Schibboleth - Philippe Langlet - E-Book

Schibboleth E-Book

Philippe Langlet

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Beschreibung

Voici enfin une étude complète sur un mot que tous les francs-maçons connaissent, utilisent et méditent leur vie durant. L’auteur produit ici une analyse historique, biblique, philologique et symbolique qui permettra à chacun d’éclairer son rituel de tous les aspects de ce mot d’abondance et - paradoxalement - d’union, et de s’éclairer soi-même sur cet étranger qui est en nous. Philippe Langlet est un universitaire et un écrivain maçonnique remarqué pour ses études et ses traductions très rigoureuses.

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Seitenzahl: 103

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

Note de l’auteur concernant la casse, typographie des majuscules.

La majuscule au début des substantifs est, on le sait, une habitude typographique du XVIIIe siècle. Elle a été aussi largement employée pour les adjectifs (New Brother, Liberal Sciences, Mechanical Arts, etc.). Les rituels ont hérité des habitudes typographiques de ce siècle, même si beaucoup de Frères y voient l’indice d’une importance du terme. Il faut en outre remarquer qu’actuellement l’usage des majuscules est extrêmement fluctuant dans les textes maçonniques. On mélange dans le désordre le plus complet la capitale et le bas de casse, en français comme en anglais, ce qui n’est pas le cas des rituels en allemand où l’on respecte strictement les usages typographiques en vigueur. L’allemand a conservé la capitale au substantif. En ce qui nous concerne, nous utilisons d’abord, sauf oubli, trois orthographes différentes, « Rite », « rite » et « Rit », que le français autorisait, quand on écrit habituellement rite dans tous les cas. Le « Rite » désignera le Rite maçonnique dans son ensemble, c’est-à-dire ce qui permet de désigner la particularité rituelle de la Maçonnerie fondée sur ce qui est commun à tous les « Rits » portant, à l’intérieur de cet ensemble, des noms particuliers. Nous avons, en conséquence, utilisé « Rit » pour désigner une forme particulière ou un ensemble particulier à l’intérieur du Rite Maçonnique. On aurait aussi pu employer « style » (mais ce terme semble réservé aux intellectuels pour désigner les Rits anglais), pour définir le Rit Écossais Rectifié (RÉR), le Rit Français (RF), le Rit Écossais Ancien et Accepté (RÉAA) ou le Rit Émulation (RÉ). De même, dans les siècles passés, on écrivait le Rit romain, le Rit luthérien ou le Rit slavon, pour désigner ces ensembles rituels religieux. Le terme « Rit » désignera donc une forme particulière des trois premiers Grades, appelés encore Grades symboliques, Grades bleus, ou Maçonnerie bleue. Enfin, nous avons écrit « rite » pour désigner la partie d’un Rit, comme le rite de l’Initiation, ou ce que nous avons pu désigner comme des « micro-rites » (mais pas encore des ritèmes), le rite d’ouverture et de fermeture des Travaux, à l’intérieur de tel ou tel Rit ou forme rituelle maçonnique. Ces micro-rites peuvent désigner des ensembles encore plus petits (rite de bibition, ou rite manuel, lors du serment) mais qui possèdent une cohérence interne et que l’on retrouve dans des ensembles rituels différents. Nous avons été contraint, enfin, d’utiliser aussi rite, faute de mieux, pour parler de toutes les autres formes rituelles, religieuses ou appartenant à d’autres sociétés de même type. Si l’effort de clarification a pu surprendre, et s’il n’est pas pertinent pour les lecteurs, il nous a personnellement permis de clarifier quelque peu divers points. Il nous a semblé, après quelques années, que ces précisions que nous croyions seulement lexicales et qui constituaient une manière commode d’élaborer des outils conceptuels, reprenaient le découpage adopté par F. de Saussure entre langage, langue et parole.

Il en est de même des mots habituels comme Degrés ou Grades. Nous ne ferons pas de distinction entre les deux termes, même si l’on a pu en justifier l’usage. Les deux mots du français viennent de la même racine latine. Il semble que ce soit une sorte de doublet. L’un vient directement de gradus, l’autre est une forme préfixée, formée avec de-*. Dans la langue courante, un Grade sera de l’Université ou de l’armée, et dans nos études, un Grade sera maçonnique. Un Degré le sera aussi, mais un degré pourra être d’alcool. Il vaut mieux pour tous qu’ils ne soient pas confondus.

