Semences de l’Unité - Vladimir Zelinsky - E-Book

Semences de l’Unité E-Book

Vladimir Zelinsky

0,0

Beschreibung

Une présentation de la pensée de plusieurs figures importantes de la théologie orthodoxe du XXe siècle, notamment Vladimir Soloviev, Sergueï Boulgakov, Sergueï Averintsev et Olivier Clément. Dans la perspective de l'unité des chrétiens, une méditation sur Marie complète l'ouvrage


À PROPOS DE L'AUTEUR


Converti au christianisme et baptisé à Moscou à l’âge de 29 ans, Vladimir Zelinsky a participé à la vie intellectuelle clandestine des chrétiens de Russie à l’époque soviétique. Habitant en Italie depuis 1991, il a été professeur de langue et civilisation russe à l’Université catholique de Brescia. Prêtre orthodoxe depuis 1999, il a fondé en l’an 2000 une paroisse du Patriarcat de Constantinople. Il a écrit plusieurs ouvrages en quatre langues, et a collaboré notamment à La Croix, France catholique, Les Études, Istina et la Nouvelle revue théologique. Il a traduit des œuvres d’Henri de Lubac, de Louis Bouyer, d’Olivier Clément et de Tomas Spidlik. Il est marié et père de quatre enfants.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 192

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



P. Vladimir Zélinsky

Semencede l’unité

Voix orthodoxes et fraternelles

Du même auteur

du même auteur (publications en français)

Ceux qui entrent en Église (dans : Histoire de l’Église russe), Éd. Nouvelle Cité, 1989

Afin que le monde croie, Nouvelle Cité, 1989

À la découverte de la Parole, Parole et Silence, 2004

Révèle-moi Ta face, Parole et Silence, 2006

L’Enfant au seuil du Royaume, Parole et Silence, 2018

Dédicace

À Denis Lenseldont l’amitié a donné naissance à ces deux volumes jumeaux

Préface

Entrer dans un monde spirituel qui conjugue la mémoire du passé et anticipe l’avènement d’une humanité, transfigurée par la présence divine, telle est bien l’invitation de ce livre. À la lecture de ces textes, on perçoit un peu mieux quelques constantes qui habitent le cœur du P. Vladimir Zélinsky. Né en Union soviétique, converti au christianisme et baptisé dans l’église orthodoxe à l’âge de 28 ans, celui qui est maintenant professeur émérite de langue et civilisation russes à Brescia n’en reste pas moins prêtre de l’archevêché des paroisses russes d’Europe occidentale qu’il rejoignit après avoir quitté Moscou en 1991.

Au fil de ces pages, un univers, des visages, des influences se dévoilent. Des noms résonnent : le Père Boris Bobrinskoy – qui m’a tant marqué durant mes années à l’Institut Saint-Serge de Paris –, Vladimir Soloviev, Jacques Maritain, Serge Boulgakov, le patriarche Athénagoras, Olivier Clément, Vladimir Lossky, Pavel Evdokimov, Serge Averintsev… Mais la lumière qui se révèle concerne d’abord le mystère de Dieu, un Dieu ami des hommes, comme le présente l’anaphore de saint Basile, centrée sur la philanthropie du Père. S’il est source de vie, le Père conduit ses enfants à la plénitude de vie. Devenir homme spirituel n’est-ce pas entrer, en communion avec ses frères et sœurs, dans la connaissance du Père, une connaissance qui se mue en adoration ? Il n’existe pas de connaissance qui ne soit prière, qui ne soit offrande de soi dans l’offrande du Fils bien-aimé. Ces pages sont une invitation à l’expérience. L’homme prend un risque, il accepte d’être habité. Avant même le premier combat de l’homme, la Trinité est présente, « abîme transparent qui se reflète dans l’homme, dans sa vie, dans son cœur, même dans ses efforts de la connaître ».

