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Volonté inaltérable, courage hors du commun, tempérament exceptionnel d'une mère de famille happée par la grande histoire. Son enfance bouleversée par la guerre de 14-18, malmenée en 1940 par les conditions de vie imposées par l'ogre allemand, valeureuse dans l'adversité qui la sépare de son mari, tourmentée par la participation de ses fils à la guerre d'Algérie. Leçon de vie, d'humilité, de tempérament pour cette femme emprisonnée dans sa pudeur, mais pourvue d'un caractère bien trempé. Elle relèvera les unes après les autres, toutes les gageures qu'une destinée impitoyable s'acharnera à déposer devant sa porte. Elle masquera toute son existence, les stigmates psychologiques redoutables, laissés par cette succession d'épreuves sans dévoiler les secrets intimes qu'elle conservera murés à jamais dans sa conscience pour protéger ses enfants
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Seitenzahl: 598
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Il s'agit d'un roman épique où passe le souffle du vieil Hugo.
À travers l'histoire d'une famille, on vit les combats, les joies, les douleurs de personnages attachants de la vie ordinaire prise dans les filets des guerres de la Grande Histoire.
C'est une fresque rutilante, grandiloquente même qui restitue avec de grands sentiments et de petites anecdotes, et avec vérité, la façon de ressentir, de penser, d'une France déjà oubliée d'avant 1968.
Il faut s'y plonger comme dans un feuilleton ou un film !
G. Faivre Dupaigre.
Ce roman est dédié à toutes les mères de famille, éprouvées par les affres d'une rude existence, qui ont refusé de s'apitoyer sur leurs conditions de vie et qui ont rejeté toute compromission avec les sirènes du désespoir.
''LE VIDE QUE L'ON PEUT REMPLIR
DONNE DU CALME''
Gustave COURBET à Victor HUGO
TABLE: Première partie
DENISE ET MAURICE
1 Préambule
2 Le retour de Marcel
3 Le canal
4 Le bruit des bottes
5 L'accordéoniste
6 Année 1936
7 Notre Dame du Mont
8 Le grand saut
9 Le passage
10 La casse départ
11 Année 1942
12 Arbouans
13 Noël 1943
14 Au revoir les enfants
15 Les tringlots
SCULPTEUR D'ANGES
TABLE : Deuxième partie
STEEVE
16 Marie
17 La rue des Sarrons
18 Et Dieu dans tout cela
19 Conquête du monde
20 La grève
21 La lettre
22 Les ailes coupées
23 L'Algérie
24 Révélation
25 Lueur d'espoir
26 19 Mars 1962
TABLE : Troisième partie
EPILOGUE
27 Flash-back
28 Épilogue
Par ce SMS envoyé vers sept heures du matin de ce premier samedi du mois de février :
– « C'est parti, bon courage mon biquet, tous avec toi ton papounet ! »
Steeve encourageait son fils Dimitri dans la guerre qu'il déclarait à partir de ce jour contre un virus destructeur, injecté trente ans plus tôt par perfusion, et contenu dans l'une des cinq poches de plasma de provenance non identifiée sur les dix sept , reçues à cette époque pour lui sauver la vie.
Certes il eut la vie sauve, mais ce cadeau, ce passeport pour la vie, ce cheval de Troie des temps modernes recelait une abomination létale, oubliée lors des contrôles qui devaient être faits systématiquement pendant cette période trouble, sans que l'on ne comprenne jamais vraiment pourquoi.
Insidieusement, à l'abri du temps qui passe, ce virus avait mené à bien la mission qu'il s'était assignée. Il attendait l'instant propice afin de porter l'estocade pour s'acquitter définitivement de sa piètre besogne.
Décelé in extremis, il fallait de toute urgence combattre ce poison introduit dans les veines de Dimitri. Ce virus n'avait jamais cessé de détruire méthodiquement et avec minutie le foie de sa victime. Cette pathologie, découverte près de trente ans après avoir subi les premières transfusions, posait question sur le manque évident de suivi médical des personnes transfusées.
Le venin injecté était paré d'attributs indétectables, au point de se montrer presque inoffensif, jusqu'au dénouement qui devait s'avérer peut-être fatal à court terme.
– « Merci papa, ça y est, j'ai pris mes trois premiers cachets ce matin à sept heures ! »
Et, pour parodier les propos usités par les parents, le dimanche matin avant la messe à l'encontre des rejetons propres et nets sur eux: ''tu vaux cent sous de plus'' disaient ils.
– « Je vaux huit cents euros de plus depuis cinq minutes ! »
fut la réponse de Dimitri, pour confirmer qu'il n'avait pas perdu le sens de l'humour qui le caractérisait en toutes occasions, malgré les circonstances suffisamment sérieuses et inquiétantes de ce mal sournois. Une manière d'attirer l'attention sur le coût exorbitant de cette nouvelle médication venue du Royaume-Uni, disponible depuis peu en France, mais uniquement dans les pharmacies hospitalières.
Inscrit sur une liste d'attente prioritaire depuis plus d'un an, Dimitri pouvait enfin bénéficier de ce nouveau traitement réservé en priorité aux patients très gravement atteints par ce virus destructeur inoculé par du sang contaminé injecté dans ses veines, tandis qu'il combattait contre la mort, après un terrible accident de la route. il y a de cela trente ans déjà.
Son père Steeve, avait commis deux ouvrages, ''Permettez qu'il vive'' pour relater cette période compliquée et incertaine, de l'accident et jusqu'à la réinsertion de son fils.
C'était parti pour trois mois, à raison de sept à dix prises de médicaments par jour, le tout complété par une injection chaque fin de semaine. L'ensemble de ce traitement annoncé par l'hépatologue comme très éprouvant, avec des possibilités d'effets secondaires multiples pouvait agir sur l'état de fatigue général, le comportement, l'humeur, le caractère etc …
La réussite statistique de cette médication nouvelle restait néanmoins assez floue avec un pourcentage estimé à quatre vingt pour cent de rémission sur les possibilités de stopper l'avancée du virus, de l'affaiblir au maximum au point qu'il devienne indétectable au cours des six prochains mois qui suivront le traitement, avant de pouvoir constater et annoncer sa disparition définitive.
L'élimination du responsable de l'hépatite, stopperait l'évolution de la maladie mais ne signifiait à aucun moment, un quelconque début de guérison, la partie endommagée du foie considérée comme perdue, n'assurerait plus sa fonction.
Il était nécessaire de bien intégrer cette donnée pour ne pas s'enflammer inutilement.
En cas d'échec de ce traitement, l'avis de l’hépatologue restait circonspect. Il se contentait d'énoncer une formule fourre-tout pour rassurer Dimitri, convaincu qu'il était, de l'efficacité de cette thérapie nouvelle élaborée en Angleterre.
Ce nouveau traitement devait stopper l'avancée de la maladie, et préserver les vingt pour cent de la partie fonctionnelle du foie encore actif, à condition que ce reliquat, ainsi sauvegardé, soit en capacité de secréter en quantité suffisante, l'humeur indispensable à son organisme, pour lui épargner des complications concomitantes toujours possibles.
« Après, on verra, on en reparlera en temps voulu ... au cas où … mais il existe encore d'autres solutions ! » assurait l’hépatologue, sans donner plus de détails sur les autres possibilités de traitement.
Le père de Dimitri interprétait le message distillé avec prudence par ce médecin spécialiste.
En effet, il n'était pas nécessaire d'être devin pour entrevoir les suites possibles du processus envisageable après l'extermination du virus, et en cas d'insuffisance de sécrétion de bile par un foie sclérosé à plus des deux tiers, et malade de surcroît.
Le recours à la greffe serait sans nul doute l'opération ultime qu'il fallait envisager avec sérénité, avant que d'autres pathologies de types migratoires se développent, anéantissant tout espoir de transplantation.