Les adjectifs français et écossais sont ambigüs dans les ouvrages maçonniques français. Ils peuvent désigner des objets appartenant à la France ou à l’Écosse, mais aussi des éléments du Rit Français (RF) ou d’un Rit Écossais (Rectifié, Symbolique ou Ancien et Accepté). Pour les distinguer, nous avons été contraints, ici encore, d’adopter différents usages. Nous avons d’abord pu écrire les adjectifs avec guillemets (« écossais », « français »), et sans guillemets pour la géographie ou la nationalité (français, écossais). Le maçon écossais était, dans ce cas, d’Écosse, mais le maçon « écossais » de France. Mais nous adoptons aussi un autre usage que nous supposons plus simple. Ce qui concerne le Rit aura une capitale initiale : Rit Français (RF), Rit Écossais Rectifié (RÉR), Rit Écossais Ancien et Accepté (RÉAA), et ce qui concerne la nationalité ou la géographie demeurera en bas de casse (vin français, whisky écossais). Il en sera de même de la loge qui reste ouvrière, et on y parlera de maçonnerie, tandis que la Loge sera le groupe, ou le local, où se pratique la Maçonnerie. Rien n’est simple, en apparence.

Avant le passage au Grade de Compagnon, divers Rits anglais, et le RÉAA en France, transmettent au candidat un Mot de passe (password) dont on lui apprend que, sans lui et sans la Grippe (the grip1) qui l’accompagne, il ne pourrait aller plus loin. Le mot de passe est ensuite restitué au Garde extérieur (Tuileur) ou au Garde intérieur (Couvreur), lors de la demande d’entrée dans la Loge pour le Passage. Les Rits écossais2 et américains3 connaissent une configuration légèrement différente, mais le mot y est aussi appelé mot de passe. À ces Rits, l’accès à la Loge est facilité par un autre type de procédure : un guide (Conductor) indique que le candidat ne connaît pas le mot mais qu’il le donne « pour lui »4, ou il se porte garant qu’il le possède5. Dans ces deux cas, on fait confiance au guide. On transmettra ensuite ce mot au candidat en même temps que les autres secrets, grippe, signes et mot du Grade. Mot et Grippe sont ainsi situés, matériellement ou virtuellement, pour les Rits anglais et le RÉAA, dans un « entre-deux » rituel car, transmis à un Apprenti, à ce Grade, mais à un Apprenti qui va, immédiatement après, « passer » Compagnon ou à un Compagnon en train de recevoir les secrets6.

Cela ne fait donc pas partie, stricto sensu, du 2e Grade, ni tout à fait du 1er, mais d’un « espace » situé, mentalement7, entre les deux. Ces éléments rituels constituent une charnière, d’une part une clôture du 1er Grade, d’autre part une ouverture sur le 2e. Leur place d’intermédiaire souligne le passage entre les Grades, mais révèle aussi un enseignement qui possède sans doute quelque intérêt. Parfois, des rituels le considèrent comme partie intégrante du 2e grade, mais aussi du 3e, le Grade de Maître, ce que nous examinerons plus bas.

1 Appelée habituellement en français, « attouchement ». Pourtant, cette appellation ne décrit pas la réalité du processus qui est d’abord une poignée de main fortement assurée. Voir Langlet, 2006 : 17.

2 SCR, Goudielock, SWC, par exemple.

3 RIF ; Duncan ; Lester ; Ronayne.

4 Cela se retrouve à la Maçonnerie de la Marque et à l’Arche royale. Existe aussi dans d’anciens rituels français.

5 Une sorte d’écho mémoriel de cette procédure se découvre lors de l’initiation RÉAA, où l’Expert, revenu dans la Loge après avoir placé le candidat face à la porte et prêt à entrer, déclare : « Pour autant qu’un homme puisse se mettre à la place d’un autre et juger de ses pensées intimes, et que la sagacité de cette Respectable Assemblée n’ait pas été prise en défaut, je me porte garant que ce Postulant est libre et de bonnes mœurs ».

6 Jean de La Fontaine, utilisant des gérondifs français, aurait écrit : « il était recevant les secrets », ce qui aurait mieux décrit l’action et sa durée. Une autre sorte de passage, en somme.

7 Symboliquement.

IHypothèses remarquables

Dans un article de 1997, Pierre Guillaume s’interroge sur l’origine de ce mot de passe8 : viendrait-il de la maçonnerie opérative ou de la Maçonnerie spéculative ? Il n’en sait rien, mais il admet sans réserves la vulgate9 selon laquelle la spéculative serait héritière directe de l’autre. Il considère ainsi que le grade de Compagnon est « venu tout droit de la Maçonnerie Opérative » et, même, qu’il a constitué le seul grade de la Maçonnerie Spéculative à ses débuts. Quelle période constitue-t-elle, pour lui, les débuts ? Cela serait sans doute utile de le préciser car son affirmation n’est pas très exacte. Mais l’auteur convient ensuite que, malgré tous les changements apportés au rituel, il ne perdit pas en route Schibboleth, son maître mot.

