porte de sa propre étable.

Illustration 4 : croix et cœurs (1&2) portés par les paysans de Saint-Colomban, boucles d’oreilles de Tarentaise (3)

Si par contre, c'est un cochon qui doit être ramené à la maison, c'est une tout autre affaire ; il se couche généralement au milieu du passage en poussant des cris aigus pour ne plus en bouger, mais ceci peut arriver dans une rue, et alors tout le long de la rue des têtes apparaissent aux portes et aux fenêtres et tout le monde se moque tellement de la pauvre propriétaire que de désespoir, elle envoie quelqu'un chercher un char, puis ligote l'animal réfractaire pour le monter dedans, et enfin l'emmener chez elle.

Quelque têtu que soit un animal, je n'ai jamais vu une bête être maltraitée à quelque moment que ce soit. Une fois, j'ai observé une mule qui refusait de bouger durant trois quarts d'heure en dépit des sollicitations, on lui criait « Jez » et on l'excitait avec un bâton. La femme, finalement, s'assit sur le talus et attendit jusqu'à ce que l'animal reparte de son plein gré.

Nous sortions toujours au coucher du soleil, et quand nous croisions les paysans rentrant à la maison, ils disaient, « bonsoir, vous faites la promenade, mais c'est trop tard et vous allez vous perdre dans la montagne. » Chaque recoin de montagne à ses cris particuliers tant pour sortir les animaux que pour les ramener à l'étable ; par exemple quand les vaches montent en pâture, homme chante « vin ce les minnes ! àllin allin ah! ah! ha! ah! avincez! » Et quand la nuit tombe et que seules les plus hautes cimes des montagnes reflètent la gloire du soleil couchant, on peut entendre un berger solitaire appelant son troupeau ; « au libot, au libot les mines.vin vite, vin au libot, au libot libot ô ô ooo ».

Quand on rentrait, la lune était haute, et nous pouvions voir les derniers moutons et vaches qui suivaient leur maître pour entrer à l'étable. Alors par quelque porte basse, à la lueur de rares morceaux de bois qui brûlaient, on voyait le berger cuire sa soupe sur son petit feu, entouré du troupeau de ses moutons qui le regardaient tous, pendant que son chien couché à ses pieds attendait une incertaine croûte de pain.

Dans toutes ces régions montagneuses, il n'y a pratiquement jamais de maladies. Les gens semblent seulement mourir de leur grand âge. Il n'y a pas de docteur et dans la plupart des lieux il faudrait environ douze heures pour en avoir un, car en cas de besoin, on doit aller le chercher à Saint-Jean-de-Maurienne. Généralement, la personne malade est descendue chez le docteur parce que ça prend moins de temps ; une fois, j'ai vu une fillette d'environ quatorze ans qui était malade et qui avait été descendue à Saint-Jean par sa mère et sa sœur. Elles avaient une petite carriole pleine de foin et l'enfant, dans son costume traditionnel de montagne, était couchée blottie sur le foin tandis que la carriole était menée par les deux femmes.

Parfois au cours de notre promenade à la tombée de la nuit, on pouvait entendre une petite cloche quelque part en bas dans la vallée, et on savait qu'on faisait d'urgence venir le prêtre pour quelqu'un de malade. On pouvait le voir dans ses habits religieux, portant à deux mains le calice, précédé d'un petit garçon qui portait une grande croix dorée, bientôt il laissait la route pour quelque sentier caillouteux à flanc de montagne, il descendait rapidement en direction du son de la cloche et finalement, il disparaissait dans les profondeurs pourpres. On pouvait presque avoir le vertige rien qu'en regardant ces sentiers de montagnes abruptes, mais tous ces gens y marchaient aussi vite que sur la route.

Quand vient le printemps, des familles complètes quittent les hameaux dans les plaines pour leurs chalets en haut dans les montagnes. La procession est très pittoresque, un jour au début juin, on peut rencontrer ces caravanes cheminant en direction de leurs maisons de montagne. D'abord viennent les vaches, chacune ayant une cloche attachée à son cou par un gros collier de cuir orné de clous de cuivre brillants. Derrière les vaches viennent les génisses, les chèvres et les moutons portant leurs cloches au son argentin, et derrière encore le taureau conduit par le berger. Une charrette suit, tirée par un cheval ou une mule brillamment décorée de pompons rouges et bleus. La charrette est surchargée au maximum avec tout ce qui peut être utile pour l'usage domestique, depuis la marmite jusqu'au berceau d'enfant, et elle contient invariablement l'énorme chaudron de cuivre qu'on utilise pour faire le fromage. L'arrière-garde se compose du paysan et de sa famille dont toute l'énergie est consacrée à convaincre les cochons de grimper les raides chemins de montagne.

Les hauts pâturages sont la fortune du pays. Beaucoup de grands troupeaux appartiennent à de riches propriétaires provençaux qui en confient le soin à des fermiers savoyards dont chacun dirige plusieurs bergers qu'on appelle des armaillis.

Dès que le printemps arrive, les troupeaux sont conduits vers de plus hauts pâturages, et parfois au début du printemps, on peut les rencontrer qui cheminent en montant lentement.