Le décor était planté, il fallait accepter le processus et se plier aux exigences de la thérapie fusse-t-elle contraignante, pour préparer l'organisme afin qu'il consente à accepter le bombardement chimique qui allait lui être imposé.
Un an tout juste que Dimitri avait pris très au sérieux un programme de préparation physique pour débuter dans cette compétition qu'il ne voulait surtout pas perdre.
Avec acharnement et méthode, comme un sportif de haut niveau, il s'astreignait à un entraînement intensif très rigoureux pour être en mesure de relever le défi dans une dernière bataille à l'issue incertaine contre ce virus hépatique toujours très virulent, programmé pour détruire.
Il semblait bien décidé à se défendre pour survivre, et parachever sa mission dans un combat destructeur à l'issue incertaine.
Dimitri possédait une surcharge pondérale accumulée au fil du temps par des années de laxisme vagabond sans équivoque, largement au dessus de la moyenne acceptable pour relever ce nouveau défi. Cette masse corporelle représentait le principal fléau qu'il fallait combattre en priorité pour soustraire à cette maladie un argument de choix qu'elle chercherait à exploiter à son avantage.
Douze mois, et plus de deux milles kilomètres de marche intensive plus tard, c'est à l'issue d'un programme spécifique, accompagné d'un régime alimentaire adapté, que les vingt cinq kilos de matière grasse nocive étaient dissipés dans l'effort avec une volonté jamais remise en question.
Très tôt le matin ou très tard le soir, lampe frontale vissée sur le haut du bonnet, Dimitri malmenait par tous les temps, son imposante carcasse tout le long d'un parcours de prédilection sélectionné pour de multiples arguments de bon sens, afin de se montrer compétitif et paré à la confrontation contre cette hépatite ? agressive.
Dans cette guerre de la dernière chance devenue inévitable, entreprise comme un ultime sauvetage pour tenter de préserver un peu de fonctionnalité à cet organe contaminé, ce que Didier redoutait plus que tout, se cachait quelque part dans la notice jointe aux médicaments qu'il ne faudrait jamais consulter sous peine de devenir hypocondriaque instantanément.
C'est en présence de son père, sollicité ce jour-là pour accompagner Dimitri dans le cabinet de l’hépatologue, en raison de la gravité de l’événement, que l'information leur fut communiquée sur les risques et les conséquences des effets secondaires susceptibles d'apparaître dans les prochaines semaines, après le début du traitement.
Béa, son épouse, ainsi que toute la famille, avaient été conviées à prendre connaissance d'une brochure spécifique éditée pour la circonstance, comprenant une liste exhaustive de toutes les pathologies recensées, susceptibles de se déclarer pendant la chasse au virus.
L'accent était mis sur une anémie sévère inévitable, avec un recours possible à érythropoïétine ''EPO'' par injection de ce médicament sous contrôle médical, pour aider artificiellement son organisme à produire davantage d'hématocrite afin de compenser la destruction des globules rouges engendrée par le traitement.
L'efficacité de cette hormone de synthèse était bien connue dans certains milieux sportifs ''qui s'en servaient paraît- il d'après certaines mauvaises langues'', pour améliorer la performance de leurs athlètes, ''mais ça c'était avant, dans un passé lointain aujourd'hui révolu'' .
Dans les suggestions énumérées par l'hépatologue sur les effets secondaires, il fallait également surveiller et rester attentif aux changements de comportement du patient.
Il pouvait subitement devenir agressif, et se trouver parfois en prise avec des problèmes inéluctables et stressants, de démangeaison répartis sur l'ensemble du corps. D'autres inconvénients pouvaient subvenir à tout instant, en particulier des risques de somnolence et de fatigue intense dominés par un état grippal permanent.
Mais c'était le prix à payer pour espérer en échange, dans un premier temps, une possible rémission du virus, et, en fin de traitement l'annonce de sa destruction définitive.
Chacune de ces pathologies pouvait justifier à elle seule, une raison valable d'arrêt de travail, ce que Dimitri refusait d'intégrer dans le processus de soins mis en place pour les raisons évidentes déjà évoquées dans le livre qui lui était consacré.
Il appréhendait de sentir son corps rompre sous les coups de boutoir des médicaments et d'être contraint d'abdiquer pour se ressourcer par du repos forcé, en abandonnant provisoirement son emploi.
De toute évidence, il refusait que la maladie lui dicte son emploi du temps et, pire encore, qu'elle interfère sur sa volonté de répondre présent à son poste de travail.
Le courage et la volonté étaient là, bien calés dans son esprit, suffisamment informés pour affronter cet ennemi invisible. La famille avait de son côté, mis discrètement un plan de vigilance en alerte pour prévenir et réagir à toutes fins utiles en cas d'incidents imprévisibles qui pourraient s'avérer graves.
La stratégie militaire était prête à fonctionner, le mot d'ordre s'affichait dans tous les regards, sur tous les visages, avec la même détermination ''mort au virus''.
La thérapie pouvait enfin commencer, elle était remplie d'espoir dans une dernière tentative désespérée de sauvetage de ce foie endommagé, contaminé et à bout de souffle, pour tenter d'éviter une transplantation toujours délicate, et surtout pour réduire les risques de complications sous-jacentes, difficiles à maîtriser.
Steeve, le père de Dimitri, la soixantaine bien sonnée supportait depuis des années le poids et l'angoisse de toutes les batailles comme une fatalité, il était rompu à toutes les difficultés, à tous les coups durs d'une existence sans concession. Elle lui aura infligé un parcours tourmenté depuis son enfance.
Cette bagarre de plus s'inscrivait dans un contexte d’événements presque routiniers, elle ne laissait rien filtrer de la douleur maîtrisée, qu'il avait dans les gènes reçus en héritage de sa mère et de son père. Il suivait son parcours d'homme et de père de famille anesthésié par des années d'un combat intensif contre les afflictions du destin.
Avec le temps, les souffrances cumulées avaient fini par stériliser une partie de son cerveau pour l'affubler d'une protection d'apparence, elles avaient le pouvoir de travestir et de contenir les émotions lancinantes, sans toutefois parvenir à les évacuer.
Pour réaliser cette abstraction métaphysique du corps et de l'esprit, dans la jungle d'une vie remplie de préjugés fréquemment nés de la perversité d'autrui, c'est dans un combat d'une tout autre nature qu'il a fallu que Steeve s'investisse.
Pour résister aux agressions du destin, il était indispensable qu'il se dresse contre un sentiment d'injustice, parfois pervers et cruel, qui avait blessé son cœur d'enfant, torturé l'adolescent, mutilé l'adulte, au point de renforcer ses idées contestataires, et de développer des sentiments qui le conduisaient aux portes d'un anarchisme de façade, comme une défiance, un défoulement, une révolte contre la succession des événements qui entravaient son parcours de vie.
Le fragile équilibre de l'institution familiale, qui peine à trouver sa stabilité, ne dépend pas uniquement de ses composants, Steeve avait appris, dès sa prime enfance, que le bonheur réside dans l'amour reçu et donné et qu'il est le vecteur de la principale richesse des familles déshéritées.
Cette richesse incommensurable, née de cet amour essentiellement maternel pour Steeve ne laissait guère les opportunités hostiles pénétrer dans la demeure familiale.
Denise, sa mère, déployait une attention permanente sur l'institution pour protéger de son mieux les quatre enfants dont elle assurait la charge seule, dans l'appartement de sa mère, Marie.
Parfois, dans ces lieux hétérogènes, où Steeve commençait à graver ses premiers souvenirs, il percevait de la grande pièce d'à côté qui servait de chambre à sa mère, à sa grand mère, et à Julie sa sœur, dans le cosy qu'il partageait avec elle, des sons étranges venus de la cuisine.
Il reconnaissait la voix de Marie en discussion avec sa mère, sur des sujets qui ne devraient pas intéresser un enfant si jeune, mais dont il se souvient, parce que c'est comme ça, il y a des mots, des intonations, pour lesquels l'oreille perçoit et retient tout sans savoir pourquoi.