Le fil d’or qui réunirait ces études échelonnées dans le temps, ne serait-il pas la réconciliation ? La réconciliation des fils avec leur Père, une réconciliation eucharistique qui se fait « à travers la transmutation des priants en Christ en tant que son Église ». Et qui dit réconciliation ne signifie pas réajustement, rapprochement, mais plénitude. Le mystère d’Israël y participe. Pour le P. Zélinsky, la présence du Christ se lit dans l’histoire du peuple juif, tel que Soloviev, Maritain et Boulgakov ont pu la mettre en lumière. Pour ce premier, « la plénitude du Christianisme embrasse aussi le judaïsme ». Pour que Dieu entre dans l’histoire, il a élu la chair du peuple juif.

Ce mystère d’Israël est porté dans la mémoire du cœur par le peuple croyant. Il lui permet de laisser circuler librement dans ses veines la vie d’une Tradition qui est mémoire et qui anticipe l’avenir. En retrouvant la vie que le silence de Dieu fait jaillir du cœur de Marie, la réconciliation, n’est-elle pas aussi le partage d’une Tradition qui « prend son départ et se développe à partir d’une mémoire qui trouve son origine dans le cœur de Marie » ?

C’est Marie qui rend notre regard iconique, c’est-à-dire capable de percevoir l’au-delà de chaque personne. Olivier Clément, ami du P. Zélinsky, a mis en mots l’expérience de celui qui passe de l’icône à la vérité-beauté du visage de tout être humain. La réconciliation est bien de puiser à la source de l’émerveillement : le Père qui se donne à nous dans le visage de son Fils.

Les pages consacrées à Olivier Clément s’ouvrent sur une autre réconciliation : la réconciliation du monde moderne avec sa vocation à la plénitude en Dieu. Mais non pas une réconciliation par le bas, une réconciliation à bon marché, mais un éblouissement, un émerveillement dans la beauté du Verbe, une réconciliation « dans la grâce de l’humanité de Jésus dont la lumière illumine tout ce qu’Il a consacré par Son Incarnation ». Un timide acquiescement venant de nous, et nous sommes débordés de toute part de la présence du Verbe. La réconciliation vécue par Olivier Clément, et son histoire personnelle, le laissent bien transparaître : elle conduit à une doxologie qui rend tout mur, toute exclusion, tout exclusivisme inopérant, car nous nous mouvons dans l’univers de la grâce, de l’univers gracié, nous anticipons le réveil du monde dans le Verbe qui repose dans le cœur du Père.

Que veut-on signifier en parlant de réconciliation ? Cette réconciliation n’est-elle pas une démarche de l’esprit, une construction de l’esprit, généreuse certes, mais qui se heurte à chaque coin du réel de l’histoire, de l’histoire des cultures, de l’histoire des existences privées de sens ? Le P. Vladimir le reconnaît : « L’Europe refondue dans une seule pièce qui manifeste ses conquêtes sur les plans financier, juridique et militaire, cache aussi ses défaites spirituelles qui commencent par des trous de mémoire. »

Mais que valent toutes ces réconciliations si elles ne sont animées par la réconciliation fondamentale : la réconciliation des Églises ? Ici, les textes oscillent entre réalisme et prophétie. L’œcuménisme est en train de mourir : en Occident par désintérêt et contentement paisible d’un plus petit dénominateur commun que l’on trouvera toujours, mais suffit-il ? Il meurt immolé sur l’autel de la tolérance charitable. Dans les pays orthodoxes, qui assimilent l’Église latine avec le mode de vie occidental, plongé dans une décadence évidente, on constate un repli identitaire très fort. La constatation du Père Vladimir est sans appel : « Une folie de la purification et du monopole de la vérité rejette tout ce qui provient de l’Occident, qui pense en Occidental, et qui développe l’héritage de l’Église indivise au nom d’une orthodoxie plus ouverte au monde et à l’avenir. »

Ces lignes ont été écrites en 1999, bien avant les événements d’Ukraine et les ravages de la doctrine du « monde russe ». Relevons que cette doctrine a été fortement condamnée par de nombreux théologiens, penseurs et intellectuels orthodoxes, vivant souvent dans des pays occidentaux, mais pas uniquement. Relisons ces lignes particulièrement fortes : « Nous condamnons comme non-orthodoxe et rejetons tout enseignement qui encourage la division, la méfiance, la haine et la violence entre les peuples, les religions, les confessions, les nations et les états. […] Il est particulièrement pervers de condamner d’autres nations par des demandes liturgiques spéciales de l’Église, élevant les membres de l’Église orthodoxe et de ses cultures comme spirituellement sanctifiés par rapport aux “hétérodoxes” perçus comme charnels et séculiers. »