Chaque village de montagne ou de vallée en Savoie est différent de son voisin, chacun demeure dans une heureuse ignorance de ce qui se passe dans les autres parties du pays et dans le monde en général. Une croyance presque infantile dans la sorcellerie et les êtres mystérieux, semble indéracinable, et dans chaque village il y a des gens dont on suppose qu'ils ont le pouvoir de guérir toutes les maladies connues sous le soleil.

Les gens de la campagne relatent de merveilleux contes de lumières mystérieuses qui apparaissent dans les coins reculés des vallées et dansent en montant et en descendant les montagnes jusqu'à ce que la cloche du village sonne une fois. Chaque montagne et cours d'eau a son bon ou mauvais génie. Au point que, au Moyen Âge, il y avait tant d'esprits flottant à l'entour que les paysans disaient qu'ils empêchaient les âmes des morts de monter aux cieux.

Ils s'en retournent à nouveau lorsque les premières neiges leur rendent impossible de rester plus longtemps dans les montagnes.

Chaque animal est marqué soit d'un numéro, soit de quelque signe particulier. Les troupeaux sont toujours accompagnés de chiens à l'air sauvage, leurs colliers de fer sont garnis de clous, et ces chiens ont une valeur inestimable pour les armaillis, car ils sont très efficaces, même contre les loups.

La petite troupe est toujours accompagnée de plusieurs mules qui charrient une tente de toile grossière, un tonnelet d'huile d'olive, une marmite, du lard fumé et des biscuits ; cette alimentation simple des bergers est complétée par celle venant du lait des troupeaux, et ils mangent également les moutons qui pourraient être tués accidentellement. Ces robustes nomades savoyards qui ne possèdent rien, sont extrêmement pittoresques avec leurs visages décharnés et brûlés de soleil, leurs curieux chapeaux de soleil et leurs vêtements rudimentaires. Leurs épouses sont regardées avec des sentiments proches de la crainte par les gens des campagnes, ce qui n'est en rien surprenant, car leurs vies solitaires les ont rendues extraordinairement silencieuses, et elles sont, de ce fait peut-être exceptionnellement observatrices. Elles peuvent toujours prédire l'arrivée d'une tempête, elles connaissent les propriétés curatives de chaque plante et pour le simple paysan, leur savoir confine à la magie.

Illustration 5 : habit de travail de tous les jours à Saint-Colomban

Les campagnards ont de merveilleuses légendes de serpents appelées vouivres ou guivres. Selon les paysans elles ont des ailes comme les dragons et portent des couronnes de flammes qui jettent des étincelles dans la nuit noire quand elles volent d’un pic d’une montagne à un autre, alors que leur gros œil brille comme une boule de feu. De leur bouche s’échappent avec force des étincelles, et des flammes jettent une lueur merveilleuse autour de leurs ailes déployées. Les gens des campagnes disent que ces dragons aiment se baigner dans les lacs de montagne, mais qu’avant de rentrer dans l’eau ils laissent leur œil unique sur le rivage. Connaissant la valeur de cet œil, nombreuses étaient les tentatives pour s’en emparer, mais ceci ne fût réussi qu’une fois, et à cette occasion, le paysan arriva non seulement à prendre l’œil, mais il captura aussi le dragon et le ramena à son village natal.

Ces vouivres dansaient la nuit parmi les rochers des montagnes et les gens les plus imaginatifs racontent comment ces êtres énormes éclairaient de leurs yeux, comme un joyau, les rochers nus, les champs de neige et les glaciers.

Selon la légende, les derniers de ces animaux furent vus en 1790, lorsqu'un paysan raconta qu'il en avait vu un qui volait en direction du grand Murevan. On dit aussi que ces dragons avaient leur propre empire et leurs lois et qu'ils se groupaient en grand nombre pour les défendre.

En certains endroits, ils ne laissent pas seulement leur œil sur le rivage quand ils vont se baigner, mais aussi leur couronne d'or et leur poison, ce dernier étant caché avec le plus grand soin dans les rochers, parce que s'il était touché par un être humain, le dragon qui en est propriétaire mourrait à l'instant même. Celui qui aurait la chance de s'emparer de sa couronne deviendrait la personne la plus heureuse au monde.

La croyance, au Moyen Âge, était que ces vouivres étaient généralement associées aux sorcières et aux esprits du mal qui les utilisaient pour se déplacer dans les environs sur leur dos, mais la légende suivante montre que, quelques fois, elles n'étaient pas effrayantes à voir et qu'elles pouvaient être les plus charmantes et les plus gentilles des bêtes.

Illustration 6 : coucher de soleil à Saint-Colomban

Une fois vivait sur les rives d'un lac de montagne, une belle vouivre blanche à l'apparence la plus superbe. Chaque jour, une petite fille avait l'habitude d'aller lui parler et de la nourrir. Quand cette petite fille grandit et que le jour de son mariage fut proche, alors que toute la famille était rassemblée, le dragon arriva soudain dans la pièce en volant et fit cadeau à la petite fille de sa magnifique couronne d'or. Ceci ressemble beaucoup à un conte de Grimm.