Elle disait parfois, ce qui n'était pas faux et faisait se tordre de rire le gamin indiscret :
– « On n'est déjà suffisamment serré comme ça ici. Maintenant, il n'y a plus de place pour les cons ! »
Steeve ne pouvait pas interpréter le sens exact de cette phrase, protégé par son jeune âge, il ne discernait pas non plus dans ces propos, l'humour ou le mépris que sa grand mère adressait à l'encontre d'une catégorie d'individus, sans doute malsains, que l'on rencontre tout au long de l'existence, et que Marie venait de mettre à l'honneur.
– « Mais la grand mère, ça c'est certain, des cons, elle a dû en croiser pas mal au cours de sa longue vie ! » pensait Steeve, en raison de la vigueur et de la conviction qu'elle formulait dans ses propos.
– « Ah, la Marie ! » comme l'appelaient dans un soupir affectueux les gens de la rue des Sarrons où elle était domiciliée depuis fort longtemps au numéro 25. Une figure, une institution dans ce quartier à haute densité d'habitants besogneux, qui l'interpellaient à chaque passage devant sa porte.
Elle adressait en les nommant par leur prénom un salut amical à chacun d'entre eux, en poussant le balai devant la porte de son couloir qu'elle aspergeait abondamment d'eau de Javel.
C'était une petite femme d'une soixantaine d'années, toute en rondeur, le visage bien rempli, un joli petit nez très féminin bien implanté, l'œil malicieux, un brin pétillant, légèrement plissé sur les contours par son sourire permanent, une longue tignasse grise qui surprenait Steeve lorsqu'il s'éveillait trop tôt et qu'il voyait Marie, penchée vers l'avant, qui s'activait sur le peigne pour démêler sa toison, le bras presque trop court.
Elle roulait prestement sa chevelure autour de sa main gauche d'un geste coutumier qu'elle maîtrisait à la perfection pour l'avoir maintes fois répété depuis son adolescence, puis elle formait avec dextérité une sorte de chignon qu'elle fixait avec technicité sur l'arrière du crâne à l'aide d'épingles et d'une broche savamment utilisées pour maintenir bien en place jusqu'au soir, ce colimaçon admirablement sculpté qu'elle façonnait avec ses cheveux presque blancs.
À l'exception d'un grand manteau sombre qu'elle utilisait pour les grands frimas lorsqu'elle avait à sortir, ce qu'elle faisait rarement, Marie avait recours comme toutes les grands-mères de cette époque à la blouse grise ou noire chinée de minuscules motifs légèrement plus clairs, boutonnée de haut en bas sur l'avant, façon soutane noire des curés de la paroisse effectuant leur sacerdoce.
Cette ''blaude'' régionale représentait l'unique tenue qu'elle utilisait au quotidien, avec laquelle elle recouvrait sa fine combinaison d'été de couleur rose pâle, qu'elle échangeait contre une combinaison beaucoup plus épaisse pour les mois d'hiver selon la température... mais toujours de couleur chair, sans doute par manque d'imagination des fabricants, allez savoir pourquoi ?
Steeve, avait fréquemment l'œil accroché aux détails. Il lui arrivait même de lorgner tôt le matin, sa mère, affairée à mettre en place le corset de Marie. Il l'apercevait à travers le rideau qui séparait la cuisine de la chambre, elle tirait alternativement sur un lacet puis sur l'autre, afin d'ajuster cette gaine en forme d'armure au plus près du corps pour soulager et maintenir les rondeurs de Marie.
Pour avoir accès aux deux pièces cuisine chez Marie, situé à l'étage d'une vieille bâtisse délabrée qui abritait jadis au rez de chaussée une boucherie, transformée depuis peu en boutique à chapeaux et lieu de vie par Rolande, une jeune modiste venue s'installer avec Josiane sa petite fille de trois ans, il était nécessaire d'emprunter un vaste couloir traversant la maison de part en part. Il était clos côté rue, par un vieux portail à doubles portes, impossible à verrouiller, maintenu fermé de façon précaire par une targette sans serrure.
Du côté cour, ce couloir restait ouvert à tous vents, été comme hiver.
Dès que poussant l'un des vantaux vermoulus qui menaçaient de céder à chaque manœuvre, l'on s'engouffrait dans ce passage obligé pour rejoindre l'escalier pentu comme une échelle de meunier sans garde-corps, pour accéder à l'étage chez Marie. Une abominable odeur d'urine à refouler tous les chiens errants du quartier sublimait les narines, s'emparait des bronches, et picotait la gorge à la limite du supportable.
Les habitués des lieux avaient connaissance du code pour franchir de nuit cet endroit sombre, inquiétant et très désagréable. Ils criaient au franchissement de la porte moribonde pour signaler leur présence à la diligence de Marie: ''lumière !''
Immobilisé dans la pénombre , une manche collée sous les narines permettant de supporter quelques instants les effluves nauséabondes, il fallait espérer que l'appel soit entendu et que l'interrupteur commandé depuis la cuisine, libère rapidement un timide éclairage de l'endroit.
C'est alors que le falot de l'ampoule de faible intensité, offrait la possibilité de se déplacer en localisant pour les éviter, les lancequines abondantes recouvrant le sol défoncé où elles stagnaient.
Marie ne possédait plus les arguments de sa vitalité d'entre deux guerres, à cette époque, c'est à grand coup de manche à balai qu'elle décourageait les pochetrons du bistrot voisin de venir se soulager à l'abri des regards, en utilisant le mur de ce passage privé comme des latrines publiques.
Handicapée par sa forte corpulence, et par des plaies variqueuses récurrentes, c'est contrainte et forcée, qu'elle avait mis fin à la chasse aux suppôts de Bacchus. Elle ne pouvait que laisser faire en attendant que le propriétaire se décide à changer cette porte obsolète pour obliger les soûlards impénitents venus se soulager là, sans vergogne, d'aller voir ailleurs.
L'extrémité de ce couloir pestilentiel malgré le déversement d'eau de Javel, débouchait sur une cour très étroite, tout en longueur que longeait un haut mur délabré, constitué de pierres sèches mal jointes, sur lequel une chape de ciment venait d'être coulée, dans laquelle le voisin, propriétaire du bistrot mitoyen avait fait sceller récemment, à la hâte, des fragments de verre et des tessons de bouteilles pour dissuader la marmaille installée depuis peu chez Marie de toute intrusion dans son domaine privé .
Cette provocation, véritable de pied de nez aux nouveaux arrivants, démontrait l'audace de ces voisins sans scrupules. Cet acte sauvage constituait ce que Marie nommait, ''une déclaration de guerre qu'elle interprétait comme suit :
– « Nous ne sommes plus responsables des ivrognes dès qu'ils ont passé la porte de notre estaminet. A vous de gérer les nuisances causées par ces latrines improvisées, mais surtout, dites à vos gosses qu'ils risquent de se blesser gravement s'ils tentent de franchir cet obstacle façonné spécialement à leur intention pour nous assurer une tranquillité ! »
C'est du moins ce que Marie et les gamins pouvaient comprendre dans ce message en filigrane qui faisait suite à la réalisation de ces travaux dangereux, prévus pour être dissuasifs.
Mais c'était méconnaître l'esprit frondeur et espiègle des enfants du quartier confrontés à de multiples interdits.
Ils ne tarderont pas à mettre patiemment en place, une stratégie pour punir et se venger des voisins irresponsables de Marie, qui n'avaient rien trouvé de mieux que ce grotesque piège de verre pour se prémunir des franchissements du mur par les garnements en quête d'aventures.
Face à ce mur mitoyen devenu en théorie infranchissable en raison des travaux de dissuasions, subsistaient les derniers vestiges d'une construction attenante à l'ancienne boucherie où l'on pouvait entrevoir une multitude de crochets de boucher à semi descellés, prêts à tomber, sur lesquels les bêtes devaient être suspendues avant la découpe.