En 2002, A. Kervella ne s’interroge pas seulement sur le mot, il s’étonne, lui aussi : Il est tout de même étrange que le mot de compagnon, dans les loges spéculatives, soit Schibboleth10. Qu’y a-t-il réellement d’étrange ? Ce mot l’est-il plus que les noms de colonnes ? L’auteur ajoute aussitôt, en s’étonnant toujours, qu’il est également étrange que pendant longtemps, les maçons issus de la mouvance stuardiste se traitent de compagnons, sans nuances d’aucune sorte, avant d’ajouter : Mais pourquoi Schibboleth ? Au vrai, ce mot est un apax (sic) dans les écritures vétérotestamentaires. Il apparaît une seule fois au douzième verset du livre des Juges, dans un contexte qui, maintenant que nous connaissons les entours du paysage socioculturel britannique de la première moitié du dix-septième siècle, n’est pas sans provoquer une grande perplexité11. En effet, pourquoi Schibboleth ? Même en se fondant sur l’hypothèse d’une telle « mouvance », reconnaissons tout d’abord que n’importe quel groupement a le loisir d’adopter les mots qu’il désire, en les cherchant là où bon lui semble, pour l’usage qui lui paraît le mieux adapté. En outre, A. Kervella mélange sans complexe, un élément extrait de la Bible et le « paysage socioculturel britannique ». Fonder sa réflexion sur une telle nébuleuse conceptuelle n’est pas sans provoquer la plus grande perplexité.

À voir, en outre, des stuardistes tapis derrière chaque buisson, on risque d’établir, pour le coup, d’étranges relations entre les objets proposés à l’étude dans les rituels. C’est un point qu’il ne relève jamais, il sort apparemment de l’objet de son étude et ne rentre pas dans un schéma qui serait à peu près « une Maçonnerie dont les rituels ne seraient qu’un détail ». Cela, seul, provoque une grande perplexité.

Il a raison de souligner quelques lignes plus bas : mieux vaut se garder d’être péremptoire sur quoi que ce soit. Ajoutons, surtout lorsque l’on n’est pas familier avec les techniques de l’exégèse biblique. En 2008, J.-J. Gabut fait deux courts paragraphes sur le sujet en regroupant différentes notions sans en préciser la provenance et en y associant un « devoir sacré de l’homme libre »12 qu’il est difficile de lier nettement à Schibboleth.

Si la question de l’origine du mot et de son rôle dans le rituel nous préoccupent, nous ne pensons pas, comme P. Guillaume, que la maçonnerie de pratique ait joué un quelconque rôle dans son adoption par la Maçonnerie, ni même qu’il y ait une quelconque filiation entre les deux types d’organisation. Nous ne pensons pas non plus que cela soit dû à un quelconque contexte politique ou social. Au contraire d’A. Kervella qui affirme Le fait que le mot se retrouve dans les bagages maçonniques de la modernité ne signifie pas de manière absolue qu’il est le fruit d’un emprunt délibéré à la geste biblique, par les familiers d’Ashmole, voir d’Adamson avant lui13, nous pensons, d’abord que l’emprunt est délibéré, ensuite qu’il est utilisé dans une optique de transformation spirituelle et enfin, que l’on peut très bien se passer d’Ashmole, d’Adamson, ou de quelques autres, si vénérés soient-ils.

Ce qui est renversant, c’est de penser qu’un mot, qu’il a donné quelques lignes plus haut comme un hapax, c’est-à-dire un mot si rare qu’il en est unique, puisse ne pas être choisi de manière délibérée. Il nous semble que l’on ne choisit jamais une telle rareté par mégarde, comme ce le serait d’un mot si ordinaire qu’il en deviendrait invisible. Toutes ses hypothèses renversent les données de la question, mais il est normal qu’il en soit ainsi lorsque l’on veut tout prouver par l’histoire factuelle et que l’on a élaboré un modèle où ce genre d’objet n’a pas réellement de place. Un rituel est un texte à double sens (au moins) où le factuel, lorsqu’il semble exister (c’est le cas de l’épisode de Juges), sert à enseigner quelque leçon spirituelle. Les rituels n’empruntent pas au biblique pour parler à mots couverts de politique ou de social… Y en aurait-il d’ailleurs besoin ? Le langage politique est déjà obscur en soi, sans en ajouter dans l’énigmatique. Outre l’inversion du problème, cela nous semble révéler une incompréhension de l’axe de lecture.

8 Guillaume 1997.

9 Dachez 1999.

10