Face à cette situation quelle voie le Père Vladimir dessine-t-il ? On a souvent mis en avant les différences historiques, anthropologiques, christologiques, pneumatologiques, ecclésiologiques… existant entre le monde occidental et le monde oriental. L’essai du Père Yves Congar1 continue à conserver toute sa justesse et sa pertinence. Mais une fois cette situation constatée, que faire ? La réponse du Père Vladimir se résume en quelques mots : celui de kénose, de don, de transfiguration. Pour avancer sur ce chemin, « je ne vois franchement pas d’autre possibilité de rapprochement dans la situation actuelle que d’entrer dans les conditions de foi de l’autre, ou se transfigurer pour l’autre et dans l’autre, dans sa vie spirituelle, dans l’Esprit saint qui vit en lui. » Les harmonisations de doctrines, les accords, pour autant importants qu’ils soient, sont de peu de poids s’ils ne sont portés dans une expérience commune de Dieu, de sa grâce, de son Esprit. Là se trouve la place de Marie. Cette vie, cette sagesse ne sont-elles pas la vie et la sagesse de Marie ? Si la vie en séparation produit une dogmatique de séparation, que produit une vie dans le même Esprit, une vie où ce qui touche mon frère me touche également, ce qui le transforme me transforme ?

Les Églises d’Orient et d’Occident succombent certaines fois à la tentation d’être pleines d’elles-mêmes, d’être auto-suffisantes, par ce qu’elles ont de meilleur : leur tradition spirituelle, la présence du Christ qui transfigure de tant de façons l’expression de leur amour et de leur adoration. Mais ont-elles vraiment besoin l’une de l’autre pour vivre ? Or, « le vrai besoin de l’autre naît quand nous le découvrons au fond de nous-mêmes, dans notre foi ou plutôt dans la plénitude du Christ dont chacun de nous possède un “abîme de richesse” (Rom 11, 33). »

Ces pages sont un appel, né de la contemplation du Christ glorieux en Croix, à vivre en ne regardant que Lui, en laissant sombrer à tout jamais la mondanité, spécialement dans sa forme ecclésiastique ou spirituelle. Elles sont un encouragement à vivre de la richesse de l’autre, qui transfigure dans le don et l’accueil, ma propre richesse. C’est cette vie en commun, peut-être balbutiante, avec des pas en avant et des pas en arrière, qui nous permet d’écrire le nouveau chapitre d’une histoire prête à recevoir le don d’une unité reçue d’en-haut.

Chacun, en son milieu de vie, est appelé à revenir à la sève spirituelle des retrouvailles, si bien exprimée il y a plus de cinquante par le patriarche Athénagoras dans cette lettre du 21 mars 1971 à Paul VI :

« Nous nous sommes séparés de l’amour réciproque et nous avons été privés de bien des bénédictions. […] La très sainte cause de l’unité visible de l’Église et de la pleine communion des fidèles en elle n’est pas une œuvre assujettie à des raisonnements et à des désirs humains, car les conceptions des hommes sont incertaines, mais une expérience vécue dans la vie du Christ qui est son Corps, c’est-à-dire dans l’Église. De même qu’au cours de l’histoire nous avons avancé négativement vers la division, de même par une nouvelle expérience de vie, nous sommes positivement appelés à cheminer vers l’unité parfaite dans la concélébration et dans la communion au précieux Sang du Christ dans le saint calice commun »2.

fr. Patrice Mahieu3

1 Yves Congar, « Neuf cents ans après. Notes sur le “schisme” oriental », in 1054-1954,L’Église et les Églises, neuf siècles de douloureuse séparation entre l’Orient et l’Occident. Études offertes à Dom Lambert Beauduin, Chevetogne, Éditions de Chevetogne, 1954, pp. 3-95.

2Tomos Agapis, Vatican-Phanar 1958-1970, Rome-Istanbul, 1971, n. 284, pp. 618-623 (pp. 621-623).