C'est peut-être là que les voisins méfiants rêvaient de pendre les incorrigibles chenapans du quartier.
La dalle de béton en partie défoncée de cet ancien laboratoire à cochonnaille, laissait apparaître un immondice répugnant de déchets en tout genre, habité par une colonie de rongeurs bien gras qui ne souhaitaient pas être délogés.
Au fond de la cour, une minuscule construction abritait un couple bizarre avec leur petite fille Geneviève, de trois ou quatre ans tout au plus. Mais les consignes fournies par Marie concernant ce couple étaient très strictes, il était interdit à ses petits enfants de se lier d'amitié avec cette famille marginale, pas propre sur elle, dont les parents empestaient l'alcool du petit déjeuner à très tard le soir.
Seuls le ''bonjour » et le « bonsoir'' étaient de bon aloi et recommandés par l'éducation morale ou religieuse dispensée aux enfants à longueur de journée par Marie, par Denise, et complétée par l'assiduité certes obligatoire au catéchisme et à divers offices religieux.
Adossé à ce cabanon prohibé, la chambre à lessives avec sa chaudière bois et son bac de pierre taillé dans la masse enclavait la cour. Un passage effectué parmi les gravas abandonnés là, de l'ancienne boucherie partiellement détruite permettait l'accès à la buanderie et à l'unique « water » à la turque plaqué dans le fond de la cour en appui contre le mur de la honte.
Ce trou béant, sans eau, était le seul isoloir utilisé par tous les sédentaires résidant au numéro 28 de la rue, pour se soulager par nécessité. Il était l'objet d'incessantes controverses entre les utilisateurs à propos de la propreté de l'endroit qui laissait toujours à désirer, il fallait impérativement se munir d'un broc d'eau et d'une feuille de papier journal avant de se retrancher en toute intimité derrière la ''lourde'' qui portait bien son nom. .
En raison de sa forte corpulence qui ne lui permettait pas de prendre une position adéquate pour se débarrasser de ses besoins naturels, Marie avait le privilège d'utiliser un seau bien à elle, appelé pompeusement ''hygiénique'' (allez savoir pourquoi?)
En cas d'urgence pendant la nuit, et seulement dans ce cas, elle tolérait à d'autres membres de la famille le droit de s'installer confortablement à l'abri des regards sur le côté de l'armoire, pour satisfaire une envie pressante en dépit des odeurs qui empestaient la chambre.
Juste retour des choses, au petit matin, le bénéficiaire de ce passe-droit exceptionnel, devait obligatoirement s'acquitter de la redevance spéciale qui consistait à acheminer le récipient dans les waters à la turque situés à l'extrémité de la cour, déverser les matières fécales, rincer le seau et le replacer aussi propre que possible, à son emplacement initial, entre l'armoire comtoise et le côté du lit où Marie avait sa place pour dormir.
Steeve, comme les autres usagers privilégiés de ce confort ''royal'', n'était pas exempté malgré son jeune âge, de cette obligation qui nécessitait un savoir-faire particulier pour se préserver des éclaboussures tant redoutées qui survenaient fréquemment pendant la descente scabreuse de l'échelle de meunier très pentue, seau en main.
Le liquide saumâtre parvenait fréquemment à s'échapper en soulevant le couvercle, il dégoulinait sur les mollets avant de terminer sa course dans les godasses, humectant au passage les chaussettes, avec une sensation désagréable et une odeur infecte qu'il fallait s'empresser de faire disparaître avant de se rendre à l'école.
C'était le coût de participation pour le droit à la mutualisation de ce récipient au confort inestimable surtout la nuit et en hiver.
Pour accéder aux trois pièces chez Marie, après avoir gravi l'escalier de bois très raide du couloir insalubre où stagnaient les urines des clients du bistrot d'à côté, il fallait pousser une porte va et vient mal ajustée, redescendre une marche pour se retrouver sur un palier vaguement éclairé la journée par deux tuiles de verre posées sur le toit dans l'axe de la trappe de l'escalier du grenier maintenue ouverte tout l'été.
De nuit ou en hiver, lorsque cette porte de plancher qui conduit au grenier était abaissée, c'est à l'aveugle, bras tendus et à tâtons, qu'il était nécessaire d'avancer de quelques pas pour atteindre la porte d'entrée de la cuisine.
C'est sans doute par un souci d'économie, qu'une seule ampoule commandée depuis l'intérieur de la pièce principale fut installée en son temps aux frais de Marie, pour dispenser quelques lux dans le couloir redouté et maudit qui donne l'accès à l'appartement avec une imputation directe sur son compteur électrique.
Le calcul de la répartition des charges entre locataires n'était pas encore à l'ordre du jour, et Marie s'adaptait à la situation pour bénéficier d'un minimum de sécurité pour franchir se passage insalubre.
Une lampe à suspension descendue au plus près de la table éclairait faiblement la cuisine, le choix de la puissance de l'ampoule faisait l'objet de bien des discussions entre Marie et Denise.
D'autant que ce petit faisceau de lumière restait activé en continu dès l'aube, et tard dans la soirée pour donner de la visibilité autant que faire se peut dans cette pièce principale sans fenêtre, que la lumière du jour ne parvenait pas à atteindre malgré la cloison vitrée qui séparait l'unique pièce pour en avoir deux.
La cuisine borgne, d'un côté, où la vie de famille s'organisait autour de la table, et de l'autre, la vaste chambre de Marie avec sa fenêtre sur rue qui surplombait la cour du négociant en matériel de fromagerie d'en face où Steeve plongeait fréquemment son regard pour apercevoir de temps en temps, deux jeunes filles, et un garçon du même âge que lui qui s'adonnaient à des jeux d'enfants.
Sur les cercles polis à l'huile de coude de la cuisinière que Marie ravivait chaque jour, en toutes saisons, aux premières heures de la matinée, l'eau de la bouilloire chantonnait en permanence. Elle se maintenait à la bonne température, toujours prête à alimenter la cafetière.
Elle faisait mine de somnoler, posée à un endroit très précis de la grande plaque de fonte, d'où s'échappaient des saveurs particulières et exquises de café frais.
Cette odeur caractéristique embaumait les deux pièces, elle annonçait le début d'une nouvelle journée et se préparait à accueillir ses hôtes.
La maîtresse des lieux entretenait ce breuvage consensuel au chaud, du matin au soir, à disposition de sa famille, de ses amis ou indigents de passage venus chercher un peu de réconfort près du feu.
C'est sur cette unique source de chaleur que Marie concoctait les repas journaliers en été comme en hiver. La préparation des repas et le chauffage des deux pièces rendait indispensable le stockage d'une provision importante de bois, et près d'une tonne de boulets de charbon ainsi que quelques briquettes plus conséquentes qu'il fallait disposer pour la nuit à l'unité sur la braise, le tout recouvert de sciure compactée afin de ralentir la combustion et conserver de la chaleur jusqu'au petit matin.
Devant la porte du four entr'ouverte en permanence, pour utiliser au mieux sa chaleur, séchaient en permanence linges et serviettes, posés sur le dossier d'une chaise collée au plus près de la cuisinière.
L'évier blanc émaillé tout récemment installé, récupérait l'eau courante qui sortait du mur par enchantement dès que Marie tournait le robinet de laiton chromé. Ce confort nouveau, ravissait Marie. Il lui épargnait la corvée d'eau, qu'elle effectuait des dizaines de fois par jour, dans le puits centenaire creusé dans la cour.
La cuisine très chiche, recelait un important buffet de sapin brut, il trônait majestueusement contre l'unique mur disponible. La partie basse, imposante, était surmontée d'un garde-manger aux portes grillagées comme un clapier, ce qui permettait de protéger les aliments des rongeurs omniprésents dans toute la maison malgré la présence de ''Misou'' le chat.
Quelques chaises de bois, d'un modèle caractéristique de cette époque, que l'on retrouvait dans toutes les familles ouvrières de la région, et une table généreuse complétaient cette antre rustique sortie tout droit du Moyen Age.
En plus de toutes les senteurs diverses, de soupe chaude et de café frais, il se dégageait quelque chose d'étrange, presque mystique, dans la cuisine de Marie patinée à l'ancienne où chaque ustensile crevait d'envie de raconter une histoire à ses visiteurs.
'' Objets inanimés avez-vous donc une âme ? ''.
Steeve pouvait prétendre répondre ''oui'' au poète, dès lors qu'il s'était imprégné de toutes les saveurs de cette habitation rustique qui lui devenaient familières.
Cette convivialité assumée justifiait les fréquentes visites rendues à toute heure à cette femme toute en bonté qui ne voyait que très rarement sa cuisine se désemplir.
En longue maladie depuis quelques années, elle vivotait avec sa modeste pension dans cette demeure agreste, enveloppée d'une multitude de souvenirs accumulés dans chaque recoin de son environnement qu'elle faisait revivre chaque fois que nécessaire, à l'occasion des retrouvailles familiales.
Ce fut dans ces entrailles sommaires et exiguës, peu de temps après la fin de la guerre de 39-45 qui venait de ravager la France, qu'un matin d'hiver, une curieuse destinée, sous la forme d'une mère et de ses quatre enfants, vint frapper à la porte chez Marie pour demander asile, et, ce faisant, briser le paisible rituel qui occupait l'essentiel de son temps.
Il convenait de s'organiser rapidement pour installer provisoirement, pensait-elle, tout ce petit monde dans un espace plus que restreint. Denise, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, fille aînée de Marie partagerait le lit avec sa mère dans l'unique chambre attenante à la cuisine donnant sur la rue. Les deux plus jeunes enfants, Steeve et Julie respectivement deux et cinq ans dormiraient sur un matelas posé au sol façon cosy, dans l'angle de cette même pièce.
Les deux grands garçons, Lilian une dizaine d'années et Antoine à l'approche de ses douze ans, seraient logés dans un couloir désaffecté qui jouxte la chambre de Marie, il avait la particularité d'être très étroit, deux mètres de large tout au plus, mais possédait tout de même une fenêtre côté rue.
Il subsistait deux possibilités d'accès à ce couloir, soit par l'appartement de Marie, soit directement par une porte à imposte vitrée sur le haut, située sur le palier juste en face de l'échelle de meunier utilisée pour accéder à l'étage.
L'unique pièce de vie de cette masure de fortune fut très vite en surpopulation et ce n'est pas sans humour, à moins que ce ne soit par dépit, ou un mélange des deux, que Marie pouvait afficher ''complet'' '' sur sa porte d'entrée et affirmer à voix haute, pour elle-même, dans une expression pleine de sous-entendus, mais enrobée d'une affection particulière qu'elle expédiait en direction des gens de la rue encore plus déshérités qu'elle :
– « Dorénavant , il n'y plus de place pour qui vous savez ! »
Mais jamais, malgré ses propos catégoriques, aucun des opportunistes à qui elle faisait allusion et qui venaient, à la nuit tombante, frapper à son huis pour quémander un bol de soupe, ne repartait le ventre vide.
''Ni faim , ni froid chez Marie'' aurait pu être le slogan gravé sur sa porte d'entrée bien avant que le regretté Coluche décide de créer les restos du cœur.
Marie était l'âme de cette maison qu'elle façonnait à son image depuis la nuit des temps, elle se fondait dans ce décor qui semblait conçu pour elle, où elle avait imprégné jusqu'à son odeur sur tous les ustensiles, tous les objets, tout le mobilier.
Tout lui ressemblait dans la vision matérielle des choses qui composaient sa demeure.
Le vieux carillon hérité de son père Boucher, et de sa mère née Girard avait depuis longtemps déjà suspendu son vol et cessé de décompter les heures, il s'évertuait à jouer les faux-semblants pour conserver sa place entre les portraits de ses parents accrochés au dessus du lit à barreaux de fer et du crucifix orné de sa branche de buis jauni par le temps et qui sera peut être renouvelé avant Pâques, à l'occasion de la messe des Rameaux.
Par la manière dont Marie parvenait à les faire parler, tous ces objets que l'on pensait inanimés racontaient des histoires. Le crucifix lui-même n'échappait pas à ses boutades malgré l'immense compassion à son égard, qu'elle exprimait malgré tout, avec un certain doute, dans ses prières, pour ne pas l'avoir assisté davantage dans l'adversité.
– « Dans son calvaire, nous avons eu de la chance que les Romains n'aient pas choisi la mort de Jésus par noyade, tu t'imagines, si nous devions vivre avec un aquarium fixé au dessus du lit ! » se plaisait-elle à conter pour faire sourire les enfants après leurs dévotions du soir, juste avant qu'ils ne se réfugient sous les énormes édredons, les pieds collés sur le zinc brûlant de la bouillotte trop chaude.
C'est à partir du début des années cinquante, dans cet environnement chaleureux, exigu et très inconfortable de cette masure, que Steeve allait s'éveiller à la vie, entre sa mère, sa grand mère, ses frères et sœur, avec la présence de personnages atypiques du quartier, venus se mettre au chaud une heure ou deux devant un bol de café frais, ou une assiette de soupe brûlante.
Steeve s'intégrait sans réminiscence, dans la populace de ces petites gens besogneux qui avaient pris l'habitude de se déplacer sur le bas du pavé, le long du caniveau, en toutes circonstances, sans savoir ni comprendre pourquoi le destin l'avait déposé là, charge à lui d'écrire les chapitres de son histoire. .
Il pouvait dès à présent dater les premiers souvenirs qui allaient devenir indélébiles dans son esprit d'enfant. Il ressentait déjà les différences, et les incompatibilités sociales dans ce mélange d'individus hétéroclites, obligés de cohabiter coûte que coûte au cœur d'une petite cité, au sein d'un même quartier, tous imbriqués les uns aux autres, les uns ayant obligatoirement besoin des autres, pour former une société civile de gens différents où se côtoyaient prolétaires, artisans, commerçants, et toutes sortes de personnes, à la fonction illisible.
Tous ces inconnus qu'il côtoyait dans la rue ou chez Marie, Steeve ne parvenait pas à les situer sur une échelle sociale qui avait déjà pris instinctivement ses repères dans sa conscience de petit garçon.
En raison des conditions d'existence plus que modestes, de cette famille nouvellement établie dans cette rue située en dehors des vestiges de fortification qui matérialisaient la ville ancienne, où les indigents s'installaient par nécessité économique, Steeve avait acquis très tôt la certitude que tout allait être compliqué, voire impossible de parvenir à s'échapper de ces chemins balisés d'avance pour les gueux, par les notables aux pouvoirs héréditaires bien enracinés.
Cette humiliation sociale était ressentie comme une agression permanente instituée par une petite bourgeoisie naissante. Elle mettait en exergue tous leurs acquis pour accentuer les différences opposables aux familles défavorisées qui se débattaient dans un dénuement matériel affligeant pour bon nombre d'entre elles.
Malgré les spécificités de chacun, tout ce microcosme bigarré semblait plutôt bien établi, comme définitivement figé, la communauté se satisfaisait de cet équilibre précaire où personne ne revendiquait jamais rien, où chaque individu estimait être à sa place dans le respect d'une hiérarchie tombée du ciel depuis la nuit des temps, et acceptée par tous.
Le droit à l'éducation, de cette période encore incertaine d'après guerre, était proportionnel au niveau social de la famille. Les gueux n'avaient pas l'autorisation de s'immiscer dans la cour des nantis, ils ne franchissaient pas, ou très rarement, les murs des fortifications derrière lesquels les pourvus protégeaient leurs prérogatives reçues en héritage.
La société s'organisait autour des traditions faites de népotismes et d'un atavisme protégé, le système éducatif était bridé, l'égalité des chances n'existait pas dans les choix de sélection de ses futures élites.