3 Moine de Solesmes ; membre du comité mixte catholique-orthodoxe de France ; auteur de : Paul VI et les Orthodoxes, Éditions du Cerf, 2012 ; Se préparer au don de l’unité. La commission internationale catholique-orthodoxe 1975-2000, Éditions du Cerf, Collection Patrimoines, 2016 ; En quête d’unité. Dialogue d’amitié entre un catholique et un orthodoxe, avec le P. Alexandre Galaka, Éditions Salvator, 2021.

1998

La présence de Marie : source d’unité

Je voudrais présenter quelques méditations qui, plus encore que de mon expérience personnelle, naissent de l’expérience spirituelle « mariale » de l’Église orthodoxe, qui est la mienne. Je suis de plus en plus convaincu de la nécessité du dialogue, justement dans le domaine de cette expérience qui unit les chrétiens dans la prière devant la Mère de Jésus. Cette conviction, fruit de ma réflexion, si insuffisante soit-elle, sur les deux grandes traditions de l’Église universelle que sont celles de l’Orient et de l’Occident, revient à ceci : la réconciliation entre chrétiens doit trouver sa source vivante dans le mystère maternel vécu ensemble qu’est la présence de Marie. Il ne s’agit pas là d’une réconciliation immédiate au plan dogmatique, mais d’abord d’une rencontre spontanée dans un acte de foi enraciné dans le Christ, vécu en Église et ressenti en profondeur en commun auprès de la Mère commune. Le but de ces méditations sera donc la recherche de racines anciennes qui peuvent en quelque sorte servir de repères pour l’unité, cette unité qui existe déjà en la substance de notre être croyant, mais qui doit être découverte et mise en lumière dans le nom et la présence comblée de grâce (Lc 1, 28) de Marie.

Marie et « l’être ecclésial »

Avant d’être un problème ou une icône, Marie est énigme. Peu de paroles de sa part dans les évangiles d’une part, et, de l’autre, des prières, des litanies, des images, des vœux, des manifestations innombrables de piété. La présence de Marie, discrète dans les sources écrites, provient spontanément, semble-t-il, de la source même de notre « être ecclésial » (selon l’expression du métropolite Jean Zizioulas). Nous vivons en Église à côté de la Mère de Dieu, dans le fleuve invisible de sa grâce que souvent nous n’apercevons pas. Ce fleuve ne s’épuise jamais depuis la prophétie : Désormais toutes les générations me diront bienheureuse (Lc 1, 48). En effet, chaque génération redécouvre à nouveau Marie et la dit « bienheureuse » à sa propre manière. C’est d’ailleurs pourquoi la béatitude de Marie se trouve exprimée sous tant de formes. Mais elle, « l’humble servante » du Seigneur, ne prédit pas sa propre gloire. Elle ne parle en fait que de la « béatitude » de l’Esprit Saint, dont elle devient la force et l’habitacle. On entre en communion avec l’Esprit Saint dans l’Église remplie par la présence bienheureuse de la Sainte Vierge.

Cette présence, secrète mais incontestable, qui fait partie de notre croyance, est tout entière concentrée dans le nom du Christ, car il n’y a de salut en aucun autre (Ac 4, 12). Une chose doit être claire : de même que Dieu est unique, unique est aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous (1 Tm 2, 5). Or la foi au Christ s’éclaircit secrètement en Marie, remplie d’une lumière tout à fait particulière. Cette lumière nous dit que l’accès au salut en Christ est préparé par sa Mère plus que par quiconque. L’œuvre du Christ se manifeste dans la sollicitude et la béatitude de Marie. Mais comment s’approcher de ce mystère au « visage maternel » ? Où le courant de la piété mariale trouve son origine, de l’Évangile à nos jours ?