La France de cette époque avait besoin de bras pour rénover son patrimoine, rien de plus facile que de puiser ses futures besogneux du secteur primaire, dans le creuset des familles aux conditions précaires pour les mettre au service de la construction de la production agricole ou industrielle.
''La lutte des classes remonte au berceau de l'humanité, elle ne prendra fin que dans l'apocalypse programmée par la folie de quelques arrivistes ambitieux et machiavéliques qui s'évertuent à détruire les ressources naturelles de la planète au mépris de l'existence et de la survie de l'espèce humaine''.
Les familles n'en finissaient pas de pleurer ceux qui ne faisaient pas partie du convoi des rescapés de l'enfer. L'armistice du onze novembre célébrait une victoire au goût amer pour les poilus de retour dans leur foyer après quatre années d'un conflit au corps à corps des plus barbares.
Ils étaient surpris, étonnés, mal à l'aise, presque coupables d'avoir sauvé leur peau dans ce carnage à outrance où ils avaient rendez-vous à l'aube de chaque matin avec la mort.
La drôle de guerre, la der des der comme ils disaient, abandonnait sur le champ de bataille près d'un million de cadavres, de frères, de maris, de pères.
Avec trois milles soldats, sacrifiés par jour, aucune famille n'était épargnée par l'hécatombe qui endeuillait chacune d'elle.
Tous les hommes valides avaient eu rendez vous dans les tranchées, avec la boue, les barbelés, la vermine, la crasse, les odeurs de sang, et, pour un nombre incalculable avec la mort. Cette guerre apocalyptique d'une stratégie redoutable, indifférente aux pertes humaines, insensible à la valeur essentielle du droit à la vie et à l'inestimable beauté qu'elle représente avait inventé sa devise, ''vaincre ou mourir'' ce fut une génération entière d'hommes sacrifiés dans la Marne, aux portes de la capitale, sur le parvis de la maison ''France''.
Cet horrible conflit avait fait naître une nouvelle race d'individus, des rats d'une autre dimension plongés tour à tour dans les ténèbres, ou exposés à la mitraille de l'ennemi. Les vagues d'assauts successives des fantassins se fracassaient à peine sortis de l'ombre contre les déferlantes des armes allemandes terrées à deux pas.
À demi enivrés par de la boisson frelatée, les poilus se lançaient à la reconquête d'une tranchée perdue la veille, gagnée dans la journée au prix d'un lourd tribu, puis reperdue le lendemain, avant d'être à nouveau reconquise par le sacrifice d'un grand nombre de vaillants soldats, pour être malheureusement abandonnée sur ordre le jour suivant.
Dans la peur et la contrainte, ces illustres guerriers arrivés de toutes les régions françaises et des lointains territoires africains, annexés au siècle dernier par la France coloniale, défiaient la mort. Ils haïssaient l'ennemi pour motiver un esprit de vengeance devenu obligatoire avant d'affronter le ''boche'' dans une épreuve au corps à corps monstrueuse, baïonnette au canon.
Ces combattants de l'apocalypse se moquaient de la vie au risque de la perdre, sans autres alternatives : avancer et mourir, ou reculer et être fusillé.
Dans ce défi stupide semblable à celui d'une roulette russe comment ces soldats pouvaient-ils imaginer qu'une seule balle manquerait peut être dans la bande de munitions de la mitrailleuse ennemie, et qu'ils auraient peut être la vie sauve, probablement en raison de cette curieuse anomalie.
Le sang mélangé de ces valeureux guerriers venus de France, d'Afrique et d'ailleurs, morts pour permettre à la liberté de triompher du fanatisme et de la fureur obstinée de quelques ambitieux à l'ego inadapté à la civilisation contemporaine, devait offrir une paix définitive entre voisins d'un même continent, pour reconstruire un nouveau monde.
Comme il eût été doux pour ces hommes héroïques, morts au combat de connaître l'issue de la bataille avant de s'en remettre à Dieu, afin d'entrevoir dans la folie meurtrière des hommes, l'utilité du sacrifice consenti par des millions de leurs semblables.
Malheureusement, ils ne sauront jamais si la mort avait la sapidité de la victoire ou l'amertume de la défaite.
A la volée, comme la graine jetée au gré du vent, la guerre répandait au hasard son cota de gueules cassées, de handicapés, de veuves, d'orphelins, et de mères désemparées par la perte d'un et parfois de plusieurs fils.
De retour de la tranchée des Dames, après l'armistice qui consacrait la victoire des poilus contre l'ennemi allemand, Marcel Fort, l'homme de Marie, faisait partie de ces rares survivants qui avaient la chance de réintégrer leur foyer.
Il avait échappé miraculeusement à la baïonnette, et au déluge d'obus qui fracassaient les lignes de front, mais, circonstance tragique, il découvrait à son retour, sur le monument aux morts, édifié en pierre blanche au centre du cimetière militaire de son bourg natal, guilloché en lettres d'or sur le marbre des martyrs, le nom de son beau frère, Antoine Boucher, frère de Marie, disparu à jamais dans les tranchées de Verdun.
Il venait tout juste d'avoir vingt ans.
Marcel retrouvait après quatre années terribles son épouse Marie et ses deux filles, Denise et Lucienne, elles avaient ajouté les années d'absence de leur père à leur enfance figée et meurtrie, faite de silences complices, de recueillement chargé d'angoisse et de prières sans fin.
Il redécouvrait ses gamines aux cheveux d'ange de cinq et sept ans, récupérées à l'orphelinat où Marie les avait placées au début du conflit pour leur permettre de manger à leur faim, pendant qu'elle contribuait dans un engagement citoyen à la défense du territoire dans une entreprise industrielle de la ville réquisitionnée par le ministère de la guerre, et transformée en usine de fabrication d'obus de toutes dimensions.
Cette contribution par le travail, par les larmes et la sueur de la nation restée debout était l'offrande quotidienne à l'adresse des combattants, enlisés avec leurs galoches et leurs bandes molletières dans le bourbier des tranchées du chemin des dames.
Sur le front, les soldats bien informés connaissaient l'engagement de ces femmes, de ces enfants et de toutes les personnes encore debout. Elles continuaient de faire battre le cœur de cette France au bord de l'asphyxie, amputée d'une génération d'hommes aptes à faire la guerre, et prêts à mourir pour sauver ce bien le plus précieux que l'on nomme '' liberté''.
Ce soutien permanent indispensable, agrémenté de la rasade généreuse, déversée à volonté dans le quart d'aluminium noirci, aidait les combattants plongés dans une euphorie inconsciente, à se lancer à l'assaut d'un objectif irréel, dissimulé derrière une fumée très dense qui emmitouflait le soleil depuis de nombreux mois et derrière laquelle l'ennemi terré attendait son heure pour déclencher une contre -offensive.
Durant les quatre années de guerre, Marcel avait échappé par miracle au déluge de feu, et aux assauts répétés menés à l'arme blanche. Mais il n'avait malheureusement pas échappé aux inhalations d'un gaz appelé ''moutarde''.
A son retour du front, il ignorait encore la dangerosité à retardement de cette substance mortelle qui brûlait inexorablement ses poumons dans une souffrance atroce.
Quatre ans et trois enfants plus tard, Henri, le garçon qu'il souhaitait depuis son retour ainsi qu'Andrée et Paulette la petite dernière, venaient clore la famille avant qu'il ne s'éteigne à l'hôpital de Besançon vaincu par une inexorable asphyxie.
Il abandonnait à Marie la lourde charge d'élever seule leurs cinq enfants. Ils venaient à peine de mettre un pied dans l'enfance.
Marcel rejoignait la liste révoltante ''des pas tout à fait morts pour la France'' bien loin des médailles, des honneurs et des récompenses décernées à titre posthume aux héros qui ont eu le triste privilège de mourir sur le champ de bataille.
Il faisait partie des oubliés de la grande guerre, sans doute fautif d'avoir survécu à ce poison mortel, quatre années durant, quatre années de trop pour l'administration.
Cruel destin pour ce père et poilu exemplaire inhumé sans cérémonie, loin de sa femme et de ses enfants, au cimetière des Chaprais à Besançon, dans une fosse réservée aux indigents.
Plongé dans un désarroi émotionnel et confus, par le décès de son homme, Marie n'avait pas trouvé l'argent nécessaire au rapatriement du corps de son mari. Elle aurait tellement voulu lui faire honneur et lui offrir un dernier hommage au pied du monument aux morts de la ville qui l'a vu naître, selon les dernières volontés qu'il avait exprimées avant de mourir.
Marie n'avait pas encore terminé d'essuyer ses larmes, que déjà, elle devait songer à gérer le futur de ses progénitures, et reprendre sans délai un travail pour faire vivre tout son petit monde.
Elle retrouva sans difficulté un emploi qu'elle avait occupé adolescente, placée à douze ans par sa mère dans l'une des nombreuses distilleries d'absinthe et de gentiane, qui représentaient à cette époque, le creuset principal de l'activité de cette petite bourgade de montagne où l'on dénombrait pas moins de cinq établissements produisant ces élixirs fantasmagoriques dont la gentiane et la fée verte de sinistre réputation.
Cet apéritif emblématique, immortalisé par Toulouse Lautrec faisait naître et entretenait des légendes sulfureuses sur les maléfices et la folie qu'il transmettait aux hommes qui en consommaient plus que de raison.
Ce travail de petite main, permettait à Marie de subvenir à ses besoins minimums, mais elle demeurait dans l'impossibilité de gérer matériellement et financièrement l'éducation de ses enfants sous son toit, elle ne disposait pas d'autres solutions que de confier à nouveau ses quatre filles, Denise, Lucienne, Andrée et Paulette la petite dernière, à l'orphelinat de l'hôpital, aux bons soins des sœurs que les deux aînées avaient quitté quelques années auparavant pour retrouver l'espace de cinq printemps, les délices d'une vie de famille entre un père et une mère.
Pour le retour amer, déchirant et douloureux vers ce pensionnat exigeant et ascétique, les religieuses avaient confié à Denise ''la grande'' le soin d'assurer l'intégralité des gestes maternels, de surveillance et d'éducation de Paulette, sa petite sœur qui venait tout juste d'effectuer ses premier pas.
Henri était préservé de cette institution réservée aux filles, il fut donc confié par Marie à Lucie, l'une de ses sœurs sans enfant, et qui se gardait bien d'en faire, mariée à monsieur Bourgoin, personnage jouissant d'une haute notoriété dans la ville, professeur de latin, de français et d'histoire, conseiller municipal, adjoint au maire, et principal du collège.
Véritable encyclopédie et curieux phénomène, il ne possédait que quatre doigts sur la main gauche, et six doigts sur la main droite, ce qui ne le perturbait nullement lorsqu'il s'installait au piano pour dispenser quelques heures de cours, parce que bien sûr, il était aussi professeur de musique.
Outre l'ensemble de ses compétences, malgré l'anomalie de ses mains, qui ne l' handicapait guère, il rédigeait son courrier à la vitesse du vent sur une machine à écrire de marque suisse achetée au début du siècle.
Cheveux rares, verres de lunette de forte épaisseur cerclés d'une monture en acier poli, cet homme ''truculanesque'' tout en maigreur, avait séduit Lucie, la belle jeune fille un peu coincée de quinze ans sa cadette, par ses connaissances et sans aucun doute, un peu ...peut-être même beaucoup, pour son confort apparent qui laissait supposer quelque argent dissimulé dans le vaste appartement d'un immeuble cossu du centre ville.
Lucie faisait pâle figure dans ce couple improbable, par son inculture générale qu'elle tentait de dissimuler derrière le grand homme. Elle comptait beaucoup sur ce prince intellectuel pour effacer une part de sa médiocrité dans l'utilisation mal à propos de quelques phrases de grands auteurs que monsieur Bourgoin, du haut de sa prestance énigmatique dégoulinant de savoir, lui assénait à longueur de journée pour essayer de combler, à fond perdu bien évidemment, les lacunes de sa jeune épouse.
Les efforts de l’érudit furent vains.
Sa vie durant, la ''Bégum'' surnommée ainsi par les membres de sa famille, conservera une diction approximative inadaptée, et un phrasé pédant qui la rendait très désagréable, justifiant les moqueries des enfants à son égard.
'' La culture c'est comme la confiture.... moins on en a....etc...etc...
Et Lucie étalait, elle s'empressait de reprendre des vers appris par cœur et non assimilés, dont elle pensait avoir compris la signification, et les déversait comme une ''précieuse un peu ridicule'' dans l'entourage familial qui n'avait cure de ces poésies massacrées, de ces phrases toutes faites, dénuées de sens, qui ne les concernaient pas, mais pas du tout.
La culture n'avait pas encore franchi le seuil des fortifications de la petite cité bourgeoise. et Marie de l'autre côté du mur, dans son deux pièces du vingt huit rue des Sarrons ne maîtrisait que le langage verbal usuel populaire pour s'exprimer.
Ce faisant, elle espérait, en confiant son fils à madame Bourgoin sa sœur, qu'il recevrait une éducation à minima, suffisamment confortable pour lui construire un avenir, dans cet institut particulier, auprès de ce féru de sciences issu d'une bourgeoisie lointaine moribonde pour le moins énigmatique.
Les besoins de scolarité pour les filles, étaient presque superflus, ils ne représentaient pas une nécessité absolue dans le contexte social de cette époque. Leur parcours d'enfants déshérités les dirigeait de facto vers un postulat de femmes au foyer et de mères de famille.
Toute l'éducation dispensée par les sœurs en charge de l'orphelinat avait ces objectifs, avec la possibilité pour les petites filles d'apprendre à lire, à écrire et à pratiquer les opérations de calcul simples nécessairement utiles dans la vie de tous les jours, lorsqu'elle seront adultes.
Après les corvées ménagères et d'entretien du bâtiment de l'orphelinat, dont chaque enfant de plus de six ans devait s'acquitter dès sept heures du matin, les plus grandes prenaient à leur charge, l'éveil des plus petites qu'elles devaient débarbouiller et habiller dans les meilleurs délais avant de les conduire au réfectoire pour le petit déjeuner pris en commun, avec les sœurs de retour de l'office, et de la première consultation du matin faite aux malades .
La fin de la matinée était consacrée à l'éducation scolaire, où Denise excellait, très réceptive à l'enseignement des matières principales telles que le français, l'histoire, la géographie et le calcul .
Ce n'était pas un privilège d'être la première-née de la famille, Denise le comprit très vite à ses dépens, sa scolarité prenait fin l'année de ses treize ans, avec son retrait du pensionnat pour raison économique, afin de rejoindre le monde du travail auprès de sa mère Marie.
Elle avait besoin de cette aide financière à ''deux francs six sous'' la semaine pour participer au coût du loyer, du bois de chauffage, de l'alimentation et frais annexes divers et variés, simplement pour obtenir ce qui ne paraissait pas facile dans cette période compliquée, un droit à l'existence avec un minimum de dignité.
Stoppée net dans son éducation pleine de promesses, Denise n'avait d'autres choix que d'accepter et s'adapter à la vie nouvelle du monde des adultes qu'elle découvrait brutalement au sortir de la bienveillante protection des sœurs de l'orphelinat.
Les conséquences de ce départ furent terribles, un drame imprévisible vint endeuiller la famille avec un traumatisme que Denise eut à subir de longues années durant.
Arrachée brutalement des bras de sa grande sœur qui représentait son unique refuge, et le lien fusionnel sensuel indispensable et identique à l'amour d'une mère, la petite Paulette pour des raisons inexpliquées et inexplicables ne survécut que quelques semaines après avoir été séparée de sa sœur... peut être morte d'ennui ?
On ne le saura jamais ...