« Un seul nom de la Mère de Dieu contient tout le mystère de l’économie », dit saint Jean Damascène (De fide orth. III, 12 : SC 540). Or l’« économie » veut dire le « travail » de Dieu pour le salut des hommes. Marie est la « source vivifiante », comme l’évoque une des icônes de l’Église orthodoxe, « la source qui purifie les âmes et les corps et guérit tous les maux par un seul contact », ainsi que le dit la prière dédiée à cette icône. Elle est la source qui jaillit d’un moment de l’histoire et qui, à l’origine de notre foi, court vers nous (chaque génération de croyants), mais qui, de nous, tel un fleuve, retourne en arrière, aux origines, c’est-à-dire à la Parole même conçue dans ses entrailles de Mère. Chaque fois que la Parole se revêt de la chair de notre cœur comme centre spirituel de l’homme ou s’unit à notre pensée, notre cœur et notre esprit ressemblent à ceux de Marie. Notre pensée croyante devient mariale et nous reconnaissons la présence de la Mère de Dieu partout où l’économie du salut est à l’œuvre, là où le mystère du Dieu Vivant nous approche réellement… Comme si le nom même de Marie était un « canal » privilégié pour nous rappeler les choses à la fois les plus stupéfiantes et les plus intimes de notre foi chrétienne.

Mais pourquoi doit-il en être ainsi ? Pourquoi Marie ? Laissons-nous enseigner ici comme des ignorants, en nous interrogeant sur le lien intime qui unit notre foi en Jésus-Christ à sa Mère sur terre. Je n’ai pas la prétention de donner une réponse nouvelle. Tout ce qu’on pourrait dire sur la Vierge Marie a déjà été dit, chanté, prié, médité ou tu depuis des siècles. Mais il nous faut entrer de temps en temps dans ce « courant marial », y retenir notre pensée pour rénover notre condition de croyants, notre « être » chrétien. On ne découvrira pas ici des vérités inattendues. Tout au plus, sur les indices des vérités anciennes, essaiera-t-on de tracer un fil conducteur susceptible d’indiquer autour de la Mère de notre commun Seigneur un chemin de réconciliation entre les familles chrétiennes.

« Dans le silence de Dieu… »

Parmi ces vérités connues depuis toujours, il en est une qui me surprend toujours. Il s’agit du témoignage de saint Ignace d’Antioche, l’un des Pères de l’Église primitive. Dans une de ses lettres pastorales, il révèle son expérience, à la fois très personnelle et étonnamment universelle, et qui touche un point de l’union indissoluble qui existe entre Jésus et Marie : « Le prince de ce monde a ignoré la virginité de Marie, son enfantement, de même que la mort du Seigneur, trois mystères retentissants qui furent accomplis dans le silence de Dieu » (Lettre aux Éphésiens, 19).

Selon la tradition, cette lettre fut écrite alors qu’Ignace était emmené à Rome pour y mourir dans l’arène du cirque. À la suite du Christ, Ignace vit sa mort, qu’il anticipa comme une offrande célébrée avec ses ouailles : « Je suis le froment de Dieu. Que je sois moulu par la dent des bêtes pour être trouvé un pur pain du Christ » (Lettre aux Romains 4, 1). Or c’est justement dans la lumière eucharistique de sa mort dans le Christ et pour lui que lui vient à la mémoire le nom de Marie.

Pourquoi Marie ? Pourquoi, au seuil de sa mort, Ignace se souvient-il de ces « trois mystères retentissants » ; l’enfantement du Seigneur, sa mort et la virginité de Marie ? Peut-être, sentait-il son intercession pour lui ? Peut-être recevait-il d’elle le don du martyre ? Nous savons seulement que, si tel était le cas, ce don était silencieux et réservé. Face aux bruits de ce monde, face au Prince de ce monde, qui le portait sous « la dent des bêtes », saint Ignace eut une révélation pénétrante, celle du « silence de Dieu ».

Dans la même lettre aux Éphésiens, il entrouvre ce lien intérieur qui unit la parole et ce silence : « Ce que Dieu achève en silence est digne du Père. Celui qui possède en vérité la parole de Jésus peut entendre même son silence et ainsi arrive à la perfection ; celui-là agira comme il parle, mais aussi en silence se montrera tel qu’il est… » Or ce lien entre la parole de Jésus et son silence trouve son « abri », son « nid » caché en Marie. Le silence protège la Parole, Celle-ci s’y fait chair non seulement par l’annonce de l’Ange mais aussi dans le secret muet de l’Esprit, et la virginité éternelle de la Mère de Dieu est comme le signe de ce silence en Esprit.

« La virginité est un silence profond de tous les sons de la terre », écrivait Thérèse de Lisieux. Et de même, reformulant l’expérience des Pères, saint Séraphin de Sarov disait : « Le silence est un sacrement du siècle à venir. »

« Nous qui, dans le mystère, représentons les chérubins », chante l’Église orthodoxe au moment de la Grande Entrée séparant la liturgie de la Parole de la liturgie eucharistique, « nous déposons tous les soucis du monde. » Le mystère du silence précède le sacrement de la transmutation, c’est-à-dire de la consécration du pain et du vin.

Ou encore, comme disait Thérèse de Lisieux : « Le silence est une atmosphère vierge. Ce n’est pas l’absence de paroles matérielles qui constitue le silence, mais bien cette paix sans expression des âmes qui, ayant vaincu le monde et elles-mêmes, n’entendent et ne comprennent plus que le Verbe de Dieu… »

La mémoire de Marie

Mais revenons au temps des Apôtres. Au fur et à mesure que la parole deDieu croissait et se multipliait (Actes 12, 24), parmi les hommes, germait aussi son silence. Le silence vit toujours dans l’ombre de la parole, comme dans son « écho ». Nos mots, nos songes, nos projets, nos fantasmes l’évincent le plus souvent, mais quand nous réussissons à créer en nous un espace pour ce silence, celui-ci se fait entendre par le cœur de Marie.

Son cœur garde les paroles de Dieu apportées par les bergers, celles aussi de Jésus au Temple (cf. Lc 2, 19.51). Selon le théologien orthodoxe Vladimir Lossky, ce « dépôt » de paroles, discret et caché, que Dieu confie à Marie, est le début du principe et du fondement de la Tradition ecclésiale. « Le fruit de la foi » qui, du grain ensemencé, croît dans la mémoire de l’Église est d’abord « le souvenir » de Marie même. Cette reconnaissance, nous la portons en nous comme une empreinte de la Parole, de cette même parole qui proclame Marie Mère de Dieu et Mère des vivants. Marie est la figure de l’âme qui engendre le Seigneur qui parle. Son silence se transmet en paroles. C’est ainsi que naît la Tradition, le passé qui parle aujourd’hui.

« La Tradition est le témoignage de l’Esprit », dit un autre théologien orthodoxe, le Père Georges Florovsky, « la révélation incessante annonce de bonnes nouvelles… Elle n’est pas seulement la mémoire verbale, mais elle est la demeure éternelle de l’Esprit. » Et cette demeure se trouve en Église et en Marie.

La Tradition naît ainsi du silence de Dieu accumulé dans le cœur de Marie. Elle naît de sa mémoire, celle de l’Esprit, communiquée à l’Église. Certes, Marie ne reste pas toujours silencieuse dans l’Évangile. Elle parle à l’ange qui vient à elle, Elle « exalte » le Seigneur dans son âme, Elle s’adresse à son Fils à Cana. Mais Elle reste silencieuse auprès de la Croix. Elle se tait beaucoup plus qu’Elle ne parle et cette absence de paroles est parfois chez Elle plus significative que bien des paroles. C’est un silence qui n’est pas sourd et passif. Celui-ci parle par sa prière. C’est un silence « orant » (métropolite Emilianos Timiadis). La mémoire de Marie n’est pas un musée de souvenirs ; elle est la prière ininterrompue qui passe à travers les siècles et remplit nos paroles. Ainsi, en s’écartant de la forme orale et articulée, sa prière porte-t-elle des fruits visibles dans nos voix, dont nous ne voyons pas toujours les racines cachées.

Quand, au moment de mourir, Jésus confie à sa Mère le disciple qu’il aimait et met son disciple sous la protection de sa Mère, il révèle une dimension nouvelle de l’Église, celle de l’adoption et de la médiation maternelle. Et à partir de ce moment, lit-on dans l’évangile de saint Jean, le disciple la prit chez lui (Jn 39, 27). C’est « chez lui », à côté de Marie, que naquirent son Évangile, son Apocalypse, ses lettres. Ceux-ci sont le silence du cœur de Marie « transformé » en paroles, « développé » en images, engendrant dans l’Esprit la confession de foi la plus stupéfiante que l’homme ait jamais pu dire du Dieu de la Bible.

Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et contemplé, ce que nous avons touché de nos mains, du Verbe de la vie…