Mais il en était ainsi, et selon les habitudes ancestrales, dans les familles aux moyens très modestes, installées depuis plusieurs générations du mauvais côté des fortifications, le travail, même déflationniste, restait la seule possibilité d'éloigner le spectre de la misère.
Ces humbles familles demeuraient les victimes d'un système sélectif, refusant l'égalité des chances, impossible à mettre en œuvre. Elles subissaient la sélection par privation des connaissances dont l'accès restait le privilège des enfants de ''notables et de bonnes familles'' nés du bon côté du mur.
Sorte de reliquat d'une époque féodale qui agonisait, se lézardait de toutes parts, peinait à s'écrouler définitivement, mais qui résistait à la nécessité de cette jeunesse d'après guerre de s'éveiller au savoir et à la connaissance pour s'octroyer l'autorisation de passer de l'autre côté de ce mur fortifié dont l'accès leur semblait bien compromis.
Réactivée à la fin du conflit, la France entrait dans un cycle de développement industriel sans précédent, elle avait un besoin croissant de petites mains pour faire face à la demande de produits de première nécessité.
Les enfants des familles amputées de leur chef, et de conditions modestes n'avaient d'autres possibilités que d'interrompre leur scolarité pour échapper au ghetto de la précarité savamment organisé et entretenu par un système éducatif où la sélection se pratiquait très tôt et souvent en fonction du niveau social de la famille.
Pour cette catégorie sociale, l'éducation se terminait généralement en fin de cycle obligatoire, au niveau primaire, sans aucune possibilité d'accès aux lycées pour cette jeunesse de ''seconde zone'' dirigée de facto vers des emplois manuels, contrainte d'interrompre là, leur scolarité, sans tenir compte des aptitudes décelées en amont, qui auraient du leur permettre la poursuite éventuelle d'une formation adaptée à chacun.
Dès l'âge requis pour accéder à un travail, qu'il fût d'emploi de fille au pair, de commis de ferme ou servant d'industrie, les enfants de ces familles défavorisées étaient tout naturellement désignés pour participer à l'effort patriotique de reconstitution du patrimoine national.
Les enfants de Marie n'échappaient pas à cette règle, hormis Henri le fils, entre de bonnes mains pour un temps encore chez les ''Bourgoin'', les filles, Lucie et Andrée, suivaient quelques années plus tard, le parcours défini bon gré, mal gré, pour ''la grande'' comme elles disaient en évoquant leur sœur aînée Denise, exfiltrée prématurément de l'orphelinat où elle aurait pu durant quelques années encore poursuivre une formation secondaire.
La règle des ''us et coutumes'' familiales ne se discutait pas, à l'exception de quelques cas de force majeure, ou, éventuellement pour offrir en mariage une jeune fille encore mineure dans le giron d'une famille prometteuse.
Mais cette situation ne se présentait que très rarement, et les familles aisées se protégeaient de cette possible mésaventure.
Elles parvenaient avec suffisamment de persuasion à éloigner les probabilités de rencontre entre les enfants de personnalités, notables ou petits bourgeois, ayant pignon sur rue et ceux, moins chanceux, logés dans les arrières-cours .
Ces familles préservaient jalousement leurs acquis, elles se convulsaient à l'idée de se séparer de quelque ''menu fretin'' qu'elles cherchaient à conserver ou à faire fructifier au sein d'un conglomérat sectaire de personnes d'acabits associables sans risque pour leur patrimoine.
Le respect des traditions dans les familles aux conditions de subsistance précaires, à l'exception du mariage avec consentement des parents, c'est à la majorité requise de vingt et un ans, après avoir cédé toute sa valeur travail à Marie, en échange de quelques draps, quelques linges et torchons que Denise avait pu s'émanciper de sa contribution et de ses responsabilités d'aînée de la famille, pour lier sa destinée à Maurice.
Elle avait fait la connaissance de ce gaillard de près de deux mètres, au bal offert par les sapeurs pompiers, à l'occasion de la fête nationale du quatorze juillet de l'année mille neuf cent trente trois. Cette manifestation patriotique avait lieu, comme chaque année, sur la place près de la mairie, située au cœur de la ville.
Avec son frère Camille à la batterie, et deux amis musiciens, Maurice animait la matinée dansante. Il maîtrisait à la perfection depuis sa prime jeunesse, les airs d'accordéon musette appris seul, à l'aide des partitions achetées sur les foires, ou l'oreille collée à la T S F.
Il exécutait valses, tangos, marches, paso-doble de routine dans un mouvement chaloupé apprécié par la foule compacte et exubérante.
Sur un ton parfaitement ajusté, il accompagnait ses mélodies en poussant la chansonnette d'une voix grave, chaude et sensuelle, reprise en cœur par une foule toute à son plaisir.
Sous la chemise rouge écarlate, légèrement étriquée, qu'il portait pour la circonstance, on devinait le torse d'athlète de l'accordéoniste, son instrument paraissait minuscule contre sa forte poitrine, ses bras démesurés, ses mains hors norme, mais ses doigts de géant caressaient les boutons de nacre d'un geste précis, avec une virtuosité incomparable.
L'attention des couples de danseurs lui était acquise, il pouvait jouir du bonheur qu'il procurait, tandis qu'il se déplaçait d'un bout à l'autre sur les tréteaux qui dominaient la place de la mairie qui accueillait le bal.
Les airs de musettes se propageaient dans les rues alentours, ils attiraient la jeunesse et toute une foule de badauds venus fêter l'événement aux abords de l'estrade de fortune caressée pour quelques temps encore par les derniers rayons du soleil couchant.
Parés pour prendre la relève, les lampions chamarrés répartis au dessus des têtes, attendaient la nuit pour s'illuminer, et apporter une touche festive à ce début de soirée avant que la nuit ne s'installe et que vienne l'heure des feux d'artifice.
Les cheveux très noirs, abondamment gominés, tirés méthodiquement sur la droite du crâne, fendus d'un trait de peigne sur le côté gauche, le visage légèrement émacié, incrusté de deux émeraudes translucides mélangées à des facettes de couleurs turquoises très claires avec des reflets bleutés, le bel accordéoniste se plaisait à prendre la pose en alternance, l'air un peu fripon baladant son regard chatoyant en direction des jeunes filles qui croupissaient dans les parages devant l'estrade de fortune.
La peau brune d'un travailleur de la terre, tannée comme celle d'un gitan, Maurice et ses musiciens enchaînaient les airs de musette à faire chavirer le cœur de ces admiratrices, fascinées par la beauté manouche de ce musicien à la carrure imposante, toutes séduites par le timbre exceptionnel de sa voix savoureuse.
Difficile pour Denise, figée au pied de l'estrade depuis le début du bal de rester insensible au charme andalou de ce beau garçon au charisme naturel, conscient de la séduction qu'il exerçait sur les jeunes filles, lorsqu'il déployait de son immense envergure les armatures du soufflet de son accordéon et qu'il tirait aux limites de la résistance pour en arracher des mélodies inattendues et surprenantes qui se propageaient sur la piste de danse improvisée, pour le plus grand plaisir des fêtards républicains, sevrés de divertissement depuis le quatorze juillet de l'année précédente.
La réciprocité des regards complices échangés au cours de la soirée entre Denise et le bellâtre musicien était sans équivoque, ils annonçaient les prémices d'une relation amoureuse attisée par le désir et l'envie de lever le couvercle de la boîte à mystères afin de découvrir les secrets de la félicité.
Émoustillée par l’intérêt particulier que semblait lui adresser par message subliminal cet accordéoniste chanteur au charme attractif et captivant parmi un parterre de ''groupies concupiscentes'' bien en vue près de l'estrade, Denise, timide et mal à l'aise dans sa robe blanche décorée de roses rouges qu'elle ne portait que pour de très rares occasions, le visage rougi par l'émotion, sentait monter des sensations étranges qui se manifestaient par des frissons de désir impossibles à maîtriser.
